Comédie · 1690 · 3 actes

Arlequin, homme à bonnes fortunes

de Jean-Francois Regnard

Représentation
≈ 1 h 09
Distribution
3 femmes, 4 hommes
Répliques
416
Écriture
En prose
Dans l’app
Texte prêt

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Colombine F 84 ≈ 12 min 7
Vicomte N 62 ≈ 11 min 7
Isabelle F 58 ≈ 11 min 7
Arlequin N 46 ≈ 8 min 3
Docteur N 25 ≈ 8 min 1
Brocantin H 46 ≈ 7 min 6
Pierrot H 38 ≈ 5 min 6
Monsieur Bassinet H 23 ≈ 3 min 2
Mezzetin H 14 ≈ 2 min 4
Une VEUVE de Procureur F 13 ≈ 1 min 1
Fiacre N 4 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Colombine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Vicomte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Arlequin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Docteur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Brocantin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pierrot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Bassinet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Vicomte, Mezzetin

Il sort du lit avec une robe d'aveugle des Quinze-Vingts.

À Mezzetin.

Il donne un coup de pied à Mezzetin, qui est encore couché. Mezzetin, s'éveillant en sursaut, baille et se lève.

À part.

Vicomte

Holà, quelqu'un de mes gens ! Champagne, Picard, la Violette, Tortillon, Basque, mes pantoufles, ma robe de chambre, mon carrosse, à dîner, un bouillon. Ne suis-je pas bien malheureux qu'un homme de ma qualité soit obligé d'éveiller ses gens lui-même ? Où sont donc ces marauds-là ? Ouais ! Et toi, ne te lèveras-tu point ? Si je prends un bâton, maraud, je te ferai bien lever. C'est un trésor en hiver qu'un laquais au pied d'un lit ; son ventre sert de bassinoire.

Mezzetin

Vous faites l'entendu, parce que les bonnes fortunes vous suivent partout ; mais souvenez-vous que nous sommes deux laquais, et qu'il n'y a point d'autre différence entre nous que celle que j'y veux bien mettre : ainsi, un peu plus de douceur, s'il vous plaît, et un peu moins d'emportement avec votre camarade.

Vicomte

Ce n'est point pour te quereller, Mezzetin, que je t'éveille de si bon matin ; c'est seulement pour te dire que toutes ces bonnes fortunes me donnent fort à penser. À l'égard de celles qui me viennent par les présents que l'on m'envoie de toutes parts, passe ; mais pour celles que nous faisons en volant des montres, en enfonçant des boutiques, et en coupant des bourses ; ma foi, j'ai peur que toutes ces bonnes fortunes-là ne nous fassent faire notre mauvaise fortune à la Grève.

Mezzetin

Hé ! Nous travaillons pour cela.

Vicomte

Voila une méchante besogne.

Mezzetin

Tenez, voilà-t-il pas encore la robe que vous volâtes à cet aveugle des Quinze-Vingts, qui vous sert de robe de chambre ?

Vicomte

Il y a longtemps qu'elle était neuve. J'ai déjà dit trois ou quatre femmes que j'avais besoin d'un surtout de toilette : il y a bien du relâchement dans la galanterie ; et les femmes commencent à se décrier furieusement dans mon esprit. Oh ! Nous ne vivrons pas longtemps bien ensemble.

Mezzetin

À propos de robe de chambre, tandis que vous dormiez, madame la marquise de Noirchignon vous en a envoyé une.

Vicomte

Voyons-la.

Mezzetin

Passe. La pauvre créature fait tout ce qu'elle peut pour m'égratigner le coeur,

Il tire une toilette où est encore une robe de chambre.

On frappe rudement à la porte.

Mezzetin

Il est aussi venu' un laquais de la part de madame la comtesse de Charbonglacé, qui a laissé un paquet dans une toilette. Diable ! Celle-ci est bien mieux étoffée que l'autre. La Comtesse pourrait bien me faire faire la sottise de l'aimer. Mais il ne fait pas si cher vivre à Paris ; tout s'y donne.

Mezzetin

Monsieur, c'est le laquais de la Veuve de ce procureur.

Vicomte

Laisse-le entrer.

Scène 2

Vicomte, Laqauis

Vicomte

Que diable me veut-elle ?

Laqauis

Monsieur, voilà ce que madame vous envoie ; elle dit comme çà que vous aurez l'honneur de la voir bientôt.

Le laquais sort.

Vicomte

Mon enfant, dis-lui qu'elle ne s'en donne pas la peine. Je vais prendre un remède pour me débrouiller le teint.

Scène 3

Vicomte, Mezzetin

On frappe à la porte.

déployant ce que le Laquais a apporté

Vicomte

Comment ! Encore une robe de chambre ! Il faut avouer que les femmes nous aiment bien en déshabillé.

Mezzetin

Monsieur, c'est la Marquise.

Mezzetin prend la robe de chambre de la Marquise, et le Vicomte la met par-dessus la sienne. On refrappe à la porte.

Vicomte

Donne-moi vite la robe de chambre de la Marquise.

Il faut remarquer qu'à chaque fois que l'on heurte, Mezzetin va voir à la porte, et revient sur-le-champ.

Mezzetin

Ce n'est pas la Marquise, monsieur, c'est la Comtesse.

Il met encore cette robe de chambre sur les deux autres. On continue de frapper.

Vicomte

Et vite, la robe de chambre de la Comtesse ! Tout serait perdu si elle me trouvait sans cela.

Mezzetin

Oh ! Monsieur, c'est la veuve du procureur.

Il met la troisième robe de chambre avec beaucoup de peine, ne pouvant presque plus se remuer à cause des trois autres qu'il a déjà sur lui ; à la fin, après plusieurs lazzis, il tombe, et à peine est-il relevé que la Veuve entre.

Vicomte

Que le diable l'emporte ! Ne saurait-elle donner une robe de chambre sans venir l'essayer ? Donne.

Scène 4

Vicomte, Une VEUVE de Procureur

d'un ton de colère

Vicomte

Hé ! Morbleu, madame ! Ne vous avais-je pas fait dire que je n'étais pas visible aujourd'hui ? Hé, ventrebleu ! Ne saurait-on rendre un lavement sans femme ?

Une VEUVE de Procureur

Pour vous trouver, monsieur, il faut vous prendre au saut du lit ; le reste du jour vous êtes inabordable.

Vicomte

Il est vrai que je n'ai pas une heure à moi. Je suis si courbatu de ces aventures que le vulgaire appelle bonnes fortunes, que mon superflu suffirait à vingt fainéants de la cour.

Une VEUVE de Procureur

Je crois, monsieur, que c'est aujourd'hui un de vos jours de conquête ; vous voilà fleuri comme un petit Cupidon.

Vicomte

Je n'ai pourtant encore fait la conquête que d'un bouillon postérieur qui me cause des épreintes horribles : il faut que ma femme de chambre ne me l'ait pas donné de droit fil.

Une VEUVE de Procureur

J'ai été aussi incommodée toute la nuit de tranchées ; je suis aujourd'hui à faire peur.

après l'avoir regardée

Vicomte

En vérité, madame, cela est vrai : il y a aujourd'hui bien des erreurs à votre teint ; mais il est resté là-bas un peu de décoction, ne vous en faites point de nécessité.

Elle se touche au coeur.

Une VEUVE de Procureur

Ce n'est pas avec des simples que l'âcreté de mon mal peut se guérir : ma maladie est là.

Vicomte

On sait bien qu'une femme grosse a toujours de petits maux de coeur.

Une VEUVE de Procureur

Moi, grosse ! Moi ! Ah, quelle ordure ! Il y a trois ans que Monsieur Gratefeuille, mon mari, est mort ! Grosse ! Quelle obscénité !

Vicomte

Ah, madame ! Je vous demande pardon ; je vous croyais fille. On s'y trompe quelquefois.

Une VEUVE de Procureur

Mais, monsieur, je vous trouve bien gros ; qu'avez-vous ?

Vicomte

Je n'ai rien, c'est que je soupai furieusement hier au soir.

Une VEUVE de Procureur

Il faut qu'il y ait autre chose : N'êtes-vous point hydropique ?

Vicomte

J'en serais bien fâché.

Elle lui lève ses robes de chambre l'une après l'autre.

Une VEUVE de Procureur

Voyons.

en se défendant

Vicomte

Hé, fi, Madame ! Que faites-vous là ? Cela n'est point honnête.

Une VEUVE de Procureur

Une, deux, trois robes de chambre, c'est-à-dire trois maîtresses. Ah, traître ! C'est donc ainsi que tu me joues ? Tu dis que tu n'aimes que moi.

faisant semblant de vouloir aller à la garde-robe

Vicomte

Madame, je n'en puis plus.

Une VEUVE de Procureur

Voilà l'effet de tes serments !...

Vicomte

Madame, je vais tout rendre, si je ne sors.

Une VEUVE de Procureur

Scélérat !

Vicomte

Madame, je ne réponds plus de la discrétion de mon derrière.

