Comédie · 1696 · 5 actes

Le Joueur

de Jean-François Regnard

Représentation
≈ 1 h 56
Distribution
4 femmes, 6 hommes
Répliques
913
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Hector H 222 ≈ 26 min 15
Valère H 178 ≈ 20 min 12
Le Marquis H 77 ≈ 16 min 9
Nérine F 105 ≈ 14 min 11
Comtesse N 75 ≈ 10 min 8
Géronte H 71 ≈ 9 min 11
Angélique F 74 ≈ 8 min 10
Madame LA RESSOURCE F 40 ≈ 5 min 8
Dorante H 36 ≈ 5 min 9
Monsieur TOUTABAS H 11 ≈ 3 min 1
Madame ADAM F 9 ≈ 1 min 1
Monsieur Galonier N 8 ≈ 1 min 1
Troisième Laquais N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Hector absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Marquis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Nérine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Comtesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Géronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Angélique absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame LA RESSOURCE absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Hector

Hector

Il est, parbleu, grand jour. Déjà de leur ramage les coqs ont éveillé tout notre voisinage. Que servir un joueur est un maudit métier ! Ne serai-je jamais laquais d'un sous-fermier ? Je ronflerais mon soûl la grasse matinée, Et je m'enivrerais le long de la journée : Je ferais mon chemin ; j'aurais un bon emploi ; Je serais dans la suite un conseiller du roi, Rat-de-cave ou commis ; et que sait-on ? Peut-être Je deviendrais un jour aussi gras que mon maître. J'aurais un bon carrosse à ressorts bien liants ; De ma rotondité j'emplirais le dedans : Il n'est que ce métier pour brusquer la fortune ; Et tel change de meuble et d'habit chaque lune, Qui, jasmin autrefois, d'un drap du sceau couvert, Bornait sa garde-robe à son justaucorps vert. Quelqu'un vient.

Scène 2

Hector, Nérine

Hector

Si matin, Nérine, qui t'envoie ?

Nérine

Que fait Valère ?

Hector

Il dort.

Nérine

Il faut que je le voie.

Hector

Va, mon maître ne voit personne quand il dort.

Nérine

Je veux lui parler.

Hector

Paix, ne parle pas si fort. Oh ! J'entrerai, te dis-je.

Hector

Ici je suis de garde, Et je ne puis t'ouvrir que la porte bâtarde.

Nérine

Tes sots raisonnements sont pour moi superflus.

Hector

Voudrais-tu voir mon maître in naturalibus .

Nérine

Quand se lèvera-t-il ?

Hector

Mais, avant qu'il se lève, Il faudra qu'il se couche ; et franchement...

Nérine

Achève.

Hector

Je ne dis mot.

Nérine

Oh ! Parle, ou de force, ou de gré.

Hector

Mon maître, en ce moment, n'est pas encor rentré.

Nérine

Il n'est pas rentré ?

Hector

Non. Il ne tardera guère : Nous n'ouvrons pas matin. Il a plus d'une affaire, Ce garçon-là.

Nérine

J'entends. Autour d'un tapis vert, Dans un maudit brelan, ton maître joue et perd, Ou bien réduit à sec, d'une âme familière, Peut-être il parle au ciel d'une étrange manière. Par ordre très exprès d'Angélique, aujourd'hui Je viens pour rompre ici tout commerce avec lui. Des serments les plus forts appuyant sa tendresse, Tu sais qu'il a cent fois promis à ma maîtresse De ne toucher jamais cornet, carte, ni dé, Par quelque espoir de gain dont son coeur fût guidé ; Cependant...

Hector

Je vois bien qu'un rival domestique Consigne entre tes mains pour avoir Angélique.

Nérine

Et quand cela serait, n'aurais-je pas raison ? Mon coeur ne peut souffrir de lâche trahison. Angélique, entre nous, serait extravagante De rejeter l'amour qu'à pour elle Dorante : Lui, c'est un homme d'ordre, et qui vit congrument.

Hector

L'amour se plaît un peu dans le dérèglement.

Nérine

Un amant fait et mûr.

Hector

Les filles d'ordinaire, Aiment mieux le fruit vert.

Nérine

D'un fort bon caractère ; Qui ne sut de ses jours ce que c'est que le jeu.

Hector

Mais mon maître est aimé.

Nérine

Dont j'enrage. Morbleu ! Ne verrai-je jamais les femmes détrompées De ces colifichets, de ces fades poupées, Qui n'ont, pour imposer, qu'un grand air débraillé, Un nez de tous côtés de tabac barbouillé, Une lèvre qu'on mord pour rendre plus vermeille, Un chapeau chiffonné qui tombe sur l'oreille, Une longue steinkerque à replis tortueux, Un haut-de-chausse bas prêt à tomber sous eux ; Qui, faisant le gros dos, la main dans la ceinture, Viennent, pour tout mérite, étaler leur figure ?

Hector

C'est le goût d'à présent ; tes cris sont superflus, Mon enfant.

Nérine

Je veux, moi, réformer cet abus. Je ne souffrirai pas qu'on trompe ma maîtresse, Et qu'on profite ainsi d'une tendre faiblesse ; Qu'elle épouse un joueur, un petit brelandier, Un franc dissipateur, et dont tout le métier Est d'aller de cent lieux faire la découverte Où de jeux et d'amour on tient boutique ouverte, Et qui le conduiront tout droit à l'hôpital.

Hector

Ton sermon me paraît un tant soit peu brutal. Mais, tant que tu voudras, parle, prêche, tempête, Ta maîtresse est coiffée.

Nérine

Et crois-tu, dans ta tête, Que l'amour sur son coeur ait un si grand pouvoir ? Elle est fille d'esprit ; peut-être dès ce soir Dorante, par mes soins, l'épousera.

Hector

Tarare ! Elle est dans nos filets.

Nérine

Et moi je te déclare Que je l'en tirerai dès aujourd'hui.

Hector

Bon ! Bon !

Nérine

Que Dorante a pour lui Nérine et la raison.

Hector

Et nous avons l'amour. Tu sais que d'ordinaire, Quand l'amour veut parler, la raison doit se taire, Dans les femmes, s'entend.

Nérine

Tu verras que chez nous, Quand la raison agit, l'amour a le dessous. Ton maître est un amant d'une espèce plaisante ! Son amour peut passer pour fièvre intermittente ; Son feu pour Angélique est un flux et reflux.

Hector

Elle est, après le jeu, ce qu'il aime le plus.

Nérine

Oui, c'est la passion qui seule le dévore : Dès qu'il a de l'argent, son amour s'évapore.

Hector

Mais en revanche aussi, quand il n'a pas un sou, Tu m'avoueras qu'il est amoureux comme un fou.

Nérine

Oh ! J'empêcherai bien...

Hector

Nous ne te craignons guère ; Et ta maîtresse, encor hier, promit à Valère, De lui donner dans peu, pour prix de son amour, Son portrait enrichi de brillants tout autour. Nous l'attendons, ma chère, avec impatience : Nous aimons les bijoux avec concupiscence.

Nérine

Ce portrait est tout prêt, mais ce n'est pas pour lui, Et Dorante en sera possesseur aujourd'hui.

Hector

À d'autres.

Nérine

N'est-ce pas une honte à Valère, Étant fils de famille, ayant encor son père, Qu'il vive comme il fait, et que, comme un banni, Depuis un an il loge en un hôtel garni ?

Hector

Et vous y logez bien, et vous et votre clique.

Nérine

Est-ce de même, dis ? Ma maîtresse Angélique, Et la veuve sa soeur, ne sont dans ce pays Que pour un temps, et n'ont point de père à Paris.

Hector

Valère a déserté la maison paternelle, Mais ce n'est point à lui qu'il faut faire querelle ; Et si monsieur son père avait voulu sortir, Nous y serions encore, à ne t'en point mentir. Ces pères, bien souvent, sont obstinés en diable.

Nérine

Il a tort, en effet, d'être si peu traitable ! Quoi qu'il en soit, enfin, je ne t'abuse pas, Je fais la guerre ouverte ; et je vais de ce pas, Dire ce que je vois, avertir ma maîtresse Que Valère toujours est faux dans sa promesse ; Qu'il ne sera jamais digne de ses amours ; Qu'il a joué, qu'il joue, et qu'il jouera toujours. Adieu.

Hector

Bonjour.

Scène 3

Hector

Hector

Autant que je m'y puis connaître, Cette Nérine-ci n'est pas trop pour mon maître. A-t-elle grand tort ? Non, c'est un panier percé, Qui...

Scène 4

Hector, Valère

Valère paraît en désordre, comme un homme qui a joué toute la nuit.

Hector

Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé ! On soupçonne aisément, à sa triste figure, Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure.

Valère

Quelle heure est-il ?

Hector

Il est... je ne m'en souviens pas.

Valère

Tu ne t'en souviens pas ?

Hector

Non, Monsieur.

Valère

Je suis las De tes mauvais discours ; et tes impertinences...

Hector

Ma foi, la vérité répond aux apparences.

À part.

Valère

Ma robe de chambre. Euh !

Hector

Il jure entre ses dents.

Il se promène.

Valère

Eh bien ! Me faudra-t-il attendre encor longtemps ?

Il suit son maître, tenant sa robe de chambre toute déployée.

Hector

Eh ! La voilà, monsieur.

Valère

Une école maudite Me coûte, en un moment, douze trous tout de suite. Que je suis un grand chien ! Parbleu, je te saurai, Maudit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai. Tu peux me faire perdre, ô fortune ennemie ! Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie : Car je n'ai pas un sou.

Hector

Vous plairait-il, Monsieur... ?

Valère

Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur.

Hector

Votre robe de chambre est, Monsieur, toute prête.

Valère

Va te coucher, maraud ; ne me romps point la tête. Va-t'en.

Hector

Tant mieux.

Scène 5

Valère

Valère

Je veux dormir dans ce fauteuil. Que je suis malheureux ! Je ne puis fermer l'oeil. Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource, Et n'ai pas, grâce au ciel, un écu dans ma bourse. Hector ! ... que ce coquin est heureux de dormir ! Hector !

Scène 6

Hector, Valère

Hector

Monsieur ?

Hector entre à moitié déshabillé.

Valère

Eh bien ! Bourreau, veux-tu venir ? N'es-tu pas las encor de dormir, misérable ?

Hector

Las de dormir ! Monsieur ? Hé ! Je me donne au diable, Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps.

Valère

Tu dormiras demain.

Hector

Il a le diable au corps.

Valère

Est-il venu quelqu'un ?

Hector

Il est, selon l'usage, Venu maint créancier ; de plus, un gros visage, Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. Le maître de musique est encore venu. Ils reviendront bientôt.

Valère

Bon. Pour cette autre affaire, M'as-tu déterré... ?

Hector

Qui ? Cette honnête usurière, Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu ?

Valère

Justement, elle-même.

Hector

Oui, monsieur, j'ai tout vu. Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse ! Mais enfin, j'ai tant fait, avec un peu d'adresse, Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant ; Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent.

Valère

J'aurais les mille écus ! ô ciel ! Quel coup de grâce ! Hector, mon cher Hector, viens çà que je t'embrasse.

Hector

Comme l'argent rend tendre !

Valère

Et tu crois qu'en effet, Je n'ai, pour en avoir, qu'à donner mon billet ?

Hector

Qui le refuserait serait bien difficile : Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. Pour la réduire au point où vous la souhaitez, Il a fallu lever bien des difficultés : Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages ; Il ne faut maintenant que lui donner des gages.

Valère

Des gages ?

Hector

Oui, monsieur.

Valère

Mais y penses-tu bien ? Où les prendrai-je, dis ?

Hector

Ma foi, je n'en sais rien. Pour nippes, nous n'avons qu'un grand fonds d'espérance Sur les produits trompeurs d'une réjouissance ; Et dans ce siècle-ci, messieurs les usuriers, Sur de pareils effets prêtent peu volontiers.

Valère

Mais quel gage, dis-moi, veux-tu que je lui donne ?

Hector

Elle viendra tantôt elle-même en personne, Vous vous ajusterez ensemble en quatre mots. Mais, Monsieur, s'il vous plaît, pour changer de propos, Aimeriez-vous toujours la charmante Angélique ?

Valère

Si je l'aime ? Ah ! Ce doute et m'outrage et me pique. Je l'adore.

Hector

Tant pis : c'est un signe fâcheux. Quand vous êtes sans fonds, vous êtes amoureux ; Et quand l'argent renaît, votre tendresse expire. Votre bourse est, Monsieur, puisqu'il faut vous le dire, Un thermomètre sûr, tantôt bas, tantôt haut, Marquant de votre coeur ou le froid ou le chaud.

Valère

Ne crois pas que le jeu, quelque sort qu'il me donne, Me fasse abandonner cette aimable personne.

Hector

Oui, mais j'ai bien peur, moi, qu'on ne vous plante là.

Valère

Et sur quel fondement peux-tu juger cela ?

Hector

Nérine sort d'ici, qui m'a dit qu'Angélique Pour Dorante votre oncle en ce moment s'explique ; Que vous jouez toujours, malgré tous vos serments, Et qu'elle abjure enfin ses tendres sentiments.

Valère

Dieux ! Que me dis-tu là ?

Hector

Ce que je viens d'entendre.

Valère

Bon ! Cela ne se peut ; on t'a voulu surprendre.

Hector

Vous êtes assez riche en bonne opinion, À ce qu'il me paraît.

Valère

Point. Sans présomption, On sait ce que l'on vaut.

Hector

Mais si, sans vouloir rire, Tout allait comme j'ai l'honneur de vous le dire, Et qu'Angélique enfin pût changer...

Valère

En ce cas, Je prends le parti... mais cela ne se peut pas.

Hector

Si cela se pouvait, qu'une passion neuve ?...

Valère

En ce cas, je pourrais rabattre sur la veuve, la Comtesse sa soeur.

Hector

Ce dessein me plaît fort. J'aime un amour fondé sur un bon coffre-fort. Si vous vouliez un peu vous aider avec elle, Cette veuve, je crois, ne serait point cruelle ; Ce serait une éponge à presser au besoin.

Valère

Cette éponge, entre nous, ne vaudrait pas ce soin.

Hector

C'est, dans son caractère, une espèce parfaite, Un ambigu nouveau de prude et de coquette, Qui croit mettre les coeurs à contribution, Et qui veut épouser ; c'est là sa passion.

Valère

Épouser ?

Hector

Un marquis, de même caractère, Grand épouseur aussi, la galope et la flaire.

Valère

Et quel est ce marquis ?

Hector

C'est, à vous parler net, Un marquis de hasard fait par le lansquenet ; Fort brave, à ce qu'il dit, intrigant, plein d'affaires ; Qui croit de ses appas les femmes tributaires ; Qui gagne au jeu beaucoup, et qui, dit-on, jadis Était valet de chambre avant d'être marquis. Mais sauvons-nous, Monsieur, j'aperçois votre père.

Scène 7

Géronte, Hector, Valère

À Hector.

