Comédie · 1700

Le Retour Imprévu

de Jean-François Regnard

Représentation
≈ 49 min
Distribution
5 femmes, 5 hommes
Répliques
345
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Merlin H 117 ≈ 18 min 19
Géronte H 89 ≈ 9 min 9
Le Marquis H 24 ≈ 8 min 5
Madame Bertrand F 30 ≈ 4 min 5
Lisette F 36 ≈ 4 min 6
Clitandre F 22 ≈ 3 min 6
Monsieur André H 9 ≈ 1 min 1
Jaquinet H 11 ≈ 1 min 1
Cidalise F 4 ≈ 1 min 2
Lucile F 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Merlin absentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Bertrand absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clitandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur André absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jaquinet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Scène 1

Madame Bertrand, Lisette

Madame Bertrand

Ah ! Vous voilà ! Je suis fort aise de vous rencontrer. Parlons ensemble un peu sérieusement, je vous prie, mademoiselle Lisette.

Lisette

Aussi sérieusement qu'il vous plaira, Madame Bertrand.

Madame Bertrand

Savez-vous bien que je suis fort mécontente de la conduite et des manières de ma nièce ?

Lisette

Comment donc, madame ! Que fait-elle de mal, s'il vous plaît ?

Madame Bertrand

Elle ne fait rien que de mal ; et le pis que j'y trouve, c'est qu'elle garde auprès d'elle une coquine comme vous, qui ne lui donnez que de mauvais conseils, et qui la poussez dans un précipice où son penchant ne l'entraîne déjà que trop.

Lisette

Voilà un discours très sérieux au moins, madame ; et si je répondais aussi sérieusement, la fin de la conversation pourrait bien faire rire ; mais le respect que j'ai pour votre âge, et pour la tante de ma maîtresse, m'empêchera de vous répondre avec aigreur.

Madame Bertrand

Vous avez bien de la modération !

Lisette

Il serait à souhaiter, madame, que vous en eussiez autant : vous ne seriez pas la première à scandaliser votre nièce, et à la décrier, comme vous faites, dans le monde, par des discours qui n'ont point d'autre fondement que le dérèglement de votre imagination.

Madame Bertrand

Comment, impudente ! Le dérèglement de mon imagination ! C'est le dérèglement de vos actions qui me fait parler ; et il n'y a rien de plus horrible que la vie que vous faites.

Lisette

Comment donc, madame ! Quelle vie faisons-nous, s'il vous plaît ?

Madame Bertrand

Quelle ? Y a-t-il rien de plus scandaleux que la dépense que Lucile fait tous les jours ? Une fille qui n'a pas un sou de revenu !

Lisette

Nous avons du crédit, madame.

Madame Bertrand

C'est bien à elle d'avoir seule une grosse maison, des habits magnifiques !

Lisette

Est-il défendu de faire fortune ?

Madame Bertrand

Et comment la fait-elle, cette fortune ?

Lisette

Fort innocemment : elle boit, mange, chante, rit, joue, se promène ; les biens nous viennent en dormant, je vous assure.

Madame Bertrand

Et la réputation se perd de même. Elle verra ce qui lui arrivera ; elle n'aura pas un sou de mon bien. Premièrement, ma fille unique ne veut plus être religieuse ; je m'en vais la marier : mon frère le chanoine, qui lui en veut depuis longtemps, la déshéritera ; car il est vindicatif. Patience, patience ; elle ne sera pas toujours jeune.

Lisette

Hé ! Vraiment, c'est pour cela que nous songeons à profiter de la belle saison.

Madame Bertrand

Oui ! Fort bien ! Et tout le profit qui vous en demeurera, c'est que vous mourrez toutes deux à l'hôpital, et déshonorées encore,

Lisette

Oh ! Pour cela, non, madame ; un bon mariage va nous mettre à couvert de la prédiction.

Madame Bertrand

Un bon mariage ! Elle va se marier ?

Lisette

Oui, madame.

Madame Bertrand

À la bonne heure, je ne m'en mêle point ; je la renonce pour ma nièce, et je ne prétends pas aider tromper personne. Adieu.

Lisette

Nous ferons bien nos affaires sans vous ; ne vous mettez pas en peine.

Madame Bertrand

Je crois que ce sera quelque belle alliance !

Lisette

Ce sera un mariage dans toutes les formes ; et quand il sera fait, vous serez trop heureuse de nous faire la cour, et d'être la tante de votre nièce.

Scène 2

Merlin, Lisette

Merlin

Bonjour, ma chère enfant. Qui est cette vieille madame avec qui tu étais en conversation ?

Lisette

Quoi ! Tu ne connais pas madame Bertrand, la tante de ma maîtresse ?

Merlin

Si fait vraiment, je ne connais autre ; je ne l'avais pas bien envisagée.

Lisette

C'est une femme fort à son aise, qui a de bonnes rentes sur la Ville, des maisons à Paris. Lucile est fort bien apparentée, au moins.

Merlin

Oui, mais elle n'en est pas plus riche.

Lisette

Il ne faut désespérer de rien ; cela peut venir. S'il lui mourait trois oncles, deux tantes, trois couples de cousins germains, deux paires de neveux et autant de nièces, elle se trouverait une fort grosse héritière.

Merlin

Comment diable ! Mais sais-tu bien qu'en temps de peste, cette fille-là pourrait devenir un très gros parti ?

Lisette

Le parti n'est pas mauvais dès à présent ; et la beauté...

Merlin

Tu as raison, sa beauté lui tient lieu de tout, et mon maître est absolument déterminé à l'épouser.

Lisette

Et elle, absolument déterminée à épouser ton maître.

Merlin

Il y aura peut-être quelque tribulation à essuyer au retour de notre bon homme de père : mais il ne reviendra pas si tôt ; nous aurons le temps de nous préparer ; et mon maître ne sera pas malheureux, s'il n'a que ce chagrin-là de son mariage.

Lisette

Comment donc ? Que veux-tu dire ?

Merlin

Le mariage est sujet à de grandes révolutions.

Lisette

Ah, ah ! Tu es encore un plaisant visage, de croire que Clitandre puisse jamais se repentir d'avoir épousé Lucile, une fille que j'ai élevée !

