Les Deux Pigeonnes
Scène 1
Jeannette
Elle se relève.
Elle va à la salle à gauche et prend un ouvrage de tapisserie.
Elle travaille.
Silence.
On entend frapper et la porte. - Se levant.
On frappe de nouveau.
Elle va ouvrir et recule étonnée.
Jeannette
Là... Voilà que ça flambe ! C'est bon le feu ; surtout quand il fait froid dehors et que le vent souffle ! Il n'y a pas à dire c'est l'hiver. Les hirondelles ont toutes quitté leurs nids ; les dernières s'en sont allées hier, au coucher du soleil ; elles ont longuement battu des ailes comme pour nous dire adieu ; puis elles ont pris leur vol ! Elles ne reviendront qu'avec les aubépines blanches ! Si je travaillais un peu, avant le dîner : il est à peine cinq heures, j'ai du temps devant moi... Claude ne rentrera pas avant huit heures. Voyons ! Je ne peux pas rester inoccupée. C'est surtout quand l'hiver arrive que le souvenir de Thérèse me revient. Pauvre petite cousine ! Qu'est elle devenue ? Depuis dix ans je n'en ai plus eu de nouvelles. Et nous nous aimions tant, Thérèse et moi ; orphelines toutes les deux, recueillies par notre tante, le malheur qui nous avait réunies n'avait fait que lier davantage nos coeurs. Si longtemps nous avions vécu ensemble, partageant nos douleurs et nos joies ; et si souvent nous nous étions juré de ne pas nous quitter ! Ne pars pas, lui disais-je ; mais elle n'entendait rien ; elle m'embrassait,assurant que c'était pour son bonheur qu'elle s'en allait, qu'elle reviendrait riche et qu'elle me ferait heureuse. Et puis je crois aussi que le désir de voir et d'apprendre l'entraînait. Ce n'était pas qu'elle eût méchant coeur ; au contraire. - Mais la tête était folle.J'eus beau dire, j'eus beau faire, elle partit. Une année durant je reçus de ses nouvelles, en cachette ; car ma tante ne voulait même pas qu'on prononçât son nom. Puis un jour les lettres s'arrêtèrent ; j'écrivis, rien. Et dix ans ont passé depuis. Qu'est elle devenue ? Elle a peut-être oublié ses premières amitiés comme elle a oublié son premier nid. Les hirondelles quittent aussi leur nid, mais elles y reviennent chaque année. Pourquoi n'a-t-elle pas fait comme elles ! Pauvre Thérèse ! Pourvu qu'elle soit heureuse ! Tiens, on dirait qu'on frappe. Serait-ce déjà mon mari ? Non. Quelque voyageur sans doute. Une femme !
Scène 2
Jeannette, Une Inconnue (thérèse)
Une femme s'est arrêtée sur le seuil ; elle est pauvrement mise et porte une guitare sous te bras ; - elle semble très lasse et très honteuse.
Jeannette
Que demandez-vous, Madame ?
Une Inconnue (thérèse)
Un coin, pour reposer ma tête ; puis à manger, si cela est possible.
Jeannette
Entrez ! - Rien n'est plus facile.
Une Inconnue (thérèse)
C'est que ma bourse est petite, pauvre même, devrais-je dire et je ne sais...
Jeannette
Entrez d'abord. Nous compterons après ; nous serons toujours d'accord, croyez-le bien.
Une Inconnue (thérèse)
Merci.
Jeannette
D'ailleurs, vous avez dû lire l'enseigne de l'auberge : « Au bon Samaritain ! » Titre oblige, et ce n'est pas nous qui le ferons mentir. - Mais asseyez-vous ; vous me semblez bien lasse.
Une Inconnue (thérèse)
C'est que je marche depuis ce matin.
Allant à elle.
Souriant.
Jeannette
Je comprends alors. Approchez-vous du feu... Plus près encore. Le feu ne coûte rien : il est à tous.
Une Inconnue (thérèse)
Vous êtes bien bonne !
Jeannette
Il fait froid, n'est-ce pas ?
Une Inconnue (thérèse)
Oh ! Oui. Le vent est glacé ; j'étais obligée par instant de m'arrêter pour souffler dans mes doigts ; j'avais besoin de les réchauffer.
Jeannette
Ah ! Dame ! C'est le vent froid d'automne ! C'est le commencement de l'hiver. Sous les toits, tous les nids d'hirondelles sont vides ; et il ne reste pas une feuille verte sur les arbres.