Une VEUVE de Procureur

N'as-tu point de honte ?...

Vicomte

Il ne tient plus qu'à un petit filet.

Elle lui veut arracher sa robe de chambre : ils se battent ; le Vicomte la décoiffe ; une de ses jupes tombe, et elle s'en va.

Une VEUVE de Procureur

Non, je ne veux plus de commerce avec toi ; rends-moi ma robe de chambre.

Scène 5

Isabelle, Colombine

Isabelle

En vérité, vous êtes bien folle de farcir votre tête de vos sottes imaginations d'amour et de mariage. Est-ce là le parti que doit prendre une cadette, et ne devriez-vous pas avoir renoncé au monde ?

Colombine

Mon Dieu, ma soeur, cela est bien aisé à dire ; mais vous ne parleriez pas comme vous faites, si vous sentiez ce que je sens.

Isabelle

Et que sentez-vous donc, s'il vous plaît ? Vraiment, je vous trouve une jolie mignonne, pour sentir quelque chose ! Et que sentirai-je donc, moi qui suis votre aînée ? Est-ce que l'on m'entend plaindre des envies que cause I'état de fille ? Vous êtes encore une plaisante morveuse !

Colombine

Plaisante morveuse ! Mon Dieu ! Je ne suis pas si morveuse que je le parais, et il y aurait déjà longtemps que je serais femme si mon père avait voulu ; car on m'a dit qu'on pouvait l'être à douze ans.

Isabelle

Mais savez-vous bien ce que c'est qu'un mari, pour parler comme vous faites ?

Colombine

Bon ! Si je ne le savais pas, est-ce que j'en voudrais avoir un ?

Isabelle

Hé ! Qui vous a donc appris de si belles choses ?

Colombine

Cela ne s'apprend-il pas tout seul ? Quand je songe que je serai mariée, je suis si aise, si aise ! Oh ! Il faut que ce soit quelque chose de fort joli que le mariage, puisque la pensée seule fait tant de plaisir.

Isabelle

Vous vous trompez fort à votre calcul, si vous vous figurez tant de plaisir dans le mariage. Le beau régal qu'un mari qui gronde toujours ! Les soins des domestiques, l'incommodité d'une grossesse : non, quand il n'y aurait que la peur d'avoir des enfants, je renoncerais au mariage pour toute ma vie.

Colombine

La peur d'avoir des enfants ! Bon ! On dit que c'est pour cela qu'il faut se marier.

Isabelle

Bon Dieu ! Quelle petitesse de raisonnement ! Que votre esprit est à rez-de-chaussée !

Colombine

Mais vous, ma saur, qui êtes si raisonnable, est-ce que vous ne voulez pas vous marier ?

Isabelle

Oh ! Ce n'est pas de même, moi ; je suis votre aînée, et la raison qui veut que vous ne vous mariiez pas, veut que je me marie. Vous n'êtes point propre au mariage ; ce n'est point un jeu d'enfant.

Colombine

Et moi, je vous dis que j'y suis aussi propre que vous. Je supporterai fort bien toutes les fatigues du ménage ; et quoique je sois jeune, si j'étais mariée présentement, je suis sûre que je n'en mourrais pas.

Isabelle

En vérité, il faut que j'aie bien de la bonté de souffrir tous les travers de votre esprit. Tout ce que je puis faire encore pour vous, c'est de vous conseiller de bannir de votre cerveau toutes vos idées matrimoniales, et de croire qu'il n'y a personne assez dépourvu de bon sens pour vouloir se charger de votre peau.

Colombine

Hé ! La la, cette charge-là n'est pas si pesante et ne fait pas peur à tout le monde : il n'y a pas encore huit jours que je trouvai dans une boutique, au Palais, un monsieur de condition, qui me dit que j'étais bien à son gré, et qu'il serait bien aise de m'épouser.

Isabelle

Et que lui répondîtes-vous ?

Colombine

Je lui dis que j'étais encore bien petite pour cela ; mais que l'année qui vient, j'espérais d'être plus grande.

Isabelle

Vous serez plus grande et plus folle. Vous ne voyez donc pas qu'il se moquait de vous, et que vous vous donnez un ridicule dans le monde ? Allez, vous devriez mourir de honte.

Colombine

Ne voilà-t-il pas ? Vous me grondez toujours. Vous voulez bien vous marier, vous, et vous ne voulez pas que je me marie. Est-ce que je ne suis pas fille comme vous ?

Isabelle

Une petite fille qui n'a pas quinze ans, donner à corps perdu au travers du mariage !

Colombine

Mon Dieu ! Je vous dis, encore une fois, que j'ai plus d'âge qu'il ne faut ; mais puisque vous me trouvez trop jeune, faisons une chose ; vous avez quatre années plus que moi, donnez-m'en deux ; cela ne gâtera rien ni pour l'une, ni pour l'autre.

Isabelle

Allez, allez ; vous ne savez ce que vous dites. Vous me croyez bien embarrassée de trois ou quatre années que j'ai plus que vous ; mais je veux bien que vous sachiez que pour dix ans de moins je ne voudrais pas être faite comme vous, ni de corps, ni d'esprit.

Scène 6

Pierrot, Colombine, Isabelle

Pierrot

Qu'est-ce donc, mesdemoiselles ? Voilà bien du bruit : il me semble que vous vous flattez comme chiens et chats. Est-ce que vous ne sauriez vous égratigner plus doucement ?

Colombine

Pierrot, c'est ma soeur qui se fiche : elle veut qu'il n'y ait de mari que pour elle.

Pierrot

Ho ! La goulue !

Isabelle

Viens çà, Pierrot ; toi qui es un homme d'esprit, et qui sais le monde, n'est-il pas du dernier bourgeois de marier plus d'une fille dans une maison, et ne devrais-je pas déjà l'être ?

Pierrot

Cela est vrai, et je dis tous les jours à votre père, que, s'il ne vous marie au plus tôt, vous lui ferez quelque stratagème.

Colombine

Mon pauvre Pierrot, toi qui es si joli, est-ce qu'il faut que je demeure toute ma vie fille ?

À Isabelle.

Pierrot

Bon ! Est-ce que cela se peut ? Voyez-vous, mademoiselle, il faut marier les filles quand elles sont jeunes. Ce gibier-là ne se garde pas : la mouche s'y met.

Isabelle

Mais aussi, est-il juste que je cède mes droits à ma cadette ?

Pierrot

Il est vrai que vous n'êtes encore qu'un embryon, et j'en ai vu dans des bouteilles de bien plus grandes que vous.

Colombine

Je conviens, Pierrot, que je suis encore petite ; mais si tu savais ce que j'ai déjà

Isabelle

Petite fille, vous plaît-il de vous taire ?

À Colombine.

Pierrot

Hé ! Pardi, laissez-la dire. Hé bien donc, qu'avez-vous ?

Colombine

J'ai... mais je n'oserais le dire.

Isabelle

Vous avez raison, car vous allez dire une sottise.

Pierrot

Eh ! Palsangué, laissez-la donc parler : vous lui rembourrez les paroles dans le ventre.

Colombine

Me te moqueras-tu point de moi ?

Pierrot

Eh ! Non, non : dites.

Colombine

J'ai de la gorge, Pierrot, puisque tu le veux savoir.

Pierrot

Oh ! Voyons cela, voyons.

Colombine

Oh, nenni, nenni ; je ne la montre pas encore : j'attends qu'elle soit plus venue.

Isabelle

Il n'y a plus moyen de tenir à vos impertinences : je vous laisse ; et si je faisais bien, j'avertirais mon père de mettre ordre à votre conduite.

Scène 7

Pierrot, Colombine

Pierrot

Elle est bien rudanière.

Colombine

Oh ! Va, va, je ne m'en soucie pas. Elle veut faire la madame, et me traiter comme une petite fille ; mais nous verrons. Oh ! Çà, çà, Pierrot, il faut que tu me fasses un plaisir.

Pierrot

Je ne demande pas mieux. Ne suis-je pas fait pour faire plaisir aux filles ?

Colombine

Il faut que tu me portes cette lettre à ce monsieur que je trouvai dernièrement au Palais.

Pierrot

Une lettre !

Colombine

Oui. Est-ce qu'il y a du mal à cela ? Puisque je sais écrire, pourquoi n'écrirais-je pas ?

Pierrot

Ah ! Vous avez raison.

Colombine

C'est un homme de grande condition, et on l'appelle monsieur le Vicomte.

Pierrot

Oh ! Si c'est un vicomte, je ne dis plus rien.

Colombine

Tu lui diras que je m'ennuie bien fort de ne pas le voir, et qu'il ne manque pas de me venir trouver aujourd'hui. M'entends-tu ?

Scène 8

Pierrot

Il y a ici plusieurs scènes italiennes.

Pierrot

Hé ! Oui, oui, j'entends bien, je ne suis pas sourd. La petite masque ! C'est une belle chose que la nature ! Cela songe au mariage dès la coquille.

