Comédie · 1890

C’est une femme du monde

de Georges Feydeau

Représentation
≈ 35 min
Distribution
3 femmes, 3 hommes
Répliques
422
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Paturon H 141 ≈ 12 min 10
Gigolet H 82 ≈ 7 min 8
Alfred H 69 ≈ 7 min 7
Pervenche F 64 ≈ 5 min 6
Philomèle F 34 ≈ 3 min 8
Giboulette F 32 ≈ 2 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle C'Est une Femme du Monde
Paturon absentabsentabsentabsent
Gigolet absentabsentabsentabsentabsentabsent
Alfred absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pervenche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philomèle absentabsentabsentabsentabsentabsent
Giboulette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

C'Est une Femme du Monde

Scène 1

Alfred, Philomèle

Au lever du rideau, Alfred est en train de mettre le couvert sur la table placée au milieu du théâtre.

Alfred

Voyons !... Combien mettrai-je de couverts à cette table ? Deux, trois ou quatre ?... Çà, c'est un jeu auquel je m'amuse souvent... Je me fais, des paris à moi-même, des sommes énormes !... Qu'est-ce que ça me coûte ?... Puisque ça me rentre... et c'est très amusant... Voyons !... deux... c'est pour les rendez-vous d'amour... trois pour les ménages à trois... et quatre pour les parties carrées... Allons, ce soir nous mettrons la partie carrée... D'abord, ça rapporte plus à la maison. Les tête-à-tête, ça n'est que la moitié et puis ça ne consomme pas !... Ils sont toujours pressés d'arriver au café... On pourrait même dire au pousse-café... Mettons quatre ! Dix mille francs que ce sera quatre !

Philomèle

Voilà les hors-d'oeuvre.

Il l'embrasse.

Alfred

Philomèle !... Arrive ici !...

Philomèle

Veux-tu bien te taire !... C'est lâche ! Tu vois que j'ai les mains prises !

Il l'embrasse.

Alfred

J'ai les miennes libres et j'en profite !...

Philomèle

Assez, voyons !... Si le patron nous voyait ! Tu sais qu'il ne badine pas sur le... badinage !

Alfred

Eh bien ! Quoi, badinage ! Qu'est-ce qu'il a à dire ? Est-ce que le nôtre n'est pas légitime ? Est-ce que tu n'es pas ma femme ?

Philomèle

C'est possible !... Mais ici je suis caissière et il dit qu'une caissière, ça n'est pas fait pour son mari, mais pour les clients !

Alfred

Ouais !... Eh bien, qu'il fourre donc sa femme à la caisse, il verra si c'est fait pour les clients !...

Philomèle

Oh ! Sa femme !... Tout le monde se sauverait !

Alfred

Ça, c'est vrai ! C'est une basilique !

Philomèle

Et les basiliques, c'est si peu fréquenté !

Alfred

En attendant, que je t'y prenne à badiner avec le client.

Philomèle

Oh ! Pas de danger ! Tu as vu l'autre jour le gommeux qui m'a fait des avances !... Je lui ai allongé une de ces gifles !...

Alfred

Tu as bien fait ! Seulement ce qui m'étonne, c'est que le patron ne t'ait rien dit !

Philomèle

Le patron ! Au contraire ! Il m'a augmentée !

Alfred

Allons donc !

Philomèle

Parfaitement !... Il m'a dit : une gifle ! ça excite les hommes... Continuez !

Alfred

Oui ?

Philomèle

Tu vois donc que tu peux dormir sur les deux oreilles !

Alfred

Sans transpercer mes oreillers !... C'est tout ce qu'il me faut.

Philomèle

Ah ! Alfred ! Tu sais bien que je n'aime que toi !

Alfred

Oh ! Ma petite Philomèle !

Philomèle

Comme toi aussi, tu ne dois aimer que moi.

Alfred

Comment donc !

Philomèle

Tu les as bien aimées, dis, tes deux premières femmes !

Alfred

Mais non ! Mais non !

Philomèle

C'est ça qui me fait enrager : quand je pense qu'une autre, que deux autres... sans compter le casuel...

Alfred

Oh ! Le casuel !...

Philomèle

Ont été, comme ça, entre tes bras !... Non, ça me fait un effet !

Alfred

Oh ! Voyons ! Tu es enfant !... D'abord, je ne les ai pas aimées tant, tant que ça !

Philomèle

Oh ! On dit cela !...

Alfred

Et puis enfin, puisque je suis veuf, doublement veuf !... Ce qui n'est plus n'est plus ! Eh bien ! N'en parlons plus !

Philomèle

Oh ! Bien, oui ! N'en parlons plus ! Seulement tu m'aimeras bien, dis, Alfred ?

Philomèle l'embrasse.

Alfred

Mais oui ! Et encore davantage !

Scène 2

Paturon, Philomèle, Alfred

Paturon

Oh ! Pardon !

Philomèle

Oh ! Un client !

Paturon

Je m'en vais ! Je m'en vais !

Alfred

Mais non ! Du tout !... Restez, monsieur, restez !

Paturon

Le maître d'hôtel !

Alfred

Toi, file !...

Saluant Paturon.

Elle sort par le fond.

Philomèle

Oui... Monsieur !

Paturon

Eh bien, ne vous gênez pas, mon ami ! Qu'est-ce que vous faisiez là ?

Alfred

Je vais vous dire, monsieur... C'était pour occuper mes loisirs...

Paturon

Je vois bien !

