Saynète · 1882

Notre Futur

de Georges Feydeau

Représentation
≈ 22 min
Distribution
2 femmes
Répliques
172
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Henriette de Tréville F 87 ≈ 13 min 2
Valentine F 85 ≈ 8 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Notre Futur
Henriette de Tréville
Valentine absent
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Notre Futur

Scène 1

Henriette de Tréville

Henriette en costume de bal et couverte de diamants, entre par l'une des portes du fond et parle à quelqu'un qu'on n'aperçoit pas.

Entrant.

Henriette de Tréville

Ainsi, vous avez bien compris ? Des bougies partout, des lumières... beaucoup de lumières ! Enfin, que tout soit pour le mieux. Oh ! oui, beaucoup de lumières, je les adore, moi !... C'est étonnant comme cela sied à mon visage ! Eh ! Bien, mais savez-vous madame, que vous êtes tout simplement ravissante. Ce costume vous va à ravir !... Et je me trompe fort ou bien vous allez faire encore quelque nouvelle conquête !... Toutes ces dames vont être furieuses ! C'est si jaloux, les femmes !... Quant à ces messieurs, par exemple... Eh ! Bien, là, franchement, il y a des moments où je comprends les hommes ! Huit heures un quart... Allons, j'ai encore une heure devant moi, une grande heure d'ennui !... C'est effrayant comme le temps vous paraît long quand on attend... Malgré moi je me sens inquiète, agitée... Ah ! Dame, l'idée d'un mariage peut bien vous émouvoir un peu... Surtout lorsqu'il s'agit d'un jeune homme et que l'on est la veuve d'un vieux général !... Ah ! C'est qu'en fait d'amour, mon pauvre mari n'était pas la prodigalité même ! Mon Dieu ! Je ne le lui reproche pas !... Le cher homme ! Je sais bien que ce n'était pas de sa faute !... Mais c'est égal, franchement, il était un peu trop... Comment dirai-je ? Un peu trop... économe... Oh ! Mais, avec Monsieur de Neyriss, cela n'est pas à craindre ! Il est jeune lui ! Il est du midi, lui ! Et quand on est du midi, Dieu sait !... Enfin cela n'est pas à craindre !... Pourvu qu'il vienne seulement, c'est qu'il y a déjà quelque temps qu'il n'a donné signe de vie... Bah ! Je l'ai invité, il viendra ; d'ailleurs il m'aime !... Il a l'intention de m'épouser, j'en suis sûre... Il profitera de cette soirée pour... et déjà l'autre jour, dans le petit salon, lorsque j'étais assise sur mon joli divan havane, s'il s'est mis à mes genoux, c'était, bien sûr, pour me faire sa demande... Ce n'était pas l'envie qui lui en manquait, et si l'on ne nous avait interrompu !... Tiens ! L'on a sonné ! Neuf heures moins vingt. Qui peut venir si tôt ?

Scène 2

Valentine, Henriette de Tréville

On entend la voix de Valentine dans les coulisses.

Valentine

Thank you very much, miss Alice ! You may go now ! Thank you !

Henriette de Tréville

Valentine !

Valentine

Moi-même, cousine ! Bonjour !

Henriette de Tréville

Comme tu arrives de bonne heure !

Valentine

Est-ce un reproche ?

Henriette de Tréville

Enfant, va !

Valentine

C'est que, vois-tu, j'ai désiré venir un peu avant le bal... parce que j'avais à t'entretenir de choses sérieuses !

Henriette de Tréville

Ah ! Mon Dieu !

Valentine

Oh ! Très sérieuses ! Tu comprends, il est des choses que je n'oserais dire à maman, et que je puis te dire à toi.

Henriette de Tréville

Voyez-vous ça, Mademoiselle !

Valentine

Oui, je viens te demander conseil !... Mais d'abord, laisse-moi te faire tous mes compliments. Dieu ! Que tu es belle ce soir !

Henriette de Tréville

Ah ! Le "ce soir" est aimable.

Valentine

Oh ! Tu es toujours restée taquine, toi... Je veux dire : "Quelle jolie toilette tu as ce soir...", là !...