Acte II

Scène 1

Brocantin, Colombine, Isabelle, Isabelle Et Colombine

Brocantin

Quel ouvrage faites-vous là, vous ?

Colombine

C'est une pente de mon lit ; mais je crains de la faire trop petite ; on n'y pourra jamais coucher deux.

Brocantin

Est-il besoin, s'il vous plaît, que vous couchiez avec quelqu'un ?

Colombine

Non ; mais si, par bonheur, je venais à être mariée...

Ils prennent des sièges.

À Colombine.

Brocantin

Si, par bonheur, ou par malheur, vous veniez à être mariée, vous vous presseriez. Hé ! Je sais de vos fredaines : vous n'avez pas toujours une aiguille et de la tapisserie entre les mains, et vous commencez à escrimer de la plume. Mais ce n'est pas pour cela que nous sommes ici. Laissez là votre ouvrage, et m'écoutez. Le mariage... Oh, oh ! Vous riez déjà ! Tuchou ! Il ne faut que vous hocher la bride... Le mariage, dis-je, étant un usage aussi ancien que le monde ; car on s'est marié avant vous, et on se mariera encore après...

Colombine

Je le sais bien, mon papa ; il y a longtemps qu'on me dit cela.

Brocantin

J'ai résolu, pour éterniser la famille Brocantine... Vous voyez où j'en veux venir. J'ai donc résolu de me marier.

Isabelle

Ah, mon père !

Il saute, et fait un faux pas.

Brocantin

Ah, mes filles ! Vous voilà bien ébaubies. Est-ce que je ne me porte pas encore assez bien ? Regardez cet air, cette taille, cette légèreté.

Isabelle

Vous vous mariez donc, mon père ?

Brocantin

Oui, si vous le trouvez bon, ma fille.

Colombine

À une femme ?

Brocantin

Non ; c'est à un tuyau d'orgue. Voyez, je vous prie, la belle demande !

Isabelle

Vous l'épouserez ?

Brocantin

Mais je crois que vous avez toutes deux l'esprit en écharpe. Est-ce que je suis hors d'âge d'avoir lignée ? Savez-vous bien que l'on n'a que l'âge que l'on paraît ; et monsieur Visautrou, mon apothicaire, me disait encore ce matin, en me donnant un remède, que je ne paraissais pas quarante-cinq ans.

Colombine

Oh ! Mon papa, c'est qu'il ne vous voyait pas au visage.

Brocantin

J'ai ce que j'ai ; mais je sais bien que j'ai besoin d'une femme. Je crève de santé, et j'ai trouvé une fille comme je la souhaite, belle, jeune, sage, riche ; enfin, une fille de hasard...

Isabelle

Une autre fille que moi, qui ne saurait pas vivre, vous dirait, mon père, que vous risquez beaucoup en vous mariant ; qu'il faut avoir perdu l'esprit pour songer, à votre âge, à un engagement, et que l'on renferme tous les jours des gens aux Petites-Maisons pour de moindres sujets : mais moi, qui sais le respect que je vous dois, sans me prévaloir des raisons que les enfants ont d'appréhender un second mariage, je vous dirai que, puisque vous crevez de santé, vous faites parfaitement bien de prendre une femme.

Colombine

Pour moi, je vous le conseille ; car je voudrais que tout le monde fût marié.

Brocantin

Ali ! Vous prenez la chose du bon biais. Puisque vous êtes si raisonnables, apprenez donc que je suis en pourparler de mariage ; mais c'est pour vous.

ensemble

Isabelle Et Colombine

Ali, mon père !

Brocantin

Ali, mes filles !

Isabelle

Je vous ai des obligations que je n'oublierai jamais.

Colombine

Ah, mon petit papa ! Que je vous aime !

Brocantin

Je savais bien que cela te ferait plaisir, et que tu n'aurais point de chagrin de voir marier ta soeur avant toi.

Colombine

Quoi ! Mon père, ce n'est pas moi que vous voulez marier ?

Isabelle

Non ; on ferait bien mieux de vous laisser passer la première, et d'attendre à me marier que vous eussiez trois ou quatre enfants ! Pour moi, je ne conçois pas cette petite fille-là.

Colombine

Si vous ne me mariez, je sais bien ce que je ferai, moi.

Brocantin

Il faut bien qu'elle passe avant toi ; elle est ton aînée ; et afin de te mettre en état d'être bientôt mariée, elle épousera un honnête homme.

Isabelle

Je le connais bien.

Brocantin

Bien fait.

Isabelle

Je l'ai vu.

Brocantin

Riche.

Isabelle

Je le crois.

Brocantin

Monsieur Bassinet, médecin, enfin ; c'est tout dire.

Isabelle

Monsieur Bassinet ! Monsieur Bassinet !

Brocantin

Comment donc ! Vous trouvez-vous mal ? Du vinaigre, vite !

Isabelle

J'ai bien du respect pour la médecine ; mais, avec votre permission, mon père, je n'épouserai point un médecin.

Brocantin

Avec votre permission, ma fille, vous l'épouserez. Il ne faut pas, s'il vous plaît, que vous songiez à Octave ; j'ai appris que c'était un gueux, et je vais tout de ce pas l'envoyer chercher, pour lui dire qu'un autre lui a passé la plume par le bec. Pierrot, Pierrot !

Colombine

Allons, ma soeur, faites cela de bonne grâce, puisque mon père le veut.

Isabelle

Je vous prie, mon père, de ne me point donner ce chagrin, et ne m'obligez pas à épouser un homme pour qui je n'ai nulle estime.

Brocantin

Il n'y a qu'un mot qui serve ; il faut épouser monsieur Bassinet, ou un couvent. Il vous viendra voir ; songez à le recevoir comme un homme qui doit être votre mari.

Isabelle

Hé, mon père !

Brocantin

Allons, dénichons ; point tant de caquet.

Isabelle

Voilà ma soeur qui a si envie d'être mariée ; que ne lui donnez-vous monsieur Bassinet pour mari ? J'aime mieux lui céder mes droits, et qu'elle passe avant moi.

Colombine

Oh ! Ce n'est pas de même ; je suis votre cadette, et la raison qui veut que je ne me marie pas, veut que vous vous mariiez la première.

Scène 2

Brocantin, Pierrot

Brocantin

Pierrot

Pierrot

Me voilà, monsieur.

Brocantin

Où diable es-tu donc toujours ? Il faut que je m'égosille quatre heures.

Pierrot

Monsieur, j'étais avec cette femme qui marchande ces singes, et qui veut donner six écus du gros, parce qu'elle dit qu'il ressemble à son mari.

Brocantin

Laisse cela ; j'ai autre chose en tête. Va me chercher Octave ; j'ai quelque chose de conséquence à lui dire.

Pierrot

Monsieur, je ne le trouve pas.

Brocantin

Animal ! Est-ce là ce que je te dis ? Tiens, vois le logis. Le butor ! Je vois bien que nous ne vivrons pas longtemps ensemble : je ne veux point de bête dans ma maison.

Il y a ici des scènes italiennes.

Pierrot

Pardi, monsieur, il faut donc que vous en sortiez.

Scène 3

Colombine, Pierrot

Colombine

Hé bien, mon pauvre Pierrot, as-tu porté ma lettre à monsieur le Vicomte ?

Pierrot

Assurément, et il m'a donné un petit mot de réplique.

Colombine

Eh ! Donne donc vite.

Pierrot

Malepeste ! Comme vous êtes âpre à la curée !

Colombine

« L'amour est comme la gale, on ne le saurait cacher ; c'est ce qui fait que je vous irai voir aujourd'hui, ou je veux que la peste m'étouffe ! Le vicomte de Bergamotte »

Pierrot

Voilà un homme qui écrit bien tendrement.

Colombine

Il m'aime bien, car il me l'a dit, et j'espère que nous serons bientôt mariés ensemble. Il n'y a qu'une chose qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas encore tout à fait ce que c'est que le mariage : ne pourrais-tu pas me le dire ?

Pierrot

Assurément ; il n'y a rien de si aisé : c'est comme qui dirait une chose... Oh ! Vous ne pouviez jamais mieux vous adresser qu'à moi.

Colombine

Hé bien donc ?

On frappe à la porte.

Pierrot

C'est comme, par exemple, une chose où l'on est ensemble... Votre père... avait épousé... votre mère... ; ça faisait qu'ils étaient deux ; et comme çà, votre grand-père..., d'un côté..., la nature... On ne saurait bien expliquer ce brouillamini-là. Mais vous n'aurez pas été deux jours ensemble, que vous saurez toutes ces drogues-là sur le bout du doigt. Ah, mademoiselle ! C'est monsieur le vicomte de Bergamotte.

Colombine

Fais-le monter, Pierrot ; hé ! Vite.

Scène 4

Fiacre, Vicomte, Colombine

Le Vicomte, suivi d'un Fiacre, entre et fait plusieurs révérences à Colombine.

tirant le Vicomte par la manche

Fiacre

Çà, monsieur, de l'argent.

au Fiacre

Vicomte

Va, va, mon ami, tu rêves : un homme de ma qualité ne paye pas plus dans les fiacres que sur les ponts.

