Drame · 1884

L’Amour doit se taire

de Georges Feydeau

Représentation
≈ 38 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
250
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
René H 70 ≈ 14 min 8
Madame de Sorges F 61 ≈ 9 min 6
Germaine F 83 ≈ 9 min 10
Robert H 36 ≈ 6 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Amour Doit Se Taire
René absentabsentabsentabsent
Madame de Sorges absentabsentabsentabsentabsentabsent
Germaine absentabsent
Robert absentabsentabsentabsentabsent
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L'Amour Doit Se Taire

Scène 1

Robert, Germaine

Un grand salon de château. Grandes portes vitrées au fond, donnant sur une terrasse. - On aperçoit le parc - À droite second plan, une grande porte donnant sur les appartements. - À droite, premier plan, une porte donnant chez Germaine. - À gauche, second plan, une porte donnant sur les communs. A gauche, premier plan, une grande cheminée. - À droite, au milieu de la scène, une table chargée de journaux et de papiers, deux ou trois chaises près de la table. - À gauche, au milieu de la scène, un petit guéridon avec un grand fauteuil faisant face au public et un canapé un peu éloigné du guéridon, à gauche.

Robert

Là ! Monsieur René m'a dit : «va m'attendre au salon ! j'ai à te parler ». Il ne peut tarder : attendons !

Germaine

Bonjour Robert !

Robert

Mademoiselle ! Déjà levée !

Germaine

Oh ! Et depuis longtemps !... J'arrive de la pêche. Oh ! Mais bredouille, mon ami, absolument bredouille ! Et comme dans le parc il n'existe pas le moindre marchand de poissons, on est bien forcé de convenir honteusement de son échec.

Robert

Alors, pas la plus petite morsure !

Germaine

Si, une fois... un petit imprudent, gourmand comme on l'est à son âge, s'est jeté sur mon hameçon... Mais je l'ai rejeté à l'eau. Ils étaient là une bande, c'étaient des truites... et je les apercevais à travers cette eau courante, transparente comme du cristal... Une truite plus grosse était au milieu de tout ce frétillon... je me suis dit que c'était la mère... et alors... c'est bête n'est-ce pas, mais je ne sais pourquoi, je me suis vue dans l'avenir, j'étais la femme de René, et j'avais des bébés blancs et roses, puis soudain l'on m'arrachait l'un d'eux... et alors... Oh ! Alors j'ai bien vite rejeté son petit à la vieille truite.

Robert

Oh bien ! Si tous les pêcheurs avaient de ces sentimentalités là... Je ne sais pas trop ce que l'on mangerait en carême.

Germaine

Oui, je te dis, cela n'a pas de raison d'être, et franchement quand on aime la pêche et la chasse on ne s'érige pas en protecteur des animaux. Je me fais l'effet d'un Mandrin doublé d'un Saint Vincent de Paul.

Robert

Je ne connais pas !

Germaine

Ça ne m'étonne pas !... Dis donc, tu n'as pas vu mon cousin, ce matin ?

Robert

Monsieur René, justement je l'attends en ce moment : c est pourquoi je suis dans ce salon... Il a quelque chose de particulier à me dire...

Germaine

De particulier... Oh ! oh ! Du mystère... C'est à dire qu'il faut que je te laisse !... Oh ! C'est bien, c'est bien, je m'en vais.

Robert

Mais mademoiselle...

Avec importance.

Riant.

Elle se sauve en courant.

Germaine

Oh ! Non, non, non, je m'en vais... Quelque chose de particulier ! Voyez vous ça ! Ah ça ! Est-ce qu'il aurait commis l'impardonnable oubli de te demander ton consentement à notre mariage... Oh ! En ce cas ne sois pas cruel ! Allons, allons ! Puisque je suis de trop, je me retire.

Scène 2

Robert, René

Il se promène de long en large puis, après un moment.

Robert

La chère petite... Est-elle gentille... Je la considère comme mon enfant. Une enfant que j'appelle mademoiselle, voilà tout... Non, mais qu'est-ce que Monsieur René peut avoir à me dire... Il avait un air grave, lui si gai d'habitude !... Ah ! Ma pauvre défunte disait toujours : « Mon Robert, n'est pas un nigaud, il y voit clair, avec ses petits yeux en vrille ! Eh bien ! je suis sûr qu'il se passe ici quelque chose... Voilà deux jours qu'il est préoccupé, mon maître ; il s'enferme, et travaille sans cesse, il écrit, et madame elle-même a l'air tout soucieux. Ah ! non, ça n'est pas naturel !

René

Ah ! Te voilà ! Tu m'attendais !

Robert

Je ne fais que d'arriver, monsieur René.

René

C'est bien ! Robert, j'ai une confidence à te faire.

Robert

À moi !

René

À toi ! Mais tu me jures de me garder le plus grand secret ! Donne-moi, ta main, tu m'aimes bien, n'est-ce pas ?

Robert

Si je vous aime, mon cher maître ! Ah ! Dieu du ciel ! Vous que j'ai élevé, vous que j'ai fait sauter sur mes genoux !

René

Robert, je vais me battre.

Robert

Vous ?...

René

Moi !

Robert

Avec de vraies armes !

