Comédie · 1786 · 2 actes

Zélamire

de [Anonyme]

Représentation
≈ 51 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
213
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Germain H 67 ≈ 13 min 7
Oukéa H 37 ≈ 11 min 5
Dolnange H 27 ≈ 9 min 4
Zélamire F 28 ≈ 7 min 8
Nadine F 26 ≈ 7 min 4
Belfort H 16 ≈ 2 min 2
Dubois H 12 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Germain absentabsentabsentabsentabsentabsent
Oukéa absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dolnange absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zélamire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nadine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Belfort absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dubois absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Dolnange, Germain

Dolnange

Oui la tranquillité de cet endroit champêtre, Au séjour de Paris préférable peut-être, Malgré tous nos malheurs a mille attraits pour moi.

Germain

Comment pourrait-on regarder sans effroi, Ces rochers habités par des hommes sauvages Humains dénaturés et vils anthropophages, Que forma la nature en dépit du bon sens, Pour nous donner la chasse et manger les passants. Je maudis mille fois l'amour qui vous enchaîne !

Dolnange

Que crains-tu dans ces lieux ?

Germain

La fureur inhumaine Des féroces hurons qui nous guettent partout : Et qui nous trouveraient tous deux fort à leur goût, J'en vis un qui pressé par une faim canine Hier sur ces coteaux lorgnait ma bonne mine. Je l'évitai bien vite... Enfin à leur fureur Que peut-on opposer ?

Dolnange

L'amour et la valeur.

Germain

Pour éviter leurs coups voilà de belles armes ! Et qui ne calment point mes trop justes alarmes. J'ai grand tort en effet de paraître peureux Et pour leur résister nous sommes bien nombreux.

Dolnange

Sur cela ta frayeur ...

Germain

Est un trait de prudence. Vous fondez sur l'amour toute votre espérance Pour nous tirer des mains de ce peuple abruti, Et c'est pour l'amour seul que je serai rôti. Quoi vous osez chez eux aimer une Huronne ! Au mépris d'un Huron la belle vous couronne. Vous oseriez penser que cet amant jaloux S'il peut vous attraper aura pitié de vous ? Et qu'il n'obtiendra pas de ses barbares frères, Pour vous vaincre à son gré les secours nécessaires ? Quand il devrait mourir d'une indigestion, Il nous croquera seul aujourd'hui sans façon.

Dolnange

Le Huron de ces bois n'est point anthropophage. C'est ce que nous disait ce malheureux Sauvage, Par d'indignes fuyards, près du camp arrêté ; Et par mon bras vainqueur remis en liberté.

Germain

Pour mieux nous attraper il vous tint ce langage. Pourrait-il être humain quand il est né Sauvage ? C'était un piège adroit qu'il nous faut éviter En quittant ces forêts qu'on ne peut habiter Sans risquer mille morts.

Dolnange

Ô Ciel qu'oses-tu dire ? Je quitterais ces lieux ! Je fuirais Zélamire ! La mort la plus cruelle est plus douce pour moi ; Quel être assez ingrat voudrait trahir sa foi Quand il est adoré d'une amante fidèle, À laquelle il promit une flamme éternelle ? Zélamire est un dieu qui répand le bonheur. C'est l'astre bienfaisant qui luit seul sur mon coeur. Et quel serait d'ailleurs mon destin déplorable, Accablé sous le poids d'un remords effroyable, Après avoir trahi mes serments, mon amour ? Serai-je digne encore de voir l'éclat du jour ? Un traître est sur la terre un monstre détestable Un parjure est encor mille fois plus coupable. Opprimer l'innocence et tromper sa candeur Est un crime odieux qui révolte l'honneur. L'amour en moi n'est point une simple faiblesse : Quand j'ai juré d'aimer, je tiendrai ma promesse Aux dépens de ma vie.

Germain

Et vous êtes Français ?

Dolnange

Je le suis pour l'honneur, et qui pourrait jamais Se résoudre à trahir l'espoir de Zélamire ? Je ne suis point parjure, et cela doit suffire Pour raffermir mon coeur au milieu des combats, Que pourrait lui livrer la crainte du trépas. Ses bienfaits pour toujours sont gravés dans mon âme, Ils ont donné naissance à ma constante flamme. Qu'ils en soient le soutien. Oui, j'ose l'attester : Pour l'unir à mon sort je saurai tout tenter. Et si de mon destin l'affreuse barbarie, Zélamire, pour toi me fait perdre la vie, Je te rends sans murmure un bien que je te dois.

Germain

Moi je m'acquitterai bien mieux une autre fois. Je lui dois le jour, mais plus sage que vous n'êtes, Je ne suis point pressé d'aller payer mes dettes. Et ne croirai jamais à ne rien déguiser, Que vous puissiez, Monsieur, songer à l'épouser.

Dolnange

Dis-moi dans quels climats, sur quel heureux rivage, Je pourrais faire un choix qui me plût davantage.

Germain

Je sais que sur ce point tout dépend du hasard : Mais vous allez en France être en butte au brocard. Oserez-vous produire une épouse iroquoise ? On vous lapidera. La plus mince bourgeoise, Imitant le bel air, lui devra ses méprises Et vous serez contraint de déserter Paris.

Dolnange

Va, de quelque façon que la vertu se montre Elle sait nous séduire.

Germain

Ah, fatale rencontre ! J'entends du bruit, Monsieur, je frémis...

Dolnange

C'est à tort... Je ne me trompe pas, c'est mon ami Belfort.

Germain

Si les Hurons voulaient l'avaler à ma place !

Scène 2

Belfort, Dolnange, Germain

Belfort

C'est toi que je revois ! Et le Ciel, par sa grâce, Remplit en ce moment mes plus ardents souhaits.

Dolnange

Ah, que viens-tu chercher dans ces tristes forêts ?

Belfort

Mon ami... Je te trouve et ma joie est extrême De te rendre aux soupirs de ton oncle qui t'aime, Et qui sur un faux bruit t'a pu croire noyé ; Cédant à ses désirs, cédant à l'amitié, Pour te rendre à ses voeux j'aurais donné ma vie. Viens, dans un mois au plus tu verras ta patrie. Nous retournons en France...

