Prologue des Ménechmes
Scène 1
Mercure, Apollon
Mercure
Honneur au seigneur Apollon.
Apollon
Ah ! Dieu vous gard', seigneur Mercure. Par quelle agréable aventure Vous voit-on au sacré vallon ?
Mercure
Vous savez, grand dieu du Parnasse, Que je ne me tiens guère en place. J'ai tant de différents emplois, Du couchant jusqu'aux lieux où l'aurore étincelle, Que ce n'est pas chose nouvelle De me rencontrer quelquefois.
Apollon
Vous êtes le bras droit du grand dieu du tonnerre ; Votre peine est utile aux hommes comme aux dieux ; Et c'est par vos soins que la terre Entretient quelquefois commerce avec les cieux.
Mercure
Ce travail me lasse et m'ennuie, Lorsque je vois tant de dieux fainéants Qui ne songent là-haut qu'à respirer l'encens, Et qu'à se gonfler d'ambroisie.
Apollon
Vous vous plaignez à tort d'un trop pénible emploi. S'il vous fallait donc, comme moi, Éclairer la machine ronde, Rendre la nature féconde, Mener quatre chevaux quinteux, Risquer de tomber avec eux Et de faire un bûcher du monde, Dans ce métier pénible et dangereux Vous auriez sujet de vous plaindre. Depuis que l'univers est sorti du chaos, Ai-je encor trouvé, moi, quelque jour de repos ? Quoi qu'il en soit, parlons sans feindre ; À vous servir je serai diligent. Le seigneur Jupiter, dont vous êtes l'agent, Honnête ou non, c'est dont fort peu je m'embarrasse, Pour goûter des plaisirs nouveaux, À quelque nymphe du Parnasse Voudrait-il en dire deux mots ?
Mercure
Vos muses, ailleurs destinées, Sont pour lui par trop surannées : Depuis trois ou quatre mille ans, Tous vos faiseurs de vers, mal avec la fortune, En ont tous épousé quelqu'une. Il faut à Jupiter des morceaux plus friands : La qualité n'est pas ce qui plus l'inquiète ; Une bergère, une grisette, Lui fait souvent courir les champs.
Apollon
Que dit à cela son épouse ?
Mercure
Elle suit les transports de son humeur jalouse ; Mais le bon Jupiter ne s'en étonne pas, Et là-haut, c'est comme ici-bas ; Quand un époux a fait quelque intrigue nouvelle, La femme a beau crier, le mari va son train. Quand la dame, en revanche, a formé le dessein De se dédommager d'un époux infidèle, Et qu'un galant se rend patron De la femme et de la maison, L'époux a beau gronder, faire le ridicule, Il faut qu'il en passe par là, Et qu'il avale la pilule, Ainsi que Vulcain l'avala.
Apollon
Quelle est donc la raison nouvelle Qui près d'Apollon vous appelle ?
Mercure
Je vais vous le dire ; écoutez : Vous savez qu'au ciel et sur terre On me donne cent qualités. Je suis l'agent du dieu qui lance le tonnerre ; Je conduis les morts aux enfers. Mon pouvoir s'étend sur les mers. Je suis le dieu de l'éloquence. Ma planète préside aux fous, Aux marchands, ainsi qu'aux filous : Fort petite est la différence. Je donne aux chimistes la loi. Des pâles médecins la cohorte assassine M'appelle, suivant mon emploi, Le furet de la médecine : Heureux qui se passe de moi !
Apollon
Entre tant de métiers mis dans votre apanage, Qui pourraient fatiguer quatre dieux comme vous, C'est celui de porter, je crois, les billets doux Qui vous occupe davantage.
Mercure
Mon crédit est tombé, je suis de bonne foi. Chacun, depuis un temps, de ce métier se pique ; Et tant d'honnêtes gens exercent mon emploi, Que je leur laisse ma pratique ; Ils y sont presque tous aussi savants que moi.
Apollon
Vous avez trop de modestie. Mais venons donc au fait dont il est question.
Mercure
Les spectacles, la comédie, Me donnent, à Paris, quelque occupation ; Je les ai pris sous ma protection. Pour célébrer une fête publique, J'aurais aujourd'hui grand besoin D'avoir quelque pièce comique Qui fût marquée à votre coin.
Apollon
Hé quoi ! Sans vous donner la peine De venir ici de si loin, N'est-il point là d'auteurs amoureux de la scène, Qui du théâtre encor puissent prendre le soin ?
Mercure
Depuis qu'un peu trop tôt la parque meurtrière Enleva le fameux Molière, Le censeur de son temps, l'amour des beaux esprits, La comédie en pleurs, et la scène déserte, Ont perdu presque tout leur prix : Depuis cette cruelle perte, Les plaisirs, les jeux et les ris, Avec ce rare auteur sont presque ensevelis.
Apollon
Il faut réparer le dommage Que le destin a fait au théâtre français, Et tirer du tombeau quelque personnage, Pour paraître encore une fois. Plaute fut, en son temps, les délices de Rome, Tel que Molière fut le charme de Paris ; Il tient ici son rang parmi les beaux esprits : Il faut consulter ce grand homme. Qu'on le fasse venir.
Mercure
Certes, je suis confus Des bontés que pour moi...
Apollon
Finissons là-dessus. Entre des dieux tels que nous sommes Il ne faut pas de longs discours. Laissons les compliments aux hommes ; Ils en sont les dupes toujours.
Scène 2
Apollon, Plaute, Mercure
Apollon
Pendant que tu vivais, je t'ai comblé de gloire, Autant que de son temps auteur le fut jamais ; J'ai fait graver ton nom au temple de Mémoire, Et t'ai prodigué mes bienfaits.
Plaute
Il est vrai. Mais enfin, quelque amour qui vous guide, Les dons qu'aux beaux esprits prodigue votre main N'ont rien de réel, de solide, Et n'ôtent pas toujours les soins du lendemain. Qui ne mâche chez vous qu'un laurier insipide Court risque de mâcher à vide, Et souvent de mourir de faim ; Et si j'avais à reprendre naissance, J'aimerais mieux être portier D'un traitant ou d'un sous-fermier, Que mignon de votre excellence.
Mercure
C'est faire peu de cas, et mettre à trop bas prix Les faveurs qu'Apollon dispense aux beaux esprits ; Et mon avis n'est pas le vôtre.
Plaute
J'en pourrais mieux parler qu'un autre. Croiriez-vous que, sur mon déclin, Laissant le dieu des vers, que j'étais las de suivre, Ne pouvant me donner de pain, Je me suis vu réduit, pour vivre, À tourner la meule au moulin ?
Mercure
Vous !
Plaute
Moi.
Mercure
Cet illustre poète Finir ses jours au moulin !
Plaute
Oui.
Mercure
Si Plaute a fait en ce lieu sa retraite, Où donc renverrons-nous nos rimeurs d'aujourd'hui ?
Apollon
Un poète aisément s'endort dans la mollesse. L'abondance souvent, unie à la paresse, Sèche sa veine et la tarit ; Mais la nécessité réveille son esprit.
Mercure
Enfin, quel qu'ait été votre sort domestique, Je viens, charmé de vos talents, Vous demander une pièce comique, De celles que dans Rome on vit de votre temps, Pour savoir si le goût antique Trouverait à Paris encor ses partisans.
Plaute
J'en doute fort. Les caractères, Les esprits, les moeurs, les manières, En près de deux mille ans ont bien changé, je crois. Et, par exemple, dites-moi, À Paris aujourd'hui de quel goût sont les dames ?
Mercure
Mais... elles sont du goût des femmes.
Plaute
À Rome, de mon temps, libres dans leurs soupirs, Elles ne trouvaient point l'hymen un esclavage ; Et, faisant du divorce un légitime usage, Elles changeaient d'époux au gré de leurs désirs.
Mercure
Oh ! Ce n'est plus le temps. Une loi plus austère Fixe une femme au premier choix : Elle ne peut avoir qu'un époux à la fois ; Mais un usage moins sévère Aux coquettes du temps permet encor parfois D'avoir autant d'amants qu'elles en peuvent faire.
Apollon
C'est un tempérament ; et, comme je le vois, L'usage adoucit bien la rigueur de la loi.
Plaute
Mais voit-on encor, par la ville, Une troupe lâche et stérile De fades et mauvais plaisants Qui chez les grands de Rome allaient chercher à vivre, Et qui ne cessaient de les suivre, Soit à la ville, soit aux champs ? De ces lâches flatteurs, des complaisants serviles, Que dans mes vers j'ai souvent exprimés ? Des parasites affamés, De ces importants inutiles, Qui tous les jours dans les maisons, À l'heure du dîner, font de sûres visites ?
Mercure
Non ; mais l'on y voit des Gascons Qui valent bien des parasites.
Plaute
Le goût étant changé, comme enfin je le vois, Une pièce de moi, je crois, ne plairait guère ; À moins qu'Apollon ne fit choix D'un auteur comique et français, Qui pût accommoder le tout à sa manière, Porter la scène ailleurs, changer, faire et défaire : S'il pouvait réussir dans ce noble dessein, Moitié français, moitié romain, Je pourrais peut-être encor plaire.
Apollon
Je me souviens qu'un de ces jours, Un auteur, qui parfois erre dans ces détours, Me fit voir un sujet qu'on nomme Les Ménechmes, qu'il dit avoir tiré de vous, Et qui fut applaudi dans Rome.
Plaute
Tout auteur que je sois, je ne suis point jaloux Que mon travail lui soit utile. Le sujet qu'il a pris Divertit autrefois un peuple difficile ; Et peut-être aura-t-il même sort à Paris.
Mercure
Sur cet augure heureux, de ce pas je vais faire Tout ce qui sera nécessaire Pour mettre la pièce en état.
Apollon
Et moi, je vais commencer ma carrière, Et rendre au monde son éclat.
Scène 3
Mercure
Mercure
Messieurs, ne soyez point en peine Comment je puis si promptement Ajuster cette pièce, et faire en un moment Qu'elle paroisse sur la scène. Nous autres dieux, d'un coup de main Nous passons tout effort humain. Agréez donc mes soins, et, pour reconnaissance D'avoir voulu vous divertir, Ayez pour mon travail quelque peu d'indulgence, Et vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. J'écarterai de vous tout ce qui peut vous nuire, Coupeurs de bourse adroits, médecins, usuriers, Avocats babillards, insolents créanciers ; Tous ces gens sont sous mon empire. Et s'il est parmi vous quelqu'un Possédant femme ou maîtresse fidèle, (C'est un cas qui n'est pas commun) Je n'emploierai jamais près d'elle, Pour corrompre son coeur et sa fidélité, Ni mon art, ni mon éloquence : C'est payer trop, en vérité, Quelques moments de complaisance ; Mais un dieu doit user de générosité.
Acte I
Scène 1
Chevalier
seul
Chevalier
Je suis tout hors de moi. Maudit soit le valet ! Pour me faire enrager il semble qu?il soit fait : Je ne puis plus longtemps souffrir sa négligence ; Tous les jours le coquin lasse ma patience. Il sait que je l'attends.
Scène 2
Chevalier, Valentin
Chevalier
Mais enfin je le vois. D'où viens-tu donc, maraud ? Dis, parle, réponds-moi.
Valentin
Quant à présent, monsieur, je ne vous puis rien dire ; Un moment, s'il vous plaît, souffrez que je respire : Je suis tout essoufflé.
Chevalier
Veux-tu donc tous les jours Me mettre au désespoir, et me jouer ces tours ? Je ne sais qui me tient, que de vingt coups de canne... Quoi, maraud ! Pour aller jusques à la douane Retirer ma valise, il te faut tant de temps ?
Valentin
Ah, monsieur ! Ces commis sont de terribles gens ! Les Juifs, tout Juifs qu'ils sont, sont moins durs, moins arabes : Ils ne répondent point que par monosyllabes. Oui ; non ; paix ; quoi ? Monsieur... Je n'ai pas le loisir. Mais, monsieur... Revenez. Faites-moi le plaisir... Vous me rompez la tête ; allez. Enfin, les traîtres, Quand on a besoin d'eux, sont plus fiers que leurs maîtres.
Chevalier
Quoi ! Tu serais resté jusqu'à l'heure qu'il est Toujours à la douane ?
Valentin
Oh ! Non pas, s'il vous plaît. Voyant que le commis qui gardait ma valise Usait depuis une heure avec moi de remise, Las d'avoir pour objet un visage ennuyeux, J'ai cru qu'au cabaret j'attendrais beaucoup mieux.
Chevalier
Faudra-t-il que le vin te commande sans cesse ?
Valentin
Vous savez que chacun, monsieur, a sa faiblesse ; Mais le mauvais exemple, encor plus que le vin, Me retient, malgré moi, dans le mauvais chemin. Je me sens de bien vivre une assez bonne envie.
Chevalier
Mais pourquoi hantes-tu mauvaise compagnie ?
Valentin
Je fais de vains efforts, monsieur, pour l'éviter ; Mais je vous aime trop, je ne puis vous quitter.
Chevalier
Que dis-tu donc, maraud ?
Valentin
Monsieur, un long usage De parler librement me donne l'avantage. En pareil cas que moi vous vous êtes trouvé ; Assez souvent, d'un vin bien pris et mal cuvé, Je vous ai vu le chef plus lourd qu'à l'ordinaire ; J'ai même quelquefois prêté mon ministère Pour vous donner la main et vous conduire au lit : De ces petits excès je ne vous ai rien dit : Nous devons nous prêter aux faiblesses des autres, Leur passer leurs défauts, comme ils passent les nôtres.
Chevalier
Je te pardonnerais d'aimer un peu le vin, Si je te connaissais à ce seul vice enclin ; Mais ton maudit penchant à mille autres te porte : Tu ressens pour le jeu la pente la plus forte...
Valentin
Ah ! Si je joue un peu, c'est pour passer le temps. Quand vous percez les nuits dans certains noirs brelans, Je vous entends jurer au travers de la porte : Je jure comme vous quand le jeu me transporte ; Et ce qui peut tous deux nous différencier, Vous jurez dans la chambre, et moi sur l'escalier. Je vous imite en tout. Vous, d'une ardeur extrême, Buvez, jouez, aimez ; je bois, je joue, et j'aime : Et si je suis coquet, c'est vous qui le premier, Consommé dans cet art, m'apprîtes le métier. Vous allez chaque jour, d'une ardeur vagabonde, Faisant rafle partout, de la brune à la blonde. Isabelle à présent vous retient sous sa loi ; Vous l'aimez, dites-vous : je ne sais pas pourquoi...
Chevalier
Tu ne sais pas pourquoi ! Se peut-il qu'à ses charmes, À ses yeux tout divins on ne rende les armes ? Je la vis chez sa tante, où j'en fus enchanté ; Le trait qui me perça, mon coeur l'a rapporté.
Valentin
Autrefois cependant pour sa tante Araminte, Toute folle qu'elle est, vous aviez I'âme atteinte. J'approuvais fort ce choix : outre que ses ducats Nous ont plus d'une fois tiré de mauvais pas, J'y trouvais mon profit : vous cajoliez la tante, Et moi je pourchassais Finette la suivante. Ainsi vous voyez bien...