René

Avec de vraies ! Tu comprends que tout le monde l'ignore ici, et que personne ne doit le savoir ; dans un quart d'heure mes témoins seront là... Tu les feras entrer dans mon cabinet, sans qu'on les remarque et aussitôt, tu viendras me prévenir ! Est-ce dit ?

Robert

Mais !...

René

Est-ce dit ?...

Robert

C'est bien, monsieur René, mais...

René

Oh ! Il n'y a pas de mais... Tu prépareras mes armes, les fleurets qui sont dans ma chambre.

Robert

Les pointus ?

René

Dame !

Robert

Oh ! Ils sont si piquants !

Il lui serre la main.

René

Ah ! Bon Robert, va !

Robert

Eh bien ! Non, ce combat n'aura pas lieu. Je ne veux pas que vous vous battiez, moi... Laissez-moi aller le trouver, votre adversaire ! Je lui parlerai ! Je lui dirai... Je ne sais pas ce que je lui dirai, mais j'arrangerai tout.

René

Merci, mon pauvre ami ! Il est des choses qu'on n'arrange pas !... Ce duel, personne ne peut l'empêcher, il s'agit de la plus grave des insultes, entends-tu, une insulte qui suffirait à ternir notre réputation, et ce sont là de ces choses qui ne s'effacent que dans le sang.

Robert

Une insulte ! Monsieur ! Est-ce qu'on se bat pour une insulte ? Mais moi qui vous parle, j'en ai reçu plus d'une dans ma vie et je ne me suis jamais battu ! Je ne m'en porte pas plus mal, voyez-vous. Tenez : un jour, Émile, votre ancien cocher, m'a appelé, je ne sais pas pourquoi, « vieux dindon ! » Savez-vous, ce que j'ai fait, je l'ai traité de « grand veau ». Nous, nous en sommes dit de toutes les couleurs, nous avons eu chacun notre part, de sottises, et nous n'avons pas pour ça versé une goutte de notre sang.

René

Ce n'est pas la même chose, mon bon Robert : ici, c'est une affaire d'honneur ! Le nom de ma mère a été calomnié indignement par un journaliste infâme... Un de ces écrivassiers tarés qui trouvent un renom facile en versant le venin sur tout ce qu'il y a de saint et de respectable ! Ma mère a été cruellement blessée, je le sens, je le vois... Mais son amour pour moi la force à se taire ! Son coeur saigne en silence et elle préfère se sacrifier dans sa tendresse aveugle plutôt que de me voir exposer ma vie... Heureusement, cet article, je l'ai lu ; et avant peu, vois-tu, ma mère aura été vengée et notre honneur satisfait.

Robert

Calmez-vous, monsieur René !

Essuyant une larme.

Il lui serre les mains avec effusion.

René

Oh ! Je suis calme !... Écoute, Robert, j'aime à croire que tout se passera bien... Cependant on ne peut répondre de rien, n'est-ce pas ?... Si, par hasard, quelque malheur arrivait... Si je ne devais plus vous revoir, voici certains papiers que tu remettrais à ma mère ainsi que cette lettre, une lettre où je lui demande pardon pour toute la douleur que je lui aurai causée, et cette autre pour ma petite Germaine, ma fiancée ; les deux seuls êtres que j'aime au monde avec toi, mon bon Robert.

Robert

Mon cher maître !

René

Allons, n'est-ce pas, je puis compter sur toi !...

Robert

Ce sera pour moi, une chose sacrée.

René

C'est bien, mon ami, va, et surtout, ne dis rien à personne !

Il va pour sortir puis se retourne avant de s'en aller et avec une tendresse pleine d'admiration.

Robert

Je ne dirai rien ! Se battre, lui ! Si c'est Dieu possible ! Un gamin que j'ai vu, c'était gros comme rien !

Scène 3

René, Madame de Sorges, Germaine

Madame de Sorges entre, suivie de Germaine.

René

Pauvre Robert ! En voilà un qui m'aime vraiment ! Ah ! L'on n'en trouve plus beaucoup comme lui !

René

Ma mère !

Elle va s'asseoir sur le fauteuil.

Madame de Sorges

Mon cher enfant !...

Germaine

Bonjour, monsieur mon fiancé.

René

Vous allez bien, ma petite Germaine ?

Elle embrasse Madame de Sorges.

Germaine

Mais oui... Ah ! Je suis bien aise de vous trouver... À nous deux, peut-être parviendrons nous a dissiper ce vilain nuage de tristesse qui assombrit le visage de ma tante... Oh ! Ne dites pas non, ma petite maman, vous êtes toute chagrine depuis deux jours.

Madame de Sorges

Mais non, je t'assure... J'ai un peu de migraine, voilà tout.

Germaine

Ah ! Vous savez, j'ai réfléchi.

René

Vraiment, cela m'étonne.

Germaine

Vilain !... Oui ! Nous n'allons pas en Italie, c'est trop banal ! Je préfère l'Espagne !

René

Ah ! Pour notre voyage de noces ?

Elle s'assied sur le divan.

René s'assied près de Germaine et lui tient son écheveau pendant que Germaine enroule sa laine.

Germaine

Eh ! Bien oui ! L'on dirait que cela vous est indifférent. Croyez-vous que je n'y pense pas, à notre mariage, moi... Allons, venez ici ! Asseyez-vous là, près de moi, et tenez cet écheveau.