Fiacre

Paye-t-on comme cela le monde ? Vous ne me donnez pas un sou.

Vicomte

Tu ne sais ce que tu dis, maraud. Est-ce qu'un homme de ma qualité n'a pas toujours son franc fiacre ?

Fiacre

Mardi, monsieur ! Je veux être payé, ou par la sambleu ! Nous verrons beau jeu.

Vicomte

Insolent ! Tu te feras battre.

Il enfonce son chapeau, et lève son fouet.

Fiacre

Insolent ! Je ne crains rien ; je veux être payé tout à l'heure.

Il met la main sur la garde de son épée, comme s'il la voulait tirer.

Vicomte

Ah, ah ! Ventrebleu ! Il faut que je coupe les oreilles à ce coquin-là. Mademoiselle, prêtez-moi un écu ; je n'ai point de monnaie.

Au Fiacre.

Colombine

Monsieur, je n'ai point ma bourse sur moi ; mais je vais le faire payer. Holà, quelqu'un ! Qu'on paye cet homme-là. Allez, allez, l'homme ; on vous contentera.

Scène 5

Vicomte, Colombine

Vicomte

Ces marauds-là ne sont jamais contents. J'en ai déjà tué quinze ou seize ; mais je ne serai point satisfait que je n'en aie achevé le quarteron.

Colombine

En vérité, monsieur le Vicomte, il faut bien vous aimer, pour vous regarder après une si longue négligence à me venir voir.

Vicomte

Ma foi, mademoiselle, les heures d'un joli homme sont bien comptées. Les femmes se pressent aujourd'hui ; elles savent que les quartiers d'hiver seront diablement courts cette année ; je n'ai pas un moment à moi.

Colombine

Et que faites-vous donc toute la journée ?

Vicomte

À peine ai-je quitté la toilette, qu'il faut aller dîner chez Rousseau. Un officier ne peut pas être moins de cinq à six heures à table ; et avant qu'il ait fumé dix ou douze douzaines de pipes, il est heure de s'y remettre pour souper.

Colombine

Quoi, monsieur ! Vous prenez donc du tabac comme ces vilains soldats ? Fi ! Je ne pourrais jamais m'y accoutumer.

Vicomte

Vous n'avez qu'à vous mettre cinq ou six mois dragon dans ma compagnie, vous fumerez de reste. Bon ! Vous moquez-vous ? Les gens du grand volume ont-ils d'autres occupations ? C'est, morbleu ! Au feu d'une pipe qu'il faut qu'un homme de qualité allume sa tendresse.

Colombine

Eh ! Monsieur le Vicomte, avez-vous fumé aujourd'hui ?

Il fait un rot.

Vicomte

Est-ce que j'y manque jamais ? Mais j'ai la précaution, quand je vais en femme, de me rincer la bouche avec trois ou quatre pintes d'eau-de-vie. Vous ne sauriez croire comme, après cela, on soupire tendrement.

Colombine

Ah ! Fi, fi, monsieur le Vicomte ! Je n'aime point ces soupirs-là. Les gens que je vois n'assaisonnent pas leurs douceurs de tabac et d'eau-de-vie.

Vicomte

C'est que vous ne voyez que des courtauds de boutique, ou des gens de robe. Croyez-moi, la belle, il n'est rien tel que de s'accrocher à l'épée. Les fastidieux personnages que vos robins ! Ont-ils le sens commun ? Ils font l'amour par articles, comme s'ils dressaient un procès-verbal.

Colombine

C'est ce que je dis tous les jours à deux grands haquiers d'avocats, qui sont sans cesse autour de moi à me faire endêver.

Vicomte

Oh ! Ma foi, le plumet est en amour ce que la moutarde est à la sauce-robert ; il n'y a que cela de piquant.

Colombine

Je ne sais pas pourquoi mon père a tant d'aversion pour les gens d'épée.

Vicomte

C'est que votre père est un sot.

Colombine

Il dit qu'ils sont tous débauchés, et qu'ils n'ont jamais le sou.

en riant

Vicomte

Débauchés ? Ha, ha ! Débauchés ! Ils aiment le vin, le jeu et les femmes ; mais, du reste, il n'y a point de gens mieux réglés. Pour de l'argent, je crois, que tant que les femmes en auront, nous n'en manquerons guère.

Colombine

Je crois, monsieur le Vicomte, que, fait comme vous êtes, vous voyez bien des femmes de condition.

Vicomte

Je veux être déshonoré, vous êtes la seule bourgeoise avec qui je déroge ; mais, à vous parler franchement, toutes les femmes que je vois, au prix de vous, c'est, ma foi, de la piquette contre du vin de Sillery.

Colombine

Vous dites la même chose de moi quand vous êtes auprès d'une autre ? Dites la vérité.

Vicomte

Si vous voulez que je vous parle sans fard, cela est vrai, et je vais, au sortir d'ici, à deux ou trois rendez-vous, où il faudra bien dire que vous êtes une guenon comme les autres. Mais, à propos de guenon, quand nous marions-nous ensemble ? Je suis diablement pressé. Écoutez, il ne faut pas laisser morfondre l'amour d'un officier ; cela n'est pas de longue haleine. Quel âge avez-vous bien ?

Colombine

Je ne sais pas ; mais mon père dit qu'il y a quatorze ans que ma mère était grosse de moi.

Vicomte

Quatorze ans ! Je ne croyais pas que vous eussiez vaillant plus de dix ou douze années.

Colombine

Vraiment ! J'ai bien plus que tout cela. Vous croyez donc parler à une petite fille ? Vous vous trompez. Je sais déjà bien des choses : j'ai déjà lu cinq ou six comédies de Molière, et j'en suis au troisième tome de Cyrus ; je fais du point à la turque, et j'apprends à chanter.

Vicomte

Vous apprenez à chanter ? Et qui est votre maître ?

Colombine

C'est un nommé l'Opéra.

Vicomte

Diable ! Un habile homme. Oh ! Puisque vous savez chanter, il faut que vous me décochiez un petit air.

Colombine

Ah, monsieur ! Je vous prie de m'excuser ; j'ai aujourd'hui quelque chose qui m'en empêche.

Vicomte

Qu'avez-vous donc ? Est-ce que vous êtes enrhumée ? Tenez, voilà du tabac en machicatoire ; il n'y a rien de si bon pour le rhume.

Colombine

S'il n'y avait que cela, je ne laisserais pas de chanter.

Vicomte

Qu'avez-vous donc autre chose ?

Colombine

Je n'ai rien, c'est que...

Vicomte

Quoi donc ?

Colombine

C'est que... Voilà-t-il pas ? Ces vilains hommes, ils veulent tout savoir. C'est que ma voix ne paraît rien quand je n'ai pas mes fontanges argent et jaune.

Vicomte

Comme si les fontanges faisaient quelque chose à la voix ! Courage, mignonne ; je vous soufflerai, en tout cas.

Elle chante.

Colombine

Jeanneton, m'aimez-vous bien ?... Hélas ! Quel conte ! Pourquoi ne vous aimerais-je pas ? Mon Dieu ! Quel conte ! Vous qui m'avez tant fait de bien, Quel fichu conte ! Je le veux bien ; mais vous allez voir comme je vais trembler. La, la, la... Mon Dieu ! Je suis faite comme je ne sais quoi...

Vicomte

Je veux être un fripon, si cela n'est divin. Voilà une voix à peindre. Je n'en ai pas perdu une goutte. Mais de quel opéra est cet air-là ?

Colombine

Je crois que c'est de Roland.

Vicomte

Oh ! Point, point. Il faut que ce soit des derniers, car voilà le tour aisé de nos poètes et de nos musiciens d'aujourd'hui. La jolie chanson ! On ne travaillait point comme cela autrefois. Mais je veux chanter avec vous. Tel que vous me voyez, je sais la musique comme un orchestre. Vous allez voir comme je vais vous tortiller un air.

Colombine

Oh, monsieur ! Je ne suis pas encore assez forte pour tenir ma partie.

Vicomte

Nous chanterons donc une autre fois. Adieu, mourette.

Scène 6

Pasquariel, Vicomte

Pasquariel

Monsieur, ne sortez pas. Il y a là-bas deux sergents et environ douze archers qui vous guettent pour vous mettre en prison.

Vicomte

En prison ! Hoime ! Voilà mes bonnes fortunes qui commencent à défiler.

Scène 7

Colombine, Vicomte

Colombine

Qu'avez-vous donc, monsieur le Vicomte ? Que ne partez-vous ? Il y a là-bas tout plein de laquais qui vous attendent.

à part

Vicomte

Ce sont bien des pousse-culs, de par tous les diables.

Colombine

Ne peut-on pas savoir la cause de votre chagrin ?

Vicomte

C'est une bagatelle.

