Une Fausse Invite
Scène 1
Frantz, Berthe de Beaumont, Julie
Frantz
Oui, Madame, j'étais enfant de la Bretagne. Pauvre pâtre, j'appris dans mon âpre montagne Le chant en écoutant les oiseaux matineux Et l'harmonie au bruit des vents tumultueux ; En admirant des mains faites comme les vôtres J'appris la statuaire ; enfin, comme bien d'autres, Artiste je devins par un instinct heureux, Comme chez nous, Madame, on devient amoureux.
Berthe de Beaumont
Et comment devient-on amoureux, chez vous ?
Frantz
Dame, Tout comme vous voyez.
Berthe de Beaumont
Monsieur Frantz !
Frantz
Oh ! Madame, Pardon : l'aventure est qui chez vous m'a conduit Singulière en effet; je me suis introduit Céans d'une façon cavalière peut-être, J'en conviens. En passant près de votre fenêtre, Je vous entends soudain vous-même exécuter Mon oeuvre favorite.
Berthe de Beaumont
Alors sans hésiter Vous montez m'avertir avec franchise entière Que je vous écorchais d'une horrible manière.
Frantz
Pardon, Madame, encor ; si ma témérité A pu vous offenser, croyez qu'en vérité Je m'en repens au moins. Mais si la hardiesse Et l'indiscrétion, qu'il faut que je confesse, Tout à l'heure m'ont fait y pénétrer, eh ! Bien, En ces lieux à présent l'amour seul me retient.
Berthe de Beaumont
Monsieur Frantz !
Frantz
Je l'avoue, oh ! Cela, sur mon âme, Je ne m'en repens pas, par exemple, Madame.
Berthe de Beaumont
Écoutez-moi, Monsieur : si votre qualité D'artiste excuse en vous une excentricité, Que j'ai tort, je le vois, pourtant, d'avoir permise, Faut-il d'aller plus loin que je vous interdise ? D'ailleurs, sachez, s'il faut vous en faire l'aveu, Que je ne suis pas libre et j'ai promis.
Frantz
Parbleu Ne tenez pas.
Berthe de Beaumont
Je dois bientôt par l'hyménée Au Comte de Nerville unir ma destinée.
Frantz
Qui ? Ce fameux sportsman dont ici j'aperçois Le portrait, se peut-il ?
Berthe de Beaumont
Monsieur, oubliez-moi, Je le veux, oubliez toute cette aventure.
Frantz
Non, non, je ne le puis, Madame, je vous jure. Vous oublier ! Non, car, plus je vous vois, en vous Plus je crois retrouver un souvenir bien doux, Une apparition suave et ravissante Que j'eus autrefois, mais qui m'est toujours présente.
Berthe de Beaumont
En Bretagne peut-être ?
Frantz
Oui, quelque part par là.
Berthe de Beaumont
Par un beau soir d'été ?
Frantz
Justement, c'est cela. Je m'en allais chantant et rêvant au nuage ; Quand une jeune fille...
Berthe de Beaumont
En habit de village ?
Frantz
Justement... égarée et cherchant son chemin Se présente à ma vue.
Berthe de Beaumont
Et jusqu'au lendemain Vous donnâtes abri sous votre toit modeste ?...
Frantz
Précisément. Eh ! Bien la vision céleste Qui m'apparut alors et rapide s'enfuit, En vous il m'a semblé la revoir.
Berthe de Beaumont
C'était lui !
Frantz
Mais qu'avez-vous ? Parlez, vous paraissez émue.
Berthe de Beaumont
Rien... Cette jeune fille offerte à votre vue... C'était moi.
Frantz
C'était vous, ce sylphe, ce lutin ! Vous, ô madame, ô Berthe, il est donc un destin I
Julie
Madame de Préval.
Frantz
Qui ?
Berthe de Beaumont
Tenez-vous tranquille, Chat, c'est la propre soeur de Monsieur de Nerville.
Frantz
Que le diable l'emporte.
Berthe de Beaumont
Hein ? Plaît-il ?
Frantz
Enchanté, Dis-je, de lui pouvoir être ici présenté.
Scène 2
Madame de Préval, Frantz, Berthe de Beaumont
Madame de Préval
J'accours en toute hâte auprès de vous, ma chère, Vous rassurer enfin sur le sort de mon frère. Pour vous accompagner au concert de ce soir Car sur lui vous comptiez et de ne pas le voir Vous êtes étonnée à coup sûr, chère Berthe, Lorsque vous l'attendiez de très bonne heure.
Frantz
Oh ! Certes, Madame ne l'attend plus du tout.
Madame de Préval
Il a fait Tout à l'heure une chute.
Frantz
Une chute, en effet, Des plus lourdes.
Berthe de Beaumont
Vraiment, j'ignorais... Je vous prie, Dites-moi ce que c'est.
Madame de Préval
Voici, ma chère amie ; Tantôt, en revenant de Longchamps,son cheval S'est abattu.
Berthe de Beaumont
Grand Dieu !
Madame de Préval
Sans se faire grand mal Il est tombé du reste et peut en être quitte Pour des contusions. De vous faire visite Il ne se voulait pas pour cela dispenser, Même à se mettre au lit il l'a fallu forcer ; Mais j'ai cru l'y devoir contraindre par prudence.
Frantz
Et l'on ose du ciel nier la providence.
Berthe de Beaumont
Monsieur Frantz.
Madame de Préval
Ce nom là ne m'est pas inconnu.
Berthe de Beaumont
Il doit à votre oreille être déjà venu. Monsieur Frantz est artiste et son talent hors ligne De quelque renommée a pu le rendre digne.
Frantz
Sans doute ; et puis, ce point ne doit pas être omis, Dons le petit journal j'ai plusieurs bons omis.
Madame de Préval
Ah ! J'y suis, c'est monsieur qui doit se faire entendre Ce soir à la salle Herz où nous allions nous rendre.