Madame de Sorges

Je tremble que René ne sache tout ; il n'est plus le même depuis deux jours ; en vain je lui ai caché cet article odieux... quelque âme charitable se sera trouvée pour le lui adresser... et s'il l'a lu... Oh ! Je le connais, il est fier... et il fera son devoir. Ah ! Je souffre bien !

René

À quoi songez-vous ainsi, ma mère ?

Madame de Sorges

Moi ! À rien, mon enfant ! Je vous regarde et je suis heureuse ! Vous faites un si joli petit couple tous les deux !

Germaine

N'est-ce pas ? Quel beau mari !

René

Et quelle jolie petite femme... Que je vous trouve de grâces et de séductions ! Et aujourd'hui surtout, je ne sais pourquoi, il me semble que jamais je ne vous ai vue plus belle, je vous regarde, je vous admire et j'éprouve en vous contemplant une impression étrange.

Germaine

Ah ! Flatteur !... D'abord, aujourd'hui, j'ai la coiffure que vous aimez... et je tiens à vous plaire.

René

Ma chère Germaine ! Ah ! Combien nous allons être heureux tous les deux ! Vous serez mon enfant gâtée à moi ; tous vos caprices seront des ordres, je vous aimerai, je vous cajolerai, et ces jolis yeux où mes regards se perdent, ignoreront toujours ce que c'est qu'une larme !... Ah ! Ce sera le bonheur... et ce bonheur n'est pas loin. Encore quinze jours d'attente et vous serez à moi, rien qu'à moi !... Qu'il me tarde, mon Dieu, que ce rêve charmant devienne la réalité...

Germaine

René, je suis heureuse !

Madame de Sorges

Oui. Et moi l'on me laisse dans mon coin pendant ce temps là. Oh ! Les enfants, quels ingrats !...

René

Ma mère !

Madame de Sorges

Allez, je ne suis pas jalouse ! Aimez-vous ! Vous ne savez pas combien je suis heureuse.

Scène 4

Robert, René, Madame de Sorges, Germaine

Robert

Monsieur René... Pardon mesdames... Monsieur René !

René

Quoi !

Robert

Ces messieurs sont là... Ils vous attendent dans votre cabinet.

À part.

Haut.

René

Ah ! C'est vrai... Ce rêve m'avait fait un moment tout oublier... C'est bien, dis-leur que je suis à eux.

Robert

Qu'y a-t-il, René ? Et que nous veut Robert ?

René

Oh ! Rien, ma mère ! Une affaire importante... Un ami !... Pardonnez-moi, il faut que je vous quitte.

Madame de Sorges

Que dit-il ?

Germaine

Vous partez si brusquement !

Madame de Sorges

Et pourquoi faut-il que tu sortes ?...

René

C'est indispensable, ma mère.

Madame de Sorges

René, tu me caches quelque chose.

René

Moi, mais je vous certifie...

Madame de Sorges

René, tu ne me dis pas la vérité ! N'essaie pas de mentir... Quand il s'agit de toi, mon coeur ne se trompe jamais et d'ailleurs ton trouble te trahit... Je veux tout savoir entends-tu ?...

René

Mais je vous assure, ma mère, que vous vous inquiétez à tort.

À Robert.

Madame de Sorges

Non ! Te dis-je, non ! Robert ! Où va mon fils ?

René

Robert, tais-toi !

Elle l'étreint dans ses bras.

Madame de Sorges

Ah ! Tu vois bien que tu me caches quelque chose !... René, je ne veux pas que tu sortes.

René

Ah ! Laissez-moi, ma mère !

Madame de Sorges

je ne veux pas que tu me quittes.

Il l'embrasse avec émotion, puis brusquement.

Ils sortent.

René

Ma mère il le faut ! Je vous aime et je vous vénère... mais je ne puis vous obéir. Viens, Robert !

Elle tombe sur une chaise.

Madame de Sorges

René !

Scène 5

Germaine, Madame de Sorges

Germaine

Ma tante, qu'est-ce que tout cela veut dire ?

Madame de Sorges

Ah ! Germaine, mon enfant, je n'ai plus d'espoir qu'en toi ! Tu es maintenant une grande jeune fille, je puis tout te dire, je n'ai rien de caché pour toi, écoute : René est en danger... Il va se battre !

Germaine

Se... battre ?

Madame de Sorges

Oui... Pour moi, pour me venger d'une calomnie indigne... J'espérais jusqu'à présent qu'il ignorait cet affront, je me taisais, je m'efforçais de paraître gaie pour ne pas lui faire soupçonner mon chagrin. Mais, hélas ! Je vois bien qu'il sait tout... et comme il n'écoute que son coeur...

Germaine

Eh bien !

Madame de Sorges

Eh bien ! Il court me venger !

Elle se jette dans les bras de Madame de Serges.

Germaine

Oh ! Ma tante ! Ma tante !