Merlin

Tant pis.

Lisette

Une fille belle, jeune, et bien faite !

Merlin

Il n'y a pas là de quoi se rassurer.

Lisette

Une fille aisée à vivre !

Merlin

La plupart des filles ne le sont que trop.

Lisette

Une fille sage et vertueuse !

Merlin

Et c'est toi qui l'as élevée ?

Lisette

Parle donc, maraud ; que veux-tu dire ?

Merlin

Tiens, veux-tu que je te parle franchement ? Cette alliance ne me plaît point du tout ; et je ne prévois pas que nous y trouvions notre compte ni I'un ni l'autre. Clitandre fait de la dépense, parce qu'il est amoureux : l'amour rend libéral ; le mariage corrige l'amour. Si mon maître devenait avare, où en serions nous ?

Lisette

Il est d'un naturel trop prodigue pour devenir jamais trop économe. A-t-il donné de bons ordres pour le régal d'aujourd'hui ?

Merlin

Je t'en réponds. Trois garçons de la Guerbois viennent d'arriver avec tout leur attirail de cuisine ; Camel, le fameux Camel, marchait à leur tête. L'illustre Forel a envoyé six douzaines de bouteilles de vin de Champagne comme il n'y en a point : il l'a fait lui-même.

Lisette

Tant mieux ; j'aime la bonne chère.

Scène 3

Lisette, Clitandre

Lisette

Mais voici ton maître.

Clitandre

Hé ! Bonjour, ma chère Lisette. Comment te portes-tu, mon enfant ? Que fait ta belle maîtresse ?

Lisette

Elle est chez elle avec Cidalise.

Clitandre

Va, cours, ma chère Lisette, la prier de se rendre au plus tôt ici ; je n'ai d'heureux moments que ceux que je passe avec elle.

Lisette

Que vous êtes bien faits l'un pour l'autre ! Elle s'ennuie à la mort quand elle ne vous voit point : elle ne tardera pas, je vous en réponds.

Scène 4

Merlin, Clitandre

Merlin

Hé bien, monsieur, vous allez donc épouser ? Vous voici, grâce au ciel, bientôt à la conclusion de votre amour, et à la fin de votre argent. C'est vraiment bien fait, de terminer ainsi toutes ses affaires. Mais, s'il vous plaît, qu'allons-nous faire en attendant le retour de monsieur votre père, qui est en Espagne depuis un an pour les affaires de son commerce ? Et que ferons-nous quand il sera revenu ?

Clitandre

Que tu es impertinent avec tes réflexions ! Hé ! Mon ami, jouissons du présent ; n'ayons point de regret au passé, et ne lisons point des choses fâcheuses dans l'avenir. N'as-tu pas reçu de l'argent pour moi ces jours passés ?

Merlin

Il n'y a que trois semaines que j'ai touché une demi-année d'avance de ce fermier à qui vous avez donné quittance de l'année entière.

Clitandre

Bon.

Merlin

J'ai reçu, l'autre semaine, dix-huit cents livres de ce curieux, pour ces deux grands tableaux dont votre père avait refusé deux mille écus quelque temps avant que de partir.

Clitandre

Bon.

Merlin

Bon ? J'ai encore eu deux cents louis d'or de ce fripier, pour cette tapisserie que monsieur votre père avait achetée, il y a deux ans, cinq mille francs, à un inventaire.

Clitandre

Bon.

Merlin

Oui, oui, nous avons fait de bons marchés pendant son absence, n'est-ce pas ?

Clitandre

Voilà un petit rafraîchissement qui nous mènera quelque temps, et nous travaillerons ensuite sur nouveaux frais.

Merlin

Travaillez-y donc vous-même ; car pour moi je fais conscience d'être l'instrument et la cheville ouvrière de votre ruine ; c'est par mes soins que vous avez trouvé le moyen de dissiper plus de dix mille écus, sans compter douze ou quinze mille francs que vous devez encore à plusieurs quidams, usuriers ou notaires (c'est presque la même chose), qui nous vont tomber sur le corps au premier jour.

Clitandre

Celui qui m'embarrasse le plus, c'est ce persécutant monsieur André ; et si, je ne lui dois que trois mille cinq cents livres.

Merlin

Il ne vous a prêté que cela ; mais vous avez fait le billet de deux mille écus. Il a, depuis quatre jours, obtenu contre vous une sentence des consuls ; et il ne serait pas plaisant que, le jour de la noce, il vous coucher au Châtelet.

Clitandre

Nous trouverons des expédients pour nous parer de cet inconvénient.

Merlin

Hé ! Quel expédient trouver ? Nous avons fait argent de tout : les revenus sont touchés d'avance ; la maison de la ville est démeublée à faire pitié ; nous avons abattu les bois de la maison de campagne, sous prétexte d'avoir de la vue. Pour moi, je vous avoue que je suis à bout.

Clitandre

Si mon père peut être encore cinq ou six mois sans revenir, j'aurai tout le temps de réparer, par mon économie, les premiers désordres de ma jeunesse.

Merlin

Assurément. Et monsieur votre père, de son côté, ne travaille-t-il pas à reboucher tous ces trous-là ?

Clitandre

Sans doute.

Merlin

Il vaut mieux que vous fassiez toutes ces sottises-là de son vivant qu'après sa mort ; il ne serait plus en état d'y remédier.

Clitandre

Tu as raison, Merlin.

Merlin

Allez, monsieur, vous n'avez pas tant de tort qu'on dirait bien. Monsieur votre père fera un gros profit pendant son voyage ; vous aurez fait une grosse dépense pendant son absence : quand il reviendra, de quoi aura-t-il à se plaindre ? Ce sera comme s'il n'avait bougé de chez lui ; et, au pis aller, ce sera lui qui aura eu tort de voyager.

Clitandre

Que tu parles aujourd'hui de bon sens, mon pauvre Merlin !

Merlin

Entre nous, ce n'est pas un grand génie que monsieur votre père ; je l'ai mené autrefois par le nez, comme vous savez ; je lui fais accroire ce que je veux : et quand il reviendrait présentement, je me sens encore assez de vigueur pour vous tirer des affaires les plus épineuses. Allons, monsieur, grande chère et bon feu ; le courage me revient. Combien serez-vous à table aujourd'hui ?

