L'Amour et l'Amour Propre
Scène 1
Dorine, Célimène
Dorine
Madame, en vérité, je ne sais que penser Des soupirs qu'aujourd'hui je vous entends pousser : Au gré de vos désirs et de votre espérance Tout semble aller pourtant ; après trois mois d'absence C'est aujourd'hui qu'enfin Dorante est de retour, Dorante à qui vous lie un mutuel amour. Bien impatiemment vous paraissiez attendre Ce retour fortuné de l'amant le plus tendre Et pendant tout le temps que ce procès maudit L'a forcé loin de vous de rester malgré lui, Maintes fois je vous vis et triste et dépitée Du retard qu'éprouvait l'union projetée Entre vous. Et pourtant un flot d'admirateurs Près de vous s'empressait. Leurs hommages flatteurs, Si bien faits après tout pour distraire une femme, Ne semblaient qu'importuns aux ennuis de votre âme Et leur encens, leurs voeux, leur hommage pressant, Ne pouvant adoucir vos regrets de l'absent, Semblaient vous fatiguer au lieu de vous distraire. Aujourd'hui, que défait d'une fâcheuse affaire, Dorante enfin revient, que vous allez le voir Bientôt combler vos voeux et remplir votre espoir, Vous soupirez Madame ?
Célimène
Hélas ! Oui, je soupire Et j'en ai trop sujet, puisqu'il faut te le dire. Non pas que d'un retour qui vient combler mes voeux Aujourd'hui, cependant, mon coeur ne soit heureux ; Dorante, je l'avoue, a toute ma tendresse, Je l'aime et cet amour cause seul ma tristesse Et je soupire enfin en songeant aujourd'hui Combien peu j'ai sujet de me louer de lui.
Dorine
Quoi ne croiriez-vous plus à son amour extrême ?
Célimène
Oh ! Je crois bien encore assurément qu'il m'aime, Mais il m'aime après tout, je le vois maintenant, Avec calme, Dorine, et raisonnablement, Avec tranquillité, comme aime tout le monde. Ce n'est pas là l'amour, la passion profonde Que j'osais me flatter de pouvoir inspirer ; Ce n'est pas là celui que semblaient m'augurer Ses protestations, ses brûlantes instances, Qui surent, faible coeur, vaincre mes résistances Lorsque je lui promis de lui donner ma main. Non, il ne m'aime pas, je le vois trop enfin, Comme je désirais qu'on m'aimât. Sa tendresse, À l'entendre, c'était un délire, une ivresse, Un feu brûlant, que sais-je ? Ah ! Ce n'est, maintenant Rien moins, je le vois bien, non, c'est tout simplement De l'amour.
Dorine
Par ma foi, je sais plus d'une femme Que ce simplement là contenterait, Madame.
Célimène
De l'amour, il est vrai ; mais, à ce que je vois, Un bien paisible amour, bien calme et bien bourgeois, Et non pas celui-là qui seul peut satisfaire Les rêves délicats d'une âme non vulgaire Depuis qu'il est parti, comment depuis trois mois, Dorine, à peine a-t-il écrit cinq ou six fois ? Ses lettres, il est vrai, parlent de sa tendresse, Mais je n'y trouve pas cette ardeur, cette ivresse, Ni cette impatience enfin d'être éloigné, Ce trouble, cette peur de se voir oublié, Ni cet effroi jaloux des voeux et des hommages Qui doivent m'entourer, inséparables gages D'un coeur vraiment épris.
Dorine
Cela prouve qu'il croit, Madame, à la constance au moins de votre foi.
Célimène
Autant qu'à son mérite au moins, je l'imagine, Et bien plus qu'au pouvoir de mes charmes, Dorine.
Dorine
J'y suis enfin : le coeur peut être satisfait, Mais l'amour-propre, lui, ne l'est pas tout à fait.
Célimène
Devons-nous donc hélas ! trop faibles que nous sommes, Être dupes toujours des vains serments des hommes ? Autant qu'entre la crainte et l'espoir constamment Une femme sait bien retenir son amant, C'est un sujet soumis, empressé, plein de zèle, Ou plutôt c'est, Dorine, un esclave fidèle, Implorant humblement, comme un très grand bonheur, Un sourire, un regard, la plus mince faveur, Employant son esprit, son âme tout entière, Toutes ses facultés à s'efforcer de plaire, Cherchant à prévenir sa moindre volonté, Son plus petit caprice, et jamais rebuté. Est-il position plus douce et plus charmante Pour une femme ? - Oh ! Mais sitôt que l'imprudente A laissé dans son coeur lire un jour, c'en est fait, Dès qu'elle a laissé voir, trop faible, qu'elle aimait, Tout aussitôt, l'esclave, abandonnant la gêne, Fier et libre secoue une importune chaîne ; Adieu l'obéissance et les soins empressés, Le dévouement, le zèle et les transports passés ; Dans une quiétude affligeante et parfaite Il s'endort, désormais sûr de notre défaite ; Dans son propre mérite et notre lâcheté Il se confie alors avec sérénité Et cesse enfin de prendre une inutile peine Pour un bien dont il croit la conquête certaine.
Dorine
Les hommes sont si fats.
Célimène
Oui, c'est en vérité Ce calme injurieux, cette sécurité, Qu'on voit d'une façon claire et désespérante Verser dans cette lettre écrite par Dorante, Par laquelle il m'annonce aujourd'hui son retour, Qui semble presque avoir refroidi son amour Et qui fit naître en moi ces amères pensées Que par tous mes efforts je ne puis voir chassées.
Dorine
Vous sembliez pourtant, autant que j'ai pu voir, En lisant cette lettre, heureuse, hier au soir, Vous paraissiez joyeuse et vous voilà chagrine.
Célimène
Il est vrai ; mais qu'hélas ! J'étais folle, Dorine. Oui, s'il s'était offert à moi dans ce moment, Dans ma joie imprudente à ce retour charmant, Joyeuse dans ses bras je me fusse élancée. Ô ciel ! Qu'aurais-je fait, malheureuse insensée ? Mais au lieu des transports de l'accueil d'autrefois, Auquel j'ai droit pourtant de m'attendre, je crois, Si je n'avais trouvé, comme il pourrait se faire, Qu'une réception froide et calme, au contraire, Bien tranquille en un mot ; qui sait ? Peut-être un ton Et de condescendance, et de protection. Mais j'aurais donc montré, songe quelle imprudence, Moi, tout l'empressement en cette circonstance ; Les avances, Dorine, ainsi de mon côté, Vois un peu quelle honte, eussent toutes été. Et peut-être eût-il pris un peu le plaisir même De faire le cruel.
Dorine
Ah ! Quel péril extrême ! Madame, en vérité, je n'y songeais pas, moi, Mais c'eût été terrible, à présent je le vois. Oh ! Vous l'échappez belle.
Célimène
Aussi je viens de prendre Un parti courageux pour garder et défendre L'honneur de notre sexe. Oui, qu'il tremble qu'enfin Son triomphe, après tout, ne soit pas si certain ; Que de maint soupirant me voyant entourée Il compte sa victoire un peu moins assurée ; Qu'il voie, étant resté loin de moi si longtemps, Que j'ai pu supporter l'absence et ses tourments Tout comme lui ; que même il tremble et qu'il redoute De se voir préférer un rival, et sans doute Nous le verrons alors, comme par le passé, Redevenir craintif, soumis, tendre, empressé ; D'être vraiment aimée alors je serai sûre, Car sa sécurité me paraît une injure.
Dorine
Oui, Madame, je vois que vous avez raison, Il faut qu'il en implore à vos pieds le pardon, Il faut qu'à vos genoux au plus tôt il l'expie, Votre gloire l'exige ; oui, qu'il tremble, supplie, Avant de voir ses voeux comblés par vos faveurs, Ce ne sera pas trop tôt même de quelques pleurs.
Célimène
Précisément, Dorine. Aussi qu'avec réserve Je vais le recevoir. Il faut que je l'observe, Je veux le voir venir et régler mon accueil De manière à lui faire abjurer son orgueil.
Dorine
Fort bien. Mais en ces lieux voilà qu'il va paraître, Pour commencer, je crois...
Célimène
N'y devrait-il pas être Déjà depuis longtemps, s'il sentait en effet L'ardente passion dont il m'entretenait ? À peine de retour, cet amant si fidèle Devrait-il donc avoir pensée autre que celle De venir se jeter à mes pieds à l'instant.
Dorine
Pour ne pas plus que lui montrer d'empressement, Si vous vouliez m'en croire, on le ferait attendre Une heure ou deux ; ici bientôt il va se rendre, Il ne serait pas mal de vous laisser enfin Désirer quelque temps et d'aller ce matin Faire avant qu'il n'arrive un petit tour en ville.