Dolnange

Ah, Belfort, que dis-tu !

Belfort

Pourquoi donc ces regrets et cet air abattu ? As-tu donc oublié la belle destinée, Que déjà t'y prépare un brillant hyménée ?

Dolnange

Ah, je dois à jamais habiter ce séjour, Et j'y suis enchaîné !

Belfort

Qui t'y retient ?

Dolnange

L'Amour ! Mon coeur humilié l'avouerait avec peine, S'il avait à rougir de l'objet qui l'enchaîne. Mais au sein des déserts comme au milieu des cours La beauté, la vertu, nous charmera toujours.

Belfort

Quand le bonheur te plaît, sans doute je l'approuve ; Mais plus réel qu'ici dans Paris on le trouve Crois que ce n'est que là que l'on peut faire un [choix] Les belles valent mieux que dans ces sombres bois. Nos beautés profitant de tous leurs avantages, N'en ont pas moins d'attraits pour n'être pas Sauvages.

Dolnange

La nature deux fois ne se répète pas. Elle s'est épuisée en ces heureux climats ; Et cet effort lui seul aura pu lui suffire, On ne verra jamais une autre Zélamire !

Belfort

Quel est donc ce prodige ? Apprends-moi par quel sort Cette Sauvage a pu t'enchaîner sur ce bord ?

Dolnange

Belfort, pour en juger, il faut avoir mon âme. Je ne fus pas séduit par une aveugle flamme : Je lui rendis justice, avant que de l'aimer. Et ce n'est pas en vain qu'elle m'a su charmer.

Belfort

Mais quelle est-elle enfin ?

Dolnange

Une ange tutélaire ; Une divinité ; la vertu sur la Terre... C'est un Dieu... Cher Belfort, dois-je me rappeler Ce jour dont, sans frémir, je ne saurais parler ? Pour aller à la pêche, avec une chaloupe Je m'embarque et je sors, ayant le vent en poupe. Seul avec mon valet, je m'éloigne du port. Un ouragan affreux nous pousse sur ce bord. Contre un roc notre barque, à l'instant fracassée, Nous laisse pour soutien une planche cassée ; Sans moyens, sans secours, luttant contre la mort, Les vents impétueux nous poussaient loin du bord, De l'espoir consolant, l'inépuisable amorce, Voyait avec regret épuiser notre force ; Et nous allions périr au milieu des courants. Zélamire, attentive, entend nos cris perçants. Cette femme sensible, avec un coeur sauvage, S'attendrit à ma voix, s'élance du rivage Jusqu'au sein des mers. Son coeur compatissant, Nous faisant éviter un obstacle puissant, Nous sauve et je m'écrie en ma surprise extrême : C'est une déité : C'est Vénus elle-même ! Elle n'a pas voulu que son brillant berceau, De deux infortunés deviennent le tombeau. J'embrasse ses genoux, j'admire son courage, Et mon coeur attendri lui rend un pur hommage. Lève-toi, me dit-elle, et crois qu'en ces climats, La bienfaisance peut avoir quelques appas. Nous naissons ennemis de toute la Nature, Mais c'est un sentiment que pour jamais j'abjure. Du plaisir d'obliger mon coeur trop satisfait Saisit avidement le bonheur d'un bienfait : Venez et vous verrez combien je suis heureuse De vous prouver qu'il est une âme généreuse. Dans des rochers affreux, elle nous conduisit. Prévenant nos besoins, sa pitié nous nourrit. Tant de soins, tant d'attraits : un rayon d'espérance Fit succéder l'amour à la reconnaissance. En tremblant à ses pieds, j'en fait le tendre aveu. Rassure-toi, dit-elle... Oui, j'approuve ton feu. L'amour dans nos forêts ne sait pas se contraindre. Et l'art d'aimer ici ne fut point l'art de feindre. Depuis ce bel instant, je la vois chaque jour, Et chaque aurore voit augmenter mon amour.

Germain

Et ma frayeur aussi, mon cher maître. De grâce, Sortons de ces déserts où la mort nous menace Et courons habiter le séjour de Paris. Zélamire vous fait rester en ce pays ? Eh bien, emmenons-la, qu'elle vous suive en France ! Vous pouvez l'emmener sans grande résistance Et vous satisferez l'amour et l'amitié.

Belfort

Il a raison, Dolnange.

Germain

Ah, Monsieur, par pitié, Rendez-vous à nos voeux !

Dolnange

Zélamire a son père. Abandonnerait-elle une tête si chère. Prolonger ses vieux jours fut son unique espoir Et faire son bonheur est son premier devoir. Emmenons le vieux père, et la mère, et la fille, Emmenons le grand-père, et toute la famille, Et fuyons loin d'ici

Belfort

Viens, retournons au camp. Voyons ton oncle ; il est humain, compatissant. Il plaindra ton amour, l'approuvera peut-être, Et de l'objet aimé pourra te rendre maître.

À part.

Germain

Et s'il n'approuve pas, tous deux nous reviendrons Servir de déjeuner à messieurs les Hurons. Ah, si l'on m'y attrape...

Belfort

Écoute ! Pour te plaire, J'engagerai ton oncle à terminer l'affaire. J'ai du crédit sur lui...

Dolnange

Zélamire en ces lieux Va se rendre et croira que j'évite ses yeux. Que pour la fuir...

Belfort

Germain peut bien ici l'attendre Et l'instruire de tout.

Germain

Je ne saurai m'y prendre, Je narre mal.

À Dolnange.

Belfort

Il est courageux, je le vois ; Aussi vaillant que lui, tu peux rester, Dubois. Tu le seconderas... Et toi viens ... je te jure Que nous réussirons...

Dolnange

Germain, je t'en conjure. Rassure Zélamire et fais-lui concevoir Que je ne me dérobe au bonheur de la voir Que pour la posséder, que pour la rendre heureuse Et reconnaître enfin sa bonté généreuse Au milieu des grandeurs, de la félicité, Que par mille vertus elle a bien mérité.

Scène 3

Germain, Dubois

Germain

À quoi me réduit-on !... Trop faible créature ! Le sort a dans ces bois marqué ma sépulture.

