C'Est une Femme du Monde
Scène 1
Alfred, Philomèle
Au lever du rideau, Alfred est en train de mettre le couvert sur la table placée au milieu du théâtre.
Alfred
Voyons !... Combien mettrai-je de couverts à cette table ? Deux, trois ou quatre ?... Çà, c'est un jeu auquel je m'amuse souvent... Je me fais, des paris à moi-même, des sommes énormes !... Qu'est-ce que ça me coûte ?... Puisque ça me rentre... et c'est très amusant... Voyons !... deux... c'est pour les rendez-vous d'amour... trois pour les ménages à trois... et quatre pour les parties carrées... Allons, ce soir nous mettrons la partie carrée... D'abord, ça rapporte plus à la maison. Les tête-à-tête, ça n'est que la moitié et puis ça ne consomme pas !... Ils sont toujours pressés d'arriver au café... On pourrait même dire au pousse-café... Mettons quatre ! Dix mille francs que ce sera quatre !
Philomèle
Voilà les hors-d'oeuvre.
Il l'embrasse.
Alfred
Philomèle !... Arrive ici !...
Philomèle
Veux-tu bien te taire !... C'est lâche ! Tu vois que j'ai les mains prises !
Il l'embrasse.
Alfred
J'ai les miennes libres et j'en profite !...
Philomèle
Assez, voyons !... Si le patron nous voyait ! Tu sais qu'il ne badine pas sur le... badinage !
Alfred
Eh bien ! Quoi, badinage ! Qu'est-ce qu'il a à dire ? Est-ce que le nôtre n'est pas légitime ? Est-ce que tu n'es pas ma femme ?
Philomèle
C'est possible !... Mais ici je suis caissière et il dit qu'une caissière, ça n'est pas fait pour son mari, mais pour les clients !
Alfred
Ouais !... Eh bien, qu'il fourre donc sa femme à la caisse, il verra si c'est fait pour les clients !...
Philomèle
Oh ! Sa femme !... Tout le monde se sauverait !
Alfred
Ça, c'est vrai ! C'est une basilique !
Philomèle
Et les basiliques, c'est si peu fréquenté !
Alfred
En attendant, que je t'y prenne à badiner avec le client.
Philomèle
Oh ! Pas de danger ! Tu as vu l'autre jour le gommeux qui m'a fait des avances !... Je lui ai allongé une de ces gifles !...
Alfred
Tu as bien fait ! Seulement ce qui m'étonne, c'est que le patron ne t'ait rien dit !
Philomèle
Le patron ! Au contraire ! Il m'a augmentée !
Alfred
Allons donc !
Philomèle
Parfaitement !... Il m'a dit : une gifle ! ça excite les hommes... Continuez !
Alfred
Oui ?
Philomèle
Tu vois donc que tu peux dormir sur les deux oreilles !
Alfred
Sans transpercer mes oreillers !... C'est tout ce qu'il me faut.
Philomèle
Ah ! Alfred ! Tu sais bien que je n'aime que toi !
Alfred
Oh ! Ma petite Philomèle !
Philomèle
Comme toi aussi, tu ne dois aimer que moi.
Alfred
Comment donc !
Philomèle
Tu les as bien aimées, dis, tes deux premières femmes !
Alfred
Mais non ! Mais non !
Philomèle
C'est ça qui me fait enrager : quand je pense qu'une autre, que deux autres... sans compter le casuel...
Alfred
Oh ! Le casuel !...
Philomèle
Ont été, comme ça, entre tes bras !... Non, ça me fait un effet !
Alfred
Oh ! Voyons ! Tu es enfant !... D'abord, je ne les ai pas aimées tant, tant que ça !
Philomèle
Oh ! On dit cela !...
Alfred
Et puis enfin, puisque je suis veuf, doublement veuf !... Ce qui n'est plus n'est plus ! Eh bien ! N'en parlons plus !
Philomèle
Oh ! Bien, oui ! N'en parlons plus ! Seulement tu m'aimeras bien, dis, Alfred ?
Philomèle l'embrasse.
Alfred
Mais oui ! Et encore davantage !
Scène 2
Paturon, Philomèle, Alfred
Paturon
Oh ! Pardon !
Philomèle
Oh ! Un client !
Paturon
Je m'en vais ! Je m'en vais !
Alfred
Mais non ! Du tout !... Restez, monsieur, restez !
Paturon
Le maître d'hôtel !
Alfred
Toi, file !...
Saluant Paturon.
Elle sort par le fond.
Philomèle
Oui... Monsieur !
Paturon
Eh bien, ne vous gênez pas, mon ami ! Qu'est-ce que vous faisiez là ?
Alfred
Je vais vous dire, monsieur... C'était pour occuper mes loisirs...
Paturon
Je vois bien !
Alfred
Et puis, comme c'était un cabinet neuf, le patron m'a dit : "Vois si tout est bien en état pour le confort du client".
Paturon
Oui !... Vous fatiguiez les ressorts.
Alfred
Monsieur exagère ! Et... qu'est-ce qui nous vaut la visite de monsieur Paturon ?
Paturon
Tiens ! Vous me connaissez donc !
Alfred
Oh ! Moi, monsieur ! Je connais mon Paris ! C'est moi Alfred.
Paturon
Ah ! C'est vous Alfred ? Oui ! Oui !... Seulement je connais beaucoup d'Alfred !
Alfred
Alfred ! L'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or !...