Chevalier
Oui, je vois, en un mot, Que tu fais le docteur, et que tu n'es qu'un sot. Pour t'empêcher de dire encor quelque sottise, Finissons, et chez moi va porter ma valise.
Valentin
J'obéis : cependant, si je voulais parler, Sur un si beau sujet je pourrais m'étaler.
Chevalier
Hé ! Tais-toi.
Valentin
Quand je veux, je parle mieux qu'un autre.
Chevalier
Quelle est cette valise ?
Valentin
Hé parbleu, c'est la vôtre.
Chevalier
De la mienne elle n'a ni l'air ni la façon.
Valentin
J'ai longtemps, comme vous, été dans le soupçon ; Mais de votre cachet la figure et l'empreinte, Et l'adresse bien mise, ont dissipé ma crainte. Lisez plutôt ces mots distinctement écrits : C'est « À monsieur Ménechme, à présent à Paris. »
Chevalier
Il est vrai ; mais enfin, quoi que tu puisses dire, Je ne reconnais point cette façon d?écrire ; Enfin, ce n'est point là ma valise.
Valentin
D'accord. Cependant à la vôtre elle ressemble fort.
Chevalier
Tu m'auras fait ici quelque coup de ta tête.
Valentin
Mais vous me prenez donc, monsieur, pour une bête ? En revenant de Flandre, où par trop brusquement Vous avez pris congé de votre régiment ; Et passant à Péronne, où fut le dernier gîte, Nous y prîmes la poste ; et, pour aller plus vite, Vous me fîtes porter au coche, qui partait, Votre malle assez lourde, et qui nous arrêtait : J'obéis à votre ordre avec zèle et vitesse ; Je fis, par le commis, mettre dessus l'adresse : Ainsi je n'ai rien fait que bien dans tout ceci.
Chevalier
C'est de quoi, dans l'instant, je veux être éclairci. Ouvre vite, et voyons quel est tout ce mystère,
Valentin
Dans un moment, monsieur, je vais vous satisfaire. Ouais ! La clef n'entre point.
Chevalier
Romps chaîne et cadenas.
Valentin
Puisque vous le voulez, je n'y résiste pas. Or sus, instrumentons.
Chevalier
Qu'as-tu ? Tu me regardes !
Valentin
Je ne vois là-dedans pas une de vos hardes.
Chevalier
Comment donc, malheureux !
Valentin
Monsieur, point de courroux. Au troc que nous faisons, peut-être gagnons-nous ; Et je ne crois pas, moi, que dans votre valise Nous eussions pour vingt francs de bonne marchandise.
Chevalier
Et ces lettres, maraud, qui faisaient mon bonheur, Où l'aimable Isabelle exprimait son ardeur, Qui me les rendra ? Dis.
Valentin
Tenez, en voilà d'autres Qui vous consoleront d'avoir perdu les vôtres.
Le Chevalier lit les lettres.
prenant les lettres
Chevalier
Sais-tu que les railleurs et les mauvais plaisants D'ordinaire avec moi passent fort mal leur temps ?
Il examine les hardes de la valise, et tire un sac de procès.
Il tire un habit de campagne.
Valentin
Mon dessein n'était pas de vous mettre en colère. Mais sans perdre de temps faisons notre inventaire. Ce meuble de chicane appartient sûrement À quelque homme du Maine, ou quelque Bas-Normand. L'habit est vraiment leste, et des plus à la mode. Pour un surtout de chasse il me sera commode.
Chevalier
Ô ciel !
Valentin
Quel est l'excès de cet étonnement ?
Chevalier
L'aventure ne peut se comprendre aisément.
Valentin
Qu'avez-vous donc, monsieur ? Est-ce quelque vertige Qui vous monte à la tête ?
Chevalier
Elle tient du prodige ; Tu ne la croiras pas quand je te la dirai.
Valentin
Si vous ne mentez pas, monsieur, je vous croirai.
Chevalier
Je suis né, tu le sais, assez près de Péronne, D'un sang dont la valeur ne le cède à personne. Tu sais qu'ayant perdu père, mère et parents, Et demeurant sans bien dès mes plus tendres ans, Las de passer mes jours dans le fond d?une terre, Je suivis à quinze ans le métier de la guerre. Un frère seul resta de toute la maison, Avec un oncle avare, et riche, disait-on. En différents pays j'ai brusqué la fortune, Sans que l'on ait de moi reçu nouvelle aucune ; Et je sais, par des gens qui m'en ont fait rapport, Que depuis très longtemps mon frère me croit mort.
Valentin
Je le sais ; et de plus, je sais que votre mère Mourut en accouchant de vous et de ce frère ; Que vous êtes jumeaux, et que votre portrait En toute sa personne est rendu trait pour trait ; Que vos airs dans les siens sont si reconnaissables, Que deux gouttes de lait ne sont pas plus semblables.
Chevalier
Nous nous ressemblions, mais si parfaitement, Que les yeux les plus fins s'y trompaient aisément ; Et notre père même, en commençant à croître, Nous attachait un signe afin de nous connaître.
Valentin
Vous m'avez dit cela déjà plus d'une fois. Mais que fait cette histoire au trouble où je vous vois ?
Chevalier
Ce n'est pas sans raison que j'ai l'âme surprise, Valentin. À ce frère appartient la valise ; Et j'apprends, en lisant la lettre que je tiens, Que notre oncle est défunt, et qu'il laisse ses biens À ce frère jumeau, qui doit ici se rendre.
Valentin
La nouvelle en effet a de quoi vous surprendre.
Il lit.
Chevalier
Écoute, je te prie, avec attention. Ceci mérite bien quelque réflexion. Robertin, c'est le nom d'un honnête notaire Qui travaillait pour nous du vivant de mon père. La date, le dessus, et le nom bien écrit, Dans mes préventions confirment mon esprit. Mon frère, pour venir au gré de cette lettre, Comme moi, sa valise au coche aura fait mettre ; Et dans le même temps, ce rapport de grandeur, De cachet et de nom a causé ton erreur : Et je conclus enfin, sans être fort habile, Que mon frère est déjà peut-être en cette ville. Je vous attends, monsieur, pour vous remettre « comptant les soixante mille écus que votre oncle vous a laissés par testament, et pour épouser mademoiselle Isabelle, dont je vous ai plusieurs fois parlé dans mes lettres : le parti vous convient fort, et son père Démophon souhaite cette affaire avec passion. Ne manquez donc point de vous rendre au plus tôt à Paris, et faites-moi la grâce de me croire votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERTIN.
Valentin
Cela pourrait bien être ; et je suis stupéfait Des effets surprenants que le hasard a faits. Il faut que justement je fasse une méprise, Et que notre bonheur vienne de ma sottise. Nous trouvons en un jour un vieil oncle enterré, Qui laisse de grands biens dont il vous a frustré : Un frère qui reçoit tous ces biens qu'on lui laisse, Et qui vient enlever encor votre maîtresse. Voilà tout à la fois cinq ou six incidents Capables d'étourdir les plus habiles gens.
Chevalier
Nous ferons tête à tout ; et de cette aventure Je conçois dans mon coeur un favorable augure.
Valentin
Soixante mille écus nous feraient grand besoin.
Chevalier
Il faut, pour les avoir, employer notre soin. Ils sont à moi, du moins, tout autant qu'à mon frère ; Mais il faut déterrer le frère et le notaire. Va, cours, informe-toi, ne perds pas un moment.
Valentin
Vous connaissez mon zèle et mon empressement ; Et s'il est à Paris, j'ai des amis fidèles, Qui, dans une heure au plus, m'en diront des nouvelles.
Valentin emporte la malle et sort.
Chevalier
Je vais chez Araminte, elle sait mon retour ; Il faudra feindre encor que je brûle d'amour. Elle n'a nul soupçon de ma nouvelle flamme. Tu sais le caractère et l'esprit de la dame : Elle est vieille, et jalouse à désoler les gens ; Ses airs et ses discours sont tous impertinents ; Enfin, c'est une folle, et qui veut qu'on la flatte : Quoiqu'un rayon d'espoir pour mon amour éclate, Incertain du succès, je la veux ménager. Retourne à la douane, au coche, au messager. Mais Araminte sort. Va vite où je t'envoie.
Scène 3
Araminte, Finette, Chevalier
Araminte
Nous reverrons Ménechme aujourd'hui : quelle joie ! Je ne puis demeurer en place, ni chez moi. Pareil empressement doit l'agiter, je crois. Comment me trouves-tu ? Dis, Finette.
Finette
Charmante. Votre beauté surprend, ravit, enlève, enchante. Il semble que l'Amour, dans ce jour si charmant, Ait pris soin par mes mains de votre ajustement.
Apercevant le Chevalier qui s'approche.
Araminte
Cette fille toujours eut le goût admirable. Ah ! Monsieur, vous voilà ! Quel destin favorable, Plus que je n'espérais, presse votre retour ? Et quel dieu près de moi vous ramène ?
Chevalier
L'Amour.
Araminte
L'Amour ! Le pauvre enfant !
Chevalier
Votre aimable présence Me dédommage bien des chagrins de l'absence. Non, je ne vois que vous qui, sans art, sans secours, Puissiez paraître ainsi plus jeune tous les jours.
Araminte
Fi donc, badin ! L'amour quelquefois, quoique absente, À votre souvenir me rendait-il présente ? Votre portrait charmant, et qui fait tout mon bien, Que je reçus de vous, quand vous prîtes le mien, Me consolait un peu d'une absence effroyable : Le mien a-t-il sur vous fait un effet semblable ?
Chevalier
Votre image m'occupe et me suit en tous lieux ; La nuit même ne peut vous cacher à mes yeux. Et cette nuit encor, je rappelle mon songe, (Ô douce illusion d'un aimable mensonge !) Je me suis figuré, dans mon premier sommeil, Être dans un jardin, au lever du soleil, Que l'Aurore vermeille, avec ses doigts de roses, Avait semé de fleurs nouvellement écloses : Là, sur les bords charmants d'un superbe canal, Qui reçoit dans son sein un torrent de cristal, Où cent flots écumants, et tombant en cascades, Semblent être poussés par autant de Naïades ; Là, dis-je, reposant sur un lit de roseaux, Je vous vois sur un char sortir du fond des eaux : Vous aviez de Vénus et l'habit et la mine : Cent mille Amours poussaient une conque marine, Et les zéphyrs badins, volant de toutes parts, Faisaient au gré des airs flotter des étendards.
Finette
Ali, ciel ! Le joli rêve !
Araminte
Achevez, je vous prie.
Chevalier
Mon âme, à cet aspect, d'étonnement saisie...
Araminte
Et j'étais la Vénus flottant sur ce canal ?
Chevalier
Oui, madame, vous-même, en propre original. L'esprit donc enchanté d'un si noble spectacle, Je me suis avancé près de vous sans obstacle.
Araminte
De grâce, dites-moi, parlant sincèrement, Sous l'habit de Vénus, avais-je l'air charmant, Le port noble et divin ?
Chevalier
Le plus divin du monde : Vous sentiez la déesse une lieue à la ronde. M'étant donc avancé pour vous donner la main, Le jardin à mes yeux a disparu soudain ; Et je me suis trouvé dans une grotte obscure, Que l'art embellissait ainsi que la nature. Là, dans un plein repos, et couronné de fleurs, Je vous persuadais de mes vives douleurs. Vous vous laissiez toucher d'une bonté nouvelle, Et preniez de Vénus la douceur naturelle, Lorsque, par un malheur qui n'a point de pareil, Mon valet, en entrant, a causé mon réveil.
Araminte
Je suis au désespoir de cette circonstance ; Et voilà des valets I'ordinaire imprudence ! Toujours mal à propos ils viennent vous trouver.
Chevalier
Mon songe n'est pas fait, et je veux l'achever.
Araminte
D'accord. Mais je voudrais que, pour vous satisfaire, Votre bonheur toujours ne fût pas en chimère, Et qu?un heureux hymen, entre nous concerté, Pût donner à vos feux plus de réalité. Mais j?en crains le retour : dans le siècle où nous sommes, Le dégoût dans l'hymen est naturel aux hommes ; Et la possession souvent du premier jour Leur ôte tout le sel et le goût de l'amour.
Chevalier
Ah, madame ! Pour vous mon amour est extrême : Je sens qu'il doit aller par-delà la mort même ; Et si, par un malheur que je n'ose prévoir, Votre mort... Ah, grands dieux ! Ciel affreux désespoir ! Mon âme, en y pensant, de douleur possédée...
Araminte
Rejetons loin de nous cette funeste idée ; Et, pour mieux célébrer le plaisir du retour, Je veux que nous dînions ensemble dans ce jour. J'ai fait, dès ce matin, inviter une amie, Et vous augmenterez la bonne compagnie.
Chevalier
Madame, cet honneur m'est bien avantageux. Une affaire à présent m'arrache de ces lieux : Pour revenir plus tôt, je pars en diligence.
Araminte
Allez. Je vous attends avec impatience.
Chevalier
Ici, dans un moment, je reviens sur mes pas.
Scène 4
Araminte, Finette
Araminte
L'amour qu'il a pour moi ne s'imagine pas : Mais, en revanche aussi, je l'aime à la folie. Comment le trouves-tu ?
Finette
Sa figure est jolie. Son valet Valentin n'est pas mal fait aussi : Nous nous aimons un peu.
Scène 5
Finette, Démophon, Araminte
Finette
Mais quelqu'un vient ici. C'est Démophon.
Démophon
Bonjour, ma soeur.
Araminte
Bonjour, mon frère.
Démophon
Bonjour. J'allais chez vous pour vous parler d'affaire.
Araminte
Ici, comme chez moi, vous pouvez m'ennuyer.
Démophon
Votre nièce Isabelle est d'âge à marier ; Et monsieur Robertin, dont je connais le zèle, A su me ménager un bon parti pour elle ; Un jeune homme doué d'esprit et de vertus, Possédant, qui plus est, soixante mille écus D'un oncle qui l'a fait unique légataire, Dont ledit Robertin est le dépositaire : Et j'apprends, par les mots du billet que voici, Que cet homme en ce jour doit arriver ici.
Araminte
J'en suis vraiment fort aise.
Démophon
Or donc, ce mariage Étant pour la famille un fort grand avantage, Et vous voyant déjà, ma soeur, sur le retour, N'ayant, comme je crois, nul penchant pour l'amour, Je me suis bien promis qu'en faveur de l'affaire, Vous feriez de vos biens donation entière, Vous gardant l'usufruit jusques à votre mort.
Araminte
Jusqu'à ma mort ! Vraiment ce projet me plaît fort ! Vous vous êtes promis, il faut vous dépromettre. L'âge, comme je crois, peut encor me permettre D'aspirer à l'hymen ; et d'avoir des enfants.
Démophon
Vous moquez-vous, ma soeur ? Vous avez cinquante ans.
Araminte
Moi, j'ai cinquante ans ! Moi ! Finette ?
Finette
Quels reproches ! Hélas ! On n'est jamais trahi que par ses proches. À cause que madame a vécu quelque temps, On ne la croit plus jeune ! Il est de sottes gens !