Dubois

Mais est-il bien certain que ces peuples méchants Se font un vrai plaisir de manger les passants ? On ne poussa jamais si loin la barbarie ! En as-tu fait l'essai ?

Germain

Butor, serais-je en vie ? Mais, hélas, je pressens qu'il faudra passer là. De leurs mains, l'autre jour, le hasard me sauva. Un Huron aux humains chassait sur la colline, La goulu m'aperçoit, lorgne ma bonne mine : Teint frais, bouche vermeille, oeil vif, corps gras, beau port, Peau fine et blanche ; en moi, tout le charme d'abord. À mon aspect, chez lui l'appétit se réveille. Il court, saute et bientôt me saisit par l'oreille. Mon maître entend mes cris, il paraît et, soudain, Il charge le Huron qui, de sa belle main, Reçoit pour l'autre monde un passeport en forme.

Dubois

Avant de voyager, prudemment on s'informe Des moeurs des habitants, des risques à courir ; Et quand on est instruit...

Germain

Est-ce pour mon plaisir Que je vins en ces lieux ? On a su m'y contraindre Et je vois que ma mort...

Dubois

Va, tu n'as rien à craindre, Tu peux te reposer ici sur ma valeur. Un Huron n'est qu'un homme ! Et quand on a du coeur, Il faut savoir combattre avant que de se rendre. Contre une horde, seul, je pourrais me défendre.

Germain

Ciel, près de ce buisson, j'entends quelqu'un marcher !

Il s'enfuit.

Dubois

Défends-toi bien, Germain... Moi, je vais me cacher.

Scène 4

Germain

Voyant descendre Nadine de la montagne.

Germain

Attends-moi donc... Ah, c'est la soeur de Zélamire. Dubois... Il est bien loin, sa frayeur me fait rire. Aussi poltron qu'un autre, il vantait sa valeur. Quelle fanfaronnade ! Il a, ma foi, du coeur ! Oh, le brave guerrier ! Pour une femme, il tremble. La petite est gentille et je puis, ce me semble, Pour charmer mon ennui dans ce triste séjour, Puisqu'elle est seule ici, lui faire un peu ma cour. Mon maître obtiendra l'une et moi l'autre... Je pense Que, comme lui, je dois avoir la préférence Sur les amants hurons... Ce peuple de vautours, Sanguinaire et cruel jusques dans leurs amours.

Scène 5

Nadine, Germain

Germain se montre.

Nadine

Zélamire viendra quand... je ne vois personne... Dolnange, hélas, a cru que ma soeur l'abandonne. Il sera reparti... là... je m'en doutais bien... Je l'ai dit à ma soeur, qui ne me croit en rien. Il faut l'aimer bien peu pour l'avoir fait attendre. Au point du jour ici, tous deux viennent se rendre. Zélamire ne peut y venir aujourd'hui... Son père, ce matin, l'occupe auprès de lui. Dolnange, en son chagrin, sans doute a pris sa fuite Pour la punir... Tant mieux, car elle le mérite. Il a bien fait aussi de savoir se venger : Quand on a des amants, on les fait enrager. Oh, si j'en ai jamais sans tant faire la fière, Au rendez-vous toujours je serai la première. Ah, te voilà Germain ! Ton maître...

Germain

Va venir. Un de ses bons amis qu'il vient d'entretenir La conduit jusqu'au camp que l'on voit dans la plaine. Ils reviendront bientôt...

Nadine

Je doute qu'il revienne Quoi qu'il en soit dis-lui que Zélamire attend Son retour en ces bois très impatiemment. Elle viendra s'y rendre. Adieu.

Germain

Quoi donc, si vite ? Je gage qu'en secret votre coeur qui palpite, Au rendez-vous déjà va trouver quelque amant ?

Nadine

Qui, moi ? Je n'en ai point.

Germain

C'est dommage, vraiment.

Nadine

J'en avais un rempli d'amour, de complaisance : Je l'ai gardé deux jours.

Germain

Voyez quelle constance !

Nadine

À mon âge, on ne veut que plaire, que charmer, Et ce tyran jaloux voulait seul m'enflammer.

Germain

Ou diable a-t-il vécu ? Dans les bois ? Mais j'espère Que vous ne verrez plus cet amant éphémère. Vos attraits enchanteurs me charment et je veux Vous donner de ma main un aimable amoureux.

Nadine

Est-ce un Français ?

Germain

Fort bien ! Vous les aimez, mignonne ?

Nadine

Oui, j'en veux avoir un... Je ne connais personne Qui possède comme eux l'art de se faire aimer.

Germain

Eh bien, c'est un Français que je vais vous nommer. Il est beau, fait au tour, de l'esprit et des grâces ; Il vous séduit, mais non par de fades grimaces Qui des hommes du jour font le seul agrément, Mais par un beau génie, un caquet amusant.

Nadine

Dis donc qui c'est déjà, je voudrais le connaître.

Germain

Eh bien, c'est moi !

Nadine

Fi donc, cela ne saurait être ! Tu me l'as peint joli, plein d'esprit et bien fait ; Et toi tu me parais assez sot et fort laid.

Germain

Vous en jugez très mal.

Nadine

C'est ce que dit ton maître.

Germain

Il ne s'y connaît pas.

Nadine

Il doit bien s'y connaître. Quant à moi, je ne sais juger que par mon coeur. Si tu voyais Dolnange aux genoux de ma soeur... Les jolis mots qu'il dit : quelle ardeur, quelle flamme ! Dans ses yeux brille un feu qui dévore son âme. L'amour qui fut pour lui le dieu de vérité Est le garant sacré de sa sincérité. Aussi, quand je le vois, une rougeur subite Couvre bientôt mon front et puis mon coeur palpite, Et croit voir le bonheur suivre un pareil amant, Au lieu qu'il ne sent rien, Germain, en te voyant.

Germain

Je saurai vous forcer à me rendre les armes, Quand je me servirai du pouvoir de mes charmes C'est depuis le moment que je vous vis ici Que je conçus l'espoir d'être votre mari.

Nadine

Mon mari ! Juste ciel ! Que je serais à plaindre.