Alfred

Et puis, comme c'était un cabinet neuf, le patron m'a dit : "Vois si tout est bien en état pour le confort du client".

Paturon

Oui !... Vous fatiguiez les ressorts.

Alfred

Monsieur exagère ! Et... qu'est-ce qui nous vaut la visite de monsieur Paturon ?

Paturon

Tiens ! Vous me connaissez donc !

Alfred

Oh ! Moi, monsieur ! Je connais mon Paris ! C'est moi Alfred.

Paturon

Ah ! C'est vous Alfred ? Oui ! Oui !... Seulement je connais beaucoup d'Alfred !

Alfred

Alfred ! L'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or !...

Paturon

Oh !... C'est juste !... Je me disais aussi : j'ai vu cette binette-là quelque part !

Alfred

Monsieur me flatte !

Paturon

Et alors, c'est comme ça que vous trompez votre femme avec la caissière !

Alfred

Du tout, Monsieur !... La caissière, c'est ma femme !

Paturon

Comment ! Je croyais qu'autrefois vous m'aviez dit qu'elle était dans les téléphones !

Alfred

Oh ! Ce n'est pas la même, Monsieur ! Celle-ci, c'est ma troisième femme !

Paturon

Mâtin ! Quel gaillard !

Alfred

Ah ! Monsieur !... Quand on ne les mène pas de front !... Ce n'est pas de la gaillardise !

Paturon

Eh bien, qu'est-ce que vous avez fait de la seconde !

Alfred

Ah ! Qu'est-ce que vous voulez, Monsieur !... Elle a succombé !

Paturon

Oh ! La pauvre femme !

Alfred

Elle a succombé à quelque enjôleur !

Paturon

Aïe !

Alfred

Elle a fait comme ma première !... Elle s'est fait enlever et depuis, je ne l'ai pas revue !

Paturon

Eh bien, dites donc ! Vous n'avez pas de chance avec vos femmes !

Alfred

Non, Monsieur ! J'ai toujours eu la bosse du mariage, elles n'ont jamais eu la bosse de la fidélité !

Il s'assoit sur le canapé.

Paturon

Ah ! Bien, qu'est-ce que vous voulez ? Ça aurait fait trop de bosses dans le ménage ! Mais si je ne me trompe, vous étiez déjà divorcé d'avec votre première femme !

Paturon lui fait remarquer par un geste qu'il est assis à côté de lui. Alfred se lève et continue.

Alfred

Parfaitement !... C'est même ce qui m'a permis d'épouser la seconde. Et j'ai également divorcé d'avec la seconde, ce qui m'a permis d'épouser la troisième.

Paturon

D'où il résulte que vous avez trois femmes sur le pavé de Paris !

Alfred

C'est-à-dire qu'à vraiment parler... Je n'en ai qu'une, mais il y en a trois qui se croient chacune ma femme ! Parce que les deux premières, elles, ne savent rien du divorce !... Quand elles ont filé, j'ai fait constater la disparition et le divorce a été prononcé en leur absence.

Paturon

Vraiment ? Les deux premières ignorent...

Alfred

Les trois, même ! Parce que j'ai trouvé inutile de dire à ma dernière femme que j'étais divorcé : ça embête toujours les femmes, ces choses-là ! Je lui ai dit que j'étais veuf, c'était bien plus simple ! Et même, si vous la voyez, je vous prierai de ne pas faire d'allusion !

Paturon

Soyez tranquille !

Alfred

Je vous dis ça à vous, parce que vous êtes un ami, mais motus !

Paturon

Entendu ! Mais sans vouloir vous êtes désagréable, je vous avouerai que je ne suis pas venu exprès pour entendre vos histoires conjugales !

Alfred

C'est juste, Monsieur !... Je me laissais aller à mes effusions.

Paturon

Voilà ! J'aurais besoin d'un cabinet.

Alfred

Je vois ! Eh bien, celui-ci... Il ne vous va pas ?

Paturon

Si, parfaitement ! Gardez-le moi ! Maintenant, pour le menu...

Alfred

Oh ! Rapportez-vous en à moi ! Je connais vos goûts ! Vous serez content.

Paturon

Bon !

Alfred

Combien êtes-vous ?

Paturon

Bêta !... Je suis deux !

Prenant les deux couverts sur la table et les portant sur la desserte du fond, à part.

Alfred

Toujours, alors ! Eh bien, j'enlève deux couverts ! J'ai perdu mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !

Scène 3

Gigolet, Alfred, Paturon

Gigolet

Garçon !

Alfred

Monsieur !

Paturon

Tiens ! Gigolet !

Gigolet

Paturon !

Alfred

Ah ! Bien, nous sommes en pays de connaissance !

Paturon

Ah çà ! Par quel hasard vous trouve-t-on ici ?

Gigolet

Oh ! Sans doute par le même que vous ! Partie fine ? Hein !

Paturon

Partie fine !

Alfred

Partie fine !

À Paturon.

Gigolet

Merci, mon ami ! Mais voilà des éternités que nous ne nous sommes vus !

Paturon

Deux ans, mon cher ! Comme ça passe !

Gigolet

On m'a dit que vous aviez une liaison ?

Paturon

C'est vrai ! Eh bien, et vous, on m'a dit que vous étiez marié ?

Gigolet

Marié ? Oh ! Une liaison comme vous ! Moi, j'ai toujours été pour le ménage, seulement, que voulez-vous, j'ai toujours été gaucher.

Alfred

C'est ce qu'on appelle des ménages de la main gauche.

À Paturon.