Madame de Sorges

Ah ! Ne pleure pas, mon enfant ! À présent, il faut agir, je ne compte que sur toi... que sur l'énergie que tu puiseras dans ton amour pour empêcher René de se battre ! Peut-être t'écoutera-t-il, toi... Pour moi, toutes mes prières ne feraient que l'exciter davantage... Tu comprends, il s'agit d'une injure qui m'est personnelle ! Tout ce que je pourrais faire pour le détourner de ce duel, il le regarderait comme un sacrifice de ma part et ce sacrifice il ne l'accepterait pas... Mais toi, ma petite Germaine, toi, ce n'est pas la même chose, tu pourrais lui dire qu'un tel outrage ne m'atteint pas... et que j'ai bien trop de fierté pour me croire salie par cette calomnie, et que je serais dix fois plus malheureuse, si je le voyais exposer sa vie... Va, dis-lui tout cela ! Que m'importe, à moi, cette infamie ! Dis-lui tout ce que ton coeur te dictera et arrache de lui la promesse que ce duel n'aura pas lieu !

Germaine

Oh ! Non, non, jamais !... Il ne se battra pas.

Madame de Sorges

Le voici ! Du courage et n'oublie pas qu'il nous faut sa parole.

Madame de Sorges l'embrasse et sort par la porte de droite, premier plan.

Germaine

Je l'aurai.

Scène 6

Germaine, René

La porte de droite second plan s'ouvre ; René en redingote entre d'un pas rapide et s'apprête à sortir... Germaine l'arrête au passage.

Germaine

Oh ! Que j'ai peur, mon Dieu ! René, où allez-vous ?

René

Pardonnez-moi je...

Germaine

Restez ! Je sais tout ! Vous allez vous battre.

René

Moi !

Germaine

Vous allez vous battre, vous dis-je !... Mais ce duel n'aura pas lieu !

René

Germaine !

Germaine

Non ! entendez-vous, non ! Vous êtes à moi, maintenant... Vous êtes mon bien, ma vie. Eh bien, je suis égoïste peut-être, mais je n'ai d'autre bonheur que vous et ce bonheur je ne veux pas m'exposer à le perdre... Voyons, René, je ne compte donc plus pour vous ! Avez-vous oublié ce que vous me disiez tout à l'heure : « Je veux que vos yeux ignorent toujours ce que c'est qu'une larme ! » Est-ce ainsi que vous tenez votre parole ?

René

Ah ! Germaine que vous me faites du mal !

Germaine

Mais vous n'avez donc pas un instant pensé à moi ! Vous ne vous êtes donc pas dit que s'il vous arrivait quoi que ce soit, j'en mourrais ? René, mon fiancé, mon époux, au nom du lien qui nous unit au nom de notre amour, sacrifiez-moi ce duel !

René

Je ne peux pas, je ne peux pas !

Germaine

Et qui vous en empêche, mon Dieu ! Voyons, tous ceux qui vous connaissent savent que vous êtes brave, que vous avez du coeur, personne n'osera douter de vous... Le sacrifice que je vous demande est grand, je le sais ; mais il n'en aura que plus de prix... Il me montrera toute la profondeur de votre amour, et je croirai n'avoir jamais assez de reconnaissance au coeur pour tout ce que vous aurez fait pour moi.

René

Laissez-moi, Germaine !

Germaine

Vous me repoussez ! Vous ne répondez pas !

René

C'est impossible !

Elle tombe en sanglotant sur le divan.

Germaine

René ! Vous êtes impitoyable. J'attendais mieux de votre amour.

René

Ah ! Germaine !... Vous ne savez pas combien mon coeur saigne !... Demandez-moi tout, tout ce que vous voudrez, mais pas cela ! Je ne puis pas... Écoutez... Ici, il s'agit de ma mère ; et ma mère, voyez-vous, c'est mon culte, c'est ma religion à moi, elle a toute ma vénération, je veux que lorsqu'on parle d'elle, cela soit avec respect, avec piété, et je n'admets pas, entendez-vous, je n'admets pas qu'il y ait de profane ! Ah ! Si vous saviez ce qui s'est passé, si vous saviez ce que l'on a osé dire d'elle, quel chantage indigne, dans quelle fange on a traîné son nom !... Voyez-vous, quand on est fils et qu'on a quelque chose là, on se regarderait comme un lâche si l'on hésitait un instant à demander raison d'un tel outrage.

Germaine

Ah ! Je vous attendais là !... Mais, René, quelle idée avez-vous ? Est-ce que votre mère n'est pas à l'abri de la calomnie ? Car enfin ce serait terrible, voyons, s'il suffisait que le premier venu traîne votre nom dans la boue pour que ce nom respectable en soit à jamais sali... Et tenez, je vous le dis sincèrement, si j'étais vous, je croirais offenser ma mère par un tel duel, car il pourrait laisser penser que je ne la tiens pas assez haut pour être au dessous de l'injure.

René

Comme vous connaissez peu le monde, ma pauvre enfant ! Est-ce que vous supposez qu'il raisonne comme vous ? Il voit une femme outragée, diffamée, sa curiosité s'éveille : que va-t-il se passer ? Mais personne ne bouge ; personne ne demande raison de cet outrage ! Alors quelle pensée se présente à son esprit ? Ce qu'on raconte était donc vrai ! « Et il croit tout. Eh bien ! Pour lui, ma mère, c'est cette femme, il ne la connaît pas, il ne sait pas qui elle est, et lorsqu'on vient lui dire : « Vous savez, Madame de Sorges, elle a fait telle ou telle chose ! » Il vous répond : « Allons donc ! » Et les commentaires vont leur train, on ne se demande pas un seul instant si tout cela est bien vrai, si ce n'est pas une calomnie et désormais la tâche demeure ineffaçable si l'on a hésité à l'enlever de suite. Ah ! Croyez-moi, il est des cas où un duel est nécessaire.