Une Inconnue (thérèse)
Et c'est triste l'hiver !...
Jeannette
N'est-ce pas? Et d'où venez-vous ?
Une Inconnue (thérèse)
Oh ! De bien loin !
S'arrêtant.
Jeannette
Et où allez-vous ? Oh ! Pardon, je suis peut-être indiscrète ?
Une Inconnue (thérèse)
Non. - Je me rends à Bellefontaine.
Jeannette
Tiens !
Une Inconnue (thérèse)
Ce n'est pas loin d'ici, n'est-ce pas ?
Jeannette
Non ! - Deux heures pourtant. On n'a qu'à suivre la grande route. Vous y arrivez tout droit.
Une Inconnue (thérèse)
Vous connaissez le village ?
Jeannette
Je crois bien : j'y suis née.
Une Inconnue (thérèse)
Ah !
Souriant.
Se levant.
Tout en parlant, elle met le couvert sur un coin de la table, à gauche.
Jeannette
Je ne l'ai quitté que pour me marier, voilà tantôt deux ans et venir habiter avec mon mari cette auberge du bon Samaritain. Une auberge ou sauf les jours de marché, les voyageurs sont rares. Mais pardon, je bavarde là, et j'oublie que si vous aviez froid, vous aviez faim aussi. Je m'en vais vous préparer à manger là sur le coin de la table ; puis si vous êtes par trop lasse, je vous montrerai votre chambre et vous y pourrez dormir tout a votre aise. Le coq ne vous réveillera pas ; nous l'ayons mangé, l'autre jour !
Une Inconnue (thérèse)
Je n'ose plus maintenant interroger cette femme ; peut-être m'a-t-elle connue autrefois ! Et je ne veux être reconnue par personne avant d'avoir retrouvé celle que je cherche, si toutefois elle est encore là !
Jeannette
Et vous connaissez du monde à Bellefontaine ?
Souriant tristement.
Une Inconnue (thérèse)
Non ! Mais on m'a dit que demain avait lieu la grande Kermesse annuelle. Et je vais tâcher d'y gagner un peu d'argent.
Jeannette
Ah !
Une Inconnue (thérèse)
Avec ceci.
Jeannette
Vous chantez ?
Une Inconnue (thérèse)
Il faut bien vivre !
Jeannette
Oh ! Il n'y a pas de sot métier, pourvu qu'on pratique honnêtement celui qu'on a choisi. Quoique, soit dit sans vous blesser, celui-ci ne soit peut-être pas des plus agréables et des plus lucratifs.
Une Inconnue (thérèse)
Oh non ! Allez ! J'en ai connu des heures tristes, et des jours sans pain.
Haut.
Jeannette
Pauvre femme ! Mais pourquoi n'en changez-vous pas !
Une Inconnue (thérèse)
Je n'en connais pas d'autres.
Jeannette
Et maintenant mangez sans crainte, à votre faim.
Une Inconnue (thérèse)
Oh ! Ça n'est pas de refus ; la marche creuse !
Haut.
Jeannette
Et elle m'a l'air de s'être couchée plus d'une fois l'estomac vide, la pauvre chanteuse ! Et il y a longtemps, dites-moi, que vous faites ce métier de cigale ?
Une Inconnue (thérèse)
Oh ! Oui, bien longtemps déjà ! Mais pas plus que la cigale je n'ai pu amasser du grain pour l'hiver.
Jeannette
C'est pourtant là qu'est la sagesse !...
Une Inconnue (thérèse)
Oui, vous avez raison. Mais que voulez-vous, j'avais la tête folle ; je ne pensais jamais au lendemain. Et pourvu que l'heure présente fût douce et heureuse, j'étais contente. Je marchais toujours droit devant moi, sans réfléchir que le temps marchait aussi,que les années venaient, et que, comme la cigale encore je pouvais me trouver un jour d'hiver sans feu ni lieu.
Jeannette
Vous n'avez donc plus ni parents, ni amis ?
Une Inconnue (thérèse)
Non. Les amis que j'avais m'ont sans doute oubliée. L'absence est le plus dur des maux ; on s'éloigne du coeur, en s'éloignant des yeux.
Jeannette
Pas toujours.
Une Inconnue (thérèse)
Et pourtant j'ai connu des heures heureuses ; mais elles ont peu duré et aujourd'hui je me demande si ce fugitif bonheur-là peut compenser celui que j'ai perdu par ma faute.
