À la Monaco
Scène 1
Valère, Le Chevalier Pierrot
Valère
Voilà, cher chevalier, comment s'est terminée La dernière campagne et comment, cette année, Dos beaux lauriers de Mars ton ami tout couvert Vient jouir à Paris de ses quartiers d'hiver. Maintenant en échange, après six mois d'absence, J'attends aussi de toi quelqu'autre confidence ; Tu m'as parlé jadis, autant qu'il m'en souvient, De certaine comtesse aimable et belle : Et bien Comment vont tes amours ?
Le Chevalier Pierrot
Mal.
Valère
Tudieu ! Qu'est-ce à dire ? La belle est insensible à ton tendre martyre.
Le Chevalier Pierrot
Je ne sais, mais de fait près de cette beauté Je ne suis pas toujours, mon cher, des mieux traité Et depuis près d'un an que dure mon servage, J'ignore dans son coeur où j'en suis.
Valère
Quel courage. Et tu peux, à ton âge, oublieux des plaisirs, Pousser aussi longtemps de stériles soupirs ? D'une telle constance il faut, je le déclare, Que l'objet, vertubleu ! Soit d'un mérite rare. Elle est donc bien jolie ?
Le Chevalier Pierrot
Ah ! Ce serait trop peu ! Esprit, attraits et grâce, elle a tout.
Valère
Maugrebleu !
Le Chevalier Pierrot
Oui tout ce qui séduit, captive, enivre, enchante, Elle est enfin, mon cher, elle est... elle est charmante.
Valère
Mais cruelle.
Le Chevalier Pierrot
Hélas ! Oui. De plus, assez souvent Capricieuse, vive, exigeante, abusant Fort tyranniquement de son fatal empire, Au prix de cent tourments me vendant un sourire.
Valère
Ah ! Ah ! Voilà l'envers. Mais à tous ces attraits, À ta place, avec ça, moi, je renoncerais.
AIR : Un homme pour faire un tableau.
Le Chevalier Pierrot
Bien des fois je me suis tenu même langage, Et de rompre mes fers n'ai pas eu le courage, Elle a l'esprit et la beauté, Toutes les grâces en partage ; Un coeur loyal est reflété Sur les traits purs de son visage. Mais hélas ! Elle est a la fois Vive, impatiente, intraitable...
Valère
Enfin tu la trouves, je vois, Charmante... mais insupportable !
Le Chevalier Pierrot
De plus, j'ai par malheur un dangereux rival.
Valère
Ah ! voilà ! qu'on préfère et l'on te traite mal.
Le Chevalier Pierrot
Je le crains ; mais pourtant qui put jamais bien lire Dans le coeur féminin ?
Valère
C'est pourquoi ton délire S'obstine à l'espérance. - Oh ! Tu me fais pitié Et je voudrais d'honneur que ma vieille amitié Put te servir, mon cher, en cette circonstance.
Le Chevalier Pierrot
Comment ?
Valère
En guérissant ta fatale constance.
Le Chevalier Pierrot
Impossible.
Valère
Ou bien en lui faisant obtenir...
Le Chevalier Pierrot
Et comment pourrais-tu, mon cher, y parvenir Quand les soins assidus, la cour la plus fidèle...
Valère
Le nom de ce rival ?
Le Chevalier Pierrot
Marquis Polichinelle. Un parfait gentilhomme et, bien que mon rival, Aimable, séduisant, j'en fais l'aveu loyal.
Valère
Si d'un bon coup d'épée on arrangeait l'affaire ?
Le Chevalier Pierrot
Oh ! Non, ce serait pour tout gâter, au contraire.
Valère
Crois-tu ? Je ne suis pas de cet avis, morbleu !
Le Chevalier Pierrot
Tiens, le voici qui vient.
Valère
Écartons-nous un peu. Je voudrais, Chevalier, quoique sachant sans doute Moins bien prendre une femme, hélas ! Qu'une redoute, Je voudrais travailler à ton bonheur ici ; Laisse-moi t'expliquer mon idée en ceci.