Célimène
Penses-tu que vraiment la chose soit utile ? Je suis impatiente et l'avoue aujourd'hui De me trouver, Dorine, au plus tôt avec lui, Attendu mes projets, et n'ai de promenade Nul désir.
Dorine
Voulez-vous donc qu'il se persuade Que celle impatience est toute en sa faveur Et s'aille prévaloir d'un désir si flatteur ?
Elle sort.
Célimène
Non, ton avis est bon ; surmontons ma faiblesse, Je sors une heure ou deux ; il faut que je lui laisse Le temps de faire encor jusques à mon retour Quelques réflexions, et moi-même, à mon tour, Je veux pouvoir un peu songer à la manière Dont je dois aujourd'hui l'aborder la première.
Scène 2
Dorine, Pasquin
Dorine
Bon, justement déjà j'aperçois le valet. De Madame sachons seconder le projet, À la fatuité blessante et ridicule De ces messieurs donnons sur les doigts sans scrupule. Laissons-le m'aborder.
Pasquin
Eh ! Dorine, bonjour. Grâce au ciel, à la fin nous voici de retour. Ce n'est pas malheureux, pas vrai ? - Maudite affaire Qui rendit un voyage importun nécessaire Et nous força soudain à partir au Congo Si fort à contretemps, tout près du conjungo. Mais je te suis rendu, console-toi, ma chère, Car cette fois enfin c'est pour longtemps, j'espère ; De l'absence tu peux oublier les ennuis. Mais je dois satisfaire autant que je le puis, Avant de me livrer aux transports d'allégresse, À mainte question dont la foule se presse Sur tes lèvres, je vois. - Eh ! Bien notre procès ? Gagné, ma chère enfant, victoire et plein succès. Le voyage ? - Excellent, n'en sois point inquiète, Il est fait sans encombre. Et ma santé ? - Parfaite. Mais tu ne réponds rien. Le plaisir, je le vois, Te coupe la parole. Ah ! Cela se conçoit, Pauvre petite, au fait, après trois mois d'absence, C'est un siècle cela, vois-tu, quand on y pense.
Dorine
Trois mois ! Votre voyage a-t-il duré trois mois ?
Pasquin
Pas un seul jour de plus ni de moins, tu le vois.
Dorine
Dieu, comme le temps passe.
Pasquin
Eh ! quoi ?
Dorine
Vraiment, à peine Vous croyais-je partis depuis une semaine.
Pasquin
Sais-tu bien que le mot n'est pas des plus flatteurs ? Mais bah ! J'en suis bien sûr, tu maudis nos lenteurs. Plus d'une fois aussi tu regrettas, sois franche, Le bouquet que Pasquin t'apportait le dimanche. Hein, friponne ?
Dorine
Oh ! Ma foi, du côté du bouquet, Rassure-toi, mon cher, non rien ne me manquait ; Car le galant Frontin, réparant ton absence, A depuis quelque temps la même complaisance.
Pasquin
Frontin ! - Mais, redoutant un pénible trajet, D'une commission alors qu'on te chargeait, Tu t'es dit quelquefois en soupirant, ma chère : Pasquin m'eût épargné la peine de la faire.
Dorine
Je dois te l'avouer, Lafleur jusqu'à présent Envers moi s'est montré tout à fait complaisant, Il ferait tout Paris, sans même prendre haleine, Pour m'épargner à moi la plus légère peine.
Pasquin
Lafleur ! - Mais au salon alors que par hasard On prolongeait le soir la veillée un peu tard, Tu ne m'avais pas là pour charmer ton oreille Par d'aimables propos, et d'une longue veille Pour te faire trouver le temps un peu plus court, Tu regrettais Pasquin qui te faisait la cour. Hein, sournoise ?
Dorine
Oh ! Ma foi, je veux être sincère, Scapin s'en acquittait d'admirable manière.
À part.
Haut.
Pasquin
Quoi ! Scapin ! - Ah ! Traîtresse. - Eh ! Je comprends, parbleu Que le temps t'ait paru durer ainsi fort peu. Peste, on a su pour vous l'abréger, ma commère. Mais nous recauserons de tout cela j'espère. De mon maître en ces lieux je devance les pas, À me suivre lui-même il ne tardera pas, Et, bien que de retour depuis une heure à peine, Sera dans un instant aux pieds de Célimène.
Dorine
Elle est en promenade et sans doute en ces lieux Ne sera de retour que dans une heure ou deux.
Pasquin
Elle est en promenade.
Dorine
Oui.
Pasquin
Mais de la venue De mon maître une lettre hier l'a prévenue. Sans doute quelque amie a su la décider.
Dorine
Du tout, elle était seule.
Pasquin
Elle ne peut tarder À rentrer en ce cas, sachant combien mon maître Brûle de la revoir.
Dorine
Sans doute ; mais peut-être Elle aura rencontré là quelque cavalier, Le Comte, le Marquis ou bien le Chevalier, Qui voudra l'arrêter.
Pasquin
Ce Chevalier, ma mie, Ce Comte, ce Marquis, qui sont-ils, je vous prie ?
Dorine
De galants jeunes gens qui viennent chaque jour Et font à ma maîtresse assidûment leur cour.
Pasquin
C'est charmant.
Dorine
Je crois bien. Grâce à leur prévenance, On supporte céans assez bien l'existence. Ils mettent tour à tour pour sa distraction La nature et les arts à contribution ; À l'envi chacun brigue un regard favorable, S'efforçant par ses soins de se rendre agréable : Le matin un bouquet ou quelque madrigal, Le spectacle le soir, les soupers ou le bal Sont des attentions de leur galanterie. Ici l'on se croirait en pays de féerie ; Nous n'avons pas le temps de former un désir. Est-il pour une femme un plus charmant plaisir Que de faire mourir, et telle est notre vie, Ses sigisbées d'amour, ses rivales d'envie ?
Pasquin
Peste quelle gaillarde ! - Ah ! je vois aujourd'hui Que ta maîtresse a pu supporter son ennui De notre éloignement assez bien.
Dorine
Mais sans doute.
Pasquin
Et tous ces soupirants, ma mie on les écoute ?
Dorine
Dame, alors qu'on s'entend répéter chaque jour Qu'on est belle et qu'il faut pour vous mourir d'amour...
Pasquin
Cela peut devenir quelque peu monotone.
Dorine
Mais pas trop, je t'assure ; on arrive à l'automne Avant que d'être las des parfums du printemps.
Pasquin
Bien. Mais quel est celui de ces amants constants Qu'on favorise ?
Dorine
Peuh ! J'ignore.
Pasquin
Oh ! la discrète, Qui saura les secrets si ce n'est la soubrette ?
Dorine
C'est que c'est tantôt l'un, tantôt l'autre en effet, Cela dépend souvent, mon cher, du temps qu'il fait.
Pasquin
Plaît-il ? Jamais ma foi je n'entendis admettre Qu'on réglât ses amours d'après son baromètre.
Dorine
S'il fait beau, le Comte est pour nous accompagner, Le matin à cheval, un parfait cavalier ; S'il pleut, le Chevalier sait fort bien nous distraire Par son esprit si vif ; et s'il faut au contraire Faire briller sa grâce au bal, c'est le Marquis Qui danse un menuet avec un goût exquis.
Pasquin
Fort bien, chacun son tour ainsi l'un après l'autre, Ce matin c'est le mien, ce soir, Marquis, le vôtre. Pourtant je gagerais qu'il en est un des trois Qu'on favorise et que c'est le Marquis.
Dorine
Tu crois ? Pourquoi cela ?
Pasquin
Parbleu, c'est le plus sot, ma chère, Cette qualité-là vaut bien qu'on le préfère.
Dorine
Tu perdrais ta gageure.
Pasquin
Oh ! Veux-tu parier, Si ce n'est le marquis, que c'est le Chevalier, Voyons ?
Dorine
Eh ! Mais, mon cher, cela pourrait bien être.
Pasquin
J'en étais sûr ; il est grand ami de mon maître Et doit par conséquent être plus empressé Que pas un autre à voir son bonheur traversé.
Dorine
D'un ami tu n'as pas opinion fort bonne.
Pasquin
Bien moins d'une maîtresse encore, ma mignonne.
Dorine
Des reproches, de la jalousie.
Pasquin
Oh ! Non pas. À mon maître je cours annoncer de ce pas Qu'il peut se dispenser de venir.
Dorine
Au contraire, Il fera grand plaisir.
Pasquin
En vérité ; pour faire Le numéro quatre, oh ! je pense cependant Qu'il ne s'en souciera, ma mie, aucunement. Mais le voici déjà, je crois.
Elle sort.
Dorine
Prie-le d'attendre Et dès que ma maîtresse en ces lieux va se rendre Je m'en vais ordonner que l'on ait à l'instant À l'avertir qu'ici Dorante enfin l'attend.