Germain

Pourquoi vous récrier ! Je m'en vais vous dépeindre Celui qu'avec honneur, vous venez de nommer. C'est un être charmant, qui sait se faire aimer. Toujours plus amoureux, plus épris de sa femme, Chaque jour, chaque instant voit augmenter sa flamme. Rempli d'égards, de soins, il n'a d'autre bonheur Que celui de l'objet qui maîtrise son coeur. Indifférents pour tous, tendre, constant, fidèle, Sa femme est son héros : il ne vit que pour elle. Ses désirs sont les siens, sa gloire, son honneur, Sa destinée, enfin tout dépend du vainqueur.

Nadine

Dolnange, qui peignait l'époux d'après nature, N'en parlait pas ainsi.

Germain

Par méchanceté pure.

Nadine

Rien que sur le portait qu'il en fit à ma soeur, Pour ce nom si fâcheux je conçus de l'horreur. Un mari, disait-il, est un être bizarre : S'il aime, il est tyran ; s'il hait, il est barbare. Injuste, soupçonneux, exigeant, tour à tour, Chez lui la jalousie empoisonne l'amour. Si c'est l'indifférence, elle est bien plus cruelle. Elle livre au mépris une épouse fidèle, Qui voit un autre objet usurper le bonheur, Qu'elle dut obtenir du tyran de son coeur.

Germain

Bon.

Nadine

Dolnange dit que dans votre patrie, Souvent par intérêt on s'unit pour la vie Avec ceux que l'on hait ou qu'on ne connaît pas. Peut-on dans de tels noeuds trouver quelques appas ?

Germain

Non, mais c'est que l'argent, vous l'ignorez Nadine, Est un démon malin qui toujours nous lutine. À qui l'on sacrifie honneur, gloire, vertu, Sa santé, son bonheur et son coeur par-dessus.

Nadine

Nous gardons entre nous un plus juste équilibre. Plus sage dans nos bois, l'amour est un dieu libre. Tant que nous nous aimons, nous sommes enchaînés ; Si nous nous déplaisons, nous sommes condamnés, En rompant nos liens, à former d'autres chaînes Qui ne soient pas pour nous une source de peines.

Germain

Ciel, les Hurons ! Fuyons un supplice nouveau. Les gloutons de Germain ne feraient qu'un morceau.

Scène 6

Nadine, Oukéa

Nadine

Où va-t-il donc ? Il court sans doute après son maître. Tant mieux... C'est Oukéa qu'ici je vois paraître. Il recherche ma soeur vainement aujourd'hui, Elle adore un Français qui vaut bien mieux que lui.

Oukéa

Où donc est Zélamire ?

Nadine

Elle est avec son père.

Oukéa

Il faut que je lui parle.

Nadine

Il n'est pas nécessaire, Tu lui feras plaisir de ne plus la revoir.

Oukéa

Veut-elle me porter au dernier désespoir ?

Nadine

Et que lui feras-tu ?

Oukéa

L'ingrate ! Je l'adore ! Pour prix de mon amour, elle me hait, m'abhorre. Que plutôt Oukéa, par les cieux écrasé, Soit victime des maux d'un amour méprisé, Que de souffrir l'affront de son indifférence. Elle fait mon malheur, je veux dans ma vengeance Déchirer à ses yeux cet indigne Français, Qui m'a ravi ce coeur qu'il n'obtiendra jamais, À moins que du Destin le funeste caprice, N'entrouvre un gouffre affreux qui soudain m'engloutisse. Tant que le ciel, enfin, me laissera respirer, Je mettrai mon bonheur à la désespérer.

Nadine

Par pitié, quelquefois ma soeur daignait te plaindre, Elle te haïra si tu veux la contraindre.

Oukéa

Eh ! Que peut m'importer sa haine ou sa pitié ? Je dois m'attendre à tout quand je suis oublié. Il faut que je l'obtienne ou bien que je périsse. Après l'avoir livrée au plus affreux supplice, En immolant l'objet qu'on m'oser préférer.

Nadine

Est-ce là le moyen de te faire adorer ? Elle ne t'aime plus et ton coeur s'en offense ? Tu la punirais plus par ton indifférence Que par ces vains transports que brave son amour. Nous voudrions avoir vingt amants chaque jour, Et pour en faire plus aucun soin ne nous coûte. Si l'un d'eux nous dédaigne, il nous punit sans doute. Nous voulons les voir tous nous aimer sans espoir, Mais s'il s'en échappe un on voudrait le ravoir. Crois-moi, quand on veut plaire, il faut avec adresse Opposer tour à tour la ruse et la finesse.

Oukéa

Penses-tu que mon coeur blessé cruellement Veut suivre le conseil que me donne un enfant ?

Nadine

Je suis jeune... Je sens que j'ai peu de malice, Mais je crois qu'en amour il est peu de novice ; Et le plus innocent est maître en l'art d'aimer. Mes discours cependant ne peuvent te calmer Je m'enfuis... Laisse là cette mine boudeuse, Rien ne rend aussi laid que l'humeur querelleuse. Si j'avais un amant qui pût te ressembler, Avec un air pareil, il me ferait trembler. Et mon coeur, que déjà ta vaine fureur choque, Se moquerait de toi comme ma soeur s'en moque.

Scène 7

Oukéa

Fin du premier acte.

Oukéa

Je jure par l'amour que ce n'est pas en vain Que sa flamme en fureur se change dans mon sein. Je ne suis pas cruel, mais il m'enseigne à l'être. Allons trouver l'ingrate, elle apprendra peut-être Ce que peut dans sa rage un amant rebuté. Je veux jusqu'à l'excès porter la cruauté, Je veux, dans les transports dont la fureur me guide, Sous mes coups redoublés écraser la perfide. Et déchirant son coeur percé du coup mortel : Que dis-tu, malheureux, quel spectacle cruel ? L'amour était-il fait pour me rendre barbare ? Qui, moi, plus inhumain qu'un féroce tartare, Cédant à la rigueur d'un sentiment nouveau, Dans un coeur que j'adore enfoncer le couteau ? Que ma rage plutôt retombe sur moi-même. Quoi, je veux la punir parce qu'un autre l'aime ! Elle me hait... peut-on commander à son coeur ? Et puis-je maîtriser ma malheureuse ardeur ? J'adore une infidèle, elle outrage ma flamme ; Embrassons un projet plus digne de mon âme, Faisons-la repentir d'oser m'abandonner, Je pourrais l'en punir, je veux lui pardonner, l'accabler de bienfaits et lui faire connaître Qu'un coeur tel que le mien la méritait peut-être. Oukéa généreux, lâchement outragé, Put lui donner la mort et s'est bien mieux vengé. La vertu dans son coeur anéantit le crime... Mais envers son amant ma rage est légitime. C'est lui qui l'a séduite ; et Zélamire ici, Sous les lois d'Oukéa, serait encor sans lui. Qu'il meure sous mes coups et que l'ingrate apprenne Jusqu'où vont mes vertus, ma vengeance et ma haine.