Gigolet

Merci, mon ami. Il est familier, ce maître d'hôtel.

À Alfred, présentant Gigolet.

Présentant Alfred.

Paturon

Oh ! C'est Alfred, l'ancien maître d'hôtel de la Maison d'Or ! C'est un ami pour les clients ! Monsieur Gigolet. Alfred !

Alfred

Enchanté, Monsieur.

Gigolet

Eh bien, Alfred, mon ami ! Il me faudrait un cabinet... un cabinet mystérieux.

Alfred

Pour abriter un premier amour ?

Gigolet

Voilà !

Alfred

Eh bien, j'ai votre affaire !... J'ai un petit nid par là.

Gigolet

Bien ! Quant au menu...

Paturon

Oh ! Rapportez-vous en à lui ! Il connaît mes goûts !

Gigolet

Oui, mais pas les miens.

Remontant par la gauche, en passant devant le canapé, à part.

À Gigolet.

Il sort par la gauche.

Alfred

Si ! Si ! Vous serez content !... Je vais !... Seulement, je n'ai pas de veine... J'avais aussi parié pour la partie carrée !... C'est encore dix mille francs que je me dois... Je me ruinerai ! Je vais mettre le couvert !

Scène 4

Paturon, Gigolet

Paturon

Ah ! Ce cher Gigolet !... Ça fait plaisir de se retrouver !

Il s'assoit sur le canapé.

Gigolet

Ah ! Je crois bien ! On s'est connu dans une fredaine, on se retrouve dans une fredaine.

S'asseyant à côté de lui.

Paturon

C'est le mot ! Car je vous avouerai que, ce soir, je trompe ma main gauche.

Gigolet

Parbleu ! Mais moi aussi ! En plein coup de canif !

Paturon

Oui ?

Gigolet

Absolument ! Moi, je trouve qu'on doit avoir les mêmes égards pour une maîtresse que pour sa légitime. Par conséquent, je la trompe !...

Paturon

Dame !... Sans ça, autant se marier !

Gigolet

C'est évident !... Et puis, mon cher, il faut la voir, ma nouvelle conquête ! C'est une découverte !...

Paturon

Ah ! Vraiment !

Gigolet

Ah ! Mon cher ! C'est une merveille !

Paturon

Et... quoi ?... Cocotte ?...

Avec importance.

Gigolet

Oh ! Là là !... Est-ce que je fréquente ! Non ! C'est une femme du monde !

Paturon

Ah ! Comme vous avez raison ! Les femmes du monde, mais il n'y a que ça ! C'est le mystère ! Les rendez-vous discrets !... C'est la perspective d'un mari ridicule, jaloux !... C'est le flagrant délit qui menace !... Partout le danger ! La crainte !... Ah ! Quel piment dans l'amour ! Tandis que les cocottes, c'est la banalité, sans l'imprévu !... Sans le péril !... C'est l'amour à prix fixe ! L'amour dans un bazar, entrée libre !... Ah ! Non ! Non !... La femme du monde, la femme du monde et rien que la femme du monde !...

Gigolet

D'où je dois conclure que votre conquête n'est pas une cocotte !

Avec importance.

Paturon

Parbleu ! C'est aussi une femme du monde !

Gigolet

Ce qui fait que nos deux bonnes fortunes...

Gigolet

Sont des femmes du monde !

Paturon

La mienne est la toute jeune veuve d'un colonel d'artillerie.

Gigolet

Oui ?...

Paturon

Et... il paraît qu'il est mort au premier feu.

Gigolet

Honneur aux braves ! Et pas d'autre escarmouche depuis ?

Paturon

Aucune !... Je serai sa première !... La pauvre enfant !... Elle vit retirée avec sa tante ; je l'ai rencontrée hier, au moment où elle allait la rejoindre. Il pleuvait tellement fort, et elle m'a vu si mouillé, si mouillé, qu'elle m'a dit : "Monsieur, voulez-vous la moitié de mon parapluie ?"

Gigolet

Charmante enfant !

Paturon

N'est-ce pas ?... Et quelle touchante inconséquence !... Est-ce qu'une roublarde aurait fait ça ?... Tandis qu'une femme du monde, ça ne voit pas le danger et ça s'y jette !... Voilà comment j'ai pu arriver, avec une peine infinie, à la décider à accepter ce soir ce premier rendez-vous ?

Gigolet

Ah ! Bien, mon cher, j'ai eu bien plus de peine que vous encore !... Parce que la mienne, elle est mariée !

Paturon

Ah ! ah ! Très tentant !

Changeant de ton.

Gigolet

Et son mari la tient !... Il est au Canada !

Paturon

Ah ! Il la tient de loin !...

Gigolet

Oui !... Mais il l'a confiée à sa mère ! Une de ces femmes austères qui ne transigent pas sur les principes ; elle n'a qu'une chose pour elle, elle est sourde.

Paturon

Ah ! C'est une compensation !

Gigolet

Elles étaient là toutes les deux, l'autre soir, aux Bouffes-Parisiens.

Paturon

Aux Bouffes-Parisiens !... C'est léger pour une femme austère.

Gigolet

Oui, mais comme elle est sourde !... La petite lui avait fait croire qu'elle était à l'Opéra-Comique !

Paturon

Allons donc !

Gigolet

"Prenez garde ! Prenez garde ! La dame blanche vous regarde !" Parfaitement !... Et même dans les entractes, petit amour-propre de sourde, pour avoir l'air d'avoir entendu, la mère chantonnait :

Paturon

Et vous preniez garde ?