Démophon
Ma soeur, dans mon calcul je crois vous faire grâce ; Et je raisonne ainsi : J'en ai cinquante, et passe ; Vous êtes mon aînée ; ergo, dans un seul mot, Vous voyez si j'ai tort.
Elle sort.
Araminte
Votre ergo n'est qu'un sot ; Et je sais fort bien, moi, que cela ne peut être. Ma jeunesse à mon teint se fait assez connaître. Ce que je puis vous dire en termes clairs et nets, C'est qu'il faut de mon bien vous passer pour jamais ; Que je me porte mieux que tous tant que vous êtes ; Que, malgré les complots qu'en votre âme vous faites, Je prétends enterrer, avec l'aide de Dieu, Les enfants que j'aurai, vous et ma nièce. Adieu. C'est moi qui vous le dis ; m'entendez-vous, mon frère ? Allons, Finette, allons.
Scène 6
Démophon, Finette
Démophon
Le joli caractère !
Finette
Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, Ou prenez, s'il vous plaît, de meilleurs almanachs. Ma maîtresse est encor, malgré vous, jeune et belle ; Et tous les connaisseurs vous la soutiendront telle.
Scène 7
Démophon
Démophon
Je jugeais à peu près quels seraient ses discours ; Et j'ai fort prudemment cherché d'autres secours. Allons voir le notaire, et prenons des mesures Pour rendre, s'il se peut, les affaires bien sûres. Si l'homme en question est tel qu'on me l'a dit, Terminons au plus tôt l'hymen dont il s'agit.
Acte II
Scène 1
Valentin, Chevalier
Valentin
Votre frère est trouvé, mais ce n'est pas sans peine ; Vous m'en voyez, monsieur, encor tout hors d'haleine. J'avais couru Paris de l'un à l'autre bout, Au coche, au messager, la poste, et partout ; Et je vous avertis que je n'ai passé rue, Où quelque créancier ne m'ait choqué la vue : J'ai même rencontré ce Gascon, ce Marquis, À qui, depuis un an, nous devons cent louis...
Chevalier
J'ai honte de devoir si longtemps cette somme : Il me l'a, tu le sais, prêtée en galant homme ; Et du premier argent que je pourrai toucher, De m'acquitter vers lui rien ne peut m'empêcher.
Valentin
Tant mieux. Ne sachant plus enfin quel parti prendre, À la douane encor j'ai bien voulu me rendre ; Là, j'ai vu votre frère au milieu des commis, Qui s'emportait contre eux du quiproquo commis. Je l'ai connu de loin ; et cette ressemblance, Dont vous m'avez parlé, passe toute croyance : Le visage et les traits, l'air et le ton de voix, Ce n'est qu'un ; je m'y suis trompé plus d'une fois. Son esprit, il est vrai, n'est pas semblable au vôtre. Il est brusque, impoli ; son humeur est tout autre : On voit bien qu'il n'a pas goûté l'air de Paris ; Et c'est un franc Picard qui tient de son pays.
Chevalier
On doit peu s'étonner de cet air de rudesse Dans un provincial nourri sans politesse : Et ce n'est qu'à Paris que l?on perd aujourd'hui Cet air sauvage et dur qui règne encore en lui.
Valentin
De loin, comme j'ai dit, j'observais sa querelle ; Et quand il est sorti, j'ai fait briller mon zèle ; J'ai flatté son esprit ; enfin, j'ai si bien fait, Qu'il veut, comme je crois, me prendre pour valet. Il s'est même informé pour une hôtellerie. Moi, dans les hauts projets dont mon âme est remplie, J'ai d'abord enseigné l'auberge que voici. Il doit dans un moment me venir joindre ici.
Chevalier
Quels sont ces hauts projets dont ton âme est charmée ?
Valentin
La Fortune aujourd'hui me paraît désarmée. Tantôt, chemin faisant, j'ai cru, sans me flatter, Que de la ressemblance on pourrait profiter, Pour obtenir plus tôt Isabelle du père, Et tirer, qui plus est, cet argent du notaire : Ce serait deux beaux coups à la fois !
Chevalier
Oui vraiment.
Valentin
Cela pourrait peut-être arriver aisément. À notre campagnard nous donnerions la tante ; Pour vous serait la nièce, et pour moi la suivante.
Chevalier
Mais comment ferions-nous, dans ce hardi dessein, Pour mettre promptement cette affaire en bon train ?
Valentin
Il faut premièrement quitter cette parure, Prendre d'un héritier l'habit et la figure, L'air entre triste et gai. Le deuil vous sied-il bien ?
Chevalier
Si c'est comme héritier, ma foi, je n'en sais rien : Jamais succession ne m'est encor venue.
Valentin
Faites bien le dolent à la première vue. Imposez au notaire, et soyez diligent, Autant que vous pourrez, à toucher cet argent.
Chevalier
J'ai de tromper mon frère, au fond, quelque scrupule.
Valentin
Quelle délicatesse et vaine et ridicule ! Nantissez-vous de tout sans rien mettre au hasard ; Après, à votre gré vous lui ferez sa part. S'il tenait cet argent, il se pourrait bien faire Qu'il n'aurait pas pour vous un si bon caractère.
Chevalier
Si pour ce bien offert tu me vois quelque ardeur, C'est pour mieux mériter Isabelle et son coeur. Je l'adore ; et je puis te dire, en confidence : Qu'elle ne me voit pas avec indifférence ; Son père n'en sait rien, et ne me connaît pas ; Pour l'obtenir de lui je n'ai fait aucun pas ; Et n'ayant pour tout bien que la cape et l'épée, Toute mon espérance aurait été trompée. Quelque raison encor m'arrête en ce moment.
Valentin
Quelle est-elle ?
Chevalier
J'ai pris certain engagement ? Et promis, par écrit, d'épouser Araminte.
Valentin
Sur cet engagement bannissez votre crainte. Bon ! Si l'on épousait autant qu'on le promet, On se marierait plus que la loi ne permet. Allons au fait. Pour mettre en état notre affaire, Il faut être vêtu comme l'est votre frère. Il porte le grand deuil ; son linge est effilé ; Un baudrier noué d'un crêpe tortillé ; Sa perruque de peu diffère de la vôtre, Ainsi vous n'aurez pas besoin d'en prendre une autre. Allez vous encrêper sans perdre un seul instant.
Chevalier
Pour dîner avec elle Araminte m'attend.
Valentin
Vous avez maintenant bien autre chose à faire ; Vous dînerez demain. Je crois voir votre frère : Il vient de ce côté, je ne me trompe pas ; Vous, de cet autre-ci marchez, doublez le pas.
Chevalier
Mais, dis-moi cependant...
Valentin
Je n'ai rien à vous dire ; De tout, dans un moment, je saurai vous instruire.
Scène 2
Valentin, MÉNECHME, frère jumeau
Valentin
À la fin vous voilà, monsieur. Depuis longtemps, Pour tenir ma parole, ici je vous attends.
MÉNECHME, frère jumeau
Oui vraiment me voilà ; mais j'ai cru de ma vie Ne pouvoir arriver à votre hôtellerie. Quel pays ! Quel enfer ! J'ai fait cent mille tours ; Je n'ai jamais couru tant de risque en mes jours. On ne peut faire un pas que l?on ne trouve un piège : Partout quelque filou m'investit et m'assiége. Là, l'épée à la main, des archers malfaisants, Conduisant leur capture, insultent les passants. Un fiacre, me couvrant d'un déluge de boue, Contre le mur voisin m'écrase de sa roue. Et, voulant me sauver, des porteurs inhumains De leur maudit bâton me donnent dans les reins. Quel bruit confus ! Quels cris ! Je crois qu'en cette ville Le diable a pour jamais élu son domicile.
Valentin
Oh ! Paris est un lieu de tumulte et d'éclat.
MÉNECHME, frère jumeau
Comment ! J'aimerais mieux cent fois être au sabbat. Un bois plein de voleurs est plus sûr. Ma valise, Contre la foi publique, en arrivant, m'est prise ; On la change en une autre, où ce qui fut dedans, À le bien estimer, ne vaut pas quinze francs : Des billets doux de femme y sont pour toutes hardes.
Valentin
Il faut en ce pays être un peu sur ses gardes.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne le vois que trop. Suffit, ce coup de main Me rendra désormais plus alerte et plus fin. Heureusement encor, laissant ma malle au coche, J'ai mis fort prudemment mon argent dans ma poche.
Valentin
En toute occasion on voit les gens d'esprit. Je vous ai, dans ce lieu, fait préparer un lit, Dans un appartement fort propre et fort tranquille. Comptez-vous de rester longtemps en cette ville ?
MÉNECHME, frère jumeau
Le moins que je pourrai ; je n'ai pas trop sujet De me louer fort d'elle et d'être satisfait. Je viens m'y marier.
Valentin
C'est pourtant une affaire Que l'on ne conclut pas en un jour, d'ordinaire.
MÉNECHME, frère jumeau
J'y viens pour prendre aussi soixante mille écus, Qu'un oncle que j'avais, et qu'enfin je n'ai plus, Attendu qu'il est mort, par grâce singulière, M?a laissé depuis peu, comme à son légataire.
Valentin
Tout est-il pour vous seul, monsieur ?
MÉNECHME, frère jumeau
Assurément. La guerre m'a défait d'un frère heureusement. Depuis près de vingt ans, à la fleur de son âge, Il a de l'autre monde entrepris le voyage, Et n'est point revenu.
Valentin
Le ciel lui fasse paix, Et dans tous vos desseins vous donne un plein succès ! Si vous avez besoin de mon petit service, Vous pouvez m'employer, monsieur, à tout office : Je connais tout Paris, et je suis toujours prêt À servir mes amis sans aucun intérêt.
MÉNECHME, frère jumeau
Ne sauriez-vous me dire où loge un certain homme, Un honnête bourgeois, que Démophon l?on nomme ?
Valentin
Démophon ?
MÉNECHME, frère jumeau
Justement, c'est ainsi qu'il a nom.
Valentin
Qui vous peut enseigner mieux que moi sa maison ? Nous irons. Avez-vous avec lui quelque affaire ?
MÉNECHME, frère jumeau
Oui. Sauriez-vous encore où demeure un notaire. Qu'on nomme Robertin ?
Valentin
Ali ! Vraiment, je le crois ; Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi : Il est de mes amis, et nous irons ensemble.
Scène 3
Valentin, Finette, MÉNECHME, frère jumeau
Valentin
Mais j'aperçois Finette. Ah ! Juste ciel ! Je tremble Qu'elle ne vienne ici gâter ce que j'ai fait.
Apercevant Ménechme, qu'elle prend pour le Chevalier.
Finette
Que diantre fais-tu là, planté comme un piquet ? Le dîner se morfond ; ma maîtresse s'ennuie. Ah ! Vous voilà, monsieur ! Vraiment j'en suis ravie !
MÉNECHME, frère jumeau
Et pourquoi donc ?
Finette
J'allais, au-devant de vos pas, Voir qui peut empêcher que vous ne venez pas : Ma maîtresse ne peut en deviner la cause. Mais qu'est-ce donc, monsieur ? Quelle métamorphose ! Pourquoi cet habit noir et ce lugubre accueil ? En peu de temps, vraiment, vous avez pris le deuil. Faut-il, pour un dîner, s'habiller de la sorte ? Venez-vous d'un convoi, monsieur ?
À part, à Valentin.
MÉNECHME, frère jumeau
Que vous importe ? Je suis comme il me plaît. Les filles, en ces lieux, Ont l'abord familier, et l'esprit curieux.
Valentin
C'est l'humeur du pays ; et, sans beaucoup d'instance, Avec les étrangers elles font connaissance.
Finette
Mon zèle de ces soins ne peut se dispenser : À ce qui vous survient je dois m'intéresser : Ma maîtresse a pour vous une tendresse extrême, Et je dois l'imiter.
MÉNECHME, frère jumeau
Votre maîtresse m'aime ?
Finette
Ne le savez-vous pas ?
MÉNECHME, frère jumeau
Je veux être pendu Si, jusqu'à ce moment, j'en ai jamais rien su.
Finette
Vous en avez pourtant déjà fait quelque épreuve : Et, si vous en voulez de plus solide preuve, Quand vous souhaiterez, vous serez son époux.
MÉNECHME, frère jumeau
Je serai son époux ?
Finette
Oui vraiment.
MÉNECHME, frère jumeau
Qui ? Moi ?
Finette
Vous. Vous n'avez pas, je crois, d'autre dessein en tête.
À part, à Valentin.
MÉNECHME, frère jumeau
La proposition est, ma foi, fort honnête !, Voilà, sur ma parole, une agente d'amour.
Valentin
Elle en a bien la mine.
Finette
Avant votre retour, Mille amants sont venus s'offrir à ma maîtresse ; Mais Ménechme est le seul qui flatte sa tendresse.
MÉNECHME, frère jumeau
D'où savez-vous mon nom ?
Finette
D'où vous savez le mien.
MÉNECHME, frère jumeau
D'où je sais le vôtre ?
Finette
Oui.
MÉNECHME, frère jumeau
Je n'en sus jamais rien. Je ne vous connais point.
Finette
À quoi bon cette feinte ? Je me nomme Finette, et sers chez Araminte ; Et plus de mille fois je vous ai vu chez nous.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous servez chez elle ?
Finette
Oui.
MÉNECHME, frère jumeau
Ma foi, tant pis pour vous, Je ne m'y connais pas, ou bien, sur ma parole, Vous êtes là, ma mie, en très mauvaise école.
Finette
Laissons ce badinage. En un mot, comme en cent, Ma maîtresse à dîner chez elle vous attend. Pour vous faire trouver meilleure compagnie, Elle a, dans ce repas, invité son amie, Belle et de bonne humeur, qui loge en son quartier.
MÉNECHME, frère jumeau
Votre maîtresse fait un fort joli métier !
Finette
Mais parle-moi donc, toi. Quelle vapeur nouvelle A pu, dans un moment, déranger sa cervelle ?
Valentin
Depuis un certain temps il est assez sujet À des distractions dont tu peux voir l'effet. Il me tient quelquefois un discours vain et vague, À tel point qu'on dirait souvent qu'il extravague.
À Ménechme.
Finette
Tantôt il paraissait assez sage ; et peut-on Perdre en si peu de temps et mémoire et raison ? Voulez-vous, de bon sens, me dire une parole ?
MÉNECHME, frère jumeau
Mais vous-même, ma mie, êtes-vous ivre ou folle, De me baliverner avec vos contes bleus, Et me faire enrager depuis une heure ou deux ? Qu'est-ce qu'une Araminte, un objet qui m'adore, Une amie, un dîner, et cent discours encore, Tous plus sots l'un que l'autre, à quoi l'on ne comprend Non plus qu'à de l'algèbre, ou bien à l'Alcoran ?
Finette
Vous ne voulez donc pas être plus raisonnable, Ni dîner au logis ?
MÉNECHME, frère jumeau
Non, je me donne au diable. Votre maîtresse ailleurs, en ses nobles projets, Peut à d'autres oiseaux tendre ses trébuchets. Et vous, son émissaire et son honnête agente, C'est un vilain emploi que celui d'intrigante ; Quelque malheur enfin vous en arrivera, Je vous en avertis, quittez ce métier-là. Faites votre profit de cette remontrance.