Paturon
Oh !... C'est juste !... Je me disais aussi : j'ai vu cette binette-là quelque part !
Alfred
Monsieur me flatte !
Paturon
Et alors, c'est comme ça que vous trompez votre femme avec la caissière !
Alfred
Du tout, Monsieur !... La caissière, c'est ma femme !
Paturon
Comment ! Je croyais qu'autrefois vous m'aviez dit qu'elle était dans les téléphones !
Alfred
Oh ! Ce n'est pas la même, Monsieur ! Celle-ci, c'est ma troisième femme !
Paturon
Mâtin ! Quel gaillard !
Alfred
Ah ! Monsieur !... Quand on ne les mène pas de front !... Ce n'est pas de la gaillardise !
Paturon
Eh bien, qu'est-ce que vous avez fait de la seconde !
Alfred
Ah ! Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur !... Elle a succombé !
Paturon
Oh ! La pauvre femme !
Alfred
Elle a succombé à quelque enjôleur !
Paturon
Aïe !
Alfred
Elle a fait comme ma première !... Elle s'est fait enlever et depuis, je ne l'ai pas revue !
Paturon
Eh bien, dites donc ! Vous n'avez pas de chance avec vos femmes !
Alfred
Non, Monsieur ! J'ai toujours eu la bosse du mariage, elles n'ont jamais eu la bosse de la fidélité !
Il s'assoit sur le canapé.
Paturon
Ah ! Bien, qu'est-ce que vous voulez ? Ça aurait fait trop de bosses dans le ménage ! Mais si je ne me trompe, vous étiez déjà divorcé d'avec votre première femme !
Paturon lui fait remarquer par un geste qu'il est assis à côté de lui. Alfred se lève et continue.
Alfred
Parfaitement !... C'est même ce qui m'a permis d'épouser la seconde. Et j'ai également divorcé d'avec la seconde, ce qui m'a permis d'épouser la troisième.
Paturon
D'où il résulte que vous avez trois femmes sur le pavé de Paris !
Alfred
C'est-à-dire qu'à vraiment parler... Je n'en ai qu'une, mais il y en a trois qui se croient chacune ma femme ! Parce que les deux premières, elles, ne savent rien du divorce !... Quand elles ont filé, j'ai fait constater la disparition et le divorce a été prononcé en leur absence.
Paturon
Vraiment ? Les deux premières ignorent...
Alfred
Les trois, même ! Parce que j'ai trouvé inutile de dire à ma dernière femme que j'étais divorcé : ça embête toujours les femmes, ces choses-là ! Je lui ai dit que j'étais veuf, c'était bien plus simple ! Et même, si vous la voyez, je vous prierai de ne pas faire d'allusion !
Paturon
Soyez tranquille !
Alfred
Je vous dis ça à vous, parce que vous êtes un ami, mais motus !
Paturon
Entendu ! Mais sans vouloir vous êtes désagréable, je vous avouerai que je ne suis pas venu exprès pour entendre vos histoires conjugales !
Alfred
C'est juste, Monsieur !... Je me laissais aller à mes effusions.
Paturon
Voilà ! J'aurais besoin d'un cabinet.
Alfred
Je vois ! Eh bien, celui-ci... Il ne vous va pas ?
Paturon
Si, parfaitement ! Gardez-le moi ! Maintenant, pour le menu...
Alfred
Oh ! Rapportez-vous en à moi ! Je connais vos goûts ! Vous serez content.
Paturon
Bon !
Alfred
Combien êtes-vous ?
Paturon
Bêta !... Je suis deux !
Prenant les deux couverts sur la table et les portant sur la desserte du fond, à part.
Alfred
Toujours, alors ! Eh bien, j'enlève deux couverts ! J'ai perdu mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !
Scène 3
Gigolet, Alfred, Paturon
Gigolet
Garçon !
Alfred
Monsieur !
Paturon
Tiens ! Gigolet !
Gigolet
Paturon !
Alfred
Ah ! Bien, nous sommes en pays de connaissance !
Paturon
Ah çà ! Par quel hasard vous trouve-t-on ici ?
Gigolet
Oh ! Sans doute par le même que vous ! Partie fine ? Hein !
Paturon
Partie fine !
Alfred
Partie fine !
À Paturon.
Gigolet
Merci, mon ami ! Mais voilà des éternités que nous ne nous sommes vus !
Paturon
Deux ans, mon cher ! Comme ça passe !
Gigolet
On m'a dit que vous aviez une liaison ?
Paturon
C'est vrai ! Eh bien, et vous, on m'a dit que vous étiez marié ?
Gigolet
Marié ? Oh ! Une liaison comme vous ! Moi, j'ai toujours été pour le ménage, seulement, que voulez-vous, j'ai toujours été gaucher.
Alfred
C'est ce qu'on appelle des ménages de la main gauche.
À Paturon.
Gigolet
Merci, mon ami. Il est familier, ce maître d'hôtel.
À Alfred, présentant Gigolet.
Présentant Alfred.
Paturon
Oh ! C'est Alfred, l'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or ! C'est un ami pour les clients ! Monsieur Gigolet. Alfred !
Alfred
Enchanté, Monsieur.
Gigolet
Eh bien, Alfred, mon ami ! Il me faudrait un cabinet... un cabinet mystérieux.
Alfred
Pour abriter un premier amour ?
Gigolet
Voilà !
