L'Amour Doit Se Taire
Scène 1
Robert, Germaine
Un grand salon de château. Grandes portes vitrées au fond, donnant sur une terrasse. - On aperçoit le parc - À droite second plan, une grande porte donnant sur les appartements. - À droite, premier plan, une porte donnant chez Germaine. - À gauche, second plan, une porte donnant sur les communs. A gauche, premier plan, une grande cheminée. - À droite, au milieu de la scène, une table chargée de journaux et de papiers, deux ou trois chaises près de la table. - À gauche, au milieu de la scène, un petit guéridon avec un grand fauteuil faisant face au public et un canapé un peu éloigné du guéridon, à gauche.
Robert
Là ! Monsieur René m'a dit : «va m'attendre au salon ! j'ai à te parler ». Il ne peut tarder : attendons !
Germaine
Bonjour Robert !
Robert
Mademoiselle ! Déjà levée !
Germaine
Oh ! Et depuis longtemps !... J'arrive de la pêche. Oh ! Mais bredouille, mon ami, absolument bredouille ! Et comme dans le parc il n'existe pas le moindre marchand de poissons, on est bien forcé de convenir honteusement de son échec.
Robert
Alors, pas la plus petite morsure !
Germaine
Si, une fois... un petit imprudent, gourmand comme on l'est à son âge, s'est jeté sur mon hameçon... Mais je l'ai rejeté à l'eau. Ils étaient là une bande, c'étaient des truites... et je les apercevais à travers cette eau courante, transparente comme du cristal... Une truite plus grosse était au milieu de tout ce frétillon... je me suis dit que c'était la mère... et alors... c'est bête n'est-ce pas, mais je ne sais pourquoi, je me suis vue dans l'avenir, j'étais la femme de René, et j'avais des bébés blancs et roses, puis soudain l'on m'arrachait l'un d'eux... et alors... Oh ! Alors j'ai bien vite rejeté son petit à la vieille truite.
Robert
Oh bien ! Si tous les pêcheurs avaient de ces sentimentalités là... Je ne sais pas trop ce que l'on mangerait en carême.
Germaine
Oui, je te dis, cela n'a pas de raison d'être, et franchement quand on aime la pêche et la chasse on ne s'érige pas en protecteur des animaux. Je me fais l'effet d'un Mandrin doublé d'un Saint Vincent de Paul.
Robert
Je ne connais pas !
Germaine
Ça ne m'étonne pas !... Dis donc, tu n'as pas vu mon cousin, ce matin ?
Robert
Monsieur René, justement je l'attends en ce moment : c est pourquoi je suis dans ce salon... Il a quelque chose de particulier à me dire...
Germaine
De particulier... Oh ! oh ! Du mystère... C'est à dire qu'il faut que je te laisse !... Oh ! C'est bien, c'est bien, je m'en vais.
Robert
Mais mademoiselle...
Avec importance.
Riant.
Elle se sauve en courant.
Germaine
Oh ! Non, non, non, je m'en vais... Quelque chose de particulier ! Voyez vous ça ! Ah ça ! Est-ce qu'il aurait commis l'impardonnable oubli de te demander ton consentement à notre mariage... Oh ! En ce cas ne sois pas cruel ! Allons, allons ! Puisque je suis de trop, je me retire.
Scène 2
Robert, René
Il se promène de long en large puis, après un moment.
Robert
La chère petite... Est-elle gentille... Je la considère comme mon enfant. Une enfant que j'appelle mademoiselle, voilà tout... Non, mais qu'est-ce que Monsieur René peut avoir à me dire... Il avait un air grave, lui si gai d'habitude !... Ah ! Ma pauvre défunte disait toujours : « Mon Robert, n'est pas un nigaud, il y voit clair, avec ses petits yeux en vrille ! Eh bien ! je suis sûr qu'il se passe ici quelque chose... Voilà deux jours qu'il est préoccupé, mon maître ; il s'enferme, et travaille sans cesse, il écrit, et madame elle-même a l'air tout soucieux. Ah ! non, ça n'est pas naturel !
René
Ah ! Te voilà ! Tu m'attendais !
Robert
Je ne fais que d'arriver, monsieur René.
René
C'est bien ! Robert, j'ai une confidence à te faire.
Robert
À moi !
René
À toi ! Mais tu me jures de me garder le plus grand secret ! Donne-moi, ta main, tu m'aimes bien, n'est-ce pas ?
Robert
Si je vous aime, mon cher maître ! Ah ! Dieu du ciel ! Vous que j'ai élevé, vous que j'ai fait sauter sur mes genoux !
René
Robert, je vais me battre.
Robert
Vous ?...
René
Moi !
Robert
Avec de vraies armes !
René
Avec de vraies ! Tu comprends que tout le monde l'ignore ici, et que personne ne doit le savoir ; dans un quart d'heure mes témoins seront là... Tu les feras entrer dans mon cabinet, sans qu'on les remarque et aussitôt, tu viendras me prévenir ! Est-ce dit ?
Robert
Mais !...
René
Est-ce dit ?...
Robert
C'est bien, monsieur René, mais...
René
Oh ! Il n'y a pas de mais... Tu prépareras mes armes, les fleurets qui sont dans ma chambre.
Robert
Les pointus ?