Scène 3
Dorante, Pasquin
À la cantonnade.
Il entre.
Dorante
C'est bien, je l'attendrai. - J'aurais pu, j'imagine, Me presser un peu moins.
Pasquin
Ça m'en a bien la mine, Il avait tout le temps.
Dorante
Enfin je vous revois, Chers témoins des serments, du bonheur d'autrefois, Lieux charmants habités par celle que j'adore, De si doux souvenirs tout parfumés encore.
Pasquin
Je crains que ce parfum ne soit fort éventé. Comment lui découvrir la triste vérité ?
Dorante
Te voilà, Pasquin.
Pasquin
Oui, Monsieur.
Dorante
L'impatience De revoir Célimène après trois mois d'absence Ne m'ayant pas permis de t'attendre, j'accours Pressé de retrouver au plus tôt mes amours. Qu'il est doux l'instant qui près d'elle me ramène Pour toujours !
À part.
Pasquin
Oui Monsieur. - Il me fait de la peine.
Dorante
Ineffables transports du bonheur d'aujourd'hui, Êtes-vous trop payés par quelques mois d'ennui ?
Pasquin
Oui, Monsieur,
Dorante
Ah ! Ça, mais quelle diable de mine Fais-tu donc ? Quels soupirs à fendre ta poitrine ? Je ne remarquais pas ton air d'enterrement, On voit chacun heureux alors qu'on est content. Parle, brave Pasquin, morbleu je m'intéresse À tes chagrins et veux soulager ta tristesse.
Pasquin
Ah ! Monsieur, tout le sexe est trompeur et léger.
Dorante
Peste ! Voilà, sais-tu, sévèrement juger. Ce sont donc des chagrins d'amour, voyons, ta belle, Pauvre garçon, est donc une ingrate cruelle ?
Pasquin
Hélas ! on m'a trahi, Monsieur, indignement. Qui l'aurait cru ? Dorine...
Dorante
Ah ! Je te plains, vraiment.
Pasquin
Après m'avoir juré, moi qui croyais en elle, Que jusques à la tombe elle serait fidèle, Trois pauvres mois d'absence en sont venus à bout. Cette fidélité n'a pas duré beaucoup Plus de temps, si j'en juge à ses façons légères, Qu'il ne nous en fallait pour franchir les barrières. La perfide !
Dorante
En effet, de sa part c'est fort mal ; Mais si je puis du moins écarter ton rival...
Pasquin
Mon rival ! Eh ! Monsieur, j'en ai demi-douzaine.
Dorante
Diable ! c'est différent. Va, ce n'est pas la peine De t'affliger ainsi, mon garçon, dans ce cas : Ce n'est qu'une coquette et qui ne valait pas Ton amitié. Morbleu ! Console-toi bien vite, À bon marché du moins encor t'en voilà quitte, Car il pouvait se faire aussi bien qu'en partant Tu l'eusses épousé, cet objet si constant.
Pasquin
Vous avez raison, mais, malgré sa perfidie, Je l'aime et l'aimerai, je crains, toute ma vie.
Dorante
Quelle sottise affreuse ! Allons, tu trouveras Des Dorines parbleu plus que tu n'en voudras. Ta belle l'oubliant, le parti le plus sage Est de faire comme elle, oublier la volage.
Pasquin
Vous en parlez, Monsieur, à votre aise, mais bah ! Voire conseil est bon, puisqu'elle me dauba, Je saurai l'oublier. - Certes, à le bien prendre, Qu'une femme nous trompe, il ne faut pas se pendre
Dorante
Certainement,
Pasquin
Ce sont des choses après tout À quoi l'on doit s'attendre et c'est être bien fou Que d'en perdre la tête.
Dorante
Eh ! Sans doute.
Pasquin
Il faut faire Comme l'ingrate qui nous oublie, au contraire, Et sans se consumer en vains regrets, aller Auprès d'un autre objet vite se consoler. N'est-il pas vrai, Monsieur ?
Dorante
Assurément, que diable. Je suis ravi, Pasquin, de te voir raisonnable.
Pasquin
Et moi je suis ravi de vous voir maintenant Comme vous faites là, parler si sensément. Je vois que, professant un principe si sage, Vous allez me donner l'exemple du courage ; Car je puis vous conter que Dorine n'a fait En cela qu'imiter sa maîtresse en effet.
Dorante
Maraud, qu'oses-tu dire ?
Pasquin
Oh ! de votre colère Accablez-moi, Monsieur, si cela peut vous plaire, Mais mon zèle l'emporte et m'oblige aujourd'hui À vous en avertir, ici l'on vous trahit.
Dorante
Cela ne se peut pas, elle dont la tendresse.... Morbleu, tu mens, coquin.
Pasquin
Souvent, je le confesse, Vous voyez que je suis sincère, et si jamais J'ai dit la vérité, c'est, je vous le promets, En ce moment.
Dorante
Alors on t'a trompé sans doute. C'est une calomnie indigne qu'on l'écoute ; Tu devais, je ne puis t'en soupçonner l'auteur, Fermer du moins l'oreille à ce propos menteur. Si cette trahison si cruelle et si noire Est véritable, à qui jamais pourrai-je croire ?
Pasquin
Elle ne l'est que trop, Monsieur. Quel intérêt Dorine aurait-elle eu, si ce n'était pas vrai, À me conter ici de pareilles sornettes ? Comme il est assez peu dans les moeurs des soubrettes De garder les secrets avec fidélité, Tout à l'heure, ici même, elle m'a raconté Le train de vie aimable et fort joyeux que mène Depuis notre départ à Paris Célimène : Les fêtes, les soupers et les distractions Qui de ses soupirants sont des attentions L'aident à supporter les ennuis de l'absence ; Un sémillant marquis, un comte aussi, je pense, Surtout, dois-je le dire, un certain chevalier D'un coeur qui ne devait jamais vous oublier Se disputent l'accès ; on reçoit sans colère Leurs voeux et leur encens, il est si doux de plaire.
Dorante
Que dis-tu, malheureux ? Si d'un pareil oubli J'étais sûr, j'en mourrais de douleur et d'ennui.
Pasquin
Mourir, Monsieur ! Vraiment, à la philosophie H vaut mieux recourir, je vous le certifie.
Dorante
Ah ! Les femmes, Pasquin, j'aurais dû le songer, N'aiment pas comme nous. Hélas ! Leur coeur léger Ignore un sentiment profond, inaltérable Et par la vanité la plus impitoyable Est toujours dominé. Trop malheureux le jour Où l'amant imprudent a mis dans son amour Son espoir, son bonheur, et sa vie, et son âme, Pour n'avoir en retour dans le coeur d'une femme Qu'une part aussi mince et que lui ravira Le premier fat venu qui la flagornera.
Pasquin
C'est bien l'occasion, je pense, à l'instant même, D'appliquer là, Monsieur, votre excellent système, Et si vous m'en croyez, nous partirons soudain, Nous consoler ailleurs de leur cruel dédain.
Dorante
Partir, sans la revoir ! Oh ! Jamais ce courage Si j'étais assuré d'un si sensible outrage. Mais non, ce front si pur et ces regards charmants N'offrent pas le reflet d'indignes sentiments. S'il était vrai pourtant, la femme est si légère, Si mon amour profond, sérieux et sincère Ne devait que fournir à l'orgueil féminin La simple occasion d'un triomphe mesquin, Ce serait bien cruel et quelle récompense D'une si vive ardeur et de tant de constance. Non, je veux la revoir, mais du moins mes efforts De mon coeur pourront bien comprimer les transports, Je saurai sur la sienne en réglant ma conduite L'observer tout d'abord, et si je vois ensuite Que je suis oublié, je n'éclaterai point En reproches amers, mais je veux avec soin Cacher mon désespoir sous la feinte apparence Du calme le plus grand et de l'indifférence. Notre sexe n'est pas, je lui prouverai bien, Toujours à la merci des caprices du sien.
Pasquin
Morbleu ! Voilà parler, Monsieur, à la bonne heure. Pour rendre la leçon plus complète et meilleure, Serait-il pas bien vu qu'à d'autres désormais On adressât ses voeux ?
Dorante
Quant à cela, jamais, Si Célimène a pu trahir ainsi ma flamme, Plus d'espoir de bonheur désormais pour mon âme, Ce coup brise et détruit mon rêve le plus cher Et si mon désespoir, que je saurai cacher, Ne me met au tombeau, je fuis et je me cache Aux regards d'un vain monde à qui rien ne m'attache, Je romps avec un sexe ingrat et dangereux Que je devrai haïr et... je me fais chartreux.
Pasquin
Oh ! Ne vous faites pas chartreux, je vous supplie.
Dorante
La voici, laisse-nous, - Ô ciel ! Quelle est jolie !
