Comédie · 1894

Guignol et la Cabaretière

de Fernand Beissier

Représentation
≈ 13 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
148
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Guignol H 54 ≈ 4 min 7
Le Gendarme H 39 ≈ 4 min 4
La Cabaretière F 38 ≈ 3 min 4
Le Juge H 17 ≈ 2 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Guignol et la Cabaretière
Guignol absent
Le Gendarme absentabsentabsentabsent
La Cabaretière absentabsentabsentabsent
Le Juge absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Guignol et la Cabaretière

Scène 1

Guignol, La Cabaretière

Il va à la porte du cabaret et frappe.

Guignol

J'ai soif... Il fait une chaleur terrible aujourd'hui ! Oh ! Là.

La Cabaretière

Tiens, c'est vous, Monsieur Guignol ?

Guignol

Eh ! Oui... C'est moi, Mère Michel. Ça va bien ce matin ?

La Cabaretière

Mais pas mal... Je vous remercie.

Guignol

Allons ! Tant mieux, tant mieux. Dites donc... Vous allez me servir quelque chose.

La Cabaretière

Vous servir à boire ?

Guignol

À boire, comme vous le dites si élégamment.

La Cabaretière

Votre servante, Monsieur Guignol.

Guignol

Vous refusez ?

La Cabaretière

Absolument.

Guignol

Ça n'est pas possible.

La Cabaretière

Ça n'est pas possible, mais ça est.

Guignol

Et pour quelles raisons, s'il vous plaît ?

La Cabaretière

Oh !... Une seule... et suffisante... Payez-moi d'abord ce que vous me devez... et puis après nous verrons.

Guignol

Je vous dois quelque chose ?

La Cabaretière

Vous l'avez oublié ?

Guignol

Non. Alors vous voulez que je vous paie ?

La Cabaretière

Payez... et je vous servirai.

Guignol

Voila !

La Cabaretière

Au secours !

Guignol

Un franc, deux francs, trois francs, quatre francs, cinq, six, sept, huit... Ça fait-il votre compte ?

La Cabaretière

Et cinquante centimes.

Guignol

Voilà... Et maintenant vous êtes payée.

La Cabaretière

Ah ! Gueux ! Bandit!... Je vais aller chercher la police.

La cabaretière sort furieuse.

Guignol

Allez chercher qui vous voudrez.

Scène 2

Guignol

Se retournant.

Regardant.

Il disparaît, à gauche, derrière un arbre.

Guignol

Et elle court... et elle court. Va donc ! Mais va donc ! Si du moins elle avait laissé la porte de son cabaret ouverte, j'en aurais profilé... Fermée !... Oh ! La vieille méfiante ! C'est vrai que j'ai cogné un peu... Mais enfin c'est sa faute. - Est-ce qu'on réclame une dette ? - Ça ne se fait pas entre gens du monde. Quand votre créancier l'oublie, il ne faut pas l'en faire souvenir. Surtout quand il ne la nie pas. Ah ! Mon Dieu ! Le gendarme avec la mère Michel. Où me cacher ?... Ah ! Dans les branches de cet arbre.

Scène 3

La Cabaretière, Le Gendarme, Guignol

La Cabaretière

Oui, mon bon gendarme, il m'a frappée ; il m'a tuée ; je suis morte. Aussi je veux qu'on l'arrête, qu'on le charge de chaînes, qu'on le conduise en prison. Puis on le pendra à une bonne potence, bien solide.

Le Gendarme

Ça ne va pas être long, vous allez voir. Où est-il ? Montrez-le moi ? Je l'arrête, je le conduis chez le commissaire, on le juge, on le condamne, et on le pend subito.

Le gendarme et la cabaretière se retournent étonnés.

Guignol

Imbécile !

Le Gendarme

Pourquoi m'appelez-vous imbécile ?

La Cabaretière

Moi. Oh ! Seigneur Dieu ! Si c'est possible !

Le Gendarme

J'ai bien entendu. - Et faudrait pas recommencer ; sans ça je vous arrête aussi. - J'arrête tout le monde. - Un gendarme, vous savez, c'est sacré. - Il peut faire des bêtises - mais c'est jamais un imbécile.