À Valentin.
À part.
Finette
Nous verrons si dans peu vous aurez l'insolence De faire à ma maîtresse un discours aussi sot : Je vais lui dire tout, sans oublier un mot. Adieu, digne valet d'un trop indigne maître : J'espère que dans peu nous nous ferons connaître. Je ne le connais plus, et ne sais où j'en suis.
Scène 4
MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
MÉNECHME, frère jumeau
Quelle ville, bon Dieu ! Quel étrange pays ! On me l'avait bien dit, que ces femmes coquettes, Pour faire réussir leurs pratiques secrètes, Des nouveaux débarqués s'informaient avec soin, Pour leur dresser après quelque piège au besoin.
Valentin
Au coche elle aura pu savoir comme on vous nomme, Et que vous arrivez pour toucher une somme.
MÉNECHME, frère jumeau
Justement, c'est de là qu'elle a pu le savoir : Mais contre leurs complots j'ai su me prévaloir ; Et si de m'attraper quelqu'un se met en tête, Il ne faut pas, ma foi, que ce soit une bête.
Valentin
Ne restons pas, monsieur, en ce lieu plus longtemps : Les femmes à Paris ont des attraits tentants, Où les coeurs les plus fiers enfin se laissent prendre.
MÉNECHME, frère jumeau
Votre conseil est bon ; entrons sans plus attendre.
Scène 5
Araminte, Finette, MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
Araminte
Non, je ne croirai point ce que tu me dis là.
Finette
Vous verrez si je mens : parlez-lui, le voilà.
Araminte
Tandis que de vous voir je meurs d'impatience, Vous témoignez, monsieur, bien de l'indifférence ! Le dîner vous attend ; et vous savez, je crois, Que je n'ai de plaisir que lorsque je vous vois.
À part.
MÉNECHME, frère jumeau
En vérité, Madame, il faut que je vous dise... Que je suis fort surpris... et que dans ma surprise... Je trouve surprenant... Je ne m'attendais pas À voir ce que je vois... Car enfin vos appas, Quoiqu'un peu... dérangés... pourraient bien me confondre : Si d'ailleurs... Par ma foi je ne sais que répondre.
Araminte
Le trouble où je vous vois, ce noir déguisement, Ne m'annoncent-ils point de triste événement ? Vous est-il survenu quelque mauvaise affaire ? Parlez, mon cher enfant. Daignez ne me rien taire. Vous êtes-vous battu ?
MÉNECHME, frère jumeau
Jamais je ne me bats.
Araminte
Tout mon bien est à vous, et ne l'épargnez pas. Quand on s'aime, et qu'on a pour but de chastes chaînes, Tout le bien et le mal, les plaisirs et les peines, Tout, entre deux amants, doit ne devenir qu'un. Il faut mettre nos maux et nos biens en commun ; Et je veux avec vous courir même fortune.
MÉNECHME, frère jumeau
Je vous suis obligé de vous voir si commune ; Mais je n'userai point de la communauté Que vous m'offrez, madame, avec tant de bonté.
Araminte
Mais je ne comprends point quels discours sont les vôtres.
Finette
Bon ! Madame, il m'en a tantôt tenu bien d'autres.
Valentin
Dans ses discours, parfois, il est impertinent.
Araminte
Entrons donc pour dîner.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne puis maintenant ; J'ai quelque affaire ailleurs.
Araminte
J'ai tort de vous contraindre ; Mais de votre froideur j'ai sujet de tout craindre.
MÉNECHME, frère jumeau
Quel diantre de discours ! Passez, et laissez-nous. Je n'ai jamais senti ni froid ni chaud pour vous.
Finette
Hé bien ! Peut-on plus loin porter l'impertinence ? Ferme, monsieur ; ici poussez bien l'insolence : Mais, ma foi, si jamais chez nous vous revenez, Je vous fais de la porte un masque sur le nez.
MÉNECHME, frère jumeau
Quand j'irai, je consens, pour punir ma folie, Que la porte sur moi se brise et m'estropie.
Araminte
Mais d'où venez-vous donc ? Ne me déguisez rien.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous feignez l'ignorer ; mais vous le savez bien. N'avez-vous pas tantôt envoyé voir au coche Qui je suis, d'où je viens, où je vais ?
Araminte
Quel reproche ! Et de quel coche ici me venez-vous parler ?
MÉNECHME, frère jumeau
Du coche le plus rude où mortel puisse aller ; Et je ne pense pas que, de Paris à Rome, Un autre, tel qu'il soit, cahote mieux son homme.
Araminte
Finette, il perd l'esprit.
Finette
Il ne perd pas beaucoup. Il faut assurément qu'il ait trop bu d'un coup : C'est le vin qui le porte à ces extravagances.
MÉNECHME, frère jumeau
Je suis las, à la fin, de tant d'impertinences. Des soins plus importants me mettent en souci : C'est pour les terminer que l'on me voit ici, Et non pas pour dîner avec des créatures Qui viennent comme vous chercher des aventures.
Araminte
Des créatures ! Ciel ! Quels termes sont-ce là ?
Finette
Des créatures ! Nous ! Ah, madame ! Voilà Les deux plus grands fripons... Si vous m'en voulez croire, Frottons-les comme il faut, pour venger notre gloire.
MÉNECHME, frère jumeau
Doucement, s'il vous plaît ; modérez votre ardeur.
Finette
Je ne me suis jamais senti tant de vigueur. J'aurai soin du valet ; n'épargnez pas le maître.
Valentin
De tout ce différend je ne veux rien connaître, Et je ne prétends point me battre contre toi. Si l'on vous brutalise, est-ce ma faute à moi ?
Araminte
Que je suis malheureuse ! Et quelle est ma faiblesse D'avoir à cet ingrat déclaré ma tendresse ! Finette, tu le sais ; rien ne te fut caché.
Finette
Perfide ! Scélérat ! Ton coeur n'est point touché ?
MÉNECHME, frère jumeau
La, la, consolez-vous. Si cet amour extrême Est venu promptement, il passera de même.
Elle s'en va.
Araminte
Va, n'attends plus de moi que haine et que rigueurs.
MÉNECHME, frère jumeau
Bon ! Je me passerai fort bien de vos faveurs.
Scène 6
Finette, MÉNECHME, frère jumeau
Finette sort ; Ménechme la suit, et s'arrête à l'entrée d'une rue.
Finette
Ah ! Maudit renégat, le plus méchant du monde ! Que le ciel te punisse, et l'enfer te confonde ! Si nous avions bien fait, nous t'aurions étranglé. Il faut assurément qu'on l'ait ensorcelé ; Et ce n'est plus lui-même.
MÉNECHME, frère jumeau
Adieu donc, mes princesses : Choisissez mieux vos gens pour placer vos tendresses.
Scène 7
MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
MÉNECHME, frère jumeau
Mais voyez quelle rage et quel déchaînement ? J'ai senti cependant un tendre mouvement ; Le diable m'a tenté. J'ai trouvé la suivante D'un minois revenant, et fort appétissante.
Valentin
Vous avez jusqu'au bout bravement combattu ; Et l'on ne peut assez louer votre vertu. Mais entrons au plus tôt dans cette hôtellerie, Pour n'être plus en butte à quelque brusquerie. Là, si vous me jugez digne de quelque emploi, Vous pourrez m'occuper, et vous servir de moi.
MÉNECHME, frère jumeau
Je brûle cependant d'aller voir ma maîtresse : Un désir curieux, plus que l'amour, me presse.
Valentin
Lorsque vous aurez fait un tour dans la maison, Je vous y conduirai, si vous le trouvez bon.
MÉNECHME, frère jumeau
Adieu, jusqu'au revoir.
Scène 8
Valentin
Valentin
Je vais trouver mon maître, Savoir en quel état les choses peuvent être ; S'il agit de sa part ; s'il a bon air en deuil. Courage, Valentin ; ferme ; bon pied, bon oeil.
Acte III
Scène 1
Valentin, Chevalier
Valentin
Rien n'est plus surprenant ; et votre ressemblance Avec votre jumeau passe la vraisemblance. Vous et lui ce n'est qu'un : étant vêtu de deuil, Il n'est homme à présent dont vous ne trompiez l'oeil. On ne peut distinguer qui des deux est mon maître ; Et moi, votre valet, j'ai peine à vous connaître. Pour ne m'y pas tromper, souffrez que, de ma main, Je vous attache ici quelque signe certain. Donnez-moi ce chapeau.
Chevalier
Qu'en prétends-tu donc faire ?
Valentin
Vous marquer de ma marque, ainsi que votre père, Pour vous mieux distinguer, faisait fort prudemment.
Chevalier
Tu veux rire, je crois ?
Valentin
Je ne ris nullement : Et je pourrais fort bien, le premier, m'y méprendre.
Chevalier
Le notaire à ces traits s'est déjà laissé prendre : Il m'a reçu d'abord d'un accueil obligeant ; Et dans une heure il doit me compter mon argent.
Valentin
Quoi, monsieur ! Il vous doit compter toute la somme, Soixante mille écus ?
Chevalier
Tout autant.
Valentin
L'honnête homme ! D'autres à ce jumeau se sont déjà mépris : Pour vous, en ce lieu même, Araminte l'a pris, Et chez elle à dîner a voulu l'introduire. Lui, surpris, interdit, et ne sachant que dire, Croyant qu'elle tendait un piège à sa vertu, L'a brusquement traitée ; il s'est presque battu ; Et, si je n'avais pas apaisé la querelle, Il serait arrivé mort d'homme ou de femelle.
Chevalier
Mais n'a-t-il point sur moi quelques soupçons naissants ?
Valentin
Quel soupçon voulez-vous qu'il ait ? Depuis vingt ans Il vous croit trop bien mort ; et jamais, quoiqu'on ose, Il ne peut du vrai fait imaginer la cause.
Valentin va frapper à la porte de Démophon, qui sort.
Chevalier
L'aventure est plaisante, et j'en ris à mon tour. Mais voyons le beau-père, et servons notre amour. Heurte vite.
Scène 2
Valentin, Démophon, Chevalier
Valentin
Êtes-vous, monsieur, un honnête homme Appelé Démophon ?
Démophon
C'est ainsi qu'on me nomme.
Valentin
Je me réjouis fort de vous avoir trouvé. Voilà mon maître ici fraîchement arrivé, Qui se nomme Ménechme, et qui vient de Péronne, À dessein d'épouser votre fille en personne.
Démophon
Ah, monsieur ! Permettez que cet embrassement Vous fasse voir l'excès de mon contentement.
Chevalier
Souffrez aussi, monsieur, qu'une pareille joie Dans cet embrassement à vos yeux se déploie, Et que tout le respect ici vous soit rendu, Que doit à son beau-père un gendre prétendu.
Démophon
Votre taille, votre air, votre esprit, tout m'enchante Et mon âme serait entièrement contente, Si votre oncle défunt, que je voyais souvent, Pour voir cette alliance était encor vivant.
Chevalier
Ah, monsieur ! N'allez pas rappeler de sa cendre Un oncle que j'aimais d'une amitié bien tendre. Ce garçon vous dira l'excès de mes douleurs, Et combien, à sa mort, j'ai répandu de pleurs.
Valentin
Qu'à son âme le ciel fasse miséricorde ! Mais nous parler de lui, c'est toucher une corde Bien triste... et qui pourrait... Mais il était bien vieux.
Démophon
Mais point trop. Nous étions de même âge tous deux, Cinquante ans environ.
Valentin
Ce mot se peut entendre En diverses façons, suivant qu'on le veut prendre. Je dis qu'il était vieux pour son peu de santé ; Il se plaignait toujours de quelque infirmité.
Démophon
Point du tout ; et je crois que, dans toute sa vie, Il ne fut attaqué que de la maladie Qui causa de sa mort le funeste accident.
Chevalier
C'était un corps de fer.
Valentin
Il est vrai... cependant...
bas, à Valentin
Chevalier
Tais-toi donc.
Démophon
Ce discours peut rouvrir votre plaie ; Prenons une matière et plus vive et plus gaie. Vous allez voir ma fille ; et j'ose me flatter Que son air et ses traits pourront vous contenter.
Chevalier
Il faudra que pour moi le devoir sollicite ; Je compte, en vérité, bien peu sur mon mérite.
Il entre chez lui.
Démophon
Vous avez très grand tort, vous devez y compter ; Et du premier coup d'oeil vous saurez l'enchanter. Je me connais en gens, croyez-en ma parole : Et, de plus, Isabelle est une cire molle Que je forme et pétris comme il mie prend plaisir. Quand vous ne seriez pas au gré de son désir (Ce qui me tromperait bien fort), je suis son père. Et pour voir à mes lois combien elle défère, Mettez-vous à l'écart, je m'en vais l'appeler ; Et, sans être aperçu, vous l'entendrez parler.
Scène 3
Chevalier, Valentin
Chevalier
Laissez-moi seul ici ; va-t'en trouver mon frère : Empêche-le surtout d'aller chez le notaire ; C'est le point principal.
Valentin
J'en demeure d'accord. Mais je ne pourrai pas, dans son ardent transport, L'empêcher de venir ici voir sa maîtresse ; Ainsi je suis d'avis, quelque ardeur qui vous presse, Que vous soyez succinct en discours amoureux.
Chevalier
Va vite ; je ne suis qu'un moment en ces lieux.
Scène 4
Démophon, Isabelle, Chevalier
Démophon
Isabelle, approchez.
Isabelle
Que voulez-vous, mon père ?
Démophon
Vous dire quatre mots, et vous parler d'affaire. Un homme de province, assez bien fait pourtant, Doit, pour vous épouser, arriver à l'instant.
Isabelle
Qu'entends-je ?
Démophon
Ce parti vous est fort convenable ; La naissance, le bien, tout m'en est agréable ; Et la personne aussi sera de votre goût.
Isabelle
Mon père, sans pousser ce discours jusqu'au bout, Permettez-moi de dire, avecque déférence, Et sans vouloir pour vous manquer d'obéissance, Que je ne prétends point me marier.
Démophon
Comment ! D'où vous vient pour l'hymen ce brusque éloignement ? Vous n'avez pas tenu toujours un tel langage.
Isabelle
Il est vrai ; mais enfin l'esprit vient avec l'âge. J'en connais les dangers. Aujourd'hui les époux Sont tous, pour la plupart, inconstants ou jaloux ; Ils veulent qu'une femme épouse leurs caprices : Les plus parfaits sont ceux qui n'ont que peu de vices.
Démophon
Celui-ci te plaira quand tu l'auras connu.
Isabelle
Tel qu'il soit, je le hais avant de l'avoir vu : Il suffit que ce soit un homme de province ; Et je n'en voudrais pas, quand ce serait un prince.
se montrant
Chevalier
Madame, il ne faut pas si fort se déchaîner Contre le malheureux que l'on veut vous donner : Si vous le haïssez, il s'en peut trouver d'autres De qui les sentiments différeront des vôtres.
Isabelle
Que vois-je ? Juste ciel ! Et quel étonnement ! C'est Ménechme, grands dieux ! C'est lui, c'est mon amant.