Scène 4
Dorante, Célimène
Dorante
Agréez mes respects...
Célimène
Eh ! Dorante, bonjour, Je suis charmée ici de vous voir de retour.
Dorante
On n'est pas plus polie.
Célimène
Heureusement, j'espère, Votre petit voyage en somme a pu se faire, À cela près pourtant de quelques jours d'ennui Au fond d'une province insipide.
Dorante
Mais oui, Assez bien, Dieu merci, mille grâces, Madame, Mais je me félicite et du fond de mon âme De ne pas concevoir en cela, pour ma part, Une appréhension semblable à votre égard, Une femme jolie et jeune oh ! peut sans craintes, À Paris, de l'ennui défier les atteintes.
Célimène
Il est vrai que Paris est une ville au moins En ressources féconde, agréable en tous points.
Dorante
Paris est une ville où sans peine on oublie.
Célimène
Plaît-il ?
Dorante
Que le temps vole et fuit.
Célimène
Ville polie Oh les distractions de fait ne manquent pas.
Dorante
Et vous savez, Madame, en profiter. Hélas ! Vous autres habitant la grande capitale, Vous êtes tout imbus d'une erreur bien fatale ; Un préjugé si fort occupe vos esprits Qu'il n'est pas de salut pour vous hors de Paris. On peut vivre pourtant, on vit même, au contraire, En province bien mieux qu'à Paris ; je préfère Le calme qu'on y trouve et la tranquillité À tout ce tourbillon de la grande cité. Là, Madame, on parcourt, sans fatigue et sans peine, Le chemin de la vie, au pas on s'y promène, Tandis qu'il semble ici qu'au galop enlevé On y coure la poste en brûlant le pavé.
Célimène
Ainsi vous vous plaisiez là-bas ?
Dorante
Beaucoup, sans doute. Comment ne pas aimer ce repos qu'on y goûte, Repos charmant du corps ainsi que de l'esprit, Loin d'un monde exigeant, des tracas et du bruit, Cette paix qu'on savoure au soin de la nature ?
Célimène
Regarder couler l'onde et pousser la verdure, Voir les bergers naïfs souffler dans leurs pipeaux Pendant que sur les prés vont beuglant les troupeaux, Les bergères sauter sur l'herbe verdoyante. Vous êtes devenu bien pastoral, Dorante, Il fallait donc, avec cet amour et ce goût, Qui pour la vie aux champs vous poussa tout à coup, Il fallait vous fixer dans ce séjour champêtre.
Dorante
C'est aussi mon projet.
Célimène
Prochainement ?
Dorante
Peut-être.
Célimène
Fort bien, ce n'est pas moi jamais, assurément, Que vous convertirez à votre sentiment, Car un ennui profond, invincible me gagne Quand j'ai passé huit jours entiers à la campagne.
Dorante
Diable, voilà qui rend impossible à peu près Toute exécution de nos anciens projets, Dont au reste peut-être il ne vous souvient guère.
Célimène
Quoi donc ?
Dorante
Vous ignorez ?...
Célimène
Oh ! Non pas, au contraire, Projets de mariage, oui, j'y suis maintenant. Vous y pensez encore, hein ? Sérieusement, Regardez-moi, voyons.
Dorante
Pour que je les oublie, Ce n'est pas le moyen.
Célimène
De la galanterie. Et bien, moi, voyez-vous, je suis franche et je veux Vous mettre à votre aise, eh ! Cela vaut-il pas mieux ? Une autre vous dirait que, triste et délaissée, Sur vous s'est constamment concentré sa pensée, Que pendant votre absence, affreuse à son amour, Elle n'a soupiré qu'après votre retour ; Que sais-je ? Il est des gens pleins de la fantaisie De faire du roman et de la poésie. À quoi bon ? Dans un livre, eh ! Je le sais, vraiment, Tous ces jolis discours sont d'un effet charmant, Mais avec un ami quand dans la vie on cause, N'est-il pas plus sensé de rester dans la prose ?
À part.
Dorante
Sans nul doute, Madame, oui, vous avez raison, La poésie ici serait hors de saison, Ces grandes phrases-là, selon moi, je vous jure, N'ont pas en vérité le sens commun. - Parjure !
Célimène
Je vois que là-dessus vous pensez comme moi. Un autre se serait imaginé, je crois, Pour être demeuré huit jours loin de sa belle, Devoir lui protester d'une ardeur éternelle, Parler de ses beaux feux et des cruels tourments Que l'absence a toujours procurés aux amants ; Il se fût mis en frais...
Dorante
Fadaises surannées, Aux bergers de l'Astrée enfin abandonnées.
Célimène
Il eût pensé bien faire en se jetant alors À mes pieds, se livrant à mille et un transports D'extravagante ivresse et d'amour...
Dorante
Niaiserie Qu'on laisse aux vieux romans de la chevalerie.
À part.
Haut.
Célimène
Perfide. Vous voyez, Dorante, qu'il est clair Qu'il vaut mieux, comme nous, parler à coeur ouvert. Dans le cours de trois mois de mainte circonstance Les situations subissent l'influence ; Car il se passe bien des choses en trois mois.
Dorante
Bien des choses, c'est vrai, se passent, je le vois.
Célimène
Vous dites ?
Dorante
Rien, j'approuve.
Célimène
Aurions-nous la faiblesse De nous croire à jamais liés par la promesse Qui fût faite...
Dorante
Je crois, légèrement.
Haut.
Célimène
Trompeur ! Dont l'époque...
À part.
Dorante
Se perd dans l'obscure vapeur Des temps les plus anciens. - Trois mois au plus, coquette !
Célimène
Et réclamer de vous rigoureuse et complète Son exécution, serait-ce pas vraiment De ma part ridicule ?
Dorante
Et réciproquement.
Célimène
Sans doute. - Ce n'est pas qu'il nous soit nécessaire D'oublier à jamais...
Dorante
En aucune manière, À ces projets anciens nous pourrons revenir ; Nous biffons le passé sans lier l'avenir.
Célimène
Oui, vous me comprenez.
Dorante
Parfaitement, Madame, Vous allez voir : je puis avec la même flamme Recommencer chez vous ma cour sur frais nouveaux, C'est à moi de savoir effacer mes rivaux. Parmi ces soupirants dont vous êtes suivie Je puis reprendre place, et s'il vous prend envie De distinguer encor votre valet, voilà, Alors tant mieux pour moi, n'est-ce pas ?
Célimène
C'est cela.
Dorante
Sinon, je me renterre aux champs et recommence Théocrite et Maron.
Célimène
Fort bien. D'intelligence Vous vous montrez rempli.
Dorante
Me croyiez-vous un sot, S'il vous plaît ?
Célimène
Oh ! Non pas, Dorante, tant s'en faut.
Dorante
D'une rare franchise en vous est le mérite.
Célimène
Aviez-vous cru jamais que je fusse hypocrite ?
Dorante
Quelle erreur c'eût été.
À part.
Célimène
Voyez, présentement, Quel calme l'on éprouve et quel contentement Aux situations franchement dessinées, Quand les positions sont bien déterminées On se sent plus tranquille. - Il est de glace, ô ciel ! Je n'y puis plus tenir
À part.
Dorante
Il est vrai, rien n'est tel Et c'est précisément ce qu'aujourd'hui j'observe. Au lieu de l'embarras que toujours on conserve Tant que l'on ne s'est pas parlé sincèrement, L'explication faite on agit librement, On respire, aisément chacun se détermine, Je me sens un quintal de moins sur la poitrine. Je suis à bout, j'étouffe.
Célimène
Ainsi donc, maintenant...
Dorante
Je vais pour le Berry partir incontinent.
Célimène
Comment ?
Dorante
En poste.
Célimène
Eh ! bien, voyez la différence ; Quelques instants plus tôt, vous eussiez, je le pense, Pour faire vos adieux été gêné, contraint, Embarrassé longtemps ; peut-être auriez-vous craint De plonger dans mon coeur un poignard qui le brise, Et maintenant, après quatre mots de franchise Réciproque...
Dorante
Il ne peut me rester, pour ma part Du moins, le plus léger scrupule à cet égard.
À part.
Haut.
Célimène
C'est charmant. - Ce sang-froid m'indigne. - Il peut se faire Que nous allions bientôt vous voir à votre terre, Si je donne en effet ma main au Chevalier.
Dorante
Au Chevalier, comment ?...
Célimène
Oui, j'allais oublier De vous conter cela, mais vraiment il me presse Vivement là-dessus et je crains ma faiblesse.
Dorante
Divin ! - Voyez, avant la conversation Que nous venons d'avoir, votre discrétion N'eût jamais avec moi cru pouvoir assez prendre De doux ménagements, de détours pour m'apprendre Une chose pourtant aussi simple après tout. Vous eussiez cru me voir, foudroyé tout à coup, Expirer sous vos yeux ; et tandis qu'à cette heure...