Scène 2
Le Marquis Polichinelle
Le Marquis Polichinelle
Je ne suis pas vraiment enchanté d'Argentine ; Elle ne m'encourage et me fait bonne mine Que devant mon rival ; hors de là, serviteur, On ne me montra plus qu'un assez triste humeur. Que de bizarrerie entre dans la cervelle De l'être féminin ! Et je n'ai de mon zèle D'autre fruit que de faire enrager quelque peu Ce pauvre chevalier. - Oh ! Ce n'est pas parbleu Que je tienne beaucoup à la belle comtesse ; Mais c'est mon amour-propre ici qui s'intéresse. Un échec semblerait pour moi trop singulier.
Scène 3
Le Chevalier Pierrot, Le Marquis Polichinelle
Le Chevalier Pierrot
Eh ! Bonjour, cher marquis,
Le Marquis Polichinelle
Eh ! Bonjour, chevalier. Il n'est pas encor jour chez la belle Comtesse, Déjà chacun de nous à sa porte s'empresse.
Le Chevalier Pierrot
Votre assiduité, mon cher marquis, a moins De mérite ; en effet, vous trouvez de vos soins Un prix encourageant.
Le Marquis Polichinelle
Mais, a parler sans feindre, D'honneur, cher chevalier, j'aurais tort de me plaindre ; La façon dont céans je me vois accueilli N'est pas faite pour m'en éloigner, Dieu merci.
Le Chevalier Pierrot
Ah ! Vous êtes heureux !
Le Marquis Polichinelle
Croyez-vous qu'une belle Se donnant avec moi les airs d'être cruelle Me retiendrait longtemps ?
Le Chevalier Pierrot
Quand on aime, Marquis, Cependant.
Le Marquis Polichinelle
Non, vraiment, je n'ai jamais compris Près de froide beauté cette belle constance, Se payant des dédains et de l'indifférence ; Que ne peuvent jamais rebuter les mépris. Tout comme leurs faveurs notre hommage a son prix ; Quand on aime, mon cher, il faut qu'on vous réponde, La glace éteint chez moi le plus beau feu du monde.
Le Chevalier Pierrot
La comtesse d'ailleurs entre nous deux encor Ne se prononce pas ; j'espère un meilleur sert.
Le Marquis Polichinelle
Ah ! Parbleu, voulez-vous l'obliger à le faire ?
Le Chevalier Pierrot
Comment ? Par quel moyen ? Avec son caractère, Tant qu'elle ne veut pas...
Le Marquis Polichinelle
Quittons-la tous les deux. Je m'offre le premier à faire mes adieux. Une femme ce voit délaissée avec peine, Elle rappellera, la chose est bien certaine, L'un ou l'autre, en ce cas celui-là restera.
Le Chevalier Pierrot
Le moyen est scabreux pour moi.
Le Marquis Polichinelle
Bah ! L'on verra. J'y risque plus que vous, d'ingratitude affreuse Elle va m'accuser.
Le Chevalier Pierrot
Mais si, moins généreuse, Elle nous a demain donné des remplaçants.
Le Marquis Polichinelle
Nous porterons ailleurs nos voeux et notre encens.
Le Chevalier Pierrot
Oui-dà.
Le Marquis Polichinelle
Des sentiments du coeur de la coquette Nous avons fait alors une épreuve complète.
Le Chevalier Pierrot
L'épreuve est forte et si contre vous seul enfin Elle tournait ?
Le Marquis Polichinelle
J'aurais ma revanche soudain Et comme cette belle, avec insouciance, Goûterais les plaisirs piquants de l'inconstance, Et me consolerais bien vite. Chevalier, On à toujours le temps, allez, de se lier, Tant qu'on peut librement courir de belle en belle, On trouve chez chacune une grâce nouvelle : L'une est vive, enjouée, une autre a l'air rêveur, L'une a plus de finesse et l'autre plus d'ampleur ; Une est brune ou châtaine, une autre rouge ou blonde, Il n'en est pas vraiment deux pareilles au monde ; Mais chacune a son charme et la variété Ajoute h notre feu plus de vivacité, Il n'a que plus de flamme en ses courtes délices, La glace est immobile, un feu plein de caprices.