Démophon
Je suis au désespoir qu'un dégoût téméraire Ait rendu son esprit à mes lois si contraire : Mais je l'obligerai, si vous le souhaitez...
Chevalier
Non ; ne contraignons point, monsieur, ses volontés : J'aimerais mieux mourir, que d'obliger madame À faire quelque effort qui contraignît son âme.
Démophon
Regarde le parti qui t'était destiné ; Un époux fait à peindre, un jeune homme bien né, Dont l'esprit est égal au bien, à la naissance.
Chevalier
J'avais tort de porter si haut mon espérance.
Isabelle
Quoi ! C'est là le parti que vous me proposiez ?
Démophon
Eh ! Oui, si dans mon choix vous ne me traversiez. Si votre sot dégoût et vos folles pensées Ne rompaient mes desseins et toutes mes visées.
Isabelle
À ne vous point mentir, depuis que je l'ai vu, Mon coeur n'est plus si fort contre lui prévenu.
Démophon
Vous voyez ce que fait l'autorité d'un père.
Chevalier
Vous n'avez plus pour moi cette haine sévère, Et votre oeil sans dédain s'accoutume à me voir ?
Isabelle
Mon père me l'ordonne, et je suis mon devoir.
Scène 5
Araminte, Chevalier, Démophon
Araminte
Ah ! Te voilà donc, traître ! Avec quelle impudence Oses-tu dans ces lieux soutenir ma présence ! Après m'avoir traitée avec indignité, Ne crains-tu point l'effet de mon coeur irrité ?
Chevalier
Madame, je ne sais ce que vous voulez dire ; Et ce brusque discours a de quoi m'interdire. Vous me prenez ici pour un autre, je crois. Quel sujet auriez-vous de vous plaindre de moi ?
Araminte
Tu feins de l'ignorer, âme double et traîtresse ! Tu 'abusais, hélas ! d'une feinte tendresse : Et moi, de bonne foi, je te donnais mon coeur, Sans connaître le tien et toute sa noirceur.
Chevalier
Vous m'honorez vraiment par-delà mes mérites ; Mais je ne comprends rien à tout ce que vous dites.
Démophon
Ma foi, ni moi non plus. Mais, dites-moi, ma soeur, À quoi tend ce discours ? Quelle bizarre humeur ?
à Démophon
Chevalier
Madame est votre soeur ?
À Araminte.
Démophon
Oui, monsieur, dont j'enrage ; De plus, ma soeur aînée, et n'en est pas plus sage. Quel caprice nouveau, quel démon, dis-je, enfin, Vous oblige à venir, en faisant le lutin, Scandaliser ici monsieur, qui, de sa vie, Ne vous vit, ni connut, et n'en a nulle envie ?
Araminte
Il ne me connaît pas ! Vous êtes fou, je crois ! Depuis plus de deux ans l'ingrat vit sous mes lois ; Il a fait de mon bien un assez long usage : J'ai fait à mes dépens son dernier équipage ; Et si de ses malheurs je n'avais eu pitié, Il aurait tout au long fait la campagne à pied.
Démophon
Je vous le disais bien, qu'elle était un peu folle.
bas, à Démophon
Chevalier
Elle y vise assez.
Démophon
Oh ! J'en donne ma parole.
Chevalier
Je ne veux pas ici m'exposer plus longtemps À m'entendre tenir des discours insultants. À madame à présent je quitte la partie ; Je reviendrai sitôt qu?elle sera partie.
Démophon
Ne vous arrêtez point à tout ce qu'elle dit ; Il faut s'accommoder à son bizarre esprit.
Il s'en va.
Chevalier
Pour un moment, monsieur, souffrez que je vous quitte ; Je reviens sur mes pas achever ma visite.
Araminte
Ne crois pas m'échapper.
Scène 6
Araminte
Elle sort.
Araminte
Je connais vos desseins, Vous voudriez tous deux l'arracher de mes mains. Mais je veux l'épouser en dépit de la fille, Du père, des parents, de toute la famille, En dépit de lui-même, et de moi-même aussi.
Scène 7
Démophon, Isabelle
Démophon
Quel vertigo l'agite et la conduit ici ? Toujours de plus en plus son cerveau se démonte.
Isabelle
Il est vrai que souvent pour elle j'en ai honte.
Démophon
Je crains que cette femme, avec sa brusque humeur, Ne soit venue ici causer quelque malheur.
Scène 8
Valentin, Démophon, MÉNECHME, frère jumeau, Isabelle
Valentin
Oui, monsieur, les voilà, la fille avec le père : Vous pouvez avec eux parler de votre affaire.
Démophon
Ah, monsieur ! Pour ma soeur et pour sa vision, Il faut, ma fille et moi, vous demander pardon. Vous savez bien qu'il est, en femmes comme en filles, Des esprits de travers dans toutes les familles.
MÉNECHME, frère jumeau
Oui, monsieur.
Démophon
Vous voilà promptement de retour ! J'en suis ravi.
MÉNECHME, frère jumeau
Je viens vous donner le bonjour, Et par même moyen, amant tendre et fidèle, Épouser une fille appelée Isabelle, Dont vous êtes le père, à ce que chacun dit. En peu de mots, voilà tout ce qui me conduit.
Démophon
Je vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, Combien de ce parti mon âme est satisfaite : Ma fille en est contente ; elle vous a fait voir Qu'elle suit maintenant l'amour et le devoir. Elle a senti d'abord un peu de répugnance ; Mais, vous voyant, son coeur n'a plus fait de défense.
MÉNECHME, frère jumeau
Nous nous sommes donc vus quelquefois ?
Démophon
À l'instant, Vous sortez d'avec elle, et paraissez content.
MÉNECHME, frère jumeau
Moi ! Je sors d'avec elle ?
Démophon
Oui, sans doute, vous-même : Nous avions, de vous voir, une allégresse extrême, Quand ma soeur est venue, avec ses sots discours, De notre conférence interrompre le cours. Se peut-il que si tôt vous perdiez la mémoire ?
MÉNECHME, frère jumeau
Nous rêvons, vous ou moi. Quoi ! Vous me ferez croire Que j'ai vu votre fille ? En quel temps ? Comment ? Où ?
Démophon
Tout à l'heure, en ces lieux.
MÉNECHME, frère jumeau
Allez, vous êtes fou : C'est me faire passer pour un visionnaire ; Et ce début, tout franc, ne me satisfait guère. Quoi qu'il en soit enfin, à présent je la vois ; Que ce soit la première ou la seconde fois, Il importe fort peu pour notre mariage.
Démophon
Cet homme, dans l'abord, me paraissait plus sage.
MÉNECHME, frère jumeau
Madame, on m'a vanté, par écrit, vos appas : J'en suis assez content ; mais j'en fais peu de cas Quand l'esprit ne va pas de pair avec les charmes. C'est à vous là-dessus à guérir mes alarmes : J'en dirai mon avis quand vous aurez parlé.
Isabelle
Je ne le connais plus, son esprit s'est troublé.
MÉNECHME, frère jumeau
J'aime les gens d'esprit plus que personne en France : J'en ai du plus brillant, et le tout sans science. Je trouve que l'étude est le parfait moyen De gâter la jeunesse, et n'est utile à rien : Aussi je n'ai jamais mis le nez dans un livre ; Et quand un gentilhomme, en commençant à vivre, Sait tirer en volant, boire, et signer son nom, Il est aussi savant que défunt Cicéron.
Démophon
Prendrez-vous une charge à la cour, à l'armée ?
MÉNECHME, frère jumeau
Mon âme dans ce choix est indéterminée. La cour aurait pour moi d'assez puissants appas, Si la sujétion ne me fatiguait pas. La guerre me ferait d'ailleurs assez d'envie, Si des gens bien versés en l'art d'astrologie Ne m'avaient assuré que je vivrai cent ans : Or, comme les guerriers vont peu jusqu'à ce temps, Quoique mon nom fameux put voler dans l'Europe, Je veux, si je le puis, remplir mon horoscope. Oh ! J'aime à vivre, moi.
Valentin
Vous êtes de bon sens,
Isabelle
Quel discours ! Quel travers ! Est-ce lui que j'entends ?
MÉNECHME, frère jumeau
Qu'avez-vous, s'il vous plaît ? Vous paraissez surprise, Comme si je disais ici quelque sottise. Vous avez bien la mine, et soit dit entre nous, De faire peu de cas des leçons d'un époux.
Isabelle
Je sais à quel devoir l'état de femme engage.
MÉNECHME, frère jumeau
Jusqu'ici je vous crois et vertueuse et sage ; Cependant ce regard amoureux et fripon Pour le temps à venir ne me dit rien de bon : J'en tire un argument, sans être philosophe, Que vous me réservez à quelque catastrophe. Plaît-il ? Qu'en dites-vous ?
Démophon
Monsieur, ne craignez rien ; Isabelle toujours doit se porter au bien.
Elle sort.
Isabelle
Ciel ! Peut-on me tenir de tels discours en face ? Mon père, permettez que je quitte la place : Monsieur me flatte trop ; ses tendres compliments Me font connaître assez quels sont ses sentiments.
Scène 9
Démophon, MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
Démophon
Mon gendre avait d'abord de plus belles manières.
MÉNECHME, frère jumeau
Les filles n'aiment pas les hommes si sincères.
Valentin
Vous ne les flattez pas.
MÉNECHME, frère jumeau
Oh ! Parbleu, je suis franc. Femme, maîtresse, ami, tout m'est indifférent ; Je ne me contrains pas, et dis ce que je pense.
Démophon
C'est bien fait. Vous aurez, je crois, la complaisance De ne plus demeurer autre part que chez moi ?
MÉNECHME, frère jumeau
Je reçois cette grâce ainsi que je le dois : Mais il faut...
Démophon
Vous souffrir en une hôtellerie ! Ce serait un affront....
MÉNECHME, frère jumeau
Laissez-moi, je vous prie, Pour quelque temps encor vivre à ma liberté.
À part.
Démophon
Soit. Je vais travailler à l'hymen projeté. Mon gendre prétendu me paraît bien sauvage ; Mais le bien qu'il apporte est un grand avantage.
Scène 10
MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
MÉNECHME, frère jumeau
J'ai donc vu là l'objet dont je serai l'époux ?
Valentin
Oui, monsieur, le voilà.
MÉNECHME, frère jumeau
Tout franc, qu'en dites-vous ?
Valentin
Mais, si vous souhaitez que je parle sans feinte, De ses perfections je n'ai pas l'âme atteinte :
MÉNECHME, frère jumeau
Ma foi, ni moi non plus.
Scène 11
Valentin, Monsieur Coquelet, MÉNECHME, frère jumeau
Valentin
Quel surcroît d'embarras ! Un de nos créanciers tourne vers nous ses pas : C'est le marchand fripier qui nous rend sa visite.
Monsieur Coquelet
De mon petit devoir humblement je m'acquitte J'ai, ce matin, monsieur, appris votre retour, Et je viens des premiers vous donner le bonjour. Nous étions tous pour vous dans une peine extrême ; Car, dans notre maison, tout le monde vous aime, Moi, ma fille, ma femme : elles tremblaient de peur Qu'il ne vous arrivât quelque coup de malheur.
MÉNECHME, frère jumeau
M'aimer sans m'avoir vu ! Voilà de bonnes âmes ! Je n'aurais jamais cru tant être aimé des femmes !
Monsieur Coquelet
Nous le devons, monsieur, pour plus d'une raison : Vous êtes dès longtemps ami de la maison.
MÉNECHME, frère jumeau
Quel est cet homme-là ?
Valentin
C'est un visionnaire, Une espèce de fou d'un plaisant caractère, Qui s'est mis dans l'esprit que tous les gens qu'il voit Sont de ses débiteurs, et veut que cela soit : C'est sa folie enfin : il n'aborde personne Qu'un mémoire à la main ; et déjà je m'étonne Qu'il ne vous ait point fait quelque sot compliment.
MÉNECHME, frère jumeau
Sa folie est nouvelle et rare assurément.
Monsieur Coquelet
Votre bonne santé, plus que l'on ne peut croire, Me charme et me ravit. Voici certain mémoire Qu'avant votre départ je vous fis arrêter, Et que vous me paierez, je crois, sans contester.
Valentin
Que vous avais-je dit ?
Monsieur Coquelet
J'ai, pendant votre absence, Obtenu contre vous certain mot de sentence, Et par corps.
MÉNECHME, frère jumeau
Et par corps ?
Monsieur Coquelet
Mais, bénin créancier, J'ai différé toujours d'en charger un huissier : De poursuites, d'exploits, il vous romprait la tête.
MÉNECHME, frère jumeau
Mais vous êtes vraiment trop bon et trop honnête ! Comment vous nomme-t-on ?
Monsieur Coquelet
Oh ! Vous le savez bien.
MÉNECHME, frère jumeau
Je veux être un maraud si j'en sus jamais rien.
Monsieur Coquelet
Pourriez-vous oublier?
Valentin
Ignorez-vous encore Le mal qui le possède ?
Monsieur Coquelet
Oui, vraiment, je l'ignore.
Valentin
Sa mémoire est perdue ; il ne se souvient plus, Ni de ce qu'il a fait, ni des gens qu'il a vus. Ainsi, de lui parler du passé c'est folie : Son nom même, son nom, bien souvent il l'oublie.
Monsieur Coquelet
Ciel ! Que me dites-vous ? Quel triste événement ! Et comment se peut-il qu'à son âge...
Valentin
Comment ! On l'a mis, à la guerre, en une batterie D'où le canon tirait avec tant de furie, Qu'il s'est fait dans sa tête une commotion Qui de son souvenir empêche l'action. De son faible cerveau... la membrane trop tendre... Oh ! L'effet du canon ne saurait se comprendre.
Monsieur Coquelet
Je plains bien le malheur qui vous est survenu ; Mais je puis assurer que le tout m'est bien dû. Vous savez...
MÉNECHME, frère jumeau
Oui, je sais, sans en faire aucun doute, Et vois que la raison est chez vous en déroute.
Monsieur Coquelet
Monsieur, souvenez-vous que ce sont des habits Qu'à votre régiment l'an passé je fournis.
MÉNECHME, frère jumeau
Mon régiment, à moi ? Cherchez ailleurs vos dettes ; Et je n'ai pas le temps d'entendre vos sornettes : Vous êtes un vieux fou.
Il lui donne son mémoire.
Monsieur Coquelet
Je suis marchand fripier, Mon nom est Coquelet, syndic et marguillier. Si vous avez perdu, par malheur, la mémoire, Les articles sont tous contenus au mémoire.
Il déchire le mémoire, et lui jette les morceaux an visage.
MÉNECHME, frère jumeau
Tiens, voilà ton mémoire, et comme j'en fais cas.
Valentin
Ah, monsieur ! Contre un fou ne vous emportez pas.
Monsieur Coquelet
Déchirer un billet !... Le jeter à la face !... Vous êtes un fripon.
MÉNECHME, frère jumeau
Un fripon, moi ?
Valentin
De grâce...
Monsieur Coquelet
Je vous ferai bien voir...
Valentin
Sans faire tant de bruit, Plaignez l'état où le sort l'a réduit.
Monsieur Coquelet
Un mémoire arrêté !
Valentin
Ne faites point d'affaires.