Henriette de Tréville

Tu trouves ?

Valentine

Mais c'est-à-dire que j'ai l'air d'une petite Cendrillon à côté de toi, avec ma robe blanche, toute simple.

Henriette de Tréville

Toi ! Tu es cent fois charmante, comme cela !

Valentine

Et des diamants ! En as-tu assez ! Oh ! C'est moi qui aimerais ça, des diamants !

Henriette de Tréville

Tu sais bien qu'une jeune fille n'en porte pas.

Valentine

Oui, tandis qu'une veuve !... Dieu ! Que cela doit être agréable d'être veuve !

Henriette de Tréville

Eh ! Bien, c'est gentil pour ton futur mari ce que tu dis là !

Valentine

Tiens ! C'est vrai ! J'ai dit une bêtise ! C'est ennuyeux ! Je ne fais que cela... ou bien je ne dis rien du tout, et alors je deviens bête... de peur de dire des bêtises !

Elle se lève et va prendre une tapisserie.

Henriette de Tréville

Gamine, va !

Valentine

Mais aussi, je te l'ai dit, je compte sur toi pour me donner quelques conseils... Ah ! D'abord, quand un jeune homme vous parle, qu'est-ce qu'il faut faire ?... Moi, je suis toujours très embarrassée !... Ainsi, tiens, à ton dernier bal, Monsieur de Mercourt est venu à moi et m'a dit comme ça : « Ah ! Mademoiselle, vous êtes vraiment charmante ! » Eh bien ! Sais-tu ce que je lui ai répondu ?

Henriette de Tréville

Non.

Valentine

« Et vous aussi, monsieur ! » Tu vois l'effet d'ici !... Alors il a cru que je me moquais de lui et il est parti.

Henriette de Tréville

Pauvre enfant, voilà ce que c'est que l'innocence.

Valentine

Oh ! Oui, l'innocence, voilà une vertu que j'admire beaucoup... chez les autres !... Que je voudrais en savoir autant que toi ! Mon Dieu !

Henriette de Tréville

Valentine !

Valentine

Encore une bêtise... Tu vois, c'est plus fort que moi !... Aussi il faut absolument que tu me dises...

Henriette de Tréville

Ah ! Pardon, mais d'abord, de quoi s'agit-il ?

Valentine

C'est que c'est très difficile à expliquer !... Il s'agit de... d'un...

Henriette de Tréville

Tu rougis ! Tu baisses les yeux ! Je comprends, c'est un jeune homme !

Valentine

Hein ! Comment le sais-tu ?

Henriette de Tréville

Est-ce que je n'ai pas été jeune fille, moi ? Est-ce que je n'ai pas rougi, moi... dans le temps ? Va, chère petite, je ne m'y trompe pas !

Valentine

Eh ! Bien, oui, là, c'est un jeune homme.

Henriette de Tréville

Je le savais bien !... et il se nomme ?

Valentine

Oh ! Ça, je te le dirai plus tard.

Henriette de Tréville

Du mystère, c'est parfait ! Est-il bien, au-moins ?

Valentine

Lui ? Oh ! très bien !

Henriette de Tréville

Très bien ! Tu me le montreras ?

Valentine

Tu le verras ce soir !... Et tu me diras alors si j'ai bon goût !

Henriette de Tréville

Tiens, vraiment, tu m'amuses !... et... il t'aime ?

Valentine

Oh ! Oui, il m'aime !... Il m'a même dit l'autre jour qu'il serait bien heureux si je consentais à l'épouser.

Henriette de Tréville

Bah ! Ce n'est pas une preuve.

Valentine

Oh ! Mais pour lui, c'est sérieux ! Figure-toi qu'à ton dernier bal, j'ai dansé avec lui... et sans en avoir l'air, tout en valsant, il m'a emmenée dans le petit salon, tu sais, le petit salon ?

Henriette de Tréville

Oui, oui. Il paraît que c'est l'endroit !

Valentine

Il n'y avait justement personne... Alors il m'a fait asseoir sur ton divan havane...