Frantz
C'est lui-même en effet.
Madame de Préval
Nous regrettons hélas ! Doublement l'occident de mon frère, en ce cas, Puisqu'il doit nous priver de ce plaisir.
Frantz
Madame, Comment donc.
Madame de Préval
Mais, je crois, le public vous réclame Et nous ne voulons pas ici vous retenir.
Frantz
Bien au contraire. Oh ! Mais je pourrai revenir, Car cette dame là, bien qu'étant à la pose, Semble fine et se doute un peu de quelque chose.
Madame de Préval
Nous vous applaudirons, j'espère, un autre soir.
Frantz
Oh ! Je l'espère aussi, nous pourrons nous revoir.
Madame de Préval
Plaît-il ?
Frantz
Pour professeur, Madame la Comtesse, Puisque vous m'agréez, souffrez que je m'empresse De venir vous prouver mon zèle à ma façon En vous donnant demain ma première leçon.
Scène 3
Madame de Préval, Berthe de Beaumont
Madame de Préval
C'est votre professeur de chant ?
Berthe de Beaumont
Oui.
Madame de Préval
Ses manières, À ce que j'ai pu voir, m'ont paru singulières.
Berthe de Beaumont
C'est un artiste, il peut vous sembler singulier.
Madame de Préval
Il m'a semblé surtout quelque peu familier.
Berthe de Beaumont
Vous croyez, je n'ai pas remarqué.
Madame de Préval
Toute émue Encore, quand ici je vous ai prévenue Du fâcheux accident à mon frère arrivé, Je dois vous avouer que je n'ai point trouvé Mainte réflexion qu'il s'est alors permise Ni d'un tact bien exquis, ni tout à fait de mise ; Sans doute il crut piquants les mots qu'il a lancés, Ils m'ont à moi paru simplement déplacés.
Berthe de Beaumont
De grâce assurez-moi que Monsieur de Nerville N'a rien de grave au moins.
Madame de Préval
Mais non, soyez tranquille, Je puis vous l'affirmer sur l'avis du docteur. Mais, pour en revenir à ce jeune chanteur...
Berthe de Beaumont
Monsieur Frantz ne fait pas de l'art de la musique Son étude exclusive et son objet unique ; Il a comme sculpteur aussi quelque talent, Il est poète et peint fort agréablement.
Madame de Préval
Quel homme universel, mais un savoir semblable, Il faut en convenir, est vraiment admirable.
Berthe de Beaumont
De railler vous avez grand tort, car c'est, je crois, Un jeune homme en effet de mérite.
Madame de Préval
Et pourquoi ? Je parle du savoir, est-ce lui faire injure, Mais non du savoir-vivre au moins, je vous assure.
Berthe de Beaumont
Vous êtes bien sévère, hélas ! À son égard. S'il ne possède pas parfaitement tout l'art De ces raffinements dont l'étude profonde Recouvre d'un vernis chez les hommes du monde La sottise et souvent la triste nullité, Pour faire pardonner la singularité De ses façons d'agir, se peut-il qu'on refuse D'admettre en son talent une valable excuse ? Il ignore en effet de ces dandys charmants, Qui font de nos salons les plus beaux ornements, L'aménité banale et les tours agréables, Les manières enfin niaisement aimables ; Mais il aime, il connaît le beau, le vrai, le grand, Dont les arts qu'il cultive et que son coeur comprend Sont, Madame, ici-bas, l'expression sublime ; Il faut donc l'admirer, et non lui faire un crime, D'ignorer et d'avoir même en aversion Le faux et le mesquin et la convention.
Haut.
Madame de Préval
Voilà qui m'inquiète un peu ; que me dit-elle ? Vraiment, vous défendez ce garçon, chère belle, Avec une chaleur.
Berthe de Beaumont
Lui, mon Dieu non ; je veux Combattre seulement des préjugés fâcheux, Dont vos préventions, qu'en cette circonstance Je ne partage pas, semblent la conséquence.
Madame de Préval
Voulez-vous, chère amie, ici pour un moment Que nous causions un peu tout amicalement Comme deux bonnes soeurs, dites-moi ?
Berthe de Beaumont
Mais sans doute, Je le désire aussi, parlez, je vous écoute.
Madame de Préval
Vous avez toujours eu l'imagination Romanesque et portée à l'exaltation ; La folle du logis, il faut qu'on le confesse, Chez vous de la maison est souvent la maîtresse.
Berthe de Beaumont
Bon, cela se traduit tout amicalement Que je passe à vos yeux pour folle assurément.
Madame de Préval
Non pas, mais que votre âme, impressionnable et vive, Poétise aussitôt tout ce qui la captive, Très merveilleusement, avec facilité. Vous avez l'incroyable et belle faculté De juger bien souvent avec trop d'optimisme À travers les couleurs brillantes de ce prisme. La mise négligée et les airs singuliers, Le sans-gêne, un jargon pris dans les ateliers Ne font pas que l'on soit grand artiste et j'atteste Que ce n'est qu'un vernis aussi, lequel, du reste, Recouvre bien souvent la même nullité Et surtout, croyez-moi, non moins de vanité.
Berthe de Beaumont
Nous ne nous entendrons jamais, je le suppose, Là-dessus ; vous plaît-il de parler d'autre chose ?
Madame de Préval
Un dernier mot encor : nous nous sommes promis En toute liberté, comme on fait entre amis, Et réciproquement de pouvoir nous reprendre, Nous donner des conseils, comme on en doit attendre D'une amitié sincère, avec calme et douceur, Suis-je pas votre amie et presque votre soeur ?
À part.
Berthe de Beaumont
Mais sans doute. Oh ! Mon Dieu, si pourtant, et j'en tremble, Elle savait...