Jeannette
La pauvre femme m'intéresse et m'émeut !...
S'arrêtant.
Une Inconnue (thérèse)
Car, voyez-vous ! S'il y a une chose triste et dure ici-bas, c'est la solitude ; ce n'est pas gai de vivre seule,de ne sentir près de soi aucun coeur qui batte avec le vôtre, qui partage vos joies, et vous console de vos peines. Quand on est jeune, on rit de cela, et point on ne s'en soucie ; on no pense qu'au bonheur qui vous attend, à la liberté qu'on aura, au rêve que l'on fait !... C'est en riant qu'on brise tous les doux liens qui vous attachent, c'est le coeur content, qu'on desserre les mains qui vous pressent, et l'on prend son vol avide du nouveau, oubliant déjà tout ce qu'on a laissé. Mais le réveil vient un jour ; les illusions se sont envolées elles aussi ; et sur le chemin désert, on s'arrête un jour, pensant au foyer vide. Alors des larmes coulent de vos yeux et vous entendez pleurer et se plaindre votre coeur. Vous regrettez alors les mains qui pressaient les vôtres, les amitiés qui mieux que toutes choses font la vie douce et heureuse ; et vous n'avez pas même pour vous consoler les oiseaux des bois ; car, moins fous que vous, c'est à deux qu'ils ont bâti le nid dans lequel ils s'enferment. On est seule, en face de la grande route blanche, qui semble s'étendre devant vous sans fin ; et lasse, traînant de l'aile, on se remet en marche, regardant tristement la plus pauvre chaumière, où sonnent des rires, où l'on a chaud, et où l'on s'aime ! Mais je vous demande pardon, Madame. Je ne sais à quoi je pense ni pourquoi je vous dis tout cela ; ce n'est guère intéressant pour les autres.
Haut.
Jeannette
Comme elle a dû souffrir ! Les fatigues et les douleurs ont, plus que l'âge, vieilli son visage. Bah ! Il faut toujours espérer, ici-bas. Peut-être que l'heure est proche où vous vous reposerez et où vous pourrez être heureuse.
Une Inconnue (thérèse)
Hélas ! Elle est bien fragile mon espérance ! C'est une faible branche que le moindre souffle du vent a peut-être déjà brisée.
Jeannette
En ce monde, voyez-vous, chacun reçoit le lot qui lui est échu. Et je me figure qu'il a dû, en toute justice, échoir à chacun une même part de joie et de peine.
Une Inconnue (thérèse)
Oui, mais les uns conservent sagement cette part de joie ; d'autres la laissent : et plus jamais ils ne la retrouvent, lorsqu'ils la veulent encore.
Jeannette
C'est l'hiver qui vous fait ainsi voir les choses tristes. Tenez, moi qui vous parle, j'ai eu aussi mes heures noires. Mais tout cela a passé. Avec quelques écus que nous avions de côté, mon mari et moi, nous avons acheté cette petite auberge ; et travaillant avec courage, contents de nous-mêmes comme de notre sort, nous vivons heureux, pas riches, c'est vrai ; mais la richesse ne fait pas tout le bonheur et pourvu que la table soit mise, qu'on ait un coin pour s'abriter, et la conscience pure, on va de l'avant, le coeur joyeux, courageux à l'ouvrage, et heureux de vivre.
Elle se lève.
Une Inconnue (thérèse)
Voilà ce que j'aurais pu être si je l'avais voulu ! - Voilà le bonheur tranquille qui m'attendait !
Jeannette
Et maintenant, si vous le permettez, je m'en vais vous laisser seule un instant. Je vais vous préparer votre chambre ; et vous pourrez l'occuper quand il vous plaira.
Une Inconnue (thérèse)
Mais j'ai besoin de peu de chose, et je ne voudrais pas...
Lui faisant signe de la main.
Elle sort
Jeannette
Laissez donc. Vous craignez la dépense? Je vous ai déjà dit que nous nous arrangerons toujours. Il faut s'entraider ici-bas, et nous avons l'habitude ici de soigner aussi bien le voyageur pauvre que le voyageur riche. Ce n'est pas une raison parce que la bourse est plus petite, pour que le lit soit plus dur et le pain plus noir. Et rassurez-vous, ma bonne femme : mon mari là-dessus raisonne comme moi. Attendez-moi là, je reviens !
