L'Oiseau Bleu
Scène 1
Liou-Li, Kou-Mia, Peki
Liou-Li
« Et alors l'Oiseau bleu s'approchant de l'Empereur lui dit: Je mourrai dans ta cage, aux barreaux d'or... Je ne peux chanter qu'en liberté, sur les grands arbres, au clair soleil; ni tes graines de chènevis et de gingembre, ni ton eau pure, puisée à tes fontaines de marbre, ne peuvent remplacer pour moi, le grain de blé cherché sous l'herbe tendre et les gouttes de rosée cueillies dans le calice des chrysanthèmes et des lotus... Ouvre-moi la cage, et laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où seulement je peux vivre, être heureux, et chanter.... » L'empereur ouvrit la cage et murmura: « Envole-toi donc, puisque tu le veux! » Et l'oiseau bleu alors, inclina la tête comme pour lui dire merci, puis déployant ses petites ailes, qui brillaient au soleil comme une poussière de saphir, il s'envola très haut, et disparut aux yeux de l'empereur et de toute sa cour ! Mais le soir, quand tout le monde dormait, sur les camélias du jardin dont les branches roses montaient jusqu'à la fenêtre impériale, l'oiseau bleu vint se poser, et toute la nuit il chanta, berçant les rêves de l'Empereur, et chaque soir il revint.... »
Kou-Mia
Eh bien ! Moi, si j'avais été l'oiseau bleu, j'aurais préféré la cage aux barreaux d'or, où la vie était si douce et si facile, aux grands arbres où souvent il devait s'endormir l'estomac vide et les ailes lasses. Et toi Liou-li ? Comprends-tu qu'on puisse chanter et être heureux, quand on est pauvre ?
Liou-Li
Ce sont les contes qui nous disent cela... Faut-il que je continue ?
Kou-Mia
Non... Cherche autre chose... Liou-li !
Liou-Li
Princesse...
Kou-Mia
Je m'ennuie !
Kou-Mia
Vous !
Kou-Mia
Je m'ennuie à mourir !
Liou-Li
Si j'appelais les danseuses et les musiciennes du palais ; leurs chansons et leurs danses vous distrairaient sûrement.
Kou-Mia
Je ne crois pas, ma pauvre Liou-li... Je connais déjà toutes leurs chansons et toutes leurs danses.
Liou-Li
Voulez-vous que je fasse avancer la jonque impériale ? La mer est d'un bleu superbe ; nous pourrions aller jusqu'à la grande pagode de porcelaine, dont le vent fait si drôlement tinter les petites clochettes d'or.
Kou-Mia
Non... cherche autre chose.
Liou-Li
Dame ! Je ne sais pas, moi. Cela me semble si étrange que l'on s'ennuie, quand on est comme vous jeune, jolie, et princesse si puissante que vos désirs ou vos caprices sont des ordres pour tous, que l'on n'a qu'un mot à dire pour faire courber les têtes et fléchir les genoux... Qui n'envierait votre sort ?
On entend au dehors la voix de Peki.
Kou-Mia
Eh bien ! Voilà ce qui te trompe, ma pauvre Liou-li ; ce n'est pas toujours amusant d'être princesse ! Et c'est peut-être parce qu'on a tout ce qu'on désire, qu'on ne sait plus que désirer.
Peki
Au milieu des vertes branches Je viens de bâtir mon nid, J'ai cueilli des roses blanches Pour mon lit.
Kou-Mia
Tiens ! Qui donc chante là ?
Liou-Li
Voulez-vous que je regarde ?
Kou-Mia
Oui... Voyons !
Peki
Pour boire j'ai le calice De la plus petite fleur, Et je n'ai fiel, ni malice Dans le coeur !
Liou-Li
Oh ! La jolie fille !
Kou-Mia
La connais-tu ?
Liou-Li
Non... Ce doit être une joueuse de samicen, qui s'en va de village en village gagnant sa vie avec ses chansons, et marchant au hasard, aidée par la charité des uns et les remerciements des autres.