Germaine

Non, René ! Le monde n'est pas tel que vous le voulez bien dire ! Et puis, ce duel, votre mère ne le veut pas... et je lui ai juré que vous ne vous battriez pas.

René

Vous avez eu tort, ma chère Germaine, et puis, d'ailleurs, ma mère n'est pas seule en jeu ! Si je ne vengeais cette insulte, le nom de De Sorges en resterait à jamais sali et ce nom c'est le mien... C'est le vôtre bientôt, et si je vous apporte un nom, voyez-vous, je veux que rien ne l'ait taché et que vous puissiez comme moi être fière de le porter

Germaine

Quoi qu'il arrive, je suis fière de devenir votre femme.

René

Ma pauvre chère, c'est l'amour qui vous fait parler de la sorte ! Mais écoutez ce que votre coeur vous dit aussi ! Voyons, ma mère est presque la vôtre... Elle vous chérit comme sa fille et vous l'aimez comme si vous étiez son enfant, tout ce qui la touche doit vous toucher. Eh bien ! Dites-moi, en la voyant ainsi diffamée, est-ce que tout ne se révolte pas en vous ? Ne sentez-vous pas là, comme une rage profonde, une soif de vengeance qui vous étouffe et vous pousse à punir le misérable auteur de cette infamie... Ah ! Germaine, je vous le demande, si vous étiez homme, si vous étiez fils, ne feriez-vous pas comme moi

Germaine

Ah ! Taisez-vous !

René

N'iriez-vous pas, au péril de votre vie, sacrifiant même tous vos rêves de bonheur, sauvegarder votre honneur et venger celle à qui vous devez tout. Ma mère ne veut pas que je me batte, dites-vous ? Mais ne voyez-vous pas qu'en cela son amour pour moi la rend aveugle, oublieuse d'elle-même et croyez-vous qu'au fond, elle n'éprouve pas une douleur amère ! Elle a beau s'estimer au dessus de la calomnie, une injure blesse toujours et son coeur souffre, voyez-vous ! Il souffre d'autant plus qu'il ne veut pas avouer sa souffrance. Eh bien ! Soyez franche ! Est-il juste que j'accepte un pareil dévouement, une telle abnégation ? Ah ! Non, jamais ! Ma mère me demande de renoncer à ce duel, au nom de mon amour pour elle ! C'est au nom de cet amour que je repousserai sa prière ! Je ne veux pas qu'elle puisse se dire, un jour : « Mon fils n'a pas fait son devoir. »

Germaine

Non ! Non !

René

Et vous-même, Germaine, quand vous me suppliez, vous n'écoutez que votre sentiment qui vous égare. Mais oui, vous ne réfléchissez pas. Et plus tard, quand l'angoisse du moment sera passée, quand vous serez calmée, quand le raisonnement vous reviendra, vous serez la première à me dire : « René, vous avez bien agi ! » Ah ! Tenez, tenez, si je cédais à vos prières, quelle opinion auriez-vous de moi ?

Germaine

René ! Faites votre devoir !

René

Ah ! Je savais bien que vous étiez un brave !

René, d'un mouvement brusque l'étreint dans ses bras, il serre la tête de Germaine contre sa poitrine et la regarde un temps dans les yeux avec amour, puis lui donne un long baiser sur les yeux en lui murmurant.

Après quoi, il s'arrache à son étreinte.

Il sort brusquement.

Germaine

Non ! Je n'étais qu'une égoïste. Je ne pensais qu'à moi ! Allez, mon cher époux ! Et que Dieu vous protège ! Je t'aime ! Adieu !

René s'arrête. Germaine faisant un effort sur elle-même.

Germaine

René ! Non ! Va ! Va !

Scène 7

Germaine

Elle fait un effort sur elle-même, s'essuie rapidement les yeux et attend Madame de Sorges d'un air qu'elle s'efforce de rendre calme.

Germaine

Parti ! Il est parti ! Oh ! Non ! C'est trop, je sens que mon coeur se brise. C'est mon fiancé qui s'en va... Oh ! Dieu ! Dans un instant, ils vont être aux prises et peut-être !... Oh ! Non, non, quelle idée, c'est impossible, je ne le veux pas ! Je ne le veux pas ! Oh ! Pourquoi l'ai-je laissé partir... Je crois que j'en mourrai... Ciel ! Sa mère ! Ah ! Dieu, mais c'est au-dessus de mes forces !

Scène 8

Madame de Sorges, Germaine, René

Madame de Sorges

Eh bien ?

Germaine

Il a promis ?

Germaine

Oui !

Madame de Sorges

Il ne se battra pas !

Germaine

Non !

Elle la serre dans ses bras.

Madame de Sorges

Ah ! Germaine, mon enfant, ma chère enfant !

Germaine

Oh ! Non, non ! Non !

Madame de Sorges

Quoi ?

Germaine

Rien... Vous m'embrassez... Mais pourquoi ?

Elle l'embrasse.

Madame de Sorges

Pourquoi ? Ah ! Tiens, je t'adore !

Germaine

Oh ! Misérable ! Misérable !