Le Chevalier Pierrot
Oh ! Palsambleu, marquis, le système est gaillard.
Le Marquis Polichinelle
Il est bon, c'est le mien. Voyons, à tout hasard, Essayez-en. - Parbleu, c'est chose décidée, Vous me remercierez plus tard de mon idée. C'est en ami sincère au moins ce que j'en dis.
Le Chevalier Pierrot
Oui, peut-être elle est bonne ; essayons donc, Marquis.
Le Marquis Polichinelle
Voici l'heure où s'en va paraître cette belle, Tenez, je me dévoue et prendrai congé d'elle Le premier. Vous voyez que je vous fais beau jeu.
Le Chevalier Pierrot
Mais de vous, si lorsqu'elle aura reçu l'adieu, Elle me retenait ?
Le Marquis Polichinelle
L'épreuve sera faite Et je vous abandonne alors cette conquête.
Le Chevalier Pierrot
Ô généreux ami.
Le Marquis Polichinelle
Touchez-là, cher ami. J'ai donc votre parole.
Le chevalier sort.
Le Chevalier Pierrot
Et moi la vôtre aussi.
Scène 4
Le Marquis Polichinelle, La Comtesse Argentine
Le Marquis Polichinelle
Maintenant que j'ai su gagner sa confiance, Je suis d'en abuser rempli d'impatience.
La Comtesse Argentine
Ah ! Vous voilà, Marquis, je vous trouve à propos.
Le Marquis Polichinelle
Le mot m'est doux, Madame, et me rend tout dispos.
La Comtesse Argentine
Oui, je suis ce matin d'une humeur effroyable.
Le Marquis Polichinelle
Ah ! Bien, la circonstance est pour moi favorable.
La Comtesse Argentine
J'ai fait un vilain rêve, ai l'esprit à l'envers, Lisette m'a coiffé aujourd'hui de travers.
Le Marquis Polichinelle
Je vous trouve divine.
La Comtesse Argentine
Oh ! Je suis trop maussade, Pour goûter, voyez-vous, un compliment si fade, Mais je ne vois pas là le polit chevalier.
Le Marquis Polichinelle
Je n'aurais donc pas l'heur de le faire oublier.
La Comtesse Argentine
Je suis accoutumée à vous avoir ensemble. Et quand il en manque un, c'est tout comme, il me semble, Une paire de gants dont j'aurais égaré La main gauche ou la droite.
Le Marquis Polichinelle
Adorable à mon gré. Ce pauvre chevalier, un peu bien téméraire, A formé le dessein, parait-il, de se faire Regretter, en privant vos beaux yeux de le voir.
La Comtesse Argentine
Le fat aurait conçu cet outrageant espoir.
Le Marquis Polichinelle
Il se pourrait.
La Comtesse Argentine
Eh ! Bien peut-être sa visite Me manquerait aussi, car il a du mérite.
Le Marquis Polichinelle
En est-ce un d'être fou de vos divins attraits ? C'est celui que pour moi je revendiquerais.
La Comtesse Argentine
Ne le plaisantez pas, Marquis ; en leur absence, De mes amis je prends volontiers la défense.
Le Marquis Polichinelle
Que dites-vous, Madame, oh ! Croyez sur ma foi Qu'il ne saurait avoir d'ami plus chaud que moi. Est-il un peu naïf ? Il se peut qu'on le dise, Moi je veux appeler cela de la franchise. On l'accuse d'avoir quoique timidité, Est-on plus galant homme étant plus redouté ? Sa conversation semble terne, à vrai dire, Mais faut-il préférer un esprit qui déchire ? C'est un fort bon garçon, tel qu'on aime au total À l'avoir pour ami, mais surtout pour rival.