Henriette de Tréville

Sur mon divan havane ?

Valentine

Oui ! Cela t'étonne ?

Henriette de Tréville

Moi ! Non, du tout. Oh ! Ces hommes, tous les mêmes !... Apporte-moi mes laines !

Valentine

Et puis, lorsque j'ai été assise, monsieur de...

Henriette de Tréville

Monsieur de... ?

Valentine

Ce monsieur-là enfin m'a pris les deux mains, et s'est mis à genoux devant moi... Comme cela, tiens ! Oh ! C'est étonnant comme c'est agréable de voir un homme à ses genoux !

Henriette de Tréville

Cela n'est pas précisément l'opinion de messieurs nos maris... Enfin ! Continue.

Valentine

Eh ! Bien donc, il s'est mis à genoux devant moi et, avec une voix tendre, il m'a dit des choses, oh ! Mais des choses ! Je ne comprenais pas toujours, mais je sentais que cela me faisait plaisir ! Oh ! Mais c'est égal ! Je t'assure que j'étais très embarrassée ; aussi, de peur de dire des bêtises, je me contentais de répondre « oui » à tout ce qu'il disait.

Henriette de Tréville

Tu disais oui ? Malheureuse enfant !

Valentine

Est-ce que j'ai eu tort ?

Henriette de Tréville

Avec les hommes, c'est si dangereux !

Valentine

Mais je ne savais que répondre, moi ! Si tu l'avais entendu : « Ah ! mademoiselle, vous êtes belle et je vous aime ». - Oui ? « Ah ! Valentine » - Il m'a appelée Valentine. « Ah ! Valentine, réalisez le rêve de ma vie ! Mon coeur est consumé par l'ardeur de ses flammes et seule vous pouvez éteindre l'incendie que... que vos beaux yeux ont allumé. » Ça je n'ai pas très bien compris ce que cela voulait dire ! « Enfin vous êtes ma reine, mon ange, Valentine, voulez-vous être ma femme ? »

Henriette de Tréville

Et tu as répondu ?

Valentine

Oui !... Dame, j'étais si troublée, je ne savais que dire.

Henriette de Tréville

Les hommes sont si entreprenants !

Valentine

Oh ! Oui !

Henriette de Tréville

« Oh ! oui ! » Ah çà ! Comment le sais-tu ?

Valentine

Mais cousine !

Henriette de Tréville

Oh ! Il n'y a pas de « mais cousine ! » Et je vois bien que tu me caches quelque chose ! Mais je ne te tiens pas quitte comme cela, entends-tu bien, et tu vas m'expliquer...

Valentine

Eh ! Bien, oui, là, j'aime mieux tout te dire !... À maman je n'aurais jamais osé, avec toi je sens que j'aurai plus de courage. Ah ! Ma chère Henriette, si tu savais ce qu'il a fait !

Henriette de Tréville

Ah ! Mon Dieu ! C'est donc bien grave ?

Valentine

Oh ! Oui, c'est grave ; c'est-à-dire que, maintenant, il faut qu'on nous marie.

Henriette de Tréville

Est-il possible ? Oh ! Pauvre enfant ! Pauvre enfant !

Valentine

Il m'a embrassée !

Elle s'assied.

Henriette de Tréville

Ah ! Tu m'avais fait peur.

Valentine

Tu ne trouves donc pas cela grave, toi ?

Henriette de Tréville

Mon Dieu ! Si j'étais ton confesseur, je te dirais : « C'est très grave ! » Mais moi, ma pauvre enfant, je n'ai pas le courage de t'en blâmer. Je connais trop bien les hommes !

Valentine

Est-il possible !

Henriette de Tréville

Et si l'on devait se marier pour si peu de chose, je crois qu'il y aurait bien peu de femmes sur la terre qui coifferaient Sainte-Catherine. Elle reprend sa tapisserie.

Valentine

Alors, cousine, tu ne m'en veux pas ?

Henriette de Tréville

Moi, chère petite... Oh ! Pas du tout !... Mon pauvre général me le disait souvent : « L'amour est la meilleure des excuses ! ». Et j'étais bien de son avis !