René
Dame !
Robert
Oh ! Ils sont si piquants !
Il lui serre la main.
René
Ah ! Bon Robert, va !
Robert
Eh bien ! Non, ce combat n'aura pas lieu. Je ne veux pas que vous vous battiez, moi... Laissez-moi aller le trouver, votre adversaire ! Je lui parlerai ! Je lui dirai... Je ne sais pas ce que je lui dirai, mais j'arrangerai tout.
René
Merci, mon pauvre ami ! Il est des choses qu'on n'arrange pas !... Ce duel, personne ne peut l'empêcher, il s'agit de la plus grave des insultes, entends-tu, une insulte qui suffirait à ternir notre réputation, et ce sont là de ces choses qui ne s'effacent que dans le sang.
Robert
Une insulte ! Monsieur ! Est-ce qu'on se bat pour une insulte ? Mais moi qui vous parle, j'en ai reçu plus d'une dans ma vie et je ne me suis jamais battu ! Je ne m'en porte pas plus mal, voyez-vous. Tenez : un jour, Émile, votre ancien cocher, m'a appelé, je ne sais pas pourquoi, « vieux dindon ! » Savez-vous, ce que j'ai fait, je l'ai traité de « grand veau ». Nous, nous en sommes dit de toutes les couleurs, nous avons eu chacun notre part, de sottises, et nous n'avons pas pour ça versé une goutte de notre sang.
René
Ce n'est pas la même chose, mon bon Robert : ici, c'est une affaire d'honneur ! Le nom de ma mère a été calomnié indignement par un journaliste infâme... Un de ces écrivassiers tarés qui trouvent un renom facile en versant le venin sur tout ce qu'il y a de saint et de respectable ! Ma mère a été cruellement blessée, je le sens, je le vois... Mais son amour pour moi la force à se taire ! Son coeur saigne en silence et elle préfère se sacrifier dans sa tendresse aveugle plutôt que de me voir exposer ma vie... Heureusement, cet article, je l'ai lu ; et avant peu, vois-tu, ma mère aura été vengée et notre honneur satisfait.
Robert
Calmez-vous, monsieur René !
Essuyant une larme.
Il lui serre les mains avec effusion.
René
Oh ! Je suis calme !... Écoute, Robert, j'aime à croire que tout se passera bien... Cependant on ne peut répondre de rien, n'est-ce pas ?... Si, par hasard, quelque malheur arrivait... Si je ne devais plus vous revoir, voici certains papiers que tu remettrais à ma mère ainsi que cette lettre, une lettre où je lui demande pardon pour toute la douleur que je lui aurai causée, et cette autre pour ma petite Germaine, ma fiancée ; les deux seuls êtres que j'aime au monde avec toi, mon bon Robert.
Robert
Mon cher maître !
René
Allons, n'est-ce pas, je puis compter sur toi !...
Robert
Ce sera pour moi, une chose sacrée.
René
C'est bien, mon ami, va, et surtout, ne dis rien à personne !
Il va pour sortir puis se retourne avant de s'en aller et avec une tendresse pleine d'admiration.
Robert
Je ne dirai rien ! Se battre, lui ! Si c'est Dieu possible ! Un gamin que j'ai vu, c'était gros comme rien !
Scène 3
René, Madame de Sorges, Germaine
Madame de Sorges entre, suivie de Germaine.
René
Pauvre Robert ! En voilà un qui m'aime vraiment ! Ah ! L'on n'en trouve plus beaucoup comme lui !
René
Ma mère !
Elle va s'asseoir sur le fauteuil.
Madame de Sorges
Mon cher enfant !...
Germaine
Bonjour, monsieur mon fiancé.
René
Vous allez bien, ma petite Germaine ?
Elle embrasse Madame de Sorges.
Germaine
Mais oui... Ah ! Je suis bien aise de vous trouver... À nous deux, peut-être parviendrons nous a dissiper ce vilain nuage de tristesse qui assombrit le visage de ma tante... Oh ! Ne dites pas non, ma petite maman, vous êtes toute chagrine depuis deux jours.
Madame de Sorges
Mais non, je t'assure... J'ai un peu de migraine, voilà tout.
Germaine
Ah ! Vous savez, j'ai réfléchi.
René
Vraiment, cela m'étonne.
Germaine
Vilain !... Oui ! Nous n'allons pas en Italie, c'est trop banal ! Je préfère l'Espagne !
René
Ah ! Pour notre voyage de noces ?
Elle s'assied sur le divan.
René s'assied près de Germaine et lui tient son écheveau pendant que Germaine enroule sa laine.
Germaine
Eh ! Bien oui ! L'on dirait que cela vous est indifférent. Croyez-vous que je n'y pense pas, à notre mariage, moi... Allons, venez ici ! Asseyez-vous là, près de moi, et tenez cet écheveau.
Madame de Sorges
Je tremble que René ne sache tout ; il n'est plus le même depuis deux jours ; en vain je lui ai caché cet article odieux... quelque âme charitable se sera trouvée pour le lui adresser... et s'il l'a lu... Oh ! Je le connais, il est fier... et il fera son devoir. Ah ! Je souffre bien !
René
À quoi songez-vous ainsi, ma mère ?