Alfred
Eh bien, j'ai votre affaire !... J'ai un petit nid par là.
Gigolet
Bien ! Quant au menu...
Paturon
Oh ! Rapportez-vous en à lui ! Il connaît mes goûts !
Gigolet
Oui, mais pas les miens.
Remontant par la gauche, en passant devant le canapé, à part.
À Gigolet.
Il sort par la gauche.
Alfred
Si ! Si ! Vous serez content !... Je vais !... Seulement, je n'ai pas de veine... J'avais aussi parié pour la partie carrée !... C'est encore dix mille francs que je me dois... Je me ruinerai ! Je vais mettre le couvert !
Scène 4
Paturon, Gigolet
Paturon
Ah ! Ce cher Gigolet !... Ça fait plaisir de se retrouver !
Il s'assoit sur le canapé.
Gigolet
Ah ! Je crois bien ! On s'est connu dans une fredaine, on se retrouve dans une fredaine.
S'asseyant à côté de lui.
Paturon
C'est le mot ! Car je vous avouerai que, ce soir, je trompe ma main gauche.
Gigolet
Parbleu ! Mais moi aussi ! En plein coup de canif !
Paturon
Oui ?
Gigolet
Absolument ! Moi, je trouve qu'on doit avoir les mêmes égards pour une maîtresse que pour sa légitime. Par conséquent, je la trompe !...
Paturon
Dame !... Sans ça, autant se marier !
Gigolet
C'est évident !... Et puis, mon cher, il faut la voir, ma nouvelle conquête ! C'est une découverte !...
Paturon
Ah ! Vraiment !
Gigolet
Ah ! Mon cher ! C'est une merveille !
Paturon
Et... quoi ?... Cocotte ?...
Avec importance.
Gigolet
Oh ! Là là !... Est-ce que je fréquente ! Non ! C'est une femme du monde !
Paturon
Ah ! Comme vous avez raison ! Les femmes du monde, mais il n'y a que ça ! C'est le mystère ! Les rendez-vous discrets !... C'est la perspective d'un mari ridicule, jaloux !... C'est le flagrant délit qui menace !... Partout le danger ! La crainte !... Ah ! Quel piment dans l'amour ! Tandis que les cocottes, c'est la banalité, sans l'imprévu !... Sans le péril !... C'est l'amour à prix fixe ! L'amour dans un bazar, entrée libre !... Ah ! Non ! Non !... La femme du monde, la femme du monde et rien que la femme du monde !...
Gigolet
D'où je dois conclure que votre conquête n'est pas une cocotte !
Avec importance.
Paturon
Parbleu ! C'est aussi une femme du monde !
Gigolet
Ce qui fait que nos deux bonnes fortunes...
Gigolet
Sont des femmes du monde !
Paturon
La mienne est la toute jeune veuve d'un colonel d'artillerie.
Gigolet
Oui ?...
Paturon
Et... il paraît qu'il est mort au premier feu.
Gigolet
Honneur aux braves ! Et pas d'autre escarmouche depuis ?
Paturon
Aucune !... Je serai sa première !... La pauvre enfant !... Elle vit retirée avec sa tante ; je l'ai rencontrée hier, au moment où elle allait la rejoindre. Il pleuvait tellement fort, et elle m'a vu si mouillé, si mouillé, qu'elle m'a dit : "Monsieur, voulez-vous la moitié de mon parapluie ?"
Gigolet
Charmante enfant !
Paturon
N'est-ce pas ?... Et quelle touchante inconséquence !... Est-ce qu'une roublarde aurait fait ça ?... Tandis qu'une femme du monde, ça ne voit pas le danger et ça s'y jette !... Voilà comment j'ai pu arriver, avec une peine infinie, à la décider à accepter ce soir ce premier rendez-vous ?
Gigolet
Ah ! Bien, mon cher, j'ai eu bien plus de peine que vous encore !... Parce que la mienne, elle est mariée !
Paturon
Ah ! ah ! Très tentant !
Changeant de ton.
Gigolet
Et son mari la tient !... Il est au Canada !
Paturon
Ah ! Il la tient de loin !...
Gigolet
Oui !... Mais il l'a confiée à sa mère ! Une de ces femmes austères qui ne transigent pas sur les principes ; elle n'a qu'une chose pour elle, elle est sourde.
Paturon
Ah ! C'est une compensation !
Gigolet
Elles étaient là toutes les deux, l'autre soir, aux Bouffes-Parisiens.
Paturon
Aux Bouffes-Parisiens !... C'est léger pour une femme austère.
Gigolet
Oui, mais comme elle est sourde !... La petite lui avait fait croire qu'elle était à l'Opéra-Comique !
Paturon
Allons donc !
Gigolet
"Prenez garde ! Prenez garde ! La dame blanche vous regarde !" Parfaitement !... Et même dans les entractes, petit amour-propre de sourde, pour avoir l'air d'avoir entendu, la mère chantonnait :
Paturon
Et vous preniez garde ?
Gigolet
À ce que la vieille ne me regarde ! Parfaitement ! Et quant à la petite, très sans façon d'allures car c'est à remarquer combien les femmes du monde sont quelquefois sans façon d'allures, elle m'empruntait mon programme, ma lorgnette, et puis elle me racontait la pièce... C'était la huitième fois qu'elle la voyait !...
Paturon
Sa mère aime la Dame blanche.