Clitandre

Cinq ou six.

Merlin

Et votre bon ami le Marquis, soi-disant tel, qui vous aide à manger si généreusement votre bien, et qui n'est qu'un fat au bout du compte, y sera-t-il ?

Clitandre

Il me l'a promis.

Scène 5

Clitandre, Lucile, Cidalise, Merlin, Lisette

Clitandre

Mais voici la charmante Lucile et sa cousine.

Lucile

Les démarches que vous me faites faire, Clitandre, ne peuvent être justifiées que par le succès qu'elles vont avoir ; et je serais entièrement perdue dans le monde, si le mariage ne mettait fin à toutes les parties de plaisir où je me laisse engager tous les jours.

Clitandre

Je n'ai jamais eu d'autres sentiments, belle Lucile ; et voilà votre amie qui peut vous en rendre témoignage.

Cidalise

Je suis caution de la bonté de votre coeur, et vous touchez au moment de la justifier par vous-même. Mais moi qui n'entre pour rien dans l'aventure, et qui n'ai point en vue de conclusion, quel personnage est-ce que je fais dans tout ceci ? Et que dira-t-on, je vous prie ?

Merlin

On dira qu'on se fait pendre par compagnie ; et par compagnie, il ne tiendra qu'à vous de vous faire épouser : mon maître a tant d'amis ! Vous n'avez qu'à dire.

Lisette

Prenez-en quelqu'un, Madame : plus on est de fous, plus on rit. Allons, déterminez-vous.

Merlin

Je me donne au diable, pendant que nous sommes en train, il me prend envie d'épouser Lisette aussi par compagnie, moi ; c'est une chose bien contagieuse que l'exemple.

Clitandre

Je voudrais que le nôtre la pût engager à nous imiter ; et j'ai un jeune homme de mes amis qui s'est brouillé depuis quelques jours avec sa famille.

Merlin

Voilà le vrai moyen de le raccommoder. Le coeur vous en dit-il ?

Cidalise

Non ; ces sortes d'alliances-là ne me plaisent point. Je ne dépends de personne ; je veux prendre un mari aussi indépendant que moi.

Merlin

C'est bien fait ; il n'est rien tel que d'avoir tous deux la bride sur le cou. Mais voici votre Marquis qui vient au rendez-vous. Je vais voir si tout se prépare pour votre souper.

Scène 6

Le Marquis, Cidalise, Lisette, Clitandre, Lucile

Le Marquis

Serviteur, mon ami. Ah, mesdames ! Je suis ravi de vous voir. Vous m'attendez, c'est bien fait : je suis l'âme de vos parties, j'en conviens ; le premier mobile de vos plaisirs, je le sais. Où en sommes-nous ? Le souper est-il prêt ? Épouserons-nous ? Aurons- nous du vin abondamment ? Allons, de la gaîté ; je ne me suis jamais senti de si belle humeur ; et je vous défie de m'ennuyer.

Cidalise

En vérité, monsieur le Marquis, vous vous êtes bien fait attendre.

Lisette

Cela serait beau, qu'un Marquis fût le premier au rendez-vous ! On croirait qu'il n'aurait rien à faire.

Le Marquis

Je vous assure, mesdames, qu'à moins de voler, on ne peut pas faire plus de diligence : il n'y a pas, en vérité, trois quarts d'heure que je suis parti de Versailles. Vous connaissez ce cheval barbe et cette jument arabe que je mets ordinairement à ma chaise ; il n'y a pas deux meilleurs animaux pour un rendez-vous de vitesse.

Clitandre

Quelle affaire si pressée ?...

Le Marquis

Et un postillon... Un postillon, qui n'est pas plus gros que le poing, et qui va comme le vent. Si nous n'avions pas, nous autres, de ces voitures volantes-là, nous manquerions ln moitié de nos occasions.

Lucile

Et depuis quand, monsieur le Marquis, vous mêlez- vous d'aller à Versailles ? Il me semble que vous faites ordinairement votre cour à Paris.

Il chante.

Le Marquis

Hé bien, qu'est-ce, mon cher ? Te voilà au comble des plaisirs ; tu vas nager dans les délices : tu sais l'intérêt que je prends à tout ce qui te touche. Quelle félicité, lorsque deux coeurs bien épris approchent du moment attendu... là, qu'on se voit à la queue du roman. Sangaride, ce jour est un grand jour pour vous.

Clitandre

Je ressens mon bonheur dans toute son étendue. Mais, dis-moi, je te prie, as-tu passé, comme tu m'avais promis, chez ce joaillier, pour ces diamants ?

Le Marquis

Et vous, la belle cousine, qu'est-ce ? Le coeur ne vous en dit-il point ? Il faut que l'exemple vous encourage. Ne voulez-vous point, en vous mariant, payer vos dettes à l'amour et à la nature ? Fi ! Que cela est vilain d'être une grande inutile dans le monde !

Cidalise

L'état de fille ne m'a point encore ennuyée.

Le Marquis

Ce sera quand il vous plaira, au moins, que nous ferons quelque marché de coeur ensemble : je suis fait pour les dames ; et les dames, sans vanité, sont aussi faites pour moi. Je veux être déshonoré, si je ne vous trouve fort à mon g é : je me sens même de la disposition à vous aimer un jour à l'adoration, à la fureur ; mais point de mariage au moins, point de mariage ; j'aime les amours sans conséquence : vous m'entendez bien ?

Lisette

Vraiment, ce discours-là est assez clair ; il n'a pas besoin de commentaire. Quoi ! Monsieur le Marquis...

Le Marquis

Il n'est pas connaissable depuis qu'il me hante, ce petit homme. Il est vrai que je n'ai pas mon pareil pour débourgeoiser un enfant de famille, le mettre dans le monde, le pousser dans le jeu, lui donner le bon goût pour les habits, les meubles, les équipages. Je le mène un peu raide ; mais ces petits messieurs-là ne sont-ils pas trop heureux qu'on leur inspire les manières de cour, et qu'on leur apprenne à se ruiner en deux ou trois ans ?