Acte II

Scène 1

Dubois, Germain

Dubois

Tu veux venir ici, mais y sommes-nous bien ?

Germain

N'es-tu pas avec moi ? Va, n'appréhende rien.

Dubois

Je n'ai pas comme toi cette ardeur magnanime : Si l'on vient, je m'enfuis.

Germain

Quel coeur pusillanime ! Moi, je ne fuis jamais ; d'ailleurs, mon maître ici Pourrait bien nous sauver.

Dubois

Oui, je m'y fie aussi ?

Germain

Pourquoi non ? Un Sauvage allait perdre la vie. Dolnange, seul vainqueur d'une troupe ennemie, Combattit comme un tigre et sauva l'Iroquois, Qui sans mon maître était pourfendu cette fois. Si l'on nous attaquait, nous trouverions peut-être Cet homme qu'a sauvé la valeur de mon maître, Il viendrait nous défendre.

Dubois

Oh non pas, s'il vous plaît ! Ici tout comme en France on oublie un bienfait. Il peut avoir affaire et sa reconnaissance Nous laissera périr par simple négligence. Ne pas nous exposer est toujours le meilleur.

Germain

Quelqu'un vient, cachons-nous.

Dubois

Ô ciel, je meurs de peur !

Germain

C'est Zélamire, bon.

Dubois

Je la redoute encore. Et le sexe sauvage est, dit-on, carnivore. Viens, sauvons-nous toujours.

Germain

Tu peux bien l'observer.

Ils se retirent dans le fond.

Dubois

Mes jours me sont trop chers, je veux les conserver.

Scène 2

Zélamire, Germain

Germain passant.

Zélamire

Dolnange, me voici ! Mon âme impatiente !... Ah, ne te cache plus aux yeux de ton amante. Parais... Il ne vient pas ! Qu'est-il donc devenu ? Ciel, quel présage affreux pour mon coeur suspendu ! Si de quelque autre objet la présence nouvelle... Le puis-je croire ? Non... Dolnange m'est fidèle. Son coeur m'est bien connu, j'en atteste l'amour. Un si grand changement se fait-il en un jour ? Convaincu, à jamais, du feu qui le dévore, À le trouver constant je dois m'attendre encore. Et tel qui sait aimer... On approche, c'est lui... Vaine erreur ! Tout doit-il m'abuser aujourd'hui ? Germain, que fait ton maître ? Et quelle horrible affaire, Du bonheur de nous voir a donc pu le distraire ? Qui peut le dérober à mon empressement ?

Germain

Il m'a dit...

Zélamire

Je frémis... achève promptement !

Germain

Avant son départ...

Zélamire

Ciel, il est parti ! Barbare ! À la face des cieux mon amour te déclare Que de la feinte ardeur dont tu viens m'outrager Au bout de l'univers je saurai me venger. Est-ce qu'impunément on peut être parjure ? Va, ce crime odieux que proscrit la nature Ailleurs comme en ces bois aura son châtiment.

Germain

Zélamire, de grâce, écoutez un moment ! À vos vivacités, tâchez de faire trêve. Vous vous emportez trop, permettez que j'achève. Votre amant est parti, mais c'est pour revenir. À ne vous plus revoir pourrait-il consentir ? Il en mourrait....

Zélamire

Germain, tu m'abuses peut-être ?

Germain

Non, c'est la vérité. Vous saurez que mon maître A trouvé par hasard un Français dans ces lieux Qui l'a conduit au camp près d'un oncle fort vieux, Pour lui parler de vous, lui peindre sa tendresse, Obtenir son aveu pour vous aimer sans cesse, Et vous placer enfin au rang le plus brillant.

Zélamire

Son coeur seul me suffit.

Bas, à Dubois.

Ils sortent.

Germain

Je le crois... Cependant Pour vous calmer, il m'a prescrit de vous attendre. Et de sa part, ici, je dois vous faire entendre Que sa démarche est pure et son coeur sans détour, Qu'il ne s'éloigne enfin que par excès d'amour. Son âme est à la vôtre à jamais attachée. Ah, dans un petit coin, que n'étiez-vous cachée ! Son ton vous eût séduite : "Oui, Germain, disait-il De mes jours à tes yeux je trancherais le fil Si je savais manquer à la reconnaissance À l'amour, à l'ardeur..." Ai-je son éloquence Pour peindre comme lui ce qu'un coeur peut sentir ? Mais je puis vous jurer qu'il va bientôt venir. Et pour hâter ses pas, il faut que je vous quitte. Je vais vous l'amener. Enfuyons nous bien vite.

Scène 3

Zélamire

Zélamire

Je ne suis pas tranquille et jusqu'à son retour, Mon coeur plus inquiet... Pourquoi donc ce détour ? Ce mystère m'étonne... Est-il nécessaire De me faire un secret d'une important affaire ? J'ai cru m'apercevoir que Germain hésitait, À travers ses discours le mensonge perçait. Dolnange, me trahir ? Ah, serait-il capable, À mes yeux indignés, de se rendre coupable ? Non, non, et mes soupçons ne sauraient me tromper. Mais c'est son retour seul qui peut les dissiper.

Scène 4

Germain, Oukéa, Zélamire

Germain

Je me meurs ! On me tue ! Il faut que je périsse !

Oukéa

Rien ne peut te soustraire à ton juste supplice. Je vais même à ses yeux te déchirer le flanc Et laver mon affront dans ton infâme sang.

