Tragédie · 1608

Coriolan

de William Shakespeare

Représentation
≈ 2 h 53
Distribution
3 femmes, 12 hommes
Répliques
1 341
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Coriolan N 197 ≈ 28 min 13
Ménénius N 203 ≈ 28 min 13
Volumnie F 79 ≈ 14 min 6
Sicinius N 137 ≈ 13 min 10
Cominius N 72 ≈ 12 min 11
Brutus N 109 ≈ 12 min 9
Marcius N 47 ≈ 10 min 6
Aufidius N 55 ≈ 9 min 8
Premier Citoyen N 26 ≈ 4 min 4
Deuxième Citoyen N 37 ≈ 3 min 3
Troisième Citoyen N 12 ≈ 3 min 2
Lartius N 32 ≈ 3 min 5
Premier Sénateur H 32 ≈ 3 min 8
Virgilie F 28 ≈ 3 min 5
Messager H 18 ≈ 3 min 5
Troisième Serviteur H 20 ≈ 3 min 1
Deuxième Serviteur H 19 ≈ 2 min 1
Valérie F 15 ≈ 2 min 2
Premier Serviteur H 18 ≈ 2 min 1
Romain N 12 ≈ 2 min 1

Et 20 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Coriolan absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ménénius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Volumnie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sicinius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cominius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Brutus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marcius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Aufidius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Premier Citoyen, Plusieurs Citoyens, Tous, Deuxième Citoyen, Ménénius, Marcius, Messager, Premier Sénateur, Cominius, Titus, Sicinius, Brutus

Rome. Une rue.

Premier Citoyen

Avant que nous allions plus loin, écoutez-moi.

Plusieurs Citoyens

Parlez, parlez.

Premier Citoyen

Vous êtes tous résolus à mourir plutôt qu’à subir la famine ?

Tous

Résolus, résolus.

Premier Citoyen

Et d’abord vous savez que Caïus Marcius est le principal ennemi du peuple.

Tous

Nous le savons, nous le savons.

Premier Citoyen

Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous voudrons. Est-ce là votre verdict ?

Tous

Assez de paroles ! À l’œuvre. En avant, en avant !

Deuxième Citoyen

Un mot, dignes citoyens.

Premier Citoyen

On nous appelle pauvres citoyens ; il n’y a de dignité que pour les patriciens. Le superflu de nos gouvernants suffirait à nous soulager. Si seulement ils nous cédaient des restes sains encore, nous pourrions nous figurer qu’ils nous secourent par humanité ; mais ils nous trouvent déjà trop coûteux. La maigreur qui nous afflige, effet de notre misère, est comme un inventaire détaillé de leur opulence ; notre détresse est profit pour eux. Vengeons-nous à coups de pique, avant de devenir des squelettes. Car, les dieux le savent, ce qui me fait parler, c’est la faim du pain et non la soif de la vengeance.

Deuxième Citoyen

Prétendez-vous agir spécialement contre Caïus Marcius ?

Plusieurs Citoyens

Contre lui d’abord : il est le limier du peuple.

Deuxième Citoyen

Mais considérez-vous les services qu’il a rendus à son pays ?

Premier Citoyen

Certainement, et c’est avec plaisir qu’on lui en tiendrait compte, s’il ne se payait pas lui-même en orgueil.

Deuxième Citoyen

Allons, parlez sans malveillance.

Premier Citoyen

Je vous dis que ce qu’il a fait d’illustre, il l’a fait dans ce but : les gens de conscience timorée ont beau dire volontiers qu’il a tout fait pour son pays, il a tout fait pour plaire à sa mère et pour servir son orgueil qui, certes, est à la hauteur de son mérite !

Deuxième Citoyen

Vous lui faites un crime d’une irrémédiable disposition de nature. Du moins vous ne pouvez pas dire qu’il est cupide.

Premier Citoyen

Si je ne le puis, je ne suis pas pour cela à court d’accusations, Il a plus de vices qu’il n’en faut pour lasser les récriminations.

Premier Citoyen

Cris au loin.

Premier Citoyen

Quels sont ces cris ? L’autre côté de la ville est en mouvement. Pourquoi restons-nous ici à bavarder ? Au Capitole !

Tous

Allons, allons !

Premier Citoyen

Doucement !… Qui vient là ?

Deuxième Citoyen

Le digne Ménénius Agrippa ! En voilà un qui a toujours aimé le peuple.

Premier Citoyen

Il est assez honnête. Si tous les autres étaient comme lui !

Ménénius

— Que voulez-vous donc faire, mes concitoyens ? Où allez-vous — avec des bâtons et des massues ? Qu’y a-t-il ? Parlez, je vous prie. —

Deuxième Citoyen

Notre projet n’est pas ignoré des sénateurs : depuis quinze jours ils ont eu vent de nos intentions, nous allons les leur signifier par des actes. Ils disent que les pauvres solliciteurs ont la voix forte : ils sauront que nous avons aussi le bras fort.

Ménénius

— Quoi ! mes maîtres, mes bons amis, mes honnêtes voisins, — vous voulez donc votre ruine ! —

Deuxième Citoyen

C’est impossible, monsieur : nous sommes déjà ruinés.

Ménénius

— Amis, croyez-moi, les patriciens ont pour vous — la plus charitable sollicitude. Pour vos besoins, — pour vos souffrances au milieu de cette disette, autant vaudrait frapper — le ciel de vos bâtons que les lever — contre le gouvernement romain : il poursuivra — sa course en broyant dix mille freins — plus solides que celui que vous pourrez jamais — vraisemblablement lui opposer. Quant à la disette, — ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui la font ; et près — d’eux vos genoux vous serviront mieux que vos bras. Hélas ! — vous êtes entraînés par la calamité — à une calamité plus grande. Vous calomniez — les nautoniers de l’État : ils veillent sur vous en pères, — et vous les maudissez comme des ennemis ! —

Deuxième Citoyen

Eux, veiller sur nous !… Oui, vraiment !… Ils n’ont jamais veillé sur nous. Ils nous laissent mourir de faim, quand leurs magasins regorgent de grain

Deuxième Citoyen

, font des édits en faveur de l’usure pour soutenir les usuriers

Deuxième Citoyen

, rappellent chaque jour quelque acte salutaire établi contre les riches, et promulguent des statuts chaque jour plus vexatoires pour enchaîner et opprimer le pauvre ! Si les guerres ne nous dévorent, ce seront eux ; et voilà tout l’amour qu’ils nous portent !

Deuxième Citoyen

Soit ! je l’entendrai, monsieur ; mais ne croyez pas leurrer notre misère avec une fable. N’importe ! si ça vous plaît, narrez toujours.

Ménénius

— Un jour, tous les membres du corps humain — se mutinèrent contre le ventre, l’accusant et se plaignant — de ce que lui seul il demeurait — au milieu du corps, paresseux et inactif, — absorbant comme un gouffre la nourriture, sans jamais porter — sa part du labeur commun, là où tous les autres organes — s’occupaient de voir, d’entendre, de penser, de diriger, de marcher, de sentir — et de subvenir, par leur mutuel concours, — aux appétits et aux désirs communs — du corps entier. Le ventre répondit…

Deuxième Citoyen

— Voyons, monsieur, quelle réponse fit le ventre ?

Ménénius

— Je vais vous le dire, monsieur. Avec une espèce de sourire — qui ne venait pas de la rate, mais de certaine région —

car, après tout, je puis aussi bien faire sourire le ventre — que le faire parler

Ménénius

, il répondit dédaigneusement — aux membres mécontents, à ces mutins — qui se récriaient contre ses accaparements, exactement — comme vous récriminez contre nos sénateurs parce qu’ils — ne sont pas traités comme vous…

Deuxième Citoyen

Voyons la réponse du ventre… Quoi ! — si la tête portant couronne royale, l’œil vigilant, — le cœur, notre conseiller, le bras, notre soldat, — le pied, notre coursier, notre trompette, la langue, — et tant d’autres menus auxiliaires qui défendent — notre constitution, si tous…

Ménénius

Eh bien, après ? — Ce gaillard-là veut-il pas me couper la parole ! Eh bien, après ? eh bien, après ?

Deuxième Citoyen

— Si tous étaient molestés par le ventre vorace — qui est la sentine du corps…

Ménénius

Eh bien, après ?

Deuxième Citoyen

— Si tous ces organes se plaignaient, — que pouvait répondre le ventre ?

Ménénius

Je vais vous le dire. — Si vous voulez m’accorder un peu de ce que vous n’avez guère, — un moment de patience, vous allez entendre la réponse du ventre.

Deuxième Citoyen

— Vous mettez le temps à la dire !

Ménénius

Notez bien ceci, l’ami ! — Votre ventre, toujours fort grave, gardant son calme, — sans s’emporter comme ses accusateurs, répondit ainsi : — Il est bien vrai, mes chers conjoints, — que je reçois le premier toute la nourriture — qui vous fait vivre ; et c’est chose juste, — puisque je suis le grenier et le magasin — du corps entier. Mais, si vous vous souvenez, — je renvoie tout par les rivières du sang, — jusqu’au palais du cœur, jusqu’au trône de la raison ; — et, grâce aux conduits sinueux du corps humain, — les nerfs les plus forts et les moindres veines — reçoivent de moi ce simple nécessaire — qui les fait vivre. Et, bien que tous à la fois, — mes bons amis… C’est le ventre qui parle, remarquez bien.

Deuxième Citoyen

Oui, monsieur. Parfaitement, parfaitement !

Ménénius

Bien que tous à la fois vous ne puissiez — voir ce que je fournis à chacun de vous, je puis vous prouver, par un compte rigoureux, que — je vous transmets toute la farine — et ne garde pour moi que le son. Qu’en dites-vous ?

Deuxième Citoyen

— C’était une réponse. Quelle application en faites-vous ?

Ménénius

— Le sénat de Rome est cet excellent ventre, — et vous êtes les membres révoltés. Car, ses conseils et ses mesures — étant bien examinés, les affaires étant dûment digérées — dans l’intérêt de la chose publique, vous reconnaîtrez — que les bienfaits généraux que vous recueillez — procèdent ou viennent de lui, — et nullement de vous-mêmes… Qu’en pensez-vous, — vous le gros orteil de cette assemblée ?

Deuxième Citoyen

— Moi, le gros orteil ! Pourquoi le gros orteil ?

Ménénius

— Parce qu’étant l’un des plus infimes, des plus bas, des plus pauvres — de cette édifiante rébellion, tu marches le premier. — Mâtin de la plus triste race, tu cours, — en avant de la même dans l’espoir de quelques reliefs. — Allons, préparez vos massues et vos bâtons les plus raides. Rome est sur le point de se battre avec ses rats. — Il faut qu’un des deux partis succombe… Salut, noble Marcius !

Marcius

— Merci.

Marcius

Aux citoyens.

Deuxième Citoyen

Nous n’avons jamais de vous que de bonnes paroles.

Marcius

— Celui qui t’accorderait une bonne parole serait un flatteur — au-dessous du dégoût… Que vous faut-il, aboyeurs, — à qui ne conviennent ni la paix ni la guerre ? L’une vous épouvante, — l’autre vous rend insolents. Celui qui compte sur vous — trouve, le moment venu, au lieu de lions, des lièvres, — au lieu de renards, des oies. Non, vous n’êtes pas plus sûrs — qu’un tison ardent sur la glace, — qu’un grêlon au soleil. Votre vertu consiste — à exalter celui que ses fautes ont abattu, — et à maudire la justice qui l’a frappé. Qui mérite la gloire — mérite voire haine, et vos affections sont — les appétits d’un malade qui désire surtout — ce qui peut augmenter son mal. S’appuyer — sur voire faveur, c’est nager avec des nageoires de plomb — et vouloir abattre un chêne avec un roseau. Se fier à vous ! Plutôt vous pendre ! — À chaque minute vous changez d’idée : — vous trouvez noble celui que vous haïssiez tout à l’heure, — infâme celui que vous couronniez. Qu’y a-t-il ? — Pourquoi, dans les divers quartiers de la cité, — criez-vous ainsi contre ce noble sénat qui, — sous l’égide des dieux, vous tient en respect et empêche — que vous ne vous dévoriez les uns les autres ?

Marcius

À Ménénius.

Marcius

Que réclament-ils ?

Ménénius

— Du blé au prix qui leur plaît : ils disent — que la ville en regorge.

Ménénius

Ma foi, je crois ceux-ci presque complètement persuadés : — car, si ample que soit leur manque de sagesse, — ils sont d’une couardise démesurée. Mais, je vous prie, — que dit l’autre attroupement ?

Marcius

Il s’est dispersé. Ah ! les pendards ! — Ils disaient qu’ils étaient affamés, soupiraient des maximes, — que… la faim brise les murs de pierre, qu’il faut que les chiens mangent, — que… la nourriture est faite pour toutes les bouches ; que… les dieux n’ont pas envoyé — le blé pour les riches seulement… C’est en centons de cette sorte — qu’ils ont éventé leurs plaintes ; on leur a répondu — en leur accordant leur requête, étrange requête, — capable de frapper au cœur la noblesse, — et de faire pâlir le pouvoir le plus hardi ! Alors ils ont jeté leurs bonnets — en l’air comme pour les accrocher aux cornes de la lune, — et ont exhalé leur animosité en acclamations.

Ménénius

Que leur a-t-on accordé ?

Marcius

— Cinq tribuns de leur choix pour défendre leur vulgaire politique : — ils ont élu Junius Brutus, — Sicinius Velutus, et je ne sais qui. Sangdieu ! — la canaille aurait démantelé la ville, — avant d’obtenir cela de moi. Cette concession — entamera peu à peu le pouvoir et fournira un thème de plus en plus fort — aux arguments de l’insurrection.

Ménénius

C’est étrange.

Marcius

— Allons, retournez chez vous, racaille.

Messager

— Où est Caïus Marcius ?

Marcius

Ici. De quoi s’agit-il ?

Messager

— La nouvelle, monsieur, c’est que les Volsques ont pris les armes.

Marcius

— J’en suis bien aise : nous allons avoir le moyen de dégorger — un superflu fétide… Voici l’élite de nos anciens.

Premier Sénateur

— Marcius, vous nous avez dit vrai : — les Volsques ont pris les armes.

Marcius

Ils ont un chef, — Tullus Aufidius, qui vous donnera de la besogne. — J’ai la faiblesse d’être jaloux de sa vaillance : — et si je n’étais moi, — c’est lui que je voudrais être.

Cominius

Vous vous êtes déjà mesurés.

Marcius

— Quand la moitié du monde serait aux prises avec l’autre, et quand il — serait de mon parti, je passerais à l’ennemi, rien que pour faire — la guerre contre lui : c’est un lion — que je suis fier de relancer.

Premier Sénateur

Eh bien, digne Marcius, — accompagnez Cominiusdans cette guerre.

Cominius

— C’est une promesse déjà faite.

Marcius

Oui, monsieur, — et je la tiendrai… Titus Lartius, tu — vas me voir encore une fois attaquer Tullus en face. — Quoi, serais-tu perclus ! Te récuserais-tu ?

Titus

Non, Caïus Marcius, — je m’appuierai sur une béquille et je combattrai avec l’autre — plutôt que de renoncer à cette lutte.

Ménénius

Ô vrai preux !

Premier Sénateur

— Accompagnez-nous jusqu’au Capitole où je sais — que nos meilleurs amis nous attendent.

Titus

Ouvrez la marche ; — suivez, Cominius, et nous autres nous viendrons après… — À vous le pas.

Cominius

Noble Lartius !

Premier Sénateur

— En route ! À vos logis ! partez.

Marcius

Non, qu’ils nous suivent ! — Les Volsques ont beaucoup de blé ; emmenons ces rats — pour ronger leurs provisions… Respectables mutins, — votre valeur donne de beaux fruits. De grâce, suivez-nous.

Marcius

Sortent les sénateurs, Cominius, Titus Lartius, Marcius et Ménénius. Les citoyens se dispersent.

Sicinius

— Vit-on jamais un homme aussi arrogant que ce Marcius ?

Brutus

Il n’a pas d’égal.

Sicinius

— Quand nous avons été élus tribuns du peuple…

Brutus

— Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux ?

Sicinius

Non, mais ses sarcasmes.

Brutus

— Une fois emporté, il n’hésiterait pas à narguer les dieux !

Sicinius

— À bafouer la chaste lune !

Brutus

— La guerre le dévore ! il devient — trop fier de sa vaillance.

Sicinius

Sa nature, — chatouillée par le succès, dédaigne jusqu’à l’ombre — qu’il foule en plein midi. Mais je m’étonne que — son insolence daigne se laisser commander — par Cominius.

Brutus

La renommée à laquelle il vise — et dont il est déjà paré ne saurait — s’acquérir et se conserver plus aisément — qu’au second rang. Car le moindre revers — passera pour être la faute du général, celui-ci eût-il accompli — tout ce qui est possible à un homme, et la censure étourdie — s’écriera alors : Oh ! si Marcius — avait conduit l’affaire !

Brutus

Bref, — la moitié de la gloire de Cominius sera pour Marcius, — Marcius n’en fût-il pas digne, et toutes ses fautes — seront à la gloire de Marcius, ne l’eût-il — en rien mérité.

Sicinius

Allons savoir — comment l’expédition s’effectue, et quelles forces, — outre son énergie personnelle, l’assisteront — dans cette campagne.

Brutus

Allons !

Brutus

Ils sortent.

Brutus

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Scène 2

Premier Sénateur, Aufidius, Deuxième Sénateur, Tous Les Sénateurs, Tous

Corioles. Le sénat.

Premier Sénateur

Ainsi, Aufidius, votre opinion est — que ceux de Rome ont pénétré nos conseils, — et connaissent nos menées.

Aufidius

N’est-ce pas votre avis ? — Quel projet a jamais été médité dans cet État — et mis matériellement à exécution avant que Rome — en eût été prévenue ? Il y a quatre jours à peine — que j’ai eu des nouvelles de là ; voici les paroles même : je crois — que j’ai la lettre ici ; oui, la voici !

Aufidius

Il lit.

Premier Sénateur

Notre armée est en campagne : — nous n’avons jamais douté que Rome ne fût prête — à nous tenir tête.

Aufidius

Et vous avez cru sage — de tenir cachés vos grands desseins jusqu’au moment — où ils devront se révéler d’eux-mêmes ; mais il semble qu’avant d’éclore — ils aient été connus de Rome. Leur découverte — va circonscrire notre plan qui était — de surprendre plusieurs villes, avant même que Rome — sût que nous étions sur pied.

Deuxième Sénateur

Noble Aufidius, — prenez votre commission, courez à vos troupes, — et laissez-nous seuls garder Corioles. — S’ils viennent camper sous nos murs, amenez votre armée — pour les chasser ; mais vous reconnaîtrez, je crois, — que leurs préparatifs n’étaient pas contre nous.

Aufidius

Oh ! n’en doutez pas ; — je parle sur des certitudes. Il y a plus : — quelques détachements de leurs forces sont déjà en marche, — et tout droit sur Corioles. Je laisse Vos Seigneuries. — Si nous venons à nous rencontrer, Caïus Marcius et moi, — nous nous sommes juré de ne cesser le combat — que quand l’un des deux ne pourrait plus agir.

Tous Les Sénateurs

Que les dieux vous assistent !

Aufidius

— Et gardent vos Seigneuries !

Premier Sénateur

Adieu.

Deuxième Sénateur

Adieu.

Tous

Adieu.

Tous

Ils sortent.

Tous

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Scène 3

Volumnie, Virgilie, Suivante, Valérie, Volumme

Rome. Dans la maison de Volumnie.

Volumnie

Je vous en prie, ma fille, chantez, ou exprimez-vous avec moins de découragement. Si mon fils était mon mari, je trouverais une jouissance plus vive dans cette absence où il gagne de l’honneur que dans les embrassements du lit nuptial où il me prouverait le plus d’amour. Alors que ce fils unique de mes entrailles était tout délicat, et que son adolescence, à force de grâce, attirait sur lui tous les regards ; quand, suppliée tout un jour par un roi, une autre mère n’aurait pas consenti à céder pour une heure la joie de le voir, je pensai, moi, qu’une telle beauté voulait être achevée par l’honneur et ne vaudrait guère mieux qu’un portrait pendu au mur, si la gloire ne l’animait pas, et je me plus à lui faire chercher le danger là où il pouvait trouver le renom. Je l’envoyai à une guerre cruelle, dont il revint le front couronné de chêne

Volumnie

. Je te le déclare, ma fille, au moment où j’appris que j’avais mis au monde un enfant mâle, je n’étais pas plus frémissante de joie qu’au jour où, pour la première fois, je vis que cet enfant s’était montré un homme.

Virgilie

Mais s’il était mort dans cette affaire, madame ?

Suivante

— Madame Valérie vient vous rendre visite, madame.

Virgilie

— Je vous en conjure, permettez-moi de me retirer.

Volumnie

Non, vraiment… — Je crois entendre d’ici le tambour de votre mari ; — je le vois traîner Aufidius par les cheveux, — les Volsques fuyant devant lui, comme des enfants devant un ours ; — je crois le voir frapper du pied en s’écriant : — Suivez-moi, lâches, vous avez été engendrés dans la peur, — bien que nés à Rome . Alors, essuyant son front sanglant — avec son gantelet de mailles, il s’avance, — pareil au moissonneur qui doit tout faucher — ou perdre son salaire.

Virgilie

— Son front sanglant ! Ô Jupiter ! pas de sang !

Volumnie

— Taisez-vous, folle ! Le sang sied mieux à un homme — que l’or au trophée. Le sein d’Hécube — allaitant Hector n’était pas plus aimable — que le front d’Hector crachant le sang — sous le coup des épées grecques… Dites à Valérie — que nous sommes prêtes à lui faire accueil.

Volumnie

La suivante sort.

Virgilie

— Que les cieux protègent mon seigneur contre le farouche Aufidius !

Volumnie

— Il écrasera sous son genou la tête d’Aufidius, — et lui passera sur le cou.

Valérie

Mesdames, bonjour à toutes deux !

Volumme

Chère madame !

Virgilie

Je suis bien aise de voir Votre Grâce !

Valérie

Comment allez-vous toutes deux ? Vous êtes des ménagères émérites. Que cousez-vous là ? Joli ouvrage, en vérité… Comment va votre petit garçon ?