Gigolet

À ce que la vieille ne me regarde ! Parfaitement ! Et quant à la petite, très sans façon d'allures car c'est à remarquer combien les femmes du monde sont quelquefois sans façon d'allures, elle m'empruntait mon programme, ma lorgnette, et puis elle me racontait la pièce... C'était la huitième fois qu'elle la voyait !...

Paturon

Sa mère aime la Dame blanche.

Gigolet

Et puis, quand elle m'a eu raconté la pièce, elle m'a raconté toute sa vie, son mariage, son mari au Canada, sa mère sévère et sourde.

Paturon

Eh bien, et vous ?

Il passe devant Paturon et va au n° 2.

Gigolet

Moi ? Eh bien ! Je lui ai raconté que je connaissais ici un petit restaurant où les femmes mariées, dont les maris étaient au Canada, venaient très souvent, en laissant leurs mères sévères et sourdes à la maison.

Paturon

Comment, vous lui avez dit ça ?

Gigolet

Pas comme ça ! Vous pensez bien, n'est-ce pas, que cela aurait été cousu de fil blanc ! Elle m'aurait envoyé promener.

Paturon

Evidemment ! Une femme du monde !

Gigolet

La preuve que je ne lui ai pas dit ça comme ça, c'est qu'elle va venir ici sans sa mère, à laquelle elle aura menti aujourd'hui pour la première fois.

Paturon

Heureux coquin ! Va !

Gigolet

Seulement, le diable, c'est que j'avais l'autre !... Ma main gauche !... Elle me tient !... Elle me tient ! Vous comprenez que, comme elle est très fidèle, elle n'admettrait pas que je ne le sois pas !

Paturon

Elle est fidèle ?

Gigolet

À en être crampon !...

Paturon

Ah ! Mon cher, elle ne peut pas l'être plus que la mienne !...

Gigolet

Eh bien, il y a vraiment un Dieu pour les amoureux !... Au moment où je me cassais la tête pour trouver une craque à lui faire avaler, la voilà qui m'apporte une dépêche qui lui disait que sa tante était au plus mal et l'obligeait d'aller passer la nuit auprès d'elle !

Paturon

Ah ! Bien, voilà qui est curieux !... Ma main gauche aussi !

Gigolet

Aussi ?

Paturon

Oui !... La même chose ! Sa tante, malade ! Obligée d'aller à son chevet ! Et elle m'a abandonné en toute confiance !

Gigolet

Comme moi ! Les femmes sont d'une imprudence !

Paturon

Folle, mon ami ! Folle !... Et en ce moment, elle est chez sa tante à Passy.

Gigolet

À Passy ? Mais la mienne aussi !

Paturon

Aussi !... Ah ! Que c'est curieux !

Gigolet

Ah ! Mon Dieu ! Mais alors, c'est peut-être la même tante !... Nos deux mains gauches seraient donc parentes !

Paturon

Evidemment ! Ça ne peut être que ça ! Mais alors, nous-mêmes, nous serions parents... par alliance !

Lui serrant les mains.

Gigolet

Tiens ! Mais oui !... Par alliance gauche !... Ah ! Mon cher cousin !

Il passe en riant devant Gigolet et va au n° 2.

Paturon

Mon cher cousin !

Gigolet

Mais sapristi ! Je bavarde !... Sept heures cinq !... Elle doit m'attendre !... Je lui ai donné rendez-vous en voiture au coin de la rue, à sept heures !

Paturon

Allez !... Moi, je m'étonne... La mienne devait me rejoindre ici à sept heures également.

Scène 5

Alfred, Paturon, Gigolet, Philomèle

Alfred

Messieurs, votre couvert est mis.

Paturon

Dites-moi !... Une dame n'est pas venue me demander ?

Pendant ce qui suit, Alfred arrange le couvert sur la table de droite.

Alfred

Non, Monsieur !

Gigolet

Allons ! Je vous quitte ! Bonne chance !

Paturon

Dites donc ! Il me vient une idée ! Savez-vous ce qui serait gentil ?

Gigolet

Quoi ?

Paturon

Si nous réunissions nos parties fines !

Gigolet

Tiens !

Paturon

Oui, si nous fusionnions !

Gigolet

Comment ? Vous voulez...

(Passant au n° 1)

Paturon

Mais oui, mon cher ! C'est bien plus amusant ! au lieu de deux tête-à-tête, une bonne partie carrée !... C'est ça qui rompt la glace !... Supposez qu'au dernier moment, une de nos femmes du monde ait des remords ; en tête-à-tête, elle fait sa tête !... Tandis qu'en partie carrée, il y a l'émulation, l'entraînement général ; elles finissent par y mettre de l'amour-propre ! C'est la victoire assurée !... Est-ce que ça ne serait pas plus gentil ?

Gigolet

Mais oui !... Seulement, voilà !... Voudront-elles ?

Paturon

C'est vrai ! Des femmes du monde ! On ne peut pas agir avec elles comme avec celles du demi ! Elles auront peut-être peur de se compromettre ! Écoutez ! Je vais demander à la mienne !

Gigolet

Eh bien ! Moi aussi, et si elles acceptent...

Paturon

Elles accepteront !... Au fond, la mienne est bonne fille.

Gigolet

Et la mienne n'a pas de volonté !

Paturon

Alors, c'est entendu !... Sauf avis contraire, la partie carrée.

Gigolet

La partie carrée !

Alfred

Mais c'est beaucoup plus gai !...

À Philomèle qui entre du fond, un panier de vin à la main, l'embrassant.