À part.
Célimène
Je n'ai plus nul effroi de ce genre, ou je meure. Le traître, le trompeur.
Dorante
Adieu, Madame, adieu,
À part.
Célimène
Adieu, Monsieur. - Il part, voilà donc ce beau feu, Cette constante ardeur que jurait le volage.
Dorante
Fuyons, j'éclaterais de douleur et de rage.
Célimène
Vous me quittez, Monsieur, bien vite, mais pourtant Je crains avec raison d'être en vous arrêtant Indiscrète et serais désolée...
Dorante
Ah ! Madame, Vous ne le croyez pas. Un devoir me réclame Et je vais...
Célimène
Adieu donc,
Dorante
Je reviendrai plus tard Vous offrir mes respects.
Célimène
Et quand ?
Il sort.
Dorante
À mon départ.
Scène 5
Dorine, Célimène
Dorine
De la présomption masculine, j'espère, Vous triomphez, Madame, et vous avez su faire, Au prix d'une leçon dont il se souviendra, Que Dorante... mais quoi ? Vous pleurez ?
Célimène
Oh ! L'ingrat ! C'en est fait ; ah je suis indignement trahie, Car il ne m'aime plus,
Dorine
Se peut-il qu'il oublie ?.. Voilà qui n'est pas bien, non.
Célimène
C'est affreux, ô ciel ! Après mille serments d'un amour éternel. Combien à la froideur de sa correspondance J'eus raison ce matin, suspectant sa constance, De vouloir l'éprouver. Pourtant, en vérité, Je n'aurais jamais cru pareille lâcheté ; N'a-t-il feint tant d'ardeur en cherchant à me plaire, (Car sais-je maintenant s'il fût jamais sincère) ? Et tant d'empressement en me peignant ses feux À m'arracher jadis de funestes aveux, Que pour mieux accabler mon coeur tendre et sensible De mépris outrageants et serait-il possible Qu'auprès de moi lui-même il n'ait rien souhaité Qu'un triomphe mesquin d'indigne vanité ?
Dorine
Ce serait bien petit.
Célimène
Oh ! Ce serait infâme De s'être ainsi joué de l'amour d'une femme Crédule et confiante. Et s'il en est ainsi, Je l'avoue à ma honte, il a trop réussi, Hélas ! Je l'aime encor quelque mal qu'il me fasse.
Dorine
Vous êtes par ma foi bien bonne, à votre place, Je ne songerais moi qu'à venger mon honneur, Et loin de lui donner le plaisir trop flatteur De me voir languissant d'amour pour son mérite, Oh ! Je le chasserais de mon coeur au plus vite.
Célimène
Le puis-je hélas ! Je l'aime autant que je l'aimais, Et son image est là gravée à tout jamais. Je ne puis après tout me résigner à croire À cette trahison si cruelle et si noire, Que mon amour, malgré tout ce flegme apparent, Ait pu lui devenir si vite indifférent. Avec le Chevalier j'ai parlé d'alliance, J'ai cru le voir pâlir, il s'est troublé, je pense. Ah ! Peut-être ai-je eu tort de l'éprouver ainsi ; N'a-t-il pu le premier se croire aussi trahi ? Eh ! Bien, Dorine, au moins je veux, coûte que coûte, Réparer ma folie, avouer...
Dorine
Et sans doute Lui demander pardon de n'avoir pas montré Autant d'empressement qu'il en eût désiré ; En le priant bien fort, il se peut qu'il l'accorde. Tenez, Madame, il faut qu'une mouche vous morde, Je ne vous comprends plus aujourd'hui ; ce matin, Contre les torts affreux du sexe masculin Je vous vois emporter, et, prenant la défense Très chaleureusement du nôtre qu'on offense, Vous voulez sur le champ châtier à la fois Chez lui l'ingratitude et l'oubli de nos droits. Aussi votre éloquence au même instant, Madame, D'une émulation généreuse m'enflamme, Pour ouvrir la campagne, avec succès complet Je gagne une victoire ici sur le valet, Et je vous trouve hélas ! vaincue et désarmée, En déroute en un mot, mon général d'armée.
Célimène
Ah ! Tu n'aimes pas, toi.
Dorine
Ce n'est pas bien certain. Mais enfin je vous vis, Madame, ce matin, Vous armant de froideur ainsi que de courage, Sur un simple soupçon, prête à punir l'outrage Qu'un amour un peu tiède à votre amour a fait. À présent que le crime est prouvé tout à fait, Que vous l'avez enfin convaincu, j'imagine...
Célimène
Ah ! C'est que j'espérais du repentir, Dorine, J'espérais des regrets ; hélas ! je croyais bien à de l'amour encore en un mot ; mais non, rien, Calme désespérant, complète indifférence. C'est affreux.
Dorine
Bon, je vois en cette circonstance Que vous ne vouliez pas la perle du pécheur, Mais sa conversion.
Célimène
Malgré tant de froideur, Je ne puis faire encor que mon coeur se décide À croire de sa part un oubli si perfide, Non, non, je ne puis croire à tant d'indignité. Ce beau flegme après tout peut n'être qu'affecté. Je veux encourager son rival, s'il demeure Impassible et tranquille ainsi que tout à l'heure, S'il m'oublie, à mon tour je saurai l'oublier Et donner sous ses yeux ma main au Chevalier ; Qu'il sache, si je perds son précieux hommage, Que je puis aisément réparer ce dommage.
Dorine
A la bonne heure donc. - Et justement voici Le Chevalier qui vient, Madame.
Célimène
Quel ennui. Crois-tu, pour peu qu'encor Dorante ait de tendresse, Qu'il me laisse épouser...
Dorine
Allons, pas de faiblesse, Il s'agit de venger notre sexe aujourd'hui.
Dorine sort.
Célimène
Prends bien soin que Dorante au moins soit introduit Sitôt qu'il reviendra.
Scène 6
Célimène, Le Chevalier
Célimène
Chevalier, sur mon âme, Vous venez aujourd'hui bien tard me voir.
Le Chevalier
Madame, Trop bonne de l'avoir remarqué ; peu s'en faut Que je ne sois pourtant, je crois, venu trop tôt.
Célimène
Ingrat, moi qui parlais de vous à l'instant même.
Le Chevalier
Eh ! Quoi vous m'auriez fait cette faveur extrême Et sur moi vos pensers se seraient arrêtés ?
Célimène
On s'en occupe plus que vous ne méritez.
Le Chevalier
C'est trop de grâce. Mais je viens tantôt d'apprendre Le retour de Dorante, il va venir vous rendre Visite sans nul doute.
Célimène
Il sort d'ici.
Le Chevalier
Hé ! bien C'est pour vous dire adieu, Madame, que je viens, Car je pars me fixer demain à la campagne.
Célimène
Comment ? Ah ! Mais c'est donc une fureur qui gagne Tout le monde. Aux champs quoi vous voulez vous cacher ? Mais Paris n'a donc rien qui vous puisse attacher ?
Le Chevalier
Au contraire, en partant, pour mon malheur extrême, J'y laisserai mon coeur et moitié de moi-même.
Célimène
En ce cas, vous feriez beaucoup mieux, entre nous, De rester avec lui, croyez-moi.
Le Chevalier
Quoi c'est vous Qui me le conseillez ? Non, non, je vous l'atteste, Je trahirai l'honneur, l'amitié si je reste.
Célimène
Si vous me proposez des charades, ma foi, Vous n'avez pas trouvé votre OEdipe dans moi, Car je n'en ai jamais deviné de ma vie.
Le Chevalier
Oh ! Ne me faites pas expliquer, je vous prie, Plus clairement, Madame ; eh ! Qu'en est-il besoin ? Vous m'avez trop compris sans que j'aille plus loin. Dorante vient, je pars.
Célimène
Mais pourquoi ?
Le Chevalier
J'imagine Que votre esprit, Madame, aisément le devine.
Célimène
Je ne devine rien ; mon esprit, Chevalier, En voulant être fin craint de se fourvoyer. Vous partez et venez faire un adieu suprême, Parce que, dites-vous...
Le Chevalier
Parce que je vous aime.
Célimène
J'étais loin de m'attendre à la péroraison, Mais je vous avouerai que c'est une raison, À votre jugement, Chevalier, n'en déplaise, Qui me paraît pourtant on ne peut plus mauvaise.
Le Chevalier
Comment ? Je vous comprends mal à mon tour, je crois.
Célimène
Je ne suis pourtant pas énigmatique, moi.