Madame de Sorges
Moi ! À rien, mon enfant ! Je vous regarde et je suis heureuse ! Vous faites un si joli petit couple tous les deux !
Germaine
N'est-ce pas ? Quel beau mari !
René
Et quelle jolie petite femme... Que je vous trouve de grâces et de séductions ! Et aujourd'hui surtout, je ne sais pourquoi, il me semble que jamais je ne vous ai vue plus belle, je vous regarde, je vous admire et j'éprouve en vous contemplant une impression étrange.
Germaine
Ah ! Flatteur !... D'abord, aujourd'hui, j'ai la coiffure que vous aimez... et je tiens à vous plaire.
René
Ma chère Germaine ! Ah ! Combien nous allons être heureux tous les deux ! Vous serez mon enfant gâtée à moi ; tous vos caprices seront des ordres, je vous aimerai, je vous cajolerai, et ces jolis yeux où mes regards se perdent, ignoreront toujours ce que c'est qu'une larme !... Ah ! Ce sera le bonheur... et ce bonheur n'est pas loin. Encore quinze jours d'attente et vous serez à moi, rien qu'à moi !... Qu'il me tarde, mon Dieu, que ce rêve charmant devienne la réalité...
Germaine
René, je suis heureuse !
Madame de Sorges
Oui. Et moi l'on me laisse dans mon coin pendant ce temps là. Oh ! Les enfants, quels ingrats !...
René
Ma mère !
Madame de Sorges
Allez, je ne suis pas jalouse ! Aimez-vous ! Vous ne savez pas combien je suis heureuse.
Scène 4
Robert, René, Madame de Sorges, Germaine
Robert
Monsieur René... Pardon mesdames... Monsieur René !
René
Quoi !
Robert
Ces messieurs sont là... Ils vous attendent dans votre cabinet.
À part.
Haut.
René
Ah ! C'est vrai... Ce rêve m'avait fait un moment tout oublier... C'est bien, dis-leur que je suis à eux.
Robert
Qu'y a-t-il, René ? Et que nous veut Robert ?
René
Oh ! Rien, ma mère ! Une affaire importante... Un ami !... Pardonnez-moi, il faut que je vous quitte.
Madame de Sorges
Que dit-il ?
Germaine
Vous partez si brusquement !
Madame de Sorges
Et pourquoi faut-il que tu sortes ?...
René
C'est indispensable, ma mère.
Madame de Sorges
René, tu me caches quelque chose.
René
Moi, mais je vous certifie...
Madame de Sorges
René, tu ne me dis pas la vérité ! N'essaie pas de mentir... Quand il s'agit de toi, mon coeur ne se trompe jamais et d'ailleurs ton trouble te trahit... Je veux tout savoir entends-tu ?...
René
Mais je vous assure, ma mère, que vous vous inquiétez à tort.
À Robert.
Madame de Sorges
Non ! Te dis-je, non ! Robert ! Où va mon fils ?
René
Robert, tais-toi !
Elle l'étreint dans ses bras.
Madame de Sorges
Ah ! Tu vois bien que tu me caches quelque chose !... René, je ne veux pas que tu sortes.
René
Ah ! Laissez-moi, ma mère !
Madame de Sorges
je ne veux pas que tu me quittes.
Il l'embrasse avec émotion, puis brusquement.
Ils sortent.
René
Ma mère il le faut ! Je vous aime et je vous vénère... mais je ne puis vous obéir. Viens, Robert !
Elle tombe sur une chaise.
Madame de Sorges
René !
Scène 5
Germaine, Madame de Sorges
Germaine
Ma tante, qu'est-ce que tout cela veut dire ?
Madame de Sorges
Ah ! Germaine, mon enfant, je n'ai plus d'espoir qu'en toi ! Tu es maintenant une grande jeune fille, je puis tout te dire, je n'ai rien de caché pour toi, écoute : René est en danger... Il va se battre !
Germaine
Se... battre ?
Madame de Sorges
Oui... Pour moi, pour me venger d'une calomnie indigne... J'espérais jusqu'à présent qu'il ignorait cet affront, je me taisais, je m'efforçais de paraître gaie pour ne pas lui faire soupçonner mon chagrin. Mais, hélas ! Je vois bien qu'il sait tout... et comme il n'écoute que son coeur...
Germaine
Eh bien !
Madame de Sorges
Eh bien ! Il court me venger !
Elle se jette dans les bras de Madame de Serges.
Germaine
Oh ! Ma tante ! Ma tante !
Madame de Sorges
Ah ! Ne pleure pas, mon enfant ! À présent, il faut agir, je ne compte que sur toi... que sur l'énergie que tu puiseras dans ton amour pour empêcher René de se battre ! Peut-être t'écoutera-t-il, toi... Pour moi, toutes mes prières ne feraient que l'exciter davantage... Tu comprends, il s'agit d'une injure qui m'est personnelle ! Tout ce que je pourrais faire pour le détourner de ce duel, il le regarderait comme un sacrifice de ma part et ce sacrifice il ne l'accepterait pas... Mais toi, ma petite Germaine, toi, ce n'est pas la même chose, tu pourrais lui dire qu'un tel outrage ne m'atteint pas... et que j'ai bien trop de fierté pour me croire salie par cette calomnie, et que je serais dix fois plus malheureuse, si je le voyais exposer sa vie... Va, dis-lui tout cela ! Que m'importe, à moi, cette infamie ! Dis-lui tout ce que ton coeur te dictera et arrache de lui la promesse que ce duel n'aura pas lieu !