Virgilie

Je vous remercie ; fort bien, bonne madame.

Volumnie

Il aime mieux regarder des épées et entendre un tambour que de voir son maître d’école.

Virgilie

Sur ma parole, il est tout à fait le fils de son père : c’est un bien joli enfant, je vous jure. Croiriez-vous que, mercredi dernier, je suis restée toute une demi-heure à le regarder ? Il a un air si résolu ! Je le voyais courir après un papillon doré ; il l’a pris, l’a lâché, a recouru après, l’a repris, puis l’a relâché et rattrapé encore ; alors, exaspéré, soit par une chute qu’il avait faite, soit par toute autre raison, il l’a déchiré à belles dents : oh ! je vous garantis qu’il l’a déchiqueté !

Volumnie

Une boutade comme en a son père !

Valérie

Vraiment, là, c’est un noble enfant.

Virgilie

Un écervelé, madame.

Valérie

Allons, laissez de côté votre couture ; je veux que vous flâniez avec moi cette après-midi.

Virgilie

Non, bonne madame, je ne sortirai pas.

Valérie

Vous ne sortirez pas ?

Volumnie

Si fait, si fait.

Virgilie

Non, vraiment, excusez-moi ; je ne franchirai pas notre seuil que monseigneur ne soit revenu de la guerre.

Valérie

Fi ! vous vous emprisonnez très-déraisonnablement. Allons, venez visiter cette bonne dame qui fait ses couches.

Virgilie

Je lui souhaite un prompt rétablissement, et je la visiterai de mes prières ; mais je ne puis aller chez elle.

Volumnie

Et pourquoi, je vous prie ?

Virgilie

Ce n’est pas par crainte d’une fatigue ni par manque d’amitié.

Valérie

Vous voulez être une autre Pénélope ; pourtant, on dit que toute la laine qu’elle fila en l’absence d’Ulysse ne servit qu’à remplir Ithaque de mites. Venez donc. Je voudrais que votre batiste fût aussi sensible que votre doigt ; par pitié, vous cesseriez de la piquer. Allons, vous viendrez avec nous.

Virgilie

Non, chère madame, pardonnez-moi ; décidément je ne sortirai pas.

Valérie

Là, vraiment, venez avec moi ; et je vous donnerai d’excellentes nouvelles de votre mari.

Virgilie

Oh ! bonne madame, il ne peut y en avoir encore.

Valérie

Si fait. Je ne plaisante pas avec vous ; on a eu de ses nouvelles hier soir.

Virgilie

Vraiment, madame ?

Valérie

Rien de plus vrai ; je les ai ouï dire à un sénateur. Voici : Les Volsques ont en campagne une armée contre laquelle le général en chef Cominius s’est porté avec une partie de nos troupes romaines. Votre mari et Titus Lartius ont mis le siége devant la cité de Corioles ; ils ne doutent nullement de vaincre et d’achever promptement la guerre. Voilà la vérité, sur mon honneur ; ainsi, je vous prie, venez avec nous.

Virgilie

Excusez-moi, bonne madame ; je vous obéirai en tout plus tard.

Volumnie

Laissez-la, madame ; dans l’état où elle est, elle ne ferait que troubler notre franche gaieté.

Valérie

Ma foi, je le crois… Adieu donc… Allons, bonne et chère dame… Je t’en prie, Virgilie, mets ta solennité à la porte et sors avec nous.

Virgilie

Non. Une fois pour toutes, madame, je ne le peux pas. Je vous souhaite bien du plaisir.

Valérie

Soit ! Adieu donc.

Valérie

Elles sortent par différents côtés.

Valérie

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Scène 4

Marcius, Lartius, Messager, Premier Sénateur, Premier Soldat, Deuxième Soldat, Troisième Soldat, Quatrième Soldat, Tous

Sous les remparts de Corioles ( 6 ) .

Marcius

— Voici des nouvelles qui arrivent. Je gage qu’ils se sont battus.

Lartius

— Mon cheval contre le vôtre, que non.

Marcius

C’est dit.

Lartius

Convenu.

Marcius

— Dis-moi, notre général a-t-il rencontré l’ennemi ?

Messager

— Ils sont en présence, mais ne se sont encore rien dit.

Lartius

— Ainsi, votre bon cheval est à moi.

Marcius

Je vous le rachète.

Lartius

— Non, je ne veux ni le vendre ni le donner, mais je veux bien vous le prêter — pour cinquante ans… Qu’on fasse sommation à la ville.

Marcius

— À quelle distance de nous sont les deux armées ?

Messager

À un mille et demi.

Marcius

— Alors, nous entendrons leur trompette ; et eux, la nôtre. — Ô Mars, je l’en conjure, aide-nous à en finir vite ici, — que nous puissions avec nos épées fumantes marcher — au secours de nos frères, dans la plaine !…

Marcius

Aux trompettes.

Marcius

Allons, soufflez votre ouragan.

Marcius

— Tullus Aufidius est-il dans vos murs ?

Premier Sénateur

— Non, et il n’est personne ici qui vous craigne plus que lui, — si peu qu’il vous craigne.

Premier Sénateur

Rappel au loin.

Premier Sénateur

Écoutez, nos tambours — font accourir notre jeunesse. Nous briserons nos murailles — plutôt que de nous y laisser parquer. Nos portes, — qui semblent fermées, n’ont pour barreaux que des roseaux : — elles s’ouvriront d’elles-mêmes. Entendez-vous, au loin ?

Premier Sénateur

Tumulte lointain.

Premier Sénateur

— C’est Aufidius. Écoutez quel ravage il fait — dans votre armée enfoncée.

Marcius

Oh ! ils sont aux prises !

Lartius

— Que leur vacarme nous serve de leçon… Des échelles, holà !

Lartius

Les Volsques font une sortie.

Marcius

On sonne la charge. Les Romains et les Volsques sortent en combattant. Les Romains sont repoussés jusqu’à leurs retranchements.

Marcius

— Que tous les fléaux du Sud fondent sur vous, — vous, hontes de Rome ! vous, troupeaux de… — Que la peste vous plâtre — d’ulcères ; en sorte que vous soyez abhorrés — avant d’être vus et que vous vous renvoyiez l’infection — à un mille sous le vent. Âmes d’oies — qui assumez figures d’homme, comment avez-vous pu fuir — devant des gueux que des singes battraient ? Pluton et enfer ! — Tous blessés par derrière ! Rien que des dos rougis et des faces blêmies — par la déroute et la peur fébrile ! Reformez-vous et revenez à la charge ; — sinon, par les feux du ciel, je laisse là l’ennemi, — et c’est à vous que je fais la guerre ! Prenez y garde ! En avant ! — Si vous tenez bon, nous les renverrons à leurs femmes, — comme ils nous ont poursuivis jusqu’à nos retranchements !

Marcius

On sonne une nouvelle charge. Les Romains reviennent contre les Volsques. Les Volsques se retirent dans Corioles, et Marcius les poursuit jusqu’aux portes de la ville.

Marcius

— Voilà les portes béantes ; secondez-moi bien ; — la fortune les ouvre pour les poursuivants — et non pour les fuyants. Remarquez-moi et imitez-moi.

Marcius

Il entre dans la ville et les portes se referment sur lui.

Premier Soldat

Quelle folie ! ce n’est pas moi qui en ferai autant.

Deuxième Soldat

Ni moi.

Troisième Soldat

— Voyez, ils l’ont enfermé.

Troisième Soldat

Tumulte.

Quatrième Soldat

Il est dans la marmite, je le garantis.

Lartius

— Qu’est devenu Marcius ?

Tous

Tué, sans doute.

Premier Soldat

— En courant sur les talons des fuyards, — il est entré avec eux ; — soudain ils ont refermé leurs portes, et il est resté seul — pour tenir tête à toute la ville.

Lartius

Ô noble compagnon qui, vulnérable, est plus brave que son invulnérable épée, — et qui résiste, quand elle plie ! On t’abandonne, Marcius ! — Une escarboucle de ta grosseur — serait un moins riche joyau que toi. Tu étais un homme de guerre — selon le vœu de Caton ; — non-seulement tu étais rude et âpre — aux coups de main ; mais, par ton regard terrible — et par l’éclat foudroyant de ta voix, — tu faisais frissonner tes ennemis, comme si le monde — avait la fièvre et tremblait.

Premier Soldat

Voyez, seigneur.

Lartius

C’est Marcius. — Courons le délivrer ou mourir avec lui.

Lartius

Tous pénètrent, en se battant, dans la ville.

Lartius

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Scène 5

Premier Romain, Deuxième Romain, Troisième Romain, Marcius, Lartius

Dans la ville de Corioles. Une rue.

Premier Romain

J’emporterai ça à Rome.

Deuxième Romain

Et moi ça.

Troisième Romain

Foin ! j’ai pris ça pour de l’argent.

Troisième Romain

Le tumulte continue au loin.

Marcius

— Voyez ces maraudeurs qui estiment leur temps — au prix d’un drachme fêlé ! Des coussins, des cuillères de plomb, — de la ferraille de rebut, des pourpoints que le bourreau — enterrerait avec ceux qui les portaient, ces misérables gueux — emballent tout avant que le combat soit fini… À bas ces lâches ! — Entendez-vous le vacarme que fait notre général ? Allons à lui ! — L’homme que hait mon âme, Aufidius, est là-bas, — massacrant nos Romains. Donc, vaillant Titus, prenez — des forces suffisantes pour garder la ville, — tandis que moi, avec ceux qui en ont le courage, je courrai — au secours de Cominius.

Lartius

Noble sire, ton sang coule ; — tu as déjà soutenu un trop violent effort pour — engager une seconde lutte.

Lartius

Puisse cette belle déesse, la Fortune, — s’énamourer de toi, et, par ses charmes puissants, — détourner l’épée de tes adversaires ! Hardi gentilhomme, — que le succès soit ton page !

Marcius

Qu’il te soit ami, — autant qu’à ceux qu’il place le plus haut ! Sur ce, adieu.

Lartius

Héroïque Marcius !

Lartius

Sort Marcius.

Lartius

Au trompette.

Lartius

— Toi, va sonner la trompette sur la place du marché, — et fais-y venir tous les officiers de la ville. — C’est là qu’ils connaîtront nos intentions. En route !

Lartius

Ils sortent.

Lartius

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Scène 6

Cominius, Messager, Marcius

Une plaine à quelque distance de Corioles.

Cominius

— Reprenez haleine, mes amis : bien combattu ! Nous nous sommes comportés — en Romains, sans folle obstination dans la résistance, — sans couardise dans la retraite. Croyez-moi, messieurs, — nous serons encore attaqués. Tandis que nous luttions, — des bouffées de vent nous faisaient ouïr par intervalles — la marche guerrière de nos amis. Dieux de Rome, — assurez leur succès comme nous souhaitons le nôtre, — en sorte que nos deux armées, se joignant d’un front souriant, — puissent vous offrir un sacrifice en action de grâces.

Cominius

Ta nouvelle ?

Messager

— Les citoyens de Corioles ont fait une sortie — et livré bataille à Titus et à Marcius. — J’ai vu nos troupes repoussées jusqu’à leurs retranchements, — et alors je suis parti.

Cominius

Si vrai que tu puisses dire, — tu me sembles un triste messager. Depuis quand es-tu parti ?

Messager

Depuis plus d’une heure, monseigneur.

Cominius

— Il n’y a pas plus d’un mille d’ici là. Tout à l’heure nous entendions leurs tambours. — Comment as-tu pu perdre une heure à faire un mille, — et m’apporter si tard ta nouvelle ?

Messager

Les éclaireurs des Volsques — m’ont donné la chasse et forcé de faire un détour — de trois ou quatre milles environ : autrement, monsieur, j’aurais — apporté mon message depuis une demi-heure.

Cominius

Qui donc s’avance là-bas, — pareil à un écorché ? Ô Dieux ! — il a l’allure de Marcius ; oui, je l’ai — déjà vu dans cet état.

Marcius

Suis-je arrivé trop tard ?

Marcius

Suis-je arrivé trop tard ?

Cominius

— Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang d’autrui, — mais du vôtre.

Marcius

Oh ! laissez-moi vous étreindre — d’un bras aussi énergique que quand je faisais l’amour, sur un cœur — aussi joyeux qu’au jour de mes noces, — quand les flambeaux m’éclairèrent jusqu’au lit conjugal !

Cominius

Fleur des guerriers, — qu’est devenu Titus Lartius ?

Marcius

— Il est occupé à rendre des décrets, — condamnant les uns à mort, les autres à l’exil, — rançonnant celui-ci, graciant ou menaçant celui-là ; — tenant Corioles au nom de Rome, — comme un humble lévrier en laisse, — qu’il peut lâcher à volonté.

Cominius

Où est le drôle — qui m’a dit qu’on vous avait chassés jusqu’à vos retranchements ? — Où est-il ? Qu’on l’appelle !

Marcius

Laissez-le tranquille, — il a rapporté la vérité. Quant à nos gentilshommes — de la canaille

fi ! des tribuns pour eux !

Marcius

, — jamais la souris n’a fui le chat comme ils ont lâché pied — devant des gueux pires qu’eux-mêmes.

Cominius

Mais comment avez-vous eu le dessus ?

Cominius

Marcius, — nous avons le désavantage du combat, — et nous faisons retraite, pour assurer notre succès.

Marcius

— Quel est leur ordre de bataille ? Savez-vous — en quel endroit ils ont placé leurs meilleurs soldats ?

Cominius

Autant que j’en puis juger, Marcius, — les bandes qui sont au front de leur bataille sont les Antiates, — leur élite, commandés par Aufidius, — le cœur même de leur espérance.

Marcius

Je vous adjure, — par tous les combats où nous avons guerroyé, — par le sang que nous avons versé ensemble, par nos vœux — d’éternelle amitié, mettez-moi droit — à l’encontre d’Aufidius et de ses Antiates ; — ne laissez pas échapper le moment ; mais, — remplissant l’air d’épées et de lances en arrêt, — mettons l’heure présente à l’épreuve.

Cominius

Je pourrais souhaiter — que vous fussiez conduit à un bain salutaire — et que des baumes vous fussent appliqués ; mais je n’ose jamais — repousser vos demandes. Choisissez donc ceux — qui peuvent le mieux aider à votre entreprise.

Marcius

Marcius lève son épée. Tous l’imitent en poussant des acclamations ; des soldats jettent leurs bonnets en l’air et veulent porter Marcius en triomphe. Marcius les repousse.

Marcius

— Oh ! laissez-moi ! me prenez-vous pour une épée ? — Si ces démonstrations ne sont pas des semblants, qui de vous — ne vaut pas quatre Volsques ? Pas un de vous — qui ne puisse opposer au grand Aufidius — un bouclier aussi inflexible que le sien. Je dois, — en vous remerciant tous, ne choisir qu’un certain nombre : les autres — soutiendront l’action dans un autre combat, — quand l’occasion l’exigera. Veuillez vous mettre en marche ; — et que quatre d’entre vous désignent pour mon expédition — les hommes les plus dispos.

Cominius

En avant, caramades ! — Prouvez que cette démonstration est sérieuse, et vous aurez, — comme nous, votre part dans le triomphe.

Cominius

Ils sortent.

Cominius

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Scène 7

Lartius, Lieutenant

Devant les portes de Corioles.

Lartius

— Ainsi, que les portes soient gardées : exécutez les ordres — que je vous ai remis. Si j’envoie, expédiez — les centuries à notre secours : le reste suffira — pour tenir quelque temps. Si nous sommes battus en campagne, — nous ne pourrons garder la ville.

Lieutenant

Ne doutez pas de notre vigilance, monsieur.

Lartius

— Rentrez, et fermez vos portes sur nous.

Lartius

Le lieutenant se retire.

Lartius

À l’éclaireur.

Lartius

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Scène 8

Marcius, Aufidius, Margius

Un champ de bataille entre le camp romain et le camp volsque.

Marcius

— Je ne veux combattre qu’avec toi, car je te hais — plus qu’un parjure.

Aufidius

Nous avons haine égale. — L’Afrique n’a pas de serpent que j’abhorre — plus que ton importune gloire. Fixe ton pied !

Margius

— Que le premier qui bouge meure esclave de l’autre, — et que les dieux le damnent ensuite !

Aufidius

Si je fuis, Marcius, — relance-moi comme un lièvre.

Marcius

Il y a trois heures à peine, Tullus, — que je combattais seul dans votre ville de Corioles ; — j’ai fait ce que j’ai voulu. Ce n’est pas de mon sang — que tu me vois ainsi masqué. Venge-toi donc — et tords la valeur jusqu’au suprême effort.

Aufidius

Quand tu serais Hector, — le héros dont se targue votre race, — tu ne m’échapperais pas ici.

Aufidius

Ils se battent. Des Volsques viennent au secours d’Aufidius.

Aufidius

— Auxiliaires plus officieux que vaillants, vous me faites honte — par votre injurieuse assistance.

Aufidius

Les Volsques sortent en combattant, poursuivis par Marcius.

Aufidius

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Scène 9

Cominius, Lartius, Marcius, Tous, Coriolan

Le camp romain.

Cominius

— Si je te disais tout ce que tu as fait aujourd’hui, — tu ne croirais pas à tes actes. — Mais je raconterai cela ailleurs, — et, en m’écoutant, des sénateurs mêleront les larmes aux sourires ; — d’illustres patriciens commenceront par hausser les épaules, — et finiront par s’extasier ; des dames frissonneront d’épouvante — et de joie, avides de m’entendre encore ; et les sombres tribuns, — qui, à l’égal des plébéiens infects, détestent ta grandeur, — s’écrieront à contre-cœur : Nous remercions les dieux — d’avoir donné à notre Rome un pareil soldat ! — Tu es venu prendre ta part de notre festin, — comme si tu n’avais pas déjà assouvi ta vaillance.

Lartius

Ô général, — voici le coursier, nous sommes le caparaçon. — Avez-vous vu ?

Cominius

Vous ne serez pas — le tombeau de votre mérite. Il faut que Rome sache — la valeur des siens. Ce serait une réticence — pire qu’un larcin, et comme une calomnie, — de cacher vos actions et de faire des exploits — que la louange doit porter aux nues, — pour n’être que modeste. Permettez-moi donc, je vous conjure, — pour rendre hommage à ce que vous êtes, et non pour récompenser — ce que vous avez fait, de haranguer l’armée devant vous.

Marcius

— J’ai quelques blessures sur le corps, et elles me cuisent — quand je les entends rappeler.

Cominius

Si elles étaient oubliées, — elles pourraient s’envenimer par l’ingratitude — et se gangrener mortellement. De tous les chevaux — que nous avons pris

et il y en a quantité d’excellents

Cominius

, de tout — le butin que nous avons conquis sur le champ de bataille et dans la cité, — nous vous offrons le dixième : prélevez-le donc, — avant la distribution générale, à votre volonté.

Marcius

Je vous remercie, général ; — mais je ne puis décider mon cœur à accepter — pour mon épée un loyer mercenaire ; je le refuse, — et je ne veux que la part revenant à tous ceux — qui ont assisté à l’affaire.

Marcius

Longues fanfares. Tous crient : Marcius ! Marcius ! en agitant leurs casques et leurs lances. Cominius et Lartius restent tête découverte.

Cominius

C’est trop de modestie ; — vraiment vous êtes plus cruel pour votre gloire que reconnaissant — envers nous qui vous glorifions sincèrement. Résignez-vous : — si vous vous emportez contre vous-même, nous vous traiterons — comme un furieux qui médite sa propre destruction, et nous vous garrotterons, — pour pouvoir en sûreté raisonner avec vous… Qu’il soit donc connu — du monde entier, comme de nous, qu’à Caïus Marcius — appartient la palme de cette victoire ; en témoignage de quoi — je lui donne, tout harnaché, mon noble destrier — si connu dans le camp ; et désormais, — pour ce qu’il a fait devant Corioles, appelons-le, — aux applaudissements et aux acclamations de toute l’armée, — Caïus Marcius Coriolan !… — Puisse-t-il toujours porter noblement ce surnom !…

Cominius

Fanfare, tambours et trompettes.

Tous

Caïus Marcius Coriolan !

Coriolan

Je vais me laver ; — et, quand mon visage sera net, vous verrez bien — si je rougis ou non. N’importe ! je vous remercie. — Je m’engage à monter votre coursier, et, en tout temps, — à soutenir aussi haut que je pourrai — le beau nom dont vous me couronnez.

Cominius

Sur ce, à notre tente ! — Avant de nous reposer, il nous faut écrire — nos succès à Rome… Vous, Titus Lartius, — retournez à Corioles, et envoyez-nous à Rome — les notables de la ville qui traiteront avec nous — pour leurs intérêts et les nôtres.

Lartius

J’obéirai, monseigneur.

Coriolan

— Les dieux commencent à se jouer de moi. Moi qui tout à l’heure — refusais des présents royaux, je suis réduit à mendier — une faveur de mon général.

Cominius

D’avance elle est accordée… Qu’est-ce ?

Coriolan

— J’ai logé quelque temps, ici même, à Corioles, — chez un pauvre homme qui m’a traité en ami. — Je l’ai vu faire prisonnier, il m’a imploré ; — mais alors Aufidius s’offrait à ma vue, — et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande — d’accorder la liberté à mon pauvre hôte.

Cominius

Ô noble demande !… — Fût-il l’égorgeur de mon fils, qu’il soit — libre comme le vent. Délivrez-le, Titus.

Lartius

— Son nom, Marcius ?

Coriolan

Oublié, par Jupiter ! — Je suis las, et ma mémoire est fatiguée. — Est-ce que nous n’avons pas de vin, ici ?

Cominius

Allons à notre tente. — Le sang se fige sur votre visage : il est temps — qu’on y prenne garde : allons !

Cominius

Ils sortent.

Cominius

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Scène 10

Aufidius, Premier Soldat

Le camp des Volsques.

Aufidius

La ville est prise !

Premier Soldat

— Elle sera restituée à de bonnes conditions.

Aufidius

Des conditions ! — Je voudrais être Romain ; car je ne puis plus, — en restant Volsque, être ce que je suis… Des conditions ! — Est-ce qu’un traité peut contenir de bonnes conditions — pour celle des parties qui est à la merci de l’autre ?… Cinq fois, Marcius, — je me suis battu avec toi ; cinq fois tu m’as vaincu, — et tu me vaincrais, je le crois, toujours, quand nous nous rencontrerions — autant de fois que nous mangeons… Par les éléments, — si jamais nous nous trouvons barbe contre barbe, — il sera ma victime, ou je serai la sienne. Ma jalousie — n’a plus la même loyauté ; naguère — je comptais l’accabler à force égale, — épée contre épée, mais maintenant je le frapperai n’importe comment ; — ou la rage ou la ruse auront raison de lui.