Gigolet

C'est ça ! Et si nous nous grisons, tant pis ! Je me sens d'une humeur !... J'ai envie d'embrasser toutes les femmes ! Tiens ! Tu es gentille, toi !

Elle le gifle.

Philomèle

Oh !

Gigolet

Aïe !

À ce moment les quatre personnages sont placés dans l'ordre suivant : Paturon 1. Alfred 2. Philomèle 3. Gigolet 4. Les trois derniers sont au fond devant la porte.

Alfred

C'est ma femme, Monsieur !

À Paturon.

Il sort par le fond.

Gigolet

Ah ! Pardon ! Enchanté !... À tout à l'heure !

Scène 6

Paturon, Philomèle, Alfred

Paturon

Eh bien, mâtin ! Elle a la main leste, votre femme !

À Paturon.

Philomèle

Hein ! Tu as vu ? Eh bien, si une femme t'en fait autant, tu feras comme moi ! Si tous les ménages étaient comme le nôtre, ça irait mieux dans le monde !

Paturon

C'est parler d'or. Maintenant, Alfred, vous allez ajouter deux couverts !

À Philomèle.

À Paturon.

Alfred

Tout de suite, monsieur. Philomèle, mets deux couverts. Alors, c'est la partie carrée !

Paturon

Oui !

Alfred

Eh bien ! J'ai gagné mon pari ! C'est dix mille francs que je me dois !... Mais je suis bête !... Quand je perds, je me dois dix mille francs, et quand je gagne, je me dois aussi dix mille francs... Mais alors, je joue un jeu de dupe !... C'est bien ! Je ne payerai pas !

Philomèle

Le couvert est mis !

À Alfred.

Paturon

C'est bien ! Vous avez commandé le dîner ?

Alfred

Non ! Je descends à la cuisine !... Toi, Philomèle, à la caisse !

Paturon

Vous avez peur de la laisser avec moi ?

Alfred

On ne sait jamais ce qui peut arriver.

Alfred sort par le fond avec Philomèle.

Paturon

Merci de votre confiance !

Scène 7

Paturon, Philomèle, Pervenche

Souriant dans la glace.

Tirant sa montre.

Paturon

Je suis décoiffé ! Ma mèche, ma mèche ne tient pas ! Sans cela le reste va. Je suis en beauté ce soir ! Sapristi ! Elle est inexacte !... C'est le défaut des femmes du monde : elles sont inexactes !

Philomèle

Si vous voulez entrer, Madame...

Paturon

Ah ! La voici !

Pervenche

C'est donc des femmes qui font le service ?

Elle sort par le fond.

Philomèle

Le maître d'hôtel est à la cuisine, Madame !

Paturon

C'est charmant ! Elle croit que ce sont des femmes qui font le service !

Pervenche

Ah ! Vous voilà, Monsieur !

Paturon

Oh ! Monsieur !... Ne m'appelez pas monsieur !

Pervenche

C'est que je vous connais si peu !

Paturon

Mais si ce n'est pas pour moi, que ce soit au moins pour le personnel, qu'il croie que c'est un mari avec sa femme !

Pervenche

Ah ! Monsieur, que dites-vous là ?

Paturon

Mais oui ! C'est pour ne pas vous compromettre !

Pervenche

À la bonne heure ! Je suis si émue de cette folie que je fais ! Dans la rue, je me figurais que tout le monde me regardait, je m'enfonçais dans mon fiacre ! Il me semblait que je n'arriverais jamais !

Paturon

Et moi donc !

Pervenche

C'est pour ça que je suis arrivée si en avance !

Paturon

Ah ! Vous savez ! Ce n'est pas si... si en avance que ça !...

Pervenche

Allons donc !

Paturon

Non ! C'est juste !... Le rendez-vous était pour sept heures, il est sept heures un quart !

Pervenche

Bah ! Monsieur ! Si ma tante me voyait, elle me tuerait !

Paturon

Bah ! Vous trouveriez quelque chose à lui raconter.

Pervenche

Oui, mais il y en a un à qui on n'en raconte pas !

Paturon

Qui ça ?

Pervenche

Lui ! Là-haut !

Paturon

Il y a quelqu'un au-dessus ?

Pervenche

Mon pauvre mari qui me voit de là-haut !...

Paturon

Ah ! Bon, le... Oh ! Bien, ne parlons pas de lui, hein ! Ne parlons pas de lui !

S'asseyant sur le canapé n° 1.

Pervenche

Oh ! Non, n'est-ce pas ?... N'en parlons pas ! N'en parlons pas !... Ah ! Dites-moi que vous n'abuserez pas de la situation !

Paturon

Mais non ! Mais non !

Pervenche

Ah ! Monsieur !

Paturon

Oh ! Et puis ne m'appelez pas Monsieur ! Appelez-moi : Paturon !

Pervenche

Potiron ?

Paturon

Pas Potiron ! Paturon !

Pervenche

Ça se ressemble !

Paturon

Mais non ! Ça ne se ressemble pas ! Allons, voyons, soyons gais ! Nous allons faire un bon petit dîner !... Il y aura du champagne ! Avez-vous déjà bu du champagne ?

Pervenche

Ah ! Je te crois !

Paturon

Hein !

Pervenche

Oh ! Pardon ! Je me suis laissée aller à vous tutoyer !

Paturon

Mais laissez-vous aller !

Pervenche

C'est que je ne me reconnais pas, voyez-vous... Moi toujours si réservée !... Vrai, je ne puis me défendre d'une étrange sympathie pour vous ! Je vous connais à peine et cependant je me demande pourquoi.

