Comédie · 1887

Amour et piano

de Georges Feydeau

Représentation
≈ 29 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
318
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Édouard H 139 ≈ 15 min 5
Lucile F 143 ≈ 11 min 5
Baptiste H 36 ≈ 2 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Amour et Piano
Édouard absentabsentabsent
Lucile absentabsentabsent
Baptiste absentabsentabsent
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Amour et Piano

Scène 1

Baptiste, Lucile

Baptiste range sur le guéridon. Lucile, assise au piano fait des gammes aussi rapides que possible.

Baptiste

Ah bravo !... Je demande pardon à Mademoiselle, mais Mademoiselle fait l'ouragan d'une manière !... Oh !

Lucile

Comment "l'ouragan" ? Ce sont des gammes.

Il imite le sifflement du vent.

Baptiste

Moi, j'appelle ça l'ouragan, Mademoiselle... Ça représente mieux à l'imagination ! Tandis que "gamme", c'est bête, Mademoiselle. C'est le vent à la campagne à travers les portes. C'est tout à fait ça.

Lucile

C'est possible, mais à Paris, on appelle ça des gammes.

Baptiste

Cela ne m'étonne pas ! On a la manie de traduire tout en anglais.

Lucile

Allons, ne commence pas... Dis-moi, maman est-elle déjà partie ?

Baptiste

Il y a un bon quart d heure.

Lucile

Oh ! C'est égal, en voilà une corvée ! Tu ne sais pas où est allée maman ?

Baptiste

Non.

Lucile

Devine !... Elle est allée "comparoir"...

Baptiste

Comparoir ?

Lucile

Oui, devant le Tribunal de la 9e Chambre correctionnelle.

Baptiste

Madame en police correctionnelle ?...

Lucile

Oh ! Rassure-toi, comme témoin seulement. Une affaire de cocher ! Insulte aux agents, je ne sais quoi, et impossible de remettre encore. Enfin, voilà comment elle est allée comparoir, maman.

Baptiste

Oh ! C'est moi qui aimerais cela, à comparoir.

Lucile

En voilà une idée !... Tiens, laisse-moi étudier mon piano. Tu me fais perdre mon temps avec tes réflexions. L'aimes-tu, au moins, le piano ?

Baptiste

Oh ! Quand c'est Mademoiselle qui en joue, je crois bien. Quand c'est moi, non.

Lucile

Comment, tu connais le piano ?

Baptiste

Oui, Mademoiselle. Ma mère en avait un vieux au village.

Lucile

Allons donc ! Et tu t'en servais ?

Baptiste

De garde-manger, oui, Mademoiselle. Au pays, nous n'avons pas les moyens de gâcher des pianos pour en faire des instruments de musique.

Lucile

Ah ! À propos de musique, il viendra tout à l'heure un monsieur. C'est un professeur de piano pour moi. Un professeur très célèbre. Un maestro, comme l'on dit, "un maestro di primo cartello".

Baptiste

Encore de l'anglais.

Lucile

Et original, paraît-il, comme on n'en voit pas. Il s'appelle... Ah ! Ma foi, je ne sais pas son nom, mais c'est un nom très connu.

Baptiste

Molière ?

Lucile

Mais non.

Baptiste

C'est vrai, Molière, c'est un fabricant de fontaines en fonte, Molière.

Lucile

Enfin, n'importe ! Ce monsieur demandera si Madame est chez elle.

Baptiste

Je répondrai que Madame est sortie.

Lucile

Non. Tu le feras entrer, c'est moi qui le recevrai.

Baptiste

Comment, Mademoiselle, quand Madame n'est pas là ?

Lucile

Oui, c'est convenu avec maman. Il n'y a pas moyen de faire autrement. Pense donc, un maestro ! On ne peut pas le prier de repasser comme un petit coureur de cachets. Quand on a rendez-vous avec un maestro, il faut être exact. Il n'y a qu'eux qui peuvent ne point l'être.

Baptiste

Tout le contraire d'un domestique.

Baptiste sort. Lucile se met au piano.

Lucile

Enfin, c'est bien entendu ? Quand ce monsieur viendra, tu le feras entrer ; et maintenant, laisse-moi faire mes gammes.