Kou-Mia
Si nous l'appelions !...
Liou-Li
L'appeler !... Y pensez-vous, Princesse ?
Kou-Mia
Elle me distraira un instant... Va la chercher.
Liou-Li
Mais...
Kou-Mia
Va vite. Je veux la voir.
Elle s'incline et sort.
Liou-Li
J'y vais !
Scène 2
Kou-Mia
Prêtant l'oreille.
Kou-Mia
Ah ! Voilà Liou-li... Elle s'approche... Elle lui parle... Elle lui désigne le palais... L'autre refuse... Elle semble secouer la tête comme pour dire non... Liou-li insiste... Ah ! Enfin, elle se décide... Elles entrent dans le palais... Elles montent... Les voici !
Scène 3
Kou-Mia, Liou-Li, Peki
Peki entre. Costume pauvre, mais très pittoresque. Elle s'arrête étonnée à la vue de Kou-Mia.
Kou-Mia
Entre, petite. N'aie pas peur !
Liou-Li
Entre donc ! Puisque je t'ai dit que c'était la princesse qui te demandait.
Peki
Oui... Eh ! Bien, alors... Me voilà!
Haut, à Peki.
Kou-Mia
Comme elle parait joyeuse... Il est donc possible d'être heureux, même en étant pauvre ! J'ai entendu ta chanson, ma petite, et j'ai voulu te voir... Pourquoi chantais-tu ainsi ?
Peki
Mais pour chanter, et pour vivre aussi !
Kou-Mia
Pour vivre ?
Peki
Dame ! C'est avec mes chansons que je gagne mon pain de chaque jour. Oh ! J'en sais de très belles, allez... et des contes aussi... des contes merveilleux où il n'est question que de fleurs, d'oiseaux et de clairs de lune... Je joue aussi du samicen... Je danse : et bien rares sont les portes qui se ferment devant moi. J'ai besoin de si peu de chose : un peu de riz et quelques graines de maïs grillé me suffisent ; un coin pour reposer ma tête la nuit, c'est tout ce que je demande. En échange je donne mes chansons, c'est-à-dire de la joie aux grands comme aux petits ; et quelquefois, quand je m'en vais au matin, reprenant ma route vagabonde, je trouve, au fond de ma poche, une sapéque qu'on y a glissée, sans rien dire, et qui me fait riche alors toute une journée, c'est-à-dire qui me donne à mon tour le droit de partager avec de plus pauvres et de plus malheureux que moi...
Kou-Mia
Quel âge as-tu donc ?
Peki
Quinze ans.
Kou-Mia
Et cette vie te plaît ?
Peki
Si elle me plaît ? Demandez aux colibris qui nichent sous les pêchers de votre jardin impérial si la feuille verte leur est douce, si le grand air leur est nécessaire et s'ils aiment leurs chansons !
Liou-Li
Et si par hasard, la porte, à laquelle tu frappes, ne s'ouvre pas ?
Peki
Alors je couche sous la garde des cieux, à la clarté des étoiles, à l'abri d'un buisson, et j'y dors sans façons ; car la route est à tout le monde, et l'on n'y paie ni son sommeil, ni son repas.
Liou-Li
Et tu n'as pas peur ?
Peki
De quoi ? Et de qui?... Ma bourse est toujours, vide et je n'ai jamais fait de mal à personne. Et puis n'ai-je pas pour me garder les étoiles, qui brillent et veillent jusqu'au jour ?
Kou-Mia
Tu es donc heureuse ?
Peki
Pourquoi ne le serais-je pas ?
Kou-Mia
Tu ne désires rien ?
Peki
Non.
Kou-Mia
Tu ne t'ennuies jamais ?
Peki
Jamais !
Kou-Mia
Comment fais-tu ?
Peki
Je chante.
Kou-Mia
Écoute ! - Tu sais qui je suis !
Peki
Oui, maintenant.