Germain

Respectable affamé, par la faim qui vous presse, Laissez-moi vivre encor : il faut que je m'engraisse. Quel plaisir aurez-vous de me tordre le cou ? Voyez, ne suis-je pas aussi sec qu'un coucou ? Ce ne sont que des os et ma chair coriace Ne satisferait point votre appétit vorace ! Pour faire de mon corps un excellent ragout, Donnez-moi quinze jours quelques mets à mon goût. À ma discrétion livrez votre volaille Et vous me mangerez aussi gras qu'une caille.

Oukéa

Vil objet de ma haine, odieux séducteur, Ta lâcheté pourrait adoucir ma fureur, Si ma rage envers toi n'était pas légitime. Mais j'ai juré ta mort.

Zélamire

Qu'a-t-il fait ? Et quel crime ?

Oukéa

L'amour qu'il a pour toi...

Germain

Moi, je ne l'aime pas C'est mon maître qui rend hommage à ses appas, Pour moi, je la déteste.

Oukéa

Et qui donc est ton maître ?

Germain

Seigneur, pour en juger, il faudrait le connaître. Il est beau, blanc, bien gras, c'est un morceau de roi. Je vais le chercher.

Oukéa

Non, attends.

Germain

C'est fait de moi.

Zélamire

Que veux-tu ?

Oukéa

Puisqu'il t'aime...

Germain

Eh non, je vous assure Un autre est son amant. Si c'est une imposture, Assommez-moi.

Oukéa

Qu'il vienne et cesse de me fuir ; Qu'il vienne m'immoler ou qu'il vienne mourir ; Qu'il apprenne à me vaincre et me fasse connaître Si je suis son esclave ou si je suis son maître. S'il oppose à mes feux des feux aussi brûlants, Si son amour vainqueur peut commander au temps, Que le hasard, la force ou la valeur décide. Quiconque sait aimer n'a pas un coeur timide. S'il t'aime, qu'il paraisse.

Zélamire

Et crois-tu que mon coeur, D'un lâche et vil amant aurait fait son vainqueur ? Plus délicat encor que le tien n'est farouche, Je te proteste ici que l'objet qui me touche, Plus amoureux sans doute, et plus vaillant que toi, En est plus digne aussi de recevoir ma foi.

Oukéa

J'ose l'en défier... mais tu trompes... Je jure Que voilà ton amant.

Germain

En ai-je l'encolure ? Je peux vous attester qu'il était en ces lieux, Lorsqu'un de ses amis s'est offert à ses yeux. Pour retourner au camp, il s'est laissé séduire. Si vous voulez le voir, je vais vous y conduire : Suivez-moi...

Oukéa

Crois-tu donc que s'il t'aimait vraiment, Il t'abandonnerait ? Vois ton aveuglement ! Par son indifférence, il prouverait qu'il t'aime ? Compare sa froideur à mon amour extrême Et sois juste. Bien plus, pour combler ton affront, Il va partir. Jamais tes yeux ne le verront. Il ne reviendra pas.

Zélamire

Pourrait-il...

Germain

Zélamire ! Croyez qu'il...

Oukéa

Que dis-tu ?

Germain

Rien du tout.

Oukéa

Il faut dire Ce que tu peux savoir et ne rien déguiser, Ou bien de mille coups ma main va t'écraser.

Germain

Eh bien, j'obéirai. Que faut-il vous apprendre ?

Oukéa

Que son amant la fuit ; plus parjure que tendre, Il ne saurait garder un coeur comme le sien. Pour conserver ta vie, il n'est que ce moyen. La vérité te sauve.

Haut.

Germain

Ou plutôt le mensonge Ayons recours à lui... Seigneur, lorsque j'y songe Je ne puis me résoudre à vendre impunément Le secret de mon maître... Il le faut cependant, Puisque vous l'exigez.

Oukéa

Parle.

Germain

Amante infortunée ! Êtes-vous faites, hélas, pour être abandonnée ? Votre parjure amant... (vous l'aviez bien prévu) Va retourner en France.

Zélamire

Ô ciel ! Qu'ai-je entendu ?

Germain

Oui, c'est la vérité, je l'avais déguisée Mais vous méritez bien d'être désabusée.

Oukéa

C'est bon, pars.

Il s'enfuit.

Germain

Tout de suite.

Scène 5

Oukéa, Zélamire

Oukéa

Eh quoi, ton coeur gémit ? Regrettes-tu l'ingrat qui te trompe et te fuit ? Que t'importe après tout sa haine ou sa constance, Puisqu'il croit te punir par son indifférence ? Je veux venger l'affront qu'il te fait en ce jour. C'est moi seul qu'il offense et je vais à mon tour, Exhalant contre lui les transports de sa rage, Effacer par sa mort son crime et mon outrage.

Zélamire

Demeurez.

Oukéa

C'est en vain que tu veux m'arrêter. L'arrêt est prononcé, je cours l'exécuter. Rien ne pourra sauver un rival que j'abhorre.

Zélamire

Attends.

Oukéa

Quelle pitié peut te parler encore ?

Zélamire

On ne saurait haïr ce qu'on a tant aimé. Si c'est pour me venger que ton bras est armé, Garde pour d'autres temps ton affreux ministère. Je n'en ai pas besoin... Dolnange était sincère, Il ne m'a pas trompée.

Oukéa

Apprenez-moi sans détour Par quel moyen il sut t'inspirer tant d'amour ? Est-ce par la vertu, par la reconnaissance ? Est-ce par la valeur ? Est-ce par la constance ? À ces titres jamais l'emporta-t-on sur moi. Mais non, c'est le caprice et tu trompes sa foi En lui persuadant que ton âme l'adore. Quiconque a pu changer saura changer encor. Cette épreuve devrait éteindre mon ardeur. Mais dussé-je en mourir, je veux avoir ton coeur. Je l'obtiendrai, cruelle, en dépit de toi-même. Tu peux le refuser à ma tendresse extrême, Mais je m'en vengerai sur mes rivaux heureux. Leur mort suivra ton choix et ma haine pour eux Va se manifester sur ton amant parjure, Pour punir ton amour et venger mon injure.