Gigolet
Et puis, quand elle m'a eu raconté la pièce, elle m'a raconté toute sa vie, son mariage, son mari au Canada, sa mère sévère et sourde.
Paturon
Eh bien, et vous ?
Il passe devant Paturon et va au n° 2.
Gigolet
Moi ? Eh bien ! Je lui ai raconté que je connaissais ici un petit restaurant où les femmes mariées, dont les maris étaient au Canada, venaient très souvent, en laissant leurs mères sévères et sourdes à la maison.
Paturon
Comment, vous lui avez dit ça ?
Gigolet
Pas comme ça ! Vous pensez bien, n'est-ce pas, que cela aurait été cousu de fil blanc ! Elle m'aurait envoyé promener.
Paturon
Evidemment ! Une femme du monde !
Gigolet
La preuve que je ne lui ai pas dit ça comme ça, c'est qu'elle va venir ici sans sa mère, à laquelle elle aura menti aujourd'hui pour la première fois.
Paturon
Heureux coquin ! Va !
Gigolet
Seulement, le diable, c'est que j'avais l'autre !... Ma main gauche !... Elle me tient !... Elle me tient ! Vous comprenez que, comme elle est très fidèle, elle n'admettrait pas que je ne le sois pas !
Paturon
Elle est fidèle ?
Gigolet
À en être crampon !...
Paturon
Ah ! Mon cher, elle ne peut pas l'être plus que la mienne !...
Gigolet
Eh bien, il y a vraiment un Dieu pour les amoureux !... Au moment où je me cassais la tête pour trouver une craque à lui faire avaler, la voilà qui m'apporte une dépêche qui lui disait que sa tante était au plus mal et l'obligeait d'aller passer la nuit auprès d'elle !
Paturon
Ah ! Bien, voilà qui est curieux !... Ma main gauche aussi !
Gigolet
Aussi ?
Paturon
Oui !... La même chose ! Sa tante, malade ! Obligée d'aller à son chevet ! Et elle m'a abandonné en toute confiance !
Gigolet
Comme moi ! Les femmes sont d'une imprudence !
Paturon
Folle, mon ami ! Folle !... Et en ce moment, elle est chez sa tante à Passy.
Gigolet
À Passy ? Mais la mienne aussi !
Paturon
Aussi !... Ah ! Que c'est curieux !
Gigolet
Ah ! Mon Dieu ! Mais alors, c'est peut-être la même tante !... Nos deux mains gauches seraient donc parentes !
Paturon
Evidemment ! Ça ne peut être que ça ! Mais alors, nous-mêmes, nous serions parents... par alliance !
Lui serrant les mains.
Gigolet
Tiens ! Mais oui !... Par alliance gauche !... Ah ! Mon cher cousin !
Il passe en riant devant Gigolet et va au n° 2.
Paturon
Mon cher cousin !
Gigolet
Mais sapristi ! Je bavarde !... Sept heures cinq !... Elle doit m'attendre !... Je lui ai donné rendez-vous en voiture au coin de la rue, à sept heures !
Paturon
Allez !... Moi, je m'étonne... La mienne devait me rejoindre ici à sept heures également.
Scène 5
Alfred, Paturon, Gigolet, Philomèle
Alfred
Messieurs, votre couvert est mis.
Paturon
Dites-moi !... Une dame n'est pas venue me demander ?
Pendant ce qui suit, Alfred arrange le couvert sur la table de droite.
Alfred
Non, Monsieur !
Gigolet
Allons ! Je vous quitte ! Bonne chance !
Paturon
Dites donc ! Il me vient une idée ! Savez-vous ce qui serait gentil ?
Gigolet
Quoi ?
Paturon
Si nous réunissions nos parties fines !
Gigolet
Tiens !
Paturon
Oui, si nous fusionnions !
Gigolet
Comment ? Vous voulez...
(Passant au n° 1)
Paturon
Mais oui, mon cher ! C'est bien plus amusant ! au lieu de deux tête-à-tête, une bonne partie carrée !... C'est ça qui rompt la glace !... Supposez qu'au dernier moment, une de nos femmes du monde ait des remords ; en tête-à-tête, elle fait sa tête !... Tandis qu'en partie carrée, il y a l'émulation, l'entraînement général ; elles finissent par y mettre de l'amour-propre ! C'est la victoire assurée !... Est-ce que ça ne serait pas plus gentil ?
Gigolet
Mais oui !... Seulement, voilà !... Voudront-elles ?
Paturon
C'est vrai ! Des femmes du monde ! On ne peut pas agir avec elles comme avec celles du demi ! Elles auront peut-être peur de se compromettre ! Écoutez ! Je vais demander à la mienne !
Gigolet
Eh bien ! Moi aussi, et si elles acceptent...
Paturon
Elles accepteront !... Au fond, la mienne est bonne fille.
Gigolet
Et la mienne n'a pas de volonté !
Paturon
Alors, c'est entendu !... Sauf avis contraire, la partie carrée.
Gigolet
La partie carrée !
Alfred
Mais c'est beaucoup plus gai !...
À Philomèle qui entre du fond, un panier de vin à la main, l'embrassant.
Gigolet
C'est ça ! Et si nous nous grisons, tant pis ! Je me sens d'une humeur !... J'ai envie d'embrasser toutes les femmes ! Tiens ! Tu es gentille, toi !
Elle le gifle.
Philomèle
Oh !
Gigolet
Aïe !
