Comédie · 1887

Par la fenêtre

de Georges Feydeau

Représentation
≈ 22 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
203
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Hector H 102 ≈ 13 min 5
Emma F 101 ≈ 9 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Par la Fenêtre
Hector absent
Emma absentabsent
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Par la Fenêtre

Scène 1

Hector

Au milieu de la scène, une table servie ; fauteuil, chaises, etc. Au lever du rideau, Hector, en manches de chemise et en tablier blanc, achève de mettre le couvert sur la table.

Parlant au plancher.

Allant à la table.

On sonne.

Nouveau coup de sonnette.

Plusieurs coups de sonnette.

Il sort.

Hector

Là ! Allons ! Pour un début ! Ça n'est pas mal. Ah ! je suis sûr que si quelqu'un me voyait avec mon tablier et mes côtelettes, il croirait tout de suite que je suis... Eh bien ! Pas du tout !... Je suis avocat !.. Parole d'honneur !... Ce n'est pas ma faute... Ah ! Grands dieux ! Non. C'est maman qui l'a voulu. Un jour, chez ma nourrice, j'avais huit mois... je m'en souviendrai toujours ! Maman, après m'avoir bien examiné de la tête aux pieds, s'est écriée. Il sera avocat ! Et je suis avocat... Voilà ! C'est comme cela aussi que je me suis marié. Ce n'est pas de ma faute ! Ah ! Grands dieux ! Non... C'est encore maman qui l'a voulu... Elle m'a dit : « Voilà la femme qu'il te faut ! » Alors moi j'ai dit oui. Je ne m'en plains pas... Ma femme est jolie au possible !... Mais elle est jalouse !... Jalouse à un tel point, qu'hier matin, elle m'a fait une scène épouvantable parce que je regardais Rose, notre domestique, en lui donnant des ordres... aussi le soir, comme j'avais besoin de mes pantoufles, cette fois je me tourne du côté de ma femme et je dis à Rose, qui était de l'autre côté : « Allez me chercher mes pantoufles !!! » Comme cela ma femme ne pourra pas dire que je regardais Rose ! Eh bien ! Elle a été furieuse ! Elle a dit que je lui donnais des ordres devant ses domestiques, et, elle s'en est allée coucher chez sa mère après avoir mis Rose à la porte. Si bien que, depuis hier soir, je suis seul au domicile conjugal... Seul, mais surveillé par Madame Potin, la locataire du dessous, qui ne manquera pas de rapporter à ma femme si je suis sorti, quelles visites j'aurais reçues, et patati et patata... Oui, mais vous enragez !... N'est-ce pas, Madame Potin ? Je n'ai reçu personne et je ne suis pas sorti. Et je vais déjeuner... déjeuner sans ma femme. Ma foi tant pis !... Je l'aime, je l'adore ! Je me ferais tuer pour elle... Mais je ne veux pas mourir de faim... Mourir de faim, ça ne se comprend que lorsqu'on a bien dîné. Tiens ! On a sonné ! Qui cela peut-il être ? Je n'attends personne. Oh ! C'est ma femme ! Je reconnais le coup de sonnette. Voilà ! Voilà !

Scène 2

Emma, Hector

Emma

Ah ça ! Vous n'entendiez donc pas ?

Hector

Parfaitement, Madame, mais...

Elle passe devant lui, va à la fenêtre et regarde à travers les carreaux.

Emma

Parfaitement, Madame, mais... Imbécile, va !

À part.

Haut.

Hector

Hein ! Eh bien, si c'est pour me dire des choses comme celles-là qu'elle vient me voir ! Pardon, madame, mais...

Emma

Allons, vite ! Votre maître !

Hector

Mon maître ? C'est moi, Madame.

Emma

Comment c'est vous ! Ah ! Ça, vous êtes fou !

Hector

Non, madame, je suis avocat !

Emma

Avocat !

Hector

Oui, Madame.

Emma

Comment, c'est vous qui...

Hector

Oui madame.

Emma

Oh ! Monsieur ! Que d'excuses ! Et moi qui vous ai traité d'imbécile !

Hector

Oh ! Mon Dieu, quand on ne connaît pas les gens !

Emma

Recevez toutes mes excuses !

Hector

Oh ! Madame !... tout à votre service. Mais pourrais-je savoir ce qui me vaut l'honneur ?