Premier Soldat

C’est le démon.

Premier Soldat

Est-ce que vous n’y viendrez pas ?

Aufidius

— Je suis attendu dans le bois de cyprès. — Je vous en prie

c’est au sud des moulins de la ville, vous savez

Aufidius

, revenez me dire — comment vont les choses, pour que, sur leur marche, — je puisse accélérer la mienne.

Premier Soldat

J’obéirai, monsieur.

Premier Soldat

Ils sortent.

Premier Soldat

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Scène 11

Ménénius, Brutus, Sicinius, Deux Tribuns, Ménémus, Volumnie, Deux Dames, Virgilie, Valérie, Héraut, Tous, Coriolan, Cominius, Siginius

Rome. Une rue.

Ménénius

L’augure me dit que nous aurons des nouvelles ce soir.

Brutus

Bonnes ou mauvaises ?

Ménénius

Peu conformes aux vœux du peuple, car il n’aime pas Marcius.

Sicinius

La nature apprend aux animaux même à reconnaître leurs amis.

Ménénius

Et qui donc le loup aime-t-il, je vous prie ?

Sicinius

L’agneau.

Ménénius

Oui, pour le dévorer, comme vos plébéiens affamés voudraient dévorer le noble Marcius.

Brutus

Lui ! c’est un agneau, en effet, qui bêle comme un ours.

Ménénius

C’est un ours, en effet, qui vit comme un agneau. Vous êtes deux vieillards : répondez-moi à ce que je vais vous demander.

Deux Tribuns

Voyons, monsieur.

Ménénius

Quel pauvre défaut a donc Marcius, qui ne se retrouve pas énorme chez vous ?

Brutus

Marcius n’a pas de pauvre défaut : il est gorgé de tous les vices.

Sicinius

Spécialement d’orgueil.

Brutus

Et surtout de jactance.

Ménénius

Voilà qui est étrange. Savez-vous comment vous êtes jugés tous les deux ici, dans la cité, j’entends par nous, les gens du bel air ? Le savez-vous ?

Deux Tribuns

Eh bien, comment sommes-nous jugés ?

Ménénius

Puisque vous parlez d’orgueil… Vous ne vous fâcherez pas ?

Deux Tribuns

Dites, dites, monsieur, dites.

Ménénius

D’ailleurs, peu importe : car le plus mince filou de prétexte est capable de vous dépouiller de toute votre patience. Lâchez les rênes de votre humeur, et fâchez-vous à plaisir, du moins si c’est un plaisir pour vous de vous fâcher. Vous reprochez à Marcius d’être orgueilleux ?

Brutus

Nous ne sommes pas seuls à le faire, monsieur.

Ménémus

Je sais que vous savez faire bien peu de choses, seuls : il vous faut nombre d’assistances, sans quoi vos actions seraient merveilleusement rares ; vos facultés sont trop dans l’enfance, pour que seuls vous puissiez faire beaucoup. Vous parlez d’orgueil, besaciers ! Oh ! Si vous pouviez jeter vos regards par-dessus vos épaules et faire la revue intérieure de vos personnes ! Oh ! si vous le pouviez…

Brutus

Eh bien, après, monsieur ?

Ménénius

Eh bien, vous apercevriez deux magistrats

alias , deux sots

Ménénius

, incapables, orgueilleux, violents et têtus, comme personne à Rome.

Sicinius

Vous aussi, Ménénius, vous êtes suffisamment connu.

Brutus

Allons, monsieur, allons, nous vous connaissons suffisamment.

Ménénius

Vous ne connaissez ni moi, ni vous, ni quoi que ce soit. Vous ambitionnez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres hères ; vous épuisez toute une sainte matinée à ouïr une chicane entre une vendeuse d’oranges et un marchand de canules, et vous ajournez cette controverse de trois oboles à une seconde audience. Quand vous entendez une discussion entre deux parties, s’il vous arrive d’être pincés par la colique, vous faites des figures de mascarade, vous arborez le drapeau rouge contre toute patience, et, hurlant après un pot de chambre, vous renvoyez l’affaire sanglante, embrouillée de plus belle par votre intervention ; et tout l’accord que vous établissez entre les plaideurs, c’est de les traiter l’un et l’autre de fripons. Vous êtes un couple étrange !

Brutus

Allez, allez, on sait fort bien que vous êtes plus parfait comme farceur à table, que nécessaire comme législateur au Capitole.

Ménénius

Nos prêtres eux-mêmes deviendraient moqueurs, s’ils rencontraient des objets aussi ridicules que vous. Ce que vous dites de plus sensé ne vaut pas la peine de remuer vos barbes ; et ce serait faire à vos barbes de trop nobles obsèques que d’en rembourrer le coussin d’un ravaudeur ou de les ensevelir dans le bât d’un âne. Et vous osez dire que Marcius est fier, lui qui, estimé au plus bas, vaut tous vos prédécesseurs depuis Deucalion, parmi lesquels les meilleurs peut-être ont été bourreaux de père en fils. Le bonsoir à vos révérences ! Ma cervelle serait infectée par une plus longue conversation avec vous, pâtres des bestiaux plébéiens. J’oserai prendre congé de vous.

Ménénius

Brutus et Sicinius se retirent au fond de la scène.

Ménénius

Entrent Volumnie, Virgilie, Valérie , et leurs suivantes.

Ménénius

Eh bien, mes belles, mes nobles dames

et la Lune, descendue sur terre, ne serait pas plus noble

Ménénius

, où suivez-vous si vite vos regards ?

Volumnie

Honorable Ménénius, mon fils Marcius approche ; pour l’amour de Junon, partons !

Ménénius

Ha ! Marcius revient !

Volumnie

Oui, digne Ménénius, dans le plus éclatant triomphe.

Ménénius

Reçois mon bonnet, Jupiter ; je te remercie. Ho ! ho ! Marcius revient !

Deux Dames

Oui, vraiment.

Volumnie

Tenez, voici une lettre de lui ; le gouvernement en a une autre, sa femme une autre ; et je crois qu’à la maison il y en a une pour vous.

Ménénius

Je veux mettre le branle-bas chez moi toute la nuit : une lettre pour moi !

Virgilie

Oui, certainement, il y a une lettre pour vous ; je l’ai vue.

Ménénius

Une lettre pour moi ! Voilà qui me donne un fond de santé pour sept années, pendant lesquelles je vais faire la nique au médecin. Comparée à ce cordial, la plus souveraine prescription de Galien n’est qu’une drogue d’empirique, ne valant guère mieux qu’une médecine de cheval… Est-ce qu’il n’est pas blessé ? Il avait coutume de revenir blessé.

Virgilie

Oh ! non, non, non.

Volumnie

Oh ! il est blessé, et j’en rends grâces aux dieux.

Ménénius

Moi aussi, s’il ne l’est pas trop. Les blessures lui vont si bien… Rapporte-t-il la victoire dans sa poche ?

Volumnie

Sur son front, Ménénius : il revient pour la troisième fois avec la couronne de chêne.

Ménénius

A-t-il corrigé Aufidius solidement ?

Volumnie

Titus Lartius a écrit qu’ils se sont battus, mais qu’Aufidius a échappé.

Ménénius

Et il était temps pour lui, je le garantis ; s’il avait tenu bon, il eût été étrillé comme je ne voudrais pas l’être pour tous les coffres de Corioles et ce qu’il y a d’or dedans. Le sénat est-il informé de tout cela ?

Volumnie

Mesdames, partons… Oui, oui, oui : le sénat a eu des lettres du général qui attribuent à mon fils tout l’honneur de la guerre : il a, dans cette campagne, dépassé du double ses premières prouesses.

Valérie

En vérité, on dit de lui des choses prodigieuses.

Ménénius

Prodigieuses ! oui, mais je vous garantis qu’il a bien payé pour ça !

Virgilie

Les dieux veuillent qu’elles soient vraies !

Volumnie

Vraies ! ah, bon !

Ménénius

Vraies ? Je jurerais qu’elles sont vraies… Où est-il blessé ?

Ménénius

Aux tribuns qui s’avancent.

Ménénius

Dieu garde vos révérences ! Marcius revient : il a de nouveaux sujets d’orgueil.

Ménénius

À Volumnie.

Ménénius

Où est-il blessé ?

Volumnie

À l’épaule et au bras gauche. Il aura là de larges cicatrices à montrer au peuple, quand il réclamera le poste qui lui est dû. À l’expulsion de Tarquin il reçut sept blessures.

Ménénius

Une au cou et deux à la cuisse… Je lui en connais neuf.

Volumnie

Avant cette dernière expédition, il avait sur lui vingt-cinq blessures.

Ménénius

À présent c’est vingt-sept : chaque balafre a été la tombe d’un ennemi.

Ménénius

Fanfares et acclamations.

Ménénius

Écoutez ! les trompettes !

Volumnie

— Ce sont les émissaires de Marcius : devant lui — il porte le fracas et derrière lui il laisse les larmes. — La mort, ce noir esprit, réside dans son bras nerveux : — il s’élève, retombe, et alors des hommes meurent.

Héraut

— Sache, Rome, que Marcius a combattu seul — dans les murs de Corioles et y a gagné — avec honneur le surnom de Coriolan, qui — fera dans la gloire cortége à Caïus Marcius. — Sois le bien venu à Rome, illustre Coriolan !

Héraut

Fanfare.

Tous

— Bienvenu à Rome, illustre Coriolan !

Coriolan

— Assez ! cela me fait mal au cœur ! — Assez, je vous prie.

Cominius

Voyez donc, monsieur ! votre mère !

Coriolan

Oh ! — vous avez, je le sais, imploré les dieux — pour ma prospérité.

Coriolan

Il plie le genou.

Volumnie

Virgilie pleure de joie.

Coriolan

Salut, mon gracieux silence ! — Aurais-tu donc ri, si j’étais revenu dans un cercueil, — toi qui pleures de me voir triompher ? Ah ! ma chère, — elles ont ces yeux-là, les veuves de Corioles — et les mères qui ont perdu leurs fils.

Ménénius

Qu’aujourd’hui les dieux te couronnent !

Coriolan

— Vous voilà donc encore…

Coriolan

À Valérie.

Coriolan

Ô ma charmante dame, pardon.

Volumnie

— Je ne sais de quel côté me tourner.

Volumnie

Saluant Lartius.

Volumnie

Oh ! soyez le bienvenu.

Volumnie

À Cominius.

Volumnie

— Le bienvenu, général… Soyez les bienvenus tous.

Ménénius

— Cent mille fois bienvenus. Je pourrais pleurer — et je pourrais rire ; je suis allègre et accablé.

Ménénius

À Coriolan.

Ménénius

Le bienvenu ! — Qu’une malédiction frappe aux racines du cœur — quiconque n’est pas heureux de te voir !… Vous êtes trois — dont Rome devrait raffoler : pourtant, au témoignage de tous, — nous avons ici, chez nous, de vieux sauvageons sur lesquels on ne saurait — enter la moindre sympathie pour vous. N’importe ! soyez les bienvenus, guerriers : une ortie ne s’appellera jamais qu’ortie, et — le défaut d’un sot que sottise.

Cominius

Toujours le même.

Coriolan

— Ménénius, toujours, toujours !

Héraut

— Faites place là, et avancez.

Coriolan

Votre main… et la vôtre. — Avant que j’aille abriter ma tête sous notre toit, — il faut que je fasse visite à ces bons patriciens — qui m’ont accablé de compliments — et d’honneurs !

Volumnie

J’ai assez vécu — pour voir mettre le comble à mes plus chers désirs — et à l’édifice de mes rêves. — Il n’y manque plus qu’une seule chose, et je ne doute pas — que notre Rome ne te la confère.

Coriolan

Sachez-le, ma bonne mère, — j’aime mieux les servir à ma guise — que les commander à la leur.

Cominius

En marche ! Au Capitole !

Cominius

Fanfares de cornets. Le cortége sort, comme il est entré. Tous se retirent, excepté les deux tribuns.

Sicinius

Du coup, — je le garantis consul.

Brutus

Alors notre autorité risque fort — de sommeiller, durant son gouvernement.

Sicinius

— Il n’aura pas la modération d’exercer ses fonctions — dans les limites où elles doivent commencer et finir ; mais — il perdra le pouvoir même qu’il a conquis.

Brutus

C’est ce qui doit nous rassurer.

Sicinius

N’en doutez pas, — les gens du peuple que nous représentons, — mus par leurs anciennes rancunes, oublieront — à la moindre occasion ses titres récents ; — et cette occasion, je suis sûr que lui-même se fera gloire — de la leur fournir.

Brutus

Je l’ai entendu jurer — que, s’il briguait le consulat, il ne voudrait jamais — paraître en place publique, affublé — des vêtements râpés du suppliant, — ni, comme c’est l’usage, montrer ses blessures — aux plébéiens, pour mendier leurs voix puantes.

Sicinius

C’est vrai.

Brutus

— Ce sont ses paroles. Oh ! Il aimerait mieux renoncer à la charge — que l’obtenir autrement que par les vœux des gentilshommes — et le désir des nobles.

Sicinius

Tout ce que je souhaite, — c’est qu’il persiste dans cette idée et qu’il la mette — à exécution.

Brutus

Il est très-probable qu’il le fera.

Siginius

— Le résultat sera pour lui, comme le veulent nos intérêts, — une destruction certaine.

Brutus

Et tel il doit être — pour lui ou pour notre autorité. Dans ce but, — rappelons sourdement aux plébéiens quelle haine — Marcius a toujours eue pour eux ; comment, s’il l’avait pu, il aurait — fait d’eux des bêtes de somme, réduit au silence leurs défenseurs, et confisqué leurs franchises ; ne leur accordant pas, — en fait d’action et de capacité humaine, — une âme plus élevée, plus apte aux choses de ce monde, — qu’à ces chameaux de guerre qui reçoivent leur pitance — pour porter des fardeaux, et une volée de coups — pour avoir plié sous le faix.

Sicinius

Cette idée, suggérée dans une occasion où son insolence déchaînée — offensera le peuple

et les occasions ne manqueront pas, — pour peu qu’on l’excite, chose aussi aisée — que de lancer un chien sur un troupeau

Sicinius

, suffira — à allumer le feu de paille qui doit, en flamboyant, — le noircir à jamais.

Brutus

Qu’y a-t-il ?

Brutus

Allons au Capitole, — ayant l’œil et l’oreille aux aguets, — le cœur à la hauteur des événements !

Sicinius

Je vous accompagne.

Sicinius

Ils sortent.

Sicinius

‌

Scène 12

Premier Officier, Deuxième Officier, Premier Sénateur, Sicinius, Brutus, Ménénius, Coriolan, Cominius, Un Officier, Sénateurs

La salle du sénat, au Capitole.

Premier Officier

Vite ! vite ! ils sont tout près d’ici… Combien y a-t-il de candidats pour le consulat ?

Deuxième Officier

Trois, dit-on ; mais chacun pense que Coriolan l’emportera.

Premier Officier

C’est un brave compagnon, mais il est diantrement fier, et il n’aime pas le commun peuple.

Deuxième Officier

Ma foi, il y a nombre de grands personnages qui ont flatté le peuple et ne l’ont jamais aimé ; et il en est d’autres que le peuple a aimés sans savoir pourquoi. Or, si le peuple aime sans savoir pourquoi, il peut haïr sans meilleur motif. Donc, en ne se souciant ni de sa haine ni de son amour, Coriolan prouve qu’il connaît à fond sa disposition, et il le lui fait bien voir par sa noble indifférence.

Premier Officier

S’il ne se souciait ni de la haine ni de l’amour des plébéiens, il lui serait égal de leur faire du bien et du mal ; mais il met plus de zèle à rechercher leur haine qu’ils n’en peuvent mettre à la lui accorder ; il ne néglige rien pour se déclarer ouvertement leur ennemi. Or, affecter ainsi de provoquer leur rancune et leur colère, c’est un tort aussi grave que celui qu’il réprouve, les flatter pour être aimé d’eux.

Deuxième Officier

Il a bien mérité de sa patrie. Il ne s’est pas élevé par de trop faciles degrés, comme ceux qui, à force de souplesse et de courtoisie envers le peuple, ont gagné leurs insignes sans avoir rien fait d’ailleurs pour s’assurer son estime et sa faveur. Mais lui, il a arboré ses titres à tous les yeux, ses exploits dans tous les cœurs, si bien qu’il y aurait une coupable ingratitude à garder le silence et à ne pas avouer la vérité : la contester serait une médisance qui se démentirait d’elle-même en soulevant partout la réprobation et le murmure.

Premier Officier

— N’en parlons plus : c’est un digne homme. — Faisons place : les voici.

Premier Sénateur

Parlez, bon Cominius. — N’omettez aucun détail, et obligez-nous à confesser — plutôt l’impuissance de l’État à s’acquitter — que la défaillance de notre gratitude.

Premier Sénateur

Aux tribuns.

Premier Sénateur

Chefs du peuple, — nous réclamons votre plus bienveillante attention, et ensuite — votre favorable intervention auprès du peuple — pour le faire adhérer à ce qui se décidera ici.

Sicinius

Nous sommes rassemblés — pour une cordiale entente ; et nous sommes de tout cœur — disposés à honorer et à exalter — le héros de cette réunion.

Brutus

Et nous serons d’autant plus — ravis de le faire, s’il s’attache désormais — à témoigner pour le peuple une plus affectueuse estime — que par le passé.

Ménénius

C’est de trop ! c’est de trop ! — Vous auriez mieux fait de garder le silence. Vous plaît-il — d’écouter Cominius ?

Brutus

Très-volontiers : — mais pourtant mon observation était plus convenable — que votre boutade.

Ménénius

Il aime vos plébéiens : — mais ne le forcez pas à coucher avec eux. — Digne Cominius, parlez.

Ménénius

À Coriolan qui se lève pour sortir.

Ménénius

Non, gardez votre place.

Premier Sénateur

— Asseyez-vous, Coriolan ; ne rougissez pas d’entendre — ce que vous avez fait de glorieux.

Coriolan

Que Vos Seigneuries me pardonnent ! — J’aimerais mieux avoir de nouveau à panser mes blessures — que d’entendre dire comment je les ai reçues.

Brutus

Monsieur, ce ne sont pas, j’espère, — mes paroles qui vous arrachent à votre siége.

Coriolan

Non, monsieur ; souvent néanmoins — les paroles m’ont fait fuir, moi que les coups ont toujours fait rester. — Vous ne m’avez pas flatté, et partant pas blessé. Quant à votre peuple, — je l’aime comme il le mérite.

Ménénius

Je vous en prie, asseyez-vous.

Coriolan

— J’aimerais mieux me faire gratter la tête au soleil, — tandis que sonnerait la fanfare d’alarme, que d’entendre, paresseusement assis, — faire un monstre de mon néant.

Coriolan

Il sort.

Ménénius

Chefs du peuple, — comment voulez-vous qu’il flatte votre fretin populaire, — où il y a un homme de bien sur mille, quand, comme vous voyez, — il aimerait mieux exposer tous ses membres à accomplir un exploit — qu’une seule de ses oreilles à l’entendre raconter ?… Parlez, Cominius.

Ménénius

Digne homme !

Premier Sénateur

— Il est à la hauteur de tous les honneurs — que nous pouvons imaginer pour lui.

Cominius

Il a rejeté du pied notre butin, — et dédaigné les choses les plus précieuses, comme si elles étaient — le rebut grossier du monde ; il convoite moins — que l’avarice même ne donnerait ; il trouve la récompense — de ses actions dans leur accomplissement et se contente — de vivre en employant la vie.

Ménénius

Il est vraiment noble : — qu’on le rappelle.

Premier Sénateur

Qu’on appelle Coriolan.

Un Officier

Il va paraître.

Ménénius

— Coriolan, c’est le bon plaisir du sénat — de te faire consul.

Coriolan

Je lui dois à jamais — ma vie et mes services.

Ménénius

Il ne vous reste plus — qu’à parler au peuple

Ménénius

.

Coriolan

Je vous conjure — de me dispenser de cet usage ; car je ne pourrai jamais — revêtir l’humble robe et, tête nue, supplier le peuple — de m’accorder ses suffrages pour mes blessures ; permettez — que je n’en fasse rien.

Sicinius

Monsieur, le peuple — doit avoir son vote ; il ne retranchera pas — un détail du cérémonial.

Ménénius

Ne le laissez pas épiloguer ; — je vous en prie, conformez-vous à la coutume, — et, comme l’ont fait vos prédécesseurs, acceptez — votre élévation dans la forme voulue.

Coriolan

C’est une comédie — que je rougirais de jouer et dont on devrait bien — priver le peuple.

Brutus

Remarquez-vous ?

Coriolan

— Moi ! me targuer devant eux d’avoir fait ceci et cela, — leur montrer des blessures anodines que je devrais cacher, — comme si je ne les avais reçues que pour le salaire — de leurs murmures élogieux !

Ménénius

N’insistez pas… — Tribuns du peuple, nous recommandons — nos vœux à votre intercession ; et à notre noble consul — nous souhaitons joie et honneur.

Sénateurs

— Joie et honneur à Coriolan !

Sénateurs

Fanfare. Tous sortent, excepté les deux tribuns.

Brutus

— Vous voyez comme il entend traiter le peuple.

Sicinius

— Puissent les plébéiens pénétrer ses intentions ! Il va les requérir — en homme indigné de ce qu’ils aient le pouvoir — de lui accorder sa requête.

Brutus

Allons les instruire — de ce que nous avons fait ici : c’est sur la place publique — qu’ils nous attendent, je le sais.

Brutus

Ils sortent.

Brutus

‌

Scène 13

Premier Citoyen, Deuxième Citoyen, Troisième Citoyen, Tous, Ménénius, Coriolan, Quatrième Citoyen, Deux Citoyens, Cinquième Citoyen, Sixième Citoyen, Sicinius, Brutus, Plusieurs Citoyens

Le forum.

Premier Citoyen

Bref, s’il demande nos voix, nous ne devons pas les lui refuser.