Monsieur Coquelet
C'est un crime effroyable et digne des galères.
MÉNECHME, frère jumeau
Laissez-moi lui couper le nez.
À Monsieur Coquelet.
Valentin
Laissez-le aller : Que feriez-vous, monsieur, du nez d'un marguillier ? Vous causerez ici quelque accident funeste.
Monsieur Coquelet
Je veux être payé ; je me moque du reste.
Valentin
Partez, monsieur, partez. Voulez-vous de nouveau, Par vos cris redoublés, ébranler son cerveau ?
Monsieur Coquelet
Oui, je pars : mais peut-être, avant qu'il soit une heure, Je lui ferai changer de ton et de demeure. Serviteur.
Scène 12
Valentin, MÉNECHME, frère jumeau
Valentin
Contre un fou fallait-il vous fâcher ?
MÉNECHME, frère jumeau
De quoi s'avise-t-il de me venir chercher Pour être le plastron de ses impertinences ? Qu'il prenne un autre champ pour ses extravagances. Allons chez mon notaire, et ne différons plus.
Valentin
Présentement, monsieur, nos pas seraient perdus ; Il n'est pas chez lui, mais bientôt il doit s'y rendre : Dans peu, pour l'aller voir, je reviendrai vous prendre. Certain devoir pressant m'appelle à quatre pas.
Il sort.
MÉNECHME, frère jumeau
Je vous attendrai donc. Allez, ne tardez pas. Je m'en vais un moment tranquilliser ma bile. Tout est devenu fou, je crois, dans cette ville. Ma foi, de tous les gens que j'ai vus aujourd'hui, Je n'ai trouvé que moi de raisonnable, et lui.
Scène 13
Valentin
Valentin
Je prétends l'observer autour de cette place. Le poisson, de lui-même, entre dans notre nasse : Tout succède à mes voeux, et j'espère, en ce jour, Servir utilement la Fortune et l'Amour.
Acte IV
Scène 1
Valentin
Valentin
J'ai toujours observé cette porte de vue ; Personne du logis n'est sorti dans la rue : Mon maître a tout le temps de toucher son argent. Je reviens en ce lieu, ministre diligent, De crainte que notre homme, allant chez le notaire, Ne fasse encor trop tôt découvrir le mystère. Déjà d'un créancier il m'a débarrassé. Je ris, lorsque je pense à ce qui s'est passé : Je les ai mis aux mains d'une ardeur assez vive. Parbleu, vive les gens pleins d'imaginative !
Scène 2
Valentin, Finette
Valentin
Mais j'aperçois Finette ; et mon coeur amoureux Se sent, en la voyant, brûler de nouveaux feux,
Finette
Je cherche ici ton maître.
Valentin
En attendant qu'il vienne, Souffre que mon amour un moment t'entretienne, Et que j'offre mon coeur à tes charmants attraits.
Finette
Porte ailleurs tes présents ; ne me parle jamais. Ton maître m'a traitée avec tant d'insolence, Qu'il faut sur le valet que j'en prenne vengeance. M'appeler créature !
Valentin
Ah ! Cela ne vaut rien. Il est dur quelquefois et brutal comme un chien.
Finette
J'ai de ses vilains mots l'oreille encor blessée ; Et ma maîtresse en est si fort scandalisée, Que, rompant avec lui désormais tout à fait, Je viens lui demander et lettres et portrait.
Valentin
Pour les lettres, d'accord ; c'est un dépôt stérile, Dont la garde, à mon sens, est assez inutile : Mais pour le portrait d'or, attendu le métal, Le cas, à mon avis, ne paraît pas égal. Quand le besoin d'argent nous presse et nous harcèle, Tu sais, ma pauvre enfant, qu'on troque la vaisselle.
Finette
Pourrait-on d'un portrait faire si peu de cas ?
Valentin
Mous nous sommes trouvés dans de grands embarras. Mais, depuis quelque temps, un oncle, un honnête homme, (À peine pouvons-nous dire comme il se nomme) A bien voulu descendre aux ténébreux manoirs, Pour nous mettre à notre aise, et nous faire ses hoirs : Soixante mille écus d'argent sec et liquide Ont mis notre fortune en un vol bien rapide.
Finette
Ah, ciel ! Que me dis-tu ?
Valentin
Je dis la vérité.
Finette
Quoi ! Dans si peu de temps vous auriez hérité ?
Valentin
Bon ! Nous avons appris le mal de ce bon homme, La mort, le testament, et reçu notre somme, Dans le temps que tu mets à me le demander. Mon maître est diablement habile à succéder.
Finette
Oli ! Je n'en doute point.
Valentin
Sois-en juge toi-même. Tu vois bien qu'il ferait une sottise extrême, S'il se piquait encor d'avoir des feux constants : Il faut bien, dans la vie, aller selon le temps.
Finette
Nous nous passerons bien d'amants tels que vous êtes.
Valentin
À son exemple aussi je quitte les soubrettes : Mon amour veut dompter des coeurs d'un plus haut rang : Je prends un vol plus fier, et suis haussé d'un cran. Mes mains de cet argent seront dépositaires ; Et je vais me jeter, je crois, dans les affaires.
Finette
Dans les affaires, toi ?
Valentin
Devant qu'il soit deux ans, Je veux que l'on me voie, avec des airs fendants, Dans un char magnifique, allant à la campagne, Ébranler les pavés sous six chevaux d'Espagne. Un Suisse à barbe torse, et nombre de valets, Intendants, cuisiniers, rempliront mon palais : Mon buffet ne sera qu'or et que porcelaine ; Le vin y coulera, comme l'eau dans la Seine : Table ouverte à dîner ; et les jours libertins, Quand je voudrai donner des soupers clandestins, J'aurai, vers le rempart, quelque réduit commode, Où je régalerai les beautés à la mode, Un jour l'une, un jour l'autre ; et je veux, à ton tour, Et devant qu'il soit peu, t'y régaler un jour.
Finette
J'en suis d'avis.
Valentin
Pour toi ma tendresse est extrême. Mais quelqu'un vient ici.
Scène 3
Valentin, MÉNECHME, frère jumeau, Finette
À Ménechme.
Valentin
C'est Ménechme lui-même. À vos ordres, monsieur, vous me voyez rendu.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous m'avez, en ce lien, quelque temps attendu ; Mais j'ai cherché longtemps un papier nécessaire, Pour aller finir chez le notaire.
Elle tire de sa poche une boite à portrait, et un paquet de lettres.
Finette
Ma maîtresse, rompant avec vous tout à fait, M'envoie ici, monsieur, demander son portrait, Ses lettres, ses bijoux. En nous rendant les nôtres, Elle m'a commandé de vous rendre les vôtres. Les voilà.
MÉNECHME, frère jumeau
Tout ceci doit-il durer longtemps
Finette
C'est l'usage parmi tous les honnêtes gens : Quand il est survenu rupture ou brouillerie, Et que de se revoir on n'a plus nulle envie, On se rend l'un à l'autre et lettres et portraits.
MÉNECHME, frère jumeau
C'est l'usage ?
Finette
Oui, monsieur ; on n'y manque jamais. Ce garçon vous dira que cela se pratique, Lorsque de savoir vivre et de monde on se pique.
Valentin
Pour moi, dans pareil cas, toujours j'en use ainsi.
MÉNECHME, frère jumeau
Savez-vous bien, ma mie, enfin que tout ceci M'ennuie étrangement, me lasse et me fatigue ; Et que, pour vous payer de toute votre intrigue, Vous pourriez bien sentir ce que pèse mon bras ?
Finette
Mort non pas de mes jours ! Ne vous y jouez pas. Voilà votre portrait, et rendez-nous le nôtre.
MÉNECHME, frère jumeau
Mon portrait ! Qu'est-ce à dire ?
Finette
Oui, sans doute, le vôtre, Que ma maîtresse prit en vous donnant le sien.
MÉNECHME, frère jumeau
J'ai donné mon portrait à ta maîtresse ?
Finette
Hé bien ! Allez-vous dire encor que ce sont là des fables, Et que rien n'est plus faux ?
MÉNECHME, frère jumeau
Oui, de par tous les diables. Je le dis, le soutiens, et je le soutiendrai. Quoi ! Vous pourriez jurer, monsieur...
MÉNECHME, frère jumeau
J'en jurerai. Je ne me suis jamais ni fait graver ni peindre.
Finette
Ah, l'abominable homme !
Valentin
Il n'est plus temps de feindre ; Si vous l'avez reçu, dites-le sans façon : C'est pousser assez loin votre discrétion.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne sais ce que c'est, ou l'enfer me confonde.
Finette
Votre portrait n'est pas dans cette boîte ronde ?
MÉNECHME, frère jumeau
Non, à moins que le diable, à me nuire obstiné, Ne l'ait peint de sa main, et ne vous l?ait donné.
Elle ouvre la boite, et en montre le portrait à Ménechme.
Finette
Quelle audace ! Quel front ! Mais je veux le confondre. Voyons à ce témoin ce qu'il pourra répondre. Hé bien ! Connaissez-vous ce visage et ces traits ?
MÉNECHME, frère jumeau
Comment diable ! C'est moi ! Qui l'eût pensé ! Jamais ? Ce sont mes yeux, mon air.
Valentin
Voyons donc, je vous prie, Mettons l'original auprès de la copie. Par ma foi, c'est vous-même ; et vous voilà parlant : Jamais peintre ne fit portrait si ressemblant.
MÉNECHME, frère jumeau
Il entre là-dessous quelque sorcellerie ; Ou du moins j'entrevois quelque friponnerie. Vous verrez qu'en venant par le coche, à leurs frais, Ces deux coquines-là m'auront fait peindre exprès Pour me jouer ici de quelque stratagème.
Finette
Finissons, s'il vous plaît.
MÉNECHME, frère jumeau
Oh ! Finissez vous-même. Allez apprendre ailleurs à connaître vos gens, Et ne me rompez point la tête plus longtemps.
Finette
Rendez donc le portrait.
MÉNECHME, frère jumeau
De qui ?
Finette
De ma maîtresse.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne sais ce que c'est. Passe vite, et me laisse.
Finette
Savez-vous bien qu'avant de partir de ces lieux, Je pourrais bien, monsieur, vous arracher les yeux ?
Valentin
Pour éviter, monsieur, de plus longue querelle, Rendez-lui son portrait, et vous défaites d'elle. Vous savez ce que c'est qu'une amante en courroux : Les enfers déchaînés seraient cent fois plus doux.
MÉNECHME, frère jumeau
Mais, quand elle serait mille fois plus diablesse, Je ne la connais point, elle, ni sa maîtresse.
Valentin
Quoi qu'il dise, l'amour le tient, encore au coeur : Je vais le ramener un peu par la douceur. Tu reviendras tantôt, je te ferai tout rendre.
Finette
Eh bien ! Jusqu'à ce temps je veux encore attendre ; Mais si l'on manque après à me faire raison, Je reviens, et je mets le feu dans la maison.
Scène 4
MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
MÉNECHME, frère jumeau
Mais peut-on sur les gens être tant acharnée ? Pour me persécuter l'enfer l'a déchaînée.
Valentin
Quand on est, comme vous, jeune, aimable et bien fait, À ces petits malheurs on est souvent sujet. Entre amants, tel dépit n'est qu'une bagatelle ; Je veux, dès aujourd'hui, vous remettre avec elle.
Scène 5
Valentin, Marquis, MÉNECHME, frère jumeau
Valentin
Mais je vois le Marquis ; il tourne ici ses pas. Les cent louis nous vont donner de l'embarras.
embrassant vivement Ménechme, qu'il prend pour le Chevalier
Marquis
Hé ! Cadédis, mon cher, quelle heureuse fortune ! Qué jé t'embrasse... encore... et millé fois pour une. Quelqué contentément j'aie à té révoir, Régardé-moi ; jé suis outré dé désespoir ; Lé jour mé scandalise, et voudrais contré quatre, Pour terminer mon sort, trouver seul à mé battre.
MÉNECHME, frère jumeau
Monsieur, je suis fâché de vous voir en courroux ; Mais je n'ai pas le temps de me battre avec vous.
Marquis
Un coup dé pistolet mé sérait coup dé grâce. Jé voudrais que quelqu'un m'écrasât sur la place.
MÉNECHME, frère jumeau
Quel est ce Gascon-là ?
Valentin
C'est un de vos amis, Sans doute, et des plus chers.
MÉNECHME, frère jumeau
Jamais je ne le vis.
Marquis
Jé sors d'uné maison, qué la terre engloutisse, Et qu'avec elle encor la nature périsse ! Où, jusqu'au dernier sou, j'ai quitté mon argent. D'un maudit lansquénet lé caprice outrageant M'oblige à té prier dé vouloir bien mé rendre Cent louis qué dé moi lé bésoin té fit prendre. Excuse si jé viens ici t'importuner ; En l'état où jé suis, on doit tout pardonner.
MÉNECHME, frère jumeau
Je vous pardonne tout ; pardonnez-moi de même, Si je dis qu'en ce point ma surprise est extrême. Je ne vous connais point. Comment auriez-vous pu Me prêter cent louis, ne m'ayant jamais vu ?
Marquis
Quel est donc cé discours ? Il mé passe. À l'entendre...
MÉNECHME, frère jumeau
Le vôtre est-il pour moi plus facile à comprendre ?
Marquis
Vous né mé dévez pas cent louis ?
MÉNECHME, frère jumeau
Non, ma foi ; Vous les avez prêtés à quelque autre qu'à moi.
Marquis
Il né vous souvient pas qu'allant en Allémagne, Étant vide d'argent pour fairé la campagne, Sans âne, ni mulet, prêt à demeurer là...
MÉNECHME, frère jumeau
Jé né mé souviens pas d'un mot dé tout cela.
Marquis
Vous vîntes mé trouver pour vous fairé ressource, Et qué, sans déplacer, jé vous ouvris ma bourse ?
MÉNECHME, frère jumeau
À moi ? J'aurais perdu le sens et la raison, De prétendre emprunter de l'argent d'un Gascon.
À Valentin.
montrant Valentin
Marquis
Cet hommé-ci présent peut rendré témoignage ; Il était avec vous, jé rémets son visage. Viens çà, bélître ; parle ; oseras-tu nier Cé qué son mauvais coeur tâche en vain d'oublier ?
Valentin
Monsieur...
Marquis
Parle, ou ma main dé fureur possédée...
Valentin
Il m?en vient dans l'esprit quelque confuse idée
À Ménechme.
Marquis
Quelqué confuse idée ? Oh ! Moi, j'en suis certain. Çà, monsieur, mon argent, ou l'épée à la main.
MÉNECHME, frère jumeau
Quoi ! Pour ne vouloir pas vous donner cent pistoles, Il faut que je me batte ?
Marquis
Un peu ; trêve aux paroles, Il mé faut des effets ; vite, dépêchcz-vous.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne suis point pressé ; de grâce, expliquons-nous.
Marquis
Point d'explication, la chose est assez claire.
MÉNECHME, frère jumeau
Mais, monsieur...
Marquis
Mais, monsieur, il faut mé satisfaire.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous satisfaire, moi ! Mais je ne vous dois rien ; Faites-nous assigner, nous vous répondrons bien.