Scène 3
Une Inconnue (thérèse)
Baissant la tête.
Elle va au bahut et machinalement elle a pris un livre placé sur l'étagère. Elle l'ouvre, puis surprise, elle le regarde.
Elle regarde la première page.
Elle lit.
Elle ferme le livre.
Elle rouvre le livre et le feuillette.
RECIT.
Elle lit.
Elle s'arrête, s'assit, et laisse tomber le livre.
Une Inconnue (thérèse)
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. L'un d'eux, s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage au lointain pays. L'autre lui dit : « Qu'allez-vous faire ? Voulez-vous quitter votre frère ? L'absence est le plus dur des maux ! Non pas pour vous, cruel, à moins que les travaux. Les dangers, les soins du voyage Changent un peu votre courage. Encor si la saison s'avançait davantage. Attendez les zéphirs. Qui vous presse ? Un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau : Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas ! dirai-je, il pleut, Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte et le reste... Les braves gens ! L'excellent coeur ! J'aurais dû l'interroger : par elle j'aurais pu savoir ce qu'étaient devenus ceux que j'ai abandonnés ; je n'ai pas osé, j'ai eu honte. Ma pauvre chère Jeannette ! Je te revois encore me passant les bras autour du cou, pleurant et me disant : « Ne pars pas ; reste avec nous ! Reste auprès de ceux qui t'aiment. Qui sait ce qui t'attend là-bas ! » - Et je suis partie, je n'ai écouté ni ses conseils, ni ses prières ! C'était elle pourtant qui avait raison ! La première année ce ne furent que joies et fêtes. Ma protectrice m'emmenait partout avec elle ; et chaque jour je voyais grandir son affection pour moi ; elle me promettait le plus brillant avenir. Et moi je la croyais - et - Je l'avoue, un an après, j'avais oublié mon village et Jeannette. Je pensais bien à elle quelquefois ; mais pas comme je l'aurais dû. - Hélas ! Elle aussi a dû m'oublier ! N'ai-je pas été ingrate ? Ai-je tenu la promesse faite d'écrire souvent et de revenir bientôt ? Les plaisirs, les richesses qui m'entouraient, m'étourdissaient. Hélas ! Il a été court le rêve, et la désillusion est vite venue ! J'aurais voulu alors revenir au village, mais je n'osai pas... L'orgueil me retint. Je l'ai chèrement expié. Et ma vie ne fut plus alors qu'une vie de hasard ; de larmes souvent ; pleine de jours sans pain, et d'heures noires... Elles années passèrent... Mais un jour, malgré moi, comme poussée par un besoin du coeur, je me suis trouvée sur la route du pays natal ; un désir violent me venait de revoir la maison où j'étais née, de savoir ce qu'étaient devenus ceux que j'aimais. Hélas ! Dix ans, c'est bien long ! Ah ! Mon Dieu ! Mais je reconnais ce livre : un livre de fables. Il m'a appartenu ! Là, sur la première page, je suis sûre que je vais retrouver mon nom, écrit de ma propre main. Non - je rêve - ce n'est pas possible. - Comment ce livre se trouverait-il là ! - Et voilà que j'hésite maintenant à l'ouvrir ici. Pourtant je ne me trompe pas ; les choses vous parlent aussi, et ce livre est bien à moi. Oui, c'est bien lui. « Donné par Thérèse à sa cousine Jeanne ! » C'est vrai - je l'ai donné moi-même à Jeannette, deux jours avant mon départ. Nous l'avions lu souvent ensemble ; et je me souviens même que la veille de mon départ, alors que toutes deux nous étions enfermées dans cette petite chambre, que je ne devais plus revoir, elle m'embrassait en pleurant et me tendant le livre : « Lis ceci, me disait-elle, et prends bien garde, c'est peut-être ton histoire et la mienne qui y sont contées. » Je me suis bien souvent rappelée comment commençait ce récit, dont je riais alors ! Le voici : C'est mon histoire. Oh ! Il faut que je sache..
Scène 4
Jeannette, Une Inconnue (thérèse)
Jeannette
Vous voilà prête ? Tiens ! Que vous arrive-t-il donc ? Vous me semblez tout émue !
Une Inconnue (thérèse)
Dites-moi ! - Ce livre ?
Jeannette
Ce livre de fables ?
Une Inconnue (thérèse)
Oui. D'où le tenez-vous ?... Oh ! Je vous en prie, répondez-moi ! Ce n'est pas par simple curiosité que je vous demande cela... Mais dites-moi comment ce livre se trouve entre vos mains...