Deuxième Citoyen

Nous le pouvons, monsieur, si nous voulons.

Troisième Citoyen

Nous en avons le pouvoir, mais c’est un pouvoir dont nous ne sommes pas en pouvoir d’user : car, s’il nous montre ses blessures et nous raconte ses actes, nous sommes tenus de donner nos voix à ces blessures-là et de parler pour elles. Oui, s’il nous raconte ses nobles actions nous devons à notre tour lui exprimer notre noble reconnaissance. L’ingratitude est chose monstrueuse ; et si la multitude était ingrate, elle ferait un monstre de la multitude ; et nous qui en sommes membres, nous en deviendrions par notre faute les membres monstrueux.

Premier Citoyen

Nous n’aurons pas de peine à le confirmer dans cette opinion sur nous ; car, une fois, quand nous nous sommes soulevés à propos du blé, il n’a pas hésité à nous appeler le monstre aux mille têtes.

Troisième Citoyen

Nous avons reçu ce nom bien des fois, non pas parce qu’il y a parmi nous des têtes blondes, brunes, châtaines ou chauves, mais parce que nos esprits sont des nuances les plus disparates. Et je crois vraiment que, quand toutes nos pensées sortiraient du même crâne, elles s’envoleraient à l’est, à l’ouest, au nord, au sud, unanimes seulement pour se disperser à tous les points de l’horizon.

Deuxième Citoyen

Vous croyez ça ? Eh bien, de quel côté pensez-vous que s’envolerait ma pensée ?

Troisième Citoyen

Dame, votre pensée sortirait moins vite que celle d’un autre, tant elle est rudement chevillée à votre trogne : mais si elle se dégageait, elle irait sûrement droit au sud.

Deuxième Citoyen

Pourquoi de ce côté ?

Troisième Citoyen

Pour s’évanouir dans le brouillard ; puis, après s’être fondue aux trois quarts avec les brumes putrides, elle reviendrait consciencieusement vous aider à trouver une femme.

Deuxième Citoyen

Toujours vos plaisanteries… À votre aise, à votre aise.

Troisième Citoyen

Êtes-vous tous résolus à lui donner vos voix ?… Mais n’importe, c’est la majorité qui décide. Je déclare que, s’il était favorable au peuple, il n’y aurait pas un plus digne homme.

Troisième Citoyen

Le voici qui vient, vêtu de la robe d’humilité ; observez son attitude. Ne restons pas tous ensemble ; mais passons près de lui un à un, ou par groupes de deux ou trois. Il doit nous requérir individuellement ; chacun de nous se fera tour à tour distinguer de lui en lui donnant son suffrage de vive voix. Suivez-moi donc, et je vous ferai défiler devant lui.

Tous

D’accord ! d’accord !

Tous

Ils sortent.

Ménénius

— Oh ! vous avez tort, seigneur : ne savez-vous pas que — les plus nobles personnages l’ont fait ?

Ménénius

Ô dieux ! — ne dites rien de cela : vous devez les prier — de songer à vous.

Coriolan

De songer à moi ! Les pendards ! — J’aime mieux qu’ils m’oublient, comme les vertus — que nos prêtres leur prêchent en pure perte.

Ménénius

Vous allez tout gâter. — Je vous laisse. Je vous en prie, je vous en prie, parlez-leur — d’une façon raisonnable.

Ménénius

Il sort.

Coriolan

Dites-leur de se laver le visage — et de se nettoyer les dents ! Allons, en voici un couple !

Coriolan

Au premier citoyen.

Coriolan

— Monsieur, vous savez la cause de mon apparition ici ? —

Premier Citoyen

Oui, monsieur. Dites-nous ce qui vous y a amené.

Coriolan

Mon propre mérite.

Deuxième Citoyen

Votre propre mérite ?

Coriolan

Et non mon propre désir.

Premier Citoyen

Ah ! et non votre propre désir !

Coriolan

Non, monsieur, ce n’a jamais été mon désir de solliciter l’aumône du pauvre.

Premier Citoyen

Vous devez bien penser que, si nous vous donnons quelque chose, c’est dans l’espoir de faire sur vous un profit.

Coriolan

Dites-moi donc alors, je vous prie, à quel prix vous mettez le consulat.

Premier Citoyen

Au prix d’une demande polie.

Coriolan

Polie ?… Daignez me l’accorder, Monsieur : j’ai des blessures que je puis vous montrer en particulier. Votre bonne voix, monsieur ! Que répondez-vous ?

Deuxième Citoyen

Vous l’aurez, digne sire.

Coriolan

Marché conclu, monsieur… Voilà déjà deux voix honorables de mendiées… J’ai vos aumônes. Adieu.

Premier Citoyen

Voilà qui est un peu étrange.

Deuxième Citoyen

Si c’était à recommencer !… mais n’importe.

Deuxième Citoyen

Les deux citoyens s’éloignent.

Coriolan

De grâce, si mon élévation au consulat est d’accord avec le ton de vos voix, remarquez que je porte la robe d’usage.

Troisième Citoyen

Vous avez bien mérité et vous n’avez pas bien mérité de votre patrie.

Coriolan

Le mot de votre énigme ?

Troisième Citoyen

Vous avez été la discipline de ses ennemis, et le fléau de ses amis ; en effet, vous n’avez jamais aimé le commun peuple.

Coriolan

Je devrais être, à votre compte, d’autant plus vertueux que je n’ai pas eu d’affection commune. Pourtant, monsieur, je consens à flatter les gens du peuple, mes frères jurés, afin d’obtenir d’eux une plus cordiale estime. Puisqu’ils tiennent ce procédé pour aimable, puisque dans leur sagesse ils préfèrent les mouvements de mon chapeau à ceux de mon cœur, je veux m’exercer au hochement le plus insinuant, et les aborder en parfait pantomime ; c’est-à-dire, monsieur, que je mimerai les gracieusetés enchanteresses de quelque homme populaire, et les prodiguerai généreusement aux amateurs. En conséquence, je vous conjure de me nommer consul.

Quatrième Citoyen

Nous espérons trouver en vous un ami, et en conséquence nous vous donnons nos voix de tout cœur.

Troisième Citoyen

Vous avez reçu bien des blessures pour votre pays ?

Coriolan

Il est inutile que je vous les montre pour mettre le sceau à vos informations. Je ferai grand cas de vos voix, et sur ce, je ne veux pas vous déranger plus longtemps.

Deux Citoyens

Les dieux vous tiennent en joie, monsieur ! de tout cœur.

Deux Citoyens

Ils s’éloignent.

Coriolan

— Voici venir de nouvelles voix !… — Vos voix !… Pour vos voix j’ai combattu ; pour vos voix j’ai veillé ; pour vos voix j’ai reçu — plus de vingt-quatre blessures ; j’ai vu — et entendu le choc de dix-huit batailles ; pour vos voix — j’ai fait maintes choses plus ou moins recommandables. Vos voix !… — Vraiment, je voudrais être consul.

Cinquième Citoyen

Il s’est noblement conduit, et il doit réunir les voix de tous les honnêtes gens.

Sixième Citoyen

Qu’il soit donc consul ! Les dieux le tiennent en joie, et fassent de lui l’ami du peuple !

Tous

Amen ! Amen !… Dieu te garde, noble consul !

Tous

Ils s’éloignent.

Coriolan

Les dignes voix !

Coriolan

Tout est-il fini ?

Sicinius

— Vous avez satisfait aux usages de la candidature ; — le peuple vous admet, et est convoqué — pour affirmer tout à l’heure votre élection.

Coriolan

— Où ? au sénat ?

Sicinius

Là même, Coriolan.

Coriolan

— Alors, puis-je changer de vêtements ?

Sicinius

Oui, monsieur.

Coriolan

— Je vais le faire immédiatement ; et, redevenu moi-même, — me rendre au sénat.

Ménénius

— Je vous accompagnerai.

Ménénius

Aux tribuns.

Ménénius

Venez-vous ?

Brutus

— Nous attendons le peuple ici même.

Sicinius

Adieu.

Sicinius

Sortent Coriolan et Ménénius.

Sicinius

— Il a réussi, et je vois à sa mine — que son cœur en est tout enflammé.

Brutus

Avec quelle arrogance il portait — son humble accoutrement !… Voulez-vous congédier le peuple ?

Sicinius

— Eh bien, mes maîtres, vous avez donc choisi cet homme ?

Premier Citoyen

— Il a nos voix, monsieur.

Brutus

— Fassent les dieux qu’il mérite vos sympathies !

Deuxième Citoyen

— Ainsi soit-il, monsieur. Selon ma pauvre et chétive opinion, — il se moquait de nous quand il demandait nos voix.

Troisième Citoyen

Certainement. — Il s’est absolument gaussé de nous.

Premier Citoyen

— Non, il ne s’est pas moqué de nous ; c’est sa manière de parler.

Deuxième Citoyen

— Tous, excepté vous, nous disons — qu’il nous a traités insolemment : il aurait dû nous montrer — les marques de son mérite, les blessures qu’il a reçues pour sa patrie.

Sicinius

— Allons ! il les a montrées, j’en suis sûr.

Deuxième Citoyen

Non, personne ne les a vues.

Deuxième Citoyen

Un grand nombre parlent à la fois.

Sicinius

— Comment avez-vous été assez ignares pour ne pas voir cela, — ou, le voyant, assez puérilement débonnaires — pour lui accorder vos voix ?

Brutus

Ne pouviez-vous pas lui dire, — selon la leçon qui vous était faite, que, quand il n’avait pas de pouvoir, — quand il n’était qu’un serviteur subalterne de l’État, — il était votre ennemi, pérorait sans cesse — contre les libertés et les priviléges qui vous sont attribués — dans le corps social ; que désormais, parvenu — à un poste puissant, au gouvernement de l’État, — s’il continuait perfidement à rester — l’adversaire acharné des plébéiens, vos voix pourraient bien — retomber en malédictions sur vous-mêmes ? Vous auriez dû lui dire, — que, si ses vaillants exploits étaient des titres — à ce qu’il sollicitait, il n’en devait pas moins — vous être reconnaissant de vos suffrages — et transformer en amour sa malveillance envers vous, — pour devenir votre affectueux protecteur.

Sicinius

Ce langage, — qu’on vous avait conseillé, aurait servi à sonder son âme, — et à éprouver ses dispositions ; il aurait arraché — de lui de gracieuses promesses dont vous pouviez — vous prévaloir au gré des circonstances ; — ou bien il aurait piqué au vif sa nature hargneuse — qui ne se laisse pas aisément — lier par des conditions, et, après l’avoir ainsi mis en rage, — vous auriez pris avantage de sa colère — pour le renvoyer non élu.

Brutus

sicinius,

Brutus

N’avez-vous pas — déjà refusé maint solliciteur ? et voilà qu’aujourd’hui — un homme qui ne vous sollicite pas, qui vous bafoue, obtient de vous — des suffrages implorés par tant d’autres !

Troisième Citoyen

— Il n’est pas confirmé ; nous pouvons le refuser encore.

Deuxième Citoyen

Et nous le refuserons. — J’aurai pour cela cinq cents voix unanimes.

Premier Citoyen

— Et moi, j’en aurai mille, grossies par des voix amies.

Brutus

— Allez immédiatement dire à ces amis — qu’ils ont choisi un consul qui leur enlèvera — leurs libertés et ne leur laissera d’autre voix — que celle des chiens qui si souvent se font battre en aboyant, — quoique élevés à aboyer.

Brutus

— Rejetez la faute sur nous, vos tribuns, en disant que nous nous sommes efforcés, — écartant tout obstacle, de faire tomber votre choix sur lui.

Sicinius

Dites qu’en l’élisant, vous étiez guidés par nos injonctions plutôt — que par votre inclination véritable ; et que, l’esprit — préoccupé de ce qu’on vous pressait de faire — plutôt que de ce que vous deviez faire, vous l’avez à contre-cœur — désigné pour consul. Rejetez la faute sur nous.

Brutus

Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avons représenté dans maintes harangues — les services que, tout jeune, il a rendus à son pays — et qu’il ne cesse de lui rendre ; l’illustration de sa race, — de la noble maison des Marcius, dont il est sorti — cet Ancus Marcius, fils de la fille de Numa, — qui fut roi ici après le grand Hostilius ; — de cette maison dont étaient Publius et Quintus, qui ont fait conduire ici notre meilleure eau, — et ce glorieux ancêtre, Censorinus, — si noblement surnommé pour avoir été deux fois censeur

Brutus

.

Sicinius

Descendu de tels aïeux, — digne par ses actes personnels — des plus hauts emplois, il avait été recommandé par nous — à votre gratitude ; mais vous avez reconnu, — en pesant bien sa conduite présente et passée, — qu’il est votre ennemi acharné, et vous révoquez — votre choix irréfléchi.

Plusieurs Citoyens

Oui, oui… Presque tous — se repentent de leur choix.

Plusieurs Citoyens

Tous les citoyens se retirent.

Brutus

Laissez-les faire. — Mieux vaut courir les risques de cette émeute — qu’en attendre une plus forte d’un avenir plus que douteux. — Si, comme sa nature l’y porte, il s’exaspère — de leur refus, observons et mettons à profit — sa colère.

Sicinius

Au Capitole, — allons ! Nous serons là avant le flot du peuple ; — et l’on attribuera à lui seul ce qu’il n’aura fait — qu’à notre instigation.

Sicinius

‌

Scène 14

Coriolan, Lartius, Sicinius, Brutus, Ménénius, Cominius, Premier Sénateur, Sénateurs Et Les Patriciens, Citoyens, Deuxième Sénateur, Édiles, Premier Patricien, Deuxième Patricien, Premier Citoyen, Tous

Les abords du Capitole.

Coriolan

— Tullus Aufidius a donc fait un nouveau coup de tête ?

Lartius

— Oui, monseigneur ; et c’est ce qui nous a décidés — à hâter notre transaction.

Coriolan

— Ainsi, les Volsques ont repris leur attitude première, — prêts, au gré des circonstances, à se jeter — de nouveau sur nous ?

Coriolan

Avez-vous vu Aufidius ?

Lartius

— Il est venu me trouver avec un sauf-conduit, et a déblatéré — contre les Volsques, pour avoir si lâchement — cédé leur ville : il s’est retiré à Antium.

Coriolan

— A-t-il parlé de moi ?

Lartius

Oui, monseigneur.

Coriolan

Qu’a-t-il dit ?

Lartius

— Que vous vous étiez souvent mesurés glaive à glaive ; — que votre personne est ce qu’au monde — il abhorre le plus ; que volontiers il engagerait sa fortune — dans un hasard désespéré, pour pouvoir — se dire votre vainqueur !

Coriolan

C’est à Antium qu’il s’est fixé ?

Lartius

À Antium.

Coriolan

— Je voudrais avoir une occasion d’aller l’y chercher — pour affronter sa haine.

Coriolan

À Lartius.

Coriolan

Soyez le bienvenu.

Coriolan

— Regardez ! voici les tribuns du peuple, — les bouches de la voix populaire. Je les méprise ; — car ils se drapent dans une autorité — qui défie toute noble patience.

Sicinius

N’allez pas plus loin.

Coriolan

— Eh ! qu’est-ce à dire ?

Brutus

— Il y aurait danger à avancer : n’allez pas plus loin.

Coriolan

— Quelle est la cause de ce revirement ?

Ménénius

La raison ?

Cominius

— N’est-il pas l’élu des nobles et de la commune ?

Brutus

— Non, Cominius.

Coriolan

N’ai-je obtenu que des voix d’enfants ?

Premier Sénateur

— Tribuns, rangez-vous : il va se rendre sur la place publique.

Brutus

— Le peuple est exaspéré contre lui.

Sicinius

Arrêtez, — ou tout s’écroule dans une catastrophe.

Coriolan

Voilà donc votre troupeau ! — Sont-ils dignes d’avoir une voix, ceux qui peuvent accorder leurs suffrages — et les rétracter aussitôt ! Qu’est-ce donc que votre autorité ? — Puisque vous êtes leurs bouches, que ne contenez-vous leurs dents ? — N’est-ce pas vous qui les avez irrités

Coriolan

?

Ménénius

Du calme ! du calme !

Brutus

Ne parlez pas de complot. — Le peuple s’indigne de ce que vous l’avez bafoué, de ce que récemment, — quand le blé lui a été distribué gratis, vous avez murmuré, — et calomnié les orateurs du peuple, en les traitant — de complaisants, de flagorneurs, d’ennemis de toute noblesse.

Coriolan

— Bah ! c’était une chose déjà connue.

Brutus

Pas de tous.

Coriolan

— C’est donc vous qui la leur avez rapportée !

Brutus

Comment ! je la leur ai rapportée ?

Coriolan

— Vous êtes bien capables d’un pareil acte.

Brutus

Nous ne sommes pas incapables, — en tout cas, d’actes supérieurs aux vôtres.

Coriolan

— Pourquoi donc alors serais-je consul ? Par ces nuées là-haut, — si je puis seulement démériter autant que vous, qu’on me fasse — votre collègue au tribunat.

Sicinius

Vous affectez trop une insolence — qui agace le peuple. Si vous tenez à atteindre — le but que vous vous proposez, demandez d’un ton plus doux — le droit chemin dont vous vous écartez ; — sans quoi vous ne serez jamais élevé au consulat, — ni même attelé avec Brutus au tribunat.

Ménénius

Soyons calmes.

Cominius

— Le peuple est trompé, égaré !… Cette chicane — est indigne de Rome ; et Coriolan — n’a pas mérité qu’un si injurieux obstacle fût jeté perfidement — sur la voie ouverte à son mérite.

Coriolan

Vous me parlez de blé ! — Voici ce que j’ai dit, et je vais le répéter.

Ménénius

— Pas maintenant, pas maintenant !

Premier Sénateur

Pas dans cette effervescence, seigneur.

Coriolan

Si fait ! sur ma vie, je parlerai… J’implore le pardon de mes nobles amis ! — Quant à la multitude inconstante et infecte, qu’elle se mire — dans ma franchise et s’y reconnaisse ! Je répète — qu’en la cajolant, nous nourrissons contre notre sénat — les semences de rébellion, d’insolence et de révolte — que nous avions déjà jetées et semées dans le sillon — en frayant avec les plébéiens, nous, les gens d’élite, — à qui appartiendraient toutes les dignités et tous les pouvoirs, si nous — ne les avions en partie livrés à ces mendiants.

Ménénius

Assez, de grâce.

Premier Sénateur

— Taisez-vous, nous vous en supplions !

Coriolan

Comment, me taire ! — J’ai versé mon sang pour mon pays — sans craindre aucune résistance extérieure ! Rien n’empêchera que mes poumons — ne forgent jusqu’à épuisement des imprécations contre ces ladres — dont le contact nous dégoûte et dont nous faisons — tout ce qu’il faut pour attraper la lèpre.

Brutus

Vous parlez du peuple, — comme si vous étiez un dieu pour punir, et non un homme — infirme comme nous.

Sicinius

Il serait bon — que nous le fissions savoir au peuple.

Ménénius

Voyons, voyons, un mouvement de colère !

Coriolan

De colère ! — Quand je serais aussi calme que le sommeil de minuit, — par Jupiter ! ce serait encore mon sentiment.

Sicinius

C’est un sentiment — empoisonné qu’il faut laisser dans son réceptacle, — pour qu’il n’empoisonne pas autrui.

Coriolan

Qu’il faut laisser ! — Entendez-vous ce Triton du fretin ? Remarquez-vous — son impérieux Il faut ?

Cominius

Ce langage est légal.

Cominius

Allons, rendons-nous à la place publique.

Coriolan

— Quant à ceux qui ont conseillé de distribuer — gratuitement le blé des greniers publics, ainsi qu’on faisait — parfois en Grèce…

Ménénius

Bon, bon, assez.

Coriolan

—

Et rappelons-nous qu’en Grèce le peuple avait une puissance plus absolue

Coriolan

, — je dis qu’ils n’ont fait que nourrir la désobéissance et fomenter — la ruine de la chose publique.

Brutus

Eh quoi ! le peuple donnerait — ses suffrages à un homme qui parle ainsi !

Ménénius

Allons, assez.

Brutus

— C’est assez, et c’est trop.

Brutus

Il en a dit assez.

Sicinius

— Il a parlé comme un traître et subira — la peine des traîtres.

Coriolan

— Misérable ! que le mépris t’écrase !… — Qu’a besoin le peuple de ces chauves tribuns ? — Il s’appuie sur eux pour refuser obéissance — à la plus haute magistrature. C’est dans une rébellion, — où la nécessité, et non l’équité fit loi, — qu’ils ont été élus. À une heure plus propice, — déclarons nécessaire ce qui est équitable, — et renversons leur pouvoir dans la poussière.

Brutus

— Trahison manifeste !

Sicinius

Lui consul ? jamais !

Brutus

— Édiles, holà !… qu’on l’appréhende.

Sicinius

— Allez appeler le peuple…

Sicinius

Brutus sort.

Sicinius

Au nom duquel — je t’arrête, moi, comme un traître novateur, — un ennemi du bien public. Obéis, je te l’ordonne, — et suis-moi pour rendre les comptes.

Sicinius

Il s’avance sur Coriolan.

Coriolan

Arrière, vieux bouc !

Sénateurs Et Les Patriciens

— Nous sommes tous sa caution.

Cominius

Vieillard, à bas les mains !

Coriolan

— Arrière, vieux squelette, ou je fais sauter tes os de tes vêtements.

Coriolan

Il repousse la main de Sicinius.

Sicinius

Au secours, citoyens !

Ménénius

— Des deux côtés plus de modération !

Sicinius

Voici l’homme qui veut — vous enlever tout votre pouvoir.

Brutus

Saisissez-le, édiles.

Citoyens

— À bas ! à bas !

Deuxième Sénateur

Des armes, des armes, des armes !

Deuxième Sénateur

Tous se pressent autour de Coriolan.

Deuxième Sénateur

— Tribuns ! patriciens ! citoyens ! holà ! ho ! — Sicinius ! Brutus ! Coriolan ! Citoyens !

Citoyens

— Silence, silence, silence ! arrêtez ! halte ! silence !

Ménénius

— Que va-t-il se passer ?… Je suis hors d’haleine : — le cataclysme approche : je ne puis parler… Ah ! tribuns — du peuple ! Coriolan, patience !… — Parlez, bon Sicinius.