Lucile

Avez-vous bien des écoliers ?

À Clitandre.

Le Marquis

À propos, où est Merlin ? Je ne le vois point ici : c'est un joli garçon ; je l'aime ; je le trouve admirable pour faire une ressource, pour écarter les créanciers, amadouer des usuriers, persuader des marchands, démeubler une maison en un tour de main. Que ton père a eu de prévoyance, d'esprit, de jugement, de te laisser un gouverneur aussi sage, un économe aussi entendu ! Ce coquin-là vaut vingt mille livres de rente, comme un sou, à un enfant de famille.

Scène 7

Merlin, Le Marquis, Clitandre

Merlin

Messieurs et mesdames, quand vous voudrez entrer, le souper est tout prêt.

Le Marquis

Oui, c'est bien dit ; ne perdons point de temps. Je vous disais bien que Merlin était un joli garçon. Je me sens en disposition louable de bien boire du vin ; vous allez voir si j'en tiens raisonnablement. Allons, mesdames, qui m'aime me suive.

Clitandre

Les moments sont trop chers aux amants ; n'en perdons aucun.

Scène 8

Merlin

Merlin

Voilà, Dieu merci, les affaires en bon train : nos amants sont en joie ; fasse le ciel que cela dure longtemps !

Scène 9

Merlin, Jaquinet

Merlin

Mais que vois-je ? Voilà, je crois, Jaquinet, le valet de notre bon homme.

Jaquinet

À la fin me voilà. Hé ! Bonjour, Merlin ; soyez le bien retrouvé. Comment te portes-tu ?

Haut.

Merlin

Et vous le mal revenu. Monsieur Jaquinet, comment t'en va ?

Jaquinet

Tu vois, mon enfant, le mieux du inonde. À la fatigue près, nous avons fait un bon voyage.

Merlin

Comment, vous avez fait un bon voyage ! Tu n'es donc pas venu tout seul ?

Jaquinet

La belle question ! Vraiment non ; je suis arrivé avec mon maître ; et pendant qu'il est allé avec le carrosse de voiture faire visiter à la douane quelques ballots de marchandises, il m'a fait prendre les devants pour venir dire à monsieur son fils qu'il est de retour en parfaite santé.

À part.

Merlin

Voilà une nouvelle qui le réjouira fort. Qu'allons-nous faire ?

Jaquinet

Qu'as-tu ? Il semble que tu ne me fais guère bonne mine ; et tu ne me parais pas trop content de notre arrivée.

Haut.

Merlin

Je ne suis pas celui qu'elle chagrinera le plus. Tout est perdu. Et, dis-moi, le bon homme a-t-il affaire pour longtemps à cette douane ?

Jaquinet

Non ; il sera ici dans un moment.

Merlin

Dans un moment ! Où me fourrerai-je ?

Jaquinet

Mais que diable as-tu donc ? Parle.

À part.

Merlin

Je ne saurais. Ah ! Le maudit vieillard ! Revenir si mal à propos, et ne pas avertir qu'il revient, encore ! Cela est bien traître !

Jaquinet

Te voilà bien intrigué ! Ce retour imprévu ne dérangerait-il point un peu vos petites affaires ?

Merlin

Oh ! Non ; elles sont toutes dérangées, de par tous les diables.

Jaquinet

Tant pis.

Merlin

Jaquinet, mon pauvre Jaquinet, aide-moi un peu à sortir d'intrigue, je te prie.

Jaquinet

Moi ! Que veux-tu que je fasse ?

Merlin

Va te reposer ; entre au logis, tu trouveras bonne compagnie : ne t'effarouche point, on te fera boire de bon vin de Champagne.

Jaquinet

Cela n'est pas bien difficile.

À part.

Haut.

Merlin

Dis à mon maître que son père est de retour, mais qu'il ne s'embarrasse point : je vais l'attendre ici, et tâcher de faire en sorte que nous puissions... Je me donne au diable, si je sais comment m'y prendre. Dis-lui qu'il se tienne en repos ; et toi, commence par t'enivrer, et tu t'iras coucher. Bonsoir.

Jaquinet

J'exécuterai tes ordres à merveille, ne te mets pas en peine.

Scène 10

Merlin

Merlin

Allons, Merlin, de la vivacité, mon enfant, de la présence d'esprit, Ceci est violent : un père qui revient en impromptu d'un long voyage ; un fils dans la débauche, sa maison en désordre, pleine de cuisiniers ; les apprêts d'une noce prochaine ! Il faut se tirer d'embarras pourtant.

Scène 11

Merlin, Géronte

Merlin

Ah ! Le voici. Tenons-nous un peu à l'écart, et songeons d'abord aux moyens de l'empêcher d'entrer chez lui.

Géronte

Enfin, après bien des travaux et des dangers, voilà, grâce au ciel, mon voyage heureusement terminé ; je retrouve ma chère maison, et je crois que mon fils sera bien sensible au plaisir de me revoir en bonne santé.

Merlin

Nous le serions bien davantage à celui de te savoir encore bien loin d'ici.

Géronte

Les enfants ont bien de l'obligation aux pères qui se donnent tant de peine pour leur laisser du bien.

Merlin

Oui ; mais ils n'en ont guère à ceux qui reviennent si mal à propos.

Géronte

Je ne veux pas différer davantage à rentrer chez moi, et à donner à mon fils le plaisir que lui doit causer mon retour : je crois que le pauvre garçon mourra de joie en me voyant.

Haut.

Merlin

Je le tiens déjà plus que demi-mort. Mais il faut l'aborder. Que vois-je ? Juste ciel ! Suis-je bien éveillé ? Est-ce un spectre ?

Géronte

Je crois, si je ne me trompe, que voilà Merlin.

Merlin

Mais vraiment ! C'est monsieur Géronte lui-même, ou c'est le diable sous sa figure. Sérieusement parlant, serait-ce vous, mon cher maître ?

Géronte

Oui, c'est moi, Merlin. Comment te portes-tu ?

Merlin

Vous voyez, monsieur, fort à votre service, comme un serviteur fidèle, gai, gaillard, et toujours prêt à vous obéir.