Madame de Préval
Et bien, chère Berthe, il me semble Que vous chantez très bien et je crois, en effet, Que de votre talent Nerville est satisfait. Vous le charmez, sans prendre encor la peine extrême...
Berthe de Beaumont
Oh ! Ce n'est pas pour lui.
Madame de Préval
Comment ?
Berthe de Beaumont
C'est pour moi-même Que je veux acquérir plus de perfection.
Madame de Préval
En ce cas faites-moi cette concession, Bien légère après tout, et vous-même peut-être Allez en convenir, prenez un autre maître, Car mon frère aurait peine à souffrir les façons Du jeune homme qui doit vous donner des leçons, Qu'on voit, faute de tact, avec un aplomb rare, Oublier la distancé enfin qui vous sépare. Vous savez si Nerville a pour vous de l'amour.
Berthe de Beaumont
Mais vous me permettrez de trouver en ce jour Votre prétention étrange et peu civile ; Je suis libre, je pense, et Monsieur de Nerville...
Madame de Préval
Achevez.
Berthe de Beaumont
Il n'a pas plus qu'un autre le droit De contrôle, après tout, sur mes actes, je crois.
Madame de Préval
Pas plus qu'un autre, ah ! Berthe ! Eh ! Quoi,de qui nous aimé La tendre affection à vos yeux n'est pas même À quelque complaisance un titre saint et doux ? Ne va-t-il pas bientôt devenir votre époux ?
Berthe de Beaumont
Qui sait ?
Madame de Préval
Vous m'effrayez, je n'ose vous comprendre, Son coeur serait percé s'il pouvait vous entendre. Mais ce n'est pas le vôtre, amie, en ce moment Qui parle, je le sais ; ce n'est qu'un mouvement D'impatience auquel vous cédez de la sorte, Que vous regretterez bientôt et qui vous porte À dire beaucoup plus que vous ne voudriez.
Berthe de Beaumont
Eh ! Bien, vous vous trompez, non, Madame, croyez, Loin d'aller au-delà de ma pensée entière, Qu'en deçà, mes discours sont restés, au contraire,
Madame de Préval
Que dites-vous ?
Berthe de Beaumont
Je dis que suis désormais Moins décidée à cette union que jamais, Que vos prétentions et votre malveillance Me font peu soupirer après votre alliance.
Madame de Préval
Qu'entends-je ? Assurément ce n'est pas sérieux, Voyons, c'est impossible. Il serait curieux De nous fâcher pourtant à ce propos ensemble De ce petit monsieur mal appris, il me semble.
Berthe de Beaumont
Pardon de vous laisser, Madame, en vérité, L'imagination et la vivacité Me pourraient emporter presque aussi loin peut-être Que l'obligeance ici que vous faites paraître.
Scène 4
Madame de Préval
Elle sonne.
Madame de Préval
Non, je n'y comprends rien ; que veut dire cela ? Quel étrange caprice est-ce que celui-là ? - Car enfin je ne dois et pas un instant même Je ne puis supposer que ce jeune bohème Sur elle ait par hasard fait quelque impression. - Pourtant elle eut toujours l'imagination Romanesque et portée à l'extraordinaire ; Son coeur est excellent, son esprit, au contraire, Trop vif, n'a pas toujours été bien dirigé. - Que mon frère serait maintenant affligé S'il pensait qu'un rival... et quel rival encore ! Car je suis inquiète, et lui, lui qui l'adore, À plus forte raison le serait-il aussi. - Mais non, non, je suis folle en m'alarmant ainsi, Je connais Berthe, elle est un peu capricieuse, Elle a ses nerfs ce soir. - Ah ! je suis curieuse D'en avoir cependant le coeur net s'il se peut. Et si, par un malheur que je redoute peu. Mes craintes se trouvaient avoir quelque justesse, Ah ! Je dois arracher cette pauvre comtesse Au danger qu'elle court et m'efforcer aussi Que Nerville à jamais ignore tout ceci.
Scène 5
Julie, Madame de Préval
Julie
Madame m'a sonnée... ah ! pardon.
Madame de Préval
Oui, Julie, C'est moi qui vous appelle, écoutez, je vous prie : Qui donc, le savez-vous, est venu présenter À Madame un monsieur qui vient de nous quitter ?
Julie
Qui ? Monsieur Frantz, Madame, un artiste, un jeune homme ?
Madame de Préval
Justement, oui, je crois, c'est ainsi qu'il se nomme.
Julie
Mais il s'est présenté lui-même.
Madame de Préval
Oui-dà, comment ?
Julie
Oh ! De façon fort drôle et très burlesquement. Madame ne vous l'a pas contée ?
Madame de Préval
Au contraire, Si fait, mais trop en gros et pas d'une manière Détaillée, et c'est là ce que j'aurais voulu, L'histoire m'a paru fort bizarre et m'a plu Et ce sont les détails que de vous je réclame, Ils devront m'amuser.
Julie
Il parait que madame Chantait de Monsieur Frantz la romance au moment Oh sous cette fenêtre il passait justement ; Je fermais les volets et lui, qui de la rue Levait pour écouter la tête alors, m'a vue. Soudain il a tiré de sa poche un gros sou Qu'à travers le salon il jeta tout à coup.
Madame de Préval
L'insolent !
Julie
Justement, c'est là ce que Madame S'est écriée aussi, comprenant l'épigramme. Mois, pour montrer combien son approbation Importait peu céans, sans hésitation Elle a repris son air et, du plus fort je pense Qu'elle à pu, s'est remise à chanter sa romance.
Madame de Préval
Comment ? Mais c'était donc vouloir en vérité Le provoquer ?
Julie
Aussi, Madame, il est monté, Afin de nous montrer, officieux critique, Comment il entendait qu'on chantât sa musique.