Scène 2

Lucile

Lucile

Do ré mi fa sol la si do, do si la sol fa mi ré do ré mi. Ouf ! Que c'est aride ! Et dire qu'il faut apprendre !... Aujourd'hui on ne vous épouse que lorsque vous savez jouer du piano. Il me semble pourtant que ce n'est pas pour cela qu'on se marie. Do ré mi fa sol la si do. Les gammes surtout. Dieu ! Que c'est ennuyeux !... Mais il paraît qu'elles délient les doigts... Comme si l'on ne pouvait pas être une bonne épouse sans avoir les doigts déliés. Je vous demande un peu !... Ah ! Si les jeunes filles pouvaient parler librement... Je dirais tout simplement à celui qui voudrait m'épouser : "Monsieur, me voilà ! Je vais avoir 20 ans, je ne sais pas jouer du piano, mais je ne vous demande pas de savoir jouer de la flûte. Le mariage n'est pas un concert... c'est... c'est je ne sais pas bien ce que c'est... mais enfin l'on ne se marie pas pour faire de la musique ! Si vous voulez m'épouser sans piano, voici ma main ! Si vous ne voulez pas, j'ai bien l'honneur de vous saluer..." Et voilà !... Seulement, nous autres jeunes filles, il faut toujours nous sacrifier.

Scène 3

Baptiste, Lucile

Baptiste

Mademoiselle, c'est le monsieur ! Le maestro, comme Mademoiselle dit, "qui prime l'eau, carpe à l'eau"

Lucile

Ah ! Le professeur !

Baptiste

Voici sa carte.

Lucile

Édouard Lorillot. Tiens, c'est un drôle de nom. Ah ! C'est bien ! Fais-le entrer. À propos, est-on venu de chez Brandus ?

Baptiste

Je ne crois pas, Mademoiselle.

Lucile sort.

Lucile

Passes-y tout de suite.

Scène 4

Baptiste, Édouard

Baptiste

Si Monsieur veut, prendre la peine d'entrer ! Mademoiselle prie Monsieur de l'attendre un instant.

Édouard

Ah ! Mademoiselle prie Monsieur d'att... Elle me prie de..., alors, vous lui avez remis ma carte ? C'est très bien, mais, dites-moi, quand elle a vu mon nom, oui, qu'est-ce qu'elle a dit ?

Baptiste

Elle a dit : Tiens, c'est un drôle de nom !...

Édouard

Ah ! Et voilà tout ?...

Baptiste

C'est tout ce que j'ai entendu.

Baptiste sort.

Édouard

Je vous remercie.

Scène 5

Édouard

Édouard

Allons, décidément, je me lance. Je suis à Paris depuis quinze jours, j'arrive de Toulouse, mais je ne sens pas du tout ma province. Ainsi pas d'accent, c'est peut-être parce que j'ai été élevé à Dunkerque. Je suis jeune, élégant, millionnaire... Oui, j'ai quinze mille livres de rente... En province, cela suffit pour être millionnaire. Bref, cette fortune me permet d'avoir des amis qui me disent que je suis le plus parisien des parisiens ! Je le crois. Je m'habille chez le premier tailleur, mon coiffeur est le coiffeur à la mode ! J'ai des princes que je tutoie ; un duc que je conduis ! J'ai tout, enfin, tout sauf l'essentiel. Une liaison qui me pose ! Alors je me suis dit : allons voir la Dubarroy !... Tout le monde m'en parle comme d'une des femmes les plus "chics" de Paris ! Je ne la connais pas, mais elle ne peut être que très bien et puis c'est une de ces actrices qui vous posent tout de suite un homme ! Je m'enquiers de son adresse et me voilà ! C'est très bien ici... Voilà le salon... Très chic, et cette porte ?... Elle donne sans doute sur la... Hum ! Nous verrons cela plus tard.

Scène 6

Lucile, Édouard

Lucile

Je vous demande pardon, Monsieur, de vous avoir fait attendre. Mais je ne trouvais pas ma musique.

Édouard

Ah ! Vous ne trouviez pas... Mais, ça ne fait rien, Mademoiselle.

Elle lui fait signe de s'asseoir.

Lucile

Oh ! Mais moi, je ne peux pas me passer de musique. Prenez donc la peine de vous asseoir.