Il va pour entrer chez lui.

Géronte

Voilà qui est bien. Entrons au logis.

Merlin

Nous ne vous attendions point, je vous assure ; et vous êtes tombé des nues pour nous, en vérité.

Il va pour entrer chez lui.

Géronte

Non ; je suis venu par le carrosse de Bordeaux, où mon vaisseau est heureusement abordé depuis quelques jours... Mais nous serons aussi bien...

À part.

Merlin

Que vous vous portez bien ! Quel visage ! Quel embonpoint ! Il faut que l'air du pays d'où vous venez soit merveilleux pour les gens de votre âge. Vous y deviez bien demeurer, monsieur, pour votre santé,.... et pour notre repos.

Géronte

Comment se porte mon fils ? A-t-il eu grand soin de mes affaires ; et mes deniers ont-ils bien profité entre ses mains ?

Merlin

Oh ! Pour cela, je vous en réponds ; il s'en est servi d'une manière... Vous ne sauriez comprendre comme ce jeune homme-là aime l'argent : il a mis vos affaires dans un état... dont vous serez étonné, sur ma parole.

Géronte

Que tu me fais de plaisir, Merlin, de m'apprendre une si bonne nouvelle ! Je trouverai donc une grosse somme d'argent qu'il aura amassée ?

Merlin

Point du tout, monsieur.

Géronte

Comment, point du tout !

Merlin

Et non, vous dis-je : ce garçon-là est bien meilleur ménager que vous ne pensez ; il suit vos traces ; il fatigue son argent à outrance ; et sitôt qu'il a des pistoles, il les fait travailler jour et nuit.

Géronte

Voilà ce que c'est de donner aux enfants de bonnes leçons et de bons exemples à suivre. Je me meurs d'impatience de l'embrasser : allons, Merlin.

Merlin

Il n'est pas au logis, monsieur ; et si vous êtes si pressé de le voir...

Scène 12

Monsieur André, Merlin, Géronte

Monsieur André

Bonjour, monsieur Merlin.

À part.

Merlin

Votre valet, monsieur André, votre valet. Voilà un coquin d'usurier qui prend bien son temps pour venir demander de l'argent.

Monsieur André

Savez-vous bien, monsieur Merlin, que je suis las de venir tous les jours sans trouver votre maître, et que, s'il ne me paie aujourd'hui, je le ferai coffrer demain, afin que vous le sachiez.

Merlin

Nous voilà gâtés.

Géronte

Quelle affaire avez-vous donc ?

Merlin

Je vous l'expliquerai tantôt : ne vous mettez pas en peine.

Monsieur André

Une affaire de deux mille écus qui me sont dûs par son maître, dont j'ai le billet, et, en vertu d'icelui, une bonne sentence par corps, que je vais faire mettre à exécution.

Géronte

Qu'est-ce que cela veut dire, Merlin ?

Merlin

C'est un maraud qui le ferait comme il le dit.

Géronte

Clitandre vous doit deux mille écus ?

Monsieur André

Oui, justement, Clitandre, un enfant de famille, dont le père est allé je ne sais où, et qui sera bien surpris, à son retour, quand il apprendra la vie que son fils mène pendant son absence.

Merlin

Cela va mal.

Monsieur André

Autant que le fils est joueur, dépensier et prodigue, autant le père, à ce qu'on dit, est un vilain, un ladre, un fesse-mathieu.

Géronte

Que voulez-vous dire avec votre ladre et votre fesse-mathieu ?

Monsieur André

Ce n'est pas de vous dont je veux parler ; c'est du père de Clitandre, qui est un sot, un imbécile.

Géronte

Merlin...

Merlin

Il vous dit vrai, monsieur ; Clitandre lui doit deux mille écus.

Géronte

Et tu dis qu'il a été d'une si bonne conduite !

Merlin

Oui, monsieur ; c'est un effet de sa bonne conduite de devoir cet argent-là.

Géronte

Comment ! Emprunter deux mille écus d'un usurier ! Car je vois bien, à la mine, que monsieur est du métier.

Monsieur André

Oui, monsieur ; et je vous crois aussi de la profession.

Merlin

Comme les honnêtes gens se connaissent !

Géronte

Tu appelles cela l'effet d'une bonne conduite ?

Merlin

Paix, ne dites mot. Quand vous saurez le fond de cette affaire-là, vous serez charmé de monsieur votre fils ; il a acheté une maison de dix mille écus.

Géronte

Une maison de dix mille écus !

Merlin

Qui en vaut plus de quinze ; et comme il n'avait que vingt-quatre mille francs d'argent comptant, pour ne pas manquer un si bon marché, il a emprunté les deux mille écus en question de l'honnête fripon que vous voyez. Vous n'êtes plus si fâché que vous étiez, je gage ?

À Monsieur André.

Géronte

Au contraire, je ne me sens pas de joie. Oh çà, monsieur, ce Clitandre, qui vous doit de l'argent, est mon fils.

Merlin

Et monsieur est son père, entendez-vous ?

Monsieur André

J'en ai bien de la joie.

Géronte

Ne vous mettez point en peine de vos deux mille écus ; j'approuve l'emploi que mon fils en a fait. Revenez demain, c'est de l'argent comptant.

Monsieur André

Soit. Je suis votre valet.

Scène 10

Géronte, Merlin

Géronte

Et, dis-moi un peu, dans quel endroit de la ville mon fils a-t-il acheté cette maison ?

Merlin

Dans quel endroit ?

Géronte

Oui. Il y a des quartiers meilleurs les uns que les autres ; celui-ci, par exemple...

Merlin

Mais vraiment, c'est aussi dans celui-ci qu'il l'a achetée.

Géronte

Bon, tant mieux. Où cela ?

Merlin

Tenez, voyez-vous bien cette maison couverte d'ardoise, dont les fenêtres sont reblanchies depuis peu ?

Géronte

Oui. Hé bien ?

Merlin

Ce n'est pas celle-là ; mais un peu plus loin, à gauche, là... Cette grande porte cochère qui est vis-à-vis de cette autre qui est vis-à-vis d'elle, là.... Dans cette autre rue.