Paturon

Non ! Ne vous demandez pas !

Pervenche

Regardez-moi... Oui, ça doit être ça ! Vous avez le nez de mon pauvre mari.

Paturon

Du colonel ?... J'ai ?... Ah ! Bien non ! Ah ! Bien non !

Pervenche

Il l'avait beau !

Paturon

Eh bien, oui, je ne vous dis pas, mais nous avions promis que nous ne parlerions pas de lui, n'en parlons pas...

Pervenche

Oui, oui, je vous demande pardon !

Paturon

Voyons, nous sommes en tête-à-tête, soyons à notre tête-à-tête.

Pervenche

Vous avez raison... quand le vin est versé...

À part.

Haut.

Paturon

Il faut le boire... Elle a de l'esprit. Et tenez, je vais vous faire une proposition.

Pervenche

Quoi ?

Paturon

Il faut d'abord que je vous dise que moi, je suis un dilettante.

Pervenche

Vous voulez faire de la musique ?

Paturon

Dieu m'en garde !... Je veux dire que je suis un artiste, un raffiné ! Eh bien, quand j'ai un plaisir, j'aime à le faire durer, à le retarder, à le contrarier même quelquefois, pour le goûter plus pleinement après.

Pervenche

Je ne vous comprends pas.

Paturon

Ah ! Ne cherchez pas à approfondir... Il y a un peu de dépravation là-dedans... Ce sont là de ces subtilités auxquelles on arrive qu'après avoir quitté le bel âge où l'on est simplement gourmand pour entrer dans celui où l'on est gourmet... Enfin, quoi, nous voilà en tête-à-tête : aucun obstacle entre nous, n'ayant qu'à étendre la main pour arriver à ce dénouement auquel il faut bien qu'on arrive, mais qui gagne tellement à être différé...

Pervenche

Oh ! Oh ! Il me fait l'effet d'un homme qui ne se sent pas en voix !

Paturon

Eh bien ! Ces obstacles qui nous manquent, qu'est-ce qui nous empêche de nous les créer ?... Qu'est-ce qui nous empêche de dîner ensemble, mais entre des indifférents dont la présence nous gênera n'ayant qu'une perspective : le moment où nous en serons débarrassés ? Ah ! Non, voyez-vous, il n'y a que ça de vrai ! Et n'en déplaise au philosophe qui a dit : " Ousqu'y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir", je lui dis moi : " Ousqu'y a pas de gêne, il n'y a pas de plaisir !"

Pervenche

Enfin, où voulez-vous en venir ? Nous ne pouvons pas dîner à table d'hôte !

Paturon

Écoutez ! Je viens de rencontrer un ancien ami à moi ! Il est comme moi en partie fine... J'ai pensé qu'au lieu de dîner tous les deux ensemble, nous pourrions dîner tous les quatre...

Pervenche

Permettez !... Mais quelle est la femme ? Qu'est-ce que c'est ?

Paturon

Oh ! Une femme du monde !... Sans cela je ne vous en aurais même pas parlé !

À part.

Pervenche

Une femme du monde ?... Oh ! Alors oui... Ça m'amusera de dîner avec une femme du monde !

Paturon

Et vous savez !... C'est un garçon charmant, spirituel !...

Pervenche

Il est riche ?

Paturon

Très riche !... Mais il a une grue qui le dévore !

Pervenche

Une grue ?

Paturon

Oh ! Pardon ! Une courtisane !

Pervenche

Ah ! Ah !... Fi !... Fi !...

Paturon

Ne m'en parlez pas !

Pervenche

Riche ! Je le lui soufflerai, à sa grue !

Paturon

Alors, c'est entendu ?

Remontant vers le fond en passant devant la table de droite.

Pervenche

C'est entendu !... Mais je voudrais bien me débarrasser de mon manteau.

Il appuie sur un timbre qui est sur la table.

Paturon

Attendez !...

Philomèle

Monsieur ?

Paturon

C'est Madame qui veut se débarrasser de son manteau.

Philomèle

Si madame veut entrer là...

Se dirigeant vers la droite, à Paturon.

Pervenche

Parfaitement. Venez-vous ?

Il entre à droite à la suite de Pervenche.

Paturon

Voilà, chère Madame !

Scène 8

Philomèle, Gigolet, Giboulette

Descendant en scène.

Philomèle

Qu'est-ce que c'est que celle-là ?... Une femme du monde, ou une cocotte ?... Aujourd'hui, il n'y a plus moyen de s'y reconnaître.

Gigolet

Venez !... C'est ici, madame !... Vous voyez...

Giboulette

Très gentil !... Très gentil !... C'est çà qu'on appelle un cabinet particulier, alors ?

Gigolet

Tout simplement !...

Giboulette

Mais c'est grand !... Moi, je me figurais qu'un cabinet particulier, c'était tout petit, tout petit, comme un sleeping-car !

Gigolet

Charmante innocence !

Philomèle

Madame n'a besoin de rien ?...

Philomèle sort par le fond.

Giboulette

Non merci !...

Gigolet

Alors c'est entendu, n'est-ce pas, pour la partie carrée ?

Giboulette

Oui, mais vous me promettez que c'est une femme du monde ?

Gigolet

Naturellement !...

Giboulette

Et lui... qu'il est discret ?

Gigolet

Mon ami ?... C'est une tombe !

Giboulette

Ce n'est pas gai !...