Jeannette
Mais, ce livre m'appartient ; et je ne comprends pas...
Elle recule, la considérant avec stupeur.
Une Inconnue (thérèse)
Il vous appartient ?... - Mais alors...
Jeannette
Et j'y tiens, allez ; car ce livre est un souvenir, le seul que je possède. Il m'a été donné par quelqu'un que j'aimais bien.
Une Inconnue (thérèse)
Et que vous n'aimez plus, peut-être ?
Jeannette
Au contraire ! Je l'aime davantage, car elle souffre peut-être et je ne peux rien que l'aimer et prier pour elle. Pauvre petite cousine ! Elle était si gentille et si bonne ! Et puis, il faut l'avouer, nous n'étions pas toujours heureuses auprès de la vieille tante qui nous avait recueillies l'une et l'autre. Moi je ne disais rien ; mais Thérèse n'acceptait pas les reproches aussi facilement que moi.
Haut.
Une Inconnue (thérèse)
C'est elle, c'est Jeannette. Et pourquoi vous quitta-t-elle?
Jeannette
Oh ! C'est toute une histoire. Elle avait une jolie voix. Un jour passa dans le pays une grande dame, une cantatrice célèbre, disait-on. On lui parla de Thérèse. Elle voulut la voir et l'entendre et ce fut en revenant de chez elle qu'elle nous annonça son départ. La grande dame lui avait proposé de l'emmener avec elle ; elle se chargeait de son éducation et promettait de la faire avant peu aussi riche et aussi heureuse qu'elle. Il n'en fallait pas tant, hélas ! pour monter l'imagination de ma pauvre petite Thérèse. La tête, voyez-vous, travaillait trop chez elle !
Une Inconnue (thérèse)
Hélas !
Prenant le livre et rouvrant.
Jeannette
Ma tante manqua se trouver mal quand elle lui fit part de sa décision, et elle se signa comme pour exorciser le diable. Thérèse partit ! - Ce livre est donc tout ce qui me reste d'elle. Et tenez, elle écrivit elle-même de sa main ceci sur la première page : donné par Thérèse à sa cousine Jeanne.
Une Inconnue (thérèse)
Et jamais plus vous n'avez entendu parler d'elle ?
Jeannette
Jamais.
Une Inconnue (thérèse)
Peut être a-t-elle cru que vous l'aviez oubliée ?
Jeannette
Oh ! Non, cela n'est pas possible. Elle sait trop bien qu'elle n'aurait qu'à frapper à cette porte, et qu'aussitôt mes bras s'ouvriraient pour la recevoir !...
Une Inconnue (thérèse)
Alors, ouvre-les bien grands, ma Jeannette ! J'ai tant besoin de t'embrasser !
Elle la considère.
Jeannette
Que dites-vous ? Vous... Tu serais ?
Une Inconnue (thérèse)
Thérèse, la folle qui vous abandonna tous, et qui revient repentante et malheureuse au logis qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
Jeannette
Thérèse !
Une Inconnue (thérèse)
Jeannette !
Jeannette
Laisse-moi t'embrasser encore !
Une Inconnue (thérèse)
Tu ne me repousses donc pas ?
Jeannette
Te repousser, méchante, moi qui t'attendais depuis si longtemps ? Tu doutais donc de moi ?
Une Inconnue (thérèse)
Non, mais j'ai été si malheureuse !
La regardant.
Jeannette
Toi? C'est vrai, pourtant.
Secouant la tête.
Une Inconnue (thérèse)
Tu me regardes et tu devines ! Oh ! L'histoire n'est pas longue, va, mais elle est bien triste ! Un an après que je vous eus quittés, celle qui m'avait emmenée se lassa de moi ; ce n'était pas moi qu'elle aimait. Son amitié n'était qu'un caprice ; elle brisait sans regret le hochet qui ne l'amusait plus. Un jour, après qu'elle m'eut fait entendre à ses amis, de beaux messieurs et de belles dames qu'elle avait réunis tout exprès dans son salon, elle comprit peut-être qu'elle s'était trompée à l'égard du talent que je pouvais avoir. Chez elle aussi l'imagination avait trop parlé. Je ne fus plus pour elle qu'une petite paysanne fort encombrante, dont la présence ne la distrayait plus. Du salon je descendis à l'office et bientôt je dus moi-même lui demander de me rendre ma liberté. Ah ! C'est alors, vois-tu, que j'aurais dû retourner auprès de vous ! Je n'osai pas, et dès ce jour commença pour moi une vie vagabonde, pleine de tristesse et de larmes ! Tu vois où elle m'a conduite !...