Édouard

Le fait est que la musique est un bien bel art, Mademoiselle.

À part.

Lucile

Ah ! Le plus beau de tous, monsieur. Je veux qu'il ait bonne opinion de moi.

À part.

Édouard

Je l'adore, moi ! Je flatte ses goûts.

Lucile

Les commencements, par exemple, sont bien pénibles.

Édouard

Ma foi, je ne me souviens pas d'avoir jamais commencé.

Haut.

Lucile

Il est très fat ! Mais c'est comme tous les artistes. Aimez-vous beaucoup Wagner, Monsieur ?

Édouard

Wagner ? Le pharmacien ?

Lucile

Le pharmacien ?

Édouard

Le pharmacien de Toulouse ?

Lucile

Mais non, le musicien.

Édouard

Le musicien ? Ah ! Oui, Wagner. J'en ai entendu parler... Oui, il paraît qu'il fait de la musique.

Lucile

Comment, il paraît...

À part.

Haut.

Édouard

Oui, parfaitement, j'en ai entendu parler. Si j'abordais la question. Pardon, Mademoiselle.

Lucile

Et Mozart, qu'en pensez-vous ?

Édouard

Mon Dieu, je n'y pense pas, Mademoiselle, mais pardon, je...

Lucile

Mais alors, Monsieur, quel est votre compositeur favori ?

Édouard

Hein ?... C'est... Cordillard.

Lucile

Cordillard, qui est-ce ça ?

Édouard

C'est un de mes amis.

Lucile

Ah !

Édouard

Oui ! Un musicien de talent. C'est l'auteur du "Chicard de Chicago".

Lucile

Je ne connais pas !

Fredonnant.

Édouard

Qu'on a du chic à Chicago À Chicago, loin du Congo. Il épate tous les gogos Voilà l' chicard de Chicago ! Ah ! C'est très bien. C'est très gentil... Mais pardon, Mademoiselle, nous parlons, nous parlons, et pendant ce temps-là, je ne vous explique pas...

Lucile

Quoi donc, monsieur ?

Édouard

La raison de ma présence ici.

Lucile

Ah ! Je l'avais devinée tout de suite !

Édouard

Ah ! Vous l'avez...

Lucile

Mais oui.

Édouard

Les femmes de Paris sont d'une perspicacité !

Lucile

En un mot, Monsieur, je vous attendais.

Édouard

Ah ! Vous m'att'... Vous me connaissez donc ?

Lucile

Moi ? Pas du tout ? Mais qu'importe, on fait connaissance.

À part.

Édouard

C'est vrai l'on... l'on... Cela ira tout seul...

Lucile

On dit que vous êtes très à la mode.

Édouard

J'ai un assez bon tailleur.

Lucile

Mais non, je veux dire que vous êtes très lancé.

Édouard

Ah ! Parfaitement.

Lucile

Vous avez sans doute passé par le Conservatoire.

À part.

Édouard

Le Conservatoire ?... Ah ! Oui, Faubourg Poissonnière ! Parfaitement... J'ai passé devant ! Pourquoi me parle-t-elle du Conservatoire ?

Lucile

Ne m'a-t-on pas dit que vous aviez eu un premier prix ?...

À part.

Édouard

Hein ?... Oh ! Il y a si longtemps ; j'avais neuf ans, et puis, c'était un prix d'orthographe ! Cela ne vaut vraiment pas la peine d'en parler. Quelle drôle de conversation.

Lucile

Il est un peu original.

Édouard

Mademoiselle ! Je m'appelle Édouard Lorillot. Je suis âgé de vingt-cinq ans.

Lucile

C'est un bel âge.

Édouard

C'est un très bel âge !

Lucile

Cependant, pour ce qui nous intéresse, l'âge fait peu de chose.

Édouard

Vous trouvez ?

Lucile

Certes.

Édouard

Ah ! Vous trouvez que... Cependant vous m'avouerez que les jeunes sont préférables.

Lucile

Eh ! Eh ! Les vieux ont plus d'expérience.

Édouard

Plus d'expérience, soit ! Mais enfin, cela ne suffit pas.

Lucile

Je sais bien que l'on dit : "Si vieillesse pouvait !" mais le proverbe dit aussi : "Si jeunesse savait !"