La Comtesse Argentine
Ah ! L'éloge est pompeux. Mais approchez de grâce, Chevalier, vous craignez de rougir ?
Scène 5
Le Chevalier Pierrot, La Comtesse Argentine, Le Marquis Polichinelle
Le Chevalier Pierrot
Il surpasse. Mon mérite à coup sûr.
La Comtesse Argentine
Vraiment, qui ne verrait Que votre ami vous porte un furieux intérêt ? S'il faut prendre à la lettre au moins ce que sur l'heure Il disait.
Le Marquis Polichinelle
Non, rien n'est plus sincère, ou je meure.
AIR : Des cabinets particuliers.
Le Chevalier Pierrot
N'osant pas approcher, j'avais entendu tout, Mais, Madame, il faudrait en rabattre beaucoup. Tracé par un ami fidèle De moi ce portrait, je le vois, Vous donne une idée assez belle, Mais hélas ! Songez toutefois Qu'il faut craindre aussi que parfois L'image soit peu ressemblante Et trop flattée en un tableau Ou de l'amitié bienveillante La main dirige le pinceau. Oui, c'est l'amitié bienveillante Qui tenait ici le pinceau.
La Comtesse Argentine
De la part d'un rival elle est plus méritoire.
Le Chevalier Pierrot
Nous ne le sommes plus maintenant, j'aime à croire. Le marquis ne vous a-t-il pas fait ses adieux ?
Le Marquis Polichinelle
Doucement, Chevalier.
La Comtesse Argentine
Que veut dire, messieurs ? Est-ce un complot ?
Le Marquis Polichinelle
Voici, nous avions fait partie D'aller nous pondre enfin tous deux de compagnie, Pour vos beaux yeux armés d'un peu trop do rigueur.
La Comtesse Argentine
Ah ! L'idée est bouffonne et me rend bonne humeur.
Le Marquis Polichinelle
Trop heureux que par moi ce beau front se déride.
Le Chevalier Pierrot
À moins que la pitié pourtant ne vous décide.
La Comtesse Argentine
Et que je ne me mette en supplication.
Le Chevalier Pierrot
Oh ! Pour moi, je n'ai pas cette présomption.
Le Marquis Polichinelle
Et moi, belle comtesse, un seul petit sourire Pour me rendre et la vie à présent peut suffire.
La Comtesse Argentine
Bon, je vois qu'il ne faut pas plus que de raison Compter, mon cher marquis, sur votre pendaison. Je crois que si je veux qu'on mette en mon histoire, Chose faite après tout pour rehausser ma gloire, Un gentilhomme est mort d'amour pour elle, il faut Que j'espère plutôt du Chevalier Pierrot.
Le Chevalier Pierrot
Vous me connaissez bien.
Le Marquis Polichinelle
Il est mélancolique.
La Comtesse Argentine
Oui, je le crois plus propre à cet acte héroïque, On pourrait essayer.
Le Chevalier Pierrot
Et vous ne seriez pas Touchée, on le voit bien, même de mon trépas.
La Comtesse Argentine
Mon coeur serait vraiment le plus touché du monde. Je vous promets un pleur.
Le Chevalier Pierrot
Ô cruauté profonde, Vous me désespérez.
La Comtesse Argentine
Je voulais aujourd'hui Dissiper des vapeurs dont j'éprouve l'ennui, Je vous l'ai déjà dit, je cherche à me distraire, Un homme au désespoir ferait mal mon affaire ; C'est pourquoi, cher Marquis, donnez-moi votre bras. Au revoir, Chevalier... mais ne vous pendez pas.
Scène 6
Valère, Le Chevalier Pierrot
Valère
Elle s'en va, je crois, avec Polichinelle.
Le Chevalier Pierrot
C'est une ingrate, hélas ! Valère, une cruelle.
Valère
Eh ! C'est une coquette enfin, cela dit tout.
Le Chevalier Pierrot
Oh ! Mais je suis ma foi poussé, mon cher, à bout, J'efface de mon coeur son image si chère.