Colombine

Je veux l'apprendre.

Vicomte

Infandum, Regina, jubes renovare dolorem.

Colombine

Ah, monsieur le Vicomte ! Vous jurez devant les filles. Vous me le direz pourtant.

Vicomte

Vous saurez donc qu'étant obligé de partir pour l'Allemagne, et ne pouvant trouver d'argent sur mon billet (car les billets des vicomtes ne sont pas autrement réputés argent comptant), j'en fis un que je signai la Harpe (c'est le nom de ce fameux banquier). Sur ce billet-là, on me donna deux cents pistoles. Je partis : présentement, voyez, je vous prie, le peu de bonne foi qu'il y a dans le commerce ! Ce vilain monsieur de la Harpe ne veut pas payer ce billet-là.

Colombine

Et que dit-il ?

Vicomte

De mauvaises raisons : il dit qu'il n'a point fait ce billet-là ; mais son nom y est, une fois ; il faudra bien qu'il le paye ou qu'il crève ; car, palsambleu ! Je sais bien que je ne le payerai pas, moi.

Colombine

Monsieur le Vicomte, je n'ai point d'argent ; mais voilà deux brillants avec lesquels vous pourrez en faire. Prenez encore mon collier.

Vicomte

Hé ! Fi, madame ! Ne vous ai-je pas dit que je faisais litière de diamants.

Colombine

Voilà encore une montre qui est assez jolie.

Vicomte

Hé ! Vous moquez-vous ? Cela est-il d'or ?

Colombine

Attendez ; j'ai encore ici une petite boîte à mouches et un cachet.

Vicomte

Eh ! Mais, mais, mademoiselle, vous poussez ma complaisance à bout.

Colombine

Quand on a donné son coeur, cela ne coûte guère à donner.

Haut.

Il s'en va.

à part

Vicomte

Et encore moins à prendre. Ah, charmante princesse ! Que vous savez me prendre par mon faible, et qu'on fait de folies quand on est bien amoureux !

Colombine

Tenez, tenez, monsieur le Vicomte ; voilà encore un petit jonc d'or que j'avais oublié.

Vicomte

Mais, mademoiselle, ces breloques-là valent-elles bien deux cents pistoles ? Voilà un diamant qui me paraît bien jaune. Écoutez ; je vais porter tout cela chez l'orfèvre, et s'il ne m'en donne pas les deux cents pistoles, vous me tiendrez, s'il vous plaît, compte du reste.

Colombine

Monsieur le Vicomte, vous m'épouserez, au moins.

Il la prend sous le menton.

Et regardant les bijoux.

Vicomte

Allez, allez, parmi nous autres vicomtes, la parole fait le jeu. Adieu, charmante. Ah, morbleu ! Que voilà des yeux chargés à cartouches ! Que voilà de bonnes fortunes !

Scène 8

Colombine

Il y a ici plusieurs scènes italiennes.

Colombine

Ah ! Que je suis aise de lui avoir fait ce petit plaisir ! De la manière que je l'aime, je ne sais ce que je ne lui donnerais pas.

Acte III

Scène 1

Arlequin, Docteur

Le rôle du Docteur était joué par Colombine.

Arlequin

Ayant appris, monsieur, que vous êtes un homme savant et de bon conseil, je voudrais bien vous parler d'une affaire que je suis sur le point de terminer.

Docteur

Parlez ; mais parlez peu : la discrétion dans le parler a toujours été louée. Au contraire, on a blâmé de tout temps les grands parleurs : c'est pourquoi j'aime la brièveté, et je m'applique uniquement à être concis dans mes discours.

Arlequin

J'aurai bientôt fait.

Docteur

Qui ne sait que le trop parler vient du défaut de jugement ? Que le défaut de jugement vient du manque de raison et que le manque de raison est le caractère de la bête ?

Arlequin

Je n'ai qu'un mot.

Docteur

Qui ne sait que volat irrevocabile verbum ? Qu'on ne se repent jamais de se taire, et qu'on s'est repenti souvent d'avoir parlé ? Ignorez-vous que la nature a donné à l'homme deux pieds pour marcher, deux bras pour agir, deux narines pour sentir, et qu'elle ne lui a donné qu'une langue pour parler ?

Arlequin

Je dis donc...

Docteur

Pythagore faisait observer le silence à ses disciples pendant sept années.

Arlequin

Je le crois.

Docteur

Solon avait coutume de dire qu'un homme qui parle beaucoup est semblable à un tonneau vide, qui fait plus de bruit qu'un plein.

Arlequin

Cela est beau.

Docteur

Bias, qu'un grand parleur n'était autre chose qu'une forteresse sans murailles, une ville sans porte, et un vaisseau sans gouvernail.

Arlequin

Vous saurez donc...

Docteur

Anaxagore, qu'une bête féroce échappée était moins à craindre qu'une langue effrénée et pétulante.

Arlequin

Monsieur...

Docteur

Isocrate, qu'il n'y avait ici-bas que deux choses à faire, écouter et se taire.

Arlequin

Taisez-vous donc.

Docteur

Tous vos grands discours sont inutiles. Frustra per plura quod potest fieri per pauciora.

Arlequin

Hé, monsieur ! Je n'ai encore rien dit.

Docteur

Je sais bien que l'usage de la parole a été donné à l'homme pour expliquer ses pensées.

Arlequin

De grâce...

Docteur

Je ne vous dis pas qu'il ne faille parler en termes propres, suivant les règles de la grammaire, faire accorder l'adjectif avec le substantif, le nom avec le verbe, le masculin avec le féminin.

Arlequin

C'est ce dont il s'agit, monsieur, du masculin avec le féminin.

Docteur

Je ne vous défends pas de mettre en usage les figures de rhétorique : nam quid est rhetorica ? Selon Socrate, c'est I'art de persuader ; selon Agathon, c'est l'art de tromper ; selon Gorgias, l'usage du discours ; selon Chrysippe, la clef des coeurs ; selon Cléanthe, la science des sciences ; selon Vatadérius, le boulevard de la vérité ; selon Aristote, le bouclier de l'orateur ; selon Cicéron, l'art de bien dire ; et selon moi, l'art de ne guère parler.

Arlequin

Va, si je puis attraper la parole !...

Docteur

Si vous voulez donc que je vous donne mes avis, expliquez-moi le sujet dont il s'agit ; mais surtout d'un style vif, serré, pressé, concis, laconique, car vous savez que la vie de l'homme est courte : ars longa, vita brevis. Le temps est cher ; on en perd tant à boire, à manger, à dormir, à s'habiller, à danser, à rire, à chanter ; et l'on ne songe pas que la santé revient après la maladie, le printemps après l'hiver, la paix après la guerre, le beau temps après la pluie ; mais que le temps passé ne revient jamais.

Arlequin

Je voudrais donc savoir...

Docteur

Je le crois, que vous voudriez savoir. Omnibus hominibus scire a natura insitum est, dit le prince de l'éloquence. Mais vouloir savoir est une chose, et savoir en est une autre. C'est ce qui fait que du savoir au non-savoir il y a autant de différence qu'entre l'homme et la bête, le ciel et la terre, le gentilhomme et le roturier, le marchand et le voleur, le procureur et l'assassin, le bourreau et le médecin.

Arlequin

J'en suis persuadé ; mais...

Docteur

Or, voulez-vous savoir quelle différence il y a entre l'homme et la bête ? C'est que l'un se conduit par la raison et l'autre par l'instinct. Entre le ciel et la terre ? C'est que l'un est sur notre tête, l'autre sous nos pieds. Entre le roturier et le gentilhomme ? C'est que l'un paye ses dettes, l'autre se moque de ses créanciers. Entre le marchand et le voleur ? C'est que l'un vole dans les villes, l'autre dans les bois. Entre le procureur et l'assassin ? C'est que l'un enlève les biens, l'autre la vie. Entre le médecin et le bourreau ? C'est que l'un assassine peu à peu ses malades, et que l'autre tue tout d'un coup ceux qui se portent bien.

Arlequin

Cela est le mieux du inonde. Je voudrais donc savoir...

Docteur

Quoi ? La philosophie ou la rhétorique ? La théorie ou la pratique ? La géométrie ou l'astrologie ? La pharmacie ou la médecine ? La sphère ou la géographie ? La cosmographie ou la topographie ?

Arlequin

Non ; je ne veux rien de tout cela...

Docteur

Voulez-vous que je vous parle des arts ou des sciences ? Des huit parties de l'oraison ? Des trois puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté ? De l'influence des planètes, Jupiter, Mars, Mercure, etc ? De la qualité des étoiles majeures, fixes ou errantes ? Des comètes crinées, tombantes et volantes ? De la disparité des tempéraments flegmatiques, sanguins et mélancoliques ? Des mouvements du coeur, systoliques et diastoliques ?

Arlequin

Hé, monsieur ! Je n'ai que faire de ce galimatias-là.

Arlequin dit non à chaque demande.