Germaine
Oh ! Non, non, jamais !... Il ne se battra pas.
Madame de Sorges
Le voici ! Du courage et n'oublie pas qu'il nous faut sa parole.
Madame de Sorges l'embrasse et sort par la porte de droite, premier plan.
Germaine
Je l'aurai.
Scène 6
Germaine, René
La porte de droite second plan s'ouvre ; René en redingote entre d'un pas rapide et s'apprête à sortir... Germaine l'arrête au passage.
Germaine
Oh ! Que j'ai peur, mon Dieu ! René, où allez-vous ?
René
Pardonnez-moi je...
Germaine
Restez ! Je sais tout ! Vous allez vous battre.
René
Moi !
Germaine
Vous allez vous battre, vous dis-je !... Mais ce duel n'aura pas lieu !
René
Germaine !
Germaine
Non ! entendez-vous, non ! Vous êtes à moi, maintenant... Vous êtes mon bien, ma vie. Eh bien, je suis égoïste peut-être, mais je n'ai d'autre bonheur que vous et ce bonheur je ne veux pas m'exposer à le perdre... Voyons, René, je ne compte donc plus pour vous ! Avez-vous oublié ce que vous me disiez tout à l'heure : « Je veux que vos yeux ignorent toujours ce que c'est qu'une larme ! » Est-ce ainsi que vous tenez votre parole ?
René
Ah ! Germaine que vous me faites du mal !
Germaine
Mais vous n'avez donc pas un instant pensé à moi ! Vous ne vous êtes donc pas dit que s'il vous arrivait quoi que ce soit, j'en mourrais ? René, mon fiancé, mon époux, au nom du lien qui nous unit au nom de notre amour, sacrifiez-moi ce duel !
René
Je ne peux pas, je ne peux pas !
Germaine
Et qui vous en empêche, mon Dieu ! Voyons, tous ceux qui vous connaissent savent que vous êtes brave, que vous avez du coeur, personne n'osera douter de vous... Le sacrifice que je vous demande est grand, je le sais ; mais il n'en aura que plus de prix... Il me montrera toute la profondeur de votre amour, et je croirai n'avoir jamais assez de reconnaissance au coeur pour tout ce que vous aurez fait pour moi.
René
Laissez-moi, Germaine !
Germaine
Vous me repoussez ! Vous ne répondez pas !
René
C'est impossible !
Elle tombe en sanglotant sur le divan.
Germaine
René ! Vous êtes impitoyable. J'attendais mieux de votre amour.
René
Ah ! Germaine !... Vous ne savez pas combien mon coeur saigne !... Demandez-moi tout, tout ce que vous voudrez, mais pas cela ! Je ne puis pas... Écoutez... Ici, il s'agit de ma mère ; et ma mère, voyez-vous, c'est mon culte, c'est ma religion à moi, elle a toute ma vénération, je veux que lorsqu'on parle d'elle, cela soit avec respect, avec piété, et je n'admets pas, entendez-vous, je n'admets pas qu'il y ait de profane ! Ah ! Si vous saviez ce qui s'est passé, si vous saviez ce que l'on a osé dire d'elle, quel chantage indigne, dans quelle fange on a traîné son nom !... Voyez-vous, quand on est fils et qu'on a quelque chose là, on se regarderait comme un lâche si l'on hésitait un instant à demander raison d'un tel outrage.
Germaine
Ah ! Je vous attendais là !... Mais, René, quelle idée avez-vous ? Est-ce que votre mère n'est pas à l'abri de la calomnie ? Car enfin ce serait terrible, voyons, s'il suffisait que le premier venu traîne votre nom dans la boue pour que ce nom respectable en soit à jamais sali... Et tenez, je vous le dis sincèrement, si j'étais vous, je croirais offenser ma mère par un tel duel, car il pourrait laisser penser que je ne la tiens pas assez haut pour être au dessous de l'injure.
René
Comme vous connaissez peu le monde, ma pauvre enfant ! Est-ce que vous supposez qu'il raisonne comme vous ? Il voit une femme outragée, diffamée, sa curiosité s'éveille : que va-t-il se passer ? Mais personne ne bouge ; personne ne demande raison de cet outrage ! Alors quelle pensée se présente à son esprit ? Ce qu'on raconte était donc vrai ! « Et il croit tout. Eh bien ! Pour lui, ma mère, c'est cette femme, il ne la connaît pas, il ne sait pas qui elle est, et lorsqu'on vient lui dire : « Vous savez, Madame de Sorges, elle a fait telle ou telle chose ! » Il vous répond : « Allons donc ! » Et les commentaires vont leur train, on ne se demande pas un seul instant si tout cela est bien vrai, si ce n'est pas une calomnie et désormais la tâche demeure ineffaçable si l'on a hésité à l'enlever de suite. Ah ! Croyez-moi, il est des cas où un duel est nécessaire.
Germaine
Non, René ! Le monde n'est pas tel que vous le voulez bien dire ! Et puis, ce duel, votre mère ne le veut pas... et je lui ai juré que vous ne vous battriez pas.