Madame de Préval
Fort bien, ce monsieur-là ne manque pas d'aplomb. Et comment sur le champ Madame de Beaumont. Ne l'a-t-elle donc pas fait jeter à la porte ?
Julie
Ce n'était point aisé, Madame, et de la sorte Nous n'avons jamais pu, malgré tous nos efforts, Nous en débarrasser et le mettre dehors. Madame en sa présence a d'abord su me dire De prendre une lumière et de le reconduire. Vous croyez qu'il se l'est tenu sitôt pour dit Et qu'il s'en est allé, confus, tout interdit, Comme un autre à coup sûr à sa place eût pu faire ? Ah ! Bien oui, pas du tout. Il a bon caractère. Après ce camouflet, il a voulu d'abord Mettre le piano de Madame d'accord. Sa besogne finie, il s'est, ne vous déplaise, Mis à tout regarder ici tout à son aise, Les objets d'étagère ainsi que les tableaux, Prenant pour les mieux voir ceux qui lui semblaient beaux ; Il a même brisé certaine statuette. Puis, il a dans ses doigts fait une cigarette, Qu'il a fumée.
Madame de Préval
Ah ! Ça c'est donc un vrai goujat Que ce monsieur ; d'ailleurs, je m'en doutais déjà.
Julie
Je ne sais, mais, Madame, il mêlait à vrai dire, Tout cela de propos si plaisants, que de rire On était obligée au lieu de se fâcher Et que je ne savais comment l'en empêcher, Ni comment m'en défaire. Ah ! C'est que ces artistes, En général au moins, ne sont pas des gens tristes. L'originalité de ses distractions Me désarmait ainsi que ses réflexions.
Madame de Préval
Vous aimez, je le vois, les artistes, Julie.
Julie
Il est vrai, car chez eux point de mélancolie, Ils m'ont toujours paru d'une charmante humeur Tous ceux que j'ai connus, gens d'esprit et de coeur. Et vous voyez aussi que Madame eût beau faire Elle n'a contre un d'eux pu tenir sa colère Et qu'il fallut, malgré l'amour-propre irrité, Lui pardonner enfin son excentricité.
Madame de Préval
Celui-ci vous a plu.
Julie
Beaucoup, oui.
Madame de Préval
Je parie Qu'il vous a débité quelque galanterie.
Julie
Ce n'est pas pour cela, Madame.
Madame de Préval
Oh ! Je crois bien Et je n'en doute pas un instant ; mais enfin Ne vous a-t-il pas dit qu'il vous trouvait jolie ?
Julie
Il est vrai, je l'avoue.
Madame de Préval
Eh ! Je comprends Julie, Que l'on ait sans ennui pu l'écouter un peu Et qu'il ait pu rester.
Julie
Oh ! Ces gens-là, mon Dieu, Disent tout ce qui vient leur passer par la tête.
Madame de Préval
Vous me faites l'effet d'avoir fait sa conquête, Savez-vous bien, Julie ?
Julie
Oh ! Madame, je vois, Veut plaisanter.
Madame de Préval
Mais non, pas du tout ; et pourquoi, Si vous l'avez charmé, puisqu'il a su vous plaire ?...
Julie
Pas pour mari.
Madame de Préval
Pourquoi !
Julie
Je veux un militaire.
À part.
Haut.
Madame de Préval
C'est différent. Allons, j'ai mon projet, c'est bien. Près de mon frère il faut que je retourne enfin, Je vais auparavant aller embrasser Berthe.
Scène 6
Frantz, Julie
Frantz
C'est encor moi.
Julie
Comment encor vous ? Ah ! Mais certes Vous abusez, Monsieur.
Frantz
Je le sais parbleu bien Que j'abuse.
Julie
Oh ! Vraiment vous ne doutez de rien i Mais, pour cette fois-ci, Madame, je vous jure, Ne vous recevra pas.
Frantz
Le crois-tu ?
Julie
J'en suis sûre.
Frantz
Tu me recevras, toi.
Julie
Si cela vous suffit...
Haut.
Frantz
Mettons l'occasion que je trouve à profit Pour gagner là soubrette. On pourrait, je le pense, Se contenter à moins et cela me compense.
Julie
Ah ! - Vous m'obligerez infiniment pourtant En veuillant bien d'ici repartir à l'instant ; Madame en vous voyant en cet lieux pourrait croire...
Frantz
Que la société me plaît. C'est bien notoire, Quel grand mal qu'on le croie !
Julie
Il se peut que ce soit Votre avis...
Frantz
Mais sans doute et, comme artiste, moi, Toute perfection, toute beauté m'attire.
Julie
Au moins vous n'êtes pas revenu pour me dire Ces choses-là, Monsieur, j'espère.
Frantz
Et pourquoi pas ?
Julie
Vous auriez eu grand tort de perdre ainsi vos pas Et pourriez sur le champ retourner, je suppose ; Je n'en crois pas un mot.
Frantz
Bon ; parlons d'autre chose. Cette dame, la soeur du monsieur au cheval, Qui tout à l'heure ici...
Julie
Madame de Préval.
Frantz
Justement ; j'ai grand peur qu'elle ait, je le confesse, Voulu me démolir auprès de ta maîtresse.
Julie
Ce n'est pas impossible.
Frantz
Ah ! Tu vois bien, il faut Que je me reconstruise à présent à nouveau.
Julie
Madame de Préval est encore ici.
Frantz
Diable, Je dois être assez bien arrangé.
Julie
C'est probable.
Frantz
Et depuis tout ce temps, elle doit être, ô ciel ! Sur ma ruine en train de répandre du sel.
Julie
Je le crois, vous pouvez repartir.
Frantz
Au contraire.
Julie
Madame de Préval, Monsieur, est assez fière Et pourrait bien, pour prix de votre entêtement, En vous voyant, vous faire un mauvais compliment.