Géronte

Doucement ; j'ai deux mots à vous dire, Valère. Pour toi, j'ai quelques coups de canne à te prêter.

Hector

Excusez-moi, Monsieur, je ne puis m'arrêter.

Géronte

Demeure là, maraud.

Hector

Il n'est pas temps de rire.

Géronte

Pour la dernière fois, mon fils, je viens vous dire Que votre train de vie est si fort scandaleux, Que vous m'obligerez à quelque éclat fâcheux. Je ne puis retenir ma bile davantage, Et ne saurais souffrir votre libertinage. Vous êtes pilier-né de tous les lansquenets, Qui sont, pour la jeunesse, autant de trébuchets. Un bois plein de voleurs est un plus sûr passage ; Dans ces lieux, jour et nuit, ce n'est que brigandage. Il faut opter des deux, être dupe ou fripon.

À Géronte.

Hector

Tous ces jeux de hasard n'attirent rien de bon. J'aime les jeux galants où l'esprit se déploie. C'est, Monsieur, par exemple, un joli jeu que l'oie.

À Valère.

Géronte

Tais-toi. Non, à présent le jeu n'est que fureur : On joue argent, bijoux, maisons, contrats, honneur ; Et c'est ce qu'une femme, en cette humeur à craindre, Risque plus volontiers, et perd plus sans se plaindre.

Hector

Oh ! Nous ne risquons pas, Monsieur, de tels bijoux.

Géronte

Votre conduite enfin m'enflamme de courroux ; Je ne puis vous souffrir vivre de cette sorte : Vous m'avez obligé de vous fermer ma porte ; J'étais las, attendant chez moi votre retour, Qu'on fît du jour la nuit, et de la nuit le jour.

Hector

C'est bien fait. Ces joueurs qui courent la fortune, Dans leurs dérèglements ressemblent à la lune, Se couchant le matin, et se levant le soir.

Géronte

Vous me poussez à bout ; mais je vous ferai voir Que si vous ne changez de vie et de manière, Je saurai me servir de mon pouvoir de père, Et que de mon courroux vous sentirez l'effet.

Hector

Votre père a raison.

Géronte

Comme le voilà fait ! Débraillé, mal peigné, l'oeil hagard ! À sa mine On croirait qu'il viendrait, dans la forêt voisine, De faire un mauvais coup.

Hector

On croirait vrai de lui : Il a fait trente fois coupe-gorge aujourd'hui.

Géronte

Serez-vous bientôt las d'une telle conduite ? Parlez, que dois-je enfin espérer dans la suite ?

Valère

Je reviens aujourd'hui de mon égarement, Et ne veux plus jouer, mon père, absolument.

Hector

Voilà du fruit nouveau dont son fils le régale.

Géronte

Quand ils n'ont pas un sou, voilà de leur morale.

Valère

J'ai de l'argent encore ; et, pour vous contenter, De mes dettes je veux aujourd'hui m'acquitter.

Géronte

S'il est ainsi, vraiment, j'en ai bien de la joie.

Hector

Vous acquitter, Monsieur ! Avec quelle monnaie ?

Haut à son père.

Valère

Te tairas-tu ? Mon oncle aspire dans ce jour À m'ôter d'Angélique et la main et l'amour : Vous savez que pour elle il a l'âme blessée, Et qu'il veut m'enlever...

Géronte

Oui, je sais sa pensée, Et je serai ravi de le voir confondu.

Hector

Vous n'avez qu'à parler, c'est un homme tondu.

Géronte

Je voudrais bien déjà que l'affaire fût faite. Angélique est fort riche, et point du tout coquette, Maîtresse de son choix. Avec ce bon dessein, Va te mettre en état de mériter sa main, Payer tes créanciers...

Il va pour sortir, parle bas à Hector, et revient.

Valère

J'y vais, j'y cours... Mon père...

Géronte

Hé ! Plaît-il ?

Valère

Pour sortir entièrement d'affaire, Il me manque environ quatre ou cinq mille francs. Si vous vouliez, Monsieur...

Géronte

Ah ! Ah ! Je vous entends. Vous m'avez mille fois bercé de ces sornettes. Non ; comme vous pourrez, allez payer vos dettes.

Valère

Mais, mon père, croyez...

Géronte

À d'autres, s'il vous plaît.

Valère

Prêtez-moi mille écus.

Hector

Nous paierons l'intérêt Au denier un.

Valère

Monsieur...

Géronte

Je ne puis vous entendre.

Valère

Je ne veux point, mon père, aujourd'hui vous surprendre ; Et pour vous faire voir quels sont mes bons desseins, Retenez cet argent, et payez par vos mains.

Hector

Ah ! Parbleu, pour le coup, c'est être raisonnable.

Géronte

Et de combien encore êtes-vous redevable ?

Valère

La somme n'y fait rien.

Géronte

La somme n'y fait rien ?

Hector

Non. Quand vous le verrez vivre en homme de bien, Vous ne regretterez nullement la dépense ; Et nous ferons, Monsieur, la chose en conscience.

Géronte

Écoutez : je veux bien faire un dernier effort ; Mais, après cela, si...

Valère

Modérez ce transport ; Que sur mes sentiments votre âme se repose. Je vais voir Angélique ; et mon coeur se propose D'arrêter son courroux déjà prêt d'éclater.

Scène 8

Hector

Hector

Je m'en vais travailler, moi, pour vous contenter, À vous faire, en raisons claires et positives, Le mémoire succinct de nos dettes passives, Et que j'aurai l'honneur de vous montrer dans peu.

Scène 9

Géronte

Géronte

Mon frère en son amour n'aura pas trop beau jeu. Non, quand ce ne serait que pour le contredire, Je veux rompre l'hymen où son amour aspire ; Et j'aurai deux plaisirs à la fois, si je puis, De chagriner mon frère, et marier mon fils.

Scène 10

Monsieur TOUTABAS, Géronte

Monsieur TOUTABAS

Avec tous les respects d'un coeur vraiment sincère, Je viens pour vous offrir mon petit ministère. Je suis, pour vous servir, gentilhomme auvergnac, Docteur dans tous les jeux, et maître de trictrac : Mon nom est Toutabas, Vicomte de La Case, Et votre serviteur, pour terminer ma phrase.

Haut.

Géronte

Un maître de trictrac ! Il me prend pour mon fils. Quoi ! Vous montrez, Monsieur, un tel art dans Paris ? Et l'on ne vous a pas fait présent, en galère, D'un brevet d'espalier ?

Haut.

Monsieur TOUTABAS

À quel homme ai-je affaire ? Comment ! Je vous soutiens que dans tous les états On ne peut de mon art assez faire de cas ; Qu'un enfant de famille, et qu'on veut bien instruire, Devrait savoir jouer avant que savoir lire.

Géronte

Monsieur le professeur, avec raisons, Il faudrait vous loger aux petites-maisons.

Monsieur TOUTABAS

De quoi sert, je vous prie, une foule inutile De chanteurs, de danseurs, qui montrent par la ville ? Un jeune homme en est-il plus riche quand il sait Chanter ré mi fa sol, ou danser un menuet ? Paiera-t-on des marchands la cohorte pressante Avec un vaudeville ou bien une courante ? Ne vaut-il pas bien mieux qu'un jeune cavalier Dans mon art au plus tôt se fasse initier ? Qu'il sache, quand il perd, d'une âme non commune, À force de savoir, rappeler la fortune ? Qu'il apprenne un métier qui, par de sûrs secrets, En le divertissant, l'enrichisse à jamais ?

Géronte

Vous êtes riche, à voir ?

Monsieur TOUTABAS

Le jeu fait vivre à l'aise Nombre d'honnêtes gens, fiacres, porteurs de chaise ; Mille usuriers fournis de ces obscurs brillants, Qui vont de doigts en doigts tous les jours circulants ; Des gascons à souper dans les brelans fidèles ; Des chevaliers sans ordre ; et tant de demoiselles Qui, sans le lansquenet et son produit caché, De leur faible vertu feraient fort bon marché, Et dont tous les hivers la cuisine se fonde Sur l'impôt établi d'une infaillible ronde.

Géronte

S'il est quelque joueur qui vive de son gain, On en voit tous les jours mille mourir de faim, Qui, forcés à garder une longue abstinence, Pleurent d'avoir trop mis à la réjouissance.

Monsieur TOUTABAS

Et c'est de là que vient la beauté de mon art. En suivant mes leçons, on court peu ce hasard. Je sais, quand il le faut, par un peu d'artifice, D'un sort injurieux corriger la malice ; Je sais dans un trictrac, quand il faut un sonnez, Glisser des dés heureux, ou chargés, ou pipés ; Et quand mon plein est fait, gardant mes avantages, J'en substitue aussi d'autres prudents et sages, Qui, n'offrant à mon gré que des as à tous coups, Me font en un instant enfiler douze trous.

Géronte

Et Monsieur Toutabas, vous avez l'insolence De venir dans ces lieux montrer votre science ?

Monsieur TOUTABAS

Oui, monsieur, s'il vous plaît.

Géronte

Et vous ne craignez pas Que j'arme contre vous quatre paires de bras, Qui le long de vos reins ? ...

Monsieur TOUTABAS

Monsieur, point de colère ; Je ne suis point ici venu pour vous déplaire.

Géronte

Maître juré filou, sortez de la maison.

Monsieur TOUTABAS

Non, je n'en sors qu'après vous avoir fait leçon ?

Géronte

À moi, leçon ?

Monsieur TOUTABAS

Je veux, par mon savoir extrême, Que vous escamotiez un dé comme moi-même.

Il le prend par les épaules.

Géronte

Je ne sais qui me tient, tant je suis animé, Que quelques bons soufflets donnés à poing fermé... Va-t'en.

Monsieur TOUTABAS

Puisque aujourd'hui votre humeur pétulante Vous rend l'âme aux leçons un peu récalcitrante, Je reviendrai demain pour la seconde fois.

Géronte

Reviens.

Monsieur TOUTABAS

Vous plairait-il de m'avancer le mois ?

Géronte

Sortiras-tu d'ici, vrai gibier de potence ?

Scène 11

Géronte

Géronte

Je ne puis respirer, et j'en mourrai, je pense. Heureusement mon fils n'a point vu ce fripon : Il me prenait pour lui dans cette occasion. Sachons ce qu'il a fait ; et, sans plus de mystère, Concluons son hymen, et finissons l'affaire.

Acte II

Scène 1

Angélique, Nérine

Angélique

Mon coeur serait bien lâche, après tant de serments, D'avoir encor pour lui de tendres mouvements. Nérine, c'en est fait, pour jamais je l'oublie ; Je ne veux ni l'aimer, ni le voir de ma vie ; Je sens la liberté de retour dans mon coeur. Ne me viens pas, au moins, parler en sa faveur.

Nérine

Moi, parler pour Valère ! Il faudrait être folle. Que plutôt à jamais je perde la parole !

Angélique

Ne viens point désormais, pour calmer mon dépit, Rappeler à mes sens son air et son esprit ; Car tu sais qu'il en a.

Nérine

De l'esprit ! Lui, madame ! Il est plus journalier mille fois qu'une femme : Il rêve à tout moment ; et sa vivacité Dépend presque toujours d'une carte, ou d'un dé.

Angélique

Mon coeur est maintenant certain de sa victoire.

Nérine

Madame, croyez-moi, je connais le grimoire. Souvent tous ces dépits sont des hoquets d'amour.

Angélique

Non ; l'amour de mon coeur est banni sans retour.

Nérine

Cet hôte dans un coeur a bientôt fait son gîte ; Mais il se garde bien d'en déloger si vite.

Angélique

Ne crains rien de mon coeur.

Elle se met à ses pieds.

Elle se relève.

Nérine

S'il venait à l'instant, Avec cet air flatteur, soumis, insinuant, Que vous lui connaissez ; que d'un ton pathétique, Il vous dît à vos pieds : "Non, charmante Angélique, Je ne veux opposer à tout votre courroux Qu'un seul mot : je vous aime, et je n'aime que vous. Votre âme en ma faveur n'est-elle point émue ? Vous ne me dites rien ! Vous détournez la vue ! Vous voulez donc ma mort ? Il faut vous contenter." Peut-être en ce moment pour vous épouvanter, Il se soufflettera d'une main mutinée, Se donnera du front contre une cheminée, S'arrachera de rage un toupet de cheveux Qui ne sont pas à lui. Mais de ces airs fougueux Ne vous étonnez pas ; comptez qu'en sa colère Il ne se fera pas grand mal.

Angélique

Laisse-moi faire.

Nérine

Vous voilà, grâce au ciel, bien instruite sur tout ; Ne vous démentez point, tenez bon jusqu'au bout.

Scène 2

Comtesse, Angélique, Nérine

Comtesse

On dit partout, ma soeur, qu'un peu moins prévenue, Vous épousez Dorante.

Angélique

Oui, j'y suis résolue.

Comtesse

Mon coeur en est ravi. Valère est un vrai fou, Qui jouerait votre bien jusques au dernier sou.

Angélique

D'accord.

Comtesse

J'aime à vous voir vaincre votre tendresse. Cet amour, entre nous, était une faiblesse. Il faut se dégager de ces attachements Que la raison condamne et qui flattent nos sens.

Angélique

Il est vrai.

Comtesse

Rien n'est plus à craindre dans la vie, Qu'un époux qui du jeu ressent la tyrannie. J'aimerais mieux qu'il fût gueux, avaricieux, Coquet, fâcheux, mal fait, brutal, capricieux, Ivrogne, sans esprit, débauché, sot, colère, Que d'être un emporté joueur comme est Valère.

Angélique

Je sais que ce défaut est le plus grand de tous.

Comtesse

Vous ne voulez donc plus en faire votre époux ?

Angélique

Moi ? Non : dans ce dessein nos humeurs sont conformes.

Nérine

Il a, ma foi, reçu son congé dans les formes.

Comtesse

C'est bien fait. Puisque enfin vous renoncez à lui, Je vais l'épouser, moi.

Angélique

L'épouser ?

Comtesse

Aujourd'hui.

Angélique

Ce joueur, qu'à l'instant ?...

Comtesse

Je saurai le réduire. On sait sur les maris ce que l'on a d'empire.

Angélique

Quoi ! Vous voulez, ma soeur, avec cet air si doux, Ce maintien réservé, prendre un nouvel époux ?

Comtesse

Et pourquoi non, ma soeur ? Fais-je donc un grand crime De rallumer les feux d'un amour légitime ? J'avais fait voeu de fuir tout autre engagement. Pour garder du défunt le souvenir charmant, Je portais son portrait ; et cette vive image Me soulageait un peu des chagrins du veuvage : Mais qu'est-ce qu'un portrait, quand on aime bien fort ? C'est un époux vivant qui console d'un mort.

Nérine

Madame n'aime pas les maris en peinture.

Comtesse

Cela racquitte-t-il d'une perte aussi dure ?

Nérine

C'est irriter le mal, au lieu de l'adoucir.