Gigolet

Oh ! C'est une tombe gaie !

Giboulette

J'ai tellement peur d'être compromise !... Je connais ma mère ! Si elle apprenait jamais mon équipée, elle me tuerait.

Indiquant la gauche.

Gigolet

Voyons ! Voyons ! Ne pensez pas à cela ! Tenez, entrez par là et débarrassez-vous de votre chapeau.

Arrivée sur le pas de la porte, elle se retourne.

Giboulette

Allons, puisqu'il le faut !... Oh ! Monsieur, je suis bien coupable !

Giboulette entre à gauche.

Gigolet

Mais non ! Mais non ! Ça se fait tous les jours ! Allez !... Moi, je vais jeter un coup d'oeil sur le menu !

Scène 9

Gigolet, Paturon, Pervenche

Il remonte.

Gigolet

Voyons, où est Alfred ?

Paturon

Tiens ! Gigolet ! Vous êtes revenu ?

Gigolet

Oui.

Paturon

Et votre conquête ?

Gigolet

Elle est là !

Paturon

La mienne est là !

Gigolet

Ah ? Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu... Venez-vous ?

Gigolet sort par le fond. Paturon redescend jusqu'à la porte de droite.

Paturon

Je vous suis !

Paturon

Vous permettez ? Un moment !... Je vais jeter un coup d'oeil sur le menu.

Pervenche

Allez, Monsieur !

Paturon

Oh ! Encore !

Pervenche

Non !... Euh !... Poti... Potu...

Paturon

Paturon !

Pervenche

Merci !... Allez, Paturon !...

Il sort par le fond.

Paturon

Elle est charmante !

Scène 10

Pervenche, Giboulette

Pervenche

Une femme du monde !... Je vais dîner avec une femme du monde !... Ah ! Si ce pauvre Gigolet me voyait !... Faut-il que les hommes soient bêtes ! Dire que la tante malade, c'est vieux comme le monde, et ça prend toujours ! Elle s'arrange les cheveux devant la glace.

Apercevant Pervenche.

Giboulette

Me voilà prête !... Et dire que ce pauvre Paturon ne se doute de rien !... Oh ! Une dame !

À part.

Pervenche

Tiens !... C'est la femme du monde !

Elles se font un grand salut cérémonieux.

Giboulette

C'est la femme du monde !

Pervenche

Madame !...

Elles s'asseyent.

Giboulette sur le canapé de gauche. Pervenche sur la chaise qui est placée à côté de la table de droite.

Giboulette

Madame !...

Haut.

Pervenche

Une femme du monde, soignons le style. Je suis heureuse, Madame, de l'éventualité qui me vaut l'heur d'entrer en relations avec vous.

Haut.

Giboulette

Oh ! Là ! Là ! Comme ça parle, les femmes du monde ! Madame, l'heur est tout entier pour votre serviteuse... trice ; on dit les deux, je crois.

Pervenche

Les femmes comme nous disent comme elles veulent !... C'est une des prérogative de notre monde.

Giboulette

Evidâmment !... Evidâmment !...

Pervenche

Qui m'eût dit cependant que j'eusse eu, moi...

Giboulette

Oh ! "J'eusse eu !..."

Pervenche

La joie grande de collationner ce soir avec vous !...

Giboulette

Mais je l'eusse-t-y cru moi-même, Madame ?...

Pervenche

Je vois, madame, que vous être très peu sortie cet hiver !

Giboulette

Oh très peu, très peu !

Pervenche

En effet !... J'eus beaucoup de bals cet hiver, dans la haute !

Giboulette

Evidâmment !... Evidâmment !... Nous n'allons que là... dans la haute !

Pervenche

Et il ne me souvient pas que je vous y rencontrasse.

Giboulette

Oh ! Madame, je suis si casernière.

Pervenche

Vraiment ?...

Giboulette

Oh ! Très casernière ! C'est le mot ! Je serais bien allée dans le grand monde, mais j'avais toujours peur qu'on ne s'y embêtasse !

Pervenche

Et vous allez beaucoup aux courses ?

Se levant et allant à Pervenche.

Giboulette

Mais très souvent, ma toute chère ! ... Seulement, j'ai un guignon !

Pervenche

Ah bien, pas plus que moi !... Dimanche on m'avait donné un tuyau...

Giboulette

Ah ! Qui vous l'avait donné ?

Se rattrapant.

Pervenche

C'est le palefrenier du marquis... De mon ami le marquis Desgranges. Eh bien, ma chère... Je colle ce que j'avais sur moi chez Potrimson, le bookmaker.

Giboulette

L'amant à Zizi ?

Se frappant sur la jambe.

Pervenche

Précisément ! Eh bien, ma bonne, quand j'ai voulu me faire payer, il avait filé !... Hein ? Qu'est-ce que vous dites de ça ?

Giboulette

Oh ! C'est pignouf !

Pervenche

Absolument pignouf ! Mais que je le rattrape !

Giboulette

Oh ! Ce monde des bookmakers ! Quel monde !

Pervenche

Ne m'en parlez pas !... Heureusement que nous n'en sommes pas !... Et qui vous coiffe, ma toute belle ? Virot ?

Giboulette

Oh ! Virot !... Tignasson !

Pervenche

Il coiffe bien ?

Giboulette

C'est-à-dire qu'il faut être sa cliente... moi je lui ai dit : "vous savez, Tignasson, je veux bien que ce soit vous qui me coiffassiez, mais il faudra soigner ça !" Tenez ! Vous ne vîtes pas le chapeau que j'ai ce soir ?...