Docteur

Est-ce de l'histoire ou de la fable que vous voulez que je vous parle ? Commencerai-je par le déluge ? Le jugement de Pâris ? Les malheurs de Pyrame et de Thishé ? L'incendie de Troie ? Les erreurs d'Ulysse ? Le passage d'Énée ? Le sac de Carthage ? La mort de Tarquin ? Les triomphes de Scipion ? La conjuration de Catilina ? Le pas des Thermopyles ? La bataille de Marathon ? Eh ! Non, non, cent fois non, de par tous les diables, non. Je voudrais savoir seulement si je dois épouser une brune ou une blonde.

Docteur

Eh ! Que ne parlez-vous donc ! Il y a deux heures que vous me faites chanter inutilement.

Arlequin

Comment diable voulez-vous que je parle ? Vous ne toussez ni ne crachez : je ne puis prendre mon temps. Ouf !

Docteur

Vous voulez donc savoir si vous devez épouser une brune ou une blonde ?

Arlequin

Oui, monsieur. Ah ! Nous y voilà, à la fin.

Docteur

Voulez-vous que je vous dise cela par les règles d'astronomie, prophétie, chronologie, analogie, physionomie, chimie, astrologie, hydromancie, éromancie, pyromancie, koscinomancie, chyromancie, nigromancie ?

Arlequin

Je ne m'en soucie pas, pourvu...

Docteur

Aimeriez-vous mieux que ce fût par le moyen de l'invocation, imprécation, multiplication, indiction, spéculation, superstition, interprétation, conjuration, prognostication, évocation ?

Arlequin

Corbillon, qu'y met-on ? Hé, monsieur ! Cela m'est indifférent, pourvu que...

Docteur

Si vous voulez, je me servirai des connaissances de la rhétorique, physique, logique, métaphysique, arithmétique, art magique, poétique, politique, musique, dialectique, éthique, mathématique, téraprectique.

Arlequin

Ali ! J'en mourrai !

Docteur

Alba ligustra cadant ; vaccinia nigra leguntur. Un autre, non moins célèbre, s'écrie : Hic niger est : ore hunc tu, Romane, caveto. Puis donc que toutes les sciences ci-dessus sont des terres inconnues pour vous, je vous dirai que nos auteurs ont parlé différemment sur le point dont il s'agit. Les uns tenaient pour les blondes, et les autres pour les brunes. La différence du poil fait aussi la différence de l'inclination. La blonde est tendre, languissante et amoureuse ; la brune est vive, gaillarde et fringante. La blonde pourra bien outrager votre front ; la brune ne vous en quittera pas à meilleur marché. Un savant poète de l'antiquité dit : Ainsi vous voyez que c'est une matière bien délicate : Undique ambages, et qu'il est difficile d'y porter un jugement certain ; car, quoique je sois consommé dans toutes sortes de sciences, ne croyez pas que je veuille que mon sentiment prévale. Je ne m'arrête pas mordicus à mon opinion. L'obstination est le propre de la bête, et je ne voudrais pas que...

Il veut s'en aller.

Arlequin

Allez-vous-en à tous les diables ; je ne veux rien savoir. Quel babillard ! Je gage que si on examinait cet homme-là, on trouverait que c'est une femme.

le retenant

Docteur

Je vous dis encore que...

Le Docteur le prend par la manche. Arlequin veut s'échapper de ses mains, et son justaucorps reste au Docteur. Arlequin s'enfuit ; le Docteur le poursuit en parlant toujours ad libitum.

Arlequin

Je vous dis que je vous baillerai sur les oreilles. Quel insolent est-ce là ? Je ne veux plus rien entendre.

Scène 2

Isabelle, Pierrot

Isabelle

Donne-moi ce chapeau. Hé bien, Pierrot, ce cavalier-là est il de ton goût ?

Pierrot

Pardi, mademoiselle, vous voilà à charmer ! On vous prendrait pour moi. Il y a pourtant un peu de différence. Est-ce que vous allez lever une compagnie de fantassinerie ?

Isabelle

Ne pense pas te moquer ; je tâterais fort bien de l'armée, et je n'appréhenderais pas plus le feu qu'un autre.

Pierrot

Si tous les capitaines étaient faits comme vous, ils pourraient gagner les frais de l'enrôlement, et faire leurs soldats eux-mêmes.

Isabelle

Je ne mets pas cet habit-ci sans raison. Tu sais que mon père veut que j'épouse monsieur Bassinet.

Pierrot

Votre père ? Bon ! C'est un vieux fou qui radote ; et je le lui ai dit, da !

Isabelle

Je me sers du déguisement où tu me vois pour détourner ce mariage. Monsieur Bassinet ne m'a jamais vue ; il doit venir me voir, et j'attends sa visite en cet équipage. Je vais lui apprendre des nouvelles d'Isabelle, et je lui en ferai, parbleu, passer l'envie.

Pierrot

Mardi ! Voilà une hardie tête de fille ! J'ai toujours dit à votre père que je ne croyais pas qu'il fût le mari de votre mère quand elle vous a faite. Vous avez trop d'esprit. Qu'en croyez-vous ?

Isabelle

Pour moi, Pierrot, je ne m'embarrasse pas de cela ; je ne songe qu'à faire rompre, si je puis, l'impertinent mariage dont je suis menacée. Mais je crois que voilà monsieur Bassinet ; laisse-moi avec lui : je vais commencer mon rôle.

Pierrot

Pardi ! C'est lui-même ; il ressemble à un marcassin.

Scène 3

Isabelle, Monsieur Bassinet

Isabelle

Serviteur, monsieur, serviteur.

À part.

Monsieur Bassinet

Ah, monsieur ! Je vous demande pardon. On m'avait dit que Mademoiselle Isabelle était dans sa chambre. Que diable cherche ici ce godelureau-là ?

Isabelle

Monsieur, elle n'y est pas, et je l'attends. Mais vous, monsieur, que venez-vous faire ici ? Mademoiselle Isabelle est-elle malade ? Car, à votre mine, je vous crois médecin, et vous avez toute l'encolure d'un membre de la Faculté.

Monsieur Bassinet

Vous ne vous trompez pas, monsieur ; je suis un nourrisson d'Hippocrate : mais je ne viens pas ici pour tâter le pouls à Isabelle ; j'ai bien d'autres prétentions sur...

Isabelle

Oui ! Et de quelle nature, s'il vous plaît, sont les prétentions d'un médecin sur une fille ?

Monsieur Bassinet

Je viens ici pour l'épouser.

Isabelle

Pour l'épouser ! Isabelle ?

Monsieur Bassinet

Isabelle.

Isabelle

Ha, ha, ha !

Monsieur Bassinet

Mais cela est donc bien drôle ?

Isabelle

Point du tout ; mais c'est que... Ha, ha, ha !... Je ris comme cela quelquefois. Ha, ha, ha !

Monsieur Bassinet

Comment donc ! Est-ce que je suis barbouillé ?

Isabelle

Bon ! Ne voyez-vous pas bien que je ris ? Ha, ha, ha ! Dites-moi un peu, monsieur, en vous déterminant à un saut si périlleux, vous êtes-vous bien tâté ? N'avez-vous point senti quelque petit mal de tête... Vous m'entendez bien ?

Monsieur Bassinet

Non, monsieur ; je me porte fort bien : je ne suis pas sujet à la migraine.

Isabelle

Ma foi, vous porterez bien cela ; et je suis plus aise que vous ayez cette fille-là qu'un autre.

Monsieur Bassinet

Et moi aussi.

Isabelle

Mais quand elle sera votre femme, au moins n'allez pas nous la gâter par vos manières ridicules. Nous avons eu assez de peine à la mettre sur le pied où elle est. Le joli tour d'esprit ! Elle l'a comme le corps.

Monsieur Bassinet

Comme le corps ! Et savez-vous comme elle l'a tourné ?

Isabelle

Bon ! Qui le sait mieux que moi ! Si vous voulez, je vais la dessiner qu'il n'y manquera pas un trait. Une gorge, morbleu ! Plantée là... Bon ! C'est un marbre.

Monsieur Bassinet

Ouf ! Quel peintre !

Isabelle

Je vous dis que vous ne sauriez faire une meilleure affaire.

Monsieur Bassinet

Je vois bien qu'elle ne serait point mauvaise pour vous.

Isabelle

Elle a, par-dessus cela, une adresse à conduire une affaire de coeur qui ne se comprend pas. C'est un petit démon pour les tours d'esprit. Si elle est votre femme, elle aura des intrigues avec toute la terre, que vous ne vous en apercevrez non plus que si elle était à Rome et vous au Japon. Diable ! Une femme comme cela est un trésor pour le repos du ménage.

Monsieur Bassinet

Et avec tous ces beaux talents-là, d'où vient qu'elle n'est pas mariée ? Voilà des qualités merveilleuses pour être femme.