À ce moment les quatre personnages sont placés dans l'ordre suivant : Paturon 1. Alfred 2. Philomèle 3. Gigolet 4. Les trois derniers sont au fond devant la porte.
Alfred
C'est ma femme, Monsieur !
À Paturon.
Il sort par le fond.
Gigolet
Ah ! Pardon ! Enchanté !... À tout à l'heure !
Scène 6
Paturon, Philomèle, Alfred
Paturon
Eh bien, mâtin ! Elle a la main leste, votre femme !
À Paturon.
Philomèle
Hein ! Tu as vu ? Eh bien, si une femme t'en fait autant, tu feras comme moi ! Si tous les ménages étaient comme le nôtre, ça irait mieux dans le monde !
Paturon
C'est parler d'or. Maintenant, Alfred, vous allez ajouter deux couverts !
À Philomèle.
À Paturon.
Alfred
Tout de suite, monsieur. Philomèle, mets deux couverts. Alors, c'est la partie carrée !
Paturon
Oui !
Alfred
Eh bien ! J'ai gagné mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !... Mais je suis bête !... Quand je perds, je me dois dix mille francs, et quand je gagne, je me dois aussi dix mille francs... Mais alors, je joue un jeu de dupe !... C'est bien ! Je ne payerai pas !
Philomèle
Le couvert est mis !
À Alfred.
Paturon
C'est bien ! Vous avez commandé le dîner ?
Alfred
Non ! Je descends à la cuisine !... Toi, Philomèle, à la caisse !
Paturon
Vous avez peur de la laisser avec moi ?
Alfred
On ne sait jamais ce qui peut arriver.
Alfred sort par le fond avec Philomèle.
Paturon
Merci de votre confiance !
Scène 7
Paturon, Philomèle, Pervenche
Souriant dans la glace.
Tirant sa montre.
Paturon
Je suis décoiffé ! Ma mèche, ma mèche ne tient pas ! Sans cela le reste va. Je suis en beauté ce soir ! Sapristi ! Elle est inexacte !... C'est le défaut des femmes du monde : elles sont inexactes !
Philomèle
Si vous voulez entrer, Madame...
Paturon
Ah ! La voici !
Pervenche
C'est donc des femmes qui font le service ?
Elle sort par le fond.
Philomèle
Le maître d'hôtel est à la cuisine, Madame !
Paturon
C'est charmant ! Elle croit que ce sont des femmes qui font le service !
Pervenche
Ah ! Vous voilà, Monsieur !
Paturon
Oh ! Monsieur !... Ne m'appelez pas monsieur !
Pervenche
C'est que je vous connais si peu !
Paturon
Mais si ce n'est pas pour moi, que ce soit au moins pour le personnel, qu'il croie que c'est un mari avec sa femme !
Pervenche
Ah ! Monsieur, que dites-vous là ?
Paturon
Mais oui ! C'est pour ne pas vous compromettre !
Pervenche
À la bonne heure ! Je suis si émue de cette folie que je fais ! Dans la rue, je me figurais que tout le monde me regardait, je m'enfonçais dans mon fiacre ! Il me semblait que je n'arriverais jamais !
Paturon
Et moi donc !
Pervenche
C'est pour ça que je suis arrivée si en avance !
Paturon
Ah ! Vous savez ! Ce n'est pas si... si en avance que ça !...
Pervenche
Allons donc !
Paturon
Non ! C'est juste !... Le rendez-vous était pour sept heures, il est sept heures un quart !
Pervenche
Bah ! Monsieur ! Si ma tante me voyait, elle me tuerait !
Paturon
Bah ! Vous trouveriez quelque chose à lui raconter.
Pervenche
Oui, mais il y en a un à qui on n'en raconte pas !
Paturon
Qui ça ?
Pervenche
Lui ! Là-haut !
Paturon
Il y a quelqu'un au-dessus ?
Pervenche
Mon pauvre mari qui me voit de là-haut !...
Paturon
Ah ! Bon, le... Oh ! Bien, ne parlons pas de lui, hein ! Ne parlons pas de lui !
S'asseyant sur le canapé n° 1.
Pervenche
Oh ! Non, n'est-ce pas ?... N'en parlons pas ! N'en parlons pas !... Ah ! Dites-moi que vous n'abuserez pas de la situation !
Paturon
Mais non ! Mais non !
Pervenche
Ah ! Monsieur !
Paturon
Oh ! Et puis ne m'appelez pas Monsieur ! Appelez-moi : Paturon !
Pervenche
Potiron ?
Paturon
Pas Potiron ! Paturon !
Pervenche
Ça se ressemble !
Paturon
Mais non ! Ça ne se ressemble pas ! Allons, voyons, soyons gais ! Nous allons faire un bon petit dîner !... Il y aura du champagne ! Avez-vous déjà bu du champagne ?
Pervenche
Ah ! Je te crois !
Paturon
Hein !
Pervenche
Oh ! Pardon ! Je me suis laissée aller à vous tutoyer !
Paturon
Mais laissez-vous aller !
Pervenche
C'est que je ne me reconnais pas, voyez-vous... Moi toujours si réservée !... Vrai, je ne puis me défendre d'une étrange sympathie pour vous ! Je vous connais à peine et cependant je me demande pourquoi.
Paturon
Non ! Ne vous demandez pas !
Pervenche
Regardez-moi... Oui, ça doit être ça ! Vous avez le nez de mon pauvre mari.