Édouard

Oh ! Mais moi, mademoiselle, je sais.

Lucile

Oh ! Je ne parle pas pour vous, Monsieur. On n'ignore pas que vous avez fait vos preuves.

Édouard

Ah ! Vous savez ! Bah ! Ne parlons pas de cela !

Lucile

D'ailleurs, j'espère bien que vous me le prouverez !

Édouard

Moi ?...

Lucile

Certainement.

Édouard

Mais... Mais avec bonheur ! Mais quand vous voudrez. Mais n'est-ce pas pour cela que je suis venu ? Si je vous le prouverai ! Ah ! Je suis aux anges !

Lucile

Eh ! Bien, Monsieur, qu'est-ce que vous avez ?

Édouard

Ce que j'ai Mademoiselle ? Mademoiselle, j'ai de la fortune.

Lucile

Oh, alors, c'est uniquement pour l'amour de l'art que...

Édouard

Oh ! Et de l'artiste, Mademoiselle, et de l'artiste.

À part.

Lucile

Monsieur ! Il est très galant.

Édouard

En un mot, Mademoiselle, je tiens à vous dire... En passant que je serai très facile sur toutes les questions, comment dirai-je ? Sur toutes les questions pécuniaires.

Lucile

Mais, monsieur, on a dû vous dire, je suppose, quelles sont les conditions.

Édouard

Les conditions ?

Lucile

Oui.

À part.

Édouard

Du tout, on ne m'a rien dit. Elle va m'écorcher.

Lucile

Mon Dieu, monsieur, c'est quatre cent francs par mois à quatre séances par semaine.

Édouard

Ah ! C'est... c'est à la séance ?

Lucile

Oui, Monsieur.

Édouard

Quatre cent francs par mois. Et voilà tout ?

Lucile

Quoi, monsieur, vous ne trouvez pas cela suffisant ?

Édouard

Et l'on dit que la vie est chère à Paris.

Lucile

Il semblerait que vous n'êtes pas satisfait ?

Édouard

C'est qu'en vérité, je suis étonné...

Lucile

Ah ! Vous m'aviez promis, monsieur, de vous montrer facile et puis, vous savez, si tout va bien ! Eh bien ! Je puis vous dire que l'on ne refusera pas une petite gratification à la fin du mois.

À part.

Édouard

Ah ! Bon !... Ah ! Très bien !... Je me disais aussi... Oui, oui, oui, connu, les petites gratifications.

Lucile

Enfin, voilà, monsieur ! Au reste, ce n'est pas moi qui m'occupe de ces détails d'intérieur et, si vous ne trouvez pas que soit suffisant, eh bien ! Vous parlerez à ma mère.

Édouard

Aïe ! aïe ! Vous avez une mère ?

Lucile

Plaît-il ?

Édouard

Je dis, vous avez une mère... une vraie ?

Lucile

Je ne vous comprends pas, Monsieur ; vous avez bien dû la voir, je suppose, sans cela vous ne seriez pas ici.

À part.

Édouard

Ah ! Oui, oui, en effet. Je n'ai rien vu du tout.

Lucile

Eh bien ! Alors, Monsieur, vous pourrez vous entendre avec elle.

Édouard

Aïe ! Aïe ! !

Lucile

Pourtant, je doute qu'elle consente à la moindre modification.

Édouard

Elle ne consentira pas, vous croyez ?

Lucile

J'en suis même à peu près sûre.

Édouard

Eh bien ! Alors, puisqu'il le faut, Mademoiselle, je me résigne. Va pour quatre cents francs par mois.

Lucile

Et à quatre séances par semaine.

Édouard

À quatre séances.

Lucile

Allons, voilà qui est bien, Monsieur. Et maintenant, si vous le permettez, nous allons commencer.

Édouard

Hein !... Nous allons... Comme ça, tout de suite ?

À part.

Lucile

Oui, si vous voulez bien. C'est étrange ! Qu'est-ce que j'ai pu en faire ?

Il cherche lui-même des yeux.

Édouard

Ah çà ! Qu'est-ce qu'elle cherche ?

Haut.

Édouard s'incline. Elle sort.

Lucile

Allons, je l'aurai laissée dans ma chambre. Je suis à vous, monsieur.