Isabelle

Ne savez-vous pas les allures du monde et la malignité des rivaux ? Les uns disent qu'elle a des vapeurs ; les autres lui font faire un voyage : il y en a d'assez enragés qui lui font garder le lit cinq ou six mois pour une détorse... et... que sais-je, moi ! Cent autres contes que l'on va souffler aux oreilles d'un fiancé, qui ne manquent pas de rompre un mariage comme un verre ; et si, de tout cela, bien souvent il n'y en a pas la moitié de vrai.

Monsieur Bassinet

Quand il n'y en aurait que le quart, c'est bien encore assez, de par tous les diables ! Une détorse !

Isabelle

Au moins, je veux être de vos amis ; et je prétends, quand vous serez marié, aller sans façon manger chez vous votre chapon.

Monsieur Bassinet

Monsieur, vous me faites trop d'honneur ; mais je ne mange jamais de volaille. À ce que je vois, vous connaissez parfaitement la demoiselle en question ?

Isabelle

Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous sommes toujours ensemble, et si vous étiez discret, je vous apprendrais quelque chose sur son chapitre, que je suis sûr que vous ne savez pas.

Monsieur Bassinet

Oh ! Vous pouvez tout dire, et compter sur ma discrétion. Vous savez que les médecins...

Isabelle

Je passe... (Mais il faut voir si personne ne nous entend.) Je passe toutes les nuits dans sa chambre.

Monsieur Bassinet

Dans sa chambre ?

Isabelle

Dans sa chambre. Je vous dirai même... ; mais vous irez jaser.

Monsieur Bassinet

Non, je me donne au diable.

Isabelle

Cette nuit, nous avons reposé tous deux sur le même chevet. Prenez vos mesures là-dessus.

Monsieur Bassinet

Sur le même chevet ! Ensemble ?

Isabelle

Ensemble ; et cette nuit nous en ferons autant infailliblement. Elle ne saurait se coucher sans moi.

Monsieur Bassinet

Ah, ah ! Monsieur Brocantin, vous voulez donc m'en faire avaler !

Isabelle

Ce que je viens de vous dire là, au moins, ne doit point vous empêcher de conclure l'affaire. Un homme bien amoureux ne s'arrête pas à ces bagatelles-là.

Monsieur Bassinet

Bon ! Voilà de belles badineries ! Je ne vois pas que rien presse encore de quitter la robe et le bonnet de médecine, pour me faire coiffer de mademoiselle Isabelle. Adieu, monsieur, jusqu'au revoir. Le ciel m'a assisté : voilà un jeune homme qui m'aime bien.

Scène 4

Isabelle

Elle rentre.

Il y a ici des scènes italiennes.

Isabelle

On ! Pardi, monsieur Bassinet, je crois que vos fumées d'amour pour Isabelle sont bien passées présentement. Depuis un quart d heure que je fais l'homme, je ne suis pas mal scélérat.

Scène 5

Pierrot, Brocantin

Pierrot

Tout franc, monsieur, je crains que vous n'ayez attendu trop tard à marier vos filles.

Brocantin

Comment donc ! Serait-il arrivé quelque malheur dans ma famille ?

Pierrot

Non, pas encore tout à fait ; mais, voyez-vous, monsieur, vous tournez trop à l'entour du pot. Diable ! Les filles sont de certains animaux équivoques...

Brocantin

Que veux-tu donc dire avec tes animaux équivoques ?

Pierrot

C'est-à-dire, monsieur... tant y a que, je m'entends bien. C'est comme des armes à feu ; ça tire quelquefois sans qu'on y pense.

Brocantin

Ne te mets point en peine, Pierrot ; je suis sur le point d'en marier une, et je crois que je ferai affaire de l'aînée avec monsieur Bassinet.

Pierrot

Qui ? Ce médecin ? Fi ! Votre fille n'est point le fait de ce vieux rhumatisme-là.

Brocantin

Il m'a promis qu'il quitterait sa profession de médecin, si je voulais lui donner Isabelle, et qu'il se ferait troqueur.

Pierrot

Hé ! Pardi, je le crois bien. On lui en sait grand gré, ma foi, de quitter son séné ; pour une fille drue comme Isabelle ! Tuchoux ! Si vous voulez me la bailler, je vous quitte, vous et vos chevaux, dès demain ; et si, je crois que je vous panse avec autant d'honneur qu'un médecin fait ses malades. Voulez-vous que je vous dise mon sentiment ? Car, révérence parler, j'ai plus d'esprit que vous : vous ferez mieux, si je ne vous accommode pas, de la donner à quelque homme de condition, comme, par exemple, à un gentilhomme de robe.

Brocantin

Te moques-tu, Pierrot ? Notre vacation est la plus jolie du monde ; nous voyons tout ce qu'il y a de gens de qualité ; il n'y a point de prince qui fasse la dépense que nous faisons ; nous changeons de meubles tous les jours ; on ne voit jamais chez nous la même chose, et notre cabinet est le rendez-vous de tous les fainéants de la ville.

Pierrot

Et quelquefois aussi des fainéantes ; Car voyez vous, monsieur, les femmes ont toujours quelque pièce à troquer.

Scène 6

Colombine, Brocantin, Pierrot

Colombine

Mon papa, il y a là-bas une troupe de carêmes-prenants qui veulent entrer.

Brocantin

Qu'on les renvoie ; je ne veux point...

Colombine

On dit que c'est l'ambassadeur du prince Tonquin des Curieux qui veut m'épouser.

Pierrot

Oh ! Pardi, monsieur, les voilà.

Scène 7

Brocantin, Colombine, Pierrot, Mezzetin, Arlequin

À Pierrot.

Mezzetin caquette, et veut baiser Colombine.

Brocantin

Le prince des Curieux épouser ma fille ! Je suis bien obligé à son altesse tonquinoise. Voyons un peu ce qu'il va dire : écoute.

Colombine

Ali ! Mon Dieu, la vilaine bête ! Pierrot, Pierrot, ne me quitte point ; j'ai peur.

Mezzetin caquette.

Pierrot

Oh ! Pardi, ne craignez rien avec moi ; il n'a qu'à venir. Ah, mademoiselle ! La jolie queue ! Perroquet mignon ; tôt, tôt, à déjeuner.

Mezzetin chante.

Brocantin

Je suis fatigué, j'ai fait un grand voyage, Pour vous demander Colombine en mariage. Quel diable de jargon ! Qu'est-ce donc qu'il dégoise là ?

Colombine

Moi ? Oh ! Je ne veux point épouser un perroquet.

Mezzetin

Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille, quelle fille ! Morguenne de vous ! Quelle fille êtes-vous ?

Pierrot

Voilà l'ambassadeur du Pont-Neuf.

Mezzetin

Le friand morceau ! J'aurai bien du plaisir d'en faire une perroquette. Qu'elle est belle !

Mezzetin chante.

Colombine

Quel air de santé ! Vous avez la mine Un jour de rester seule à la tontine... Oh ! Vous vous moquez. J'ai ma soeur qui est bien plus jolie que moi ; et si vous aviez vu ma cousine Gogo, c'est tout autre chose.

Colombine

Oh ! Je ne veux jamais rester seule ; j'ai trop peur.

Mezzetin

Hé ! Morguenne de vous ! Quelle fille ! Quelle fille ! Morguenne de vous !...

Les violons jouent une entrée, pendant laquelle Arlequin sort de son panier et danse ; et après qu'il a dansé, il commence le discours qui suit.

Arlequin

Hé ! Dépêchez-vous. Ce n'est pas sans raison que nos anciens modernes ont dit ingénieusement que le mariage était d'une très grande ressource pour de certaines gens, et que les aigrettes, dont quelques femmes galantes faisaient présent à leurs maris, étaient semblables aux dents, qui font du mal quand elles percent et nourrissent quand elles sont venues. Cela présupposé, voyons un peu le tendron qui est destiné pour mes plaisirs ; car vous ne voudriez pas me faire acheter chat en poche.

Brocantin

Oh ! Avec moi, monsieur, point de surprise. Voilà mes deux filles ; vous n'avez qu'à choisir : c'est encore trop d'honneur pour le sang des Brocantins.

Il se tourne vers Colombine.

Arlequin

Oui, beau-père, je veux brocantiner avec vous ; et de peur de mal choisir, je les prendrai toutes deux. Pour vous, petite blonde d'Égypte, levez le nez, regardez-moi fixement, marchez, trottez. Beau-père, n'y a-t-il rien à refaire à cette fille-là ?

Brocantin

Oh ! Monsieur, je vous la garantis tout ce qu'on peut garantir une fille.

Colombine

Je me porte bien, et je n'ai jamais eu d'autre maladie qu'un mal d'aventure : mon pouce devint gros comme ma tête.

Arlequin

Diable ! Méchant mal. Les filles sont terriblement sujettes aux maux d'aventure ; mais l'enflure ne les prend pas toujours au pouce. Seriez-vous bien aise d'être ma femme ?

Colombine

Moi ! Votre femme ? Bon, bon ! Vous vous moquez : est-ce que je suis capable de cela ?

Arlequin

Malepeste ! Vous l'êtes de reste.