René
Vous avez eu tort, ma chère Germaine, et puis, d'ailleurs, ma mère n'est pas seule en jeu ! Si je ne vengeais cette insulte, le nom de De Sorges en resterait à jamais sali et ce nom c'est le mien... C'est le vôtre bientôt, et si je vous apporte un nom, voyez-vous, je veux que rien ne l'ait taché et que vous puissiez comme moi être fière de le porter
Germaine
Quoi qu'il arrive, je suis fière de devenir votre femme.
René
Ma pauvre chère, c'est l'amour qui vous fait parler de la sorte ! Mais écoutez ce que votre coeur vous dit aussi ! Voyons, ma mère est presque la vôtre... Elle vous chérit comme sa fille et vous l'aimez comme si vous étiez son enfant, tout ce qui la touche doit vous toucher. Eh bien ! Dites-moi, en la voyant ainsi diffamée, est-ce que tout ne se révolte pas en vous ? Ne sentez-vous pas là, comme une rage profonde, une soif de vengeance qui vous étouffe et vous pousse à punir le misérable auteur de cette infamie... Ah ! Germaine, je vous le demande, si vous étiez homme, si vous étiez fils, ne feriez-vous pas comme moi
Germaine
Ah ! Taisez-vous !
René
N'iriez-vous pas, au péril de votre vie, sacrifiant même tous vos rêves de bonheur, sauvegarder votre honneur et venger celle à qui vous devez tout. Ma mère ne veut pas que je me batte, dites-vous ? Mais ne voyez-vous pas qu'en cela son amour pour moi la rend aveugle, oublieuse d'elle-même et croyez-vous qu'au fond, elle n'éprouve pas une douleur amère ! Elle a beau s'estimer au dessus de la calomnie, une injure blesse toujours et son coeur souffre, voyez-vous ! Il souffre d'autant plus qu'il ne veut pas avouer sa souffrance. Eh bien ! Soyez franche ! Est-il juste que j'accepte un pareil dévouement, une telle abnégation ? Ah ! Non, jamais ! Ma mère me demande de renoncer à ce duel, au nom de mon amour pour elle ! C'est au nom de cet amour que je repousserai sa prière ! Je ne veux pas qu'elle puisse se dire, un jour : « Mon fils n'a pas fait son devoir. »
Germaine
Non ! Non !
René
Et vous-même, Germaine, quand vous me suppliez, vous n'écoutez que votre sentiment qui vous égare. Mais oui, vous ne réfléchissez pas. Et plus tard, quand l'angoisse du moment sera passée, quand vous serez calmée, quand le raisonnement vous reviendra, vous serez la première à me dire : « René, vous avez bien agi ! » Ah ! Tenez, tenez, si je cédais à vos prières, quelle opinion auriez-vous de moi ?
Germaine
René ! Faites votre devoir !
René
Ah ! Je savais bien que vous étiez un brave !
René, d'un mouvement brusque l'étreint dans ses bras, il serre la tête de Germaine contre sa poitrine et la regarde un temps dans les yeux avec amour, puis lui donne un long baiser sur les yeux en lui murmurant.
Après quoi, il s'arrache à son étreinte.
Il sort brusquement.
Germaine
Non ! Je n'étais qu'une égoïste. Je ne pensais qu'à moi ! Allez, mon cher époux ! Et que Dieu vous protège ! Je t'aime ! Adieu !
René s'arrête. Germaine faisant un effort sur elle-même.
Germaine
René ! Non ! Va ! Va !
Scène 7
Germaine
Elle fait un effort sur elle-même, s'essuie rapidement les yeux et attend Madame de Sorges d'un air qu'elle s'efforce de rendre calme.
Germaine
Parti ! Il est parti ! Oh ! Non ! C'est trop, je sens que mon coeur se brise. C'est mon fiancé qui s'en va... Oh ! Dieu ! Dans un instant, ils vont être aux prises et peut-être !... Oh ! Non, non, quelle idée, c'est impossible, je ne le veux pas ! Je ne le veux pas ! Oh ! Pourquoi l'ai-je laissé partir... Je crois que j'en mourrai... Ciel ! Sa mère ! Ah ! Dieu, mais c'est au-dessus de mes forces !
Scène 8
Madame de Sorges, Germaine, René
Madame de Sorges
Eh bien ?
Germaine
Il a promis ?
Germaine
Oui !
Madame de Sorges
Il ne se battra pas !
Germaine
Non !
Elle la serre dans ses bras.
Madame de Sorges
Ah ! Germaine, mon enfant, ma chère enfant !
Germaine
Oh ! Non, non ! Non !
Madame de Sorges
Quoi ?
Germaine
Rien... Vous m'embrassez... Mais pourquoi ?
Elle l'embrasse.
Madame de Sorges
Pourquoi ? Ah ! Tiens, je t'adore !
Germaine
Oh ! Misérable ! Misérable !
Madame de Sorges
Si tu savais combien tes paroles me causent de bonheur ! Il me semble que tu me rends mon fils ! Je souffrais tant depuis deux jours ! Non, pas de cette injure, crois-le bien, je la considérais comme une lâcheté digne tout au plus de mon mépris. Non, ce qui me torturait c'était cette idée horrible qui me poursuivait sans cesse que mon fils pourrait aller à cause de moi exposer sa vie ! Je le voyais sur le terrain ! On me le rapportait blessé.