Valentine

Mais alors... si ce soir il veut m'emmener... est-ce qu'il faudra ?...

Henriette de Tréville

Garde-t'en bien !... Les hommes sont toujours plus entreprenants la seconde fois que la première !

Valentine

Mais alors comment faire ? S'il me demande de danser avec lui, je ne puis pourtant pas lui refuser... puisqu'il m'a promis de m'épouser ?

Henriette de Tréville

Oh ! Je vois ce que tu veux !... Voyons, fillette, alors tu l'aimes ?

Valentine

Mon Dieu ! Je ne sais pas !

Henriette de Tréville

Bon ! Je comprends ! Ça veut dire beaucoup !... Et lui, est-ce qu'il t'aime ?

Valentine

Il m'adore.

Henriette de Tréville

Eh ! Bien donc, c'est parfait !... Puisqu'il en est ainsi je parlerai à ta mère et, si elle y consent, tu l'épouseras !

Valentine

Je l'épouserai ! Oh ! Ma chère Henriette !

Henriette de Tréville

Hein ! Comme il y a des moments où l'on vous aime !... Ah çà ! Tu serais donc bien heureuse de te marier, toi ?

Valentine

Me marier, cousine ! Mais c'est ce que je rêve ! Se faire appeler Madame ! Porter des diamants !... Aller au Palais Royal !...

Henriette de Tréville

Eh bien ! Tu as une manière de comprendre tes devoirs conjugaux toi ! Je t'en fais mes compliments !

Valentine

Mais cousine...

Henriette de Tréville

Enfin, vous vous aimez, c'est l'essentiel ! Et puisqu'il t'a promis de t'épouser, je parlerai à ta mère... Mais au moins serait-il bon pour cela que je connusse le nom de ton... prétendu ?

Valentine

C'est juste... D'ailleurs je n'ai plus de raisons pour te le cacher !... C'est Monsieur de Neyriss.

Elle pose vivement sa tapisserie.

Henriette de Tréville

Monsieur de Neyriss !

Valentine

Oui ! Qu'y a-t-il là qui t'étonne ?

Henriette de Tréville

Non ! C'est impossible !

Valentine

Comment impossible ! Mais je t'assure que c'est la pure vérité.

Henriette de Tréville

Oh ! Je te dis qu'il ne t'aime pas... J'en suis sûre.

Valentine

Mais puisqu'il me l'a dit !

Henriette de Tréville

Bah ! Tu crois à ces choses-là, toi ?

Valentine

Et pourquoi ne m'aimerait-il pas, après tout ?

Henriette de Tréville

Parce que... parce qu'il ne t'aime pas.

Valentine

Mais puisqu'il doit m'épouser, là !

Henriette de Tréville

Eh bien ! Et moi aussi, là !

Valentine

Il doit t'épouser ?

Henriette de Tréville

Oui.

Valentine

Il a demandé ta main ?

Henriette de Tréville

Oh ! C'est tout comme. Il va me la demander ce soir !

Valentine

Oh ! Mais, moi, c'est déjà fait, voilà la différence.

Henriette de Tréville

Bah ! Qu'est-ce que cela prouve ? Pour ces messieurs le mariage n'est-il pas le pseudonyme de l'amour ?

Valentine

Mais...

Henriette de Tréville

Et puis, d'abord, il ne te convient pas du tout ! Tu es bien trop jeune pour lui.

Valentine

Comment ! Mais c'est un jeune homme...

Henriette de Tréville

Lui ! Un jeune homme ! Il a trente ans, c'est tout au plus un homme jeune ! Voilà tout ! Va, je te dis qu'il ne te convient pas du tout !

Valentine

Enfin, que veux-tu ! Cela me regarde et comme tu m'as promis de demander à maman...

Henriette de Tréville

Moi ! Demander à ta mère ! Ah ! Non, par exemple !... Je ne veux pas que tu puisses me reprocher un jour d'avoir fait ton malheur.

Valentine

Mon malheur !

Henriette de Tréville

Mais, dame ! Tu vois bien qu'il ne t'aime pas sérieusement.