La Cabaretière

Mais...

Le Gendarme

Suffit !

La Cabaretière

Je n'ai...

Le Gendarme

Rrrr !

La Cabaretière

Laissez-moi au moins....

Guignol

Vieille marmite !

La Cabaretière

Oh !

Le Gendarme

Quoi ?

La Cabaretière

Vieille marmite ! C'est dur.

Le Gendarme

Vieille marmite ! Qui ça, vieille marmite ? - Où ça ? Est-ce encore quelqu'un qu'il faut arrêter ?

La Cabaretière

Non. Et d'ailleurs je ne vous en veux pas.

Le Gendarme

De quoi ?

La Cabaretière

Rien. Parlons plutôt de mon voleur.

Le Gendarme

Elle est folle, la vieille.

Haut.

La Cabaretière

Si je n'avais pas besoin de lui, je lui aurais déjà rompu mon balai sur le dos. Et quand allez-vous l'arrêter ce scélérat ?

Le Gendarme

Mais tout de suite. Où est-il ?

La Cabaretière

Il était là, il n'y a qu'un instant.

Le Gendarme

Je vais me mettre à sa recherche. - Vous, pendant ce temps, allez-vous en chez le juge ; vous l'amènerez ici. Guignol sera enchaîné, ligoté, ficelé comme un simple saucisson.

La Cabaretière

J'y cours, Monsieur le Gendarme, mon cher Monsieur le Gendarme.

Le Gendarme

C'est bien. Ah ! Un mot, Madame Michel. Laissez-moi donc la clef de votre maison.

La Cabaretière

La clef !

Le Gendarme

Laissez-en la porte ouverte, si vous préférez, pour que je puisse de temps en temps aller me recueillir près d'un bon verre de vin.

Haut.

La Cabaretière

Oh ! Si je ne tenais pas tant à ce que tu attrapes le scélérat qui m'a rouée de coups, tu verrais comment je te l'ouvrirais, ma porte. Je le connais ton recueillement. Il va me coûter quelques bouteilles. V'là ! C'est fait.

Le Gendarme

Faitement. - Et maintenant à droite, en avant : arrrche. Accélérez le mouvement et pressez-vous.

La Cabaretière

Voilà ! Voilà !

Le Gendarme

Et revenez vite !

À part.

Haut.

Elle sort par la droite.

La Cabaretière

Le plus vite possible : Moins je reste, moins il boira. Voilà ! Voilà!

Scène 4

Le Gendarme

Il entre

Chantant.

Le Gendarme

Bouteille jolie, Chante-nous Tes jolis glous-glous, Ma mie. Et maintenant je vais tranquillement attendre que mon prisonnier arrive. - C'est le seul moyen de faire de bonnes et solides arrestations. Pourquoi m'en irais-je courir, me fatiguer, sans savoir où prendre, ni où trouver mon homme ? J'aime bien mieux qu'il vienne de lui-même me tendre ses mains pour les lui enchaîner. - En attendant je vais chercher par là-bas une bonne bouteille de vin - derrière les fagots : je connais le coin. Ça m'inspirera !...

Scène 5

Guignol

Guignol

Il y va - il va boire - le sans-coeur. - Et il ne m'invite pas — un gendarme et un prisonnier cependant ça doit aller ensemble. - J'irais bien m'inviter moi-même, mais la potence. - Brr ! - Boire - je veux bien - mais être pendu - pas si bête. Si pourtant je pouvais ! Il vient. - Cachons-nous encore.

Scène 6

Le Gendarme, Guignol

Le Gendarme

Ah ! Ça va bien, ça va mieux, ça va même très bien. - Je me sens tout ragaillardi. - Maintenant Guignol n'a qu'à paraître, et vous allez voir.

Guignol

Bonjour, Gendarme.

Le Gendarme

Tiens ! Guignol ! Tu étais là !

Guignol

Mais oui - je vous admire depuis quelques instants.

Le Gendarme

Tu sais pourquoi je suis ici ?

Guignol

Pour m'arrêter.