Scène 7

Édouard, Baptiste

Il se dirige vers la porte par où est sortie Lucile.

Édouard

Hum ! Cela n'a pas été long ! Ah ! Cela se fait militairement dans cette maison. Sapristi ! Une, deux, en avant, marche ! Voilà le progrès ! Comme on est en retard en province... Enfin, voilà une petite aventure qui va joliment me lancer. Elle est sortie... par là...

Baptiste

Voici, Monsieur.

Édouard

Qu'est-ce que c'est que cela ?

Baptiste

C'est un livre que mademoiselle appelle comme ça : "Les sonnettes de bête à veine" et que mademoiselle a dit de remettre à Monsieur.

Édouard

Les sonnettes des bêtes à veine ?

Baptiste

Oui. Ça doit être de la botanique.

Édouard

Ah ! "Les sonates de Beethoven".

Baptiste

Monsieur croit ? C'est possible ; seulement, ça ne signifie plus rien, alors.

Édouard

Mais qu'est-ce qu'elle veut que j'en fasse ?

Baptiste

C'est sans doute pour que Monsieur fasse la lecture.

Il se dirige de nouveau vers la porte.

Édouard

Ah ? Merci.

Baptiste

Je demande pardon à Monsieur, mais Monsieur sait-il où il va ?

Édouard

Mais oui, mon ami, mais oui.

Baptiste

Ah ! C'est que cette chambre...

Tirant un louis de sa poche.

Édouard

Eh bien ! Quoi ? Est-ce que par hasard ? Parle... Parle donc, voyons.

Haut.

Baptiste

Un louis ! Eh bien ! C'est... c'est la chambre à coucher.

Édouard

Eh bien ! Oui, la chambre, le temple de Vénus, le sanctuaire discret...

Baptiste

Où repose la mère de Mademoiselle, oui, monsieur.

Édouard

Hein ! Quoi ! C'est la mère ! C'est la mère qui..., mais c'est impossible !

Haut.

Il tend la main.

Baptiste

Eh bien ! Et ma pièce. Pardon, Monsieur.

Édouard

Ah ! C'est juste... Voilà vingt francs.

Baptiste

Mais, monsieur, c'est vingt sous.

Baptiste sort.

Édouard

Oui, cela ne fait rien ; gardez-les tout de même.

Scène 8

Édouard, Lucile, Baptiste

Édouard

C'est la mère, c'est la mère qui..., et moi qui croyais que... Oh ! Oh ! Et voilà le renseignement que je paie au poids de l'or !...

Lucile

Voici monsieur tout ce que j'ai pu trouver.

Édouard

Qu'est-ce que c'est que ça ?

Lucile

C'est le bâton !

Édouard

Et c'est pour ?...

Lucile

Oui, je trouve qu'il n'y a pas moyen de bien jouer sans cela.

Édouard

Cela, c'est une drôle d'idée, par exemple.

Lucile

Tenez, mettez-vous là ! Prenez une chaise, et battez !

À part.

Édouard

Ah ! Il faut que... Elle veut me faire battre les meubles à présent ?

Elle va au piano.

Lucile

Allons, tenez ! Ah ! Je ne suis pas très forte, je vous en préviens.

Édouard

Ah ! C'est une épreuve, comme dans la franc-maçonnerie.

Lucile

Allons, commençons ! Battez !

Édouard

Je veux bien, moi. Mais je vous préviens que cela fera peut-être un peu de poussière.

Elle commence son morceau.

Lucile

Comment, de la poussière ? Allons, voyons !

Édouard

C'est égal, c'est humiliant ! Enfin.

Lucile

Eh bien, Monsieur, vous n'allez pas en mesure !

Il continue.

Édouard

Mais je fais comme je peux !

Lucile

Ah ! Monsieur, quelle poussière ! Mais que faites-vous ?

Elle éternue.

Édouard

Mais, vous voyez, je bats.

Lucile

Mais qui est-ce qui vous a dit ?

Édouard

Mais c'est vous, Mademoiselle.

Lucile

Moi ?

Édouard

Vous m'avez dit de battre.

Lucile

Eh bien ! Oui, la mesure !

Édouard

Ah ! La mesure ! C'est la mesure qu'il faut battre ?

À part.

Lucile

Mais oui ! Quel drôle de professeur !