Elle ôte son chapeau et son manteau qu'elle pose sur une chaise, à gauche.

Emma

Voilà, Monsieur.

Hector

Hein !... Eh ! Bien, elle s'installe ? Sapristi !... Et moi qui n'ai pas déjeuné !

Emma

Monsieur !...

Hector

Madame !...

Emma

Êtes-vous gentilhomme ?

Hector

"Étant sorti de vous la chose est..." Oh ! Pardon, madame ?

Emma

Êtes-vous gentilhomme ?

Hector

Mon Dieu, Madame, cela dépend ! Il y a gentilhomme et gentilhomme, et je m'appelle Hector Bouchard.

Emma

Oh ! Vous ne me comprenez pas ! Je parle... moralement...

À part.

Hector

Ah ! Moralement ! Mon Dieu, oui, madame, assez gentilhomme !... Où veut-elle en venir ?

Elle jette un regard vers la fenêtre.

Emma

Eh ! Bien, je viens vous demander un service !

Hector

Ah ! Diable, je me suis trop avancé !

Emma

Un grand...

Hector

Un grand mais, sacrebleu ! Je ne la connais pas, moi, cette dame ! Et, si ma femme rentrait.

Emma

Je suis mariée, Monsieur.

À part.

Haut.

Ils asseyent à droite de la table.

Hector

Vraiment, Madame ! Ouf ! Je respire ! Prenez donc la peine de vous asseoir !

Emma

J'ai un mari, Monsieur !

Hector

Naturellement.

Emma

Pourquoi donc naturellement ?

À part.

Hector

Je dis naturellement, puisque... vous êtes mariée. Et mon déjeuner qui refroidit !

Emma

Oui, J'ai un mari ! Un mari jaloux ! Acariâtre !... qui ne me fait que des scènes.

Hector

Ah ! Je comprends.

Emma

Vous comprenez ?

Hector

Parfaitement ! Vous venez me demander mes services.

Emma

Vous avez deviné.

Hector

Eh ! Bien, très volontiers, Madame !... Voyons ! Est-ce que votre mari vous trompe ?... Avez-vous des lettres, quelque chose qui puisse constituer un dossier contre lui ?

Emma

Contre lui ?... Un dossier ? Ah, ça ! Que pensez-vous donc !

Hector

Mais, Madame, je pense... Je pense que vous voulez plaider en séparation... et que, comme avocat...

Emma

Moi, plaider ! Mais Je ne vous ai jamais parlé de cela... J'aime mon mari, moi, monsieur !...

Hector

Ah ! Tant mieux ! Mais alors... qu'est ce que vous voulez ?... Et de quoi vous plaignez-vous ?

Emma

Mais je me plains de ce que mon mari est jaloux.

À part.

Hector

Eh ! Bien, ce n'est pas de ma faute, à moi ! Pourquoi vient-elle me raconter tout cela ?

Emma

Mais, Monsieur, il n'a pas de raison pour l'être, entendez-vous bien ? Il n'a pas de raison ! Car, vous avez beau dire, je n'ai pas ça à me reprocher !

À part.

Hector

Mais, madame, je vous ferai remarquer que je n'ai rien dit du tout. Oh ! Mais elle me donne chaud, ma parole d'honneur !

Emma

M'accuser, moi ! M'accuser de le tromper ! Me faire des scènes ! Me dire que je ne l'aime pas, l'ingrat !

Hector

Ah çà ! Elle ne va pas s'en aller ! Je crève de faim !

Emma

Monsieur, je suis venue chez vous, parce que vous êtes mon voisin, que vous demeurez en face de moi.

À part.

Hector

Bien honoré, Madame. Est-ce qu'elle va faire ainsi des tournées dans tout le voisinage ?

Emma

Et maintenant, Monsieur, vous allez me faire la cour !...

Haut.

Hector

Hein ?... que je ... ? Mais, elle est folle ! Quoi ! Vous voulez que... ?

Emma

Je vous en prie, Monsieur... Mais, d'abord, je ne veux pas que vous ignoriez quels sont mes sentiments à votre égard.

À part.

Hector

Oh ! Madame ! C'est une femme romanesque ! Une Juliette à la recherche d'un Roméo !

Emma

Monsieur ! Vous êtes laid...

Hector

Hein ?