Valère
Parbleu, tu ferais bien, mais tu n'es pas sincère.
Le Chevalier Pierrot
Je te jure que si.
Valère
Veux-tu que maintenant J'essaie à te guérir, mais radicalement.
Le Chevalier Pierrot
J'y consens volontiers.
Valère
Tu sais ce que mon zèle T'a proposé tantôt ; je tombe amoureux d'elle, Je lui fais la cour.
Le Chevalier Pierrot
Bon, cela m'obligera.
Valère
Je me montre jaloux, brutal et coetera ; Menace ses amants de ma fureur terrible Et si pour leurs dangers elle reste insensible, C'est qu'elle est sans tendresse et que son coeur tari N'a que vanité seule.
Le Chevalier Pierrot
Alors, je suis guéri.
Valère
Si je la vois trembler pour le péril extrême D'un des deux, c'est qu'alors c'est celui-là qu'elle aime. Si c'est pour toi.
Le Chevalier Pierrot
Mon cher, alors, tout me sourit.
Valère
Mais si c'est le marquis.
Le Chevalier Pierrot
Je suis encor guéri, La chose est évidente.
Valère
Ou du moins je l'espère. Je vais mener cela de façon militaire.
Le Chevalier Pierrot
Que de reconnaissance I
Air : On dit que je suis sans malice.
Valère
Allons donc et pourquoi ? Je voudrais de grand coeur faire encor mieux pour toi. Te supplanter près de ta belle, Et, mon cher, tu dois bien savoir Que c'est là d'un ami fidèle Remplir simplement le devoir. À l'amour c'est un bon office Que l'amitié rend constamment, Sans réclamer pour ce service Le plus petit remerciement. Sans vouloir de remerciement.
Le Chevalier Pierrot
Justement, la voici seule.
Le chevalier sort.
Valère
Quitte la place. Je vais ouvrir le feu.
Scène 7
Valère, La Comtesse Argentine
Valère
Excusez mon audace, C'est celle d'un soldat par Mars lui seul formé, Que l'éclat de vos yeux a soudain enflammé.
La Comtesse Argentine
La déclaration est brusque et cavalière.
Valère
J'en conviens, mais chacun la fait à sa manière, Je sais que par malheur j'ai des rivaux nombreux ; Que vous donniez ou non quelqu'espoir à mes feux, J'y suis bien résolu, je m'en ferai justice, Afin que, resté seul, votre coeur me choisisse,
La Comtesse Argentine
Vous le tuerez ?
Valère
Non, mais m'en débarrasserai, Ou du moins de celui qui se voit préféré.
La Comtesse Argentine
Et vous pensez ainsi m'imposer votre flamme ?
Valère
Peut-être. En tous les cas, veuillez n'y voir, Madame, Que la vivacité de ma sincère ardeur.
La Comtesse Argentine
Oui-dà, mais savez-vous, monsieur le pourfendeur, Qu'aux petites maisons il faudra qu'on vous mette.
Valère
Oh ! ce n'est pas sa mort pourtant que je projette, Pour m'en défaire on va l'exporter simplement. Pour les Indes demain part tout mon régiment : Quatre hommes dévoués enlèvent à la brune Mon rival préféré, qui va chercher fortune Avec Royal-Vexin.
La Comtesse Argentine
Quel guet-apens affreux !
Valère
Tous les moyens sont bons aux guerriers amoureux.
La Comtesse Argentine
Et vous croyez qu'ainsi se laissera surprendre Le marquis ?
Valère
C'est pour lui que votre coeur est tendre ?
La Comtesse Argentine
Je n'ai pas à vous prendre ici pour confident.
À part.
Haut.
Valère
Vous vous êtes trahie Oh ! Voyons cependant Si ce n'est qu'une feinte, Oh ! Mais alors, Madame, J'ai fait une bévue énorme, atroce, infâme.
La Comtesse Argentine
Comment ?