Zélamire

Penses-tu que ton bras sera toujours vainqueur ? Si l'aveugle hasard secondait ta valeur, Si par ton corps Dolnange allait perdre la vie, Crains tout de ton amante, elle est ton ennemie. À ses jours précieux, si je survis un jour, Cruel, ce ne sera que pour servir l'amour, Pour te voir expier, dans l'horreur des supplices, Les maux qu'auront causé toutes tes injustices. Dans l'abîme des mers, j'irais te découvrir ; La mort, même la mort ne peut te garantir. Et mon ressentiment, qui va toujours s'étendre, Pour te persécuter renaîtra de ma cendre.

Oukéa

Tu m'irrites encore et, loin de me calmer, Tu m'excites au meurtre ! Il va se consommer. Si ton amant périt, victime de ma rage, Ingrate tu diras : c'est mon horrible ouvrage. Oui, puisque tu le veux, je vais l'anéantir, Avant la fin du jour, tu le verras périr. Quel plaisir d'immoler un objet haïssable !

Zélamire

Goûte-t-on quelque joie en frappant son semblable ? Et lorsque par sa mort, plus coupable à mes yeux, Tu m'auras tout ravi, t'en aimerais-je mieux ? Ah, ne l'espère pas ! Ton injustice extrême Veut en vain exiger que Zélamire t'aime. Sois jaloux, sois tyran, mais sois juste une fois. L'humanité t'appelle, écoute au moins sa voix. Quand de ton fol amour tu ne peux être maître, Dans mon coeur prévenu veux-tu le faire naître ? Si tu l'oses tenter, est-ce par la rigueur Que tu crois parvenir au comble du bonheur ? C'est par d'autres vertus qu'il faut toucher mon âme, Et peut-être qu'un jour, plus sensible à ta flamme, Ta générosité me touchant à mon tour, Je pourrais te payer d'un plus juste retour. Lorsque je puis pour toi cesser d'être inhumaine, À l'espoir d'être aimé préfères-tu ma haine ?

Oukéa

Il faut la mériter et devenir cruel. Puisque tu me punis sans être criminel, Je veux en [i]mmolant l'amant qu'on me préfère, Me rendre dans ce jour digne de ta colère. Je l'avouerai, mon coeur qu'aigrit ta cruauté Était capable encor de générosité. Mais ta rigueur m'aigrit, et ton impertinence Ne peut que m'exciter à suivre ma vengeance.

Zélamire

Peut-on porter l'amour à cet horrible excès ? As-tu donc oublié qu'aux armes d'un Français, Ingrat, tu dois le jour ? Et que sans eux, sans doute, Je ne frémirais pas des maux que je redoute. Que ne t'ont-ils laissé sous le fer meurtrier !

Oukéa

Penses-tu qu'un bienfait peut si tôt s'oublier ? Né parmi les Hurons, dans un climat sauvage, De la férocité je fis l'apprentissage. Mais mon coeur que bientôt la nature éclaira, À l'humanité seule enfin se dévoua. D'un naturel trop dur, dès ma tendre jeunesse, Je sus avec succès tempérer la rudesse Et corriger les moeurs de cet affreux climat. Je puis être cruel, mais jamais être ingrat. Quoi ? Parce qu'un Français m'aura sauvé la vie, Dois-je de ses pareils souffrir l'ignominie ? Et ne puis-je venger le plus noir attentat ?

Zélamire

Cruel, en est-ce moins faire un assassinat ? Je crois dans les transports de ta fureur extrême Que tu massacrerais ton bienfaiteur lui-même.

Oukéa

Tu m'accuses à tort, et ton humanité Est plus barbare encore que ma férocité. Tu dédaignes les feux d'un amant qui t'adore ; Aux plus affreux excès, tu le portes encore, Quand tu pourrais d'un mot qui ferait son bonheur Et sauver les Français, et calmer sa fureur.

Zélamire

Veux-tu que, trahissant mon âme et sa franchise, Avec impunité ma bouche ici te dise Ce que pour toi mon coeur ne ressentit jamais ? L'art de feindre n'est pas connu dans nos forêts.

Oukéa

Ah, j'attendais ce mot, et ta seule réponse Est le signal des maux que ma vengeance annonce. Frémis, mais non pour toi, je sais te mépriser ; Mais pour l'affreux rival que tu crois m'opposer. Le cruel, c'est sur lui qu'éclatera l'orage... Quelques amis tous prêts à venger mon outrage M'attendent dans la plaine et je veux avec eux Répandre la terreur dans son asile affreux. L'arrêt est prononcé, j'assouvirai ma rage. Je porterai la mort, la foudre, le carnage, Dans le camp du Français. Puisse-t-il aujourd'hui Dans sa tombe, en mourant, m'entraîner avec lui.

Scène 6

Zélamire

Zélamire

Arrête et viens plutôt égorger son amante. Il fuit... et de mon sang sa rage mécontente Veut répandre celui qui m'est plus précieux... Dieux ! Qui va le sauver ? Il périt à mes yeux, Sans que ma flamme puisse aujourd'hui le défendre. Au milieu des Français, ma voix peut faire entendre Mes regrets déchirants, mes cris et ma douleur, Et mon amant en moi va trouver un vengeur.

Scène 7

Nadine, Zélamire

Nadine

Ah, ma soeur, ne perds pas la force qui te reste. Courons nous opposer à leur rage funeste. Le danger le plus grand menace ses beaux jours : Zélamire, au plus tôt, volons à son secours ! Et Dolnange est perdu si tu n'as du courage. J'ai vu près de ces lieux un groupe de Sauvages ; Oukéa, furieux, assemble ses amis Pour aller immoler l'amant que tu chéris. On ne peut apaiser leur injuste furie. Viens, courons le défendre et lui sauver la vie.

Zélamire

Oui, nous le défendrons : ses dangers sont les miens. Pour percer jusqu'à lui, je vois mille moyens. Des Français généreux réclamons la puissance, Jamais le sort jaloux n'a trahi leur vaillance. De l'univers entier, quand vous seriez vainqueur, Barbares, craignez tout. Cédez à ma valeur. Avant de l'arracher des bras de son amante, Cruels, sachez qu'il faut qu'elle soit expirante.