Géronte

Je ne saurais voir cela d'ici.

Merlin

Ce n'est pas ma faute.

Géronte

Ne serait-ce point la maison de madame Bertrand ?

Merlin

Justement, de madame Bertrand ; la voilà : c'est une bonne acquisition, n'est-ce pas ?

Géronte

Oui vraiment. Mais pourquoi cette femme-là vend-elle ses héritages ?

Merlin

On ne prévoit pas tout ce qui arrive. Il lui est survenu un grand malheur ; elle est devenue folle.

Géronte

Elle est devenue folle !

À part.

Merlin

Oui, monsieur. Sa famille l'a fait interdire ; et son fils, qui est un dissipateur, a donné sa maison pour moitié de ce qu'elle vaut. Je m'embourbe ici de plus en plus.

Géronte

Mais elle n'avait point de fils quand je suis parti.

Merlin

Elle n'en avait point ?

Géronte

Non assurément.

Merlin

Il faut donc que ce soit sa fille.

Géronte

Je suis fâché de son accident. Mais je m'amuse ici trop longtemps ; fais-moi ouvrir la porte.

Merlin

Ouf ! Nous voilà dans la crise.

Géronte

Te voilà bien consterné ! Serait-il arrivé quelque accident à mon fils ?

Merlin

Non, monsieur.

Géronte

M'aurait-on volé pendant mon absence ?

À part.

Merlin

Pas tout à fait... Que lui dirai-je ?

Géronte

Explique-toi donc ; parle.

Merlin

J'ai peine à retenir mes larmes. N'entrez pas, monsieur. Votre maison, cette chère maison que vous aimez tant... depuis six mois...

Géronte

Hé bien ! Ma maison, depuis six mois...

Merlin

Le diable s'en est emparé, monsieur ; il nous a fallu déloger à mi-terme.

Géronte

Le diable s'est emparé de ma maison ?

Merlin

Oui, monsieur : il y revient des lutins si lutinants... C'est ce qui a obligé votre fils à acheter cette autre maison ; nous ne pouvions plus demeurer dans celle-là.

Géronte

Tu te moques de moi ; cela n'est pas croyable.

Merlin

Il n'y a sorte de niches qu'ils ne m'aient faites ; tantôt ils me chatouillaient la plante des pieds, tantôt ils me faisaient la barbe avec un fer chaud ; et, toutes les nuits régulièrement, ils me donnaient des camouflets qui puaient le soufre...

Géronte

Mais, encore une fois, je crois que tu te moques de moi.

Merlin

Point du tout, monsieur : qu'est-ce qu'il m'en reviendrait ? Nous avons vu là-dessus les meilleures devineresses de Paris, la Duverger même ; il n'y a pas moyen de les faire déguerpir : ce diable-là est furieusement tenace ; c'est celui qui possède ordinairement les femmes, quand elles ont le diable nu corps.

Géronte

Une frayeur soudaine commence à me saisir. Et dis-moi, je te prie, n'ont-ils point été dans ma cave ?

Merlin

Hélas ! Monsieur, ils ont fourragé partout.

Géronte

Ah ! Je suis perdu ; j'ai caché en terre un sac de cuir où il y n vingt mille francs.

Merlin

Vingt mille francs ! Quoi, monsieur ! Il y a vingt mille francs dans votre maison ?

Géronte

Tout autant, mon pauvre Merlin.

Merlin

Ah ! Voilà ce que c'est ; les diables cherchent les trésors, comme vous savez. Et en quel endroit ?

Géronte

Dans la cave.

À part.

Haut.

Merlin

Dans la cave ? Justement, c'est là où ils font leur sabbat. Ah ! Si nous l'avions su plus tôt... Et de quel côté, s'il vous plaît ?

Géronte

À gauche en entrant, sous une grande pierre noire qui est à côté de la porte.

Merlin

Sous une grande pierre noire ! Vingt mille francs ! Vous deviez bien nous en avertir ; vous nous eussiez épargné bien de l'embarras. C'est à gauche en entrant, dites-vous ?

Géronte

Oui ; l'endroit n'est pas difficile à trouver.

Haut.

Merlin

Je le trouverai bien. Mais savez-vous bien, monsieur, que vous jouiez là à nous faire tordre le cou ? Et toute la somme est-elle en or ?

Géronte

Toute en louis vieux.

Haut.

Merlin

Bon, elle en sera plus aisée à emporter. Oh çà, monsieur, puisque nous savons la cause du mal, il ne sera pas difficile d'y remédier ; je crois que nous en viendrons à bout : laissez-moi faire.

Géronte

J'ai peine à me persuader tout ce que tu me dis : cependant on fait tant de contes sur ces matières-là, que je ne sais qu'en croire. Je m'en vais au-devant de mes hardes, et je reviens sur mes pas, pour voir ce qu'il faut faire en cette occasion. Qu'il y a de traverses dans la vie ! On ne saurait avoir un peu de bien que les hommes ou le diable ne cherchent à vous l'attraper.

Scène 14

Merlin

Merlin

Le diable n'aura pas celui-ci.

Scène 15

Lisette, Merlin

Lisette

Ah, mon pauvre Merlin ! Est-il vrai que le père de ton maître est arrivé ?

Merlin

Cela n'est que trop vrai : mais, pour nous en consoler, j'ai trouvé un trésor.

Lisette

Un trésor !

Merlin

Il y a dans la cave, en entrant, à gauche, sous une grande pierre noire, un sac de cuir qui contient vingt mille francs.

Lisette

Vingt mille francs !

Merlin

Oui, mon enfant ; je te dirai cela plus amplement : cours au sac, au sac ; c'est le plus pressé.

Lisette

Mais si...

Merlin

Que le diable, t'emporte avec tes si et tes mais. J'entends monsieur Géronte qui revient sur ses pas : sauve-toi au plus vite. Au sac, nu sac....

Scène 16

Merlin

Merlin

Nous voilà dans un joli petit embarras ! Et vogue la galère !

Scène 17

Géronte, Merlin

Géronte

Je n'ai pas tardé, comme tu vois. J'ai trouvé mes gens à deux pas d'ici, et je les ai fait demeurer, parce qu'il m'est venu en pensée de mettre mes ballots dans cette maison que mon fils a achetée.