Le Chevalier
Comment, quand je vous aime et quand avec silence, Ne trouvant de bonheur que dans votre présence, J'ai nourri cet amour en mon coeur trois longs mois Et qu'il ose parler pour la première fois, Quand Dorante, qui dans mon amitié sincère Croit pouvoir reposer en confiance entière, Revient vous apporter son coeur avec sa main Et serrer avec vous les doux noeuds de l'hymen, Cruelle, vous voulez, vous voulez que je reste Pour être le témoin de cet hymen funeste, De ce bonheur fatal qui causera ma mort, Ou bien pour le troubler par mon lâche transport ? Vous voulez...
Célimène
Doucement, Monsieur, votre éloquence Vous emporte dans mainte et mainte extravagance. Et d'abord votre ami n'apporte pas du tout Ni son coeur, qu'il aura laissé je ne sais où, Ni sa main, dont ma foi fort peu je me soucie.
Le Chevalier
Est-il possible ?
Célimène
Oh ! Rien n'est plus vrai.
Le Chevalier
Je vous prie, Expliquez-moi...
Célimène
J'aurais voulu que ce matin Vous eussiez assisté, vous, à notre entretien, Il ne vous resterait nul doute ce me semble, Car nous avons rompu complètement ensemble, Très aimablement et d'un commun accord, Enchantés tous les deux d'être libres encor. Vous voilà renseigné d'une façon complète, Si vous partez encore, il faut que j'interprète Votre fuite à présent d'une façon, ma foi, Convenez-en, fort peu favorable pour moi.
Le Chevalier
Partir ! Ah ! Maintenant, mais, s'il est vrai, Madame, D'un peu d'espoir alors je puis flatter ma flamme.
Célimène
C'est à vous d'en juger.
Le Chevalier
Oh ! Mais non, pour mon coeur Ce serait en ce jour vraiment trop de bonheur. Retirez-moi bien vite une faible espérance Oui plus tard laisserait plus vive ma souffrance. Non, Dorante vous aime et vous garde sa foi, Il vous chérit, bien plus, vous l'aimez toujours.
Célimène
Moi ! Ah ! Je vous jure...
Le Chevalier
Oh ! Non, ce serait un blasphème, Car vous l'aimez encore et toujours il vous aime, Quelque brouille, une pique, et pour de légers torts, Va rendre plus ardents avant peu vos transports, À déchirer ainsi mon coeur qui vous oblige ? Laissez-moi fuir, hélas ! Madame.
Célimène
Eh ! Non, vous dis-je, Non, c'est une rupture en forme et tout de bon.
Le Chevalier
Je puis donc vous aimer, Madame, je puis donc, Sans remords maintenant, vous parler de ma flamme. Parviendrai-je jamais las ! À toucher votre âme Toute remplie encor, je le crains fortement, D'une autre pensée ?
Célimène
Ah ! C'est de l'entêtement.
Le Chevalier
Eh ! Bien je dois vous croire avec toute assurance. Ainsi vous permettez à mon coeur l'espérance.
Célimène
C'est bien le moins.
Le Chevalier
Ô ciel ! Que ces mots généreux, Célimène adorable, ont fait mon sort heureux.
À part.
Célimène
J'entends quelqu'un, c'est lui, lui qui revient si vite. Ah ! Faible que je suis, c'est mon coeur qui palpite, Ce sont ses battements précipites soudain Qui m'en ont avertie. Ah ! Du courage enfin.
Le Chevalier
Mais qu'avez-vous, parlez ; ô belle Célimène ?
Célimène
Rien, c'est l'émotion, une femme avec peine Entendrait de sang-froid les aveux d'un amant.
Le Chevalier
Si je l'interprétais trop favorablement ?
Elle pousse un cri en voyant paraître Dorante, et laisse tomber son mouchoir. Le Chevalier le lui rend en lui baisant la main.
Célimène
Comme vous voudrez. Ah !
Le Chevalier
Il faut qu'on vous adore.
Scène 7
Dorante, Célimène, Le Chevalier
Dorante
Dieu ! Du courage, allons, pour cette fois encore.
Célimène
Quoi, déjà de retour, c'est bien aimable à vous.
Dorante
Je trouble un tête-à-tête, il me semble, assez doux, Pardon d'être importun.
Célimène
Eh ! Non, votre présence Ne trouble rien, jamais auprès de nous, je pense, Un véritable ami ne peut être de trop.
Dorante
Fort bien.
Le Chevalier
J'ai de Madame appris ici tantôt Qu'entre vous tout était rompu, sans que Dorante, Croyez bien...
Dorante
Eh ! Mon cher, la chose est évidente, Venez donc, Chevalier, venez donc dans mes bras. Depuis un siècle au moins, nous ne nous voyons pas.
Célimène
Est-il possible, ô ciel ! Que tant d'indifférence Soit sincère ? Ah ! Je veux en avoir l'assurance.
Le Chevalier
Merci bien, cher ami, j'ai su votre succès, Et suis heureux de voir gagné votre procès.
Dorante
Votre sort ne saurait rien envier au nôtre, Morbleu, vous n'avez pas, je crois, perdu le vôtre.
Le Chevalier
Vos affaires, là-bas, vont au mieux en ce jour, Je vous en félicite aussi.
Célimène
De son séjour Dorante est tellement ravi que tout de suite Il retourne en Berry s'installer.
Le Chevalier
Quoi, si vite, Et sans nous accorder quelques jours seulement ?
Célimène
Il ne vous fera pas grâce d'un seul moment.
Le Chevalier
Vraiment, Dorante ?
Dorante
Hélas ! Tout ce que je regret ? Dans ce départ si brusque est qu'il ne me permette. De voir se compléter votre félicité.
Le Chevalier
Êtes-vous bien sincère ?
Célimène
Oh ! La sincérité, Chevalier, c'est son fort, c'est justice à lui rendre.
Le Chevalier
Mais alors, si pour nous il ne saurait attendre, Madame, nous pourrions, nous, nous hâter pour lui.
Célimène
Vous croyez ? C'est un peu précipité ceci, Je trouve, Chevalier. Mais qu'en pense Dorante ?
À part.
Haut.
Dorante
Ciel ! Oh ! Dissimulons. - L'idée est excellente.
À part.
Haut.
Célimène
Infâme. - Du moment que notre ami commun L'approuve, je n'y vois pour moi d'obstacle aucun.
Le Chevalier
Madame, ah ! Vous voulez me rendre fou d'ivresse.
Haut.
Célimène
Il se trouble ; voyons si cette âme traîtresse Poussera jusqu'au bout... Dorante nous fera, Je gage, le plaisir de signer au contrat.
Haut.
Dorante
Comment donc, des deux mains. - Ô Dieu l'épreuve est forte.
Le Chevalier
Oh ! Vous me ravissez de parler de la sorte, Dorante, j'avais craint qu'un reste de penchant, Je dois vous l'avouer...
Célimène
Eh ! Mon cher, nullement, Il n'en peut rester trace en moi, je vous l'atteste.
Le Chevalier
Vous me charmez.
Célimène
Oh ! C'est fini, je le déteste.
Dorante
Volontiers je m'astreins à ce léger retard Et pour vous voir heureux recule mon départ.
Le Chevalier
Pour ne par abuser de l'obligeance extrême Que vous montrez, on peut d'ailleurs aujourd'hui même...
Célimène
En effet.
Haut.
Dorante
Je la dois haïr présentement. Sans doute,on ne saurait trop hâter le moment D'être heureux ; Chevalier, croyez-moi, pour bien faire, Nous irons de ce pas tous deux chez le notaire.
Le Chevalier
Quoi vous consentiriez ?...
Célimène
Indigne ! Eh ! Bien tant mieux, Il verra bien qu'il m'est à présent odieux.
Dorante
Eh ! Sans doute parbleu, venez donc.
Le Chevalier
Sur mon âme, Je ne sais si je rêve.
À part.
Dorante
Avant ce soir, Madame, Nous aurons établi les bases d'un hymen Tant souhaité. - Dussé-je en expirer demain.
Célimène
Merci, Monsieur.
À Dorante.
Le Chevalier
Allons, voilà, mon cher Dorante, Un dénouement qui passe à coup sûr mon attente. Ah ! Madame,je n'ose exprimer mon transport. Vous me rendez la vie.
Dorante
Et me donne la mort.
Scène 8
Célimène, Dorine
Célimène
Dorine, Dorine ! - Ah ! Venez donc quand j'appelle.
Dorine
Mais Madame voit bien que j'accours auprès d'elle. - Comme vous paraissez agitée.
Célimène
Il se peut, Dorine, et j'ai sujet aussi de l'être un peu. C'est le plaisir, je suis ravie.
Dorine
Ah ! Ma parole, Vous avez plutôt l'air d'avoir la fièvre.
Célimène
Folle, Bien loin d'être malade, ah ! Félicite m'en, Je suis enfin guérie et radicalement.
Dorine
Guérie ? Et de quoi donc ?