Emma

Ne m'interrompez pas !... Vous êtes laid, commun, vous avez l'air un peu bête, vous commencez à prendre du ventre, vous ne me plaisez pas du tout, pas du tout, pas du tout.

À part.

Hector

Mon Dieu ! Madame... vous... vous êtes bien aimable... Oui ! Je... Oh ! Je la trouve un peu crue dans ses compliments.

Emma

Voilà votre portrait, Monsieur...

piqué

Hector

Il manque un peu d'idéalisme.

Emma

Ah ! Que voulez-vous ! Je suis impressionniste ! D'ailleurs, vous savez, ce que j'en fais, c'est pour que vous n'alliez pas vous imaginer que vous me plaisez.

Hector

Moi, madame, une telle supposition !

Emma

Ah ! c'est que les hommes sont si fats !

Hector

Ah ! Elle nous arrange bien !

Elle va se replacer sur sa chaise.

Emma

Mais, maintenant que vous voilà convaincu, maintenant que vous savez à quoi vous en tenir, eh bien ! Nous pouvons commencer, faites-moi la cour !

Hector

Ah, çà ! Voyons, Madame ! Ce n'est pas sérieux ! Avouez que c'est une gageure.

Emma

Mais, du tout !

Hector

Allons donc ! Vous voudriez me faire croire... Ah ! Tenez, finissez cette comédie et dites-moi franchement où vous voulez en venir.

Elle, montre la place où elle est.

Emma

Je veux en venir à ce que vous me fassiez la cour, là !

Hector

Mais, madame, je n'ai pas d'amour pour vous.

Emma

Eh bien ! Est-ce que vous croyez que j'en ai, moi ?

Hector

Mais je ne vous connais pas.

Emma

Ni moi non plus !

Hector

Mais je suis marié.

Emma

Eh bien et moi aussi.

Il remonte au-dessus de la table.

Hector

Oh ! J'enrage.

Emma

Voyons, monsieur, ce que je vous demande est pourtant bien simple !... Vous ne comprenez donc pas que je veux donner une leçon à mon mari, que je veux me venger de ses scènes éternelles, de ses accusations de tout instant et que je viens vous prier de m'y aider... Comprenez-vous, enfin ?

Il prend une croûte de pain qu'il dévore à la dérobée.

Hector

Moi, si je... Rien du tout.

Haut.

Elle va ouvrir la fenêtre.

Emma

Oh ! Les hommes ! Bêtes ou jaloux ! Eh bien ! Ça ne fait rien ! Nous allons commencer... Venez près de la fenêtre.

Hector

Hein ? Mais que faites-vous, Madame !

Emma

Vous le voyez, j'ouvre !

Hector

Mais il fait un froid de loup !

Emma

Eh bien ! Faites du feu !... Le vôtre est éteint.

À part.

Hector

Il est éteint d'hier soir, mais à quoi bon le rallumer, si la fenêtre est ouverte... ! Il y a cinq degrés au-dessus de zéro... Mais fermez donc, Madame, mais fermez, donc ! Oh ! Décidément, c'est une folle !

Emma

Fermer ! Mais comment voulez-vous qu'Alcibiade nous voie, alors ?

Hector

Alcibiade ! Qui ça ? Alcibiade l'ancien ?

Emma

L'ancien ? Mon mari ?

Hector

Eh ! Je me moque pas mal de votre mari !

Emma

Vous oubliez que vous parlez à sa femme !

Hector

Hein ? Quoi, la femme à qui... Ah ! Oui, à son mari... à Alcibiade, j'y suis. Fermez la fenêtre !

Elle retourne à la fenêtre.

Emma

Il est fou, ma parole d'honneur !

D'une voix forte.

Hector

Elle est tout à fait toquée ! Madame, si vous persistez à laisser cette fenêtre ouverte, je vous préviens que... que je vais m'enrhumer.

Elle le tire par la manche et l'entraîne vers la fenêtre.

Emma

Bon ! Je vous donnerai des mouchoirs. Allons, venez !

Haut.

Hector

Oh ! J'enrage. Au moins, laissez-moi mettre quelque chose sur mes épaules.

Elle lui met son manteau sur les épaules.

Elle s'assied.

Emma

Tenez ! Mon manteau, il est en fourrure. Là, et maintenant commençons vite, je vous prie...