Sicinius

Peuple, écoutez-moi ! silence !

Citoyens

— Écoutons notre tribun : silence !… Parlez, parlez, parlez.

Sicinius

— Vous êtes sur le point de perdre vos libertés : — Marcius veut vous les enlever toutes, Marcius, — que vous venez de nommer consul.

Ménénius

Fi donc ! fi donc ! — C’est le moyen d’attiser le feu, non de l’éteindre.

Premier Sénateur

— De bouleverser et d’abattre la cité !

Sicinius

— Qu’est-ce que la cité, sinon le peuple ?

Citoyens

C’est vrai, — la cité, c’est le peuple.

Brutus

— Du consentement de tous, nous avons été institués — les magistrats du peuple.

Citoyens

Et vous resterez nos magistrats.

Ménénius

— Tout le fait croire.

Coriolan

Autant renverser la cité, — en abattre les toits jusqu’aux fondements, — et ensevelir les rangées encore distinctes de ses édifices — sous un monceau de ruines !

Sicinius

Ceci mérite la mort.

Brutus

— Maintenons notre autorité, — ou nous la perdons. Nous déclarons ici, — au nom du peuple dont nous sommes les représentants — élus, que Marcius a mérité — une mort immédiate.

Brutus

Édiles, saisissez-le.

Citoyens

— Rends-toi, Marcius, rends-toi.

Ménénius

Laissez-moi dire un mot. — Tribuns, je vous en conjure, écoutez-moi ! rien qu’un mot !

Édiles

Silence ! silence !

Ménénius

— Soyez ce que vous semblez être, les vrais amis de votre pays, — et procédez par la modération au redressement que vous voulez — effectuer ainsi par la violence.

Brutus

Monsieur, ces moyens calmes, — qui semblent de prudents remèdes, sont de vrais empoisonnements — quand le mal est violent.

Brutus

Aux édiles.

Brutus

Empoignez-le, — et menez-le à la Roche.

Coriolan

Non, je veux mourir ici.

Coriolan

Il tire son épée. Aux plébéiens.

Coriolan

— Il en est parmi vous qui m’ont vu combattre. — Allons, éprouvez sur vous-mêmes ce bras qui vous est connu.

Ménénius

— Abaissez cette épée… Tribuns, retirez-vous un moment.

Brutus

— Empoignez-le.

Brutus

Les édiles s’avancent sur Coriolan.

Ménénius

Au secours de Marcius ! Au secours, — vous tous qui êtes nobles ! au secours, jeunes et vieux !

Ménénius

Les patriciens couvrent Coriolan. Les tribuns, les édiles et le peuple sont repoussés. Tumulte.

Ménénius

— Allez, rentrez chez vous ; partez vite, — ou tout est à néant.

Deuxième Sénateur

Partez.

Coriolan

Tenons ferme ; — nous avons autant d’amis que d’ennemis.

Ménénius

— En viendra-t-on là ?

Premier Sénateur

Aux dieux ne plaise !…

Premier Sénateur

À Coriolan.

Premier Sénateur

— Je t’en prie, noble ami, rentre chez toi ; — laisse-nous le soin de cette affaire.

Ménénius

C’est pour nous tous une plaie — que vous ne sauriez panser vous-même ; parlez, je vous en conjure.

Cominius

— Allons, seigneur, venez avec nous.

Coriolan

— Je voudrais qu’ils fussent des barbares…

Eh ! ils le sont, — quoique mis bas à Rome

Coriolan

, au lieu d’être des Romains…

Eh ! ils ne le sont pas, — quoiqu’ils pullulent sous le porche du Capitole

Coriolan

…

Ménénius

Partez ! — N’exhalez pas en paroles votre noble fureur ; — ce moment nous doit une revanche.

Coriolan

Sur un terrain loyal, — je pourrais battre quarante d’entre eux.

Ménénius

Je me chargerais à moi seul — d’étriller deux des plus braves, oui, les deux tribuns.

Cominius

— Mais maintenant les forces sont démesurément inégales ; — et la valeur devient folie, quand elle s’oppose — à un édifice croulant… Éloignez-vous, — avant le retour de cette canaille ! Sa rage s’exaspère, — comme un torrent, devant l’obstacle et déborde — les digues faites pour la contenir.

Ménénius

Je vous en prie, partez ; — je vais éprouver si mon reste d’esprit peut agir — sur des gens qui en ont si peu ; il faut raccommoder la chose — avec une étoffe de n’importe quelle couleur.

Cominius

Allons, partons.

Cominius

Sortent Coriolan, Cominius et d’autres.

Premier Patricien

— Cet homme a compromis sa fortune.

Ménénius

— Sa nature est trop noble pour ce monde : — il ne flatterait pas Neptune sous la menace du trident, — ni Jupiter sous le coup de la foudre. Sa bouche, c’est son cœur : — ce que forge son sein, il faut que ses lèvres le crachent ; — et, dans la colère, il oublie — jusqu’au nom de la mort.

Ménénius

Tumulte lointain.

Ménénius

— Voilà de la belle besogne !

Deuxième Patricien

Je voudrais qu’ils fussent tous au lit !

Ménénius

— Je voudrais qu’ils fussent tous dans le Tibre !… Pourquoi diantre — ne pouvait-il pas leur parler doucement ?

Sicinius

Où est ce reptile — qui voulait dépeupler la cité, et, — seul, y être tout le monde ?

Ménénius

Dignes tribuns…

Sicinius

— Il va être précipité de la roche Tarpéienne — par des mains rigoureuses : il a résisté à la loi, — et aussi la loi, sans autre forme de procès, — le livre à la sévérité de la puissance publique — qu’il a bravée.

Premier Citoyen

Il apprendra — que les nobles tribuns sont la bouche du peuple, — et que nous sommes ses bras.

Tous

Oui, certes, il l’apprendra.

Ménénius

Monsieur ! Monsieur !

Sicinius

Silence.

Ménénius

— Ne criez pas hallali ! quand vous devriez — modérer votre meute.

Sicinius

Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez aidé — à cette évasion ?

Ménénius

Laissez-moi parler : — si je connais les qualités du consul, — je puis aussi dire ses défauts…

Sicinius

Du consul ? quel consul ?

Ménénius

— Le consul Coriolan.

Brutus

Lui, consul !

Citoyens

Non, non, non, non, non.

Ménénius

— Avec la permission des tribuns et la vôtre, bon peuple, — j’implore la faveur de dire un mot ou deux : — le pis qui vous en puisse advenir — sera la perte d’un moment.

Sicinius

Parlez donc brièvement ; — car nous sommes déterminés à en finir — avec cette vipère, avec ce traître ! À le bannir — il n’y aurait que des dangers ; le garder ici, — ce serait notre perte certaine : il est donc arrêté — qu’il mourra ce soir.

Ménénius

Aux dieux bons ne plaise — que notre illustre Rome, dont la gratitude — envers ses fils méritants a pour registre — le livre même de Jupiter, en vienne, mère dénaturée, — à dévorer ses enfants !

Sicinius

— C’est un mal qui doit être coupé à la racine.

Sicinius

Tout cela porte à faux.

Brutus

— Complètement à côté. Tant qu’il a aimé son pays, — son pays l’a honoré.

Sicinius

Le pied — une fois gangrené, on ne tient pas compte des services — qu’il a rendus.

Brutus

Nous n’écoulerons plus rien. — Poursuivons-le et arrachons-le de chez lui : — empêchons que son infection, contagieuse par nature, — ne se propage.

Ménénius

Un mot encore, un mot. — Dès que cette rage à bonds de tigre reconnaîtra — la folie d’un élan irréfléchi, elle voudra, mais trop tard, — attacher des poids de plomb à ses talons. Procédez dans les formes. — Craignez, comme Coriolan est aimé, de déchaîner les factions, — et de faire saccager la grande Rome par des Romains.

Brutus

S’il en était ainsi…

Sicinius

Que rabâchez-vous ? — N’avons-nous pas déjà un exemple de son obéissance ? — Nos édiles frappés ! nous-mêmes repoussés !… Allons.

Ménénius

— Considérez ceci : il a été élevé dans les camps, — depuis qu’il peut tenir une épée, et il est mal initié — aux secrets du langage : il jette pèle-mêle — la farine et le son. Autorisez-moi — à aller le trouver, et je me charge de l’amener — pour rendre ses comptes pacifiquement, dans la forme légale, — à ses risques et périls.

Premier Sénateur

Nobles tribuns — cette marche est la seule humaine : l’autre voie — est trop sanglante, et c’est s’engager — dans l’inconnu que la prendre.

Sicinius

Noble Ménénius, — soyez donc comme le représentant du peuple.

Sicinius

Aux Citoyens.

Sicinius

— Déposez vos armes, mes maîtres.

Brutus

Ne rentrez pas encore.

Sicinius

— Rassemblez-vous sur la place publique.

Sicinius

À Ménénius.

Sicinius

C’est là que nous vous attendrons, — et, si vous n’amenez pas Marcius, nous procéderons — par notre premier moyen.

Ménénius

Je vous l’amènerai.

Ménénius

Aux Sénateurs.

Ménénius

Laissez-moi solliciter votre compagnie. Il faut qu’il vienne, — ou les plus grands malheurs arriveront.

Premier Sénateur

De grâce, allons le trouver.

Premier Sénateur

Ils sortent.

Premier Sénateur

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Scène 15

Premier Patricien, Coriolan, Volumnie, Ménénius, Premier Sénateur, Cominius, Volumme

Chez Volumnie.

Premier Patricien

Vous n’en serez que plus noble.

Coriolan

— Je m’étonne que ma mère — ne m’approuve pas davantage, elle qui, d’habitude, — traitait ces gens-là de serfs à laine, de créatures bonnes — à vendre et à acheter quelques oboles, faites pour paraître, tête nue, — dans les réunions et rester bouche béante, immobiles de surprise, — quand un homme de mon ordre se lève — pour traiter de la paix ou de la guerre !

Coriolan

À Volumnie.

Coriolan

Je parle de vous. — Pourquoi me souhaitez-vous plus de douceur ? Me voudriez-vous — traître à ma nature ? Dites-moi plutôt de paraître — l’homme que je suis.

Volumnie

— Oh ! seigneur, seigneur, seigneur, — j’aurais voulu vous voir fixer solidement votre pouvoir, — au lieu de l’user ainsi.

Coriolan

Laissez faire.

Volumnie

— Vous auriez été suffisamment l’homme que vous êtes, — en vous efforçant moins de l’être. Vos dispositions — eussent rencontré moins d’obstacles, si, — pour les révéler, vous aviez attendu — qu’ils fussent impuissants à vous résister.

Coriolan

À la potence les drôles !

Volumnie

Oui, et au bûcher !

Ménénius

— Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop brusque ; — il faut revenir avec nous et faire réparation.

Premier Sénateur

Il n’y a pas d’autre remède. — Sans cela notre belle cité — s’écroule en deux moitiés et périt.

Volumnie

Laissez-vous persuader. — J’ai un cœur aussi peu souple que le vôtre, — mais j’ai un cerveau qui sait diriger ma colère — au profit de mes intérêts.

Ménénius

Bien dit, noble femme.

Ménénius

Montrant Coriolan.

Ménénius

— Plutôt que de le voir ainsi fléchir devant la plèbe, — si une crise violente n’exigeait ce topique — pour le salut de l’État, j’endosserais mon armure — qu’à peine je puis porter.

Coriolan

— Que dois-je faire ?

Ménénius

Retourner près des tribuns.

Coriolan

Soit ! — et après ? et après ?

Ménénius

Rétracter ce que vous avez dit.

Coriolan

— Me rétracter ! je ne saurais le faire pour les dieux : — puis-je donc le faire pour eux ?

Coriolan

Bah ! bah !

Ménénius

Excellente question.

Volumnie

— Si, dans vos guerres, l’honneur admet que vous paraissiez — ce que vous n’êtes pas, procédé que vous adoptez — pour mieux arriver à vos fins, pourquoi donc cet artifice — ne serait-il pas compatible avec l’honneur, dans la paix — aussi bien que dans la guerre, puisque, dans l’une comme dans l’autre — il est également nécessaire ?

Coriolan

Pourquoi insister ainsi ?

Ménénius

Noble dame !

Ménénius

À Coriolan.

Ménénius

— Allons, venez avec nous ; avec une bonne parole, vous pouvez remédier, — non-seulement aux dangers du présent, mais aux maux — du passé.

Volumnie

Je t’en prie, mon fils, va te présenter à eux, ton bonnet à la main ; — et, le leur tendant ainsi, — effleurant du genou les pierres

car en pareil cas — le geste, c’est l’éloquence, et les yeux des ignorants — sont plus facilement instruits que leurs oreilles

Volumnie

, secouant la tête, — et frappant ainsi maintes fois ta poitrine superbe, — sois humble comme la mûre — qui cède au moindre attouchement. Ou bien dis-leur — que tu es leur soldat, et qu’étant élevé dans les batailles, — tu n’as pas ces douces façons que, tu l’avoues, — ils pourraient en toute convenance exiger de toi — quand tu leur demandes leurs faveurs, mais qu’en vérité tu veux — désormais leur appartenir et leur consacrer entièrement — ton pouvoir et ta personne.

Ménénius

Ah ! faites seulement — comme elle dit, et tous leurs cœurs sont à vous ; — car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu’on les implore, — qu’à récriminer au moindre prétexte.

Volumnie

Va et suis nos conseils, — je t’en supplie, bien certaine que tu aimerais mieux toutefois — poursuivre ton ennemi dans un gouffre enflammé — que le flatter dans un salon. Voici Cominius.

Ménénius

— Rien qu’une bonne parole !

Cominius

Je crois qu’elle suffira, s’il — peut y plier son humeur.

Volumme

Il le doit et il le voudra. — Je vous en prie, dites que vous consentez, et allez-y vite.

Coriolan

— Faut-il que j’aille leur montrer mon masque échevelé ? Faut-il — que ma langue infâme donne à mon noble cœur — un démenti qu’il devra endurer ? Soit ! j’y consens. — Pourtant s’il ne s’était agi que de sacrifier cette masse d’argile, — cette ébauche de Marcius, ils l’auraient plutôt réduite en poussière — et jetée au vent ! À la place publique ! — Vous m’avez imposé là un rôle que jamais — je ne jouerai naturellement.

Cominius

Venez, venez, nous vous soufflerons.

Volumnie

— Je t’en prie, fils chéri. Tu as dit — que mes louanges t’avaient fait guerrier : eh bien, — pour avoir encore mes éloges, remplis un rôle — que tu n’as pas encore soutenu.

Volumnie

À ton gré donc ! — Il est plus humiliant pour moi de t’implorer — que pour toi de les supplier. Que tout tombe en ruine. — Tu sacrifieras ta mère à ton orgueil avant de l’effrayer par ta dangereuse — obstination ; car je me moque de la mort — aussi insolemment que toi. Fais comme tu voudras. — Ta vaillance vient de moi, tu l’as sucée avec mon lait, — mais tu dois ton orgueil à toi seul.

Coriolan

De grâce, calmez-vous. — Mère, je me rends à la place publique ; — ne me grondez plus. Je vais escamoter leurs sympathies, — escroquer leurs cœurs, et revenir adoré — de tous les ateliers de Rome. Voyez, je pars : — recommandez-moi à ma femme. Je reparaîtrai consul, — ou ne vous fiez plus jamais à ce que peut ma langue — en fait de flatterie.

Volumnie

Faites comme vous voudrez.

Volumnie

Elle sort.

Cominius

— Partons ! les tribuns vous attendent : disposez-vous — à répondre avec douceur ; car ils vous préparent — des accusations plus graves, m’a-t-on dit, que celles qui pèsent sur vous déjà.

Coriolan

— Le mot d’ordre est douceur ! Partons, je vous prie : — qu’ils m’accusent par calomnie, moi, — je leur répondrai sur mon honneur.

Ménénius

Oui, mais avec douceur.

Coriolan

— Avec douceur, soit ! avec douceur.

Coriolan

Ils sortent.

Coriolan

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Scène 16

Brutus, Sicinius, Ménénius, Coriolan, Premier Sénateur, Deux Tribuns, Cominius, Citoyens, Édiles

Le forum.

Brutus

— Chargez-le à fond sur ce chef, qu’il aspire — à un pouvoir tyrannique. S’il nous échappe là, — insistez sur sa haine du peuple — et sur ce que les dépouilles, conquises sur les Antiates, — n’ont jamais été distribuées.

Brutus

— Eh bien, viendra-t-il ?

Brutus

l’édile.

Brutus

Il vient.

Brutus

Accompagné ?

Brutus

l’édile.

Brutus

— Du vieux Ménénius et des sénateurs — qui l’ont toujours appuyé.

Sicinius

Avez-vous la liste — de toutes les voix dont nous nous sommes assurés, — la liste par tête ?

Sicinius

l’édile.

Sicinius

Je l’ai ; elle est prête.

Sicinius

— Les avez-vous réunies par tribus ?

Sicinius

l’édile.

Sicinius

Oui.

Sicinius

— À présent assemblez le peuple sur la place. — Et quand tous m’entendront dire : nous déclarons qu’il en sera ainsi, — de par les droits et l’autorité de la commune , que ce soit — la mort, l’amende ou le bannissement, qu’ils m’approuvent. — Si je dis l’amende, qu’ils crient l’amende ! si je dis la mort, qu’ils crient la mort ! — en insistant sur leur antique prérogative — et leur compétence dans cette cause.

Sicinius

l’édile.

Sicinius

Je vais les prévenir.

Brutus

— Et dès qu’une fois ils auront commencé à crier, — qu’ils ne cessent pas, avant d’avoir par leurs clameurs confuses — exigé l’exécution immédiate — de la sentence prononcée par nous, quelle qu’elle soit.

Brutus

l’édile.

Brutus

Très-bien.

Sicinius

— Animez-les et préparez-les à répondre au signal, — dès que nous l’aurons donné.

Brutus

Faites vite.

Brutus

L’Édile sort.

Brutus

— Mettons-le en colère sur-le-champ. Il a été habitué — à toujours dominer et avoir tout son soûl — de contradiction. Une fois échauffé, il ne peut plus — subir le frein de la modération ; alors il dit — ce qu’il a dans le cœur ; et c’en est assez, — grâce à nous, pour qu’il se rompe le cou.

Sicinius

— Bien, le voici.

Ménénius

Du calme, je vous en conjure.

Coriolan

— Oui, comme en a le cabaretier qui, pour la plus chétive monnaie, — avale du coquin au volume.

Coriolan

Haussant la voix.

Coriolan

Que les dieux honorés — veillent au salut de Rome, et sur les siéges de la justice — placent des hommes de bien ! qu’ils sèment l’affection parmi nous ! — qu’ils encombrent nos vastes temples de processions pacifiques, — et non nos rues de discordes !

Premier Sénateur

Amen, amen !

Ménénius

Noble souhait !

Sicinius

— Approchez, peuple.

Sicinius

l’édile.

Sicinius

— Écoutez vos tribuns. Attention ! paix ! vous dis-je.

Coriolan

— Laissez-moi parler d’abord

Coriolan

.

Deux Tribuns

Soit, parlez… Holà ! silence !

Coriolan

— Les accusations que je vais entendre seront-elles les dernières ? — doit-on en finir aujourd’hui ?

Coriolan

J’y consens.

Ménénius

— Là, citoyens ! il dit qu’il y consent. — Considérez ses services militaires ; — songez aux cicatrices que porte son corps et qui apparaissent — comme des fosses dans un cimetière sacré.

Coriolan

Égratignures de ronces, — blessures pour rire !

Ménénius

Considérez en outre — que, s’il ne parle pas comme un citadin, — il se montre à vous comme un soldat. Ne prenez pas — pour l’accent de la haine son brusque langage, — qui, vous dis-je, convient à un soldat, — sans être injurieux pour vous.

Cominius

Bien, bien, assez.

Coriolan

Comment se fait-il — que, m’ayant nommé consul d’une voix unanime, — vous me fassiez, moins d’une heure après, l’affront — de me révoquer ?

Sicinius

C’est à vous de nous répondre.

Coriolan

C’est juste, parlez donc.

Sicinius

— Nous vous accusons d’avoir cherché à supprimer, — dans Rome, toutes les magistratures constituées, et — à vous investir d’un pouvoir tyrannique : — en quoi nous vous déclarons traître au peuple.

Coriolan

— Comment, traître ?

Ménénius

Voyons, de la modération : votre promesse !

Coriolan

— Que les flammes de l’infime enfer enveloppent le peuple ! — M’appeler traître !… — Insolent tribun, — quand il y aurait vingt mille morts dans tes yeux, — vingt millions de morts dans tes mains crispées et deux fois autant — sur ta langue calomnieuse, je te dirais — que tu en as menti, aussi hautement — que je prie les dieux !

Sicinius

Remarquez-vous cela, peuple ?

Citoyens

À la roche ! À la roche !

Sicinius

Silence ! — Nous n’avons pas besoin de mettre un nouveau grief à sa charge. — Rappelez-vous ce que vous lui avez vu faire et ouï dire : — il a frappé vos officiers, vous a conspués vous-mêmes ; — il a résisté aux lois par la violence et bravé ici — l’autorité suprême dont il relève. — Tous ces crimes de nature capitale — méritent le dernier supplice.

Brutus

— Pourtant, comme il a bien servi Rome…

Coriolan

— Que rabâchez-vous de services ?

Brutus

— Je parle de ce que je sais.

Coriolan

Vous ?

Ménénius

— Est-ce là la promesse que vous aviez faite à votre mère ?

Cominius

— Sachez, je vous prie…

Coriolan

Je ne veux rien savoir. — Qu’ils me condamnent, aux abîmes de la mort tarpéienne, — à l’exil du vagabond, à l’écorchement, aux langueurs du prisonnier — lentement affamé, je n’achèterai pas — leur merci au prix d’un mot gracieux ; — non, pour tous les dons dont ils disposent, je ne ravalerais pas ma fierté — jusqu’à leur dire : Bonjour !

Sicinius

Attendu — qu’à diverses reprises, et autant qu’il était en lui, — il a conspiré contre le peuple, cherchant les moyens — de lui arracher le pouvoir ; que tout récemment — il a usé d’une violence coupable, non-seulement — en présence de la justice auguste, mais contre les ministres — qui la rendent ; au nom du peuple, — et en vertu de nos pouvoirs, nous, tribuns, nous — le bannissons, dès cet instant, de notre cité, et lui défendons, — sous peine d’être précipité — de la roche Tarpéienne, de jamais — rentrer dans notre Rome. Au nom du peuple, — je dis qu’il en soit ainsi.