Germaine
C'est vrai !
Madame de Sorges
Mourant !...
Germaine
C'est vrai ! Oh ! Taisez-vous !
Madame de Sorges
Que sais-je, moi ? Quand on a peur, on voit tout en noir, on ne se raisonne pas, on perd la tête ! Ah ! mon enfant ! mon enfant, c'est un coup qui m'aurait tuée !
Germaine
Ma bonne tante ! Maman ! Calmez-vous !
Madame de Sorges
Oh ! Va, maintenant je suis rassurée, je me sens tout heureuse... et c'est à toi ; chère enfant que je le dois... Ah ! Je n'aurai jamais assez de tendresse pour te remercier de tout le bonheur que tu me donnes.
Germaine
Ah ! Quelle torture ! On me fait souffrir !
Madame de Sorges
Mais sais-tu que je vais être jalouse de toi ? Faut-il qu'il t'aime, mon René, pour que tu aies une telle puissance sur lui ! Faut-il que tu sois maîtresse de son coeur... Ah ! Je t'engage a être fière de ton triomphe, car mon fils t'a fait là un sacrifice qui a dû bien lui coûter. C'est la plus grande preuve d'amour qu'il ait pu te donner.
Germaine
Hélas !
Madame de Sorges
Mais cela n'a pas été sans peine, n'est-ce pas ? Dis-moi, la lutte a été bien longue ?
Germaine
Oh ! Oui !
Madame de Sorges
Pauvre garçon ! Il a tant de coeur ! Ah ! J'avais bien raison, lorsque je ne comptais que sur toi, car il n'y avait que sa fiancée qui pût emporter sur lui une telle victoire. Quand l'amour s'en mêle, il faut plier les armes. Ah ! Germaine tu l'aimes donc bien, mon René ?
Germaine
Oh ! Oui, je l'aime !
Madame de Sorges
Et tu seras heureuse quand tu seras à lui. Encore quinze jours et vous vous appartiendrez tout à fait !
Germaine
Tout à fait... Oh Dieu et si tout à l'heure. Oh ! Mon ! Assez, assez !
Madame de Sorges
Quoi ?... Qu'as-tu ?
À part.
Germaine
Moi Rien ! Rien ! Ah ! J'étouffe !
Madame de Sorges
Mais si ! Tu as l'air inquiète, agitée... Est-ce que tu n'es pas contente de René ?
Germaine
Si ! Si !
Madame de Sorges
Alors, explique-moi !
Elle remonte vers la fenêtre.
Germaine
Non rien !... Attendez, chut !... Non j'avais cru entendre, oh ! Mon Dieu, mon Dieu !
Madame de Sorges
Mais enfin, qu'est-ce que tu as, voyons ! Tu as quelque chose !
Germaine
Moi, non... non...
Subitement.
Madame de Sorges
Regarde-moi, tu détournes les yeux. Oh ! Mon Dieu ! Quel pressentiment !
Germaine
Oh ! Non, non !
Madame de Sorges
Germaine, tu m'as menti !
Germaine
Moi !
Madame de Sorges
Tu m'as menti ! René se bat !
Germaine
Je vous jure !
Remontant au fond et appelant.
Madame de Sorges
Alors où est-il ? Pourquoi n'est-il pas ici, puisqu'il a renoncé à ce duel ? René ! René ! Tu vois, personne ne répond. La maison est vide ! Mais avoue-moi donc que tu l'as laissé partir !
Germaine
Ma mère ! Au nom du ciel !
Madame de Sorges
Ah ! Misérable ! Misérable ! C'est donc vrai ! Mais voyons ! mais parle donc... mais dis-moi où ils sont... Je vais courir, il est peut-être temps encore. Songe que sa vie est en danger. Mais tu veux donc la mort de mon fils ! Ah ! s'il lui arrive quelque chose... Malheur à toi !
Germaine
Grâce ! Ne m'accablez pas !
Madame de Sorges
Ah ! Laisse-moi, laisse-moi passer !
Germaine
Non ! Non !
Madame de Sorges
Lâche-moi, te dis-je !
Germaine
Vous n'irez pas !
Elle fait un violent effort et repousse brutalement Germaine qui tombe anéantie.
Madame de Sorges
Ah ! Tu me lâcheras entends-tu !
Germaine
Ma mère !... Ah ! Je suis maudite !
Elle remonte vivement vers le fond et s'arrête brusquement en entendant la voix de René.
Madame de Sorges
Ah ! Dieu, protégez-moi !
René
Je vous remercie messieurs, le bras de Robert me suffira !
Scène 9
Madame de Sorges, Germaine, René, Robert
Madame de Sorges
Mon fils !
Germaine
René !
René
Ma mère ! Ma chère Germaine !
Elles se sont élancées au cou de René, mais en les recevant, René pousse un petit cri.
Germaine
Vivant ! Vivant ! ma tante, il est vivant !
René
Ah !
Madame de Sorges
Qu'est-ce que tu as ? Est-ce que tu serais blessé ?
René
Oh ! Peu de chose !
Germaine
Blessé ! Oh ! Mon Dieu !