Valentine

Comment cela ?

Henriette de Tréville

Puisqu'il me fait aussi la cour, à moi !

Valentine

Mais...

Henriette de Tréville

Et qui te dit qu'il n'agit pas de même avec toutes les femmes !

Valentine

Oh !

Henriette de Tréville

Et cet homme-là serait un mari fidèle ?... Allons donc !

Valentine

Eh ! Bien, pourquoi veux-tu l'épouser, alors ?

Henriette de Tréville

Pourquoi je veux l'épouser...

Valentine

Dame ! Il en sera pour toi comme pour moi ! Et je suppose que ce n'est pas pour l'unique agrément d'avoir un mari volage que...

Henriette de Tréville

D'abord, il n'est pas question de moi en ce moment... Et puis, je te dirai que ce n'est pas du tout la même chose... Une veuve a sur cette matière plus d'expérience qu'une petite fille.

Valentine

Mais...

Henriette de Tréville

Et d'ailleurs, toi non plus tu ne l'aimes pas !... Mais non ! Si tu veux l'épouser, c'est par caprice... pour aller au Palais-Royal.

Valentine

Mais quand je te dis...

Henriette de Tréville

Ah ! Bah ! Tout cela ce sont des amours de petite fille ! Un feu de paille ! Cela brûle, mais ne dure pas... Va, ma chère enfant, je sais très bien comme on est à cet âge. Aperçoit-on un jeune homme ? Aussitôt, l'on en devient folle ! S'avise-t-il de vous faire un compliment, le moindre brin de cour ? Ah ! Alors, c'est évident ! On croit tout de suite qu'il va vous épouser... et pour peu que l'on ait lu des romans, l'on s'étonne toujours que le beau jeune homme ne vous demande pas la permission de vous enlever !... Oui, voilà comme vous êtes, à votre âge ! Des amourettes, voilà tout ! Mais un amour sérieux ! Allons donc ! Non ! non ! non ! Mille fois, non !

Valentine

Tu ne parlais pas précisément comme cela tout à l'heure !

Henriette de Tréville

C'est que j'ai réfléchi !

Valentine

Bien rapidement, alors ! Car ce n'est que depuis que j'ai prononcé le nom de monsieur de Neyriss, que...

Henriette de Tréville

Que veux-tu dire ?

Valentine

Eh ! Je veux dire que je sais bien pourquoi tu parles de la sorte... et que les meilleurs avocats sont toujours ceux qui défendent leur propre cause.

Henriette de Tréville

Là ! Je m'y attendais ! De l'aigreur !... Parce que je te dis des vérités sur monsieur de Neyriss, alors cela te fâche ! Eh ! Bien, veux-tu que je te dise : épouse-le ! Tu pourras te vanter d'avoir un mari charmant,... trop charmant même,... surtout avec les autres !

Valentine

C'est ça, moque-toi de moi à présent : tiens, vrai ! Tu n'es pas gentille !

Henriette de Tréville

Voyons, Valentine !

Valentine

Laisse-moi tranquille !

Un instant de silence. Valentine tourne à demi le dos à Henriette. Cette dernière prend un journal sur la table et se met à lire. Tout à coup, elle pousse un cri :

Henriette de Tréville

Ah !... Tu veux bouder ? À ton aise ! Seulement, quand tu auras fini, tu auras la bonté de me le dire.

Henriette de Tréville

Ah ! Mon Dieu, que vois-je ?... Monsieur de Neyriss !...

Valentine

Monsieur de Neyriss ! Qu'y a-t-il ?

Henriette de Tréville

Le perfide ! Il se marie.

Valentine

Il se marie ?

Henriette de Tréville

Tiens, lis plutôt ! On annonce le mariage de Monsieur Raoul de Neyriss avec Mademoiselle de Stainfeld ! Cette toute charmante personne. Toute charmante, est-il possible ! Elle louche ! Cette toute charmante personne apporte à son mari la jolie dot de deux cent mille livres de rente ! Hâtons-nous de dire que Monsieur de Neyriss, qui est un galant homme. Un galant homme, lui ! Qui est un galant homme n'a vu dans ce mariage qu'un mariage d'amour ! Oh ! Le traître !