Le Gendarme

Faitement. - Aussi tu n'as qu'à descendre, - je vais te ficeler. - Une - deux. - Ce ne sera pas long.

Guignol

Une - deux. - Il faudra voir !

Le Gendarme

Allons ! Descends !

Guignol

S'il vous plaît ?

Le Gendarme

Ne te fais pas prier - j'ai là une bonne petite corde. - Le juge va venir, - et tu étrenneras une bonne petite potence toute neuve.

Guignol

Voyez-vous ça.

Le Gendarme

Tu me feras plaisir !

Guignol

Vous êtes bien bon. Alors approchez-vous pour me donner la main.

Le Gendarme

Voila !

Guignol

Plus près.

Le Gendarme

Voilà !

Guignol

Bien. - Maintenant dressez-vous un peu - baissez la tête, tendez votre dos... - Vous me ferez la courte échelle.

Le Gendarme

Faitement. - Quand je vous le disais : les prisonniers, ce sont des anges. — Ils viennent se faire arrêter tout seuls.

Guignol

Y êtes-vous ?

Le Gendarme

Oui.

Guignol

Et surtout ne bougez pas.

Le Gendarme

Je ne bouge pas.

Il s'enfuit.

Guignol

Une - deux.

Le Gendarme

Oh ! Ça n'est pas de jeu, et si je t'attrape...

Guignol

Coucou ! Ah ! Le voilà !

Le Gendarme

Descends, ou tu vas voir !

Guignol

Kss... Kss...

Le Gendarme

Ah ! Si je n'avais pas mes bottes !

Chantant.

Guignol

Et il a des bottes, Il a des bottes, Bastien. Oui, mais tu as tes bottes.

Le Gendarme

La moutarde me monte au nez.

Guignol

Prenez garde, vous allez éternuer.

Le Gendarme

Et il rit encore le sans-coeur !

Guignol

Je te crois.

Il se cache au bas de l'arbre.

Le Gendarme

Je vais me cacher. Il ne me verra pas ; il se croira seul et il descendra.

Il descend

Il passe ta tête par la coulisse de gauche, - Le gendarme avance la sienne, - il lui donne un coup de bâton. Le même jeu recommence plusieurs fois. - Lazzis.

Poursuite de Guignol par le gendarme. Il veut le conduire en prison. Il finit par rattraper, mais au moment de le faire entrer, Guignol s'échappe encore. - La même scène recommence. - Ils se débattent - et finalement c'est Guignol qui enferme le gendarme dans la prison, qui est à droite - du côté du cabaret de la Mère Michel.

Guignol

Personne ! Serait-il parti... Et en laissant la porte du cabaret ouverte ? Voyons un peu.

Guignol

Ah ! ah ! ah !

Le Gendarme

Mon petit Guignol, ouvre-moi, je t'en prie.

Il va pour entrer au cabaret, regardant.

Il se cache encore à gauche.

Guignol

Sur l'air du tra La la la la. Bonsoir. - Amusez-vous bien. - Et maintenant allons vitement boire un verre. Ah ! Mais non ! - Prenons bien garde. Voici le juge et la Mère Michel. Ne nous laissons pas surprendre.

Scène 7

Le Juge, La Cabaretière, Guignol

Le Juge

Soyez tranquille, Mère Michel. Dans un petit quart d'heure tout va être terminé : je place la potence, je lui lis quelques mots latins ; - le gendarme lui passe la corde au cou.

La Cabaretière

À la potence ?

Le Juge

Non, à Guignol. Puis une fois bien placée, bien clouée, bien arrangée...

La Cabaretière

Qui ? Guignol.

Il lui envoie un coup sur la tête avec ta potence.

Le Juge

Non - la potence. - Vous ne comprenez donc rien ? - Ça n'entre donc pas ?

Guignol

Entrez !

Le Juge

Je me suis cogné contre l'arbre.

La Cabaretière

Je comprends, très bien, très bien, Monsieur le Juge. Vous avez des arguments qui frappent fort.

À part. Même jeu.

Haut.

Il la plante.