Frantz
Bah ! Je ne pense pas et d'ailleurs je m'en moque, Car ta verras qu'ici c'est moi qui l'interloque, Avec un peu d'aplomb.
Julie
Et vous n'en manquez pas.
Frantz
Car n'est-il pas honteux, après avoir hélas ! Définitivement pénétré dans la place À force de valeur, de souffrir qu'on m'en chasse ; Par quelque noir complot ou quelque trahison ?
Julie
Affaire d'amour-propre.
Frantz
Eh ! Non, cette maison Me plaît ; c'est bien meublé, c'est coquet ; je peux dire Que c'est même très chic. Il semble qu'on respire De tous côtés ici comme un parfum charmant D'aristocratie et... de patchouli.
Julie
Vraiment ?
Frantz
Et puis de ce logis la maîtresse est charmante.
Julie
Vous trouvez ?
Frantz prend Julie par la taille pour l'embrasser. Au même moment parait Madame de Préval, Julie se sauve.
Frantz
Et de plus, charmante est la suivante.
Julie
Madame de Préval.
Frantz
Il s'agit d'être fort.
Scène 7
Madame de Préval, Frantz
Madame de Préval
Je suis charmée ici de vous trouver encor.
Frantz
Vraiment, Madame ? Et bien je craignais le contraire, Il faut que je l'avoue avec franchise entière.
Madame de Préval
Et pourquoi ? Vous croyez que je vous juge mal Pour votre caractère assez original ; Parce qu'on m'a conté votre bizarre entrée Et tous les incidents enfin de la soirée ?
Frantz
Quoi, vous savez ?...
Madame de Préval
De tout on m'a fait le récit. Savez-vous bien, Monsieur, que votre entrée ici, À ne vous point flatter, fût très impertinente ?
Frantz
Je sais...
Madame de Préval
Votre insistance assez inconvenante.
Frantz
Il est vrai, j'ai montré de l'obstination.
Madame de Préval
Et que votre conduite en cette occasion Fût tout à fait grossière.
Frantz
Oh ! Je vous l'abandonne. Cependant je n'ai pas l'habitude...
Madame de Préval
Que donne La fréquentation, l'usage apparemment D'un monde qui n'est pas le vôtre assurément. C'est vrai ; ne croirez pas aussi que je refuse D'admettre la valeur de cette double excuse Que pour être insensé vous avez à nos yeux, D'être artiste d'abord et puis d'être amoureux.
Frantz
Oui, je vois qu'en effet vous savez tout, Madame. Je suis bien désolé que l'objet de ma flamme Ne puisse pas avoir votre approbation.
Madame de Préval
Pourquoi ? Mais, au contraire, en cette occasion, Si j'ai sur cet objet quelque peu d'influence, À l'employer pour vous je m'engage d'avance.
Frantz
Se peut-il ? - Ah ! parbleu je n'y comprends plus rien.
Madame de Préval
N'êtes-vous pas artiste ? Oui je conçois très bien Que ces distinctions de classes sociales Sont du monde à vos yeux conventions banales. Dans la sphère élevée où plane votre esprit De ces distinctions absurdes on se rit ; Les préjugés étroits sur vous ont peu de prise Et votre âme d'élite à coup sûr les méprise.
Frantz
Vraiment vous me flattez.
Madame de Préval
N'ai-je pas en effet Rendu votre pensée à cet égard ?
Frantz
Si fait ; Et de caste, et de rang les barrières fragiles Ne sont bonnes qu'à faire obstacle aux imbéciles ; L'homme fort les franchit ou les brise aisément.
Madame de Préval
Certes c'est penser là très... artistiquement, Comme étant généreux à vous je l'apprécie, Le talent n'est-il pas une aristocratie, Et qui vaut bien une autre ?
Frantz
Ah ! Veuillez ménager Ma modestie, elle est dans le plus grand danger.
Madame de Préval
Je ne m'engage à rien. Jusqu'ici, je l'avoue, Je vous connaissais comme un artiste qu'on loue, Mais de vous mieux connaître à présent bien m'en prit Et comme homme du monde, et comme homme d'esprit.
Haut.
Frantz
Je l'aurai fascinée aussi, c'est incroyable. Le jugement peut-être est un peu favorable Et je dois convenir, qu'à vrai dire, aujourd'hui, La façon dont ici je me suis introduit...
Madame de Préval
Elle est originale, il est vrai, mais est-elle Impossible, après tout ? Non, toute naturelle. Votre oreille est choquée et vos yeux à la fois Sont frappés de l'éclat d'un séduisant minois, Deux motifs suffisants d'entrer pour un artiste Qu'attire la beauté, que l'ignorance attriste ; Non, d'après l'étiquette au moins si vous jugez, Mais vous ne devez pas avoir de préjugés ?
Frantz
Oh ! Je vous en réponds.
Madame de Préval
Vous voyez, quoi qu'on fasse. Du plus heureux succès couronner votre audace, À la porte à l'instant vous n'êtes pas jeté. Il n'en faut quelquefois pas plus en vérité Pour décider soudain du bonheur de la vie.
Frantz
Il est bien vrai, Madame, et je vous remercie, De ne pas mettre au mien d'obstacles aujourd'hui.
Madame de Préval
Moi ? Mais pourquoi, bon dieu, vous, aurais-je donc nui ?
Frantz
Je croirais volontiers que monsieur votre frère Pourra bien ne pas voir de la même manière.
Madame de Préval
Lui ? Je suis bien tranquille et réponds au total Que cela lui sera parfaitement égal.
À part.
Haut.
Frantz
C'est différent. Parbleu la charge est assez bonne, Vous ne doutez donc pas que sans peine il nous donne Son approbation ?
Madame de Préval
Oh ! L'on peut s'en passer, Mais je vous la promets.
Frantz
Je commence à penser Que la chute qu'il fit, dont je le plains au reste, N'aura pour sa santé nulle suite funeste.