Merlin

Nouvel embarras !

Géronte

Je ne la remets pas bien ; viens-t'en m'y conduire toi-même.

Merlin

Je le veux bien, monsieur ; mais...

Géronte

Quoi ! Mais ?

Merlin

Le diable ne s'est pas emparé de celle-1à ; mais madame Bertrand y loge encore.

Géronte

Elle y loge encore !

Merlin

Oui, vraiment. On est convenu qu'elle achèverait le terme ; et comme elle a l'esprit faible, elle se met dans une fureur épouvantable quand on lui parle de la vente de cette maison ; c'est là sa plus grande folie, voyez-vous.

Géronte

Je lui en parlerai d'une manière qui ne lui fera pas de peine. Allons, viens.

Merlin

Oh ! Pour le coup, tout est perdu.

Géronte

Tu me fais perdre patience. Je veux absolument lui parler, te dis-je.

Scène 18

Merlin, Madame Bertrand, Géronte

Merlin

Hé bien, monsieur, parlez-lui donc ; la voilà qui vient heureusement ; mais souvenez-vous toujours qu'elle est folle.

Madame Bertrand

Comment ! Voilà monsieur Géronte de retour, je pense !

Merlin

Oui, madame, c'est lui-même ; mais il est revenu fou : son vaisseau a péri ; il a bu de l'eau salée un peu plus que de raison ; cela 1ui a tourné la cervelle.

Madame Bertrand

Quel dommage ! Le pauvre homme !

Bas, à Géronte.

Merlin

S'il s'avise de vous accoster par hasard, ne prenez pas garde à ce qu'il vous dira ; nous allons le faire enfermer. Si vous lui parlez, ayez un peu d'égard à sa faiblesse ; songez qu'elle a le timbre un peu fêlé.

Géronte

Laisse-moi faire.

Madame Bertrand

Il a quelque chose d'égaré dans la vue.

Géronte

Comme sa physionomie est changée ! Elle a les yeux hagards.

Madame Bertrand

Hé bien, qu'est-ce, monsieur Géronte ? Vous voilà donc de retour en ce pays-ci ?

Géronte

Prêt à vous rendre mes petits services.

Madame Bertrand

J'ai bien du chagrin, en vérité, du malheur qui vous est arrivé.

Géronte

Il faut prendre patience. On dit qu'il revient des esprits dans ma maison ; il faudra bien qu'ils en délogent, quand ils seront las d'y demeurer.

Madame Bertrand

Des esprits dans sa maison ! Il ne faut pas le contredire ; cela redoublerait son mal.

Géronte

Je voudrais bien, madame Bertrand, mettre dans votre maison quelques ballots que j'ai rapportés de mon voyage.

Haut.

Madame Bertrand

Il ne se souvient pas que son vaisseau a péri : quelle pitié ! Je suis à votre service, et ma maison est plus à vous qu'à moi-même.

À part, à Merlin.

Géronte

Ah ! Madame, je ne prétends point abuser de l'état où vous êtes. Mais vraiment, Merlin, cette femme-là n'est pas si folle que tu disais.

Merlin

Elle a quelquefois de bons moments, mais cela ne dure pas.

Géronte

Dites-moi, madame Bertrand, êtes-vous toujours aussi sage, aussi raisonnable qu'à présent ?

Madame Bertrand

Je ne pense pas, monsieur Géronte, qu'on m'ait jamais vue autrement.

Géronte

Mais si cela est, votre famille n'a point été en droit de vous faire interdire.

Madame Bertrand

De me faire interdire, moi ! De me faire interdire !

Géronte

Elle ne connaît pas son mal.

Madame Bertrand

Mais si vous n'êtes pas ordinairement plus fou qu'à présent, je trouve qu'on a grand tort de vous faire enfermer.

À part.

Haut.

Géronte

Me faire enfermer ! Voilà la machine qui se détraque. Ça, çà, changeons de propos. Hé bien ! Qu'est-ce, madame Bertrand ? Êtes-vous fâchée qu'on ait vendu votre maison ?

Madame Bertrand

On a vendu ma maison ?

Géronte

Du moins vaut-il mieux que mon fils l'ait achetée qu'un autre, et que nous profitions du bon marché.

Madame Bertrand

Mon pauvre monsieur Géronte, ma maison n'est point vendue, et elle n'est point à vendre.

Géronte

La, la, ne vous chagrinez point ; je prétends que vous y ayez toujours votre appartement comme si elle était à vous, et que vous fussiez dans votre bon sens.

Madame Bertrand

Qu'est-ce à dire, comme si j'étais dans mon bon sens ? Allez, vous êtes un vieux fou ; un vieux fou, à qui il ne faut point d'autre habitation que les Petites-Maisons ; les Petites-Maisons, mon ami.

Merlin

Êtes-vous sage, de vous emporter contre un extravagant ?

Géronte

Oh, parbleu ! Puisque vous le prenez sur ce ton-là, vous sortirez de la maison ; elle m'appartient, et j'y ferai mettre mes ballots malgré vous. Mais voyez cette vieille folle !

Merlin

À quoi pensez-vous de vous mettre en colère contre une femme qui a perdu l'esprit ?

À Merlin.

Madame Bertrand

Vous n'avez qu'à y venir ; je vais vous y attendre. Hom ! L'extravagant ! Hâtez-vous de le faire enfermer : il devient furieux, je vous en avertis.

Scène 19

Merlin

Merlin

Je ne sais pas comment je me tirerai de cette affaire.

Scène 20

Le Marquis, Géronte, Merlin

Le Marquis

Que veut donc dire tout ce tintamarre-là ? Vient-on, s'il vous plaît, faire tapage à la porte d'un honnête homme, et scandaliser toute une populace ?

Géronte

Merlin, qu'est-ce que cela veut dire ?

Merlin

Les diables de chez vous sont un peu ivrognes ; ils se plaisent dans la cave.

Géronte

Il y a ici quelque fourberie ; je ne donne point là-dedans.

Le Marquis

Il nous est revenu que le maître de ce logis vient d'arriver d'un long voyage : serait-ce vous par aventure ?