Paturon
Du colonel ?... J'ai ?... Ah ! Bien non ! Ah ! Bien non !
Pervenche
Il l'avait beau !
Paturon
Eh bien, oui, je ne vous dis pas, mais nous avions promis que nous ne parlerions pas de lui, n'en parlons pas...
Pervenche
Oui, oui, je vous demande pardon !
Paturon
Voyons, nous sommes en tête-à-tête, soyons à notre tête-à-tête.
Pervenche
Vous avez raison... quand le vin est versé...
À part.
Haut.
Paturon
Il faut le boire... Elle a de l'esprit. Et tenez, je vais vous faire une proposition.
Pervenche
Quoi ?
Paturon
Il faut d'abord que je vous dise que moi, je suis un dilettante.
Pervenche
Vous voulez faire de la musique ?
Paturon
Dieu m'en garde !... Je veux dire que je suis un artiste, un raffiné ! Eh bien, quand j'ai un plaisir, j'aime à le faire durer, à le retarder, à le contrarier même quelquefois, pour le goûter plus pleinement après.
Pervenche
Je ne vous comprends pas.
Paturon
Ah ! Ne cherchez pas à approfondir... Il y a un peu de dépravation là-dedans... Ce sont là de ces subtilités auxquelles on arrive qu'après avoir quitté le bel âge où l'on est simplement gourmand pour entrer dans celui où l'on est gourmet... Enfin, quoi, nous voilà en tête-à-tête : aucun obstacle entre nous, n'ayant qu'à étendre la main pour arriver à ce dénouement auquel il faut bien qu'on arrive, mais qui gagne tellement à être différé...
Pervenche
Oh ! Oh ! Il me fait l'effet d'un homme qui ne se sent pas en voix !
Paturon
Eh bien ! Ces obstacles qui nous manquent, qu'est-ce qui nous empêche de nous les créer ?... Qu'est-ce qui nous empêche de dîner ensemble, mais entre des indifférents dont la présence nous gênera n'ayant qu'une perspective : le moment où nous en serons débarrassés ? Ah ! Non, voyez-vous, il n'y a que ça de vrai ! Et n'en déplaise au philosophe qui a dit : " Ousqu'y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir", je lui dis moi : " Ousqu'y a pas de gêne, il n'y a pas de plaisir !"
Pervenche
Enfin, où voulez-vous en venir ? Nous ne pouvons pas dîner à table d'hôte !
Paturon
Écoutez ! Je viens de rencontrer un ancien ami à moi ! Il est comme moi en partie fine... J'ai pensé qu'au lieu de dîner tous les deux ensemble, nous pourrions dîner tous les quatre...
Pervenche
Permettez !... Mais quelle est la femme ? Qu'est-ce que c'est ?
Paturon
Oh ! Une femme du monde !... Sans cela je ne vous en aurais même pas parlé !
À part.
Pervenche
Une femme du monde ?... Oh ! Alors oui... Ça m'amusera de dîner avec une femme du monde !
Paturon
Et vous savez !... C'est un garçon charmant, spirituel !...
Pervenche
Il est riche ?
Paturon
Très riche !... Mais il a une grue qui le dévore !
Pervenche
Une grue ?
Paturon
Oh ! Pardon ! Une courtisane !
Pervenche
Ah ! Ah !... Fi !... Fi !...
Paturon
Ne m'en parlez pas !
Pervenche
Riche ! Je le lui soufflerai, à sa grue !
Paturon
Alors, c'est entendu ?
Remontant vers le fond en passant devant la table de droite.
Pervenche
C'est entendu !... Mais je voudrais bien me débarrasser de mon manteau.
Il appuie sur un timbre qui est sur la table.
Paturon
Attendez !...
Philomèle
Monsieur ?
Paturon
C'est Madame qui veut se débarrasser de son manteau.
Philomèle
Si madame veut entrer là...
Se dirigeant vers la droite, à Paturon.
Pervenche
Parfaitement. Venez-vous ?
Il entre à droite à la suite de Pervenche.
Paturon
Voilà, chère Madame !
Scène 8
Philomèle, Gigolet, Giboulette
Descendant en scène.
Philomèle
Qu'est-ce que c'est que celle-là ?... Une femme du monde, ou une cocotte ?... Aujourd'hui, il n'y a plus moyen de s'y reconnaître.
Gigolet
Venez !... C'est ici, madame !... Vous voyez...
Giboulette
Très gentil !... Très gentil !... C'est çà qu'on appelle un cabinet particulier, alors ?
Gigolet
Tout simplement !...
Giboulette
Mais c'est grand !... Moi, je me figurais qu'un cabinet particulier, c'était tout petit, tout petit, comme un sleeping-car !
Gigolet
Charmante innocence !
Philomèle
Madame n'a besoin de rien ?...
Philomèle sort par le fond.
Giboulette
Non merci !...
Gigolet
Alors c'est entendu, n'est-ce pas, pour la partie carrée ?
Giboulette
Oui, mais vous me promettez que c'est une femme du monde ?
Gigolet
Naturellement !...
Giboulette
Et lui... qu'il est discret ?
Gigolet
Mon ami ?... C'est une tombe !
Giboulette
Ce n'est pas gai !...
Gigolet
Oh ! C'est une tombe gaie !
Giboulette
J'ai tellement peur d'être compromise !... Je connais ma mère ! Si elle apprenait jamais mon équipée, elle me tuerait.