Le Juge

Ce sont les meilleurs. Sapristi, que je me suis donc cogné fort moi aussi. Voyons, ce n'est pas le tout. Voici la potence: je la plante. Voici la corde. - Maintenant amenez-moi mon gendarme et votre voleur. - Moi je vais ouvrir mon code pour le condamner avec tout le cérémonial obligatoire en pareil cas. Sans le code, voyez vous, pas de jugement. C'est comme nous : sans robe et sans bonnet carré, pas de juge. - Eh bien ! Vous restez là à me regarder. - Cherchez-moi donc tout mon monde. M'auriez-vous dérangé pour rien, nom d'un pantin !

Guignol

Crétin !

Le Juge

Il y a de l'écho, ici. Répondez, cabaretière... Mais doucement.

La Cabaretière

J'ai laissé, ici, le gendarme à la recherche de Guignol.

Le Juge

Il cherchait Guignol. Oh ! Alors, soyez tranquille, il ne reviendra que lorsqu'il l'aura trouvé. Nous ne sommes pas pressés. Et puis nous sommes sûrs de notre affaire. Mon gendarme est un dur à cuire - duribus cuiribus, - comme dit le code - jamais un prisonnier ne s'échappe de ses mains. Prisonnierus, prisonnierum, comme dit le même code. Saluez.

Elle s'approche.

La Cabaretière

Que c'est beau les savants ! C'est égal, il me tarde bien de le voir arrêté ce bandit. Ainsi, je vais le voir se balancer au bout de cette corde. Ça doit gêner sur le moment !

À part.

Guignol

Tu vas voir si cela va me gêner.

Le Juge

Vous n'avez jamais vu pendre ?

La Cabaretière

Jamais.

Il fait en même temps les gestes.

Le Juge

Tenez, on passe la corde au cou comme ceci. Oh ! Il n'y a pas de danger - voyez, le noeud est coulant, j'y passe ma tête, passez-y la vôtre. Puis on tire... et...

Guignol

À deux sous, les polichinelles !

Le Juge

Au secours ! Au secours !

Guignol

Tu peux crier, on ne viendra pas.

Le Juge

Gendarme ! Gendarme !

Scène 8

Le Gendarme, Guignol, Le Juge, La Cabaretière

Guignol, va lui ouvrir, il entre en scène. Le juge et la cabaretière se détachent de la potence.

Le Gendarme

Qui m'appelle ? Ciel ! Le juge et la Mère Michel pendus ! Qu'est-ce que vous faites-là ?

Guignol

Ils prennent le frais.

Le Juge

Viens nous détacher !

Le Gendarme

Je ne peux pas, je suis enfermé.

Guignol

Faut-il tirer le cordon ?

La Cabaretière

Bandit !

Guignol

Ah ! Pas de gros mots ! Soyons polis, ou je cogne. Qu'est-ce que je vous dois ?

La Cabaretière

Huit francs cinquante centimes.

Avec son bâton il frappe sur la calaretière et sur le juge.

Guignol

En êtes-vous sûr ?

La Cabaretière

Non ! Non ! Non! Tu ne me dois rien, plus rien, je te fais crédit. Mais lâche la corde.

Guignol

Et vous, Monsieur le Juge, mon bon juge ?

Le Juge

Moi, je te ferai pendre. Pendere !

La Cabaretière

Eh ! Laissez là votre Chinois, puisque je ne peux plus me faire payer.

Guignol

Tu me feras pendre, mon bon juge ?

Le Juge

Haut et court.

À chacun des mots il cogne du bâton.

Guignol

Haulus, courtus. Hautum, courtum.

Le Juge

Non ! Non, grâce ! Il ne te sera rien fait...

Guignol

Vous le jurez ?

Le Juge

Je le jure.

Guignol

En latin.

Le Juge

Juro.

Guignol

Bravo ! Et maintenant je vais ouvrir au gendarme.

Le Gendarme

Encore plus bravo !

Guignol

Et maintenant, pour prix de noire peine, la mère Michel va nous servir un joli dîner. Le juge le paiera. Le gendarme coupera le bois et soufflera le feu. La Mère Michel mettra le couvert.

Le Gendarme

Et toi ?

Au public.

Guignol

Moi je mangerai ! Ainsi finit la comédie !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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