Célimène
De quoi ? De ma sottise, De ma faiblesse, enfin, s'il faut que je le dise, De l'amour qu'à Dorante avait gardé mon coeur.
Dorine
La guérison hélas ! Est prompte et j'ai bien peur Des rechutes, Madame.
Célimène
Oh ! Non, sois bien tranquille, Car pour rendre la cure et certaine et facile, Dorine, au Chevalier je vais donner ma main.
Dorine
Ce n'est pas fait encore.
Célimène
On doit signer demain Le contrat.
Dorine
Vraiment.
Célimène
Oui ; peut-être aujourd'hui même.
Dorine
Madame, ah ! Ce serait d'un héroïsme extrême Si vous faisiez cela, ce serait beau vraiment.
Célimène
Pourquoi donc ? Pas du tout : je croyais sottement Hier qu'un tel parti n'eût coûté davantage, Mais il n'a pas fallu grand effort de courage, Il faut prendre une fois son parti là-dessus Et c'est fini, déjà, vois, je n'y pense plus. Ce n'est pas que mon coeur tienne en aucune sorte Plutôt au Chevalier qu'à tout autre ; il n'importe, J'ai pris celui que j'ai trouvé là sous ma main Parce qu'il me fallait ma revanche soudain. Et maintenant, Dorine, oh ! Je suis bien contente, Je gage dans huit jours que je pense à Dorante Moins qu'au grand chah de Perse.
Dorine
Allons, tant mieux, bravo, Madame, vous avez pris le parti qu'il faut. Que sitôt qu'on se montre à ses voeux favorable, Un homme n'aille pas se croire indispensable À notre bonheur. Mais êtes-vous s'il vous plaît, Bien sûre au moins de vous ?
Célimène
J'en réponds, il faudrait Que je fusse à présent bien lâche, je te jure, À lui pour revenir après semblable injure. Ah ! Si tu l'avais vu, quel air indifférent ; C'est avec le dédain, le mépris le plus grand Qu'il m'a traitée ici. De quelle grâce extrême Il a contre son coeur pressé dans l'instant même Son rival qu'à mes pieds il avait trouvé là. - Ah ! J'en suis enchantée et j'aime mieux cela Que de l'hypocrisie, on a cet avantage Qu'on est fixée. - Et quand de notre mariage J'ai parlé d'avancer aujourd'hui le moment Pour l'éprouver, avec quel vif empressement Sur mon impatience il renchérit lui-même, Lui, lui qui prétendait m'aimer, bassesse extrême ; Il a menti, Dorine, oui menti constamment. Et je fus folie assez pour le croire un moment.
Dorine
Madame, calmez-vous.
Elle fond en larmes.
Célimène
Je suis calme, Dorine. C'est le plaisir de voir que ceci se termine. Il n'a même pas mis dans son indignité La moindre forme au moins de simple urbanité. Et bien tant mieux encor, j'aime mieux la manière Brutale, indifférente et tout à fait grossière Avec laquelle il a semblé vouloir, hélas ! Le pousser au plus tôt lui-même dans mes bras. Je crois que pour un rien il eût crié lui-même À son ami, dans son impatience extrême : Ah ! Prenez-la bien vite et débarrassez-moi, Depuis assez longtemps sa tendresse, ma foi, M'importune et m'assomme.
Dorine
Ah ! Madame, Madame, C'est donc ainsi que vous avez guéri votre âme ?
Elle éclate en sanglots.
Célimène
Ce n'est rien, vois-tu bien, je pleure, c'est nerveux, Car je suis enchantée, au comble de mes voeux, Je n'ai pas de regrets, oh ! Non, je suis ravie Et n'éprouvai jamais tel plaisir de ma vie. Le Chevalier m'adore et fera mon bonheur, Je déteste Dorante, oh ! du fond de mon coeur, Et des femmes je suis, dans ma joyeuse ivresse, La plus heureuse enfin.
Célimène s'enfuit. - Pasquin entre et l'aperçoit.
Dorine
Dieu ! Ma pauvre maîtresse ! De grâce, cachez-vous, j'aperçois son valet, En un pareil état, bon Dieu, s'il vous voyait.
Scène 9
Pasquin, Dorine
Pasquin
Que vois-je là ? Qu'a donc ta maîtresse, ma chère ?
Dorine
Toi, laisse-nous en paix. Ici que viens-tu faire ?
Pasquin
Je viens chercher mon maître afin de l'avertir Que les chevaux sont prêts et que l'on peut partir. J'étais loin de m'attendre...
Dorine
Eh bien ! Tu vois sans doute Qu'il n'est pas là. Morbleu, mettez-vous donc en route Puisque votre berline est prête, Dieu merci, Et ne rentrez jamais ni l'un ni l'autre ici, Vous nous obligerez, allez tous deux au diable.
Pasquin
Bien, le congé, ma chère, est tout à fait aimable. Mais que se passe-t-il donc ici ? Te voilà Toute émue et Madame en pleurs.
Dorine
C'est faux cela.
Pasquin
Comment ? Je ne l'ai pas tout à l'heure aperçue Cherchant à dérober ses larmes à ma vue ? Mais on n'est point aveugle et moins encore auprès De la beauté.
Dorine
Vraiment, tu m'impatienterais Par ton aplomb. Tu bats la campagne, imbécile, Tu vois trouble ; va-t-en et nous laisse tranquille, Ton maître ainsi que toi.
Pasquin
Quant à nous en aller, C'est ce dont il n'est pas besoin de nous prier, Car C'est bien sur-le-champ ce que nous comptons faire. Pour vous donner la paix, ah ! C'est une autre affaire ; Que ce départ vous laisse en un paisible état, Je ne suis pas bien sûr d'un pareil résultat.
Dorine
De rire ici, mon cher, tu me donnes envie Par ta prétention grotesque. Ah ! ah !
Pasquin
Ma mie, Cette gaîté n'est pas d'un aussi bon aloi Que les pleurs qu'à l'instant j'ai remarqués ma foi.
Dorine
Encor ! Si tu redis cette sottise amère Je t'arrache les yeux.
Pasquin
Quoi tu prétends, ma chère, Que ta maîtresse, ici quand j'entrai par hasard, Ne pleurait pas ?
Dorine
Eh ! Non, non, cent fois non, pendard, Pour en avoir envie elle était trop contente D'être débarrassée enfin de ton Dorante.
Pasquin
Tu feindrais avec moi très inutilement, Madame pleurait bien.
Dorine
Non.
Pasquin
Et ne fais pas tant La vaillante, qui sait ? Peut-être que toi-même...
Dorine
Ah ! C'est trop fort cela. Quel amour-propre extrême !
Pasquin
Oh ! Mais n'espérez pas nous attendrir.
Dorine
Pasquin, Ne m'exaspère pas.
Pasquin
Non, vois-tu, de dessein Vous ne nous ferez pas changer, je te le jure. C'est bien fini.
Dorine
Je vais t'arracher la figure.
Pasquin
Nous n'écoutons plus rien, nous partons.
Dorine
Tiens, il faut Que je t'étrangle enfin, faquin, triple maraud.
Pasquin
Au meurtre ! À l'assassin !
Scène 10
Le Chevalier, Pasquin, Dorine, Dorante
Le Chevalier
Quel est tout ce tapage ?
Pasquin
Pour me sauver, Monsieur, des effets de sa rage Vous venez à propos, Dorine ne parlait Rien moins que d'étrangler ici votre valet.
Le Chevalier
Se peut-il ? Quel motif a pu porter Dorine À ces velléités de fureur assassine ? Tu voulais l'étrangler ?
Dorine
Il l'aurait mérité Et plutôt mille fois qu'une, cet effronté.
Le Chevalier
Expliquez-vous enfin.
Pasquin
Hélas ! Vos seigneuries D'une femme jalouse ici voient les furies.
Dorine
Tu mens, pendard.
Le Chevalier
Voyons, laisse-le s'expliquer, Quand il aura fini tu pourras répliquer.
Pasquin
Ce transport ne doit rien avoir qui vous étonne, Il vient de ce qu'on part, de ce qu'on l'abandonne.
Dorine
De tout ce qu'il vous dit ne croyez pas un mot. Croit-il qu'on tienne autant à lui, ce maître sot ? Je me moque ma foi qu'il parte ou bien qu'il reste.
Pasquin
Cela n'est pas facile à croire.
Le Chevalier
Il est modeste. Mais pourquoi l'étrangler alors ?
Dorine
Quoi ? Ce faquin Calomniait Madame indignement.
Dorante
Coquin, S'il était vrai, morbleu, qu'un discours téméraire...
Pasquin
Il n'en est rien, Monsieur.
Le Chevalier
Calmez votre colère, Dorante, et me laissez à clair tirer ceci. D'où vînt votre querelle en un mot ?
Pasquin
Le voici.