Valère
De faux rapports m'ont trompé, je crois voir, Car c'est le chevalier qu'on enlève ce soir,
La Comtesse Argentine
Ciel ! Je me meurs.
Valère
Elle a pâli, c'est lui qu'elle aime.
La Comtesse Argentine
Mais je vais l'avertir.
Valère
Inutile, moi-même Je vais donner contre-ordre à mon monde embusqué. Et c'est votre Marquis qui sera l'embarqué.
Elle sort.
La Comtesse Argentine
Vraiment, je n'en fais pas non plus le sacrifice Et je cours de ce pas prévenir la justice.
Scène 8
Le Chevalier Pierrot, Valère, Le Marquis Polichinelle
Le Chevalier Pierrot
Eh ! Bien ?
Valère
Sois satisfait, Chevalier, j'ai cru voir Qu'elle penche pour toi.
Le Chevalier Pierrot
Se peut-il ? Quel espoir !
Valère
Mais il faut obtenir qu'enfin elle décide De t'accorder sa main, que ce Marquis perfide De céans soit banni.
Le Chevalier Pierrot
Sans doute.
Le Marquis Polichinelle
Contre moi L'on forme un noir complot, on se ligue, je crois.
Valère
À nous deux nous allons l'expulser de la place.
Le Marquis Polichinelle
Oui-dà, divisons-les.
Le Chevalier Pierrot
Que faut-il que l'on fasse ?
Valère
Les grands moyens : prenons chacun un bon bâton.
Le Chevalier Pierrot
Voilà. Quel est ton plan ?
Pendant qu'ils vont regarder chacun de leur côté, Polichinelle, sans être vu, s'avance au milieu et donne un coup de bâton à Pierrot par derrière.
Valère
Tu vas voir s'il est bon. Regardons bien d'abord si personne n'écoute.
Le Chevalier Pierrot
Oh ! Pourquoi l'essayer sur moi ?
Valère
Quoi donc ?
Le Chevalier Pierrot
Sans doute, C'est une trahison.
Valère
Ah ça ! Deviens-tu fou ?
Le Chevalier Pierrot
Sur ma nuque, parbleu, j'ai bien senti le coup.
Valère
C'est donc sans m'en douter, alors, par maladresse.
Le Chevalier Pierrot
Enfin, c'est singulier.
Même jeu, Polichinelle donne un coup de bâton à Valère.
Valère
Mais, mon cher, le temps presse, Il nous faut du secret ; regardons si par là Personne ne survient. Oh ! C'est bête cela.
Le Chevalier Pierrot
Quoi ?
Valère
Tu ne me crois pas, voilà que tu te venges. Brutalement sur moi de tes doutes étranges.
Le Chevalier Pierrot
Mais je n'ai pas bougé.
Pendant que chacun tourne la fêle d'un côté sans s'éloigner l'un de l'autre, Polichinelle revient par derrière entre eux et leur donne un coup à chacun, puis se sauve.
Valère
Bon, quittes nous voici. Je disais donc qu'il faut... N'entends-je pas du bruit ?
Valère
Ah ! C'est trop !
Le Chevalier Pierrot
Pour le coup, j'ai senti la gaulade.
Valère
Quoi, lorsqu'on vient l'aider en brave camarade...
Le Chevalier Pierrot
Lorsque je me confie et suis plein d'abandon...
Valère
Tu me réponds ici par des coups de bâton.
Le Chevalier Pierrot
Tu m'assommes ; vraiment, ce procédé me choque.
Valère
Et, non content, de moi ta traîtrise se moque.
Le Chevalier Pierrot
C'est toi-même plutôt, et j'en suis fort touché, Qui me railles encor par dessus le marché, Mais la plaisanterie est tout à fait mauvaise.
Ils se donnent des coups de bâton.
Valère
Ah ! Tu veux du bâton, et bien tout à ton aise. Tiens coquin, tiens pendard.
Le Chevalier Pierrot
Tiens traître, tiens bourreau.