Il met l'épée à la main.
Marquis
Quand on mé doit, voilà lé sergent qué jé porte.
Haut.
MÉNECHME, frère jumeau
Juste ciel ! Quel brutal ! Si faut-il que j'en sorte. Combien vous est-il dû ?
Marquis
L'avez-vous oublié ? Cent louis.
MÉNECHME, frère jumeau
Cent louis ! J'en paierai la moitié.
Marquis
Qué jé dévienne atome, ou qu'à l'instant jé meure, Si vous né mé payez lé tout dans un quart d heure.
Valentin
Il nous tuera tous deux. Quand vous ne serez plus, De quoi vous serviront quarante mille écus ? Lui n'a plus rien à perdre.
MÉNECHME, frère jumeau
Il est pourtant bien rude...
Marquis
Qué dé réflexions, et qué d'incertitude !
Bas, à Valentin.
À part.
MÉNECHME, frère jumeau
Si vous êtes si prompt, monsieur, tant pis pour vous ; Il me faut plus de temps pour me mettre en courroux. Je n'ai pas cent louis, mais en voilà soixante. Tirez-moi de ses mains ; faites qu'il se contente. Ah ! Si je n'avais pas hérité depuis peu, Je me battrais en diable, et nous verrions beau jeu.
Valentin
Voilà plus de moitié, monsieur, de votre dette ; Demain on vous fera votre somme complète.
prenant la bourse
Marquis
Adieu, monsieur, adieu ; je vous croyais du coeur, Et vous m'aviez fait voir des sentiments d'honneur ; Mais cette occasion mé prouve lé contraire ; Né m'approchez jamais qué dé loin... Plus d'affaire. Jé serais dégradé dé noblesse chez nous, Si j'étais accosté d'un lâche tel qué vous.
Scène 6
MÉNECHME, frère jumeau, Valentin
Il s'en va.
MÉNECHME, frère jumeau
Je lui conseille encor de me chanter injure. Où suis-je ? Quel pays ! Quelle race parjure ! Hommes, femmes, passants, marchands, Gascons, commis, Pour me faire enrager, tous semblent s'être unis. Je n'en connais aucun ; et tous, à les entendre, Sont mes meilleurs amis, et viennent me surprendre. Allons voir mon notaire, et sortons, si je puis, Du coupe-gorge affreux et du bois où je suis.
Valentin
Vous ne voulez donc pas que je vous y conduise ?
MÉNECHME, frère jumeau
Je n'ai besoin de vous ni de votre entremise ; Je vous suis obligé des services rendus : À tout autre qu'à moi je ne me fierai plus ; Et j'appréhende encor, dans mon soupçon extrême, D'être d'intelligence à me tromper moi-même.
Scène 7
Valentin
Valentin
Le pauvre diable en a, par ma foi, tout son soûl ; Il faudra qu'il décampe, ou qu'il devienne fou ; Pour peu de temps encor qu'en ces lieux il habite, De tous ses créanciers mon maître sera quitte.
Scène 8
Chevalier, Valentin
Chevalier
Ah ! Mon cher Valentin, tu me vois hors de moi ; Mon bonheur est si grand qu'à peine je le crois. J'ai reçu mon argent ; regarde, je te prie, Des billets que je tiens la force et l'énergie ; Tous billets au porteur, des meilleurs de Paris ; L'un de trois mille écus ; l'autre de neuf, de six, De huit, de cinq, de sept. J'achèterais, je pense, Deux ou trois marquisats des mieux rentés de France.
Valentin
Quelle aubaine ! Le bien vous vient de toutes parts. De grâce, laissez-moi promener mes regards Sur ces billets moulés, dont l'usage est utile. La belle impression ! Les beaux noms ! Le beau style ! Ce sont là les billets qu'il faut négocier, Et non pas vos poulets, vos chiffons de papier, Où l'amour se distille en de fades paroles, Et qui ne sont partout pleins que de fariboles.
Chevalier
Va, j'en connais le prix tout aussi bien que toi ; Mais jusqu'ici l'usage en fut peu fait pour moi : J'espère à l'avenir m'en servir comme un autre.
Valentin
Vous ignorez encor quel bonheur est le vôtre ; Votre frère pour vous vient encor d'être pris. Le Marquis, qui jadis nous prêta cent louis, Est venu brusquement lui demander la somme. Votre frère d'abord a rembarré son homme ; Mais lui, sourd aux raisons qu'il a pu lui donner, A voulu sur-le-champ le faire dégainer. Notre jumeau prudent n'en a voulu rien faire ; Et, mettant à profit mon conseil salutaire, Il en a délivré plus de moitié comptant, Que le Marquis a pris toujours en rabattant.
Chevalier
Je lui suis obligé d'avoir payé mes dettes.
Valentin
Vos obligations ne sont pas si parfaites ; Car avec Isabelle il vous a mis fort mal.
Chevalier
Il l'a vue ?
Valentin
Oui vraiment. Il est un peu brutal, Ainsi que j'ai tantôt eu l'honneur de vous dire : Il a sur son chapitre étendu sa satire, Et tenu, face à face, un propos aigre-doux, Qu'on met sur votre compte, et que l'on croit de vous. Isabelle est sortie à tel point courroucée...
Chevalier
Il faut de cette erreur détromper sa pensée.
Scène 9
Chevalier, Isabelle, Valentin
Chevalier
Mais je la vois paraître. Où tournez-vous vos pas, Madame ? Où fuyez-vous ?
Isabelle
Où vous ne serez pas.
Valentin
Voilà le quiproquo.
Isabelle
Je vais chez Araminte, Lui dire que pour vous ma tendresse est éteinte. Aimez-la, j'y consens ; je fais voeu désormais De vous fuir comme un monstre, et ne vous voir jamais.
Chevalier
Madame...
Isabelle
Pour le prix de l'ardeur la plus vive, Je ne reçois de vous qu'injure et qu'invective ; Je vous parais sans foi, sans esprit, sans appas.
Chevalier
Madame, écoutez-moi.
Isabelle
Non ; je ne comprends pas, Si brutal que l'on soit, qu'on puisse avoir l'audace De dire, de sang-froid, ces duretés en face.
Chevalier
Vous saurez qu'en ces lieux...
Isabelle
Je ne veux rien savoir.
Chevalier
C'est bien fait.
Valentin
Écoutez, sans tant vous émouvoir.
Isabelle
Veux-tu que je m'expose encore à ses sottises ?
Valentin
Mon Dieu ! Non. Sans sujet vous en venez aux prises. Je vais dans un moment dissiper ce soupçon : Tous deux vous avez tort, et vous avez raison.
Isabelle
Oh ! Pour moi, j'ai raison ; toi-même, sois-en juge.
Chevalier
Et moi, je n'ai pas tort.
Valentin
Tout ce petit grabuge Entre vous excité va finir en deux mots. Monsieur vous a tantôt tenu certains propos Assez durs, dites-vous ?
Isabelle
Hors de toute créance.
Chevalier
Moi ! Je vous ai....
À Isabelle.
Valentin
Paix donc, point tant de pétulance. Je ne dirai plus rien, si vous parlez toujours. L'homme qui vous a fait d'impertinents discours, C'est lui, sans être lui : ce n'est que son image, De taille, de façon, de nom, et de visage ; Et quoique l'un soit l'autre, ils diffèrent entre eux ; Tous les deux ne font qu'un, et cependant font deux. Ainsi, c'est l'autre lui, vêtu de ses dépouilles, Le portrait de monsieur, qui vous a chanté pouilles.
Isabelle
De quels contes en l'air me fais-tu l'embarras ?
Chevalier
Sans l'entendre parler, ne vous emportez pas.
Valentin
La chose, j'en conviens, ne paraît pas trop claire : Mais sachez que monsieur en ces lieux a son frère, Frère jumeau, semblable et d'habit et de traits, Dont la langue à tantôt sur vous lancé ses traits. Vous l'avez pris pour lui ; mais quoiqu'il soit semblable L'autre est un faux brutal, voici le véritable.
Isabelle
Quelque étrange que soit ce surprenant récit, Je me plais à le croire ; il flatte mon esprit. L'amour rend ma méprise et juste et pardonnable.
Il veut lui baiser la main.
Chevalier
Ce courroux à mes yeux vous rend plus adorable. Souffrez que mon transport...
Isabelle
Modérez ces désirs.
Chevalier
Je me méprends aussi : transporté de plaisirs, Je pousse un peu trop loin mes tendres entreprises. Mais, d'une et d'autre part, oublions nos méprises.
Valentin
Pour ne vous plus tromper, regardez ce signal ; Il doit, dans l'embarras, vous servir de fanal. Mais n'allez pas tantôt, par-devant le notaire, Épouser l'un pour l'autre, et prendre le contraire : Vous apprendrez par là quel est le vrai des deux.
Isabelle
Mon coeur me le dira bien plutôt que mes yeux.
Chevalier
Quoi qu'aujourd'hui le ciel fasse pour ma fortune, Sans ce coeur j'y renonce, et je n'en veux aucune.
Valentin
Trêve de compliments. Quand vous serez époux, Il vous sera permis de tout dire entre vous. La gloire en d'autres lieux vous et moi nous appelle. Que madame à présent en paix rentre chez elle. Nous, courons au contrat ; et qu'un heureux destin, Comme il a commencé, mette l'affaire à fin.
Acte V
Scène 1
Finette, Araminte
Finette
Je vous dis vrai, madame, et je ne saurais croire Que l'on puisse trouver une âme encor si noire. Lorsque je l'ai pressé de rendre le portrait, Il a voulu me battre, et l'aurait, je crois, fait Si son valet, plus doux, n'eût écarté l'orage. Ah, madame ! Armez-vous d'un généreux courage ; Poursuivez votre pointe, et faites bien valoir Les droits que la raison met en votre pouvoir. Vous avez sa promesse, il faut qu'il l'accomplisse.
Araminte
Si je ne le fais pas, que le ciel me punisse !
Finette
Il n'est plus ici-bas de foi, de probité, Plus de loi, plus d'honneur, plus de sincérité. Les filles, en ce temps, si souvent attrapées, Sur la foi des serments avoient été trompées ; Et, voulant mettre un frein au dégoût des amants, Se faisaient d'un écrit confirmer les serments ; Mais que leur sert d'user de cette prévoyance Si les écrits trompeurs n'ont pas plus de puissance ? Je vois bien maintenant que, dans ce siècle ingrat, Il ne faut se fier que sur un bon contrat. Mais c'est notre destin : toujours, tant que nous sommes, Nous serons le jouet et les dupes des hommes.
Araminte
Vit, j'ai bien résolu, dans mon coeur courroucé, De venger, si je puis, tout le sexe offensé.
Finette
Quoi donc ! Il ne tiendra, pour engager le monde, Qu'à venir étaler une perruque blonde ! Une tête éventée, un petit freluquet, Qui s'admire lui seul, et n'a que du caquet, Parce qu'il a bon air, et qu'on a le coeur tendre, Impunément viendra nous plaire et nous surprendre ; Nous fera par écrit sa déclaration, Sans en venir après à la conclusion ! Non, c'est une noirceur qui crie au ciel vengeance. Il faut de cet abus réprimer la licence ; Et, quand ce ne serait que pour vous en venger, Il faudrait l'épouser pour le faire enrager.
Araminte
Mais, s'il ne m'aime point, quel sera l'avantage Que me procurera ce triste mariage ?
Finette
Est-ce donc pour s'aimer qu'on s'épouse à présent ? Cela fut bon du temps du monde adolescent : Et j'en vois tous les jours qui ne font pas un crime D'épouser sans amour et même sans estime. Il faut se marier : vous êtes dans un temps Où les appas flétris s'effacent pour longtemps. Ce conseil bienfaisant que mon zèle vous donne, Je voudrais l'appliquer à ma propre personne ; Et rester vieille fille est un mal plus affreux Que tout ce que l'hymen a de plus dangereux.
Scène 2
Démophon, Araminte, Isabelle
Démophon
Le hasard justement en ce lieu vous amène ; D'aller jusque chez vous il m'épargne la peine.
Araminte
Le hasard nous sert donc tous deux également, Mon frère ; car chez vous j'allais pareillement. Vous m'épargnez des pas.
Démophon
Toujours préoccupée, N'êtes-vous point, ma soeur, encore détrompée ? Et ne voyez-vous pas que votre passion N'est rien qu'une chimère et pure vision ? Finissez, croyez-moi, n'allez pas davantage Traverser mes desseins, et montrez-vous plus sage.
Araminte
Sans rime ni raison vous babillez toujours ; Mais vous savez quel cas je fais de vos discours. Ménechme m'appartient, et voilà la promesse Qu'il me fit de sa main pour marquer sa tendresse.
Démophon
Mais jusqu'où va, ma soeur, votre crédulité ?
Araminte
Il est, vous dis-je, à moi ; je l'ai bien acheté. Entendez-vous, ma nièce ?
Isabelle
Oui, sans doute, ma tante, J'entends bien.
Araminte
Sans mentir, vous êtes fort plaisante De vouloir m'enlever un coeur comme le sien, Et vous approprier si hardiment mon bien ! Un procédé pareil est sot et malhonnête.
Isabelle
Qui pourrait de vos mains ravir une conquête ? Quand on est une fois frappé de vos attraits, Vos yeux vous sont garants qu'on ne change jamais. Ce sont ces yeux charmants qui les volent aux autres.
Araminte
Mes yeux sont, pour le moins, aussi beaux que les vôtres ; Et, lorsque nous voudrons les employer tous deux, On verra qui de nous y réussira mieux.
Démophon
Oh ! Je suis à la fin bien las de vous entendre.
Scène 3
Démophon, MÉNECHME, frère jumeau, Araminte, Finette
À Ménechme.
Démophon
Heureusement ici je vois venir mon gendre. Vous n'amenez donc pas le notaire en ces lieux ?
MÉNECHME, frère jumeau
J'ai cherché son logis en vain une heure ou deux, Et je viens vous prier de m'y vouloir conduire, Toujours quelque fâcheux a pris soin de me nuire.
Démophon
Je l'attends, et je crois qu'il ne tardera pas.
MÉNECHME, frère jumeau
L'un, du bout de la place accourant à grands pas, Comme le plus chéri de mes amis fidèles, Me vient de ma santé demander des nouvelles ; Un autre, à toute force, et me serrant la main, Me veut mener souper au cabaret prochain ; Celui-ci, m'arrêtant au détour d'une rue, Me force à lui payer une dette inconnue : Et de tous ces gens-là, me confonde l'enfer, Si j'en connais aucun, non plus que Lucifer !
Araminte
Traître ! C'en est donc fait ; malgré ta foi donnée, Tu te veux engager dans un autre hyménée, Malgré tous tes serments, malgré ton premier choix !
MÉNECHME, frère jumeau
Ah ! Nous y voilà donc encore une autre fois !
Elle tombe sur Finette.
Araminte
Tu me quittes, perfide, ingrat, coeur infidèle ! Tu te fais un plaisir de ma peine cruelle ! Tu me vois expirante et cédant à mon sort, Sans donner seulement une larme à ma mort !