Colombine

Je vous avertis par avance que si je suis jamais mariée avec vous, je ne vous incommoderai point de toute la nuit ; car je suis la meilleure coucheuse du monde : je me trouve le matin comme je me suis mise le soir.

Il tousse.

PRIMO.

SECUNDO.

Arlequin

Celle qui m'engage sa foi Sera, si cela se peut, sage ; Elle doit se faire une loi De demeurer dans son ménage, Et de n'en sortir qu'avec moi, En dépit du contraire usage. Quand je vois revenir des femmes sans maris, J'entends celles qui sont du plus galant étage, Qui souvent loin du gîte ont passé plusieurs nuits, Il me semble de voir un cheval de louage ; Lorsqu'on le ramène au logis, C'est un grand hasard s'il ne cloche ; Et s'il ne boite pas tout bas, Pour le moins, on trouve, en ce cas, À coup sûr, quelque fer qui loche. Dans ma maison il n'entrera, De peur de maligne pratique ; Aucun lévrier d'opéra, Symphoniste, chanteur, ou suppôt de musique. Item, point de maître à danser ; Ce sont courtiers d'amour dont il faut se passer. Ces gens-là se font trop de fête ; Et, quelque soin que vous preniez, Par leurs leçons, la femme en porte mieux les pieds, Mais le mari plus mal la tête. Tant mieux. Mais avant de passer outre, il est bon que je vous fasse part de quelques petits avis en vers, que j'ai faits pour servir de niveau à la femme qui tombera sous ma coupe. Écoutez bien ceci.

Colombine

Point de maître à danser ? Et quel mal font-ils aux maris ? Ils ne les touchent jamais. Je renoncerais plutôt au mariage. J'aime le mien presque autant qu'un mari.

TERTIO.

Arlequin

Vous n'aurez près de vous que gens Qui soient tout à fait nécessaires ; Laquais au-dessous de douze ans, Ou bien cochers sexagénaires. Item, point de pensionnaires. Ces oiseaux gras et bien nourris Viennent souvent pondre en nos nids ; Et, trouvant de plain-pied à parler de leurs flammes, Ils se racquittent près des femmes De ce qu'ils payent aux maris. Que dites-vous à cela, la future ? C'est à cause de cela. Ces messieurs-là ne montrent pas toujours la courante et le menuet.

Colombine

Moi ? Je dis que je n'y entends rien. Qu'est-ce que c'est que de venir pondre dans nos nids ? Est-ce que l'on a des oeufs quand on est mariée ?

QUARTO et ULTIMO.

Arlequin

Qui voudra se mettre en famille, Qu'il prenne garde que jamais Il ne s'engaigne d'une Agnès ; C'est une méchante chenille. Il en est bien souvent de ces sortes de filles, Ainsi que de ces oeufs qu'on achète pour frais : On a beau les mirer de près, Dès qu'on en casse les coquilles, On en voit sortir les poulets. Non ; mais vous aurez des poulets. Je vous expliquerai tout cela quand vous serez ma femme. Voyons le reste.

Scène 8

Brocantin, Monsieur Bassinet, Arlequin, Isabelle, Mezzetin

Brocantin

Il a ma foi raison. Çà, monsieur... Mais voici monsieur Bassinet fort à propos.

Monsieur Bassinet

Parbleu, je suis ravi de trouver ici tout le inonde en joie. Apparemment que vous disposez le bal pour notre mariage ?

Brocantin

Oh, monsieur Bassinet ! Vous venez le plus à propos du monde ; nous ferons d'une pierre deux coups. Voilà ma fille Isabelle qui vous attend pour vous donner la main.

Arlequin

Est-ce que vous prétendez donner votre fille à ce scorpion ? Fi ! Ne faites point cette affaire-là.

Brocantin

Vous moquez-vous ? C'est un médecin très riche.

Il lui arrache les poils de la barbe.

Arlequin

Un médecin ? Je m'en doutais bien, car j'ai eu envie de faire une selle en le voyant. Mais cet homme-là ne vaut rien pour le mariage : tenez, vous voyez bien que sa barbe ne tient point ; ce sont deux moustaches postiches.

Monsieur Bassinet

Que le diable vous emporte ! Quelle peste de cérémonie !

Arlequin

Il y a encore pis que cela ; cet homme sera pendu avant qu'il soit vingt-quatre heures. Voyez cette mine patibulaire.

Brocantin

Pendu ! Et comment connaissez-vous cela ?

Arlequin

Par le moyen des astres, et par les règles de la métoposcopie. Je n'y manque jamais, à une heure près ; et, si vous voulez, je vous dirai quand vous le serez.

Brocantin

Cela étant, je vais le congédier. Monsieur Bassinet, vous voyez bien ma fille : touchez là ; vous n'en croquerez que d'une dent, et je ne veux point de gendre dont la barbe ne tient point.

Arlequin

Ni moi d'un beau-frère qui postule après une cravate de chanvre.

Monsieur Bassinet

Ni moi d'une fille qui a eu des détorses de neuf mois. Allez, vieux radoteur, aux Petites-Maisons, avec votre chienlit. Je venais ici pour vous dire que je ne voulais point de la fille d'un fou, et qui passe toutes les nuits avec des godelureaux. Fi, la vilaine !

À Isabelle.

Montrant Octave qui est déguisé.

Arlequin

Adieu, adieu ; bon voyage, mon ami : à la Grève, à la Grève. Consolez-vous, la belle, je vais vous présenter un époux qui vaudra cette vilaine égoutture de bassin. Tenez, beau- père... Ce sera là votre second gendre ; c'est un grand seigneur de mon pays.

Octave lui fait un compliment en italien.

Isabelle

Ah, ciel ! C'est Octave !

Brocantin

Qu'est-ce qu'il jargonne là ?

Isabelle répond en italien au compliment d'Octave.

Arlequin

C'est un compliment tonquinois. Il dit qu'elle est une étoile resplendissante de perfection, et que, si la queue de son manteau était plus longue, il la prendrait pour une comète.

Brocantin

Quoi ! Ma fille sait déjà le tonquinois ?

Arlequin

Bon ! C'est une langue qui s'apprend par infusion ; et s'il vous épousait, vous sauriez le tonquinois dans deux heures.

Brocantin

Puisque cela est ainsi, je veux bien faire le mariage d'Isabelle ; mais dites-moi auparavant, est-il curieux ?

Arlequin fait un signal ; le fond du théâtre s'ouvre, et il paraît un cabinet rempli de tableaux de Téniers, figurés par des personnages naturels.

Arlequin

Bon ! C'est le Dautel du pays ; il troque des nippes à tous moments, et je vous réponds qu'avant qu'il soit deux jours, il aura troqué sa femme. Je m'en vais vous faire voir toutes mes curiosités, et l'équipage de ma future.

Brocantin

Voilà qui est très beau. Ces tableaux-là sont tous originaux.

Il lui fait remarquer un singe qui est dans un des tableaux.

Arlequin

Vous l'avez dit. Et ce gros singe-là, comment le trouvez-vous ?

Brocantin

Joli, ma foi ! On dirait qu'il me regarde.

Arlequin

Cela pourrait être ; car il vous ressemble comme deux gouttes d'eau, et vous savez que la ressemblance engendre l'amitié. Mais il faut vous détromper. Vous avez cru que c'étaient là des tableaux véritables ?

Brocantin

Assurément, et je le crois encore.

Arlequin s'approche de l'un des côtés du cabinet, et frappant sur une table, toutes les figures qui sont représentées dans les tableaux en sortent en chantant, dansant et jouant de divers instruments. Pasquariel, en singe, fait plusieurs sauts périlleux ; Brocantin le regarde avec admiration et Arlequin lui dit :

Au singe.

Le singe répond en faisant une grimace, et en même temps se jette sur une guitare qu'un homme de la suite d'Arlequin a entre les mains.

Arlequin

Et c'est ce qui vous trompe. Tout cela ne tient que par le moyen d'un ressort que je vais toucher, et vous verrez que toutes ces figures prendront mouvement. Voyez-vous bien ce singe ? Il accompagne de la guitare on ne peut pas mieux. Je m'en vais vous le faire voir. Quiribirichibi ?

Arlequin

Avez-vous entendu ce qu'il a dit ?

Brocantin

Non. Est-ce que j'entends le langage des singes, moi ?

Arlequin

Vous avez pourtant la physionomie d'une guenon. Il dit qu'il va prendre sa guitare. La voilà ; écoutez.

Mezzetin

Pata, pata, pata, pon, Amis, je m'en vais à la guerre ; J'ai pour épée un flacon, Et pour mousquet un grand verre. La santé du roi, Porte-la-moi : Dépêche-toi ; Car je suis mort, si je ne bois. Au son de cet instrument, Je sens que mon coeur se réveille ; Il faut, pour être content, Toujours la pipe et la bouteille. La santé du roi, Porte-la-moi : Dépêche-toi ; Car je suis mort, si je ne bois.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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