Jeannette
Ma pauvre chère Thérèse, comme tu as dû souffrir ?
Une Inconnue (thérèse)
Oh ! oui.
Jeannette
Embrasse-moi encore !
Une Inconnue (thérèse)
Que c'est bon de se sentir aimée ! Il y avait si longtemps que je ne savais plus ce que c'était !...
Jeannette
Par ta faute, méchante !
Une Inconnue (thérèse)
Oui, par ma faute.
Jeannette
Et dire que je ne t'ai pas reconnue !
Une Inconnue (thérèse)
Les chagrins vieillissent plus encore que les années.
Jeannette
Mais te voilà, tout est oublié ! Les heures heureuses vont revenir maintenant et pour toujours. D'ailleurs tu es ici chez toi.
Une Inconnue (thérèse)
Chez moi ?
Thérèse baisse la tête.
Jeannette
Oui, chez toi. Quand je me suis mariée cette auberge était à vendre, justement dans le pays de mon mari. Notre pauvre tante en mourant... Hélas ! Oui, la pauvre chère femme n'est plus là pour pouvoir te pardonner !...
Une Inconnue (thérèse)
Elle a dû me maudire ?
Jeannette
Non ! Elle ne demandait qu'à t'embrasser, lorsqu'elle est morte ! Il y avait longtemps qu'elle avait oublié sa colère pour ne se souvenir que de ton affection et de ton bon coeur !
Une Inconnue (thérèse)
Mon bon coeur ?...
Reprenant.
Jeannette
Oui, ton bon coeur ! C'est ta tête qui fit tout le mal ; tu n'as qu'à ne l'écouter plus jamais, voilà tout. Ma tante m'avait donc laissé une petite somme. Cette somme nous servit à mon mari et à moi à acheter cette auberge. Et comme je ne perdais jamais l'espérance de te revoir, je pensais : quand elle reviendra je lui montrerai la maison et je lui dirai : voici ta part, que j'ai conservée et fait valoir de mon mieux, prends-la et ne nous quitte plus.
Une Inconnue (thérèse)
Brave coeur ! Et tu as pu penser un instant que j'accepterai ton sacrifice ! Non ; tout ceci est à toi, et bien à toi.
Thérèse, prend le testament que Jeannette lui tend et le déchire.
Jeannette
D'ailleurs voici le testament de la pauvre tante, mon mari et moi l'avons pieusement gardé, car vois-tu, je lui disais si souvent que tu nous reviendrais, qu'il croyait à ton retour autant que moi-même.
Jeannette
Que fais-tu ?
Une Inconnue (thérèse)
Mon devoir. Je ne suis pas venue ici pour te dépouiller, ma Jeannette...
Jeannette
Mais je n'accepte pas...
Une Inconnue (thérèse)
Tu accepteras ou je reprends ma route...
Jeannette
Oh ! Non! Ne pars plus.
Une Inconnue (thérèse)
Je ne demande qu'un coin pour me reposer et vous aimer, comme vous le méritez l'un et l'autre !
Jeannette
Et tu ne partiras plus ?
Une Inconnue (thérèse)
Je te le jure. L'expérience a été dure, mais elle m'aura profité.
Jeannette
Et maintenant,viens ; allons au devant de mon mari ; je veux être la première à lui annoncer l'heureux retour de celle que j'ai tant pleurée...
Elle prend te livre et l'embrasse.
Une Inconnue (thérèse)
Et qui te revient comme le pigeon de la fable que nous avons lue si souvent toutes deux. - Car c'est grâce à ce cher petit livre. ... que je t'ai retrouvée.
Jeannette
Nous le mettrons, dans la maison, à la place d'honneur.
Une Inconnue (thérèse)
Et souvent ensemble nous la relirons cette histoire, qui fut la mienne, du pigeon qui laissa son ami, et qui fut bien heureux de retrouver le premier nid, que l'ingrat avait abandonné, et où fidèle à sa première amitié, l'autre l'attendait toujours, les ailes grandes ouvertes, pour réchauffer le pauvre voyageur et lui faire revivre ses premières et ses seules véritables joies !