Kou-Mia
Je suis riche et puissante... Je possède de beaux palais de marbre que gardent des dragons blancs aux griffes d'or... J'ai des trésors immenses sur lesquels veillent jour et nuit des soldats à deux sabres, immobiles dans leurs armures d'argent. J'ai, à moi, des villages entiers cachés sous des bois de bambous et de camélias roses. Chacun de mes désirs est un ordre ; chacun de mes caprices est satisfait. Eh bien ! Malgré tout cela je m'ennuie, plus rien ne me plait ! Par instants même la tristesse me gagne. Veux-tu rester auprès de moi ?
Peki
Qu'est-ce que j'aurai à faire ?
Kou-Mia
À m'apprendre comment tu fais pour être toujours gaie.
Peki
Mais je ne sais pas, moi.
Kou-Mia
Tu me chanteras tes chansons, tu me raconteras tes plus belles histoires. Et en échange, je te ferai riche, je te ferai belle, je te donnerai tout ce que tu me demanderas.
Peki
Et j'aurai de belles robes de soie comme vous ?
Kou-Mia
Oui !
Peki
Des bracelets comme les vôtres ?
Kou-Mia
Oui !
Peki
Des colliers de perles pareils à ceux-ci ?
Kou-Mia
Tu auras tout ce que tu désireras,
Peki
Alors, j'accepte.
Elle désigne la servante.
Kou-Mia
Et pour commencer, Liou-li... va remmener avec elle; dans ma garde-robe, tu choisiras les vêtements qui te plairont le plus.
Peki
Vous me les donnez ?
Kou-Mia
Mais oui.
Peki
Quel bonheur ! Je pourrai m'en parer tout de suite ?
Souriant.
Kou-Mia
Oui... Liou-li t'aidera à l'habiller. Il faut d'ailleurs que tu quittes au plus tôt les tiens. Ils ne sont plus guère présentables.
Peki
C'est vrai ! Que voulez-vous ? Les épines des buissons les ont souvent accrochés au passage, et je n'avais guère le temps de les raccommoder.
Kou-Mia
Va, et reviens aussitôt.
Liou-Li
Par ici, petite.
Elles sortent.
Peki
Et faites-moi bien belle au moins !...
Scène 4
Kou-Mia, Liou-Li
Kou-Mia
Est-ce bon d'être heureux ? Sa joie est si vive qu'elle me la communique déjà. Il est vrai qu'on est aussi heureux du bonheur des autres. Et il faut si peu pour faire des heureux ! Une robe, un bracelet, un collier suffisent. Comme ses yeux brillaient quand elle parlait do ces choses ! Elle battait des mains, et je voyais comme des larmes de joie parler, sous ses paupières. Pauvre chère petite ! Courir ainsi les grands chemins, à son âge, était-ce triste !
Liou-Li
Princesse ! La voilà, elle est prête !
Kou-Mia
Eh bien ?
Voyant entrer Peki.
Liou-Li
Oh ! Il vous aurait fallu la voir ! Elle prenait une à une les robes de soie ; elle les caressait doucement, puis les embrassait. Ensuite elle allait se regarder devant le grand miroir, et là, elle faisait les mines les plus amusantes. Et tenez, la voilà !
Scène 5
Peki, Kou-Mia, Liou-Li
Peki entre ; elle est en superbe robe deiole, des bracelets aux bras ; on ne la »ent pas A son aise dans son nouvel ajustement.
Peki
Eh bien ! Comment me trouvez-vous ? Suis-je belle ainsi ?
À part.
Kou-Mia
Oui. C'st étrange, elle me parait moins jolie que tout à l'heure ! Ne trouves-tu pas, Liou-li ?
Liou-Li
Sûrement.
Elle marche en se dandinant un peu. - À part.
Peki
Comme elles me regardent !... C'est tout de même un peu gênant, la première fois.
Kou-Mia
Te voilà belle maintenant !
Peki
Oh ! Oui... C'est si joli ces robes de soie ! Et pourtant, voyez-vous, quand j'ai quitté mes pauvres habits, cela m'a fait quelque chose. Il me semblait quo c'était un peu de moi qui s'en allait il me semblait que je disais adieu à des amis.