Il reprend une croûte de pain.

Hector

Mais, Sapristi ! À quelle heure déjeunerai-je ?

Passant devant la table.

Elle s'installe.

Emma

Comment, Monsieur ! Vous n'avez pas déjeuné ? Oh ! Que ne le disiez-vous ? Je suis vraiment désespérée ! Eh ! Sotte que je suis, j'aurais dû m'en douter en voyant cette table... Oh ! Que d'excuses à vous faire !... Allons vite, Monsieur, à table et déjeunons !

Haut, se levant.

Hector

Comment, déjeunons ! Mais je ne l'ai pas fait invitée. Pardonnez-moi, Madame, mais...

Emma

Vous dites ?...

Hector

Je dis... pardonnez-moi, Madame, je ne vous ai pas invitée.

Emma

Oh ! Qu'à cela ne tienne, Monsieur, je vous pardonne !... Allons, mettez-vous là, à ma droite... la place d'honneur...

À part.

Hector

La place d'honneur ? Non ! Mais, ma parole, c'est elle qui m'invite à présent !

Emma

Ah ! Il manque un couvert ! Sonnez donc votre domestique !...

Hector

Mon domestique, c'est moi...

Emma

Mais que me disiez-vous donc, que vous étiez avocat ?

Hector

Oui, avocat par profession ! Et femme de chambre par intérim : ma femme a chassé sa domestique.

Emma

Tiens ! C'est comme moi : j'ai renvoyé ma femme de chambre !... Eh ! Bien, puisque c'est vous qui êtes à votre service, allez me chercher un couvert.

Hector

Mais ; Madame...

Elle frappe du pied impatiemment.

Emma

Quoi ! Je ne puis pourtant pas y aller, moi ! Je ne sais pas où ils sont !... Allons, voyons... Allez !

Haut.

Hector

Oh ! C'est trop fort ! Jamais !

Elle refrappe du pied.

Emma

Vous dites !

Haut.

À part.

Il sort.

Hector

Sapristi ! Et madame Potin qui est dessous. Je dis : J'y vais. Oh ! Cette femme me bêtifie !

Scène 3

Emma

Elle frappe du pied.

Emma

Ah ! Monsieur mon mari, vous vous permettez d'être jaloux ! Ah ! Vous accusez votre petite femme quand elle est bien honnête ! Ah ! Vous prétendez que l'on vous trompe ! Eh bien, puisque c'est comme cela, je veux que vous en soyez persuadé, et vous en crèverez de jalousie, et ce sera bien fait ! Et ce sera bien fait ! Et ce sera bien fait !

Scène 4

Hector, Emma

Hector

Boum ! Voilà ! Voilà le couvert ! Brrrou ! Qu'il fait froid, quand on entre ici !

Elle prend la table par un bout.

Emma

Ah ! Vous voilà ! Tenez ! Venez m'aider !

Hector

Comment, vous aider !

Emma

Mais oui ! À porter cette table près de la fenêtre.

Hector

Ah ! Non, par exemple ! Ah ! Non ! J'en ai assez à la fin !

Emma

Comment, vous refusez ?

Il éternue.

Hector

Oui, je refuse... Ça n'a pas le sens commun : on n'a jamais vu déjeuner à sa fenêtre en plein mois de février... C'est fou !... C'est énor... c'est énor... c'est énormément fou. Allons ! Crac ! Ça y est, je suis enrhumé !

Emma

Que Dieu vous bénisse !

Hector

Que le diable l'emporte !

Emma

Monsieur, je vous ferai remarquer que, si vous aviez consenti à faire ce que je vous demandais, il y a longtemps que tout serait terminé.

Il éternue plusieurs fois.

Il met sa serviette sur sa tête et la noue à son cou comme un fichu.

Hector

Badabe, je bous ferai rebarquer, boi aussi, que... que... Allons, je suis tout à fait pris !

Emma

Dans tous les cas, je vous préviens que, si vous ne faites pas ce que je vous demande, j'irai dire à votre femme que vous m'avez fait la cour, là !

À part.

Il éternue.

Hector

Hein ! Vous iriez... ? Non, vous ne ferez pas ça ! C'est impossible... Ce serait infâme. Oh ! Les femmes, mon Dieu ! Les femmes !

Emma

Alors, consentez.