Angélique

ConnAisseuse en maris, vous deviez mieux choisir. Vous unir à Valère !

Comtesse

Oui, ma soeur, à lui-même.

Angélique

Mais vous n'y pensez pas. Croyez-vous qu'il vous aime ?

Comtesse

S'il m'aime, lui ! S'il m'aime ! Ah ! Quel aveuglement ! On a certains attraits, un certain enjouement, Que personne ne peut me disputer, je pense.

Angélique

Après un si long temps de pleine jouissance, Vos attraits sont à vous sans contestation.

Comtesse

Et je puis en user à ma discrétion.

Angélique

Sans doute. Et je vois bien qu'il n'est pas impossible Que Valère pour vous ait eu le coeur sensible. L'or est d'un grand secours pour acheter un coeur ; Ce métal, en amour, est un grand séducteur.

Comtesse

En vain vous m'insultez avec un tel langage ; La modération fut toujours mon partage : Mais ce n'est point par l'or que brillent mes attraits ; Et jamais, en aimant, je ne fis de faux frais. Mes sentiments, ma soeur, sont différents des vôtres ; Si je connais l'amour, ce n'est que dans les autres. J'ai beau m'armer de fier, je vois de toutes parts Mille coeurs amoureux suivre mes étendards : Un conseiller de robe, un seigneur de finance, Dorante, le marquis briguent mon alliance ; Mais si d'un nouveau noeud je veux bien me lier, Je prétends à Valère offrir un coeur entier. Je fais profession d'une vertu sévère.

Angélique

Qui peut vous assurer de l'amour de Valère ?

Comtesse

Qui peut m'en assurer ? Mon mérite, je crois.

Angélique

D'autres sur lui, ma soeur, auraient les mêmes droits.

Comtesse

Il n'eut jamais pour vous qu'une estime stérile, Un petit feu léger, vagabond, volatile. Quand on veut inspirer une solide amour, Il faut avoir vécu, ma soeur, bien plus d'un jour ; Avoir un certain poids, une beauté formée Par l'usage du monde, et des ans confirmée. Vous n'en êtes pas là.

Angélique

J'attendrai bien du temps.

Nérine

Madame est prévoyante, elle a pris les devants. Mais on vient.

Scène 3

Un LAQUAIS d'Angélique, Comtesse

Un LAQUAIS d'Angélique

Le Marquis, Madame, est là qui monte.

Comtesse

Le Marquis ? Hé ! Non, non ; il n'est pas sur mon compte.

Scène 4

Le Marquis, Comtesse, Nérine, Angélique

Le Marquis

Je suis tout en désordre : un maudit embarras M'a fait quitter ma chaise à deux ou trois cents pas ; Et j'y serais encor dans des peines mortelles, Si l'amour, pour vous voir, ne m'eût prêté ses ailes.

Comtesse

Que monsieur le Marquis est galant sans fadeur !

Apercevant Angélique.

Le Marquis

Oh ! Point du tout, je suis votre humble serviteur. Mais, à vous parler net, sans que l'esprit fatigue, Près du sexe je sais me démêler d'intrigue. Ah ! Juste ciel ! Quel est cet admirable objet !

Comtesse

C'est ma soeur.

Le Marquis

Votre soeur ! Vraiment, c'est fort bien fait. Je vous sais gré d'avoir une soeur aussi belle ; On la prendrait, parbleu, pour votre soeur jumelle.

Comtesse

Comme à tout ce qu'il dit il donne un joli tour ! Qu'il est sincère ! On voit qu'il est homme de cour.

Le Marquis

Homme de cour, moi ! Non. Ma foi, la cour m'ennuie ; L'esprit de ce pays n'est qu'en superficie ; Sitôt que vous voulez un peu l'approfondir, Vous rencontrez le tuf. J'y pourrais m'agrandir ; J'ai de l'esprit, du coeur, plus que seigneur de France ; Je joue, et j'y ferais fort bonne contenance : Mais je n'y vais jamais que par nécessité, Et pour y rendre au roi quelque civilité.

Nérine

Il vous est obligé, Monsieur, de tant de peine.

Le Marquis

Je n'y suis pas plus tôt, soudain je perds haleine. Ces fades compliments sur de grands mots montés, Ces protestations qui sont futilités, Ces serrements de mains dont on vous estropie, Ces grands embrassements dont un flatteur vous lie, M'ôtent à tout moment la respiration : On ne s'y dit bonjour que par convulsion.

Angélique

Les dames de la cour sont bien mieux votre affaire ?

Le Marquis

Point. Il faut être au moins gros fermier pour leur plaire : Leur sotte vanité croit ne pouvoir trop haut À des faveurs de cour mettre un injuste taux. Moi, j'aime à pourchasser des beautés mitoyennes. L'hiver, dans un fauteuil, avec des citoyennes, Les pieds sur les chenets étendus sans façons, Je pousse la fleurette, et conte mes raisons. Là toute la maison s'offre à me faire fête ; Valet, filles de chambre, enfants, tout est honnête : L'époux même discret, quand il entend minuit, Me laisse avec madame, et va coucher sans bruit. Voilà comme je vis, quand parfois dans la ville Je veux bien déroger...

Nérine

La manière est facile ; Et ce commerce-là me paraît assez doux.

Le Marquis

C'est ainsi que je veux en user avec vous. Je suis tout naturel, et j'aime la franchise : Ma bouche ne dit rien que mon coeur n'autorise : Et quand de mon amour je vous fais un aveu, Madame, il est trop vrai que je suis tout en feu.

Comtesse

Fi donc, petit badin, un peu de retenue ; Vous me parlez, Marquis, une langue inconnue : Le mot d'amour me blesse, et me fait trouver mal.

Le Marquis

L'effet n'en serait pas peut-être si fatal.

Nérine

Elle veut qu'en détours la chose s'enveloppe ; Et ce mot dit à cru lui cause une syncope.

Angélique

Dans la bouche d'un autre il deviendrait plus doux.

Comtesse

Comment ? Qu'est-ce ? Plaît-il ? Parlez ; expliquez-vous. Parlez donc, parlez donc. Apprenez, je vous prie, Que mortel, quel qu'il soit, ne me dit de ma vie Un mot douteux qui pût effleurer mon honneur.

Le Marquis

Croirait-on qu'une veuve aurait tant de pudeur ?

Angélique

Mais Valère vous aime : et souvent...

Le Marquis

Qu'est-ce à dire, Valère ? Un autre ici conjointement soupire ! Ah ! Si je le savais, je lui ferais, morbleu ! ... Où loge-t-il ?

Nérine

Ici.

Le Marquis

Nous nous verrons dans peu.

Comtesse

Mais quel droit avez-vous sur moi ?

Le Marquis

Quel droit, ma reine ? Le droit de bienséance avec celui d'aubaine. Vous me convenez fort, et je vous conviens mieux. Sur vous l'on sait assez que je jette les yeux.

Comtesse

Vous êtes fou, Marquis, de parler de la sorte.

Le Marquis

Je sais ce que je dis, ou le diable m'emporte.

Comtesse

Sommes-nous donc liés par quelque engagement ?

Le Marquis

Non pas autrement... mais...

Comtesse

Qu'est-ce à dire ? Comment ? ... Parlez.

Le Marquis

Je ne sais point prendre en main des trompettes, Pour publier partout les faveurs qu'on m'a faites.

Angélique

Hé, ma soeur !

Nérine

Des faveurs !

Le Marquis

Suffit, je suis discret ; Et sais, quand il le faut, oublier un secret.

Comtesse

On ne connaît que trop ma retenue austère. Il veut rire.

Le Marquis

Ah ! Parbleu, je saurai de Valère Quel est, en vous aimant, le but de ses désirs, Et de quel droit il vient chasser sur mes plaisirs.

Scène 5

Un LAQUAIS d'Angélique, Le Marquis

rendant un billet au Marquis

Un LAQUAIS d'Angélique

Monsieur, c'est de la part de la grosse comtesse.

Le laquais sort.

Le Marquis

Je le lirai tantôt.

Scène 6

Second Laquais, Le Marquis

Second Laquais

Cette jeune duchesse Vous attend à vingt pas pour vous mener au jeu.

Le second laquais sort.

Le Marquis

Qu'elle attende.

Scène 7

Troisième Laquais, Le Marquis

Troisième Laquais

Monsieur...

Le Marquis

Encore ! Ah ! Palsambleu, Il faut que de la ville enfin je me dérobe.

Troisième Laquais

Je viens de voir, Monsieur, cette femme de robe, Qui dit que cette nuit son mari couche aux champs, Et que ce soir, sans bruit...

Le Marquis

Il suffit, je t'entends. Tu prendras ce manteau, fait pour bonne fortune, De couleur de muraille ; et tantôt, sur la brune, Va m'attendre en secret où tu fus avant-hier, Là...

Il sort.

Troisième Laquais

Je sais.

Scène 8

Le Marquis, Comtesse

À la Comtesse.

Le Marquis

Il faudrait avoir un corps de fer Pour résister à tout. J'ai de l'ouvrage à faire, Comme vous le voyez ; mais je m'en veux distraire. Vous ferez désormais tous mes soins les plus doux.

Comtesse

Si mon coeur était libre, il pourrait être à vous.

Le Marquis

Adieu, charmant objet : à regret je vous quitte. C'est un pesant fardeau d'avoir un gros mérite.

Scène 9

Nérine, Angélique, Comtesse

Nérine

Cet homme-là vous aime épouvantablement.

Angélique

Je ne vous croyais pas un tel engagement.

Comtesse

Il est vif.

Angélique

Il vous aime ; et son ardeur est belle.

Comtesse

L'amour qu'il a pour moi lui tourne la cervelle : Il ne m'a pourtant vue encore que deux fois.

Nérine

Il en a donc bien fait la première...

Scène 10

Nérine, Comtesse, Valère, Angélique

Nérine

Je crois Voir Valère.

Comtesse

L'amour auprès de moi le guide.

Nérine

Il tremble en approchant.

À Valère.

À Angélique.

Comtesse

J'aime un amant timide, Cela marque un bon fond. Approchez, approchez ; Ouvrez de votre coeur les sentiments cachés. Vous allez voir, ma soeur.

À Angélique.

Valère

Ah ! Quel bonheur, Madame, Que vous me permettiez d'ouvrir toute mon âme ; Et quel plaisir de dire, en des transports si doux, Que mon coeur vous adore, et n'adore que vous !

Comtesse

L'amour le trouble. Eh quoi ! Que faites-vous, Valère ?

Valère

Ce que vous-même ici m'avez permis de faire.

Nérine

Voici du quiproquo.

Valère

Que je serais heureux, S'il vous plaisait encor de recevoir mes voeux !

Comtesse

Vous vous méprenez.

Valère

Non. Enfin, belle Angélique, Entre mon oncle et moi que votre coeur s'explique ; Le mien est tout à vous, et jamais dans un coeur...

Comtesse

Angélique !

Valère

On ne vit une plus noble ardeur.

Comtesse

Ce n'est donc pas pour moi que votre coeur soupire ?

Valère

Madame, en ce moment je n'ai rien à vous dire. Regardez votre soeur ; et jugez si ses yeux Ont laissé dans mon coeur de place à d'autres feux.

Comtesse

Quoi ! D'aucun feu pour moi votre âme n'est éprise ?

Valère

Quelques civilités que l'usage autorise...

Comtesse

Comment ?

Angélique

Il ne faut pas avec sévérité Exiger des amants trop de sincérité. Ma soeur, tout doucement avalez la pilule.

Comtesse

Taisez-vous, s'il vous plaît, petite ridicule.

Valère

Vous avez cent vertus, de l'esprit, de l'éclat ; Vous êtes belle, riche, et...

Comtesse

Vous êtes un fat.

Angélique

La modération, qui fut votre partage, Vous ne la mettez pas, ma soeur, trop en usage.

Elle sort.

Comtesse

Monsieur vaut-il le soin qu'on se mette en courroux ? C'est un extravagant ; il est tout fait pour vous.

Scène 11

Nérine, Valère, Angélique

Nérine

Elle connaît ses gens.

Valère

Oui, pour vous je soupire, Et je voudrais avoir cent bouches pour le dire.

Nérine

Allons, Madame, allons, ferme ; voici le choc : Point de faiblesse au moins, ayez un coeur de roc.

Angélique

Ne m'abandonne point.

Nérine

Non, non ; laissez-moi faire.

Valère

Mais que me sert, hélas ! Que mon coeur vous préfère ? Que sert mon amour un si sincère aveu ? Vous ne m'écoutez point, vous dédaignez mon feu. De vos beaux yeux pourtant, cruelle, il est l'ouvrage. Je sais qu'à vos beautés c'est faire un dur outrage De nourrir dans mon coeur des désirs partagés ; Que la fureur du jeu se mêle où vous régnez : Mais...

Angélique

Cette passion est trop forte en votre âme Pour croire que l'amour d'aucun feu vous enflamme. Suivez, suivez l'ardeur de vos emportements ; Mon coeur n'en aura point de jaloux sentiments.

Nérine

Optimè.

Valère

Désormais, plein de votre tendresse, Nulle autre passion n'a rien qui m'intéresse : Tout ce qui n'est point vous me paraît odieux.

Angélique

Non, ne vous présentez jamais devant mes yeux.

Nérine

Vous mollissez.

Valère

Jamais ! Quelle rigueur extrême ! Jamais ! Ah ! Que ce mot est cruel quand on aime ! Hé quoi ! Rien ne pourra fléchir votre courroux ? Vous voulez donc me voir mourir à vos genoux ?

Angélique

Je prends peu d'intérêt, Monsieur, à votre vie.

Nérine

Nous allons bientôt voir jouer la comédie.

Valère

Ma mort sera l'effet de mon cruel dépit.

Nérine

Qu'un amant mort pour nous nous mettrait en crédit !

Il veut tirer son épée.

Valère

Vous le voulez ? Eh bien ! Il faut vous satisfaire, Cruelle ! Il faut mourir.

Angélique

Que faites-vous, Valère ?

Nérine

Eh bien ! Ne voilà pas votre tendre maudit Qui vous prend à la gorge ! Euh !

Angélique

Tu ne m'as pas dit, Nérine, qu'il viendrait se percer à ma vue : Et je tremble de peur quand une épée est nue.

Nérine

Que les amants sont sots !

Valère

Puisqu'un soin généreux Vous intéresse encore aux jours d'un malheureux, Non, ce n'est point assez de me rendre la vie ; Il faut que par l'amour, désarmée, attendrie, Vous me rendiez encor ce coeur si précieux, Ce coeur sans qui le jour me devient odieux.

Angélique

Nérine, qu'en dis-tu ?

Nérine

Je dis qu'en la mêlée Vous avez moins de coeur qu'une poule mouillée.

Valère

Madame, au nom des dieux, au nom de vos attraits...

Angélique

Si vous me promettiez...