Kou-Mia
Tu t'en consoleras !
Liou-Li
Ils n'étaient pas beaux cependant !
Peki
Nous avons, si longtemps, vécu ensemble !...
Kou-Mia
Et maintenant, voyons, conte-nous une de tes histoires.
Peki
Une histoire ?... Comme cela, tout de suite.
Elle va s'asseoir où elle était au commencement.
Liou-li reprend sa première place.
Kou-Mia
Mais oui... Tu m'as dit que tu en savais de si belles ! Je m'assieds là. Liou-Li, ici. Et toi, au milieu. Commence, nous t'écoutons.
Peki
Dame ! Je ne sais pas moi; qu'est-ce qu'il faut vous conter ?
Kou-Mia
Comment tu ne sais pas ?
Peki
Je n'ose plus.
Liou-Li
Ce ne sont pas tes beaux habits qui te gênent ?
Peki
Oh ! Non.
Kou-Mia
Tu as trouvé ?
Peki
Je cherche.
Kou-Mia
Comme tu nous dis cela. Qu'as-tu donc fait de ta gaieté de tout à l'heure ?
Elle secoue la tête.
Peki
Ma gaieté ?
Kou-Mia
Voyons, commence.
Regardant Kou-Mia et Liou-Li à part.
Elle reprend.
Peki
Il y avait une fois un rossignol qui avait bâti son nid sous le toit d'une pagode ; à chaque extrémité des toits de porcelaine pendaient de petites clochettes d'argent, et chaque fois quo le vent soufflait, il agitait doucement les clochettes, et de son nid le rossignol les écoutait. Le soir, on allumait autour de la pagode des lanternes do toutes les couleurs qui s'éclairaient sous le vert des arbres comme do grandes et mystérieuses étoiles. Ça n'a pas l'air de les intéresser ! Mais voilà qu'un jour le rossignol eut envie de voir de nouveaux pays ; il s'ennuyait dans ce nid qu'il avait tant aimé, et sans vouloir écouter les conseils d'un vieil hibou du voisinage, qui lui disait de rester, un beau matin, il se mit en route et quitta sa vieille pagode ; les petites clochettes sonnèrent comme pour lui dire adieu encore une fois ; et avide de voir et de connaître, il s'élança dans le ciel. Le hibou ne s'était pas trompé. Le rossignol ne devait pas tarder à regretter son pauvre nid de mousse où il avait vécu si heureux et si insouciant.
Kou-Mia
Tu n'en sais pas une autre ?
Peki
Une autre ?
Kou-Mia
Oui, une autre histoire... Elle n'est pas gaie, celle-là.
Peki
C'est vrai, le rossignol meurt, loin de son nid.
Kou-Mia
Tu le vois bien : je t'ai prise pour m'égayer et tu me choisis justement le plus triste de tes contes.
Peki
Je ne sais pas moi-même comment l'idée m'en est venue.
Haut.
Kou-Mia
Elle ne me semble déjà plus la même. Préfères-tu chanter ? Liou-li t'accompagnera. Elle est fort bonne musicienne. Veux-tu essayer, dis ?
Peki
Je veux bien, moi !
Kou-Mia
Je t'écoute.
Elle s'arrête et baisse la tête.
Peki
J'ai pour boire le calice De la plus petite fleur, Et je n'ai fiel, ni malice Dans le coeur! La goutte d'eau de la plaine Lorsque j'ai soif me suffit, Lorsque j'ai faim, une graine Me nourrit ! Mais je n'aime que les branches De mes grands arbres touffus, Et loin de ses roses blanches L'oiselet ne chante plus!
Liou-Li
Mais elle pleure !
Kou-Mia
Qu'as-tu, ma chère enfant, serais-tu malade, t'aurais-je sans le vouloir fait de la peine ?
Peki
Oh ! Non... Mais je ne sais ce que j'éprouve. C'est malgré moi... C'est le plaisir, la joie...