Indiquant la gauche.
Gigolet
Voyons ! Voyons ! Ne pensez pas à cela ! Tenez, entrez par là et débarrassez-vous de votre chapeau.
Arrivée sur le pas de la porte, elle se retourne.
Giboulette
Allons, puisqu'il le faut !... Oh ! Monsieur, je suis bien coupable !
Giboulette entre à gauche.
Gigolet
Mais non ! Mais non ! Ça se fait tous les jours ! Allez !... Moi, je vais jeter un coup d'oeil sur le menu !
Scène 9
Gigolet, Paturon, Pervenche
Il remonte.
Gigolet
Voyons, où est Alfred ?
Paturon
Tiens ! Gigolet ! Vous êtes revenu ?
Gigolet
Oui.
Paturon
Et votre conquête ?
Gigolet
Elle est là !
Paturon
La mienne est là !
Gigolet
Ah ? Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu... Venez-vous ?
Gigolet sort par le fond. Paturon redescend jusqu'à la porte de droite.
Paturon
Je vous suis !
Paturon
Vous permettez ? Un moment !... Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu.
Pervenche
Allez, Monsieur !
Paturon
Oh ! Encore !
Pervenche
Non !... Euh !... Poti... Potu...
Paturon
Paturon !
Pervenche
Merci !... Allez, Paturon !...
Il sort par le fond.
Paturon
Elle est charmante !
Scène 10
Pervenche, Giboulette
Pervenche
Une femme du monde !... Je vais dîner avec une femme du monde !... Ah ! Si ce pauvre Gigolet me voyait !... Faut-il que les hommes soient bêtes ! Dire que la tante malade, c'est vieux comme le monde, et ça prend toujours ! Elle s'arrange les cheveux devant la glace.
Apercevant Pervenche.
Giboulette
Me voilà prête !... Et dire que ce pauvre Paturon ne se doute de rien !... Oh ! Une dame !
À part.
Pervenche
Tiens !... C'est la femme du monde !
Elles se font un grand salut cérémonieux.
Giboulette
C'est la femme du monde !
Pervenche
Madame !...
Elles s'asseyent.
Giboulette sur le canapé de gauche. Pervenche sur la chaise qui est placée à côté de la table de droite.
Giboulette
Madame !...
Haut.
Pervenche
Une femme du monde, soignons le style. Je suis heureuse, Madame, de l'éventualité qui me vaut l'heur d'entrer en relations avec vous.
Haut.
Giboulette
Oh ! Là ! Là ! Comme ça parle, les femmes du monde ! Madame, l'heur est tout entier pour votre serviteuse... trice ; on dit les deux, je crois.
Pervenche
Les femmes comme nous disent comme elles veulent !... C'est une des prérogative de notre monde.
Giboulette
Evidâmment !... Evidâmment !...
Pervenche
Qui m'eût dit cependant que j'eusse eu, moi...
Giboulette
Oh ! "J'eusse eu !..."
Pervenche
La joie grande de collationner ce soir avec vous !...
Giboulette
Mais je l'eusse-t-y cru moi-même, Madame ?...
Pervenche
Je vois, madame, que vous être très peu sortie cet hiver !
Giboulette
Oh très peu, très peu !
Pervenche
En effet !... J'eus beaucoup de bals cet hiver, dans la haute !
Giboulette
Evidâmment !... Evidâmment !... Nous n'allons que là... dans la haute !
Pervenche
Et il ne me souvient pas que je vous y rencontrasse.
Giboulette
Oh ! Madame, je suis si casernière.
Pervenche
Vraiment ?...
Giboulette
Oh ! Très casernière ! C'est le mot ! Je serais bien allée dans le grand monde, mais j'avais toujours peur qu'on ne s'y embêtasse !
Pervenche
Et vous allez beaucoup aux courses ?
Se levant et allant à Pervenche.
Giboulette
Mais très souvent, ma toute chère ! ... Seulement, j'ai un guignon !
Pervenche
Ah bien, pas plus que moi !... Dimanche on m'avait donné un tuyau...
Giboulette
Ah ! Qui vous l'avait donné ?
Se rattrapant.
Pervenche
C'est le palefrenier du marquis... De mon ami le marquis Desgranges. Eh bien, ma chère... Je colle ce que j'avais sur moi chez Potrimson, le bookmaker.
Giboulette
L'amant à Zizi ?
Se frappant sur la jambe.
Pervenche
Précisément ! Eh bien, ma bonne, quand j'ai voulu me faire payer, il avait filé !... Hein ? Qu'est-ce que vous dites de ça ?
Giboulette
Oh ! C'est pignouf !
Pervenche
Absolument pignouf ! Mais que je le rattrape !
Giboulette
Oh ! Ce monde des bookmakers ! Quel monde !
Pervenche
Ne m'en parlez pas !... Heureusement que nous n'en sommes pas !... Et qui vous coiffe, ma toute belle ? Virot ?
Giboulette
Oh ! Virot !... Tignasson !
Pervenche
Il coiffe bien ?
Giboulette
C'est-à-dire qu'il faut être sa cliente... moi je lui ai dit : "vous savez, Tignasson, je veux bien que ce soit vous qui me coiffassiez, mais il faudra soigner ça !" Tenez ! Vous ne vîtes pas le chapeau que j'ai ce soir ?...
Pervenche
Non ! Je ne vis pas !...