Hector

Voyons, Madame... C'est impossible... Réfléchissez...

Emma

Oh ! C'est tout réfléchi. Mon mari ose douter de moi ! Je veux qu'il soit puni... et cela par sa jalousie même. C'est ma vengeance, à moi...

Hector

Mais avez-vous pensé quels seraient les résultats de votre conduite ?

Emma

Ah ! Parbleu, je le sais bien... il vous tuera.

Hector

Hein ! Il me... ? Mais qu'est-ce que je ferai, moi, pendant ce temps-là ?

Emma

Oui, il vous tuera !... À moins que ce ne soit vous, mais j'espère bien que vous n'aurez pas l'audace de me tuer mon mari !

Hector

Mais, Madame !...

Elle fait le geste de tourner un vilebrequin.

Emma

Oh ! Ce sera un duel à mort, je ne l'ignore pas ! Il me l'a dit souvent. Il se battra, comme on se bat dans notre pays... au vilebrequin...

Hector

Hein ! Au vilebrequin ?

Emma

Oui, Monsieur, au vilebrequin ! C'est comme cela que nous nous battons au Brésil !

Hector

Mais c'est affreux... !

Emma

Affreux.

Hector

Mais, c'est épouvantable !...

Emma

Comment, cela ne vous convient pas ?

Hector

Moi ? Mais pas du tout, mais pas du tout ! Au vilebrequin !... Ah ! Pouah !

Emma

Quoi ! Monsieur, vous avez peur ?

Il remonte et redescend.

Hector

Mais, Madame, je n'ai jamais été menuisier, moi !

Emma

Oh ! Ces hommes de France !

Hector

Non ! Tenez, Madame, j'aurai autre chose à vous proposer. Croyez-moi, plaidez en séparation, c'est bien plus simple et, voyez-vous, c'est moins dangereux.

Emma

Plaider !... Mais, ce n'est pas une vengeance, cela ! Je vous répète que j'aime mon mari ! Ce que je veux, c'est me venger de lui ! Ce n'est pas m'en séparer.

Hector

Pourtant, Madame...

Le forçant à s'asseoir.

Emma

Non, ce n'est pas cela qu'il me faut. Allons, asseyez-vous et faites-moi la cour...

Hector

Jamais de la vie !

Emma

Ah ! Prenez garde !

Elle regarde en face.

Hector

Mais...

À Hector.

Elle tourne autour de la table en cherchant son manteau.

Emma

Ah ! Ciel ! Qu'ai-je vu ? Mon mari en tête-à-tête avec une femme !... Oh ! C'est affreux !... Ah ! Le scélérat ! Ah ! Le coquin ! Ah ! Le misérable ! Ah ! Le... Mon manteau ! Où est mon manteau ?

Hector

Son manteau ! Où est son manteau ?

Emma

Mais vous ne voyez pas que vous avez mon manteau ?

Il lui rend son manteau, qu'elle met précipitamment ainsi que son chapeau.

Hector

Tiens ! C'est vrai !

Elle sort.

Emma

Ah ! Je vais lui arracher les yeux !

Scène 5

Hector

Il éternue.

Il se lève et va à la fenêtre.

Frappé d'une idée.

On sonne.

Il sort.

Hector

Ouf !... Elle est partie enfin ! Oh ! Quelle femme, mon Dieu, quelle femme ! Je n'en puis plus... Oh ! Mais si elle revient, elle pourra bien frapper, sonner, carillonner, je n'ouvre plus !... J'en ai assez, moi !... Elle m'a fait attraper un rhume épouvantable. Allons ! Je crois qu'on peut fermer la fenêtre, maintenant ! Hein ! Que vois-je ? Non, ce n'est pas possible ! Mais cette robe ! Je la reconnais !... Je ne me trompe pas, c'est celle de ma femme, c'est sa robe grenat, sa fameuse robe grenat... Horreur ! Ce Brésilien est en tête à tête avec ma femme ! Oh ! C'est affreux, la misérable ! Et moi qui la croyais chez sa mère !... Oh ! Mais, tout cela ne se passera pas ainsi ! Je me vengerai, entendez-vous bien ? Je me battrai, s'il le faut... je me battrai au vilebrequin ! Ça m'est égal, je m'exercerai pendant quinze jours, voilà tout... Mieux que cela ! Non. Je me vengerai, mais autrement... Oh ! Si cette femme pouvait revenir ! On a sonné, c'est elle !... Courons ouvrir !