Géronte

Oui, monsieur, c'est moi-même.

Le Marquis

Je vous en félicite. C'est quelque chose de beau que les voyages, et cela façonne bien un jeune homme : il faut savoir comme monsieur votre fils s'est façonné pendant le vôtre ; les jolies manières... Ce garçon-là est bien généreux : il ne vous ressemble pas ; vous êtes un vilain, vous.

Géronte

Monsieur, monsieur !...

Merlin

Ces lutins-là sont d'une insolence...

Géronte

Tu es un fripon.

Le Marquis

Nous avons eu bien du chagrin, bien du souci, bien de la tribulation de votre retour ; je veux dire, de votre absence : votre fils en a pensé mourir de douleur, en vérité ; il a pris toutes les choses de la vie en dégoût ; il s'est défait de toutes les vanités qui pouvaient l'attacher à la terre ; richesses, meubles, ajustements. Ce garçon-là vous aime, cela n'est pas croyable.

Merlin

Il serait mort, je crois, de chagrin pendant votre absence, sans cet honnête monsieur-là.

Géronte

Hé ! Que venez-vous de faire chez moi, monsieur, s'il vous plaît ?

Le Marquis

Ne le voyez-vous pas bien sans que je vous le dise ? J'y viens de boire du bon vin de Champagne, et en fort bonne compagnie. Votre fils est encore à table, qui se console de votre absence du mieux qu'il est possible.

Il va pour rentrer chez lui.

Géronte

Le fripon me ruine. Il faut aller...

Le Marquis

Halte là, s'il vous plaît, je ne souffrirai pas que vous entriez là-dedans.

Géronte

Je n'entrerai pas dans ma maison ?

Le Marquis

Non ; les lieux ne sont pas disposés pour vous recevoir.

Géronte

Qu'est-ce à dire ?

Le Marquis

Il serait beau, vraiment, qu'au retour d'un voyage, après une si longue absence, un fils qui sait vivre, et que j'ai façonné, eût l'impolitesse de recevoir son très cher et honoré père dans une maison où il n'y a que les quatre murailles !

Géronte

Que les quatre murailles ! Et ma belle tapisserie, qui me coûtait près de deux mille écus, qu'est-elle devenue ?

Le Marquis

Nous en avons eu dix-huit cents livres ; c'est bien vendre.

Géronte

Comment, bien vendre ! Une tenture comme celle-là !

Le Marquis

Fi ! Le sujet était lugubre ; elle représentait la brûlure de Troie : il y avait là-dedans un grand vilain cheval de bois qui n'avait ni bouche ni éperons : nous en avons fait un ami.

Géronte

Ah, pendard !

Le Marquis

N'aviez-vous pas aussi deux grands tableaux qui représentaient quelque chose ?

Géronte

Oui vraiment ; ce sont deux originaux d'un fameux maître, qui représentent l'enlèvement des Sabines.

Le Marquis

Justement : nous nous en sommes aussi défaits, mais par délicatesse de conscience.

Géronte

Par délicatesse de conscience !

Le Marquis

Un homme sage, vertueux, religieux comme monsieur Géronte ! Ah ! Il y avait là une immodeste Sabine, décolletée, qui... Fi ! Ces nudités-là sont scandaleuses pour la jeunesse.

Scène 21

Madame Bertrand, Géronte, Merlin, Le Marquis

Madame Bertrand

Ah ! Vraiment, je viens d'apprendre de jolies choses, monsieur Géronte ; et votre fils, à ce qu'on dit, engage ma nièce dans de belles affaires.

Géronte

Je ne sais ce que c'est que votre nièce ; mais mon fils est un coquin, madame Bertrand.

Merlin

Oui, un débauché, qui m'a donné de mauvais conseils, et qui est cause....

Le Marquis

Ne nous plaignons point les uns des autres, et ne parlons point mal des absents ; il ne faut point condamner les personnes sans les entendre. Un peu d'attention, monsieur Géronte. Il est constant que si.... vous prenez les choses du bon côté... quand vous serez content, tout le monde le sera... D'ailleurs, comme dans tout ceci il n'y a pas de votre faute, vous n'avez qu'à ne point faire de bruit, on n'aura pas le mot à vous dire.

Géronte

Allez au diable, avec votre galimatias.

Scène 22

Géronte, Madame Bertrand

Lisette sort de la maison de Géronte, tenant un grand sac de louis ; elle est suivie de Lucile et de Cidalise, qui traversent la scène, et se retirent.

Géronte

Mais que vois-je ? Mon sac et mes vingt mille francs qu'on emporte.

Madame Bertrand

C'est cette coquine de Lisette et ma nièce.

Scène 23

Géronte, Clitandre, Merlin, Madame Bertrand, Le Marquis

Géronte

Et mon fripon de fils ! Ah, misérable !

Clitandre

Il ne faut pas, mon père, abuser plus longtemps de votre crédulité. Tout ceci est un effet du zèle et de l'imagination de Merlin, pour vous empêcher d'entrer chez vous, où j'étais avec Lucile dans le dessein de l'épouser. Je vous demande pardon de ma conduite passée : consentez à ce mariage, je vous prie : on vous rendra votre argent ; et je promets que vous serez content de moi dans la suite.

Géronte

Ah, pendard ! Tu te moquais de moi !

Merlin

Cela est vrai, monsieur.

Madame Bertrand

Lucile est ma nièce ; et si votre fils l'épouse, je lui donnerai un mariage dont vous serez content.

Géronte

Pouvez-vous donner quelque chose, et n'êtes-vous pas interdite ?

Merlin

Elle ne l'est que de ma façon. ?

Géronte

Quoi ! La maison...

Merlin

Tout cela part de là.

Géronte

Ah, malheureux ! Mais... Qu'on me rende mon argent, je me sens assez d'humeur à consentir à ce que vous voulez ; c'est le moyen de vous empêcher de faire pis.

Le Marquis

C'est bien dit ; cela me plaît. Touchez là, monsieur Géronte ; vous êtes un brave homme : je veux boire avec vous : allons nous remettre à table. Cela est heureux que vous soyez venu tout à propos pour être de la noce.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.