Valère

Oui, je vous le promets, Que la fureur du jeu sortira de mon âme, Et que j'aurai pour vous la plus ardente flamme...

Nérine

Pour faire des serments il est toujours tout prêt.

Angélique

Il faut encore, ingrat, vouloir ce qu'il vous plaît. Oui, je vous rends mon coeur.

Valère

Ah ! Quelle joie extrême !

Elle lui donne son portrait enrichi de diamants.

Angélique

Et pour vous faire voir à quel point je vous aime, Je joins à ce présent celui de mon portrait.

Nérine

Hélas ! De mes sermons voilà quel est l'effet !

Valère

Quel excès de faveurs !

Angélique

Gardez-le, je vous prie.

Valère

Que je le garde, ô ciel ! Le reste de ma vie... Que dis-je ? Je prétends que ce portrait si beau Soit mis avec moi dans le même tombeau, Et que même la mort jamais ne nous sépare.

Nérine

Que l'esprit d'une fille est changeant et bizarre !

Angélique

Ne me trompez donc plus, Valère ; et que mon coeur Ne se repente point de sa facile ardeur.

Valère

Fiez-vous aux serments de mon âme amoureuse.

Nérine

Ah ! Que voilà pour l'oncle une époque fâcheuse !

Scène 12

Valère

Valère

Est-il dans l'univers de mortel plus heureux ? Elle me rend son coeur ; elle comble mes voeux, M'accable de faveurs...

Scène 13

Hector, Valère

Hector

Monsieur, je viens vous dire...

Valère

Je suis tout transporté. Vois, considère, admire : Angélique m'a fait ce généreux présent.

Hector

Que les brillants sont gros ! Pour être plus content, Je vous amène encore un lénitif de bourse, Une usurière.

Valère

Et qui ?

Hector

Madame La Ressource.

Scène 14

Valère, Madame LA RESSOURCE, Hector

Valère

Hé ! Bonjour, mon enfant : tu ne peux concevoir Jusqu'où va dans mon coeur le plaisir de te voir.

Madame LA RESSOURCE

Je vous suis obligée on ne peut davantage.

Hector

Elle est jolie encor. Mais quel sombre équipage ! Vous voilà, sans mentir aussi noire qu'un four.

Valère

Ne vois-tu pas, Hector, que c'est un deuil de cour ?

Elle pleure.

Madame LA RESSOURCE

Oh ! Monsieur, point du tout. Je suis une bourgeoise, Qui sais me mesurer justement à ma toise. J'en connais bien pourtant, qui ne me valent pas, Qui se font teindre en noir du haut jusques en bas : Mais pour moi je n'ai point cette sotte manie ; Et si mon pauvre époux était encore en vie...

Valère

Quoi ! Monsieur La Ressource est mort ?

Madame LA RESSOURCE

Subitement.

Bas à Valère.

Hector

Subitement ? Hélas ! J'en suis fâché vraiment. Au fait.

Valère

J'aurais besoin, Madame La Ressource, De mille écus.

Madame LA RESSOURCE

Monsieur, disposez de ma bourse.

Valère

Je fais, bien entendu, mon billet au porteur.

Hector

Et je veux l'endosser.

Madame LA RESSOURCE

Avec les gens d'honneur On ne perd jamais rien.

Valère

Je veux que tu le prennes. Nous faisons ici bas des routes incertaines ; Je pourrais bien mourir. Ce maraud m'avait dit Que sur des gages sûrs tu prêtais à crédit.

Madame LA RESSOURCE

Sur des gages, Monsieur ? C'est une médisance ; Je sais que ce serait blesser ma conscience. Pour des nantissements qui valent bien leur prix, De la vieille vaisselle au poinçon de Paris, Des diamants usés, et qu'on ne saurait vendre, Sans risquer mon honneur, je crois que j'en puis prendre.

Valère

Je n'ai pour te donner, vaisselle ni bijoux.

Hector

Oh ! Parbleu, nous marchons sans crainte des filous.

Madame LA RESSOURCE

Eh bien ! Nous attendrons, Monsieur, qu'il vous en vienne.

Valère

Compte, ma pauvre enfant, que ma mort est certaine, Si je n'ai dans ce jour mille écus.

Madame LA RESSOURCE

Ah ! Monsieur ! Je voudrais les avoir ; ce serait de grand coeur.

Valère

Ma charmante, mon coeur, ma reine, mon aimable, Ma belle, ma mignonne, et ma tout adorable.

Hector

Par pitié.

Madame LA RESSOURCE

Je ne puis.

Hector

Ah ! Que nous sommes fous ! Tous ces gens-là, Monsieur, ont des coeurs de cailloux ; Sans des nantissements il ne faut rien prétendre.

Valère

Dis-moi donc, si tu veux, où je les pourrai prendre.

Hector

Attendez... mais comment, avec un coeur d'airain, Refuser un billet endossé de ma main ?

Valère

Mais vois donc.

Hector

Laissez-moi ; je cherche en ma boutique.

Valère

Écoute... nous avons le portrait d'Angélique. Dans le temps difficile il faut un peu s'aider.

Hector

Ah ! Que dites-vous là ? Vous devez le garder.

Valère

D'accord : honnêtement je ne puis m'en défaire.

Madame LA RESSOURCE

Adieu. Quelque autre fois nous finirons l'affaire.

Bas à Hector.

Valère

Attendez donc. Tu sais jusqu'où vont mes besoins. N'ayant pas son portrait, l'en aimerai-je moins ?

Hector

Fort bien. Mais voulez-vous que cette perfidie ?...

Valère

Il est vrai. J'ai tantôt cette grosse partie De ces joueurs en fonds qui doivent s'assembler.

Madame LA RESSOURCE

Adieu.

Bas à Hector.

Valère

Demeurez donc : où voulez-vous aller ? Je ferai de l'argent ; ou celui de mon père, Quoi qu'il puisse arriver, nous tirera d'affaire.

Hector

Que peut dire Angélique alors qu'elle apprendra Que de son cher portrait ? ...

Valère

Et qui le lui dira ? Dans une heure au plus tard nous irons le reprendre.

Hector

Dans une heure ?

Valère

Oui, vraiment.

Hector

Je commence à me rendre.

Valère

Je me mettrais en gage en mon besoin urgent.

Hector

Sur cette nippe-là vous auriez peu d'argent.

Valère

On ne perd pas toujours, je gagnerai sans doute.

Hector

Votre raisonnement met le mien en déroute. Je sais que ce micmac ne vaut rien dans le fond.

À Madame La Ressource, montrant le portrait d'Angélique.

Valère

Je m'en tirerai bien, Hector, je t'en réponds. Peut-on, sur ce bijou, sans trop de complaisance ?...

Madame LA RESSOURCE

Oui, je puis maintenant prêter en conscience ; Je vois des diamants qui répondent du prêt, Et qui peuvent porter un modeste intérêt. Voilà les mille écus comptés dans cette bourse.

Valère

Je vous suis obligé, Madame La Ressource. Au moins, ne manquez pas de revenir tantôt : Je prétends retirer mon portrait au plus tôt.

Elle sort.

Madame LA RESSOURCE

Volontiers. Nous aimons à changer de la sorte. Plus notre argent fatigue, et plus il nous rapporte. Adieu, messieurs. Je suis tout à vous à ce prix.

Hector

Adieu, juif, le plus juif qui soit dans tout Paris.

Scène 15

Hector, Valère

Hector

Vous faites là, Monsieur, une action inique.

Valère

Aux maux désespérés il faut de l'émétique : Et cet argent, offert par les mains de l'amour, Me dit que la fortune est pour moi dans ce jour.

Acte III

Scène 1

Dorante, Nérine

Dorante

Quel est donc le sujet pourquoi ton coeur soupire ?

Nérine

Nous n'avons pas, Monsieur, tous deux, sujet de rire.

Dorante

Dis-moi donc, si tu veux, le sujet de tes pleurs.

Nérine

Il faut aller, Monsieur, chercher fortune ailleurs.

Dorante

Chercher fortune ailleurs ! As-tu fait quelque pièce Qui t'aurait fait sitôt chasser de ta maîtresse ?

Nérine

Non : c'est de votre sort dont j'ai compassion ; Et c'est à vous d'aller chercher condition.

Dorante

Que dis-tu ?

Nérine

Qu'Angélique est une âme légère, Et s'est mieux que jamais rengagée à Valère.

Dorante

Quoique pour mon amour ce coup soit assommant, Je ne suis point surpris d'un pareil changement. Je sais que cet amant tout entière l'occupe : De ses ardeurs pour moi je ne suis point la dupe ; Et lorsque de ses feux je sens quelque retour, Je dois tout au dépit, et rien à son amour. Je ne veux point, Nérine, éclater en injures, Ni rappeler ici ses serments, ses parjures : Ainsi que mon amour, je calme mon courroux.

Nérine

Si vous saviez, Monsieur, ce que j'ai fait pour vous !

Dorante

Tiens, reçois cette bague, et dis à ta maîtresse Que, malgré ses dédains, elle aura ma tendresse, Et que la voir heureuse est mon plus grand bonheur.

Nérine

Ah ! Ah ! Je n'en puis plus ; vous me fendez le coeur.

Scène 2

Hector, Géronte, Dorante, Nérine

Hector

Oui, Monsieur, Angélique épousera Valère ; Ils ont signé la paix.

À Dorante.

Géronte

Tant mieux. Bonjour, mon frère. Qu'est-ce ? Eh bien ! Qu'avez-vous ? Vous êtes tout changé ! Allons, gai. Vous a-t-on donné votre congé ?

Dorante

Vous êtes bien instruit des chagrins qu'on me donne ! On ne me verra point violenter personne ; Et quand je perds un coeur qui cherche à s'éloigner, Mon frère, je prétends moins perdre que gagner.

Géronte

Voilà les sentiments d'un héros de Cassandre. Entre nous, vous aviez fort grand tort de prétendre Que sur votre neveu vous pussiez l'emporter.

Dorante

Non ; je ne sus jamais jusque-là me flatter. La jeunesse toujours eut des droits sur les belles ; L'amour est un enfant qui badine avec elles : Et quand, à certain âge, on veut se faire aimer, C'est un soin indiscret qu'on devrait réprimer.

Géronte

Je suis, en vérité, ravi de vous entendre ; Et vous prenez la chose ainsi qu'il la faut prendre.

Nérine

Si l'on m'en avait cru, tout n'en irait que mieux.

Il sort.

Dorante

Ma présence est assez inutile en ces lieux. Je vais de mon amour tâcher à me défaire.

Géronte

Allez, consolez-vous ; c'est fort bien fait, mon frère. Adieu.

Scène 3

Géronte, Nérine, Hector

Géronte

Le pauvre enfant ! Son sort me fait pitié.

Nérine

J'en ai le coeur saisi.

Hector

Moi, j'en pleure à moitié. Le pauvre homme !

Scène 4

Hector, Géronte

Hector

Voilà, Monsieur, un petit rôle Des dettes de mon maître. Il vous tient sa parole, Comme vous le voyez, et croit qu'en tout ceci Vous voudrez bien, Monsieur, tenir la vôtre aussi.

Géronte

Çà, voyons, expédie au plus tôt ton affaire.

Hector

J'aurai fait en deux mots. L'honnête homme de père ! Ah ! Qu'à notre secours à propos vous venez ! Encore un jour plus tard, nous étions ruinés.

Géronte

Je le crois.

Hector

N'allez pas sur les points vous débattre ; Foi d'honnête garçon, je n'en puis rien rabattre : Les choses sont, Monsieur, tout au plus juste prix ; De plus je vous promets que je n'ai rien omis.

Géronte

Finis donc.

Hector

Il faut bien se mettre sur ses gardes. "Mémoire juste et bref de nos dettes criardes, Que Mathurin Géronte aurait tantôt promis, Et promet maintenant de payer pour son fils."

Géronte

Que je les paie ou non, ce n'est pas ton affaire. Lis toujours.

Hector

C'est, Monsieur, ce que je m'en vais faire. "Item, doit à Richard cinq cents livres dix sous, Pour gages de cinq ans, frais, mises, loyaux-coûts."

Géronte

Quel est ce Richard ?

Hector

Moi, fort à votre service. Ce nom n'étant point fait du tout à la propice D'un valet de joueur ; mon maître de nouveau M'a mis celui d'Hector, du valet de carreau.

Géronte

Le beau nom ! Il devait appeler Angélique Pallas, du nom connu de la dame de pique.

Hector

"Secondement, il doit à Jérémie Aaron, Usurier de métier, juif de religion... "

Géronte

Tout beau, n'embrouillons point, s'il vous plaît, les affaires ; Je ne veux point payer les dettes usuraires.

Hector

Eh bien ! Soit. "Plus, il doit à maints particuliers, Ou quidams, dont les noms, qualités et métiers Sont déduits plus au long avec les parties, Ès assignations dont je tiens les copies, Dont tous lesdits quidams, ou du moins peu s'en faut, Ont obtenu déjà sentence par défaut, La somme de dix mille une livre, une obole, Pour l'avoir, sans relâche, un an, sur sa parole, Habillé, voituré, coiffé, chaussé, ganté, Alimenté, rasé, désaltéré, porté."

Géronte

Désaltéré, porté ! Que le diable t'emporte, Et ton maudit mémoire écrit de telle sorte.

Hector

Si vous ne m'en croyez, demain, pour vous trouver, J'enverrai les quidams tous à votre lever.

Géronte

La belle cour !

Hector

"De plus, à Margot De La Plante, Personne de ses droits usante et jouissante, Est dû loyalement deux cent cinquante écus Pour ses appointements de deux quartiers échus."

Géronte

Quelle est cette Margot ?

Hector

Monsieur... c'est une fille... Chez laquelle mon maître... elle est vraiment gentille.

Géronte

Deux cent cinquante écus !

Hector

Ce n'est, ma foi, pas cher : Demandez ; c'est, Monsieur, un prix fait en hiver.

Géronte

Et tu prétends, bourreau ? ...

Hector

Monsieur, point d'invectives. Voici le contenu de nos dettes actives : Et vous allez bien voir que le compte suivant, Payé fidèlement, se monte à presque autant.

Géronte

Voyons.

Hector

"Premièrement, Isaac De La Serre... " Il est connu de vous.

Géronte

Et de toute la terre : C'est ce négociant, ce banquier si fameux.

Hector

Nous ne vous donnons pas de ces effets véreux ; Cela sent comme baume. Or donc ce De La Serre, Si bien connu de vous et de toute la terre, Ne nous doit rien.

Géronte

Comment !

Hector

Mais un de ses parents, Mort aux champs de Fleurus, nous doit dix mille francs.

Géronte

Voilà certainement un effet fort bizarre !

Hector

Oh ! S'il n'était pas mort, c'était de l'or en barre. "Plus, à mon maître est dû, du chevalier Fijac, Les droits hypothéqués sur un tour de trictrac."

Géronte

Que dis-tu ?

Hector

La partie est de deux cents pistoles ; C'est une dupe ; il fait en un tour vingt écoles : Il ne faut plus qu'un coup.