Madame de Sorges
Tu es blessé !... Oh ! Montre-moi vite ! Tu es sûr que cela n'est pas grave... Tu me le jures... Mais assieds-toi, ne reste pas debout comme cela ! Dis-moi, tu ne souffres pas...
René
Oh ! Presque pas... Je suis un peu fatigué, voilà tout.
Germaine
Oh ! Vite, un coussin, un oreiller, non ! Je vais le chercher moi-même.
René
Non, non !...
Elle sort en courant.
Germaine
Si, si !
René
La chère petite !
Madame de Sorges
As-tu besoin de quelque chose ? Veux-tu de l'eau fraîche, du linge ?
Souriant.
René
Je vous remercie, le docteur m'a fait son premier pansement... et tenez, vous voyez qu'il n'est pas bien inquiet de ma piqûre... puisqu'il m'a laissé partir seul avec Robert... Il est vrai qu'il est occupé ailleurs. Mais pourquoi me regardez-vous ainsi ma mère ?
Madame de Sorges
Ah ! C'est que je suis heureuse et je sens que je revis. Quelle frayeur tu m'as faite, et dans quelle émotion j'étais ! Tu t'es battu, toi, mon René... Oh ! Comme je vais te gronder ! Est-ce ainsi que tu me mets dans des transes mortelles ? Vilain fils, tu t'es battu !
Robert
Oh ! Et gaillardement, madame, je vous le jure ! C'est que j'étais là, derrière un buisson, monsieur René ne le savait pas, je m'étais dit : « Si l'autre est le plus fort, et bien je m'en mêlerai, moi aussi et à nous deux ! » et j'ai tout regardé... en fermant les yeux... Ah ! Nous nous sommes vaillamment conduits et je vous assure, madame, que pour moi qui n'ai jamais été au collège, il m'a fallu de la bravoure pour ne pas perdre courage en ayant aussi peur.
René
Ah ! Par exemple quelqu'un qui a été bien atteint c'est mon excellent adversaire, il en aura pour trois semaines... Figurez-vous ma mère, deux bons pouces de fer dans le côté.
Madame de Sorges
Oh !
Robert
Oh ! Le fait est que monsieur René l'a embroché. Oh ! Mais là, avec art...
Voyant un mouvement de Madame de Sorges, souriant.
René
C'est alors qu'instinctivement, il a tendu le bras, et que je me suis enfilé moi-même comme un novice. Oh ! mais n'ayez pas peur ! je m'en suis tout de suite aperçu... On s'aperçoit bien vite de ces erreurs là... et j'ai rebroussé chemin. C'est égal, il était temps, car si la blessure eût été plus profonde, l'endroit était dangereux. Un moment, l'on redoutait quelque lésion interne, mais l'examen a prouvé qu'il n'y avait rien à craindre : ainsi l'a déclaré le docteur, que je laissai beaucoup moins rassuré sur l'état de son autre blessé. Bref, nous en sommes quittes chacun à plus ou moins bon compte... et le combat finit faute de combattants !
Madame de Sorges
René, tu parles trop, ce n'est pas prudent ! Tu vas te fatiguer !
Germaine
Voilà l'oreiller ! Levez votre tête !
René
Alors, toutes vos volontés ! Quelle charmante petite enfant gâtée vous êtes !
Germaine
Il faut bien que je vous soigne et que j'adoucisse le mal dont je suis cause.
Robert remonte dans le fond et va sur la terrasse sans cesser d'être visible au public.
René
Dont vous êtes cause ?...
Madame de Sorges
C'est vrai, ma pauvre enfant, j'ai été injuste envers toi, je t'en demande pardon.
Germaine
Pardon ! Oh ! Oh ! Maman !
Madame de Sorges
Oui, pardon... Je t'ai fait pleurer, tu m'as trouvée dure envers toi. Je t'ai accusée, maltraitée, brutalement repoussée. Eh bien ! Oui ! Je t'en demande pardon. J'étais folle, vois-tu, mon amour pour René, l'idée qu'il était en danger me faisait perdre la tête... et lorsque tu accomplissais un acte d'héroïsme, moi qui ne suis qu'une mère, je t'accusais de lâcheté... Je me disais que tu n'aimais pas René... et que tu n'avais pas essayé de le retenir.
René
Elle ma mère... mais c'est le plus noble coeur que je connaisse... Vous l'avez accusée, elle, pauvre chère petite : Ah ! Vous ne saviez pas à quel avocat vous aviez confié votre cause ! Et n'était l'amour profond qu'elle a pour vous, auquel j'ai fait appel, je ne sais pas comment, j'en serais venu à bout.
Germaine
René, je vous en prie...
Madame de Sorges
Oh ! Mais va, je suis bien heureuse !
Germaine
Ah ! Je le savais bien !
Madame de Sorges
Mes chers enfants !
Il a un frisson.
René
Enfin, maintenant, c'est fini, Dieu merci, tout s'est bien passé et...
Madame de Sorges
Qu'est-ce que tu as !
René
Rien ! Un peu de fièvre... C'est l'effet de ma piqûre.
Robert ferme les portes vitrées du fond.
Madame de Sorges
Robert fermez les fenêtres !... Il ne faut pas que tu prennes froid et puis tu serais mieux, couché, ta tête est brûlante. Je vais monter moi-même te préparer tout dans ta chambre.