Dorine
Il va vous répéter encor quelque imposture.
Le Chevalier
Nous verrons, laisse-le parler.
Pasquin
C'est, je vous jure, La pure vérité : Quand je vins en ces lieux, Célimène en sanglots, un mouchoir sur les yeux...
Dorine
Il ment.
Le Chevalier
Tu répondras, Dorine, tout à l'heure.
Dorine
J'enrage.
Pasquin
Si je mens d'un seul mot, que je meure.
Dorante
Célimène, dis-tu ?...
Pasquin
Je la vis tout en pleurs S'enfuir en me voyant pour cacher ses douleurs.
Dorante
Célimène, grand Dieu !
Dorine
Quoi ? vous allez le croire ?
Le Chevalier
Quel motif aurait-il d'inventer cette histoire ?
Dorine
Je ne sais, mais, Monsieur, c'est un fourbe, un menteur.
Le Chevalier
Et pourquoi t'emporter avec tant de chaleur ? Quel tort, dis-moi, cela fait-il à ta maîtresse D'avoir quelque chagrin ?
Dorine
Aucun, je le confesse ; Mais c'est ce que ce fat-là s'imaginait...
Le Chevalier
Quoi donc ? Qu'elle déplorait là le cruel abandon De Dorante. Eh ! Ma chère, évidente est la chose, De ses larmes voilà quelle est la seule cause.
Dorine
Ah ! Monsieur.
Dorante
Vous croyez.
Pasquin
Et j'en suis très sûr, moi.
Le Chevalier
Oui, Pasquin a raison.
Dorante
Se pourrait-il ?
Le Chevalier
Pour toi, Avertis à l'instant la belle Célimène Qu'ici l'attend un coeur que l'amour lui ramène.
Dorante
Dieux ! Elle m'aime encore et moi seul en ce jour J'ai détruit mon bonheur, méconnu son amour.
Le Chevalier
Pasquin, fais amener la chaise à cette porte Et dans une heure au plus, tu m'entends, fais en sorte Qu'au départ postillon et chevaux soient tout prêts. Nous signons le contrat et bon voyage après.
Scène 11
Le Chevalier, Dorante
Le Chevalier
Pour éteindre un amour de cette violence Il n'est d'autre remède à présent que l'absence.
Dorante
Quoi vous croyez vraiment, Chevalier, que son coeur Conserve encor pour moi... ?
Le Chevalier
Parbleu, de sa douleur J'étais bien sûr, mon cher, malgré l'indifférence Que son orgueil sans cesse affecte et par avance Je savais qu'elle n'a, pas même un seul instant, Cessé d'avoir pour vous l'amour le plus constant.
Dorante
Vous l'épousez, croyant qu'elle en chérit un autre ?
Le Chevalier
Je parviendrai peut-être, à la place du vôtre, À mettre dans son coeur, à force de bons soins, Un peu d'amour pour moi, je l'espère du moins. Puisque moins que le sien votre coeur est fidèle, Que vous ne l'aimez plus et ne voulez plus d'elle, J'espère que le temps plus tard affaiblira Un amour sans retour et puis l'effacera. D'ailleurs je ne suis pas le seul à qui sa femme N'apporte pas un coeur bien pur de toute flamme.
Dorante
Vous croyez qu'elle m'aime ?
Le Chevalier
Oui certes, en Berry C'est avec grand plaisir que vous voit son mari.
Dorante
Mais comment accorder cet amour, je vous prie, Avec tous les écarts de sa coquetterie ? Car de plus d'un rival, lorsque j'étais absent, J'ai su qu'elle acceptait un hommage pressant.
Le Chevalier
Que me dites-vous là ? Pendant votre voyage Je la voyais souvent, et ce pressant hommage De tous ces soupirants, encouragé fort peu, Importunait son coeur tout plein d'un autre feu. Je m'en aperçus bien et, pardonnez Dorante, J'enviais votre sort d'avoir si tendre amante. Mais personne ici-bas ne peut apprécier Le bonheur du prochain ; on nous voit envier Chez autrui des trésors qu'il prise peu lui-même.
Dorante
Il me perce le coeur. Qu'ai-je fait ? Elle m'aime.
Célimene paraît.
Le Chevalier
C'est un garant pour moi que sa fidélité Des vertus d'un coeur plein de sensibilité Voyez, qu'elle est charmante
Dorante
Oh ! Oui, je vois des larmes La trace qui rehausse encor mieux tant de charmes.
Il sort.
Le Chevalier
Ah ! J'oubliais un ordre à donner important, Pardon de vous quitter, j'ai fait dans un instant.
Scène 12
Célimène, Dorante, Le Chevalier, Pasquin
Célimène
Il me laisse avec lui.
Dorante
Célimène adorable, Pardon, cent fois pardon, je sois un misérable.
Célimène
Que faites-vous, Monsieur ?
Dorante
Grâce, ô grâce, pitié, Quittez, quittez ce ton de froide inimitié, Je reconnais mes forts, ici je les expie De mon bonheur, bientôt ce sera de ma vie ?
Célimène
Dorante !
Dorante
Plaignez-moi, pardonnez-moi ; mais non, Je suis un malheureux indigne de pardon, Un instant j'ai douté d'un coeur comme le vôtre, Étrange aveuglement qui ne cède à nul autre ; J'ai pu m'abandonner à des transports jaloux. Quand l'amour dans mon coeur parlait si haut pour vous. En ce jour, à sa voix pour imposer silence, Je me suis fait la plus cruelle violence ; J'ai détruit mon bonheur et de ma propre main De cent coups de poignard me suis percé le sein ; Moi-même à mon rival je vous livrais encore, Quand vous m'apparteniez et quand je vous adore.
Célimène
Ah !
Dorante
Qu'un mot de pardon de vos accents si doux... Un seul mot, je l'implore, hélas ! à vos genoux.
Célimène
Ah ! Dorante.
Le Chevalier
Voyons, pardonnez-lui, Madame, Un pareil repentir doit attendrir votre âme Et puis songez, s'il fut coupable dans ce jour, Que ce n'est après tout que par excès d'amour.
Célimène
Monsieur.
Dorante
Vous abusez...
Le Chevalier
Pourriez-vous bien me faire La grâce d'écouter quatre mots sans colère ? Dorante, vous m'aviez trompé, quand ce matin Vous disiez votre feu complètement éteint. Je n'ai pas un instant été dupe moi-même De Madame et de vous.
Dorante
Votre audace est extrême, Une pareille insulte est très hors de saison, Sur le champ, Chevalier, vous m'en rendrez raison.
Le Chevalier
Ne vous emportez pas, et veuillez bien m'entendre : Je savais, ai-je dit, que l'amour le plus tendre N'a cessé d'exister dans vos coeurs un instant Quand un faux point d'honneur vous aveuglait pourtant. Dans un semblable cas l'un ni l'autre ne cède. J'ai voulu vous venir à tous les deux en aide : C'est en vous conduisant aujourd'hui jusqu'au bord De l'abîme de maux qu'un moment de transport Peut creuser sous nos pas que je vous fis bien vite Abjurer à tous deux votre folle conduite, Vous pardonner enfin l'un h l'autre vos torts Et vous rendre à jamais à vos anciens transports. Si de nous battre encor vous avez quelque envie...
Célimène
Se peut-il ?
Dorante
Cher ami, je vous dois donc la vie.
Célimène
Mais ce contrat, Monsieur ?
Le Chevalier
C'est un nom à changer, Et Dorante pourra de bon coeur le signer, Si vous y consentez.
Dorante
Célimène.
Célimène
Ah ! Dorante, Ne soyez plus jaloux.
Dorante
Ne soyez plus méchante.
Pasquin
Le postillon, Monsieur, est en selle.
Dorante
Ah ! Ma foi, De départ il n'est plus question.
Le Chevalier
Pardonnez-moi. Le rôle est délicat que je viens d'entreprendre ; J'ai feint ici l'ardeur de l'amour le plus tendre. Tant d'attraits chez Madame et de beaux yeux si doux D'un peu de jalousie excusent son époux, Si vous le permettez, c'est moi qui dans ma terre Irai passer six mois, n'ayant plus rien à faire.
Célimène
Ah ! C'est là sa conduire en véritable ami.
Le Chevalier
À quoi bon faire aussi les choses à demi ? Il n'en coûte pas plus pour les faire avec zèle.
Dorante
Oh ! Ma reconnaissance en doit être éternelle.
Le Chevalier
Je souhaite pour vous qu'au moins à l'avenir De cette leçon-là vous gardiez souvenir.
Célimène
De l'amour-propre, allez, nous saurons nous défendre, Ce sont mauvais conseils que ceux qu'il fait entendre ; Redoutons les chagrins qu'il pourrait nous coûter. Ah ! Ce n'est que son coeur que l'on doive écouter.