Antigone
Scène 1
Hémon, Antigone
La marche funèbre se rapproche, et la voix d'Antigone se fait entendre.
Hémon
M'y voici donc enfin ! Menace, ni prière, N'ont pu fléchir mon père ! Antigone mourra ; Et l'aurore qui luit, est l'aurore dernière Qui pour elle luira. Pour avoir, de ses mains, donné la sépulture Aux morts sur qui pesait un arrêt odieux, On la jette vivante à l'horrible torture De la tombe. Mais vous, divinités des cieux, Permettrez-vous qu'un crime aussi noir s'accomplisse ? Ô Soleil, tu ne peux éclairer son supplice ! Replonge dans la nuit ton orbe aux rayons d'or. La nature est en deuil ! Pourquoi briller encor ? Sous la douleur mon coeur succombe ; Le rêve au jour s'est effacé ! Et pour nous c'est sur une tombe Que la fleur d'amour a poussé. Mais tu ne peux m'être ravie, Toi qui m'appartiens sans retour : Partageant ta mort ou ta vie, Je vis ou meurs de ton amour.
Antigone
Aux funèbres chants des sistres d'airain, Sonne, au jour qui luit, cette dernière heure. Mais la mort est douce à qui souffre et pleure, Et les pleurs ont seuls fleuri mon chemin.
Il se cache dans l'ombre d'un pilier. La marche funèbre retentit. Antigone paraît, entourée des prêtres, à l'entrée du souterrain. Elle est vêtue de blanc et couronnée de verveine. Elle s'arrête sur le seuil.
Hémon
Eux !... Déjà !... Le front couronné de verveine, Sous de longs voiles blancs cachant ses blonds cheveux, Elle vient, douce vierge immolée à leur haine, N'en gardant nulle trace en son coeur généreux. Mais je suis là... je t'aime... Espère encore !
Lentement elle descend les marches de l'escalier ; puis les prêtres s'éloignent, laissant des soldats garder l'entrée du souterrain ; Antigone vient tomber assise sur une pierre, comme perdue en une triste rêverie, tandis que peu à peu au loin meurent les derniers accords de la marche funèbre.
Antigone
Fuyez de mon coeur, regrets superflus ! Adieu le printemps, l'amour et l'aurore ! De nouvelles fleurs demain vont éclore. Et mes yeux, hélas ! Ne les verront plus.
Scène 2
Antigone, Hémon
Hémon tout à coup surgit devant elle ; Antigone pousse un cri d'effroi et recule terrifiée.
Antigone
Dieux immortels ! Hémon ! Ici ! Toi ! toi !
Hémon
Moi-même ! Mon père, en te frappant, a cru nous désunir ; Mais l'amour est plus fort que la mort. Et je t'aime ! Dans la vie ou la mort nous allons nous unir.
Antigone
Que dis-tu ?
Hémon
Que je viens t'arracher au supplice Ou mourir !
Antigone
Justes Cieux !
Hémon
As-tu douté de moi ? Qu'un même destin pour nous s'accomplisse, Qu'il nous frappe ou nous sauve !
Ensemble.
Antigone
Ah ! Qu'il t'épargne, toi !
Antigone
Va, laisse-moi, je t'en conjure Rien ne peut me rendre parjure Et fuis loin de ce noir séjour ! Ma vie est à toi sans retour, Ta mort doublerait ma torture ; Je veux ma part de ta torture ; Vis par pitié ! vis par amour ! Comme ma part de ton amour !
Antigone
Je dois seule mourir !
Hémon
Sans toi, pourrais-je vivre ? Et pourrais-tu vivre sans moi ?
Antigone
Non !
Hémon
Viens, Alors fuyons ! Mon bras brise tes liens Et te délivre !
Antigone
Quoi ? Tu voudrais ?...
Hémon
Je veux cette épée à la main, À travers tes bourreaux, te frayer un chemin !
Scène 3
Créon, Antigone, Hémon, Ensemble
Créon
Alors, ô parricide, Frappe d'abord ton roi, car tu ne passeras Que sur mon corps !
Antigone
Créon !
Hémon
Mon père !
Créon
Fils perfide ! Fils ingrat !
Antigone
Par pitié !
Créon
J'avais suivi tes pas ! Me voici !... N'écoutant que ton amour infâme, Frappe donc ! Que crains-tu ? Pour sauver cette femme, Brave les dieux et foule aux pieds nos lois !
Hémon
Je l'aime !
Créon
Alors, frappe ! Tu vois Je suis seul, et ma mort sera sa délivrance.
Hémon
Ah ! Ne me tentez pas !
Antigone
Grâce pour lui !
Créon
Jamais !
Hémon
Mon père... pardonnez... Une horrible souffrance Égare ma raison... Pensez si je l'aimais... Pitié !
À Hémon.
Ensemble.
Créon
Jamais ! L'arrêt que notre loi proclame De son crime est la seule rançon. Éteins en ton coeur cette impure flamme. Comme un infernal poison, Elle aurait consumé ton âme Pour mieux égarer ta raison.
Créon
La loi dicte l'arrêt suprême. Sur vos dieux alors anathème, Le Ciel l'exige, incline-toi. Si telle est leur cruelle loi ! Garde ton coeur contre toi-même ; Je brave leur arrêt suprême, Mon fils, obéis à ton roi. Et la mort la garde pour moi.
Antigone
Du destin c'est l'arrêt suprême : Il faut obéir à sa loi ! Si tu m'aimes comme je t'aime, À la mort abandonne-moi !
Créon
Reviens à toi, mon fils !
Antigone
À mon tour, je t'implore ! Qu'importe de mourir à qui vécut l'amour ? La fleur, qui se flétrit au déclin d'un beau jour, Alors qu'à peine elle venait d'éclore Emporte son parfum, comme j'emporterai Ton coeur !
À Créon, en ramassant son épée et lui montrant Antigone.
Hémon
Tu le veux donc ? Alors j'obéirai ! Appelle tes bourreaux, ô roi, tu peux la prendre !
Créon
J'ai retrouvé mon fils !
Il tombe.
Hémon
Tu l'as perdu !
Antigone
Dieux cruels !
Créon
Mon enfant !
Il se soulève doucement et montre à Antigone un rayon de soleil qui peu à peu remonte vers la voûte et disparaît.
Hémon
Votre arrêt est rendu ! En une même tombe il nous fallait descendre Réunis à jamais ! Regarde, ô bien-aimée, Dans l'ombre ce rayon qui remonte au soleil, Laissant la nuit de perles d'or semée... Il nous emportera vers l'éternel réveil.
La nuit est venue. Au loin doucement reprend la marche funèbre, à laquelle se mêle par instant comme un bruit de harpes mystérieuses.
Ensemble
Fuyons tous les deux aux champs étoilés, Où larme et douleur à jamais sont closes ! L'amour nous attend tout fleuri de roses, Gardant en ses mains nos coeurs enchaînés.