Scène 6

Hector, Emma

Hector

Entrez madame, entrez vite !

Emma

Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Monsieur, la drôle d'aventure !...

Hector

Ah ! Je vous en prie, Madame ne riez pas !

Emma

Mais qu'y a-t-il donc ?

Hector

Il y a, Madame, que ce que vous me demandiez tout à l'heure... Je l'accepte maintenant avec empressement !... Venez là, près de la fenêtre.

Emma

Ah ! Oui ! Mais moi, je ne veux plus !

Hector

Comment ! Vous ne voulez pas mais je l'exige, moi, mais vous ne voyez donc pas qu'il faut que je me venge, que le lui fasse subir la peine du talion, dent pour dent ! Oeil pour oeil ! Femme pour femme ! Vilebrequin pour vilebrequin !

Emma

Mais, Monsieur...

Hector

Ah venez, Madame, venez à la fenêtre, que je vous serre entre mes bras, que je vous couvre de baisers, que je vous fasse la cour ; enfin !

Emma

Ah çà ! Vous êtes fou ! Mais qu'est-il donc arrivé ?

Hector

Quoi ! Vous ne voyez pas que ma femme me trompe, qu'elle est avec votre mari... avec votre Alcibiade ?

Emma

Votre femme ! Vous voulez rire, je crois !

Hector

Ah ! Oui ! Je veux rire... Comme si je n'avais pas reconnu sa robe !

Emma

Sa robe ! Non, vous perdez la tête. C'est la nouvelle femme de chambre.

Hector

À d'autres, Madame ! J'ai des yeux, je crois ?

Emma

Mais, je vous assure ! Une nommée Rose que vous devez bien connaître, puisqu'elle sort de chez vous.

Hector

Rose ? Comment, mon ex-femme de chambre ?...

Emma

Mais, oui !

Hector

Est-il possible ? Quoi !... Ce serait ?...

Emma

Elle-même et, comme je n'étais pas là, c'est mon mari qui l'a reçue, voilà tout ! Êtes-vous convaincu maintenant ?

Hector

Ah ! Madame, quel poids vous m'ôtez !

Emma

Et voilà comme vous devenez jaloux, vous autres hommes ! Comme cela, sans raison...

Retombant assis.

Hector

Mais, Madame, cette robe... à cette femme de chambre... Ah ! Mais, au fait, je me rappelle ! Mais oui, ma femme la lui avait donnée... Oh ! Madame, comme c'est bon ! C'est comme si l'on vous versait de la gelée de groseille sur le coeur... Et ma pauvre petite femme que je soupçonnais !... Oh ! Comme je vais lui demander pardon !

Emma

Et vous aurez raison, Monsieur ! Tenez ! C'est ce qu'a fait mon mari !... Et j'ai pardonné...

Hector

Alors, vous ne vous vengez plus ?

Emma

Moi, oh ! Non, certes ! Mais, vous savez, il nous a vus !

Hector

Il nous a vus ?...

Emma

Parfaitement ! Il m'a même demandé quelle était cette vieille femme avec qui je causais...

Hector

Allons donc ! La vieille femme... c'était...

Emma

Oui ! Et j'ai répondu que vous étiez la belle-mère d'une de mes amies de pension ! Voilà !

Hector

Belle-mère, moi ? Oh ! Belle-mère est dur !... Enfin, cela vaut toujours mieux que le vilebrequin !

Emma

Et maintenant, Monsieur, je vous demanderai la permission de me retirer. Si je suis revenue, c'est pour vous remercier de votre peu d'obligeance.

Hector

Comment cela ?

Emma

Mais, oui, car, sans cela, je me serais vengée de mon mari... et il ne m'aurait pas demandé pardon...

Hector

C'est vrai, pourtant

Emma

Allons, Monsieur, ce sera pour une autre fois.

Saluant.

Hector

Ah ! Madame, tout à votre service ! Madame !

On frappe au plafond.

Emma

Monsieur ! Qu'est-ce que c'est que ça ?

À part.

Haut.

Hector

Ne faites pas attention ! C'est la locataire du dessus qui casse du sucre. Allons ! Dès demain, je déménage ! Madame.

Emma

Monsieur.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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