Madame de Sorges

Si tu savais combien tes paroles me causent de bonheur ! Il me semble que tu me rends mon fils ! Je souffrais tant depuis deux jours ! Non, pas de cette injure, crois-le bien, je la considérais comme une lâcheté digne tout au plus de mon mépris. Non, ce qui me torturait c'était cette idée horrible qui me poursuivait sans cesse que mon fils pourrait aller à cause de moi exposer sa vie ! Je le voyais sur le terrain ! On me le rapportait blessé.

Germaine

C'est vrai !

Madame de Sorges

Mourant !...

Germaine

C'est vrai ! Oh ! Taisez-vous !

Madame de Sorges

Que sais-je, moi ? Quand on a peur, on voit tout en noir, on ne se raisonne pas, on perd la tête ! Ah ! mon enfant ! mon enfant, c'est un coup qui m'aurait tuée !

Germaine

Ma bonne tante ! Maman ! Calmez-vous !

Madame de Sorges

Oh ! Va, maintenant je suis rassurée, je me sens tout heureuse... et c'est à toi ; chère enfant que je le dois... Ah ! Je n'aurai jamais assez de tendresse pour te remercier de tout le bonheur que tu me donnes.

Germaine

Ah ! Quelle torture ! On me fait souffrir !

Madame de Sorges

Mais sais-tu que je vais être jalouse de toi ? Faut-il qu'il t'aime, mon René, pour que tu aies une telle puissance sur lui ! Faut-il que tu sois maîtresse de son coeur... Ah ! Je t'engage a être fière de ton triomphe, car mon fils t'a fait là un sacrifice qui a dû bien lui coûter. C'est la plus grande preuve d'amour qu'il ait pu te donner.

Germaine

Hélas !

Madame de Sorges

Mais cela n'a pas été sans peine, n'est-ce pas ? Dis-moi, la lutte a été bien longue ?

Germaine

Oh ! Oui !

Madame de Sorges

Pauvre garçon ! Il a tant de coeur ! Ah ! J'avais bien raison, lorsque je ne comptais que sur toi, car il n'y avait que sa fiancée qui pût emporter sur lui une telle victoire. Quand l'amour s'en mêle, il faut plier les armes. Ah ! Germaine tu l'aimes donc bien, mon René ?

Germaine

Oh ! Oui, je l'aime !

Madame de Sorges

Et tu seras heureuse quand tu seras à lui. Encore quinze jours et vous vous appartiendrez tout à fait !

Germaine

Tout à fait... Oh Dieu et si tout à l'heure. Oh ! Mon ! Assez, assez !

Madame de Sorges

Quoi ?... Qu'as-tu ?

À part.

Germaine

Moi Rien ! Rien ! Ah ! J'étouffe !

Madame de Sorges

Mais si ! Tu as l'air inquiète, agitée... Est-ce que tu n'es pas contente de René ?

Germaine

Si ! Si !

Madame de Sorges

Alors, explique-moi !

Elle remonte vers la fenêtre.

Germaine

Non rien !... Attendez, chut !... Non j'avais cru entendre, oh ! Mon Dieu, mon Dieu !

Madame de Sorges

Mais enfin, qu'est-ce que tu as, voyons ! Tu as quelque chose !

Germaine

Moi, non... non...

Subitement.

Madame de Sorges

Regarde-moi, tu détournes les yeux. Oh ! Mon Dieu ! Quel pressentiment !

Germaine

Oh ! Non, non !

Madame de Sorges

Germaine, tu m'as menti !

Germaine

Moi !

Madame de Sorges

Tu m'as menti ! René se bat !

Germaine

Je vous jure !

Remontant au fond et appelant.

Madame de Sorges

Alors où est-il ? Pourquoi n'est-il pas ici, puisqu'il a renoncé à ce duel ? René ! René ! Tu vois, personne ne répond. La maison est vide ! Mais avoue-moi donc que tu l'as laissé partir !

Germaine

Ma mère ! Au nom du ciel !

Madame de Sorges

Ah ! Misérable ! Misérable ! C'est donc vrai ! Mais voyons ! mais parle donc... mais dis-moi où ils sont... Je vais courir, il est peut-être temps encore. Songe que sa vie est en danger. Mais tu veux donc la mort de mon fils ! Ah ! s'il lui arrive quelque chose... Malheur à toi !

Germaine

Grâce ! Ne m'accablez pas !

Madame de Sorges

Ah ! Laisse-moi, laisse-moi passer !

Germaine

Non ! Non !

Madame de Sorges

Lâche-moi, te dis-je !

Germaine

Vous n'irez pas !

Elle fait un violent effort et repousse brutalement Germaine qui tombe anéantie.

Madame de Sorges

Ah ! Tu me lâcheras entends-tu !

Germaine

Ma mère !... Ah ! Je suis maudite !

Elle remonte vivement vers le fond et s'arrête brusquement en entendant la voix de René.

Madame de Sorges

Ah ! Dieu, protégez-moi !

René

Je vous remercie messieurs, le bras de Robert me suffira !

Scène 9

Madame de Sorges, Germaine, René, Robert

Madame de Sorges

Mon fils !

Germaine

René !

René

Ma mère ! Ma chère Germaine !

Elles se sont élancées au cou de René, mais en les recevant, René pousse un petit cri.

Germaine

Vivant ! Vivant ! ma tante, il est vivant !

René

Ah !

Madame de Sorges

Qu'est-ce que tu as ? Est-ce que tu serais blessé ?