Géronte

Tiens, maraud, le voilà, Pour m'offrir un mémoire égal à celui-là. Va porter cet argent à celui qui t'envoie.

Hector

Il ne voudra jamais prendre cette monnaie.

Géronte

Impertinent maraud ! Va, je t'apprendrai bien Avec ton trictrac...

Hector

Il a dix trous à rien.

Scène 5

Hector

Hector

Sa main est à frapper, non à donner, légère ; Et mon maître a bien fait de faire ailleurs affaire.

Scène 6

Hector, Valère

Valère entre en comptant beaucoup d'argent dans son chapeau.

Haut.

Hector

Mais le voici qui vient poussé d'un heureux vent : Il a les yeux sereins et l'accueil avenant. Par votre ordre, Monsieur, j'ai vu Monsieur Géronte, Qui de notre mémoire a fait fort peu de compte : Sa monnaie est frappée avec un vilain coin ; Et de pareil argent nous n'avons pas besoin. J'ai vu, chemin faisant, aussi Monsieur Dorante : Morbleu ! Qu'il est fâché !

Valère

Mille deux cent cinquante.

Haut.

Hector

La flotte est arrivée avec les galions ; Cela va diablement hausser nos actions. J'ai vu pareillement, par votre ordre, Angélique ; Elle m'a dit...

Valère

Morbleu ! Ce dernier coup me pique ; Sans les cruels revers de deux coups inouis, J'aurais encor gagné plus de deux cents louis.

Hector

Cette fille, Monsieur, de votre amour est folle.

Valère

Damon m'en doit encor deux cents sur sa parole.

Hector

Monsieur, écoutez-moi ; calmez un peu vos sens ; Je parle d'Angélique, et depuis fort longtemps.

Valère

Ah ! D'Angélique ? Eh bien ! Comment suis-je avec elle ?

Hector

On n'y peut être mieux. Ah ! Monsieur, qu'elle est belle ! Et que j'ai de plaisir à vous voir raccroché !

Valère

À te dire le vrai, je n'en suis pas fâché.

Hector

Comment ! Quelle froideur s'empare de votre âme ! Quelle glace ! Tantôt vous étiez tout de flamme. Ai-je tort quand je dis que l'argent de retour Vous fait faire toujours banqueroute à l'amour ? Vous vous sentez en fonds, ergo plus de maîtresse.

Valère

Ah ! Juge mieux, Hector, de l'amour qui me presse. J'aime autant que jamais ; mais sur ma passion J'ai fait, en te quittant, quelque réflexion. Je ne suis point du tout né pour le mariage. Des parents, des enfants, une femme, un ménage, Tout cela me fait peur. J'aime la liberté.

Hector

Et le libertinage.

Valère

Hector, en vérité, Il n'est point dans le monde un état plus aimable Que celui d'un joueur : sa vie est agréable ; Ses jours sont enchaînés par des plaisirs nouveaux ; Comédie, opéra, bonne chère, cadeaux : Il traîne en tous les lieux la joie et l'abondance : On voit régner sur lui l'air de magnificence ; Tabatières, bijoux : sa poche est un trésor : Sous ses heureuses mains le cuivre devient or.

Hector

Et l'or devient à rien.

Valère

Chaque jour mille belles Lui font la cour par lettre, et l'invitent chez elles : La porte, à son aspect, s'ouvre à deux grands battants. Là, vous trouvez toujours des gens divertissants ; Des femmes qui jamais n'ont pu fermer la bouche, Et qui sur le prochain vous tirent à cartouche ; Des oisifs de métier, et qui toujours sur eux Portent de tout Paris le lardon scandaleux ; Des Lucrèces du temps, là, de ces filles veuves, Qui veulent imposer et se donner pour neuves ; De vieux seigneurs toujours prêts à vous cajoler ; Des plaisants qui font rire avant que de parler. Plus agréablement peut-on passer la vie ?

Hector

D'accord. Mais quand on perd, tout cela vous ennuie.

Valère

Le jeu rassemble tout ; il unit à la fois Le turbulent Marquis, le paisible bourgeois. La femme du banquier, dorée et triomphante, Coupe orgueilleusement la duchesse indigente. Là, sans distinction, on voit aller de pair Le laquais d'un commis avec un duc et pair ; Et quoi qu'un sort jaloux nous ait fait d'injustices, De sa naissance ainsi l'on venge les caprices.

Hector

À ce qu'on peut juger de ce discours charmant, Vous voilà donc en grâce avec l'argent comptant. Tant mieux. Pour se conduire en bonne politique, Il faudrait retirer le portrait d'Angélique.

Valère

Nous verrons.

Hector

Vous savez...

Valère

Je dois jouer tantôt.

Hector

Tirez-en mille écus.

Valère

Oh ! Non, c'est un dépôt...

Hector

Pour mettre quelque chose à l'abri des orages, S'il vous plaisait du moins de me payer mes gages.

Valère

Quoi ! Je te dois ?

Hector

Depuis que je suis avec vous, Je n'ai pas, en cinq ans, encor reçu cinq sous.

Valère

Mon père te paiera ; l'article est au mémoire.

Hector

Votre père ? Ah ! Monsieur, c'est une mer à boire. Son argent n'a point cours, quoiqu'il soit bien de poids.

Valère

Va, j'examinerai ton compte une autre fois. J'entends venir quelqu'un.

Hector

Je vois votre sellière. Elle a flairé l'argent.

Valère

Il faut nous en défaire.

Hector

Et Monsieur Galonier, votre honnête tailleur.

Valère

Quel contre-temps !

Scène 7

Valère, Madame ADAM, Monsieur Galonier, Hector, Madame Adam Et Monsieur Galonier

Valère

Je suis votre humble serviteur. Bonjour, Madame Adam. Quelle joie est la mienne ! Vous voir ! C'est du plus loin, parbleu, qu'il me souvienne.

Madame ADAM

Je viens pourtant ici souvent faire ma cour ; Mais vous jouez la nuit, et vous dormez le jour.

Valère

C'est pour cette calèche à velours à ramage ?

Madame ADAM

Oui, s'il vous plaît.

Bas à Hector.

Haut.

Valère

Je suis fort content de l'ouvrage ; Il faut vous la payer... Songe par quel moyen Tu pourras me tirer de ce triste entretien. Vous, Monsieur Galonier, quel sujet vous amène ?

Monsieur Galonier

Je viens vous demander...

Hector

Vous prenez trop de peine.

Monsieur Galonier

Vous...

Hector

Vous faites toujours mes habits trop étroits.

Monsieur Galonier

Si...

Hector

Ma culotte s'use en deux ou trois endroits.

Monsieur Galonier

Je...

Hector

Vous cousez si mal...

Madame ADAM

Nous marions ma fille.

Valère

Quoi ! Vous la mariez ? Elle est vive et gentille ; Et son époux futur doit en être content.

Madame ADAM

Nous aurions grand besoin d'un peu d'argent comptant.

Valère

Je veux, Madame Adam, mourir à votre vue, Si j'ai...

Madame ADAM

Depuis longtemps cette somme m'est due.

Valère

Que je sois en maraud, déshonoré cent fois, Si l'on m'a vu toucher un sou depuis six mois !

Hector

Oui, nous avons tous deux, par pitié profonde, Fait voeu de pauvreté : nous renonçons au monde.

Monsieur Galonier

Que votre coeur pour moi se laisse un peu toucher ! Notre femme est, Monsieur, sur le point d'accoucher. Donnez-moi cent écus sur et tant moins des dettes.

Hector

Et de quoi diable aussi, du métier dont vous êtes, Vous avisez-vous là de faire des enfants ? Faites-moi des habits.

Monsieur Galonier

Seulement deux cents francs.

Valère

Et mais... si j'en avais... comptez que dans la vie Personne de payer n'eut jamais tant d'envie. Demandez...

Hector

S'il avait quelques deniers comptants, Ne me paierait-il pas mes gages de cinq ans ? Votre dette n'est pas meilleure que la mienne.

Madame ADAM

Mais quand faudra-t-il donc, Monsieur, que je revienne ?

Valère

Mais... quand il vous plaira... dès demain ; que sait-on ?

Hector

Je vous avertirai quand il y fera bon.

Monsieur Galonier

Pour moi, je ne sors point d'ici qu'on ne m'en chasse.

Hector

Non, je ne vis jamais d'animal si tenace.

Valère

Écoutez, je vous dis un secret qui, je crois, Vous plaira dans la suite autant et plus qu'à moi. Je vais me marier tout-à-fait : et mon père Avec mes créanciers doit me tirer d'affaire.

Hector

Pour le coup...

Madame ADAM

Il me faut de l'argent cependant.

Hector

Cette raison vaut mieux que de l'argent comptant. Montrez-nous les talons.

Monsieur Galonier

Monsieur, ce mariage Se fera-t-il bientôt ?

Hector

Tout au plus tôt. J'enrage.

Madame ADAM

Sera-ce dans ce jour ?

Hector

Nous l'espérons. Adieu. Sortez. Nous attendons la future en ce lieu : Si l'on vous trouve ici, vous gâterez l'affaire.

Madame ADAM

Vous me promettez donc ? ...

Hector

Allez, laissez-moi faire.

ensemble

Madame Adam Et Monsieur Galonier

Mais, monsieur...

Hector

Que de bruit ! Oh ! Parbleu, détalez.

Scène 8

Hector, Valère

Hector

Voilà des créanciers assez bien régalés. Vous devriez pourtant, en fonds comme vous êtes...

Valère

Rien ne porte malheur comme payer ses dettes.

Hector

Ah ! Je ne dois donc plus m'étonner désormais Si tant d'honnêtes gens ne les payent jamais.

Scène 9

Hector, Valère, Le Marquis

Hector

Mais voici le Marquis, ce héros de tendresse.

Valère

C'est là le soupirant ?

Hector

Oui, de notre comtesse.

Les laquais sortent.

Le Marquis

Que ma chaise se tienne à deux cents pas d'ici. Et vous, mes trois laquais, éloignez-vous aussi : Je suis incognito .

Scène 10

Hector, Le Marquis, Valère

Hector

Que prétend-il donc faire ?

Le Marquis

N'est-ce pas vous, Monsieur, qui vous nommez Valère ?

Valère

Oui, monsieur ; c'est ainsi qu'on m'a toujours nommé.

Le Marquis

Jusques au fond du coeur j'en suis, parbleu, charmé. Faites que ce valet à l'écart se retire.

Valère

Va-t'en.

Hector

Monsieur...

Valère

Va-t'en : faut-il te le redire ?

Scène 11

Le Marquis, Valère

Le Marquis

Savez-vous qui je suis ?

Valère

Je n'ai pas cet honneur.

Haut.

Le Marquis

Courage ; allons, Marquis, montre de la vigueur : il craint. Je suis pourtant fort connu dans la ville ; Et, si vous l'ignorez, sachez que je faufile Avec ducs, archiducs, princes, seigneurs, Marquis, Et tout ce que la cour offre de plus exquis ; Petits-maîtres de robe à courte et longue queue. J'évente les beautés et leur plais d'une lieue. Je m'érige aux repas en maître architriclin ; Je suis le chansonnier et l'âme du festin. Je suis parfait en tout. Ma valeur est connue ; Je ne me bats jamais qu'aussitôt je ne tue : De cent jolis combats je me suis démêlé ; J'ai la botte trompeuse et le jeu très brouillé. Mes aïeux sont connus ; ma race est ancienne ; Mon trisaïeul était vice-bailli du Maine. J'ai le vol du chapon : ainsi, dès le berceau, Vous voyez que je suis gentilhomme manceau.

Valère

On le voit à votre air.

Le Marquis

J'ai, sur certaine femme Jeté, sans y songer, quelque amoureuse flamme. J'ai trouvé la matière assez sèche de soi ; Mais la belle est tombée amoureuse de moi. Vous le croyez sans peine : on est fait d'un modèle, À prétendre hypothèque, à fort bon droit, sur elle ; Et vouloir faire obstacle à de telles amours, C'est prétendre arrêter un torrent dans son cours.

Valère

Je ne crois pas,Monsieur, qu'on fût si téméraire.

Le Marquis

On m'assure pourtant que vous le voulez faire.

Valère

Moi ?

Le Marquis

Que, sans respecter ni rang, ni qualité, Vous nourrissez dans l'âme une velléité De me barrer son coeur.

Valère

C'est pure médisance ; Je sais ce qu'entre nous le sort mit de distance.

Haut.

Le Marquis

Il tremble. Savez-vous, Monsieur du lansquenet, Que j'ai de quoi rabattre ici votre caquet ?

Valère

Je le sais.

Le Marquis

Vous croyez, en votre humeur caustique, En agir avec moi comme avec l'as de pique.

Valère

Moi, monsieur ?

Haut.

Valère enfonce son chapeau.

Bas.

Haut.

Le Marquis

Il me craint. Vous faites le plongeon, Petit noble à nasarde, enté sur sauvageon. Je crois qu'il a du coeur. Je retiens ma colère : Mais...

Valère

Vous le voulez donc ? Il faut vous satisfaire.

Le Marquis

Bon ! Bon ! Je ris.

Valère

Vos ris ne sont point de mon goût, Et vos airs insolents ne plaisent point du tout. Vous êtes un faquin.

Le Marquis

Cela vous plaît à dire.

Valère

Un fat, un malheureux.

Le Marquis

Monsieur, vous voulez rire.

Valère

Il faut voir sur-le-champ si les vice-baillis Sont si francs du collier que vous l'avez promis.

Le Marquis

Mais faut-il nous brouiller pour un sot point de gloire ?

Valère

Oh ! Le vin est tiré, monsieur ; il le faut boire.

Le Marquis

Ah ! Ah ! Je suis blessé.

Scène 12

Hector, Le Marquis, Valère

Hector

Quels desseins emportés ? ...

Le Marquis

Ah ! C'est trop endurer.

Hector

Ah ! Monsieur, arrêtez.

Le Marquis

Laissez-moi donc.

Hector

Tout beau !

Valère

Cesse de le contraindre : Va, c'est un malheureux qui n'est pas bien à craindre.

Hector

Quel sujet ? ...

Valère s'approche du Marquis. Le Marquis effrayé, dit doucement.

Le Marquis

Votre maître a certains petits airs... Et prend mal à propos les choses de travers. On vient civilement pour s'éclaircir d'un doute, Et monsieur prend la chèvre ; il met tout en déroute, Fait le petit mutin. Oh ! Cela n'est pas bien.

Hector

Mais encor quel sujet ?

Le Marquis

Quel sujet ? Moins que rien. L'amour de la Comtesse auprès de lui m'appelle...

Hector

Ah ! Diable, c'est avoir une vieille querelle. Quoi ! Vous osez, monsieur, d'un coeur ambitieux, Sur notre patrimoine ainsi jeter les yeux ! Attaquer la Comtesse, et nous le dire encore !