Le Marquis Polichinelle
Parbleu, je veux m'en mettre.
Le Chevalier Pierrot
Ah ! Valère !
Valère
Ah ! Pierrot.
Le Marquis Polichinelle
Je veux vous séparer.
Valère
Attends, mon camarade.
Polichinelle se sauve poursuivi par Valère.
Le Marquis Polichinelle
Merci bien, serviteur à votre bastonnade.
Scène 9
La Comtesse Argentine, Le Chevalier Pierrot
La Comtesse Argentine
Quel est tout ce vacarme et que fait-on armé ?
Le Chevalier Pierrot
Rien qu'avec le marquis un colloque animé.
La Comtesse Argentine
Vous n'êtes pas blessé ?
Le Chevalier Pierrot
Pour cet intérêt tendre Sans regret tout mon sang pourrait bien se répandre.
La Comtesse Argentine
J'ai craint que ce ne fût Valère, ce brutal.
Le Chevalier Pierrot
C'est mon meilleur ami, n'en dites pas de mal.
La Comtesse Argentine
En êtes-vous bien sûr ?
Le Chevalier Pierrot
Je lui dois l'espérance Que vous aurez un jour pitié de ma souffrance.
La Comtesse Argentine
Il a menti.
Le Chevalier Pierrot
Madame, oh ! Laissez-vous fléchir, Sur le choix d'un époux c'est assez réfléchir. Tant d'esprit, de beauté, de grâces infinies, Doivent à la bonté se trouver réunies.
La Comtesse Argentine
Oh ! Oh ! Mais, Chevalier, si j'avais, voyez-vous, Ces perfections-là, pour le choix d'un époux J'aurais droit de montrer furieuse exigence. Mais du peu que je vaux j'ai trop la conscience.
Air : Dans un bosquet.
Le Chevalier Pierrot
Non ce n'est point un type imaginaire, Tous ces dons là sont réunis en vous, Et cependant d'un mérite ordinaire Vous daigneriez accepter un époux. Prêt à fermer des noeuds de cette sorte, Jamais coeur noble, aimant et généreux S'occupe-t-il du peu que l'antre apporte, Lorsqu'il se voit assez riche pour deux ? Que fait enfin le peu qu'on vous apporte ? N'êtes-vous pas assez riche pour deux ! Oui vous serez assez riche pour deux.
La Comtesse Argentine
Mais c'est qu'il est vraiment aimable tout à fait.
Scène 10
La Comtesse Argentine, Le Chevalier Pierrot, Le Marquis Polichinelle
La Comtesse Argentine
Voici fort à propos le Marquis.
Le Chevalier Pierrot
En effet Sa venue est la plus opportune du monde.
La Comtesse Argentine
Approchez, tous les deux il faut que je vous gronde : J'entends, sachez-le bien, que vous restiez amis.
Le Marquis Polichinelle
Touchez-là, Chevalier.
Le Chevalier Pierrot
Touchez aussi, Marquis.
Le Marquis Polichinelle
Vos désirs sont pour moi des ordres sans réplique.
Le Chevalier Pierrot
Mais entre nous enfin que votre coeur s'explique.
Le Marquis Polichinelle
Vous nous l'aviez promis un jour, mais après tout J'ai craint que d'insister ne fût de mauvais goût.
Le Chevalier Pierrot
Je crus dans vos beaux yeux lire un peu d'espérance.
Le Marquis Polichinelle
J'ai pensé quelquefois avoir la préférence.
Le Chevalier Pierrot
Peut-on se plaire ainsi à torturer les coeurs ?
Le Marquis Polichinelle
Vous me verrez bientôt occis par vos rigueurs.
Le Chevalier Pierrot
Ah ! Vous auriez en moi l'époux le plus fidèle.
Le Marquis Polichinelle
Des esclaves en moi vous avez le modèle.
Air du Menuet d'Exaudet.
La Comtesse Argentine
On voudrait Un arrêt Qu'on coeur tendre, Un sage et discret amant Doit toujours patiemment Sans murmurer attendre.