Scène 8

Dolnange, Zélamire, Dubois, Germain

Dolnange

Tu vivras pour m'aimer.

Zélamire

Dolnange !

Dolnange

Ah, jour heureux ! Le Ciel, enfin, le Ciel veut te rendre à mes voeux. Mon absence cruelle a fait couler tes larmes ! Mais d'où vient cette crainte et ces sombres alarmes ? Je t'aime, je t'adore, et tu gémis toujours ?

Zélamire

Les Sauvages armés en veulent à tes jours. Ils vont fondre sur toi, je crains la barbarie D'un amant dédaigné qui veut avoir ta vie.

Dolnange

Ah, du moins dans ces lieux, si nous pouvions trouver Celui que de la mort mon bras a su sauver, Il viendrait nous aider lui-même à la combattre.

Dubois

Quel combat, juste ciel, nous ne sommes que quatre !

Germain

Ne comptez pas sur moi.

Zélamire

Ils viennent, juste Dieu ! Dolnange, il faut nous dire un éternel adieu.

Scène Dernière

Oukéa, Zélamire, Germain, Dolnange, Belfort, Nadine

Oukéa

Amis, secondez tous le transport qui m'anime, Et que nul parmi vous n'épargne la victime.

Zélamire

Pour arriver au coeur que tu prétends percer, Cruel, c'est par le mien que tu dois commencer.

Montrant Dolnange.

Il le reconnaît.

Oukéa

J'avais besoin encore ici de ta présence, Pour exciter ma rage et hâter ma vengeance. Amis, voilà l'objet que poursuit ma fureur. Frappons... Ciel... Arrêtez, il est mon bienfaiteur !

Germain

Que nous l'échappons belle !

Oukéa

Ah, tout mon sang se glace ! Quel était mon malheur ? J'allais, dans ma disgrâce, Immoler le mortel à qui je dois le jour !

Zélamire

Puisqu'il fut bienfaisant, tu dois l'être à ton tour.

Oukéa

C'est l'amour méprisé qui rend mon coeur barbare, Mais la reconnaissance, à jamais, s'en empare. Je sens qu'elle est en moi plus forte que l'amour. Tu m'as sauvé la vie et, dans cet heureux jour, Par un bienfait pareil envers toi je m'acquitte.

Zélamire

Un trait si généreux rend mon âme interdite. Lui seul eût dans ce jour désarmé ma rigueur, Si je pouvais encor disposer de mon coeur.

Oukéa

Je sens bien qu'en secret j'applaudis à ta flamme, Et malgré tout l'amour qui brûle encore mon âme, Je consens à la voir vivre ici sous ta loi, Tant la reconnaissance a d'empire sur moi. C'est m'acquitter assez.

Germain

Ah, quelle bienfaisance ! Ce monsieur le Huron mérite d'être en France.

Dolnange

Tu me devais la vie. Ah, je te dois bien plus ! Comment puis-je payer de si rares vertus ? Exige tout, ordonne et mon âme charmée... [5]

Oukéa

Aime l'ingrate autant que je l'aurais aimée, Sois-lui toujours fidèle et rend ses jours heureux. C'est tout ce que j'attends de tes soins généreux.

Dolnange

Ah, ne l'exige pas, c'est elle qui l'ordonne. Et n'appréhende pas que mon coeur abandonne Celle pour qui je veux exister désormais. J'en jure par l'amour, qu'il m'accable à jamais, Si je manque au serment que ma bouche prononce. Et pour te le prouver, permets que je t'annonce Que mon oncle consent à me voir ton époux. Ton père est convenu de partir avec nous, Mon oncle l'a gagné : mes prières, mes larmes Ont enfin dissipé nos cruelle alarmes. Et nous allons en France, au milieu du bonheur, Vivre heureux sous les lois d'un hymen enchanteur.

Zélamire

Avec mon père et toi puis-je être malheureuse ? N'abandonnons jamais cette âme généreuse : Je lui dois tout, qu'il soit témoin de mon bonheur, Qu'il voie à chaque instant augmenter notre ardeur, Dolnange, et si l'amour veut savoir comment on aime, C'est de nous qu'il faudra qu'il l'apprenne lui-même.

Belfort

Ah, que je porte envie au destin qui t'attend !

Montrant Nadine.

Germain

Mais il ne tient qu'à vous d'en avoir tout autant. N'emmènerons-nous pas cette aimable Huronne ? Si l'on en peut juger sur sa mine friponne, Je pense qu'un époux ne lui déplairait pas.

Dolnange

Belfort il a raison, elle a beaucoup d'appas. Riche et maître de toi, tu en saurais mieux faire. Je réponds de ses moeurs et de son caractère. Elle ferait, je crois, le bonheur d'un époux. Menons les toutes deux à nos Français jaloux, Ils seront enchantés de voir tant d'innocence.

Germain

Oui, cette marchandise est assez rare en France.

Belfort

Votre coeur est-il libre et pourrais-je espérer Qu'à tout autre en ces lieux il m'ose préférer ?

Nadine

En te voyant, bientôt je sentis que mon âme Consentirait sans peine à céder à ta flamme. Mais je ne prétends pas que tu sois mon mari : Ce sont des monstres !

Germain

Bon !

Nadine

Il me l'a dit ainsi.

Belfort

Tous ceux qui sont méchants méritent qu'on les blâme.

Germain

C'est bien souvent aussi la faute de leur femme.

Dolnange

Je ne citais que ceux qui sont mal assortis, Jamais les vrais amants ne sont mauvais maris.

Belfort

Je vous en convaincrai.

Oukéa

Tous deux, je vous admire ! Je cède au doux transports dont le charme m'attire, Je ne voudrais jamais me séparer de vous. Vivez tous quatre unis comme amant, comme époux. L'amour qui n'a pour vous que les plus douces flammes Est un tigre chez nous, un tyran de nos âmes. Je vois qu'en France, il est bien plus doux qu'en ces lieux Ah, que je porte envie à ces peuples heureux ! Leur prudente valeur, que l'humanité guide, Sert de sage soutien à l'innocent timide. Et s'il me reste encore à former quelques voeux, C'est d'imiter un jour un Français vertueux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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