Pervenche

Non ! Je ne vis pas !...

Elle sort vivement par la gauche.

Giboulette

Ah ! Ma chère, épatant !... Vous allez voir ça !...

Scène 11

Pervenche, Paturon, Gigolet

Pervenche

Elle est charmante ! Et quel genre !... Quelle distinction !

Paturon

Ne vous impatientez pas !... On apporte le dîner. Ah ! Je vais vous présenter mon ami.

Pervenche

Avec plaisir !

Appelant.

Paturon

Où est-il donc ? Mais venez donc ! Venez donc !

Il descend au numéro 1.

Gigolet

Voilà ! Voilà !

Paturon

Ma chère amie, je vous présente...

Pervenche

Gigolet !

Gigolet

Pervenche !

Paturon

Ils se connaissent ?

Gigolet

Qu'est-ce que vous faites ici ?

Pervenche

C'est moi qui vous le demande !... Ah ! C'est trop fort !

Gigolet

C'est comme ça que vous soignez votre tante ?

Paturon

Hein ?

Pervenche

Oui !... Je vous engage à parler de moi !... C'est vous qui soupez avec la femme du monde !

Gigolet

Il ne s'agit pas de la femme du monde ! Vous êtes ici avec Monsieur !

Paturon

Mais non, mais non, mais non !

Gigolet

Il n'y a pas de non !... Ah ! Vous marchez sur mes plates-bandes, vous !... Ah ! Vous me prenez ma maîtresse ! Eh bien, vous m'en rendrez raison !

Paturon

Mais voyons !... Vous n'y pensez pas !

Scène 12

Giboulette, Paturon, Gigolet, Pervenche

Giboulette

Voilà mon chapeau !

Paturon

Giboulette !

Giboulette

Paturon !

Gigolet

Hein !

Paturon

Qu'est-ce que vous faites ici, malheureuse ? Qu'est-ce que vous faites ici ?

Giboulette

Misérable !... Vous me trompez avec Madame !

Remontant au fond avec Gigolet en se disputant avec lui.

Paturon

Et vous, vous me trompez avec monsieur ! Cela ne se passera pas comme ça, Monsieur, vous m'en rendrez raison !

Gigolet

Mais oui, Monsieur !

Giboulette

Ah ! Tu me prends Paturon, toi !

Tumulte.

Pervenche

Ah ! Tu me prends Gigolet !

Scène 13

Alfred, Pervenche, Philomèle, Giboulette

Alfred

Qu'est-ce qu'il y a ?

Se plaçant entre Pervenche et Giboulette et essayant de les séparer.

Reconnaissant Pervenche.

Alfred

Messieurs !... Mesdames !... Voyons, Madame... Ma femme !

Elle se sauve par le fond.

Pervenche

Mon mari !

Philomèle

Hein !

Se retournant et se trouvant nez à nez avec Giboulette.

Alfred

Ah ! Mon Dieu ! Ma femme !

Elle se sauve par le fond.

Giboulette

Mon mari !

Philomèle

Encore !

Il se précipite à gauche.

Alfred

Mes deux femmes !... Filons !...

Elle entre à gauche.

Philomèle

Alfred !... Veux-tu m'expliquer !... Alfred !... Alfred !...

Scène 14

Gigolet, Paturon, Alfred, Philomèle

Ils se regardent un instant en silence et éclatent de rire.

Gigolet

Ah çà ! Qu'est-ce que ça veut dire ? Ah ! Ah ! Quelle aventure !

Paturon

Et dire que nous allions être assez bêtes pour aller sur le terrain en leur honneur !

Gigolet

Vous savez, ça n'a jamais été une femme du monde.

Paturon

Mais la mienne non plus !

Gigolet

Oh ! Sommes-nous bêtes !

Alfred

Elles ne sont plus ici.

Paturon

Ah ! Çà ! Qu'est-ce qui vous a pris de filer comme ça ?

Philomèle

Oh ! Oui ! Demandez-lui, monsieur.

Paturon

Tu connais donc Giboulette ?

Gigolet

Tu connais donc Pervenche ?

Alfred

Hélas ! Messieurs, ce sont mes deux femmes !

Ils remontent.

Gigolet

Oh ! Mon pauvre Alfred !

Philomèle

Mais, sacripant ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit que tu étais deux fois divorcé ?

Alfred

Ah ! C'est que tu es tellement jalouse !... Je me suis dit : elle sera moins jalouse d'un passé mort, que d'un passé vivant !

Elle va au fond à la servante.

Philomèle

Grande bête ! Au contraire... Je me disais : il est veuf ! Ça ne prouve pas qu'il l'ait désiré ; mais du moment que tu es divorcé, c'est que tu l'as bien voulu ! Alors je n'ai pas à être jalouse !

Alfred

Ah ! Si j'avais su !

Ils s'asseyent à la table de droite : Paturon à droite, Gigolet à gauche.

Paturon

Mais avec tout ça, nous n'avons pas dîné, nous !

Gigolet

Servez !

Alfred

Voilà, Monsieur !... Potage à la bisque !

Paturon

De la poudre aux moineaux !

Gigolet

Aux moineaux ! Allons donc ! Nous les retrouverons, les belles.

Alfred

Ah ! Ces messieurs ont l'intention de revoir ces dames.

Paturon

Ça ne vous fâche pas ?

Alfred

Pas du tout !... Mais si j'ai un conseil à donner à ces messieurs : tenez-les bien ! Car, je les connais, elles vous lâcheraient !...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.