Kou-Mia
Tes yeux semblent gonflés de pleurs ; et je vois sous ta paupière une larme que tu cherches en vain à retenir.
Peki
C'est la première !...
À Liou-Li.
Kou-Mia
C'est moi qui ai eu tort, tu étais peut-être encore fatiguée de la route, et j'ai voulu aussitôt te faire chanter et rire. - Repose-toi, ma petite. Repose-toi sans crainte, je ne suis pas une mauvaise maîtresse. Demande à Liou-li : et puisque nous devons rester ensemble toujours, je ne veux pas que ce soit par des larmes que tu commences ! Viens, Liou-li.
Peki
Vous me laissez ?
À Liou-li.
Kou-Mia
Oui, nous reviendrons tout à l'heure. Je veux que tu te reposes un peu ici, je veux que tu retrouves ta belle gaieté qui m'a fait envie et qui mettait de si joyeux rires dans tes yeux et sur tes lèvres. Viens !
Elles sortent.
Liou-Li
Pauvre petite !
Scène 6
Peki
Elle regarde autour d'elle.
Elle va à la table où Liou-li a laissé le livre qu'elle lisait au lever du rideau.
Elle l'ouvre et le regarde.
Elle lit.
Elle laisse tomber le livre et reste pensive.
Poussant un cri.
Elle va ouvrir ta porte de droite.
Elle s'élance dans la chambre de droite.
Peki
Mais qu'est-ce que j'ai donc ?... Que se passe-t-il en moi ?... Je suis heureuse pourtant ; j'ai une belle robe de soie; une maîtresse douce et bonne ; j'habite un palais, je n'ai plus à craindre, ni la faim, ni la soif ; je sais où reposer ma tête. J'ai autour de mes bras, ces beaux bracelets qui brillent et dont je n'osais même pas rêver. Et pourtant j'ai le coeur gros. - Je veux être gaie, et je ne le puis. Elle avait bien raison, la princesse. - C'étaient seulement des chansons tristes qui me venaient sur les lèvres. C'est pourtant bien beau ici, beau comme ces palais de fée que je voyais quelquefois en rêve et devant lesquels je me mettais à genoux, les mains jointes, admirant. Oh ! Le superbe livre et les belles images ! Des fleurs .. des oiseaux. - Je n'en ai jamais vu de pareils sur les branches des arbres. Je mourrai dans ta cage, aux barreaux d'or... Je ne peux chanter qu'en liberté ; ni les graines de chènevis et de gingembre, ni l'eau pure puisée à tes fontaines de marbre, ne peuvent remplacer pour moi le grain de blé cherché sous l'herbe tendre et la goutte de rosée cueillie dans le calice des chrysanthèmes et des lotus. Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où seulement je peux vivre, être heureux et chanter. - Et l'Empereur ouvrit la cage et dit : « Envole-toi donc, puisque tu le veux.» Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où je peux seulement vivre, être heureux et chanter. - Ah ! Je comprends tout maintenant. C'était cette robe do soie qui pesait sur mes épaules ; ces colliers de perles qui me serraient la gorge. La cage m'étouffait. - Oh ! Mes pauvres chers habits, que j'avais bien raison de vous regretter !... Que faire maintenant, comment dire à la princesse ? Ah ! Mais j'y songe, c'est là qu'on m'a conduite tout à l'heure. C'est dans cette chambre que j'ai laissé mes vieux habits et revêtu cette robe de soie. - Ils sont là. - Je suis sauvée !
Scène 7
Kou-Mia, Liou-Li
Kou-Mia
Doucement : elle doit reposer, la pauvre petite. - Ne faisons pas de bruit.
Liou-Li
Je n'entends rien.
Kou-Mia
Personne !
Liou-Li
Personne ?
Kou-Mia
Mais c'est impossible. - Où serait-elle allée à cette heure ?
Liou-Li
Oh ! Elle ne peut pas être loin ?
Kou-Mia
Elle n'a pu sortir du palais ?
Elle montre la droite.