MÉNECHME, frère jumeau
Cette femme est sur moi rudement endiablée ! Il faut assurément qu'on l'ait ensorcelée. Faudra-t-il que toujours je sois dans l'embarras De voir une furie attachée à mes pas ?
Finette
Vous, qui pour nous jadis eûtes tant de tendresse, Verrez-vous dans mes bras expirer ma maîtresse ? Cette pauvre innocente a-t-elle mérité Qu'on payât son amour de tant de cruauté ?
MÉNECHME, frère jumeau
Qu'elle expire en tes bras, que le diable l'emporte, Et te puisse avec elle entraîner, que m'importe ? Déjà, pour mon repos, il devrait l'avoir fait.
Démophon prend la promesse.
Araminte
Perfide ! Je me veux venger de ton forfait. J'ai ta promesse en main ; voilà ta signature : Je puis, par ce témoin, confondre l'imposture.
Démophon, lui montrant la promesse.
Bas.
MÉNECHME, frère jumeau
Elle est folle à tel point qu'on ne peut l'exprimer : Travaillez au plus tôt à la faire enfermer. Mais voilà votre nom « Ménechme. » En confidence, Avez-vous avec elle eu quelque intelligence ? C'est ma soeur, et je puis assoupir tout cela.
MÉNECHME, frère jumeau
Moi ! Si j'ai jamais vu ces deux friponnes-là, Pardonnez-moi le mot ; c'est votre soeur, n'importe : Je veux bien à vos yeux, et devant que je sorte, Que Satan... Lucifer...
Démophon
Je vous crois sans jurer.
À Araminte.
MÉNECHME, frère jumeau
Cette femme a fait voeu de me désespérer. Esprit, démon, lutin, ombre, femme ou furie, Qui que tu sois enfin, laisse-moi, je te prie.
Scène 4
Démophon, Robertin, MÉNECHME, frère jumeau, Isabelle, Araminte, Finette
Démophon
Ah ! Monsieur Robertin, vous venez justement ; Et nous vous attendons avec empressement.
Robertin
Je vois avec plaisir toute la compagnie, Dans un jour plein de joie, en ce lieu réunie. Je crois que ma présence ici ne déplaît pas, Surtout à la future : elle a beaucoup d'appas ; Mais un époux bien fait, tel que l'Amour lui donne, Malgré tous ses attraits, manquait à sa personne : Elle n'a maintenant plus rien à désirer.
MÉNECHME, frère jumeau
Si ce n'est d'être veuve, et me voir enterrer : C'est ce qui met le comble au bonheur d'une femme.
Isabelle
De pareils sentiments n'entrent point dans mon âme.
Robertin
Monsieur ne pense pas aussi ce qu'il vous dit. Votre beauté le charme autant que votre esprit. Je stipule, pour lui, que c'est un honnête homme.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous vous moquez, monsieur.
Robertin
Et dans lui l'on renomme La franchise du coeur qu'il a par préciput.
MÉNECHME, frère jumeau
Je voudrais pouvoir être avec vous but à but. C'est vous qui des vertus êtes le protocole ; Et pour vous bien louer, je n'ai point de parole.
Robertin
Puisque, comme je crois, vous êtes tous d'accord, Il nous faut procéder.
Araminte
Rien ne presse si fort. À ce bel hymen, moi, s'il vous plaît, je m'oppose ; Et j'en ai dans les mains une très juste cause.
Démophon
Vous direz vos raisons et vos griefs demain, Ma soeur. Ne laissons pas d'aller notre chemin.
Robertin
Voici donc le contrat...
MÉNECHME, frère jumeau
Mais, monsieur le notaire, Avant tout, finissons une certaine affaire Qui, plus que celle-là, me tient sans doute au coeur.
Robertin
Tout ce qui vous convient est toujours le meilleur. Je n'aurais pas usé de tant de diligence, Si vous n'étiez venu chez moi me faire instance De vouloir achever le contrat au plus tôt.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous m'avez vu chez vous ?
Robertin
Oui, monsieur.
MÉNECHME, frère jumeau
Quand ?
Robertin
Tantôt...
MÉNECHME, frère jumeau
Qui ? Moi ? Moi ?...
Robertin
Vous ; oui, vous. Au logis où j'habite, Vous m'avez fait l'honneur de me rendre visite : Mais je l'ai bien payé. Soixante mille écus N'ont pas rendu vos pas ni vos soins superflus.
MÉNECHME, frère jumeau
Entendons-nous un peu. Que voulez-vous donc dire ?
Robertin
Vous vous divertissez, vous avez de quoi rire.
MÉNECHME, frère jumeau
Je ne ris nullement, et me fâche à la fin. Ne vous nommez-vous pas, s'il vous plaît, Robertin ?
Robertin
Oui, l'on me nomme ainsi.
MÉNECHME, frère jumeau
N'êtes-vous pas notaire ?
Robertin
Et, de plus, honnête homme.
MÉNECHME, frère jumeau
Oh ! C'est une autre affaire. N'avez-vous pas chez vous soixante mille écus À moi ?
Robertin
Je les avais ; mais je ne les ai plus.
MÉNECHME, frère jumeau
Comment donc ?
Robertin
N'est-ce pas Ménechme qu'on vous nomme ?
MÉNECHME, frère jumeau
Sans doute.
Robertin
C'est à vous que j'ai remis la somme, En bon argent comptant, ou billets au porteur, Dont j'ai votre quittance ; et c'est là le meilleur.
MÉNECHME, frère jumeau
Quoi ! Monsieur, vous auriez le front et I'insolence...
Robertin
Quoi ! Monsieur, vous auriez l'audace et l'impudence,...
MÉNECHME, frère jumeau
De dire que j'ai pris soixante mille écus ?
Robertin
De nier hardiment de les avoir reçus ?
MÉNECHME, frère jumeau
Voilà, je le confesse, un homme abominable.
Robertin
Voilà, je vous l'avoue, un fourbe détestable.
Démophon
Hé ! Messieurs, doucement ; je suis pour vous honteux, Et je ne sais ici qui croire de vous deux.
Isabelle
Monsieur pourrait-il bien avoir l'âme assez noire,...
Araminte
Oui, c'est un scélérat, qui du crime fait gloire.
Finette
Faites-lui son procès ; et, s'il en est besoin, Je servirai toujours contre lui de témoin.
Scène 5
Valentin, MÉNECHME, frère jumeau, Robertin, Démophon, Araminte, Finette
Valentin
Hé ! Qu'est-ce donc, messieurs ? Voilà bien du grabuge !
À Valentin.
MÉNECHME, frère jumeau
De notre différend cet homme sera juge ; Il ne m'a point quitté, je m'en rapporte à lui. Qu'il parle. Ai-je reçu quelque argent aujourd'hui De monsieur que voilà ?
Valentin
Sans doute, en belle espèce. Soixante mille écus, que votre oncle vous laisse, Vous ont été comptés en argent ou valeur.
MÉNECHME, frère jumeau
Ah, maudit faux témoin ! Malheureux imposteur ! Tu peux soutenir...
Valentin
Oui, je soutiens que la somme A tantôt été mise entre les mains d'un homme Semblable à vous d'habit, de mine, de hauteur, Qui prétend épouser la fille de monsieur ; Il s'appelle Ménechme, il est de Picardie ; Et, si vous le niez, c'est une perfidie. Je lèverai la main de tout ce que j'ai dit.
Robertin
Vous voyez s'il se peut un plus méchant esprit, Plus noir, plus scélérat. Hélas ! Qu'alliez-vous faire ? Je vous embarquais là dans une belle affaire !
Démophon
Je vous prenais, monsieur, pour un homme de bien ; Mais je vois à présent que vous ne valez rien.
Araminte
Après ce qu'il m'a fait, il n'est point d'injustice, De crimes, de noirceurs dont il ne soit complice.
Finette
Traître ! Te voilà donc à la fin confondu ! Sans autre procédure, il faut qu'il soit pendu.
MÉNECHME, frère jumeau
Non, je ne pense pas que l'enfer soit capable De vomir sur la terre, en sa rage exécrable, Des hommes, des démons si méchants que vous tous ; Et... je ne puis parler, tant je suis en courroux.
Scène 6
Chevalier, Démophon, Robertin, Araminte, Finette, MÉNECHME, frère jumeau, Isabelle, Valentin
à part
Chevalier
Ma présence, je crois, est ici nécessaire, Pour découvrir le fond d'un surprenant mystère.
Démophon
Qu'est-ce donc que je vois ?
Robertin
Quel prodige en ces lieux !
Araminte
Quelle aventure, ô ciel ! Dois-je en croire mes yeux ?
Finette
Madame, je ne sais si j'ai le regard trouble, Si c'est quelque vapeur ; mais enfin je vois double.
MÉNECHME, frère jumeau
Quel objet se présente, et que me fait-on voir ? C'est mon portrait qui marche, ou bien c'est mon miroir.
à Ménechme
Chevalier
Pourquoi prendre, monsieur, mon nom et ma figure ? Je m'appelle Ménechme, et c'est me faire injure.
Au Chevalier.
MÉNECHME, frère jumeau
Voilà, sur ma parole, encor quelque fripon ! Et de quel droit, monsieur, me volez-vous mon nom ? Je ne m'avise point d'aller prendre le vôtre.
Chevalier
Pour moi, dès le berceau, je n'en ai point eu d'autre.
MÉNECHME, frère jumeau
Mon père, en son vivant, se fit nommer ainsi.
Chevalier
Le mien, tant qu'il vécut, porta ce nom aussi.
MÉNECHME, frère jumeau
En accouchant de moi l'on vit mourir ma mère.
Chevalier
La mienne est morte aussi de la même manière.
MÉNECHME, frère jumeau
Je suis de Picardie.
Chevalier
Et moi pareillement.
MÉNECHME, frère jumeau
J'avais un certain frère, un mauvais garnement, Et dont, depuis quinze ans, je n'ai nouvelle aucune.
Chevalier
Du mien, depuis ce temps, j'ignore la fortune.
MÉNECHME, frère jumeau
Ce frère, étant jumeau, dans tout me ressemblait.
Chevalier
Le mien est mon image, et qui me voit, le voit.
MÉNECHME, frère jumeau
Mais vous qui me parlez, n'êtes-vous point ce frère ?
Chevalier
C'est vous qui l'avez dit : voilà tout le mystère.
MÉNECHME, frère jumeau
Est-il possible ? Ô ciel !
Chevalier
Que cet embrassement Vous témoigne ma joie et mon ravissement. Mon frère, est-ce bien vous ? Quelle heureuse rencontre ! Se peut-il qu'à mes yeux la fortune vous montre ?
MÉNECHME, frère jumeau
Mon frère, en vérité... je m'en réjouis fort : Mais j'avais cependant compté sur votre mort.
Finette
En tout ceci, madame, il n'y va rien du nôtre ; Quoi qu'il puisse arriver, nous aurons l'un ou l'autre.
À Isabelle.
Démophon
L'incident que je vois, certes, n'est pas commun. Il te faut un époux ; en voilà deux pour un : Choisis le bon pour toi, ma fille, et te contente.
Elle donne la main au Chevalier.
Isabelle
Puisque vous m'accordez le choix qui se présente, Portée également de l'une et l'autre part, Je prends monsieur : il faut en courir le hasard.
Araminte
Et moi, je prends monsieur.
MÉNECHME, frère jumeau
Il semble, à vous entendre, Que vous n'ayez ici qu'à vous baisser et prendre.
Valentin
Puisque chacun ici prend ce qui lui convient, Par droit d'aubaine aussi, Finette m'appartient.
Robertin
Moi, je vous prends tous deux. Je veux que l'on m'instruise En quelles mains enfin cette somme est remise. L'un de vous a touché soixante mille écus.
Montrant Araminte.
à Robertin
Chevalier
N'en soyez point en peine, et je les ai reçus. C'est moi qui, pour la mienne, ayant pris sa valise, Ai su me prévaloir d'une heureuse méprise. C'est lui qui, pour un legs, vient d'arriver ici : C'est moi qu'on a cru mort, et qui m'en suis saisi : C'est moi qui, dans l'ardeur d'une feinte tendresse, À madame autrefois ai fait une promesse ; Et c'est moi qui, depuis, brûlant des plus beaux feux, À l'aimable Isabelle ai porté tous mes voeux.
MÉNECHME, frère jumeau
Vous m'avez donc trahi, vous, monsieur le notaire ?
Robertin
Je n'ai rien fait de mal dans toute cette affaire, Et j'ai du testateur suivi l'intention. Il laisse à son neveu cette succession : Monsieur l'est comme vous ; vous n'avez rien à dire.
Chevalier
Aux arrêts du destin, mon frère, il faut souscrire. Mais vous aurez bientôt tout lieu d'être content, Pourvu que, sans éclat, vous vouliez à l'instant, En épousant madame, acquitter ma parole.
MÉNECHME, frère jumeau
Comment donc ! Voulez-vous que j'épouse une folle ?
Araminte
Et de quel droit, monsieur, me faites-vous la loi ? Je vous trouve plaisant de disposer de moi !
à Ménechme et à Araminte
Chevalier
Suivez tous deux l'avis d'un homme qui vous aime. Vous vouliez m'épouser, c'est un autre moi-même. Et, pour vous faire voir quelle est mon amitié, De la succession recevez la moitié : Que trente mille écus facilitent l'affaire.
À Araminte.
MÉNECHME, frère jumeau
A ce dernier trait-là je reconnais mon frère. Çà, ma reine, épousons, malgré notre discord. Nous nous sommes tous deux chanté pouilles à tort, Moi vous nommant friponne, et vous m'appelant traître. Nous n'avions pas, pour lors, l'honneur de nous connaître. Bien d'autres, avant nous, en formant ce lien, S'en sont dit tout autant, et se connaissaient bien.
Finette
Moi, quand ce ne serait que pour la ressemblance, Je voudrais l'épouser, sans tant de résistance.
Araminte
Si je pouvais un jour me résoudre à ce choix, Je le ferais exprès pour vous punir tous trois. Vous n'avez, je le vois, que mon bien seul en vue ; Mais, en me mariant, votre attente est déçue. Oui, je l'épouserai, pour me venger de vous, Lui donner tout mon bien, et vous désoler tous.
MÉNECHME, frère jumeau
Ce sera très bien fait.
Démophon
Vous, acceptez ma fille, Puisqu'un coup du hasard vous met dans ma famille. Je voulais un Ménechme : en lui donnant la main, Vous ne changerez rien à mon premier dessein.
Chevalier
Dans l'excès du bonheur que le destin m'envoie, Mon coeur ne peut suffire à contenir sa joie.
Valentin
Chacun, Finette, ici songe à se marier ; Marions-nous aussi, pour nous désennuyer.
Finette
À ne t'en point mentir, j'en aurais grande envie ; Mais je crains?
Valentin
Que crains-tu ?
Finette
De faire une folie.
Aux auditeurs.
Valentin
J'en fais une cent fois bien plus grande que toi ; Et je ne laisse pas de te donner ma foi. Messieurs, j'ai réussi dans l'hymen qui s'apprête ; De myrte et de laurier je vais ceindre ma tête : Mais si je méritais vos applaudissements, Ce jour mettrait le comble à mes contentements.