Édouard

Oh ! La, la, la, la la !

Elle recommence son morceau et Édouard, derrière elle, bat la mesure tant bien que mal ; insensiblement, il quitte le piano, et tout en continuant à battre, il arrive jusqu'au milieu de la scène.

Lucile

Allons, recommençons !

Lucile s'arrête et regarde Édouard qui continue à battre la mesure tout en parlant tout seul.

Édouard

Quelle aventure, mon Dieu ! Ah ! Tout n'est pas rose dans le rôle de protecteur d'actrices. Être obligé de battre la mesure quand on n'entend rien à la musique... Si mes amis me voyaient, comme ils riraient !... Je ne lui ai pas demandé de la musique, moi... Eh bien ! Me voilà obligé d'avaler un morceau ennuyeux... qu'elle ne joue pas bien, après tout. Ce n'est pas pour cela que je suis venu, moi !... Enfin, je me lance.

Lucile

Eh bien ! Monsieur, qu'est-ce que vous faites !

Édouard

Vous voyez, je bats la mesure.

Lucile

Mais il y a longtemps que je ne joue plus.

Édouard

Oh ! Pardon.

Lucile

Allons, il est très distrait.

Édouard

Mademoiselle, vous devez être fatiguée ?

Lucile

Moi ? Pas du tout, monsieur.

Édouard

Voyez-vous, la musique est une belle chose, mais il ne faut pas en abuser.

Lucile

Mais je ne fais que commencer.

Haut.

Édouard

Comment, elle ne fait que commencer ! Mais il y en a déjà trop, Mademoiselle, il y en a déjà trop !

Lucile

Cependant, Monsieur, songez que nous n'avons que quatre séances par semaine et qu'elles ne sont que d'une heure.

Édouard

C'est bien pour cela... Si vous me jouez du piano pendant l'heure entière, qu'est-ce qui nous restera pour...

Lucile

Pour ?

Édouard

Hein ?... Pour... pour le reste !

Lucile

Allons, je crois qu'il a un petit grain !

Il ferme le piano.

Édouard

Non, tenez, croyez-moi, laissez votre piano ! Vous aurez bien le temps quand je serai parti. Voyons, fermez cela !

Lucile

Il a une façon de donner sa leçon, par exemple !

Édouard

Et maintenant, causons. Chère mademoiselle laissez-moi vous appeler ainsi. Aimez-vous les huîtres ?

Lucile

Monsieur !...

Édouard

Je vous demande si vous aimez les huîtres.

À part.

Lucile

Beaucoup, monsieur. Je ne suis pas rassurée.

Édouard

Alors, nous disons des huîtres !... Et la bisque, hein ! Qu'est-ce que vous pensez d'une bonne bisque ?

Lucile

Je n'en ai jamais mangé.

Inscrivant.

Édouard

Oh ! C'est excellent ! Des huîtres et une bisque, bien !... Et maintenant, qu'est-ce que vous demandez ?

Lucile

Mais je ne demande rien.

Il continue à écrire sur son carnet, puis déchire la feuille et la plie.

Édouard

Au reste, je ferai tout pour le mieux, rapportez-vous en à moi.

Lucile

Heureusement que sa folie est douce.

Édouard

Avez-vous une enveloppe, Mademoiselle ?

Lucile

Là, monsieur, là, sur la table.

Édouard

Vous ne faites rien à minuit, n'est-ce pas ?

Lucile

Moi ?

Édouard

Oui, après le théâtre, ce soir.

Lucile

Mais je ne vais pas au théâtre, ce soir.

Édouard

Ah ! Vous faites relâche ? Ah bien ! Cela vaut encore mieux.

Lucile

Et on le laisse sortir comme cela, tout seul !

Haut.

Édouard

Monsieur Brébant, boulevard Montmartre. Voilà qui est fait ! Comme cela on nous retiendra le cabinet pour minuit. Voulez-vous me permettre, chère Mademoiselle, de sonner votre domestique ?

Lucile

Il va venir, Monsieur.

Édouard

Je vous remercie.

Baptiste

Mademoiselle a sonné ?

Édouard

Dites-moi, mon garçon, veuillez remettre cette lettre à un commissionnaire pour qu'il la porte tout de suite à son adresse.