Madame de Préval
Oh ! Je n'en doute pas non plus assurément. Veuillez être assez bon pour m'attendre un moment.
Scène 8
Berthe de Beaumont, Frantz
Berthe de Beaumont
Encore ici, Monsieur ?
Frantz
Ah ! Ma foi jusqu'ici Mon indiscrétion m'a si bien réussi...
Berthe de Beaumont
Oh ! Je ne voudrais pas que dans cette soirée Madame de Préval fût par vous rencontrée Une seconde fois.
Frantz
Cela se trouve au mieux, Je viens au même instant de la voir en ces lieux.
Berthe de Beaumont
Ciel ! Pas un mot surtout, car il faut qu'elle ignore Tout ce qui s'est passé. Je n'ose pas encore...
Frantz
Je n'y suis plus du tout, cependant je crois bien Qu'elle sait tout.
Berthe de Beaumont
Non, non, dis-je, elle ne sait rien. Pas un mot devant elle au moins, je vous en prie, Car elle aurait le droit de mon étourderie De me faire reproche et j'aurais mérité...
Frantz
Mais non, bien mieux, cela paraît en vérité L'arranger tout à fait.
Berthe de Beaumont
C'est assez peu probable.
Frantz
Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.
Berthe de Beaumont
Silence, la voici.
Scène 9
Madame de Préval, Berthe de Beaumont, Frantz
Madame de Préval
Ne boudons plus, allons, Vous savez que j'ai fait ce soir de vos salons Les honneurs à monsieur que j'ai, ma chère amie, Prié de nous tenir un instant compagnie.
Berthe de Beaumont
Vous ?
Frantz
Que vous ai-je dit ? Vous voyez à présent.
Madame de Préval
Mais oui, décidément je le trouve amusant.
Berthe de Beaumont
L'idée est singulière.
Madame de Préval
Eh ! Qu'importe, elle est bonne, Nous sommes entre nous et n'attendons personne. A la condition qu'il nous dira pourtant Les mystères piquants, à ce que l'on prétend, De la vie artistique. Ah ! C'est être fâcheuses, Nous sommes, voyez-vous, femmes et curieuses.
Frantz
Comme notre mère Ève.
Madame de Préval
Oui, Monsieur, justement. Or nous ne vous voyons habituellement Que de loin, à travers le double mur de verre, De nos jumelles, mais il pourrait bien se faire Que nous y gagnassions à vous voir de plus près.
Berthe de Beaumont
Je ne vous comprends pas.
Madame de Préval
Oh ! Mais je gagerais Que Monsieur, qui d'esprit se pique, m'a comprise.
Frantz
Fort bien : vous désirez que je vous introduise Dans la coulisse.
Madame de Préval
Eh ! Oui, c'est cela. Contez-nous, Monsieur Frantz, votre histoire aujourd'hui, voulez-vous ?
Berthe de Beaumont
Le dernier numéro du journal Le Caprice Contient sur Monsieur Frantz une longue notice Et vous y trouverez, si vous voulez le voir, Ce que vous paraissez désirer tant savoir.
Madame de Préval
Ce n'est pas celle-là non plus que je désire, Car je l'ai parcourue et cela, je dois dire, M'a paru très banal et très niais, ma foi.
Berthe de Beaumont
Je l'ai trouvée assez touchante, quant à moi.
Frantz
C'est d'un de mes amis.
Madame de Préval
Elle n'est pas mal faite ; Mais je demande, moi, la vraie et la complète. Ce que dit cet article on l'a pu voir, je crois, Partout, j'ai, pour ma part, lu cela mille fois. Un pauvre pâtre, enfant de la simple nature, Âme à la fois sauvage et poétique et pure, Entraîné malgré lui par la vocation ; Que le recueillement, la contemplation Des montagnes, du ciel et de toutes les choses Qu'il voit autour de lui belles et grandioses, Ont instruit ; et qui voit ravie à son amour, Quand de bonheur pour lui se levait un beau jour, Sa douce fiancée, - inévitable épreuve D'une infortune hélas ! Touchante, mais peu neuve. Un peu d'idylle, un peu de roman feuilleton, Un peu de drame aussi. Comment appelle-t-on, Dans votre langue heureuse en tropes pittoresques, Tout ce bel attirail de moyens romanesques Dont l'éternel emploi sur le bon public fait, Depuis que l'on s'en sert, toujours le même effet ? Vous nommez tout cela dans vos laboratoires ?
Frantz
Des ficelles, Madame, ou mieux, des balançoires,
Berthe de Beaumont
Qu'entends-je ?
Madame de Préval
On vous a fait Breton, mais, je sais bien, Du Faubourg Saint-Denis vous êtes Parisien.
Frantz
Du Faubourg Saint-Martin, Madame, je vous prie.
Madame de Préval
Franchement, j'aime mieux pour vous celle patrie. C'est un triste pays la Bretagne, entre nous.
Frantz
Je ne la connais pas, je m'en rapporte à vous.
Berthe de Beaumont
Quoi, vous n'avez jamais vu la vieille Armorique ?
Haut.
Frantz
Corbleu ! je suis bête. Ah ! Pardon, je m'explique...
Madame de Préval
Ne vous défendez pas, il n'en est pas besoin, Vous fîtes aussi bien, cette contrée est loin De valoir son renom, elle est fort ennuyeuse. Vous aimez de Paris l'existence joyeuse.
Berthe de Beaumont
Ah ! Monsieur Frantz, Madame, avant de parvenir, Eût de rudes combats, je crois, à soutenir, Il eût à supporter des épreuves sans nombre.