Liou-Li
Elle est sans doute allée revoir les belles robes, et nous n'avons qu'à entrer là. Nous allons sûrement la trouver s'ajustant devant votre miroir, et faisant sauter dans ses mains un de vos colliers de perles.
Elles s'avancent vers ta porte de droite, mais au même instant où elles vont en franchir le seuil, la porte s'ouvre et Peki parait, dans son costume d'entrée.
Kou-Mia
Voyons !
Scène 8
Kou-Mia, Liou-Li, Peki
Kou-Mia
Peki !...
Liou-Li
Sous ce costume ?
Peki
Oui,Peki, sous ce costume ! Le sien ; le seul qui soit fait pour elle, et celui qu'elle n'aurait jamais dû quitter.
Kou-Mia
Que veux-tu dire ?
Se relevant.
Peki
Ceci, ma chère princesse : Que vous êtes bonne autant que belle ! Que la pauvre Peki n'oubliera jamais ce que vous avez voulu faire pour elle ; qu'elle priera pour vous chaque soir, afin que vous ayez, sur cette terre, toute la part de joie et de bonheur à laquelle vous avez droit. Mais que Peki ne peut rester dans votre beau palais ; qu'il lui faut comme à l'oiseau de sa chanson l'air des grands bois et la route libre ; et que si vous voulez qu'elle chante encore, il faut lui ouvrir les portes de sa cage, la laisser reprendre sa route et regagner son pauvre nid.
Kou-Mia
Tu veux me quitter ?
Peki
Il le faut. Je ne suis pas faite pour porter vos belles robes de soie, ni pour habiter vos palais de marbre. Ma gaieté et mes chansons s'en seraient vite allées ; et l'oiseau que vous aviez pris pour vous charmer et vous distraire serait bientôt devenu muet.
Kou-Mia
Tu ne veux donc plus me distraire ? Tu vois pourtant que voilà déjà ta gaieté première revenue.
Peki
Parce que j'ai repris mes vieux habits. La gaieté ne se vend ni ne s'achète. Et n'en soyez pas jalouse ; car c'est la seule richesse des pauvres. Vous avez d'ailleurs tout ce que vous désirez, et vous pouvez de plus faire autant d'heureux que vous voulez. Vous avez donc la part la plus belle !
Kou-Mia
Tu veux reprendre ta vie errante ?
Reprenant.
Peki
Mais je n'aime que tes branches De mes vieux arbres touffus, Et loin de ses roses blanches, L'oiselet ne chante plus ! À chacun ici-bas le ciel trace sa route ?
Kou-Mia
Mais comment cette idée t'est-elle revenue ?
Elle l'ouvre et lui montre le passage.
Peki
En regardant ce livre. « Laisse-moi retourner à mon pauvre nid, où je peux seulement vivre, être heureux et chanter. Et l'Empereur ouvrant la cage, dit : « Envole-toi donc puisque tu le veux ! »
Liou-Li
Mais, c'est l'histoire de l'Oiseau bleu !...
S'approchant de Kou-Mia.
Peki
Eh bien ! C'est la mienne aussi. Pardonnez-moi, ma chère maîtresse. Ne me croyez pas ingrate, - je vous aime ; j'emporte de vous le plus doux et le plus cher souvenir, mais je pars ; et c'est même, croyez-moi, le meilleur moyen pour que vous m'aimiez toujours.
Kou-Mia
Étrange fille ! - Tu le veux donc?
Peki
Jugez vous-même !...
Kou-Mia
Eh bien, envole-toi !
Peki
Oh ! Que vous êtes bonne !
Kou-Mia
Mais tu sais - il y a une fin à cette histoire : l'oiseau bleu n'oublia pas celui qui lui rendait la liberté. Il revint souvent.
Peki
Quand vous voudrez entendre mes chansons, ouvrez vos fenêtres, faites un signe et je viendrai.
Kou-Mia
Adieu donc !
Elle disparaît, lui envoyant des doigts un baiser, tandis que Kou-Mia la regarde tristement et que Liou-li lui dit adieu de la main.
Peki
Merci !