René

Oh ! Peu de chose !

Germaine

Blessé ! Oh ! Mon Dieu !

Madame de Sorges

Tu es blessé !... Oh ! Montre-moi vite ! Tu es sûr que cela n'est pas grave... Tu me le jures... Mais assieds-toi, ne reste pas debout comme cela ! Dis-moi, tu ne souffres pas...

René

Oh ! Presque pas... Je suis un peu fatigué, voilà tout.

Germaine

Oh ! Vite, un coussin, un oreiller, non ! Je vais le chercher moi-même.

René

Non, non !...

Elle sort en courant.

Germaine

Si, si !

René

La chère petite !

Madame de Sorges

As-tu besoin de quelque chose ? Veux-tu de l'eau fraîche, du linge ?

Souriant.

René

Je vous remercie, le docteur m'a fait son premier pansement... et tenez, vous voyez qu'il n'est pas bien inquiet de ma piqûre... puisqu'il m'a laissé partir seul avec Robert... Il est vrai qu'il est occupé ailleurs. Mais pourquoi me regardez-vous ainsi ma mère ?

Madame de Sorges

Ah ! C'est que je suis heureuse et je sens que je revis. Quelle frayeur tu m'as faite, et dans quelle émotion j'étais ! Tu t'es battu, toi, mon René... Oh ! Comme je vais te gronder ! Est-ce ainsi que tu me mets dans des transes mortelles ? Vilain fils, tu t'es battu !

Robert

Oh ! Et gaillardement, madame, je vous le jure ! C'est que j'étais là, derrière un buisson, monsieur René ne le savait pas, je m'étais dit : « Si l'autre est le plus fort, et bien je m'en mêlerai, moi aussi et à nous deux ! » et j'ai tout regardé... en fermant les yeux... Ah ! Nous nous sommes vaillamment conduits et je vous assure, madame, que pour moi qui n'ai jamais été au collège, il m'a fallu de la bravoure pour ne pas perdre courage en ayant aussi peur.

René

Ah ! Par exemple quelqu'un qui a été bien atteint c'est mon excellent adversaire, il en aura pour trois semaines... Figurez-vous ma mère, deux bons pouces de fer dans le côté.

Madame de Sorges

Oh !

Robert

Oh ! Le fait est que monsieur René l'a embroché. Oh ! Mais là, avec art...

Voyant un mouvement de Madame de Sorges, souriant.

René

C'est alors qu'instinctivement, il a tendu le bras, et que je me suis enfilé moi-même comme un novice. Oh ! mais n'ayez pas peur ! je m'en suis tout de suite aperçu... On s'aperçoit bien vite de ces erreurs là... et j'ai rebroussé chemin. C'est égal, il était temps, car si la blessure eût été plus profonde, l'endroit était dangereux. Un moment, l'on redoutait quelque lésion interne, mais l'examen a prouvé qu'il n'y avait rien à craindre : ainsi l'a déclaré le docteur, que je laissai beaucoup moins rassuré sur l'état de son autre blessé. Bref, nous en sommes quittes chacun à plus ou moins bon compte... et le combat finit faute de combattants !

Madame de Sorges

René, tu parles trop, ce n'est pas prudent ! Tu vas te fatiguer !

Germaine

Voilà l'oreiller ! Levez votre tête !

René

Alors, toutes vos volontés ! Quelle charmante petite enfant gâtée vous êtes !

Germaine

Il faut bien que je vous soigne et que j'adoucisse le mal dont je suis cause.

Robert remonte dans le fond et va sur la terrasse sans cesser d'être visible au public.

René

Dont vous êtes cause ?...

Madame de Sorges

C'est vrai, ma pauvre enfant, j'ai été injuste envers toi, je t'en demande pardon.

Germaine

Pardon ! Oh ! Oh ! Maman !

Madame de Sorges

Oui, pardon... Je t'ai fait pleurer, tu m'as trouvée dure envers toi. Je t'ai accusée, maltraitée, brutalement repoussée. Eh bien ! Oui ! Je t'en demande pardon. J'étais folle, vois-tu, mon amour pour René, l'idée qu'il était en danger me faisait perdre la tête... et lorsque tu accomplissais un acte d'héroïsme, moi qui ne suis qu'une mère, je t'accusais de lâcheté... Je me disais que tu n'aimais pas René... et que tu n'avais pas essayé de le retenir.

René

Elle ma mère... mais c'est le plus noble coeur que je connaisse... Vous l'avez accusée, elle, pauvre chère petite : Ah ! Vous ne saviez pas à quel avocat vous aviez confié votre cause ! Et n'était l'amour profond qu'elle a pour vous, auquel j'ai fait appel, je ne sais pas comment, j'en serais venu à bout.

Germaine

René, je vous en prie...

Madame de Sorges

Oh ! Mais va, je suis bien heureuse !

Germaine

Ah ! Je le savais bien !

Madame de Sorges

Mes chers enfants !

Il a un frisson.

René

Enfin, maintenant, c'est fini, Dieu merci, tout s'est bien passé et...

Madame de Sorges

Qu'est-ce que tu as !

René

Rien ! Un peu de fièvre... C'est l'effet de ma piqûre.

Robert ferme les portes vitrées du fond.