Baptiste

Bien, Monsieur.

Il sort.

Lucile

Ne t'éloigne pas.

Édouard

Allons, ça va bien ! Voyons, de quoi allons-nous causer ?... Tenez, parlons un peu de vous..., de vos succès... Figurez-vous que je n'ai pas encore vu la pièce.

Lucile

Quelle pièce ?

Édouard

Eh ! La Petite Cabaretière, parbleu !

Lucile

Oh ! Mais ce n'est pas une pièce pour les jeunes filles.

Édouard

Mais je ne suis pas une jeune fille, moi.

Lucile

Vous, non, je le sais bien ! Aussi, n'est-ce pas pour vous que je parle.

Édouard

Eh ! Tenez, j'irai ce soir.

À part.

Lucile

Ah ! Bien, oui, c'est une idée ! S'il croit que cela m'intéresse.

Édouard

Mais, vous savez, c'est uniquement pour vous.

Lucile

Ah ! C'est pour moi que...

Édouard

Oh ! Uniquement !

À part.

Lucile

Vous êtes trop aimable. Pauvre garçon, c'est triste à son âge !

Édouard

Ah ! Vous faites joliment parler de vous en ce moment !

Lucile

De moi ?

Édouard

Dame ! Tout Paris vous admire ! Votre nom est dans toutes les bouches, tous les journaux vous portent aux nues !

Lucile

Moi !

Édouard

Aussi, ce que vous avez d'adorateurs !

Lucile

Oh !

Édouard

Ce qu'il y a de coeurs qui brûlent pour vous !

Lucile

Monsieur...

Édouard

Eh bien ! Non, tout cet encens, toutes ces louanges ne vous éblouissent pas ! Vous êtes là, toujours simple, impassible, au milieu de votre gloire et comme insouciante aux choses du dehors. L'orgueil qu'amène souvent la renommée n'a pas de prise sur vous et votre accueil est si charmant qu'on se trouve tout de suite à l'aise en votre présence. Ainsi, tenez, moi, quand je suis venu à vous tout à l'heure, timide et tremblant, vous ne m'avez pas repoussé, vous m'avez accueilli, très bien accueilli, avec de la musique... même beaucoup de musique et, au lieu de l'échec que j'attendais, c'est un triomphe que je remporte ! Je craignais d'être mis dehors et, non seulement je reste, mais encore, vous me faites l'honneur d'accepter un petit souper chez Brébant. Tenez, Mademoiselle, ma chère Mademoiselle..., laissez-moi vous le dire, vous êtes un ange.

Lucile

Assez, Monsieur, assez...

Lui prenant les mains.

Édouard

Eh bien ! Non, ce n'est pas assez ! Je suis riche, moi, j'ai de la fortune ! Je veux que vous ayez tout ce que vous désirez ! Qu'il n'y ait un de vos caprices qui ne soit immédiatement satisfait !... Quatre cents francs par mois, dites-vous ? Mais vous en aurez le double ! Le triple ! Plus que vous n'en voudrez ! Vous aurez des huîtres à tous vos repas, puisque vous les aimez ! Mais vous m'aimerez un peu, moi aussi. Dites-moi, n'est-ce pas que vous m'aimerez un peu ?

Lucile

Ah ! Laissez-moi, monsieur !

Édouard

Voyons, vous ne me comprenez pas ! Vous n'avez donc jamais lu Roméo et Juliette, Paul et Virginie, Daphnis et Chloé, Héloïse et Abélard ? Eh bien ! Voilà ce que je suis, un Roméo sans Juliette, un Paul privé de Virginie, un Daphnis à la recherche d'une Chloé, un Abélard à la... Non, ça n'a pas de rapport... Mais enfin, c'est vous que j'ai choisie... C'est vous que j'aime et l'amour m'a rendu fou !

Elle recule, effrayée.

Lucile

Fou ! J'en étais sûre... Oh ! Mon Dieu, que faire ?

Édouard

Venez, venez près de moi !

Lucile

Ah ! Laissez-moi !

Édouard

Quoi, je vous fais peur ?

Lucile

Ah ! Je vous en prie, laissez-moi !

Édouard

Mais je ne veux pas vous faire de mal. Mais ne tremblez donc pas comme ça, voyons, qu'est-ce qui peut vous effrayer dans mes paroles ?... Je ne vous dis que des choses très... très logiques, cependant !