Le Marquis

Bon ! Je ne l'aime pas ; c'est elle qui m'adore.

Valère

Oh ! Vous pouvez l'aimer autant qu'il vous plaira ; C'est un bien que jamais on ne vous enviera : Vous êtes en effet un amant digne d'elle : Je vous cède les droits que j'ai sur cette belle.

Hector

Oui, les droits sur le coeur ; mais sur la bourse, Non.

Le Marquis

Je le savais bien, moi, que j'en aurais raison ; Et voilà comme il faut se tirer d'une affaire.

Hector

N'auriez-vous point besoin d'un peu d'eau vulnéraire ?

Le Marquis

Je suis ravi de voir que vous ayez du coeur, Et que le tout se soit passé dans la douceur. Serviteur. Vous et moi, nous en valons deux autres. Je suis de vos amis.

Valère

Je ne suis pas des vôtres.

Scène 13

Valère, Hector

Valère

Voilà donc ce Marquis, cet homme dangereux ?

Hector

Oui, monsieur, le voilà.

Valère

C'est un grand malheureux. Je crains que mes joueurs ne soient sortis du gîte ; Ils ont trop attendu ; j'y retourne au plus vite. J'ai dans le coeur, Hector, un bon pressentiment ; Et je dois aujourd'hui gagner, assurément.

Hector

Votre coeur est, Monsieur, toujours insatiable. Ces inspirations viennent souvent du diable ; Je vous en avertis, c'est un futé matois.

Valère

Elles m'ont réussi déjà plus d'une fois.

Hector

Tant va la cruche à l'eau...

Valère

Paix ! Tu veux contredire : À mon âge, crois-tu m'apprendre à me conduire ?

Hector

Vous ne me parlez point, Monsieur, de votre amour.

Valère

Non.

Scène 14

Hector

Hector

Il m'en parlera peut-être à son retour.

Acte IV

Scène 1

Nérine, Angélique

Nérine

En vain vous m'opposez une indigne tendresse, Je n'ai vu de mes jours avoir tant de mollesse. Je ne puis sur ce point m'accorder avec vous. Valère n'est point fait pour être votre époux ; Il ressent pour le jeu des fureurs nonpareilles, Et cet homme perdra quelque jour ses oreilles.

Angélique

Le temps le guérira de cet aveuglement.

Nérine

Le temps augmente encore un tel attachement.

Angélique

Ne combats plus, Nérine, une ardeur qui m'enchante ; Tu prendrais pour l'éteindre une peine impuissante. Il est des noeuds formés sous des astres malins, Qu'on chérit malgré soi. Je cède à mes destins. La raison, les conseils ne peuvent m'en distraire, Je vois le bon parti ; mais je prends le contraire.

Nérine

Eh bien ! Madame, soit ; contentez votre ardeur, J'y consens. Acceptez pour époux un joueur, Qui, pour porter au jeu son tribut volontaire, Vous laissera manquer même du nécessaire, Toujours triste ou fougueux, pestant contre le jeu, Ou d'avoir perdu trop, ou bien gagné trop peu. Quel charme qu'un époux qui, flattant sa manie, Fait vingt mauvais marchés tous les jours de sa vie ; Prend pour argent comptant, d'un usurier fripon, Des singes, des pavés, un chantier, du charbon ; Qu'on voit à chaque instant prêt à faire querelle Aux bijoux de sa femme, ou bien à sa vaisselle, Qui va, revient, retourne, et s'use à voyager Chez l'usurier, bien plus qu'à donner à manger, Quand, après quelque temps, d'intérêts surchargée, Il la laisse où d'abord elle fut engagée, Et prend, pour remplacer ses meubles écartés, Des diamants du temple, et des plats argentés ; Tant que, dans sa fureur n'ayant plus rien à vendre, Empruntant tous les jours, et ne pouvant plus rendre, Sa femme signe enfin, et voit en moins d'un an, Ses terres en décret, et son lit à l'encan !

Angélique

Je ne veux point ici m'affliger par avance ; L'évènement souvent confond la prévoyance. Il quittera le jeu.

Nérine

Quiconque aime, aimera ; Et quiconque a joué, toujours joue, et jouera. Quelque docteur l'a dit, ce n'est point menterie. Et, si vous le voulez, contre vous je parie Tout ce que je possède, et mes gages d'un an, Qu'à l'heure que je parle il est dans un brelan.

Scène 2

Nérine, Angélique, Hector

Nérine

Nous le saurons d'hector qu'ici je vois paroître.

Angélique

Te voilà bien soufflant. En quels lieux est ton maître ?

Hector

En quelque lieu qu'il soit, je réponds de son coeur ; Il sent toujours pour vous la plus sincère ardeur.

Nérine

Ce n'est point là, maraud, ce que l'on te demande.

Hector

Maraud ! Je vois qu'ici je suis de contrebande.

Nérine

Non, demeure un moment.

Hector

Le temps me presse. Adieu.

Nérine

Tout doux ! N'est-il pas vrai qu'il est en quelque lieu Où, courant le hasard...

Hector

Parlez mieux, je vous prie. Mon maître n'a hanté de tels lieux de sa vie.

Angélique

Tiens, voilà dix louis. Ne me mens pas ; dis-moi S'il n'est pas vrai qu'il joue à présent.

Hector

Oh ! Ma foi, Il est bien revenu de cette folle rage, Et n'aura pas de goût pour le jeu davantage.

Angélique

Avec tes faux soupçons, Nérine, eh bien ! Tu vois.

Hector

Il s'en donne aujourd'hui pour la dernière fois.

Angélique

Il jouerait donc ?

Hector

Il joue, à dire vrai, Madame ; Mais ce n'est proprement que par noblesse d'âme : On voit qu'il se défait de son argent exprès, Pour n'être plus touché que de vos seuls attraits.

Nérine

Eh bien ! Ai-je raison ?

Hector

Son mauvais sort, vous dis-je, Mieux que tous vos discours aujourd'hui le corrige.

Angélique

Quoi ! ...

Hector

N'admirez-vous pas cette fidélité ? Perdre exprès son argent pour n'être plus tenté ! Il sait que l'homme est faible, il se met en défense. Pour moi, je suis charmé de ce trait de prudence.

Angélique

Quoi ! Ton maître jouerait au mépris d'un serment ?

Hector

C'est la dernière fois, Madame, absolument. On le peut voir encor sur le champ de bataille ; Il frappe à droite, à gauche, et d'estoc et de taille, Il se défend, Madame, encor comme un lion. Je l'ai vu, dans l'effort de la convulsion, Maudissant les hasards d'un combat trop funeste : De sa bourse expirante il ramassait le reste ; Et paraissant encor plus grand dans son malheur, Il vendait cher son sang et sa vie au vainqueur.

Nérine

Pourquoi l'as-tu quitté dans cette décadence ?

Hector

Comme un aide-de-camp, je viens en diligence Appeler du secours : il faut faire approcher Notre corps de réserve, et je m'en vais chercher Deux cents louis qu'il a laissés dans sa cassette.

Nérine

Eh bien ! Madame, eh bien ! êtes-vous satisfaite ?

Hector

Les partis sont aux mains ; à deux pas on se bat, Et les moments sont chers en ce jour de combat. Nous allons nous servir de nos armes dernières, Et des troupes qu'au jeu l'on nomme auxiliaires.

Scène 3

Nérine, Angélique

Nérine

Vous l'entendez, Madame ! Après cette action, Pour Valère armez-vous de belle passion ; Cédez à votre étoile ; épousez-le. J'enrage Lorsque j'entends tenir ce discours à votre âge. Mais Dorante qui vient...

Angélique

Ah ! Sortons de ces lieux. Je ne puis me résoudre à paroître à ses yeux.

Scène 4

Dorante

Dorante

Hé quoi ! Vous me fuyez ? Daignez au moins M'apprendre...

Scène 5

Dorante, Nérine

Dorante

Et toi, Nérine, aussi tu ne veux pas m'entendre ? Veux-tu de ta maîtresse imiter la rigueur ?

Nérine

Non, monsieur ; je vous sers toujours avec vigueur. Laissez-moi faire.

Scène 6

Dorante

Il va pour sortir.

Dorante

Ô ciel ! Ce trait me désespère. Je veux approfondir un si cruel mystère.

Scène 7

Comtesse, Dorante

Comtesse

Où courez-vous, Dorante ?

Dorante

Ô contre-temps fâcheux ! Cherchons à l'éviter.

Comtesse

Demeurez en ces lieux, J'ai deux mots à vous dire ; et votre âme contente... Mais non, retirez-vous ; un homme m'épouvante. L'ombre d'un tête-à-tête, et dedans et dehors, Me fait, même en été, frissonner tout le corps.

Dorante

J'obéis...

Comtesse

Revenez. Quelque espoir qui vous guide, Le respect à l'amour saura servir de bride, N'est-il pas vrai ?

Dorante

Madame...

Comtesse

En ce temps, les amants Près du sexe d'abord sont si gesticulants... Quoiqu'on soit vertueuse, il faut telle paraître ; Et cela quelquefois coûte bien plus qu'à l'être.

Dorante

Madame...

Comtesse

En vérité, j'ai le coeur douloureux Qu'Angélique si mal reconnaisse vos feux : Et si je n'avais pas une vertu sévère, Qui me fait renfermer dans un veuvage austère, Je pourrais bien... mais non, je ne puis vous ouïr ; Si vous continuez, je vais m'évanouir.

Dorante

Madame...

Comtesse

Vos discours, votre air soumis et tendre Ne feront que m'aigrir, au lieu de me surprendre. Bannissons la tendresse ; il faut la supprimer. Je ne puis, en un mot, me résoudre d'aimer.

Dorante

Madame, en vérité, je n'en ai nulle envie, Et veux bien avec vous n'en parler de ma vie.

Comtesse

Voilà, je vous l'avoue, un fort sot compliment. Me trouvez-vous, Monsieur, femme à manquer d'amant ? J'ai mille adorateurs qui briguent ma conquête ; Et leur encens trop fort me fait mal à la tête. Ah ! Vous le prenez là sur un fort joli ton, En vérité !

Dorante

Madame...

Comtesse

Et je vous trouve bon !

Dorante

Le respect...

Comtesse

Le respect est là mal en sa place ; Et l'on ne me dit point pareille chose en face. Si tous mes soupirants pouvaient me négliger, Je ne vous prendrais pas pour m'en dédommager. Du respect ! Du respect ! Ah ! Le plaisant visage ! J'ai cru que vous pouviez l'inspirer à votre âge. Mais Monsieur le Marquis, qui paraît en ces lieux, Ne sera pas peut-être aussi respectueux.

Scène 8

Comtesse

Comtesse

Je suis au désespoir : je n'ai vu de ma vie Tant de relâchement dans la galanterie. Le Marquis vient ; il faut m'assurer un parti ; Et je n'en prétends pas avoir le démenti.

Scène 9

Le Marquis, Comtesse

Le Marquis

À mon bonheur enfin, Madame, tout conspire : Vous êtes tout à moi.

Comtesse

Que voulez-vous donc dire, Marquis ?

Le Marquis

Que mon amour n'a plus de concurrent ; Que je suis et serai votre seul conquérant ; Que si vous ne battez au plus tôt la chamade, Il faudra vous résoudre à souffrir l'escalade.

Comtesse

Moi ! Que l'on m'escalade ?

Le Marquis

Entre nous, sans façon, À Valère de près j'ai serré le bouton : Il m'a cédé les droits qu'il avait sur votre âme.

Comtesse

Hé ! Le petit poltron !

Le Marquis

Oh ! Palsambleu, Madame, Il serait un Achille, un Pompée, un César, Je vous le conduirais poings liés à mon char. Il ne faut point avoir de mollesse en sa vie. Je suis vert.

Comtesse

Dans le fond, j'en ai l'âme ravie. Vous ne connaissez pas, Marquis, tout votre mal ; Vous avez à combattre encor plus d'un rival.

Le Marquis

Le don de votre coeur couvre un peu trop de gloire Pour n'être que le prix d'une seule victoire. Vous n'avez qu'à nommer...

Comtesse

Non, non, je ne veux pas Vous exposer sans cesse à de nouveaux combats.

Le Marquis

Est-ce ce financier de noblesse mineure, Qui s'est fait depuis peu gentilhomme en une heure ; Qui bâtit un palais sur lequel on a mis Dans un grand marbre noir, en or, l'hôtel Damis ; Lui qui voyait jadis imprimé sur sa porte, Bureau du pied-fourché, chair salée et chair morte ; Qui, dans mille portraits, expose ses aïeux, Son père, son grand-père, et les place en tous lieux, En sa maison de ville, en celle de campagne, Les fait venir tout droit des comtes de Champagne, Et de ceux de Poitou, d'autant que, pour certain, L'un s'appelait Champagne et l'autre Poitevin ?

Comtesse

À vos transports jaloux un autre se dérobe.

Le Marquis

C'est donc ce sénateur, cet Adonis de robe, Ce docteur en soupers, qui se tait au palais, Et sait sur des ragoûts prononcer des arrêts ; Qui juge sans appel sur un vin de Champagne, S'il est de Reims, du clos, ou bien de la montagne ; Qui, de livres de droit toujours débarrassé, Porte cuisine en poche, et poivre concassé.

Comtesse

Non, Marquis, c'est Dorante ; et j'ai su m'en défaire.

Le Marquis

Quoi ! Dorante ! Cet homme à maintien débonnaire, Ce croquant, qu'à l'instant je viens de voir sortir ?

Comtesse

C'est lui-même.

Le Marquis

Eh ! Parbleu, vous deviez m'avertir ; Nous nous serions parlé sans sortir de la salle. Je ne suis pas méchant : mais, sans bruit, sans scandale, Sans lui donner le temps seulement de crier, Pour lui votre fenêtre eût servi d'escalier.

Comtesse

Vous êtes turbulent. Si vous étiez plus sage, On pourrait...

Le Marquis

La sagesse est tout mon apanage.

Comtesse

Quoiqu'un engagement m'ait toujours fait horreur, On aurait avec vous quelque affaire de coeur.

Le Marquis

Ah ! Parbleu, volontiers. Vous me chatouillez l'âme. Par affaire de coeur, qu'entendez-vous, Madame ?

Comtesse

Ce que vous entendez vous-même assurément.

Le Marquis

Est-ce pour mariage, ou bien pour autrement ?

Comtesse

Quoi ! Vous prétendriez, si j'avais la foiblesse...

Le Marquis

Ah ! Ma foi ! L'on n'a plus tant de délicatesse ; On s'aime pour s'aimer tout autant que l'on peut Le mariage suit, et vient après, s'il veut.

Comtesse

Je prétends que l'hymen soit le but de l'affaire, Et ne donne mon coeur que pardevant notaire. Je veux un bon contrat sur de bon parchemin, Et non pas un hymen qu'on rompt le lendemain.

Le Marquis

Vous aimez chastement, je vous en félicite, Et je me donne à vous avec tout mon mérite, Quoique cent fois le jour on me mette à la main Des partis à fixer un empereur romain.