Citoyens

Qu’il en soit ainsi, — qu’il en soit ainsi !… Qu’il s’en aille !… — il est banni !… Qu’il en soit ainsi !

Cominius

— Écoutez-moi, mes maîtres, mes amis les plébéiens…

Sicinius

— Il est condamné : il n’y a plus rien à entendre.

Cominius

Laissez-moi parler : — j’ai été consul et je puis montrer — sur moi les marques des ennemis de Rome. J’ai — pour le bien de mon pays un amour plus tendre, — plus religieux, plus profond que pour ma propre existence, — pour ma femme chérie, pour le fruit de ses entrailles — et le trésor de mes flancs ; si donc je — vous dis que…

Sicinius

Nous devinons votre pensée : que direz-vous ?

Brutus

— Il n’y a plus rien à dire, sinon qu’il est banni — comme ennemi du peuple et de son pays. — Il faut qu’il en soit ainsi.

Citoyens

Qu’il en soit ainsi ! qu’il en soit ainsi !

Coriolan

— Vile meute d’aboyeurs ! Vous dont j’abhorre l’haleine — autant que l’émanation des marais empestés, et dont j’estime les sympathies — autant que les cadavres sans sépulture — qui infectent l’air, c’est moi qui vous bannis ! — Restez ici dans votre inquiétude ! — Que la plus faible rumeur mette vos cœurs en émoi ! — Que vos ennemis, du mouvement de leurs panaches, — éventent votre lâcheté jusqu’au désespoir ! Gardez le pouvoir — de bannir vos défenseurs jusqu’à ce qu’enfin — votre ineptie, qui ne comprend que ce qu’elle sent, — se tourne contre vous-mêmes, — et, devenue votre propre ennemie, vous livre, — captifs humiliés, à quelque nation, — qui vous aura vaincus sans coup férir ! C’est par mépris — pour vous que je tourne le dos à votre cité. — Il est un monde ailleurs.

Coriolan

Sortent Coriolan, Cominius, Ménénius, les sénateurs et les patriciens.

Édiles

— L’ennemi du peuple est parti, est parti !

Citoyens

— Notre ennemi est banni ! il est parti ! hohé ! hohé !

Citoyens

Acclamation générale. La foule jette ses bonnets en l’air.

Sicinius

— Allez, reconduisez-le jusqu’aux portes, en le poursuivant — de vos mépris, comme il vous a poursuivis des siens ; — molestez-le comme il le mérite… Qu’une garde — nous escorte à travers la ville.

Citoyens

— Allons, allons, reconduisons-le jusqu’aux portes, allons. — Les dieux protègent nos nobles tribuns !… Allons.

Citoyens

Ils sortent

Citoyens

.

Citoyens

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Scène 17

Coriolan, Virgilie, Volumnie, Cominius, Ménénius

Une porte de Rome.

Coriolan

— Allons, ne pleurez plus : abrégeons cet adieu… La bête — aux mille têtes me pousse dehors… Ah ! ma mère, — où est donc votre ancien courage ? Vous aviez coutume — de dire que l’adversité était l’épreuve des âmes, — que les hommes vulgaires pouvaient supporter de vulgaires occurrences ; — que, quand la mer est calme, tous les navires — sont également bons voiliers, mais que, quand la fortune assène — ses coups les plus rudes, il faut, pour se laisser frapper avec patience, — une noble magnanimité : sans cesse vous chargiez ma mémoire — de ces préceptes destinés à rendre invincible — le cœur qui les comprendrait !

Virgilie

— Ô cieux ! ô cieux !

Coriolan

Voyons, je t’en prie, femme…

Volumnie

— Que la peste rouge frappe tous les artisans de Rome, — et que périssent tous les métiers !

Coriolan

À Cominius.

Coriolan

Mon ancien général, — je t’ai vu souvent assister impassible — à des spectacles déchirants : dis à ces tristes femmes — qu’il est aussi puéril de déplorer des revers inévitables — que d’en rire… Ma mère, vous savez bien — que mes aventures ont toujours fait votre joie ; et — croyez-le fermement, parti dans l’isolement, — je serai comme le dragon solitaire qui, du fond de son marécage, — jette l’effroi, et fait parler de lui plus qu’il ne se fait voir ! Ou votre fils — parviendra à dominer la multitude, où il sera pris — aux piéges cauteleux de la trahison.

Volumnie

Ô le premier des fils, — où iras-tu ? Laisse le bon Cominius — t’accompagner un peu : et fixe avec lui ton itinéraire — au lieu de t’exposer à tous les accidents — qui peuvent surgir devant toi sur une route hasardeuse.

Coriolan

Ô dieux !

Cominius

— Je t’accompagnerai pendant un mois ; et nous déciderons ensemble — où tu résideras, que tu puisses recevoir de nos nouvelles — et nous donner des tiennes. De cette façon, si l’avenir nous offre — une chance pour te rappeler, nous n’aurons pas à fouiller — le vaste univers pour trouver un seul homme ; — et nous ne perdrons pas l’occasion, toujours prête à se refroidir — pour un absent.

Coriolan

Adieu. — Tu es chargé d’années ; et tu es trop épuisé — par les orgies de la guerre, pour t’en aller à l’aventure avec un homme — resté dans sa force : conduis-moi seulement jusqu’aux portes. — Venez, ma femme chérie, ma mère bien-aimée, et vous, — mes amis de noble aloi ; et quand je serai hors des murs, — dites-moi adieu dans un sourire. Je vous en prie, venez. — Tant que je serai debout sur la terre, — vous entendrez dire maintes choses de moi, mais pas une — qui ne soit d’accord avec mon passé.

Ménénius

Jamais plus nobles paroles — ne retentirent à l’oreille humaine. Allons, ne pleurons pas… — Si je pouvais secouer seulement sept années — de ces vieux bras et de ces vieilles jambes, dieux bons ! — je te suivrais pas à pas.

Coriolan

Donne-moi ta main… — Allons !

Coriolan

Ils sortent

Coriolan

.

Coriolan

‌

Scène 18

Sicinius, Brutus, Ménénius, Volumnie, Virgilie

Un faubourg de Rome.

Sicinius

— Renvoyez-les tous chez eux : il est parti, et nous n’irons pas plus loin.

Sicinius

À Brutus.

Sicinius

— Les nobles sont furieux : nous le voyons, ils se sont rangés de son parti.

Brutus

Maintenant que nous avons prouvé notre pouvoir, — soyons, après l’action, plus humbles — que dans l’action.

Sicinius

Renvoyez-les chez eux : — dites-leur que leur grand ennemi est parti, et qu’ils — gardent entière leur ancienne puissance.

Brutus

Congédiez-les.

Brutus

L’Édile sort.

Ménénius

— Voici sa mère.

Sicinius

Évitons-la.

Brutus

Pourquoi ?

Sicinius

— On dit qu’elle est folle.

Brutus

Elles nous ont aperçus : — pressez la pas.

Volumnie

— Oh ! je vous rencontre à propos ! Que les dieux — payent votre zèle de tout le trésor de leurs fléaux !

Ménénius

Chut ! chut ! ne faites pas d’esclandre.

Volumnie

— Si les larmes ne m’empêchaient pas, vous en entendriez… — N’importe ! vous en entendrez.

Volumnie

Brutus veut avancer, elle lui barre le chemin.

Volumnie

Vous voudriez partir !

Virgilie

— Vous aussi, vous resterez… Ah ! que ne puis-je — en dire autant à mon mari !

Sicinius

Êtes-vous de l’humanité ?

Volumnie

— Imbécile !… n’est-ce pas une honte !

Volumnie

À Virgilie.

Volumnie

Écoutez-vous cet imbécile ?

Volumnie

À Sicinius.

Volumnie

— Mon père n’était-il pas un homme ? Toi, quel renard il faut que tu sois — pour avoir ainsi banni un héros qui a frappé pour Rome plus de coups — que tu n’as dit de paroles !

Sicinius

Ô cieux tutélaires !

Volumnie

— Oui, plus de coups glorieux que tu n’as dit de paroles sensées !… — Je vais te dire… mais va-t’en… — Non, tu resteras… Je voudrais que mon fils — fût en Arabie et qu’il eût devant lui ta tribu — à la distance de sa bonne épée.

Sicinius

Qu’arriverait-il ?

Virgilie

Qu’arriverait-il ? — Il aurait vite mis à néant ta postérité.

Volumnie

Oui, bâtards et autres ! — Ce vaillant, que de blessures il a reçues pour Rome !

Ménénius

— Allons ! allons ! la paix !

Sicinius

— Je voudrais qu’il eût continué — comme il avait commencé, et n’eût pas dénoué — le nœud glorieux qui lui attachait son pays.

Brutus

Je le voudrais.

Volumnie

— Vous le voudriez ! C’est vous qui avez excité la canaille ; — âmes félines, capables d’apprécier son mérite — comme je le suis de comprendre les mystères que le ciel — refuse de révéler à la terre !

Brutus

De grâce, partons.

Volumnie

— Oui, monsieur, de grâce, partez : — vous avez fait là un bel exploit. Mais, avant de partir, écoutez ceci : — autant le Capitole dépasse — la plus humble masure de Rome, autant mon fils, — le mari de cette femme que vous voyez ici, — mon fils, que vous avez banni, vous dépasse tous !

Brutus

Bien, bien, nous vous quittons.

Sicinius

Pourquoi nous laisser ici harceler — par une créature qui a perdu l’esprit ?

Volumnie

Emportez avec vous mes prières : — je voudrais que les dieux n’eussent rien à faire — qu’à exaucer mes malédictions.

Volumnie

Les tribuns sortent.

Volumnie

Si je pouvais seulement — les rencontrer une fois par jour, cela soulagerait mon cœur — du poids qui l’étouffe.

Ménénius

Vous leur avez parlé vertement, — et, ma foi, vous avez raison… Voulez-vous souper avec moi ?

Volumnie

— La colère est mon aliment ; j’en soupe à mes dépens, — et je m’affamerai à force de m’en gorger… Allons, partons.

Volumnie

À Virgilie qui pleure.

Volumnie

— Séchez ces larmes piteuses, lamentez-vous, comme moi, en imprécations de Junon. Venez, venez, venez.

Ménénius

— Fi donc ! fi donc !

Ménénius

Ils sortent.

Ménénius

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Scène 19

Romain, Volsque

La route de Rome à Antium.

Romain

Je vous connais fort bien, monsieur, et vous me connaissez ; votre nom, je crois, est Adrien.

Volsque

C’est vrai, monsieur. Ma foi, je ne vous remets pas.

Romain

Je suis un Romain ; mais je sers, comme vous, contre les Romains. Me reconnaissez-vous à présent ?

Volsque

Nicanor !… Non ?

Romain

Lui-même, monsieur.

Volsque

Vous aviez plus de barbe la dernière fois que je vous ai vu ; mais votre voix m’a fait deviner le personnage. Quelles nouvelles à Rome ? J’ai reçu du gouvernement volsque la mission d’aller vous y chercher. Vous m’avez heureusement épargné une journée de marche.

Romain

Il y a eu à Rome une formidable insurrection : le peuple contre les sénateurs, les patriciens et les nobles.

Romain

Le fort de l’incendie est passé, mais la moindre chose suffirait à le rallumer ; car les nobles ont tellement pris à cœur le bannissement de ce digne Coriolan, qu’ils sont mûrement disposés à retirer tout pouvoir au peuple et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu couve sous la cendre, je puis vous le dire, et est tout près d’éclater violemment.

Volsque

Coriolan est banni ?

Romain

Banni, monsieur.

Volsque

Vous serez le bienvenu avec cette nouvelle, Nicanor.

Romain

Les circonstances servent puissamment les Volsques. J’ai ouï dire que le moment le plus favorable pour corrompre une femme, c’est quand elle est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer avec avantage dans cette guerre, maintenant que Coriolan, son grand adversaire, n’est plus à la disposition de son pays.

Volsque

C’est certain. Je suis bien heureux de vous avoir ainsi rencontré accidentellement. Vous avez mis fin à ma mission, et je vais avec joie vous accompagner chez vous.

Romain

D’ici au souper, je vous dirai sur Rome les plus étranges choses, toutes en faveur de ses adversaires. Vous avez une armée sur pied, dites-vous ?

Volsque

Une armée vraiment royale : les centurions et leurs corps, déjà à la solde de l’État, occupent leurs postes distincts, prêts à marcher sur l’heure.

Romain

Je suis heureux d’apprendre qu’ils sont préparés, et je suis l’homme, je crois, qui va les mettre en mouvement. Monsieur, je suis aise de la rencontre, et charmé de votre compagnie.

Volsque

Vous m’enlevez là mon rôle, monsieur : c’est à moi surtout d’être charmé de la vôtre.

Romain

Eh bien, faisons route ensemble.

Romain

Ils sortent.

Romain

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Scène 20

Coriolan, Citoyen

Antium. Devant la maison d’Aufidius.

Coriolan

Une belle ville est cet Antium. Ville, — c’est moi qui ai fait tes veuves : bien des héritiers — de ces superbes édifices ont, sous mes coups, — râlé et succombé. Ah ! ne me reconnais pas ; — tes femmes et tes enfants, armés de broches et de pierres, — me tueraient dans une bataille d’écoliers !

Coriolan

Le ciel vous garde, monsieur.

Citoyen

— Vous aussi !

Coriolan

Indiquez-moi, s’il vous plaît, — où demeure le grand Aufidius ; est-il à Antium ?

Citoyen

— Oui, et il festoie les nobles de l’État, — dans sa maison, ce soir même.

Coriolan

Où est sa maison, je vous prie ?

Citoyen

— Ici, devant vous.

Coriolan

Merci, monsieur. Adieu !

Coriolan

Le citoyen sort.

Coriolan

— Ô monde, que tu as de brusques vicissitudes ! Deux amis jurés, — qui semblent en ce moment n’avoir qu’un cœur dans leur double poitrine, — à qui les loisirs, le lit, les repas, les exercices, — tout est commun, dont l’amour a fait comme des jumeaux — inséparables, avant une heure, — pour une discussion d’obole, s’emporteront — jusqu’à la plus amère inimitié. De même, des adversaires furieux, — qu’empêchaient de dormir leur passion et leur acharnement — à s’entre-détruire, à la première occasion, — pour une billevesée valant à peine une écaille, deviendront les plus tendres amis, — et marieront ensemble leurs enfants. Il en est ainsi de moi : — je hais mon pays natal, et mes sympathies sont pour — cette ville ennemie.

Coriolan

Se dirigeant vers la maison d’Aufidius.

Coriolan

Entrons ! s’il me tue, — il aura fait justice de moi ; s’il m’accueille, — je servirai son pays.

Coriolan

Il entre dans la maison

Coriolan

.

Coriolan

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Scène 21

Premier Serviteur, Deuxième Serviteur, Coriolan, Second Serviteur, Troisième Serviteur, Aufidius, Deux Autres Serviteurs, Tous

Antium. Le vestibule de la maison d’Aufidius. On entend de la musique.

Premier Serviteur

Du vin, du vin, du vin ! quel service !… je crois que tous nos gaillards sont endormis.

Premier Serviteur

Il sort.

Deuxième Serviteur

Où est Cotus ? mon maître l’appelle. Cotus !

Deuxième Serviteur

Il sort.

Coriolan

— Excellente maison ! Le festin sent bon : mais je n’ai pas — la mine d’un convive. —

Premier Serviteur

Que voulez-vous, l’ami ? D’où êtes-vous ? Ce n’est pas ici votre place. Je vous prie, regagnez la porte.

Coriolan

— Tu ne mérites pas ici un meilleur accueil, — Coriolan. —

Second Serviteur

D’où êtes-vous, monsieur ?… Le portier a-t-il ses yeux dans sa tête, qu’il laisse entrer de pareils compagnons ? Sortez, je vous prie.

Coriolan

Détalez !

Deuxième Serviteur

Détalez, détalez vous-même.

Coriolan

Tu deviens agaçant.

Deuxième Serviteur

Ah ! vous êtes si fier ! Je vais vous faire parler tout à l’heure.

Troisième Serviteur

Quel est ce gaillard ?

Premier Serviteur

Un original comme je n’en ai jamais vu : je ne puis le faire sortir de la maison. Je t’en prie, appelle mon maître.

Troisième Serviteur

Qu’avez-vous à faire ici, camarade ? Videz la maison, je vous prie.

Coriolan

— Laissez-moi seulement rester debout ; je ne gâterai pas votre foyer. —

Troisième Serviteur

Qui êtes-vous ?

Coriolan

Un gentilhomme.

Troisième Serviteur

Merveilleusement pauvre !

Coriolan

C’est vrai, je le suis.

Troisième Serviteur

Je vous en prie, mon pauvre gentilhomme, choisissez une autre station. Ce n’est pas ici votre place. Décampez, je vous prie ; allons.

Coriolan

Allez donc faire votre fonction en vous empiffrant de restes refroidis.

Coriolan

Il le repousse.

Troisième Serviteur

Ah ! vous ne voulez pas !

Troisième Serviteur

Au deuxième serviteur.

Troisième Serviteur

Dis, je te prie, à mon maître, quel hôte étrange il a ici.

Deuxième Serviteur

J’y vais.

Deuxième Serviteur

Il sort.

Troisième Serviteur

Où demeures-tu ?

Coriolan

Sous le dôme.

Troisième Serviteur

Sous le dôme ?

Coriolan

Oui.

Troisième Serviteur

Où ça ?

Coriolan

Dans la cité des milans et des corbeaux.

Troisième Serviteur

Dans la cité des milans et des corbeaux ?… Quel âne !… Alors tu demeures aussi avec les buses ?

Coriolan

Non, je ne sers pas ton maître.

Troisième Serviteur

Comment, monsieur ! avez-vous affaire à mon maître ?

Coriolan

Oui-dà : c’est une occupation plus honnête que d’avoir affaire à ta maîtresse. Tu bavardes, tu bavardes, retourne à tes assiettes, va !

Coriolan

Il le jette dehors.

Aufidius

Où est ce gaillard ?

Deuxième Serviteur

Le voici, monsieur. Je l’aurais battu comme un chien, si je n’avais craint de troubler nos seigneurs.

Aufidius

D’où viens-tu ? que veux-tu ? ton nom ?… Pourquoi ne parles-tu pas ? Parle, l’homme ! quel est ton nom ?

Coriolan

Tullus, si tu ne me connais point encore, et ne crois point, à me voir, que je sois celui que je suis, la nécessité me force à me nommer.

Aufidius

Quel est ton nom ?

Aufidius

Les serviteurs se retirent.

Coriolan

— Un nom qui détonne aux oreilles des Volsques — et qui sonne mal aux tiennes.

Aufidius

Parle, quel est ton nom ? — Tu as une farouche apparence, et ton visage respire — le commandement. Bien que tes voiles soient en lambeaux, — tu parais un noble vaisseau. Quel est ton nom ?

Coriolan

— Prépare ton front à s’assombrir : est-ce que tu ne me reconnais pas ?

Aufidius

— Je ne te reconnais pas… Ton nom ?

Coriolan

Dieux ! vous me bénissez !

Aufidius

Sortent Coriolan et Aufidius.

Premier Serviteur

Voilà un étrange changement !

Deuxième Serviteur

Par mon bras, j’ai failli le bâtonner, et pourtant j’avais dans l’idée que ses habits nous trompaient sur son compte.

Premier Serviteur

Quel poignet il a ! Avec un doigt et le pouce, il m’a fait tourner comme une toupie.

Deuxième Serviteur

Ah ! je voyais bien à sa mine qu’il y avait en lui quelque chose. Il avait, mon cher, une espèce de mine… à ce qu’il me semblait… je ne sais comment dire pour la qualifier.

Premier Serviteur

C’est vrai. Il avait l’air pour ainsi dire… Je veux être pendu si je ne soupçonnais pas qu’il y avait en lui plus que je ne pouvais soupçonner.

Deuxième Serviteur

Et moi aussi, je le jure. C’est tout simplement l’homme le plus extraordinaire du monde.

Premier Serviteur

Je le crois : mais un plus grand guerrier que lui, vous en connaissez un !

Deuxième Serviteur

Qui ? mon maître !

Premier Serviteur

Ah ! il n’y a pas de comparaison.

Deuxième Serviteur

Il en vaut six comme lui.

Premier Serviteur

Non, pas justement ; mais je le tiens pour un plus grand guerrier.

Deuxième Serviteur

Dame, voyez-vous, on ne sait comment dire pour expliquer ça : pour la défense d’une ville, notre général est excellent.

Premier Serviteur

Oui-dà, et pour un assaut aussi.

Troisième Serviteur

Hé ! marauds, je puis vous dire des nouvelles ! des nouvelles, coquins !

Deux Autres Serviteurs

Lesquelles ? lesquelles ? lesquelles ? Partageons.

Troisième Serviteur

Entre tous les peuples, je ne voudrais pas être Romain : j’aimerais autant être un condamné.

Deux Autres Serviteurs

Pourquoi ? pourquoi ?

Troisième Serviteur

C’est que nous avons ici celui qui a si souvent étrillé notre général : Caïus Marcius !

Premier Serviteur

Qu’est-ce que tu dis ? Étrillé notre général !

Troisième Serviteur

Je ne dis pas qu’il ait étrillé notre général ; mais il a toujours été capable de lui tenir tête.

Deuxième Serviteur

Bah ! sommes-nous pas camarades et amis ?… Il a toujours été trop fort pour lui. Je le lui ai entendu dire à lui-même.

Premier Serviteur

Pour dire la vérité sans détour, il a toujours été trop fort pour lui : devant Corioles, il l’a dépecé et haché comme une carbonnade.

Deuxième Serviteur

S’il avait eu des goûts de cannibale, il aurait pu le manger rôti.

Premier Serviteur

Mais poursuis tes nouvelles.