Valentine

Qui aurait jamais pu s'attendre à cela, mon Dieu !

Henriette de Tréville

Oh ! Les hommes ! Les hommes ! Les voilà bien !

Valentine

Et il me disait qu'il m'aimait !

Henriette de Tréville

Non, tenez ! Ils ne valent pas la corde pour les pendre ! Et c'est là l'homme que tu voulais épouser !... Et tu crois que je t'aurais laissé faire cette bêtise ?... Ah non, par exemple !

Valentine

Hélas ! Cousine...

Henriette de Tréville

Ah ! Oui, tu pousses des soupirs à présent, tu me dis : « Hélas, cousine ». Mais tout à l'heure, lorsque je cherchais à te dissuader de ce mariage, lorsque je te disais que tu faisais une sottise, tu te fâchais et tu m'en voulais, j'en suis sûre, de prendre ainsi ton intérêt contre toi-même ! Eh ! Bien, tu reconnais à présent combien j'avais raison ! Mais non, tu ne voulais rien entendre ! Et si je t'avais écoutée, j'aurais été demander à ta mère !... Et j'aurais, moi, participé à ton malheur futur. Ah ! Tiens ! Valentine, tu ne mérites pas qu'on te plaigne.

Valentine

Henriette, tu me fais de la peine.

Henriette de Tréville

Cela t'apprendra à m'écouter à l'avenir !

Valentine

Hélas ! Cousine, comment pouvais-je savoir ?...

Henriette de Tréville

C'est vrai !... Le perfide, moi aussi, je m'y étais laissé prendre !... Oh ! Mais, va, maintenant, je ne le regrette pas !

Valentine

Oh ! Ni moi non plus, certes ! Et pourtant, je ne sais pas, il me semble que cela me fait quelque chose.

Henriette de Tréville

Que vois-je, tu pleures ?

Valentine

Moi ? Non, cousine !

Henriette de Tréville

Enfant ! À quoi bon me cacher tes larmes ? Va, tu n'as pas à en rougir... La honte n'est pas pour celui qui les verse. Mais pour celui qui les fait couler.

Valentine

N'importe cousine, je ne pleurerai pas ! Ces larmes, il ne les mérite pas.

Henriette de Tréville

Hélas ! Ma pauvre chérie, tu n'as pas été heureuse pour ton premier amour !... Mais qu'une chose te console : dis-toi bien que tu aurais pu être bien plus malheureuse en devenant sa femme !

Valentine

C'est vrai, cousine, aussi, je ne veux plus penser à lui, et je l'oublierai, je te le promets !

Henriette de Tréville

C'est ce que tu feras de mieux, fillette !

Valentine

Et je le haïrai !

Henriette de Tréville

Oh ! Cela garde t'en bien, ma pauvre enfant,... tu l'adorerais.

Valentine

Moi... l'adorer ? Mais...

Henriette de Tréville

Oh ! Toi, tout comme une autre ! Va ! Nous sommes toutes les mêmes, nous autres femmes ! Aussi ne cherche pas à le haïr, n'essaie même pas de le juger, car si ta douleur le condamnait, ton amour trouverait encore une excuse pour le justifier. Oublie-le, voilà tout ! Et quand l'oubli sera peu à peu entré dans ton coeur, quand l'amour ne sera plus là pour excuser cet homme, alors tu verras comme tu le mépriseras et comme tu remercieras le ciel des pleurs qu'il t'aura fait verser.

Valentine

Ma chère Henriette !... Tu es bonne, toi,... Tu cherches à me consoler, tu ne veux pas que je pleure.

Henriette de Tréville

Mais certainement non, je ne veux pas que tu pleures ! Eh ! Que diraient nos invités s'ils te voyaient de la sorte ! Je veux que tu sois gaie au contraire, que tu ries, que tu danses, que tu t'amuses enfin !... Allons, fillette, embrasse-moi ! Et maintenant, Mademoiselle de Stainfeld, vous pouvez épouser « Notre futur » !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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