Comtesse

Je crois que nos deux coeurs seront toujours fidèles.

Le Marquis

Oh ! Parbleu, nous vivrons comme deux tourterelles. Pour vous porter, Madame, un coeur tout dégagé, Je vais dans ce moment signifier congé À des beautés sans nombre à qui mon coeur renonce ; Et vous aurez dans peu ma dernière réponse.

Comtesse

Adieu. Fasse le ciel, Marquis, que dans ce jour Un hymen soit le sceau d'un si parfait amour !

Scène 10

Le Marquis

Le Marquis

Eh bien ! Marquis, tu vois, tout rit à ton mérite ; Le rang, le coeur, le bien, tout pour toi sollicite : Tu dois être content de toi par tout pays : On le serait à moins. Allons, saute, Marquis. Quel bonheur est le tien ! Le ciel, à ta naissance, Répandit sur tes jours sa plus douce influence ; Tu fus, je crois, pétri par les mains de l'amour. N'es-tu pas fait à peindre ? Est-il homme à la cour Qui de la tête aux pieds porte meilleure mine, Une jambe mieux faite, une taille plus fine ? Et pour l'esprit, parbleu, tu l'as des plus exquis : Que te manque-t-il donc ? Allons, saute, Marquis. La nature, le ciel, l'amour et la fortune De tes prospérités font leur cause commune ; Tu soutiens ta valeur avec mille hauts faits ; Tu chantes, danses, ris, mieux qu'on ne fit jamais Les yeux à fleur de tête, et les dents assez belles. Jamais en ton chemin trouvas-tu de cruelles ? Près du sexe tu vins, tu vis, et tu vainquis ; Que ton sort est heureux ! Allons, saute, Marquis.

Scène 11

Hector, Le Marquis

Hector

Attendez un moment. Quelle ardeur vous transporte ? Hé quoi ! Monsieur, tout seul vous sautez de la sorte !

Le Marquis

C'est un pas de ballet que je veux repasser.

Hector

Mon maître, qui me suit, vous le fera danser, Monsieur, si vous voulez.

Le Marquis

Que dis-tu là ? Ton maître !

Hector

Oui, monsieur, à l'instant vous l'allez voir paraître.

Le Marquis

En ces lieux je ne puis plus longtemps m'arrêter ; Pour cause, nous devons tous deux nous éviter. Quand ma verve me prend, je ne suis plus traitable ; Il est brutal, je suis emporté comme un diable ; Il manque de respect pour les vice-baillis, Et nous aurions du bruit. Allons, saute, Marquis.

Scène 12

Hector

Hector

Allons, saute, Marquis. Un tour de cette sorte Est volé d'un gascon, ou le diable m'emporte : Il vient de la Garonne. Oh ! Parbleu, dans ce temps Je n'aurais jamais cru les Marquis si prudents. Je ris : et cependant mon maître à l'agonie Cède en un lansquenet à son mauvais génie.

Scène 13

Hector, Valère

Hector

Le voici. Ses malheurs sur son front sont écrits : Il a tout le visage et l'air d'un premier pris.

Valère

Non, l'enfer en courroux et toutes ses furies N'ont jamais exercé de telles barbaries. Je te loue, ô destin, de tes coups redoublés ; Je n'ai plus rien à perdre, et tes voeux sont comblés. Pour assouvir encor la fureur qui t'anime, Tu ne peux rien sur moi, cherche une autre victime.

Hector

Il est sec.

Il prend Hector à la cravate.

Valère

De serpents mon coeur est dévoré ; Tout semble en un moment contre moi conjuré. Parle. As-tu jamais vu le sort et son caprice Accabler un mortel avec plus d'injustice, Le mieux assassiner ? Perdre tous les partis, Vingt fois le coupe-gorge, et toujours premier pris ! Réponds-moi donc, bourreau.

Hector

Mais, ce n'est pas ma faute.

Valère

As-tu vu de tes jours trahison aussi haute ? Sort cruel, ta malice a bien su triompher ; Et tu ne me flattais que pour mieux m'étouffer. Dans l'état où je suis, je puis tout entreprendre ; Confus, désespéré, je suis prêt à me pendre.

Hector

Heureusement pour vous, vous n'avez pas un sou Dont vous puissiez, Monsieur, acheter un licou. Voudriez-vous souper ?

Valère

Que la foudre t'écrase. Ah ! Charmante Angélique, en l'ardeur qui m'embrase, À vos seules bontés je veux avoir recours ! Je n'aimerai que vous ; m'aimeriez-vous toujours ? Mon coeur, dans les transports de sa fureur extrême, N'est point si malheureux, puisqu'enfin il vous aime.

Hector

Notre bourse est à fond ; et, par un sort nouveau, Notre amour recommence à revenir sur l'eau.

Hector approche un fauteuil, Valère, assis.

Valère

Calmons le désespoir où la fureur me livre. Approche ce fauteuil. Va me chercher un livre.

Hector

Quel livre voulez-vous lire en votre chagrin ?

Valère

Celui qui te viendra le premier sous la main ; Il m'importe peu ; prends dans ma bibliothèque.

Hector

Voilà Sénèque.

Valère

Lis.

Hector

Que je lise Sénèque ?

Valère

Oui. Ne sais-tu pas lire ?

Hector

Eh ! Vous n'y pensez pas ; Je n'ai lu de mes jours que dans des almanachs.

Valère

Ouvre, et lis au hasard.

Hector

Je vais le mettre en pièces.

Hector lit.

Valère

Lis donc. "Chapitre six. Du mépris des richesses. La fortune offre aux yeux des brillants mensongers ; Tous les biens d'ici-bas sont faux et passagers ; Leur possession trouble, et leur perte est légère : Le sage gagne assez quand il peut s'en défaire." Lorsque Sénèque fit ce chapitre éloquent, Il avait, comme vous, perdu tout son argent.

Il s'assied.

Valère

Vingt fois le premier pris ! Dans mon coeur il s'élève Des mouvements de rage. Allons, poursuis, achève.

Hector

"L'or est comme une femme ; on n'y saurait toucher, Que le coeur, par amour, ne s'y laisse attacher. L'un et l'autre en ce temps, sitôt qu'on les manie, Sont deux grands rémoras pour la philosophie. " N'ayant plus de maîtresse, et n'ayant pas un sou, Nous philosopherons maintenant tout le soûl.

Valère

De mon sort désormais vous serez seule arbitre, Adorable Angélique... achève ton chapitre.

Hector

"Que faut-il ? ... "

Valère

Je bénis le sort et ses revers, Puisqu'un heureux malheur me rengage en vos fers. Finis donc.

Hector

"Que faut-il à la nature humaine ? Moins on a de richesse, et moins on a de peine. C'est posséder les biens que savoir s'en passer." Que ce mot est bien dit ! Et que c'est bien penser ! Ce Sénèque, Monsieur, est un excellent homme. Était-il de Paris ?

Valère

Non, il était de Rome. Dix fois à carte triple être pris le premier !

Hector

Ah ! Monsieur, nous mourrons un jour sur un fumier.

Valère

Il faut que de mes maux enfin je me délivre : J'ai cent moyens tout prêts pour m'empêcher de vivre, La rivière, le feu, le poison, et le fer.

Hector

Si vous vouliez, Monsieur, chanter un petit air ; Votre maître à chanter est ici : la musique Peut-être calmerait cette humeur frénétique.

Valère

Que je chante !

Hector

Monsieur...

Valère

Que je chante, bourreau ! Je veux me poignarder ; la vie est un fardeau Qui pour moi désormais devient insupportable.

Hector

Vous la trouviez pourtant tantôt bien agréable. Qu'un joueur est heureux ! Sa poche est un trésor ; Sous ses heureuses mains le cuivre devient or, Disiez-vous.

Valère

Ah ! Je sens redoubler ma colère.

Hector

Monsieur, contraignez-vous, j'aperçois votre père.

Scène 14

Géronte, Valère, Hector

À Hector.

Géronte

Pour quel sujet, mon fils, criez-vous donc si fort ? Est-ce toi, malheureux, qui causes ce transport ?

Valère

Non pas, Monsieur.

Hector

Ce sont des vapeurs de morale Qui nous vont à la tête, et que Sénèque exhale.

Géronte

Qu'est-ce à dire Sénèque ?

Hector

Oui, Monsieur : maintenant Que nous ne jouons plus, notre unique ascendant C'est la philosophie, et voilà notre livre ; C'est Sénèque.

Géronte

Tant mieux : il apprend à bien vivre. Son livre est admirable et plein d'instructions, Et rend l'homme brutal maître des passions.

Hector

Ah ! Si vous aviez lu son traité des richesses, Et le mépris qu'on doit faire de ses maîtresses ; Comme la femme ici n'est qu'un vrai rémora, Et que, lorsqu'on y touche... on en demeure là... Qu'on gagne quand on perd... que l'amour dans nos âmes... Ah ! Que ce livre-là connaissoit bien les femmes !

Géronte

Hector en peu de temps est devenu docteur.

Hector

Oui, Monsieur, je saurai tout Sénèque par coeur.

Géronte

Je vous cherche en ces lieux avec impatience, Pour vous dire, mon fils, que votre hymen s'avance. Je quitte le notaire, et j'ai vu les parents, Qui, d'une et d'autre part, me paraissent contents. Vous avez vu, je crois, Angélique ? Et j'espère Que son consentement...

Valère

Non, pas encor, mon père. Certaine affaire m'a...

Géronte

Vraiment, pour un amant, Vous faites voir, mon fils, bien peu d'empressement. Courez-y : dites-lui que ma joie est extrême ; Que, charmé de ce noeud, dans peu j'irai moi-même Lui faire compliment, et l'embrasser...

Hector

Tout doux ! Monsieur fera cela tout aussi bien que vous.

Valère

Pénétré des bontés de celui qui m'envoie, Je vais de cet emploi m'acquitter avec joie.

Scène 15

Hector, Géronte

Hector

Il vous plaira toujours d'être mémoratif D'un papier que tantôt, d'un air rébarbatif, Et même avec scandale...

Géronte

Oui-dà ! Laisse-moi faire. Le mariage fait, nous verrons cette affaire.

Hector

J'irai donc, sur ce pied, vous visiter demain.

Scène 16

Géronte

Géronte

Graces au ciel, mon fils est dans le bon chemin : Par mes soins paternels il surmonte la pente Où l'entraînait du jeu la passion ardente. Ah ! Qu'un père est heureux, qui voit en un moment Un cher fils revenir de son égarement !

Acte V

Scène 1

Dorante, Angélique, Nérine

Dorante

Hé ! Madame, cessez d'éviter ma présence. Je ne viens point, armé contre votre inconstance, Faire éclater ici mes sentiments jaloux, Ni par des mots piquants exhaler mon courroux. Plus que vous ne pensez, mon coeur vous justifie. Votre légèreté veut que je vous oublie : Mais loin de condamner votre coeur inconstant, Je suis assez vengé si j'en puis faire autant.

Angélique

Que votre emportement en reproches éclate ; Je mérite les noms de volage, d'ingrate. Mais enfin de l'amour l'impérieuse loi À l'hymen que je crains m'entraîne malgré moi : J'en prévois les dangers ; mais un sort tyrannique...

Dorante

Votre coeur est hardi, généreux, héroïque : Vous voyez devant vous un abîme s'ouvrir, Et vous ne laissez pas, Madame, d'y courir.

Nérine

Quand j'en devrais mourir, je ne puis plus me taire. Je vous empêcherai de terminer l'affaire : Ou si dans cet amour votre coeur engagé Persiste en ses desseins, donnez-moi mon congé. Je suis fille d'honneur ; je ne veux point qu'on dise Que vous ayez sous moi fait pareille sottise. Valère est un indigne ; et, malgré son serment, Vous voyez tous les jours qu'il joue impunément.

Angélique

En faveur de mon faible il faut lui faire grâce : De la fureur du jeu veux-tu qu'il se défasse, Hélas ! Quand je ne puis me défaire aujourd'hui Du lâche attachement que mon coeur a pour lui ?

Dorante

Ces feux sont trop charmants pour vouloir les éteindre. Je ne suis point, Madame, ici pour vous contraindre. Mon neveu vous épouse ; et je viens seulement Donner à votre hymen un plein consentement.

Scène 2

Nérine, Madame LA RESSOURCE, Angélique, Dorante

Nérine

Madame La Ressource ici ! Qu'y viens-tu faire ?

Madame LA RESSOURCE

Je cherche un cavalier pour finir une affaire... On tâche, autant qu'on peut, dans son petit trafic, À gagner ses dépens en servant le public.

Angélique

Cette Nérine-là connaît toute la France.

Nérine

Pour vivre, il faut avoir plus d'une connoissance. C'est une illustre au moins, et qui sait en secret Couler adroitement un amoureux poulet : Habile en tous métiers, intrigante parfaite ; Qui prête, vend, revend, brocante, troque, achète, Met à perfection un hymen ébauché, Vend son argent bien cher, marie à bon marché.

Madame LA RESSOURCE

Votre bonté pour moi toujours se renouvelle ; Vous avez si bon coeur...

Nérine

Il fait bon avec elle, Je vous en avertis. En bijoux et brillants, En poche elle a toujours plus de vingt mille francs.

Dorante

Mais ne craignez-vous point qu'un soir dans le silence ? ...

Nérine

Bon, bon ! Tous les filous sont de sa connaissance.

Madame LA RESSOURCE

Nérine rit toujours.

Nérine

Montrez-nous votre écrin.

Madame LA RESSOURCE

Volontiers. J'ai toujours quelque hasard en main. Regardez ce brillant ; je vais en faire affaire Avec et pardevant un conseiller-notaire. Pour certaine chanteuse on dit qu'il en tient là.

Nérine

Le drôle veut passer quelque acte à l'opéra.

Scène 3

Nérine, Madame LA RESSOURCE, Comtesse, Angélique, Dorante

Nérine

Mais voici la Comtesse.

Madame LA RESSOURCE

On m'attend ; je vous quitte.

Nérine

Non, non ; sur vos bijoux j'ai des droits de visite.

Comtesse

Votre choix est-il fait ? Peut-on enfin savoir À qui vous prétendez vous marier ce soir ?

Angélique

Oui, ma soeur, il est fait ; et ce choix doit vous plaire, Puisque avant moi pour vous vous avez su le faire.

Comtesse

Apparemment, Monsieur est ce mortel heureux, Ce fidèle aspirant dont vous comblez les voeux ?

Dorante

À ce bonheur charmant je n'ose pas prétendre. Si madame eût gardé son coeur pour le plus tendre, Plus que tout autre amant j'aurais pu l'espérer.

Comtesse

La perte n'est pas grande, et se peut réparer.

Scène 4

Le Marquis, Madame LA RESSOURCE, Comtesse, Nérine, Angélique

Le Marquis

Charmé de vos beautés, je viens enfin, Madame, Ici mettre à vos pieds et mon corps et mon âme. Vous serez, par ma foi, Marquise cette fois ; Et j'ai sur vous enfin laissé tomber mon choix.