René
Oh ! Laissez ce soin à d'autres, ma mère !
Elle sort.
Madame de Sorges
Non, non, du tout ! Je veux que ce soit moi. Quand mon fils est malade, c'est à moi sa mère de le soigner... C'est bien le moins !
Scène 10
Germaine, René, Robert
Germaine
Comme votre mère vous aime, René ! Ah ! Si vous l'aviez vue tout à l'heure ; elle, si douce et si bonne, elle me faisait peur !... Heureusement, Dieu a été pour nous ! Il n'a pas voulu qu'il vous arrivât malheur.
René
Mais ni moi non plus ! Et je vous assure que j'ai tout fait pour cela !
Germaine
Ah ! Votre mère eût été impitoyable pour moi... moi-même je me demandais si j'avais bien agi, si j'avais fait mon devoir et si je ne m'étais pas laissé entraîner par vos paroles. Oh ! quel bonheur inexprimable ça été pour moi quand je vous ai vu revenir.
René
Ah ! Ma chère Germaine, que vous êtes digne d'être aimée et que je suis heureux de vous prendre pour femme !
Germaine
Oh ! Je vous aime bien, moi, allez !
Robert
Sont-ils gentils... On dirait Roméo et Virginie !
Germaine
Tu étais là, Robert !
Robert
Oui !... Oh ! Mais, je n'ai rien entendu !
Il fait un effort pour se soulever et baise Germaine au front. À ce moment il porte la main sur sa blessure.
René
Robert sait bien que nous sommes fiancés, et que rien n'est pur comme le baiser que je dépose sur votre front. Ah !
Germaine
Quoi ?
René
Ah ! J'ai éprouvé comme si ma blessure se rouvrait ! Ça n'est rien, c'est en me soulevant, mais c'est passé.
Robert
Ah ! Aussi, vous n'êtes pas raisonnable ! Quand on est blessé on fait attention ! On ne se remue pas ! D'abord, il faut que vous soyez guéri le plus tôt possible... Songez que dans quinze jours, il faut que vous soyez sur pied.
Germaine
Oh ! Oui !
René
Oh ! Je serai remis avant... Mais c'est drôle, j'ai froid et puis j'ai chaud... J'ai la fièvre, il n'y a pas à dire... et puis je me sens faible !
Robert
Dès que votre lit sera prêt, il faudra vous coucher !
René
Oui, oh ! Mais j'ai la gorge sèche, je voudrais bien boire !
Robert
Je vais aller chercher de la tisane.
Elle sort par la droite.
Germaine
Non, moi ! C'est moi que cela regarde à mon tour... Les hommes ne savent pas les faire, les tisanes. Non, toi Robert, tu vas rester là.
Scène 11
René, Robert
René
Vois-tu Robert ! Il faut toujours en passer par ses volontés.
Pendant cette scène René s'est affaibli petit à petit et il a succombé sans un mouvement ; la tête est appuyée sur l'oreiller, dans la même position. Robert le touchant à l'épaule.
Il prend sa main qui retombe, morte.
Il pose son oreille contre sa poitrine et pousse un grand cri en reculant, en arrière.
Il court comme un fou vers la porte par laquelle sont sorties Madame de Sorges et Germaine ! criant !
Puis, après réflexion.
Robert
Oh ! L'obéissance n'est pas bien pénible. D'ailleurs j'ai toujours obéi facilement, ici. Et pourtant, ça n'est pas dans mon caractère une somnambule m'a prédit autrefois que je serais un grand révolutionnaire ! Ainsi !... Mais ce n'est pas tout cela, il faut bien, vous soigner, je vous le répète, monsieur René... Ces bobos-là, ce n'est rien, mais quand on n'y prend pas garde, que l'on fait des imprudences, ils n'en finissent pas !... J'ai eu une chose à peu près comme ça, moi, un mal blanc qui a dégénéré en panaris... parce que je n'y avais pas pris garde. Eh bien, vous voyez ; ça serait très désagréable, si votre mal allait empirer et cela ferait beaucoup de peine à Madame... et à Mademoiselle Germaine... et à moi aussi. Hein ? Oui ! À moi, vous ne croyez pas, dites, monsieur René ?... Monsieur René ! Eh bien ? Vous ne répondez pas ! Oh ! Mon Dieu ! Qu'est-ce qu'il a ? Ah ! Mort ! Mort ! Mort ! Madame... Mademoiselle, Non, non C'est un coup qui les tuerait !
Scène 12
Germaine, Madame de Sorges, Robert
Germaine
Quoi ? Qu'y a-t-il ?
Madame de Sorges
Tu as appelé ?
Robert
Moi ! Non, non !
Madame de Sorges
Cependant !
Madame de Sorges gagne le fond en marchant avec précaution, ferme les volets de la porte vitrée pour empêcher le jour d'entrer. Germaine, sur la pointe des pieds, va poser la tasse de tisane sur la table, qui est près de René, puis toutes les deux se retirent sans bruit par la porte de gauche. Après quoi, Robert, ne pouvant plus maîtriser son émotion, tombe à genoux devant le corps de René, et éclate en sanglots.
RIDEAU
Robert
Chut ! Chut ! Il dort !