Le Chevalier Pierrot
Il ne faut Qu'un seul mot Pour nous rendre Le bonheur le plus parfait, Si votre coeur n'est muet, Faites-le donc entendre.
Scène 11
Valère, La Comtesse Argentine, Le Marquis Polichinelle, Le Chevalier Pierrot
Valère
Ah ! Ah ! Vous voilà donc, monsieur le bâtonneur.
La Comtesse Argentine
Encore ce soldat.
Valère
Ma parole d'honneur, Il faut, puisqu'en ces lieux je retrouve mon homme, Madame, excusez-moi, qu'à vos yeux je l'assomme.
Le Marquis Polichinelle
Il ne sait pas du tout vivre ce guerrier-là.
La Comtesse Argentine
Oh ! Mon cher chevalier, le butor que voilà. Restez auprès de moi, je saurai vous défendre.
Le Chevalier Pierrot
Il n'en est pas besoin.
Il donne des coups de bâton à Polichinelle.
Valère
Tiens et sans plus attendre, Vlan ! Vlan ! Voilà, pour toi.
Le Marquis Polichinelle
À la garde, au secours.
La Comtesse Argentine
Ah ! Je respire, il n'en voulait pas à vos jours.
Valère
Votre coeur a parlé.
La Comtesse Argentine
Comment ?
Valère
Mais oui, Madame, Vous avez laissé voir le penchant de votre âme.
Le Chevalier Pierrot
Pourquoi vous en défendre ?
La Comtesse Argentine
Ah ! J'essaierais en vain, Tenez, cher chevalier, tenez, voilà ma main.
Valère
À la fatuité du sieur Polichinelle La petite leçon que voilà suffit-elle.
Le Marquis Polichinelle
Vous appelez cela, mon brave, une leçon ? Mais l'heureux dénouement c'est de rester garçon.
Le Chevalier Pierrot
Il est incorrigible.
La Comtesse Argentine
Et bien grand bien lui fasse.
Il tape polichinelle avec son bâton.
Valère
Non, je ne puis souffrir qu'ainsi cela se passe, De céans aujourd'hui quand on va le bannir, Sur ce mot immoral nous ne pouvons finir, Il en triompherait, montrons-lui donc, de grâce, Comme à la Monaco l'on chasse l'on déchasse. À la Monaco L'on chasse l'on déchasse, À la Monaco L'on chasse comme il faut.
Il tape Polichinelle qui crie.
Le Marquis Polichinelle
Ah ! Ah ! Là là. Lorsque d'un fat Avec éclat On veut punir La sotte suffisance Et le bannir De sa présence, Pour le chasser on fait comme cela. À la Monaco, etc.
Il tape Polichinelle qui crie.
Le Chevalier Pierrot
Quand un amant Vient constamment À la beauté Qui nous donna son âme, Trop entêté, Conter sa flamme, Avec vigueur on lui montre comment. À la Monaco, etc.
Pierrot et Valère battent tous deux Polichinelle qui crie.
La Comtesse Argentine
Au sexe fort, Sans nul effort, Le sexe fin Oppose sa faiblesse. On voit enfin Que par adresse, Le sexe faible est encor le plus fort. À la Monaco, etc.
Ils se battent tous les trois, Polichinelle est chassé par Valère qui te poursuit.
Le Marquis Polichinelle
Coricoco, Fait un coco, Par quiproquo Qui me roule et me joue, Main à peco, S'il me bafoue, Peut-être un jour lui dirai-je en écho : À la Monaco, etc.
La Comtesse Argentine
Trêve aux coups de bâton, donnez-moi, s'il vous plaît, Votre main, Chevalier, pour le dernier couplet.
La Comtesse Argentine
Ne croyez pas, Messieurs, qu'hélas ! Ce proverbe allie Pour un air de bataille, Au bal demain, Pour notre hymen, Nous chanterons en nous donnant la main. À la Monaco, etc.