Madame de Sorges

Robert fermez les fenêtres !... Il ne faut pas que tu prennes froid et puis tu serais mieux, couché, ta tête est brûlante. Je vais monter moi-même te préparer tout dans ta chambre.

René

Oh ! Laissez ce soin à d'autres, ma mère !

Elle sort.

Madame de Sorges

Non, non, du tout ! Je veux que ce soit moi. Quand mon fils est malade, c'est à moi sa mère de le soigner... C'est bien le moins !

Scène 10

Germaine, René, Robert

Germaine

Comme votre mère vous aime, René ! Ah ! Si vous l'aviez vue tout à l'heure ; elle, si douce et si bonne, elle me faisait peur !... Heureusement, Dieu a été pour nous ! Il n'a pas voulu qu'il vous arrivât malheur.

René

Mais ni moi non plus ! Et je vous assure que j'ai tout fait pour cela !

Germaine

Ah ! Votre mère eût été impitoyable pour moi... moi-même je me demandais si j'avais bien agi, si j'avais fait mon devoir et si je ne m'étais pas laissé entraîner par vos paroles. Oh ! quel bonheur inexprimable ça été pour moi quand je vous ai vu revenir.

René

Ah ! Ma chère Germaine, que vous êtes digne d'être aimée et que je suis heureux de vous prendre pour femme !

Germaine

Oh ! Je vous aime bien, moi, allez !

Robert

Sont-ils gentils... On dirait Roméo et Virginie !

Germaine

Tu étais là, Robert !

Robert

Oui !... Oh ! Mais, je n'ai rien entendu !

Il fait un effort pour se soulever et baise Germaine au front. À ce moment il porte la main sur sa blessure.

René

Robert sait bien que nous sommes fiancés, et que rien n'est pur comme le baiser que je dépose sur votre front. Ah !

Germaine

Quoi ?

René

Ah ! J'ai éprouvé comme si ma blessure se rouvrait ! Ça n'est rien, c'est en me soulevant, mais c'est passé.

Robert

Ah ! Aussi, vous n'êtes pas raisonnable ! Quand on est blessé on fait attention ! On ne se remue pas ! D'abord, il faut que vous soyez guéri le plus tôt possible... Songez que dans quinze jours, il faut que vous soyez sur pied.

Germaine

Oh ! Oui !

René

Oh ! Je serai remis avant... Mais c'est drôle, j'ai froid et puis j'ai chaud... J'ai la fièvre, il n'y a pas à dire... et puis je me sens faible !

Robert

Dès que votre lit sera prêt, il faudra vous coucher !

René

Oui, oh ! Mais j'ai la gorge sèche, je voudrais bien boire !

Robert

Je vais aller chercher de la tisane.

Elle sort par la droite.

Germaine

Non, moi ! C'est moi que cela regarde à mon tour... Les hommes ne savent pas les faire, les tisanes. Non, toi Robert, tu vas rester là.

Scène 11

René, Robert

René

Vois-tu Robert ! Il faut toujours en passer par ses volontés.

Pendant cette scène René s'est affaibli petit à petit et il a succombé sans un mouvement ; la tête est appuyée sur l'oreiller, dans la même position. Robert le touchant à l'épaule.

Il prend sa main qui retombe, morte.

Il pose son oreille contre sa poitrine et pousse un grand cri en reculant, en arrière.

Il court comme un fou vers la porte par laquelle sont sorties Madame de Sorges et Germaine ! criant !

Puis, après réflexion.

Robert

Oh ! L'obéissance n'est pas bien pénible. D'ailleurs j'ai toujours obéi facilement, ici. Et pourtant, ça n'est pas dans mon caractère une somnambule m'a prédit autrefois que je serais un grand révolutionnaire ! Ainsi !... Mais ce n'est pas tout cela, il faut bien, vous soigner, je vous le répète, monsieur René... Ces bobos-là, ce n'est rien, mais quand on n'y prend pas garde, que l'on fait des imprudences, ils n'en finissent pas !... J'ai eu une chose à peu près comme ça, moi, un mal blanc qui a dégénéré en panaris... parce que je n'y avais pas pris garde. Eh bien, vous voyez ; ça serait très désagréable, si votre mal allait empirer et cela ferait beaucoup de peine à Madame... et à Mademoiselle Germaine... et à moi aussi. Hein ? Oui ! À moi, vous ne croyez pas, dites, monsieur René ?... Monsieur René ! Eh bien ? Vous ne répondez pas ! Oh ! Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il a ? Ah ! Mort ! Mort ! Mort ! Madame... Mademoiselle, Non, non C'est un coup qui les tuerait !

Scène 12

Germaine, Madame de Sorges, Robert

Germaine

Quoi ? Qu'y a-t-il ?

Madame de Sorges

Tu as appelé ?

Robert

Moi ! Non, non !

Madame de Sorges

Cependant !

Madame de Sorges gagne le fond en marchant avec précaution, ferme les volets de la porte vitrée pour empêcher le jour d'entrer. Germaine, sur la pointe des pieds, va poser la tasse de tisane sur la table, qui est près de René, puis toutes les deux se retirent sans bruit par la porte de gauche. Après quoi, Robert, ne pouvant plus maîtriser son émotion, tombe à genoux devant le corps de René, et éclate en sanglots.

RIDEAU

Robert

Chut ! Chut ! Il dort !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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