Madame de Préval
Bon, cette pauvre Berthe, avec son tableau sombre, En est, je le vois bien, à la notice encor. Voyez-vous, monsieur Frantz, on vous fait un grand tort Quand on vous fait passer aux yeux des gens du monde, Par ces réclames où le larmoyant abonde, Pour de vrais songe-creux, hâves et fatigués Par les coups du destin ; on vous montre aussi gais Qu'un pâle clair de lune et tout repus sans cesse D'hallucinations ; c'est maladresse, Ce portrait en grisaille est des plus déplaisants. Vous êtes, je le pense, un peu plus amusants.
Frantz
Ah ! Je vous en réponds. Irions-nous, je vous prie, Aux étoiles rêver, lorsque la brasserie Nous ouvre à deux battants son hospitalité ? Supporter de la vie avec calme et gaîté Les inconvénients entre dans nos principes, Pourvu que nous ayons du tabac pour nos pipes.
Berthe de Beaumont
Quelle chute, ô mon Dieu !
Madame de Préval
Très bien, j'aime bien mieux Que l'antre ce tableau véridique et joyeux.
Berthe de Beaumont
Mais dans la vie il est nécessités réelles Qui doivent quelquefois, Monsieur, être cruelles. N'avez-vous pas souffert ?...
Frantz
Dans les commencements, Tous les jours ne sont pas pour nous pleins d'agréments, Mais alors, en mangeant de la charcuterie, Que nous aimons du reste et que l'on calomnie, Nous, nous l'assaisonnons d'un condiment fameux - L'espoir - et nous rêvons à des jours plus heureux.
Berthe de Beaumont
À la postérité vous rêvez, à la gloire.
Madame de Préval
C'était bon autrefois cela, j'aime à le croire, Au temps du romantisme et l'on est devenu Par bonheur aujourd'hui beaucoup moins saugrenu. Ces chimères jadis ont amusé l'artiste, Mieux avisé depuis, il s'est fait réaliste.
Frantz
Parbleu, nous rêvons tous un logis élégant Et des tapis partout ; un coupé bien fringant, Les vins des meilleurs crus servis sur notre table, Une existence enfin brillante et confortable ; De l'or plein nos goussets, comme les épiciers.
Haut.
Berthe de Beaumont
Est-il possible, ô ciel ! Que ces instincts grossiers ? Mais dans les oeuvres d'art, on voit régner sans cesse Une distinction, une délicatesse, Les plus beaux sentiments, les plus nobles couleurs, Qui font notre coeur battre ou s'épandre nos pleurs. Quels horizons charmants l'artiste nous dévoile, Soit avec l'harmonie, ou la plume, ou la toile ! D'âmes d'élite il faut que ces productions Soient pourtant, semble-t-il, des émanations.
Madame de Préval
Oh ! N'allez pas au moins vous mettre dans la tête Que dans sa fiction se peigne le poète. L'artiste habile est un prestidigitateur Souvent, qui sait donner le change au spectateur, Et parfois ces effets, qui vous semblent magiques, Viennent de procédés purement mécaniques. Mais, en écoutant Berthe, on croirait qu'à ses yeux Vous êtes des niais, prenant au sérieux De votre esprit fécond chaque brillant caprice, Défendez-vous, Monsieur, qu'on vous rende justice.
Frantz
Oh ! Non, nous n'avons pas cette naïveté De confondre la fable et la réalité.
Madame de Préval
Au milieu des ennuis même et de la misère D'une existence encore incertaine et précaire, Vous savez, à coup sûr, laissant aux sots les pleurs, Tout le long du chemin, pour vous, cueillir des fleurs.
Frantz
Nous en faisons moisson la plus ample, possible.
Madame de Préval
Il n'est plaisir pour vous qui soit inaccessible, De temps en temps ou moins, car il vaut mieux encor Avoir un peu d'esprit que d'avoir beaucoup d'or. Sur les sots favoris de l'aveugle fortune C'est le droit du talent qu'une dîme opportune.
Frantz
Aussi prélevons-nous ce tribut, nous savons Des voluptés du riche user quand nous pouvons, Et tout en nous moquant de qui nous en défraie, Nous payons tout cela, nous, de notre monnaie Lorsque nous amusons les épais parvenus Pour jouir de leur luxe et de leurs revenus.
Madame de Préval
Votre philosophie a joint le double type Du fameux Diogène et du sage Aristippe ; Suivant l'occasion, vous êtes, je le vois, Cyniques par destin, parasites par choix. Et je comprends cela du moins ; que l'on me dise Ce qu'aux martyrs de l'art a valu leur sottise.
Berthe de Beaumont
La gloire, noble objet de leur ambition.
Frantz
On escompte sa gloire en réputation Aujourd'hui, c'est bien mieux, au moins on en profite.
Berthe de Beaumont
Mais il n'y faut pas moins de travaux, de mérite, De longs efforts.
Madame de Préval
Monsieur, n'est-il pas vrai qu'on peut, Pour arriver plus tôt, les abréger un peu ? De Paris à Melun quand on allait à peine Par le coche autrefois en toute une semaine, En une heure à présent on s'y trouve conduit, Car, grâce à la vapeur, on va vite aujourd'hui.
Frantz
Le chemin du succès présentement, Madame, A pour l'artiste aussi son railway - la réclame.
Berthe de Beaumont
Ah ! Le talent ainsi...
Madame de Préval
Se trouve transporté Par le même convoi que la médiocrité.
Haut.
Berthe de Beaumont
Quelle distance hélas ! Du type imaginaire Que je me figurais à cette âme vulgaire. C'est fort triste, Monsieur, et peu récréatif Tout cela.
Madame de Préval
Mais du tout, c'est assez instructif. Si vous le préfèrez, monsieur peut, je suppose, Vous raconter d'ailleurs quelque piquante chose, De celles qu'on appelle en terme familier, Si je m'en souviens bien, des charges d'atelier.
Frantz
Oh ! Parbleu voulez-vous ? Il en est de fameuses, Seulement quelquefois peut-être un peu scabreuses.