À part.

Lucile

Oui, oui, Monsieur, très logiques. Il ne faut jamais les contrarier.

Édouard

Tenez ! Vous le voyez... Je suis très calme, je m'assieds !... Là, vous n'avez plus peur, n'est-ce pas ?... Avouez que c'était de l'enfantillage.

Lucile

Oh ! Monsieur, un pareil discours, à moi !

Édouard

Voyons ! C'est donc la première fois que l'on vous parle de la sorte ?

Lucile

Oh ! Monsieur.

Édouard

Il me semble cependant qu'au théâtre...

Lucile

Au théâtre ?...

Édouard

Dame ! Quand on est actrice...

Lucile

Actrice ! Qui ça ?

Édouard

Mais, vous !

Lucile

Moi ! Actrice !

Édouard

Mais dame, oui !...

Lucile

Mais jamais de la vie, Monsieur !

Édouard

Hein ! Quoi ! Vous... vous n'êtes pas ?...

Lucile

Mais pas du tout !

Édouard

Vous n'êtes pas Mademoiselle Dubarroy ?

Lucile

Mademoiselle Dubarroy, quelle idée !

Édouard

Oh ! Allons, vous voulez rire ! Avouez que vous voulez rire.

Lucile

C'est très sérieux, je vous assure.

Édouard

Mais alors, je... Je ne comprend pas... Je perds la tête... Pourquoi suis-je ici ?

Lucile

En effet, Monsieur, je ne vois pas... Je me demande.

À part.

Édouard

Ah ! Vous vous demandez ?... C'est comme moi... je me demande... Ça fait que nous nous demandons tous les deux... Je dois être absolument ridicule.

Lucile

Attendez donc... Je crois que je comprends, mais oui, c'est cela !... Je sais que nous avons une actrice pour voisine, ce doit être Mademoisellle Dubarroy, et alors, vous vous serez trompé de maison, voilà. Elle demeure au 2 bis, et ici, c'est le numéro 2.

Édouard

Ah ! C'est le numéro...

Lucile

Deux ! Parfaitement !

Édouard

Ah ! C'est le... En vérité, je n'en reviens pas ! Je me suis trompé d'hôtel et c'est dans celui d'à côté que... Tandis que moi, je... Où est mon chapeau ?

Lucile

Le voici, monsieur.

Édouard

Oh ! Mademoiselle, je suis confus, honteux...

Lucile

Mon Dieu, tout le monde peut faire des erreurs, Monsieur. Et tenez, moi-même, je vous prenais pour un professeur de piano.

Édouard

Professeur de piano, moi ! Mais je ne sais pas en jouer.

Lucile

Voilà pourquoi je vous ai fatigué de ma musique, pourquoi je vous ai fait battre la mesure, ce dont vous vous acquittez assez mal, il faut vous rendre cette justice.

Édouard

Ah ! C'est que je n'ai jamais été chef d'orchestre, moi, voyez-vous.

Lucile

Enfin, Monsieur, tout s'explique et tout s'arrange.

Édouard

Et je vous fais mes excuses.

Lucile

Monsieur ! Et maintenant, je vous rends votre liberté !

Édouard

Je comprends, Mademoiselle.

Lucile

Mademoiselle Dubarroy demeure à côté.

Avec un peu d'émotion.

Édouard

Oh ! Je n'irai point chez Mlle Dubarroy, je n'en ai plus envie, je vous assure. Mademoiselle, j'espère qu'un jour ou l'autre, bientôt peut-être, j'aurai l'honneur de vous être présenté.

Lucile

Mon Dieu ! On se retrouve, dans le monde.

Édouard

Et que je pourrai ainsi renouer régulièrement une connaissance faite aujourd'hui d'une si étrange façon !

Lucile

Je souhaite que le hasard vous vienne en aide, Monsieur.

Saluant.

Édouard

Oh ! Au besoin, ce sera moi qui l'aiderai, Mademoiselle... Mademoiselle !

Lucile

Monsieur.

À part.

Édouard

Mademoiselle... Allons, j'étais bien venu pour me lancer, mais je n'aurais jamais cru que ce fût dans cet état là !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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