Madame LA RESSOURCE

Cet homme m'est connu.

Comtesse

Monsieur, je suis ravie De m'unir avec vous le reste de ma vie. Vous êtes gentilhomme et cela me suffit.

Le Marquis

Je le suis du déluge.

Madame LA RESSOURCE

Oui, c'est lui qui le dit.

Apercevant Madame La Ressource.

À la Comtesse.

Le Marquis

En faisant avec moi cette heureuse alliance, Vous pourrez vous vanter que gentilhomme en France Ne tirera de vous, si vous me l'ordonnez, Des enfants de tout point mieux conditionnés. Vous verrez si je mens. Ah ! Vous voilà, Madame. Et que faites-vous donc ici de cette femme ?

Nérine

Vous la connaissez ?

Le Marquis

Moi ? Je ne sais ce que c'est.

Madame LA RESSOURCE

Ah ! Je vous connais trop, moi, pour mon intérêt. Quand vous résoudrez-vous, Monsieur le gentilhomme Fait du temps du déluge, à me payer ma somme, Mes quatre cents écus prêtés depuis cinq ans ?

Le Marquis

Pour me les demander, vous prenez bien le temps.

Madame LA RESSOURCE

Je veux, aux yeux de tous, vous en faire avanie, À toute heure, en tous lieux.

Le Marquis

Hé ! Vous rêvez, ma mie.

Madame LA RESSOURCE

Voici le grand merci d'obliger des ingrats. Après l'avoir tiré d'un aussi vilain pas... Baste...

Comtesse

Parlez, parlez.

Madame LA RESSOURCE

Non, non ; il est trop rude D'aller de ses parents montrer la turpitude.

Comtesse

Comment donc ?

Le Marquis

Ah ! Je grille.

Madame LA RESSOURCE

Au Châtelet, sans moi, On le verrait encor vivre aux dépens du roi.

Nérine

Quoi ! Monsieur le Marquis...

Madame LA RESSOURCE

Lui, Marquis ! C'est l'Épine. Je suis Marquise donc, moi qui suis sa cousine ? Son père était huissier à verge dans Le Mans.

À part.

Le Marquis

Vous en avez menti. Maugrebleu des parents !

Madame LA RESSOURCE

Mon oncle n'était pas huissier ? Qu'il t'en souvienne.

Le Marquis

Son nom était connu dans le haut et bas Maine.

Nérine

Votre père était donc un Marquis exploitant ?

Angélique

Vous aviez là, ma soeur, un fort illustre amant.

Madame LA RESSOURCE

C'est moi qui l'ai nourri quatre mois sans reproche, Quand il vint à Paris en guêtres, par le coche.

Le Marquis

D'accord, puisqu'on le sait, mon père était huissier, Mais huissier à cheval ; c'est comme chevalier. Cela n'empêche pas que dans ce jour, Madame, Nous ne mettions à fin une si belle flamme : Jamais ce feu pour vous ne fut si violent ; Et jamais tant d'appas...

Comtesse

Taisez-vous, insolent.

Le Marquis

Insolent ! Moi qui dois honorer votre couche, Et par qui vous devez quelque jour faire souche !

Comtesse

Sors d'ici, malheureux ; porte ailleurs ton amour.

Le Marquis

Oui ! L'on agit de même avec les gens de cour ! On reconnaît si mal le rang et le mérite ! J'en suis, parbleu, ravi. Pour le coup je vous quitte, J'ai, pour briller ailleurs, mille talents acquis ; Je vais m'en consoler. Allons, saute, Marquis.

Scène 5

Comtesse

Comtesse

Je n'y puis plus tenir, ma soeur, et je vous laisse. Avec qui vous voudrez finissez de tendresse ; Coupez, taillez, rognez, je m'en lave les mains. Désormais, pour toujours, je renonce aux humains.

Scène 6

Dorante, Madame LA RESSOURCE, Nérine, Angélique

Dorante

Ils prennent leur parti.

Madame LA RESSOURCE

La rencontre est plaisante ! Je l'ai démarquisé bien loin de son attente : J'en voudrais faire autant à tous les faux marquis.

Nérine

Vous auriez, par ma foi, bien à faire à Paris. Il est tant de traitants qu'on voit, depuis la guerre, En modernes seigneurs sortir de dessous terre, Qu'on ne s'étonne plus qu'un laquais, un pied-plat, De sa vieille mandille achète un marquisat.

Angélique

Vous avez découvert ici bien du mystère.

Madame LA RESSOURCE

De quoi s'avise-t-il de me rompre en visière ? Mais aux grands mouvements qu'en ce lieu je puis voir, Madame se marie.

Nérine

Oui, vraiment, dès ce soir.

Madame LA RESSOURCE

J'en ai bien de la joie. Il faut que je lui montre Deux pendants de brillants que j'ai là de rencontre. J'en ferai bon marché. Je crois que les voilà ; Ils sont des plus parfaits. Non, ce n'est pas cela ; C'est un portrait de prix, mais il n'est pas à vendre.

Nérine

Faites-le voir.

Madame LA RESSOURCE

Non, non ; on doit me le reprendre.

Elle fait un grand cri.

Nérine

Oh ! Je suis curieuse ; il faut me montrer tout. Que les brillants sont gros ! Ils sont fort de mon goût. Mais que vois-je, grands dieux ! Quelle surprise extrême ! Aurais-je la berlue ? Eh ! Ma foi, c'est lui-même. Ah ! ...

Angélique

Qu'as-tu donc, Nérine ? Et te trouves-tu mal ?

Nérine

Votre portrait, Madame, en propre original.

Angélique

Mon portrait ! Es-tu folle ?

Nérine

Ah ! Ma pauvre maîtresse, Faut-il vous voir ainsi durement mise en presse ?

Madame LA RESSOURCE

Que veut dire ceci ?

Angélique

Tu te trompes. Vois mieux.

Nérine

Regardez donc vous-même, et voyez par vos yeux.

Angélique

Tu ne te trompes point, Nérine ; c'est lui-même ; C'est mon portrait, hélas ! Qu'en mon ardeur extrême Je viens de lui donner pour prix de ses amours, Et qu'il m'avait juré de conserver toujours.

Madame LA RESSOURCE

Votre portrait ! Il est à moi, sans vous déplaire ; Et j'ai prêté dessus mille écus à Valère.

Angélique

Juste ciel !

Nérine

Le fripon !

Dorante

Je veux aussi le voir.

Madame LA RESSOURCE

Ce portrait m'appartient, et je prétends l'avoir.

Dorante

Laissez-moi le garder un moment, je vous prie : C'est la seule faveur qu'on m'ait faite en ma vie.

Angélique

C'en est fait : pour jamais je le veux oublier.

À Madame La Ressource.

Nérine

S'il met votre portrait ainsi chez l'usurier, Étant encore amant, il vous vendra, Madame, À beaux deniers comptants, quand vous serez sa femme. Mais le voici qui vient. À trois ou quatre pas, De grace, éloignez-vous, et ne vous montrez pas.

Madame LA RESSOURCE

Mais pourquoi ? ...

Dorante

Du portrait ne soyez plus en peine.

Madame LA RESSOURCE

Lorsque je le verrai, j'en serai plus certaine.

Scène 7

Valère, Nérine, Angélique, Dorante, Hector, Madame LA RESSOURCE

Valère

Quel bonheur est le mien ! Enfin voici le jour, Madame, où je dois voir triompher mon amour. Mon coeur tout pénétré... mais, ciel ! Quelle tristesse, Nérine, a pu saisir ta charmante maîtresse ? Est-ce ainsi que tantôt ? ...

Nérine

Bon ! Ne savez-vous pas ? Les filles sont, Monsieur, tantôt haut, tantôt bas.

Valère

Hé quoi ! Changer sitôt !

Angélique

Ne craignez point, Valère, Les funestes retours de mon humeur légère : Le portrait dont ma main vous a fait possesseur Vous est un sûr garant que vous avez mon coeur.

Valère

Que ce tendre discours me charme et me rassure !

Nérine

Tu ne seras heureux, par ma foi, qu'en peinture.

Angélique

Quiconque a mon portrait, sans crainte de rival, Doit, avec la copie, avoir l'original.

Valère

Madame, en ce moment, que mon âme est contente !

Angélique

Ne consentez-vous pas à ce parti, Dorante ?

Dorante

Je veux ce qu'il vous plaît : vos ordres sont pour moi Les décrets respectés d'une suprême loi. Votre bouche, Madame, a prononcé sans feindre ; Et mon coeur subira votre arrêt sans se plaindre.

Hector

De l'arrêt tout du long il va payer les frais.

Angélique

Valère, vous voyez pour vous ce que je fais.

Valère

Jamais tant de bontés...

Angélique

Montrez donc, sans attendre, Le portrait que de moi vous avez voulu prendre ; Et que votre rival sache à quoi s'en tenir.

Valère

Soit... mais permettez-moi de vous désobéir. C'est mon oncle : en voyant de votre amour ce gage, Il jouerait, à vos yeux, un mauvais personnage. Vous savez bien qui l'a.

Angélique

Vous pouvez le montrer : Il verra mon portrait sans se désespérer.

Dorante

Madame au plus heureux accordant la victoire, Le triomphe est trop beau, pour n'en pas faire gloire.

Valère

Puisque vous le voulez, il faut vous le chercher : Mais je n'aurai du moins rien à me reprocher... Vous voulez un témoin, il faut vous satisfaire.

Hector

Ah ! Nous sommes perdus, j'aperçois l'usurière.

À Hector.

Valère

C'est votre faute, si... Qu'as-tu fait du portrait ?

Hector

Du portrait ?

Valère

Oui, maraud ; parle, qu'en as-tu fait ?

Hector

Madame La Ressource, un moment sans paraître, Prêtez-nous notre gage.

Valère

Ah ! Chien ! Ah ! Double traître ! Tu l'as perdu.

Hector

Monsieur...

Valère

Il faut que ton trépas...

Hector

Ah ! Monsieur, arrêtez, et ne me tuez pas. Voyant dans ce portrait Madame si jolie, Je l'ai mis chez un peintre ; il m'en fait la copie.

Valère

Tu l'as mis chez un peintre !

Hector

Oui, monsieur.

Valère

Ah ! Maraud ! Va, cours me le chercher, et reviens au plus tôt.

Dorante

Épargnez-lui ces pas. Il n'est plus temps de feindre. Le voici.

Hector

Nous voilà bien achevés de peindre ! Ah ! Carogne !

Valère

Le peintre...

Angélique

Avec de vains détours, Ingrat, ne croyez pas qu'on m'abuse toujours.

Valère

Madame, en vérité, de telles épithètes Ne me vont point du tout.

Angélique

Perfide que vous êtes ! Ce portrait, que tantôt je vous avais donné, Pour le gage d'un coeur le plus passionné, Malgré tous vos serments, parjure, à la même heure, Vous l'avez mis en gage !

Valère

Ah ! Qu'à vos yeux je meure...

Angélique

Ah ! Cessez de vouloir plus longtemps m'outrager, Coeur lâche.

Hector

Nous devions tantôt le dégager ; Et contre mon avis vous avez fait la chose.

Madame LA RESSOURCE

De tous vos débats, moi, je ne suis point la cause ; Et je prétends avoir mon portrait, s'il vous plaît.

Dorante

Laissez-le-moi garder ; j'en paierai l'intérêt Si fort qu'il vous plaira.

Scène 8

Géronte, Nérine, Dorante, Angélique, Hector

Géronte

Que mon âme est ravie De voir qu'avec mon fils un tendre hymen vous lie ! J'attends depuis longtemps ce fortuné moment.

Nérine

Son coeur ressent, je crois, le même empressement.

Géronte

De vous trouver ici je suis ravi, mon frère. Vous prenez, croyez-moi, comme il faut cette affaire ; Et l'hymen de Madame, à vous en parler net, N'était, en vérité, point du tout votre fait.

Dorante

Il est vrai.

Géronte

Le notaire en ce lieu va se rendre ; Avec lui nous prendrons le parti qu'il faut prendre.

Nérine

Oh ! Par ma foi, Monsieur, vous ne prendrez qu'un rat ; Et le notaire peut remporter son contrat.

Géronte

Comment donc ?

À Dorante.

Angélique

Autrefois mon coeur eut la faiblesse De rendre à votre fils tendresse pour tendresse ; Mais la fureur du jeu dont il est possédé, Pour mon portrait enfin son lâche procédé, Me font ouvrir les yeux ; et, contre mon attente, En ce moment, Monsieur, je me donne à Dorante. Acceptez-vous ma main ?

Dorante

Ah ! Je suis trop heureux Que vous vouliez encor...

Géronte

Parle, toi, si tu veux ; Explique ce mystère.

Hector

Oh ! Par ma foi, je n'ose ; Ce récit est trop triste en vers ainsi qu'en prose.

Géronte

Parle donc.

Montrant Madame La Ressource.

Hector

Pour avoir mis, sans réflexion, Le portrait de madame, une heure, en pension Chez cette chienne-là, que Lucifer confonde, On nous donne un congé le plus cruel du monde.

Il sort.

Géronte

Sans vouloir davantage ici l'interroger, Sa folle passion m'en fait assez juger. J'ai peine à retenir le courroux qui m'agite. Fils indigne de moi, va, je te déshérite ; Je ne veux plus te voir, après cette action, Et te donne cent fois ma malédiction.

Scène 9

Hector, Angélique, Madame LA RESSOURCE, Dorante

Hector

Le beau présent de noce !

Angélique

À jamais je vous laisse. Si vous êtes heureux au jeu comme en maîtresse, Et si vous conservez aussi mal ses présents, Vous ne ferez, je crois, fortune de longtemps.

Madame LA RESSOURCE

Et mon portrait, Monsieur, vous plaît-il me le rendre ?

À Valère.

Il sort.

Dorante

Vous n'aurez rien perdu dans ces lieux pour attendre, Ni toi, Nérine, aussi. Suivez-moi toutes deux. Quelque autre fois, Monsieur, vous serez plus heureux.

Scène 10

Madame LA RESSOURCE, Hector

Elle sort.

Madame LA RESSOURCE

En toute occasion soyez sûr de mon zèle.

Hector

Adieu, tison d'enfer, fesse-mathieu femelle.

Scène 11

Nérine

Elle sort, en lui faisant la révérence.

Nérine

Grâce au ciel, ma maîtresse a tiré son enjeu. Vous épouser, Monsieur, c'était jouer gros jeu.

Scène 12

Valère, Hector

Hector fait la révérence à son maître, et va pour sortir.

Valère

Où vas-tu donc ?

Hector

Je vais à la bibliothèque Prendre un livre, et vous lire un traité de Sénèque.

Valère

Va, va, consolons-nous, Hector : et quelque jour Le jeu m'acquittera des pertes de l'amour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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