Berthe de Beaumont
Nous vous en dispensons en ce cas.
Frantz
Nous aurons La charge militaire avec de gros jurons, Ou sur les épiciers mainte charge bourgeoise Que termine gaîment une pointe grivoise. Prudhomme, le sergent ou bien son colonel De quolibets divers sont un fonds éternel. Je puis vous imiter, à votre fantaisie, Un acteur en renom, le chien, le chat, la scie...
Madame de Préval
Ce doit être fort drôle.
Frantz
Ah ! Je vais vous conter...
Berthe de Beaumont
Oh ! Non, faites-nous grâce.
Madame de Préval
Et pourquoi l'arrêter ?
Berthe de Beaumont
Pitié pour moi, pitié pour lui, ma chère amie.
Frantz
J'aurai décidément conquis, je le parie, Madame de Préval.
Madame de Préval
Mais de vos piquants traits Militaire ou bourgeois font donc seuls tous les frais ?
Frantz
Ma foi, le plus souvent ; c'est qu'il n'est guère au monde En types excellents de classe plus féconde.
Madame de Préval
Et puis, je le comprends, vous devez envier Le brave militaire et l'heureux épicier : L'un possède la gloire et l'autre la richesse, Objets de vos désirs ; tous deux se voient sans cesse Entourés d'une estime et d'un respect aussi Que vous n'osez prétendre.
Frantz
Il se peut bien.
Berthe de Beaumont
Merci.
Frantz
Je puis vous raconter, si vous voulez bien rire...
Madame de Préval
Non, Monsieur, il suffit ; nous voulions nous instruire, C'est fait, vous êtes libre.
Berthe de Beaumont
Il faut vous dire encor... Je renonce aux leçons de chant.
À part.
Frantz
Vous auriez tort. J'aurai probablement par quelque maladresse Fâché sans m'en douter Madame la Comtesse.
Madame de Préval
Et désormais, Monsieur, quand nous voudrons vous voir, Nous irons aux concerts où vous chantez le soir.
Frantz
Ah ! Ça mais on dirait qu'on me met à la porte.
Madame de Préval
Précisément.
Haut.
Frantz
Oh ! Non, je la trouve trop forte Et je ferai plutôt du scandale, tant pis. Madame, oubliez-vous que vous m'avez promis ?...
À part.
Berthe de Beaumont
Oh ! Monsieur, c'en est trop. Je souffre le martyre.
Madame de Préval
Au fait il a raison, je sais ce qu'il veut dire.
Frantz
On a daigné tantôt encourager l'amour...
Berthe de Beaumont
Taisez-vous.
Madame de Préval
Il est vrai, je vous ai dans ce jour Promis mon bon office auprès de votre belle, Faisons-la donc venir afin de savoir d'elle Tout d'abord son avis. - Voudriez-vous sonner Julie ?
Frantz
Eh ! Quoi Julie ?
Madame de Préval
Oh ! De vous étonner Vous avez bien le droit, recherche aussi flatteuse Que la vôtre ne peut que rende glorieuse, On ne saurait douter de son consentement.
Berthe de Beaumont
Que dit-elle ? Oh ! Je crois comprendre maintenant.
Madame de Préval
Cependant, permettez que l'on s'en éclaircisse.
Frantz
Bon, l'on me fait poser, c'est un nouveau caprice.
Madame de Préval
Si vous le voulez bien, nous la ferons venir.
Frantz
Ma foi j'ai presque envie, ici, pour la punir...
Madame de Préval
D'ailleurs, comme à vos yeux les classes sociales Ne sont que préjugés, conventions banales...
À part.
Frantz
C'est juste. À mes dépens on s'amuse ; ah ! Parbleu La Comtesse pourrait s'en repentir un peu. D'ailleurs, cette soubrette est ma foi très jolie Et je ne serais pas si malheureux...
Scène 10
Madame de Préval, Berthe de Beaumont, Julie, Frantz
Madame de Préval
Julie...
Berthe de Beaumont
Que va-t-elle donc faire ?
Madame de Préval
Écoutez, voulez-vous Vous marier ? Monsieur s'offre pour votre époux.
Julie
Lui, Monsieur Frantz, Madame ?
Berthe de Beaumont
Eh ! Oui.
À part.
Frantz
Pauvre petite, La voila de plaisir tout à fait interdite. - Oui, charmante Julie, oui, je viens vous offrir Un coeur que de beaux yeux ont assez fait souffrir, Une main qui traça plus d'un piquant ouvrage Et mes lauriers d'artiste. Oh ! La Comtesse enrage.
Julie
Ah ! ah ! ah ! Mais, monsieur, voyez-vous, pour époux, Avec tous vos lauriers, je ne veux pas de vous.
Frantz
Vous refusez ?
Berthe de Beaumont
Elle est plus que moi raisonnable.
Julie
Sans doute ; je vous trouve assez drôle, agréable, Enfin vous m'amusez, à votre égard voilà Les sentiments que j'ai, pas d'autres que ceux-là.
Madame de Préval
Vous voyez bien, Monsieur, que, suivant l'apparence, Vous vous étiez flatté d'une fausse espérance.
Frantz
Il est vrai, je le vois.
Madame de Préval
Ainsi donc en ces lieux Rien ne vous retient plus.
Frantz
Recevez mes adieux. Je suis... J'ai bien l'honneur.
Julie
Faut-il qu'on vous éclaire ?
Il sort.
Frantz
Je connais le chemin, ce n'est pas nécessaire.
Scène 11
Madame de Préval, Julie, Berthe de Beaumont
Madame de Préval
Vous avez été sage, il n'est liens heureux Que ceux que des égaux ont pu former entre eux. Ce mari ne pouvait vous convenir en somme.
Julie
J'épouse un militaire.
Madame de Préval
Et vous ?
Berthe de Beaumont
Un gentilhomme.