Troisième Serviteur

Eh bien, il est traité ici comme s’il était le fils et l’héritier de Mars : on l’a mis au haut bout de la table ; pas un sénateur ne lui adresse une question sans se tenir tête chauve devant lui. Notre général le traite comme une maîtresse, lui touche la main avec adoration et l’écoute les yeux blancs d’extase. Mais l’important de la nouvelle, c’est que notre général est coupé en deux, et n’est plus que la moitié de ce qu’il était hier : car l’autre est devenu la seconde moitié, à la prière et du consentement de toute l’assistance. Il ira, dit-il, tirer les oreilles au portier de Rome : il veut tout faucher devant lui, tout raser sur son passage.

Deuxième Serviteur

Et il est capable de le faire autant qu’aucun mortel imaginable.

Premier Serviteur

En déconfiture ! Comment ça ?

Troisième Serviteur

Mais quand ils verront reparaître le cimier de ce héros pur sang, ils sortiront de leurs terriers comme des lapins après la pluie, et tous se mettront en danse avec lui.

Premier Serviteur

Mais quand cela aura-t-il lieu ?

Troisième Serviteur

Demain, aujourd’hui, immédiatement. Vous entendrez battre le tambour cette après-midi. La chose est pour ainsi dire dans le menu de leur festin et doit être exécutée avant qu’ils se soient essuyé les lèvres.

Deuxième Serviteur

Bon ! nous allons donc revoir le monde en émoi ! La paix n’est bonne qu’à rouiller le fer, à multiplier les tailleurs et à faire pulluler les faiseurs de ballades.

Premier Serviteur

Donnez-moi la guerre, vous dis-je ! Elle l’emporte sur la paix autant que le jour sur la nuit ; elle est leste, vigilante, sonore et pleine de nouveautés. La paix, c’est une apoplexie, une léthargie ; elle est fade, sourde, somnolente, insensible ; elle fait bien plus de bâtards que la guerre ne détruit d’hommes.

Deuxième Serviteur

C’est juste ; et si le viol peut s’appeler, en quelque sorte, un acte de guerre, on ne peut nier que la paix ne fasse bien des cocus.

Premier Serviteur

Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des autres.

Deuxième Serviteur

Pourquoi ? parce qu’ils ont moins besoin les uns des autres. La guerre, coûte que coûte ! J’espère voir les Romains à aussi bas prix que les Volsques… On se lève de table ! on se lève de table !

Tous

Rentrons, rentrons.

Tous

Ils sortent.

Tous

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Scène 22

Brutus, Sicinius, Ménénius, Citoyens, Premier Citoyen, Deux Tribuns, Un Édile, Ménétius, Messager, Cominius, Tribuns, Deuxième Citoyen, Troisième Citoyen

Une place publique.

Brutus

— Nous n’entendrons plus parler de lui, et nous n’avons plus à le craindre. — Il est réduit à l’impuissance par la paix actuelle — et par la tranquillité du peuple, naguère — livré à un désordre effréné. Grâce à nous, ses amis — sont confus de la prospérité publique : ils aimeraient mieux, — dussent-ils eux-mêmes en souffrir, voir — des bandes insurgées infester les rues que — nos artisans chanter dans leurs boutiques et aller — paisiblement à leurs travaux.

Brutus

— Nous sommes restés fort à propos. N’est-ce pas là Ménénius ? —

Sicinius

C’est lui, c’est lui. Oh ! il est devenu très-aimable depuis quelque temps… Salut, messire !

Ménénius

Salut à tous deux !

Sicinius

Votre Coriolan ne manque guère qu’à ses amis : la république est debout ; et elle restera debout, dût-il enrager davantage !

Ménénius

Tout est bien, mais tout aurait été mieux, s’il avait pu temporiser.

Ménénius

sicinius.

Ménénius

Où est-il, savez-vous ?

Ménénius

Non, je n’en sais rien ; sa mère et sa femme n’ont pas reçu de ses nouvelles.

Citoyens

— Les dieux vous protègent tous deux !

Sicinius

Bonsoir, voisins.

Brutus

— Bonsoir à vous tous ! bonsoir à vous tous !

Premier Citoyen

— Nous, nos femmes et nos enfants, nous sommes tenus — de prier pour vous deux à genoux.

Sicinius

Vivez et prospérez.

Brutus

— Adieu, aimables voisins. Plût au ciel que Coriolan — vous eût aimés comme nous vous aimons !

Citoyens

Les dieux vous gardent !

Deux Tribuns

— Adieu ! adieu !

Deux Tribuns

Les citoyens sortent.

Sicinius

Les temps sont plus heureux et plus agréables — qu’à l’époque où ces gaillards-là parcouraient les rues — en criant l’anarchie.

Brutus

Caïus Marcius était — un digne officier dans la guerre, mais insolent, — gonflé d’orgueil, ambitieux au delà de toute idée, — égoïste.

Sicinius

Et aspirant à trôner seul — et sans assesseurs.

Ménénius

Je ne crois pas ça.

Sicinius

— Nous en aurions fait la lamentable — expérience, s’il était devenu consul.

Brutus

Les dieux ont prévenu ce malheur, et Rome est calme — et sauve sans lui.

Un Édile

l’édile.

Un Édile

Dignes tribuns, — un esclave, que nous avons mis en prison, — rapporte que les Volsques, en deux corps séparés, — ont envahi le territoire romain, — et, par une guerre à outrance, — détruisent tout sur leur passage.

Ménétius

C’est Aufidius — qui, apprenant le bannissement de notre Marcius, — montre de nouveau ses cornes au monde. — Tant que Marcius défendait Rome, il est resté dans sa coquille, — sans oser risquer une apparition.

Sicinius

Eh ! que parlez-vous — de Marcius ?

Brutus

— Faites fouetter ce hâbleur… Il est impossible — que les Volsques osent rompre avec nous.

Ménénius

Impossible — Nous avons la preuve que cela se peut fort bien, — et j’ai vu trois exemples de ce cas — dans ma vie. Mais demandez à cet homme, — avant de le punir, d’où il tient cette nouvelle : — ne vous exposez pas à châtier un bon avis, — et à battre le messager qui vous prévient — de ce qu’il vous faut craindre.

Sicinius

Ne me dites pas ça : — je sais que c’est impossible.

Brutus

Cela ne se peut pas.

Messager

— Les nobles en grand émoi se rendent — tous au sénat : il est arrivé quelque nouvelle — qui bouleverse leurs visages.

Sicinius

C’est cet esclave… — Qu’on le fasse fouetter sous les yeux du peuple… Oui, c’est sa faute !… — il a suffi de son rapport.

Messager

Oui, digne sire, — mais le rapport de l’esclave est confirmé et aggravé — par de plus terribles nouvelles !

Sicinius

Comment, plus terribles ?

Sicinius

Comme c’est vraisemblable !

Brutus

— Une fable inventée seulement pour faire désirer aux gens timorés — le retour de Marcius !

Sicinius

Voilà tout le mystère.

Ménénius

La chose est invraisemblable : — lui et Aufidius ne peuvent pas plus se combiner — que les contraires les plus hostiles.

Messager

— Vous êtes mandés au sénat : — une formidable armée, commandée par Caïus Marcius, — associé à Aufidius, fait rage — sur notre territoire : elle a déjà — forcé le passage, promenant l’incendie et s’emparant — de tout ce qu’elle rencontre.

Cominius

— Oh ! vous avez fait de la bonne besogne !

Ménénius

Quelle nouvelle ? quelle nouvelle ?

Cominius

— Vous avez réussi à faire violer vos propres filles, — à fondre sur vos trognes les plombs de vos toits, — et à voir vos femmes déshonorées sous vos nez.

Ménénius

Quelle nouvelle ? quelle nouvelle ?

Ménénius

Par grâce, votre nouvelle !

Ménénius

Aux tribuns.

Ménénius

— Vous avez fait de la belle besogne, j’en ai peur.

Ménénius

À Cominius.

Ménénius

Par grâce, votre nouvelle !… — Si Marcius s’était joint aux Volsques…

Cominius

Si !… — Il est leur dieu : il marche à leur tête comme un être crée par quelque déité autre que la nature, — et plus habile à former l’homme : à sa suite ils s’avancent — contre notre marmaille, avec la confiance — d’enfants poursuivant des papillons d’été, — ou de bouchers tuant des mouches.

Ménénius

Vous avez fait de la bonne besogne, — vous et vos gens à tablier ; vous qui étiez si engoués — de la voix des artisans et — du souffle des mangeurs d’ail !

Cominius

Il fera tomber — Rome sur vos têtes.

Ménénius

Comme Hercule — faisait tomber les fruits mûrs ! Vous avez fait de la belle besogne.

Brutus

— Mais cette nouvelle est-elle bien vraie, seigneur ?

Cominius

Oui, et vous serez livides — avant de la voir démentie. Toute la contrée — fait défection en souriant ; et ceux qui résistent — se font bafouer par leur vaillance inepte, — et périssent dupes de leur constance. Qui pourrait le blâmer ? — Vos ennemis et les siens reconnaissent sa valeur.

Ménénius

Nous sommes tous perdus, si — le noble vainqueur n’a pitié de nous.

Cominius

Qui ira l’implorer ? — Les tribuns ne le peuvent pas sans honte ; le peuple — mérite sa clémence comme le loup — celle du berger. Ses meilleurs amis, — s’ils lui disaient : Soyez indulgent pour Rome , agiraient, en insistant ainsi, — comme ceux qui ont mérité sa haine, — et passeraient pour ses ennemis.

Ménénius

C’est vrai : — il approcherait de ma maison le brandon — qui doit la consumer, que je n’aurais pas le front — de lui dire : Arrêtez, je vous conjure !… Vous avez fait un beau travail, — vous et vos manœuvres ! vous avez bien manœuvré.

Cominius

Vous avez attiré — sur Rome une catastrophe, que rien — ne saurait prévenir.

Tribuns

Ne dites pas que nous l’avons attirée.

Ménénius

— Et qui donc ? Est-ce nous ? Nous l’aimions, nous autres ; mais, comme des brutes, — comme de nobles lâches, nous avons cédé à vos bandes — qui l’ont expulsé avec des huées.

Cominius

Mais j’ai bien peur — qu’elles ne le ramènent avec des hurlements. Tullus Aufidius, — le second des illustres, obéit à ses avis — comme son subalterne. Le désespoir — est toute la tactique, toute la force, toute la défense, — que Rome peut leur opposer.

Ménénius

Voici l’essaim…

Ménénius

À Cominius.

Ménénius

— Et Aufidius est avec lui ?

Ménénius

Aux citoyens.

Ménénius

Vous voilà donc, — vous qui infectiez l’air d’une nuée — de bonnets fétides et graisseux, en acclamant de vos huées — l’exil de Coriolan. À présent, il revient ; — et il n’est pas un cheveu sur la tête de son dernier soldat — qui ne doive vous fouetter : tous les badauds, — comme vous, qui jetaient leurs bonnets en l’air, il va les assommer, — pour les payer de leurs suffrages. N’importe ; — quand il nous consumerait tous en un seul tison, — nous l’avons mérité.

Citoyens

— Vraiment, nous apprenons de terribles nouvelles !

Premier Citoyen

Pour ma part, — quand j’ai dit : Bannissons-le , j’ai dit que c’était dommage.

Deuxième Citoyen

Et moi aussi.

Troisième Citoyen

Et moi aussi ; et, à parler franchement, bon nombre d’entre nous en ont dit autant. Ce que nous avons fait, nous l’avons fait pour le mieux ; et, bien que nous ayons volontiers consenti à son bannissement, c’était pourtant contre notre volonté.

Cominius

— Vous êtes de belles gens, avec vos voix !

Ménénius

Vous avez fait — de la belle besogne, vous et votre meute !

Ménénius

À Cominius.

Ménénius

Irons-nous au Capitole ?

Cominius

Oui, oui : ne le faut-il pas ?

Cominius

Sortent Cominius et Ménénius.

Sicinius

— Allez, mes maîtres, rentrez chez vous, ne vous alarmez pas. — Ceux-ci sont d’un parti qui serait bien aise de voir — confirmer ce qu’il affecte de craindre. Rentrez, — et ne montrez aucun signe de frayeur. —

Premier Citoyen

Les dieux nous soient propices ! Allons, mes maîtres, rentrons. J’ai toujours dit que nous avions tort de le bannir.

Deuxième Citoyen

Nous l’avons tous dit. Mais allons, rentrons.

Deuxième Citoyen

Les citoyens sortent.

Brutus

— Je n’aime pas cette nouvelle.

Sicinius

Ni moi.

Brutus

— Allons au Capitole… Je payerais de la moitié de ma fortune — le démenti de cette nouvelle !

Sicinius

Partons, je vous prie.

Sicinius

Ils sortent.

Sicinius

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Scène 23

Aufidius, Lieutenant

Un camp, aux environs de Rome.

Aufidius

Passent-ils toujours au Romain ?

Aufidius

Je ne saurais pour le moment empêcher cela, — sans risquer, par les moyens employés, d’estropier — mes desseins. Il montre, — à mon égard même, une arrogance à laquelle je ne m’attendais — guère, quand je le reçus à bras ouverts. Mais cette nature-là, — il l’a prise au berceau, et je dois excuser — ce qui ne peut se corriger.

Lieutenant

Cependant, messire, j’aurais souhaité, — pour vous-même, que vous n’eussiez pas — partagé vos pouvoirs avec lui : j’aurais désiré ou — que seul vous eussiez pris le commandement ou que — vous l’eussiez laissé à lui seul.

Aufidius

— Je te comprends ; et, sois-en sûr, — quand il viendra à rendre ses comptes, il ne se doute pas — de ce que je puis faire valoir contre lui. Il a beau — se figurer et persuader — au vulgaire que sa conduite est en tout loyale — et qu’il se montre bon ménager des intérêts de l’État volsque ; — il a beau se battre comme un dragon et triompher aussitôt — qu’il tire l’épée ; pourtant il est coupable d’une certaine inaction — qui, dussé-je risquer ma tête, fera tomber la sienne, — quand nous viendrons à rendre nos comptes.

Lieutenant

— Je vous le demande, messire, croyez-vous qu’il emporte Rome ?

Aufidius

Ils sortent.

Aufidius

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Scène 24

Cominius, Ménénius, Sicinius, Brutus

La maison de Ménénius.

Cominius

— Il affectait de ne pas me connaître

Cominius

.

Ménénius

Vous entendez ?

Cominius

— Pourtant, une fois il m’a appelé par mon nom : — j’ai insisté sur nos vieilles relations et sur le sang — que nous avions perdu ensemble. J’ai invoqué Coriolan. — Il a refusé de répondre : il était sourd à tous les noms. — Il prétendait être une espèce de néant, n’ayant pas de titre, — jusqu’à ce qu’il s’en fût forgé un dans la fournaise — de Rome embrasée.

Ménénius

Vous voyez. Ah ! vous avez fait de la bonne besogne, — couple de tribuns : vous vous êtes mis à la torture — pour mettre le charbon à bon marché dans Rome. La noble gloire !

Cominius

— Je lui ai représenté ce qu’il y avait de royal à accorder le pardon — le plus inespéré. Il a répliqué — qu’il était indigne d’un État d’implorer — un homme qu’il avait puni.

Ménénius

Fort bien : — pouvait-il dire moins ?

Cominius

J’ai tâché de réveiller sa sollicitude — pour ses amis privés. Il m’a répondu — qu’il ne pouvait s’arrêter à les trier dans un tas — de fumier infect et pourri. Il a dit que c’était folie, — pour un pauvre grain ou deux, de ne pas brûler — un rebut qui blessait l’odorat.

Sicinius

— De grâce, soyez indulgent. Si vous nous refusez votre aide — dans une extrémité si urgente, ne — narguez pas notre détresse. Mais, assurément, si vous — vouliez plaider la cause de votre patrie, votre belle parole, — bien mieux que l’armée que nous pouvons lever à la hâte, — arrêterait notre compatriote.

Ménénius

Non, je ne m’en mêlerai pas.

Sicinius

— Je vous en prie, allez le trouver.

Ménénius

Que puis-je faire ?

Brutus

— Essayez seulement ce que votre amitié peut — pour Rome auprès de Marcius.

Ménénius

Soit ! Mais supposez que Marcius me renvoie, — comme Cominius, sans m’entendre ! Qu’en résultera-t-il ? — La désolation d’un ami, frappé au cœur — par son indifférence. Supposez cela !

Sicinius

N’importe : votre bonne volonté — vous aura valu la gratitude de Rome, mesurée — à vos généreuses intentions.

Brutus

— Vous connaissez trop bien le chemin de sa tendresse — pour vous laisser dérouter.

Ménénius

Je vous promets de le mettre à l’épreuve, — advienne que pourra. Je saurai bientôt — le résultat.

Ménénius

Il sort.

Cominius

Jamais il ne voudra l’entendre.

Sicinius

Non ?

Cominius

— Il est assis dans l’or, vous dis-je ; son regard — flamboie comme pour brûler Rome, et son injure — est la geôlière de sa pitié. Je me suis agenouillé devant lui : — il a murmuré vaguement : levez-vous , et m’a congédié — ainsi, d’un geste silencieux. Il m’a fait — signifier par écrit ce qu’il accordait, ce qu’il refusait, — s’étant engagé, sous serment, à s’en tenir à ces conditions. — Nous n’avons donc plus d’espoir, — si ce n’est dans sa noble mère et dans sa femme, — qui, m’a-t-on dit, comptent implorer de lui — la grâce de sa patrie. Allons donc les trouver — et hâtons leur démarche de nos légitimes instances.

Cominius

Ils sortent.

Cominius

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Scène 25

Premier Garde, Deuxième Garde, Ménénius, Coriolan, Aufidius

Un poste avancé du camp volsque devant Rome.

Premier Garde

— Halte ! d’où venez-vous ?

Deuxième Garde

Arrière !

Ménénius

— Vous faites votre faction en braves : c’est bien. Mais, avec votre permission, — je suis un officier d’État, et je viens — pour parler à Coriolan.

Premier Garde

D’où cela ?

Ménénius

De Rome.

Premier Garde

— Vous ne pouvez pas passer, il faut que vous retourniez : notre général — ne veut plus rien entendre de là.

Deuxième Garde

Vous verrez votre Rome embrasée avant — de parler à Coriolan.

Ménénius

Mes bons amis, — pour peu que vous ayez entendu votre général parler de Rome — et de ses amis là-bas, il y a cent à parier contre un — que mon nom a frappé vos oreilles : je m’appelle Ménénius.

Premier Garde

— Soit ! Arrière ! votre nom — ici n’est pas un mot de passe.

Ménénius

Je te dis, camarade, — que ton général est mon ami : j’ai été — le registre de ses exploits, un registre où les hommes lisaient, — un peu exagérée peut-être, son incomparable gloire. — Car j’ai toujours exalté mes amis, — dont il est le premier, avec toute la latitude que la vérité — pouvait m’accorder sans faillir. Parfois même, — tel qu’une boule sur un terrain traître, — j’ai heurté au delà du but. J’ai été jusqu’à frapper — sa louange à un coin équivoque. Ainsi, camarade, — laisse-moi passer.

Premier Garde

En vérité, monsieur, eussiez-vous dit autant de mensonges pour son compte que vous avez proféré de paroles pour le vôtre, vous ne passeriez pas ; non, quand il y aurait autant de vertu à mentir qu’à vivre chastement. Ainsi, arrière !

Ménénius

Je t’en prie, camarade, songe que je m’appelle Menénius, et que j’ai toujours été partisan acharné de ton général.

Deuxième Garde

Quelque fieffé menteur que vous ayez été en son honneur, comme vous venez de le reconnaître, je suis un homme, moi, qui dit la vérité sous ses ordres, et je dois vous déclarer que vous ne passerez pas. Ainsi, arrière !

Ménénius

A-t-il dîné ? peux-tu me le dire ? Car je ne voudrais lui parler qu’après son dîner.

Premier Garde

Vous êtes Romain, n’est-ce pas ?

Ménénius

Je suis ce qu’est ton général.

Ménénius

Drôle, si ton capitaine savait que je suis ici, il me traiterait avec estime.

Deuxième Garde

Allons, mon capitaine ne vous connaît pas.

Ménénius

Je veux dire ton général.

Premier Garde

Mon général ne se soucie guère de vous. Arrière ! Retirez-vous, si vous ne voulez pas que je répande la demi-pinte de sang… arrière !… qui vous reste à peine… Arrière !

Ménénius

Mais, camarade, camarade…

Coriolan

Qu’y a-t-il ?

Ménénius

À Coriolan.

Ménénius

Puissent, dans leur glorieux synode, les dieux s’occuper à toute heure de ta prospérité personnelle ! Puissent-ils ne jamais t’aimer moins que ne t’aime ton vieux père Ménénius ! Oh ! mon fils ! mon fils ! tu nous prépares un incendie : tiens, voici de l’eau pour l’éteindre.

Ménénius

Il pleure.

Ménénius

Je ne me suis pas décidé sans peine à venir à toi ; mais on m’a assuré que seul je pouvais t’émouvoir. J’ai été entraîné hors de nos murs par les soupirs, et je viens te conjurer de pardonner à Rome et à tes compatriotes suppliants. Que les dieux bons apaisent ta fureur et en jettent la lie sur ce maraud qui, comme un bloc brut, me refusait accès près de toi !

Ménénius

Il montre le premier garde.

Coriolan

Arrière !

Ménénius

Comment ! arrière !

Coriolan

Il lui remet un pli.

Coriolan

Plus un mot, Ménénius ! — Je ne t’écoute plus… Cet homme, Aufidius, — était mon bien-aimé dans Rome : pourtant, tu vois…

Aufidius

Vous soutenez l’énergie de votre caractère.

Aufidius

Sortent Coriolan et Aufidius.

Premier Garde

Eh bien, monsieur, votre nom est donc Ménénius ?

Deuxième Garde

Il a, vous le voyez, un pouvoir magique… Vous savez le chemin pour vous en retourner ?

Premier Garde

Avez-vous vu comme nous avons été tancés pour avoir arrêté Votre Grandeur au passage ?

Deuxième Garde

Quelle raison, dites-vous, ai-je de m’évanouir ?

Ménénius

Je ne me soucie ni du monde ni de votre général ; quant aux êtres comme vous, à peine puis-je croire qu’il en existe, tant vous êtes chétifs ! L’homme assez résolu pour se donner la mort de sa main, ne la craint pas d’une autre. Quant à vous, restez ce que vous êtes longtemps ; et que votre misère s’accroisse avec vos années ! Je vous dis ce qui m’a été dit : arrière !

Ménénius

Il sort.