Elle sort vivement par la gauche.
Giboulette
Ah ! Ma chère, épatant !... Vous allez voir ça !...
Scène 11
Pervenche, Paturon, Gigolet
Pervenche
Elle est charmante ! Et quel genre !... Quelle distinction !
Paturon
Ne vous impatientez pas !... On apporte le dîner. Ah ! Je vais vous présenter mon ami.
Pervenche
Avec plaisir !
Appelant.
Paturon
Où est-il donc ? Mais venez donc ! Venez donc !
Il descend au numéro 1.
Gigolet
Voilà ! Voilà !
Paturon
Ma chère amie, je vous présente...
Pervenche
Gigolet !
Gigolet
Pervenche !
Paturon
Ils se connaissent ?
Gigolet
Qu'est-ce que vous faites ici ?
Pervenche
C'est moi qui vous le demande !... Ah ! C'est trop fort !
Gigolet
C'est comme ça que vous soignez votre tante ?
Paturon
Hein ?
Pervenche
Oui !... Je vous engage à parler de moi !... C'est vous qui soupez avec la femme du monde !
Gigolet
Il ne s'agit pas de la femme du monde ! Vous êtes ici avec Monsieur !
Paturon
Mais non, mais non, mais non !
Gigolet
Il n'y a pas de non !... Ah ! Vous marchez sur mes plates-bandes, vous !... Ah ! Vous me prenez ma maîtresse ! Eh bien, vous m'en rendrez raison !
Paturon
Mais voyons !... Vous n'y pensez pas !
Scène 12
Giboulette, Paturon, Gigolet, Pervenche
Giboulette
Voilà mon chapeau !
Paturon
Giboulette !
Giboulette
Paturon !
Gigolet
Hein !
Paturon
Qu'est-ce que vous faites ici, malheureuse ? Qu'est-ce que vous faites ici ?
Giboulette
Misérable !... Vous me trompez avec Madame !
Remontant au fond avec Gigolet en se disputant avec lui.
Paturon
Et vous, vous me trompez avec monsieur ! Cela ne se passera pas comme ça, Monsieur, vous m'en rendrez raison !
Gigolet
Mais oui, Monsieur !
Giboulette
Ah ! Tu me prends Paturon, toi !
Tumulte.
Pervenche
Ah ! Tu me prends Gigolet !
Scène 13
Alfred, Pervenche, Philomèle, Giboulette
Alfred
Qu'est-ce qu'il y a ?
Se plaçant entre Pervenche et Giboulette et essayant de les séparer.
Reconnaissant Pervenche.
Alfred
Messieurs !... Mesdames !... Voyons, Madame... Ma femme !
Elle se sauve par le fond.
Pervenche
Mon mari !
Philomèle
Hein !
Se retournant et se trouvant nez à nez avec Giboulette.
Alfred
Ah ! Mon Dieu ! Ma femme !
Elle se sauve par le fond.
Giboulette
Mon mari !
Philomèle
Encore !
Il se précipite à gauche.
Alfred
Mes deux femmes !... Filons !...
Elle entre à gauche.
Philomèle
Alfred !... Veux-tu m'expliquer !... Alfred !... Alfred !...
Scène 14
Gigolet, Paturon, Alfred, Philomèle
Ils se regardent un instant en silence et éclatent de rire.
Gigolet
Ah çà ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Ah ! Ah ! Quelle aventure !
Paturon
Et dire que nous allions être assez bêtes pour aller sur le terrain en leur honneur !
Gigolet
Vous savez, ça n'a jamais été une femme du monde.
Paturon
Mais la mienne non plus !
Gigolet
Oh ! Sommes-nous bêtes !
Alfred
Elles ne sont plus ici.
Paturon
Ah ! Çà ! Qu'est-ce qui vous a pris de filer comme ça ?
Philomèle
Oh ! Oui ! Demandez-lui, monsieur.
Paturon
Tu connais donc Giboulette ?
Gigolet
Tu connais donc Pervenche ?
Alfred
Hélas ! Messieurs, ce sont mes deux femmes !
Ils remontent.
Gigolet
Oh ! Mon pauvre Alfred !
Philomèle
Mais, sacripant ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais deux fois divorcé ?
Alfred
Ah ! C'est que tu es tellement jalouse !... Je me suis dit : elle sera moins jalouse d'un passé mort, que d'un passé vivant !
Elle va au fond à la servante.
Philomèle
Grande bête ! Au contraire... Je me disais : il est veuf ! Ça ne prouve pas qu'il l'ait désiré ; mais du moment que tu es divorcé, c'est que tu l'as bien voulu ! Alors je n'ai pas à être jalouse !
Alfred
Ah ! Si j'avais su !
Ils s'asseyent à la table de droite : Paturon à droite, Gigolet à gauche.
Paturon
Mais avec tout ça, nous n'avons pas dîné, nous !
Gigolet
Servez !
Alfred
Voilà, Monsieur !... Potage à la bisque !
Paturon
De la poudre aux moineaux !
Gigolet
Aux moineaux ! Allons donc ! Nous les retrouverons, les belles.
Alfred
Ah ! Ces messieurs ont l'intention de revoir ces dames.
Paturon
Ça ne vous fâche pas ?
Alfred
Pas du tout !... Mais si j'ai un conseil à donner à ces messieurs : tenez-les bien ! Car, je les connais, elles vous lâcheraient !...