Premier Garde

Un noble compagnon, je le garantis.

Deuxième Garde

Le digne compagnon, c’est notre général ; c’est un roc, un chêne inébranlable au vent.

Deuxième Garde

Ils sortent.

Deuxième Garde

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Scène 26

Coriolan, Aufidius, Virgilie, Volumnie

La tente de Coriolan.

Coriolan

— Demain, c’est sous les murs de Rome — que nous camperons notre armée. Vous, mon collègue dans cette expédition, — vous aurez à rapporter aux seigneurs volsques la loyauté — de ma conduite en cette affaire.

Aufidius

C’est leur intérêt seul — que vous avez consulté : vous avez fermé l’oreille — à la prière publique de Rome ; vous n’avez pas permis — même un secret murmure à des amis — qui se croyaient sûrs de vous.

Coriolan

Le dernier, ce vieillard — que j’ai renvoyé à Rome, le cœur brisé, — avait pour moi plus que l’amour d’un père : — oui, il me divinisait. Leur dernière ressource — était de me l’envoyer. Par égard pour sa vieille affection, — tout en le traitant durement, j’ai offert encore une fois — les premières conditions qu’ils ont refusées — et qu’ils ne peuvent plus accepter : voilà mon unique faveur — pour un homme qui croyait tant obtenir ! Bien petite — concession, en vérité !… De nouvelles ambassades, de nouvelles prières, — qu’elles viennent de l’État ou de mes amis privés, à l’avenir — me trouveront inflexible.

Coriolan

Clameurs au dehors.

Coriolan

Hé ! quelles sont ces clameurs ? — Tenterait-on de me faire enfreindre mon vœu — au moment même où je le prononce ? Je ne l’enfreindrai pas.

Coriolan

— Ma femme vient la première ; puis le moule honoré — où ce torse a pris forme, ma mère, tenant par la main — le petit-fils de sa race. Mais arrière l’affection ! — En lambeaux tous les liens et tous les priviléges de la nature ! — Que la seule vertu soit d’être inexorable !…

Coriolan

Regardant les femmes qui s’inclinent.

Coriolan

— À quoi bon cet humble salut ? À quoi bon ces regards de colombes — qui rendraient les dieux parjures ?… Je m’attendris… Ah ! je ne suis pas — d’une argile plus ferme que les autres… Ma mère s’incline : — comme si devant une taupinière, l’Olympe devait — s’humilier ! Et mon petit enfant — a un air si suppliant que la grande nature — crie : Ne refuse pas… Que les Volsques traînent — la charrue sur Rome et la herse sur l’Italie ! Je ne serai jamais — de ces oisons qui obéissent à l’instinct : je résisterai — comme un homme qui serait né de lui-même — et ne connaîtrait pas de parents.

Virgilie

Mon seigneur ! mon mari !

Coriolan

— Je ne vois plus des mêmes yeux dont je voyais à Rome.

Virgilie

— Le chagrin qui nous a tant changées — vous le fait croire.

Coriolan

Comme un acteur stupide, voilà — que j’ai oublié mon rôle, et je reste court, — à ma grande confusion.

Coriolan

À Virgilie.

Coriolan

Il l’embrasse.

Coriolan

— Par la jalouse reine des cieux, c’est le même baiser — que j’ai emporté de toi, ma chérie ; ma lèvre fidèle — l’a toujours gardé vierge !… Grands dieux ! je babille, — et la plus noble des mères — n’a pas même reçu mon salut… Enfonce-toi dans la terre, mon genou, — et que ta déférence y laisse une marque plus profonde — que la génuflexion du commun des fils.

Coriolan

Il s’agenouille.

Volumnie

Oh ! reste debout, et sois béni, — tandis que, sur ce dur coussin de cailloux, — je tombe à genoux devant toi, et que, par cette preuve inouïe — de respect, je bouleverse la hiérarchie — entre l’enfant et la mère !

Volumnie

Elle s’agenouille.

Coriolan

Que vois-je ? — Vous, à genoux devant moi, devant ce fils que vous corrigiez ? — Alors, que les galets de la plage affamée — aillent lapider les astres ! alors, que les vents mutinés — lancent les cèdres altiers contre l’ardent soleil ! — Vous égorgez l’impossible, en rendant — facile ce qui ne peut être !

Volumnie

Tu es mon guerrier : — c’est moi qui t’ai formé.

Volumnie

Montrant Valérie.

Volumnie

Reconnais-tu cette dame ?

Coriolan

— Oui, la noble sœur de Publicola, la lune de Rome, chaste comme le glaçon — que le givre a formé de la plus pure neige — et suspendu au temple de Diane ! Chère Valérie !

Volumnie

Voici un pauvre abrégé de vous, — qui, interprété par l’avenir, — pourra devenir un autre vous-même.

Coriolan

Que le dieu des soldats, — avec le consentement du souverain Jupiter, inspire — la noblesse à tes pensées ! Puisses-tu — être invulnérable à la honte et demeurer dans les batailles — comme un fanal sublime, supportant toutes les rafales, — et sauvant ceux qui t’aperçoivent !

Volumnie

À genoux, garnement !

Coriolan

Voilà bien mon bel enfant !

Volumnie

— Lui-même, votre femme, cette dame, et moi, — nous venons à vous en suppliants.

Coriolan

Taisez-vous, je vous en conjure : — ou, avant de demander, rappelez-vous que — ma résistance à des requêtes que j’ai juré de repousser ne doit pas — être prise par vous comme un refus. Ne me pressez pas — de renvoyer mes soldats, ou de capituler — encore avec les ouvriers de Rome. Ne me dites pas — que je suis dénaturé : ne cherchez pas — à calmer ma rage et ma rancune — par vos froides raisons.

Volumnie

Oh ! assez ! assez ! — Vous venez de déclarer que vous ne vouliez rien nous accorder, — car nous n’avons pas à demander autre chose que ce — que vous refusez déjà. Pourtant nous ferons notre demande, — afin que, si vous la rejetez, le blâme — en puisse retomber sur votre rigueur : donc, écoutez-nous.

Coriolan

Il s’assoit.

Virgilie

Et sur le mien aussi, — qui vous a donné ce fils pour perpétuer votre nom — dans l’avenir.

Virgilie

l’enfant.

Virgilie

Il ne passera pas sur moi ; je — me sauverai jusqu’à ce que je sois plus grand, et alors je me battrai.

Coriolan

— Qui ne veut pas s’attendrir comme une femme — ne doit pas voir un visage d’enfant ni de femme. — J’ai trop longtemps tardé.

Coriolan

Il se lève.

Volumnie

À Virgilie.

Volumnie

Ma fille, parlez : — il ne se soucie pas de vos larmes.

Volumnie

Au jeune Marcius.

Volumnie

Parle, garçon : — peut-être ton enfantillage parviendra-t-il à l’émouvoir — plus que nos raisons.

Volumnie

Montrant Coriolan.

Volumnie

Il n’est pas au monde de fils plus — redevable à sa mère ; et pourtant il me laisse pérorer — comme une infâme aux ceps !… Jamais de ta vie, — tu n’as montré d’égards pour ta chère mère, — elle qui, pauvre poule, sans souci d’une autre couvée, — t’a de ses gloussements dirigé à la guerre et ramené, — chargé de gloire ! Si ma requête est injuste, dis-le — et chasse-moi ; mais, si elle ne l’est pas, — tu manques à l’honneur, et les dieux te châtieront — de m’avoir refusé l’obéissance — qui est due à une mère… Il se détourne. — À genoux, femmes ! humilions-le de nos génuflexions ! — Le surnom de Coriolan lui inspire plus d’orgueil — que nos prières de pitié. À genoux ! finissons-en ! — À genoux pour la dernière fois ! Après quoi nous retournerons à Rome — mourir au milieu de nos voisins !… Voyons, regarde-nous ! — Cet enfant qui ne peut pas dire ce qu’il voudrait, — mais qui s’agenouille et te tend les mains, à notre exemple, — a plus de force pour appuyer notre supplique — que tu n’en as pour la repousser…

Volumnie

Se relevant.

Volumnie

Allons, partons. — Ce compagnon eut une Volsque pour mère ; — sa femme est de Corioles, et cet enfant — lui ressemble par hasard… Va, débarrasse-toi de nous ! — Je veux me taire jusqu’à ce que notre ville soit en flammes, — et alors on entendra ma voix !

Coriolan

Ô mère ! mère ! qu’avez-vous fait ?

Coriolan

Il serre la main de Volumnie, reste un moment silencieux, puis continue :

Coriolan

Voyez, les cieux s’entr’ouvrent, — les dieux abaissent leurs regards et rient — de cette scène contre nature. Ô ma mère ! ma mère ! oh ! — vous avez gagné une heureuse victoire pour Rome, — mais pour votre fils, croyez-moi, oh ! croyez-moi, — ce succès lui sera bien périlleux, — s’il ne lui est pas mortel. Mais, advienne que pourra !… — Aufidius, si je ne puis plus faire loyalement la guerre, — je veux du moins conclure une paix convenable… Voyons, bon Aufidius, — si vous aviez été à ma place, dites, auriez-vous pu — moins écouter une mère, ou lui accorder moins, Aufidius ?

Aufidius

— J’ai été ému.

Coriolan

J’oserais le jurer. — Ah ! messire, ce n’est pas chose aisée de faire ruisseler — de mes yeux la sueur de la pitié. Mais, bon seigneur, — vous me conseillerez sur la paix qu’il faut faire. Pour ma part, — je n’irai pas à Rome, je veux retourner avec vous, et vous prier — de me soutenir dans cette affaire… Ô ma mère ! ma femme !

Aufidius

Je suis bien aise que tu aies mis ta clémence et ton honneur — en contradiction : je veux du coup relever mon ancienne fortune.

Aufidius

Les dames font des signes à Coriolan, comme pour l’appeler.

Coriolan

Tous sortent.

Coriolan

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Scène 27

Ménénius, Sicinius, Messager

Rome. Le Capitole.

Ménénius

Voyez-vous là-bas cette encoignure du Capitole, cette borne là-bas ?

Sicinius

Oui, après ?

Ménénius

S’il vous est possible de la déplacer avec votre petit doigt, alors il y a quelque chance que les dames romaines, spécialement sa mère, puissent prévaloir sur lui. Mais je dis qu’il n’y a pas d’espoir : nos jugulaires sont condamnées et n’attendent plus que l’exécution.

Sicinius

Est-il possible qu’un temps si court puisse altérer la nature d’un homme ?

Ménénius

Il y a de la différence entre une chrysalide et un papillon ; pourtant votre papillon a été chrysalide. D’homme ce Marcius est devenu dragon : il a des ailes ; il est bien plus qu’une créature rampante.

Sicinius

Il aimait tendrement sa mère !

Sicinius

Oui, et que la pitié, si vous le représentez tel qu’il est.

Ménénius

Je le peins d’après son caractère. Remarquez bien quelle grâce sa mère obtiendra de lui. Il n’y a pas plus de pitié en lui que de lait dans un tigre mâle. Voilà ce que reconnaîtra notre pauvre cité : et tout est de votre faute.

Sicinius

Que les dieux nous soient propices !

Ménénius

Non, dans un cas pareil, ils ne nous seront pas propices. Nous avons banni Marcius sans nous soucier d’eux ; et Marcius revient nous rompre le cou sans qu’ils se soucient de nous.

Messager

— Monsieur, si vous voulez sauver votre vie, rentrez vite. — Les plébéiens ont saisi le tribun votre collègue, — et le rudoient, en jurant tous que, si — les dames romaines ne ramènent pas la confiance avec elles, — ils le feront mourir à petit feu.

Sicinius

Quelle nouvelle ?

Messager

— Bonne nouvelle ! bonne nouvelle ! Les dames ont prévalu, — les Volsques ont délogé et Marcius est parti. — Jamais plus heureux jour ne réjouit Rome, — non, pas même le jour qui vit l’expulsion des Tarquins.

Sicinius

Ami, — es-tu certain que ce soit vrai ? est-ce bien certain ?

Messager

— Aussi certain qu’il l’est pour moi que le soleil est du feu. — Où étiez-vous donc caché, que vous mettez cela en doute ? — Jamais la marée montante ne s’engouffra sous une arche — plus éperdûment que la foule rassurée à travers nos portes. Écoutez !

Messager

On entend le son des trompettes et des hautbois, mêlé au bruit des tambours et aux acclamations du peuple.

Messager

— Les trompettes, les saquebuttes, les psaltérions, les fifres, — les tambourins, les cymbales et les acclamations des Romains — font danser le soleil. Écoutez !

Messager

Nouvelles acclamations.

Ménénius

Voilà une bonne nouvelle. — Je vais au-devant de ces dames. Cette Volumnie — vaut toute une ville de consuls, de sénateurs, de patriciens, — et de tribuns comme vous, — toute une mer, tout un continent. Vous avez été heureux dans vos prières aujourd’hui. — Ce matin, pour dix mille de vos gosiers, — je n’aurais pas donné une obole. Écoutez, quelle joie !

Ménénius

Acclamations et musique.

Sicinius

— Que les dieux vous bénissent pour ce message !… Et puis, — acceptez ma gratitude.

Messager

Monsieur, nous avons tous — grand sujet d’être grandement reconnaissants.

Sicinius

Sont-elles près de la cité ?

Messager

— Sur le point d’entrer.

Sicinius

Allons au-devant d’elles, — et concourons à la joie.

Sicinius

Ils sortent.

Sicinius

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Scène 28

Premier Sénateur, Tous

Rome. Une porte de la ville.

Premier Sénateur

— Contemplez notre patronne, celle par qui Rome vit. — Rassemblez toutes vos tribus, — louez les dieux — et allumez les feux du triomphe : jetez des fleurs devant elles ; — révoquez par acclamation le cri qui bannit Marcius, — rappelez-le, en saluant sa mère ; — criez : salut, nobles femmes, salut !

Tous

Salut, nobles femmes, — salut !

Tous

Fanfare et tambour.

Tous

Tous sortent.

Tous

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Scène 29

Aufidius, Premier Conjuré, Deuxième Conjuré, Troisième Conjuré, Seigneurs, Premier Seigneur, Coriolan, Conjurés, Deuxième Seigneur, Troisième Seigneur, Fin De Coriolan

Antium. La place publique.

Aufidius

L’escorte d’Aufidius s’éloigne.

Aufidius

— Soyez les bienvenus !

Premier Conjuré

Comment est notre général ?

Aufidius

Eh bien, — comme un homme empoisonné par ses propres aumônes, — et tué par sa charité.

Deuxième Conjuré

Très-noble sire, — si vous persistez dans le dessein pour lequel — vous avez désiré notre concours, nous vous délivrerons — de ce grand danger.

Aufidius

Je ne puis dire, monsieur ; — nous procéderons selon les dispositions du peuple.

Troisième Conjuré

— Le peuple restera incertain tant qu’il — y aura rivalité entre vous ; mais, l’un des deux tombé, — le survivant hérite de toutes les sympathies.

Aufidius

Je le sais ; — et j’ai pour le frapper des arguments — plausibles. Je l’ai élevé au pouvoir, et j’ai engagé — mon honneur sur sa loyauté. Ainsi parvenu au sommet, — il a fécondé ses plants nouveaux d’une rosée de flatterie. — Il a séduit mes amis ; et, dans ce but, — il a fait fléchir sa nature connue jusque-là — pour toujours brusque, indomptable et indépendante.

Troisième Conjuré

Monsieur, son insolence, — en briguant le consulat qu’il perdit — faute d’avoir su fléchir…

Aufidius

J’allais en parler. — Banni pour cela, il vint à mon foyer, — tendit sa gorge à mon couteau. Je l’accueillis, — je fis de lui mon associé, je cédai — à toutes ses demandes : je le laissai même choisir — dans mon armée, pour accomplir ses projets, — mes hommes les meilleurs et les plus dispos ; je servis ses desseins — de ma propre personne, l’aidai à recueillir la moisson — qu’il a tout entière accaparée, et mis mon orgueil — à m’amoindrir ainsi ; tellement qu’enfin — je paraissais son subalterne, non son égal, et — qu’il me payait d’un sourire, comme si — j’étais à sa solde.

Premier Conjuré

C’est vrai, monseigneur, — l’armée s’en est étonnée. Et, pour comble, — lorsqu’il était maître de Rome, quand nous comptions — sur le butin non moins que sur la gloire…

Aufidius

Justement, — c’est sur ce point que s’étendront contre lui mes récriminations. — Pour quelques larmes de femmes, aussi — banales que des mensonges, il a vendu le sang et le labeur — de notre grande expédition. En conséquence, il mourra — et je me relèverai par sa chute. Mais, écoutez !

Aufidius

Bruit de tambours et de trompettes, mêlé aux acclamations du peuple.

Premier Conjuré

— Vous êtes entré dans votre ville natale comme un courrier, — et nul ne vous a fait accueil ; mais lui, il revient — fendant l’air de fracas.

Deuxième Conjuré

Et ces patients imbéciles, — dont il a tué les enfants, enrouent leurs vils gosiers — à lui donner une ovation !

Troisième Conjuré

Choisissez donc le bon moment, — et, avant qu’il s’explique ou qu’il puisse émouvoir le peuple — de ses paroles, faites-lui sentir votre épée, — que nous seconderons. Quand il sera terrassé, — son histoire racontée à votre manière ensevelira — ses excuses avec son cadavre.

Aufidius

Plus un mot ! — Voici les seigneurs.

Seigneurs

— Soyez le très-bien venu chez nous.

Aufidius

Je ne l’ai pas mérité ; — mais, dignes seigneurs, avez-vous lu avec attention — ce que je vous ai écrit ?

Seigneurs

Oui.

Premier Seigneur

Et cette lecture nous a peinés. — Ses fautes antérieures, à mon avis, — auraient pu être réparées aisément ; mais s’arrêter là même — où commençait son œuvre, sacrifier — le bénéfice de nos armements, nous indemniser — à nos propres dépens, faire un traité avec un ennemi — qui se rendait, cela n’admet pas d’excuse.

Aufidius

Il approche, vous allez l’entendre.

Coriolan

Il présente un pli aux sénateurs.

Aufidius

Ne le lisez pas, nobles seigneurs, — mais dites au traître qu’il a, au plus haut degré, — abusé de vos pouvoirs.

Coriolan

— Traître ! Comment ?

Aufidius

Oui, traître, Marcius.

Coriolan

Marcius !

Aufidius

— Oui, Marcius, Caïus Marcius ! Crois-tu — que je veuille te décorer de ton larcin, de ce nom — de Coriolan, volé par toi dans Corioles ! — Seigneurs et chefs de l’État, il a perfidement — trahi vos intérêts ; il a, — pour quelques gouttes d’eau amère, cédé votre ville de Rome, — je dis votre ville ! à sa mère et à sa femme, — rompant sa résolution et son serment, comme — un écheveau de soie pourrie, sans même consulter — un conseil de guerre ! Pour des pleurs de nourrice — il a, dans un vagissement, bavé votre victoire ! — En sorte que les pages rougissaient de lui, et que les hommes de cœur — se regardaient stupéfaits.

Coriolan

L’entends-tu, Mars ?

Aufidius

— Ne nomme pas ce dieu, enfant des larmes !

Coriolan

Hein ?

Aufidius

Rien de plus.

Coriolan

— Menteur démesuré, tu fais déborder — mon cœur. Enfant !… Ô misérable ! — Pardonnez-moi, seigneurs, c’est la première fois — qu’on me force à récriminer. Votre jugement, mes graves seigneurs, — doit démentir ce chien ; et sa propre conscience, — à lui qui garde l’empreinte de mes coups et qui portera — ma marque au tombeau, se soulèvera pour lui jeter — ce démenti.

Premier Seigneur

Silence, tous deux, et laissez-moi parler.

Coriolan

— Coupez-moi en morceaux, Volsques ! hommes et marmousets, — rougissez sur moi toutes vos lames.

Coriolan

À Aufidius.

Coriolan

Moi, un enfant ! Aboyeur d’impostures !… — Si vous avez écrit loyalement vos annales, vous y verrez — qu’apparu comme un aigle dans un colombier, j’ai ici — même dans Corioles, épouvanté tous vos Volsques, — et j’étais seul !… Un enfant !

Aufidius

Quoi ! nobles seigneurs, — vous permettrez que les exploits de son aveugle fortune, — qui furent votre honte, soient rappelés par ce fanfaron impie, — et sous vos yeux mêmes !

Conjurés

Qu’il meure pour cela !

Deuxième Seigneur

— Silence ! holà ! pas d’outrage !… silence !… — C’est un homme illustre dont la renommée enveloppe — l’orbe de la terre. Sa dernière offense à notre égard — subira une enquête judiciaire… Arrêtez, Aufidius, — et ne troublez pas la paix !

Coriolan

Oh ! que je voudrais l’avoir — lui, et six Aufidius, et toute sa tribu, — à la portée de mon glaive justicier !

Aufidius

Insolent scélérat !

Conjurés

— Tue ! Tue ! Tue ! Tue ! Tue-le !

Seigneurs

Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez !

Seigneurs

Aufidius et les conjurés se jettent sur Coriolan, qui tombe et meurt. Aufidius pose le pied sur son cadavre.

Aufidius

— Mes nobles maîtres, écoutez-moi.

Premier Seigneur

Ô Tullus !

Deuxième Seigneur

Tu as commis une action que pleurera la valeur.

Troisième Seigneur

— Ne marche pas sur lui.

Troisième Seigneur

Aux citoyens.

Troisième Seigneur

Du calme, mes maîtres !… — remettez vos épées.

Premier Seigneur

Emportez son corps, — et suivez son deuil. Croyez-le, — jamais héraut n’a escorté de plus nobles restes — jusqu’à l’urne funèbre.

Deuxième Seigneur

L’irritation — d’Aufidius atténue grandement son tort. — Prenons-en notre parti.

Aufidius

Ma fureur est passée, — et je suis pénétré de tristesse… Enlevons-le. — Que trois des principaux guerriers m’assistent : je serai le quatrième. — Que le tambour fasse entendre un roulement lugubre. — Renversez l’acier de vos piques. Quoique dans cette cité — il ait mis en deuil bien des femmes et bien des mères — qui gémissent encore de ses coups, — il aura un noble monument. Aidez-moi !

Aufidius

Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au son d’une marche funèbre.

Fin De Coriolan

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Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

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