Tragédie · 1611

Cymbeline

de William Shakespeare

Représentation
≈ 2 h 51
Distribution
5 femmes, 7 hommes
Répliques
1 110
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Imogène F 157 ≈ 27 min 10
Iachimo N 94 ≈ 20 min 6
Bélarius H 84 ≈ 15 min 6
Cymbeline F 112 ≈ 15 min 7
Posthumus N 96 ≈ 15 min 8
Cloten F 98 ≈ 12 min 7
Pisanio N 72 ≈ 11 min 10
Reine F 50 ≈ 9 min 5
Guidérius N 65 ≈ 9 min 5
Arviragus N 57 ≈ 7 min 5
Lucius N 39 ≈ 4 min 5
Cornélius N 17 ≈ 3 min 2
Premier Seigneur H 17 ≈ 3 min 4
Devin N 11 ≈ 2 min 2
Philario N 18 ≈ 2 min 2
Sicilius N 9 ≈ 2 min 1
Geolier H 8 ≈ 2 min 1
Premier Gentilhomme N 9 ≈ 2 min 1
Deuxième Seigneur H 22 ≈ 1 min 3
Jupiter H 3 ≈ 1 min 1

Et 9 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Imogène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Iachimo absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bélarius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cymbeline absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Posthumus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cloten absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pisanio absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Reine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Premier Gentilhomme, Deuxième Gentilhomme, Reine, Posthumus, Imogène, Cymbeline, Pisanio

Dans le palais des rois de Bretagne.

Premier Gentilhomme

— Vous ne rencontrez personne qui ne fronce le sourcil ; nos tempéraments — ne sont pas mieux gouvernés par le ciel que les visages de la cour — ne le sont par le visage du roi.

Deuxième Gentilhomme

Mais qu’y a-t-il donc ?

Premier Gentilhomme

— L’héritière unique de son royaume, sa fille, — qu’il destinait au fils unique de sa femme, de cette veuve qu’il vient d’épouser, s’est donnée — à un gentilhomme pauvre, mais digne : elle est mariée ; — son mari est banni, elle-même emprisonnée ; tout — à l’extérieur est désolation ; quant au roi, je le crois — vraiment touché au cœur.

Deuxième Gentilhomme

Le roi seul ?

Deuxième Gentilhomme

Et pourquoi ?

Premier Gentilhomme

— Celui à qui la princesse échappe est un être — trop mauvais même pour un mauvais renom ; mais celui qui la possède, — je veux dire celui qui l’a épousée et qui

hélas ! le brave homme

Premier Gentilhomme

— est banni pour cela, c’est une créature telle — que, cherchât-on son pareil dans toutes les régions de la terre, — on trouverait toujours quelque infériorité — dans celui qu’on lui comparerait. Je ne pense pas — qu’un extérieur si beau et tant de qualités intérieures — parent un autre que lui.

Deuxième Gentilhomme

Vous l’élevez bien haut.

Premier Gentilhomme

— Je l’exalte en deçà de lui-même, monsieur : — je réduis plutôt que je n’étends — l’éloge qui lui est dû.

Deuxième Gentilhomme

Quel est son nom ? sa naissance ?

Deuxième Gentilhomme

Je l’honore — rien que sur votre récit. Mais, dites-moi, je vous prie, — la princesse est-elle l’unique enfant du roi ?

Premier Gentilhomme

Son unique enfant. — Pourtant, si cela vous intéresse, sachez que le roi avait deux fils qui ont été volés — en nourrice, l’un à l’âge de trois ans, — et l’autre au maillot : jusqu’à cette heure, nul soupçon, nul indice — de ce qu’ils sont devenus.

Deuxième Gentilhomme

Combien y a-t-il de cela ?

Premier Gentilhomme

— Quelque vingt années.

Deuxième Gentilhomme

— Se peut-il que les enfants d’un roi aient été ainsi enlevés ! — si étourdiment gardés ! et que les recherches aient été lentes au point — de ne pas retrouver leur trace ?

Deuxième Gentilhomme

Je vous crois bien.

Premier Gentilhomme

Il faut nous taire. Voici notre gentilhomme, — avec la reine et la princesse.

Premier Gentilhomme

Ils sortent.

Reine

— Non, ma fille, soyez-en sûre, vous ne trouverez pas en moi — l’hostilité habituelle aux belles-mères ; — pas un regard malveillant pour vous. Vous êtes ma prisonnière, mais — votre geôlière vous remettra les clefs — qui ferment votre cachot. Pour vous, Posthumus, — aussitôt que je pourrai fléchir le roi irrité, — je serai votre avocat déclaré ; mais, vrai Dieu ! — le feu de la rage est encore en lui, et vous ferez bien — de vous courber sous son arrêt avec toute la patience — que peut vous inspirer votre sagesse.

Posthumus

S’il plaît à votre altesse, — je partirai aujourd’hui même.

Reine

Vous connaissez le péril… — Je vais faire un tour dans le jardin : j’ai pitié — des angoisses de deux affections qu’on sépare, bien que le roi ait donné l’ordre de ne pas vous laisser ensemble.

Reine

La reine sort.

Imogène

Elle laisse tomber une larme.

Posthumus

Ma reine ! ma maîtresse ! — Oh ! ne pleurez plus, madame, de peur qu’on ne me soupçonne — avec raison d’avoir plus de tendresse — qu’il ne convient à un homme ! Je resterai — le plus loyal mari qui ait jamais engagé sa foi. — Ma résidence sera à Rome, chez un nommé Philario, — un ami de mon père qui ne m’est connu — que par correspondance. Adressez-moi là vos lettres, ma reine, — et je boirai de mes yeux chaque mot que vous m’écrirez, — l’encre fût-elle du fiel.

Reine

Soyez brefs, je vous prie. — Si le roi venait, je ne sais pas jusqu’où irait contre moi — son déplaisir.

Reine

À part.

Reine

N’importe ! je veux diriger — ses pas par ici. Je ne lui procure jamais une souffrance, — qu’il ne me la paye comme un bienfait : — il achète cher mes cruautés.

Reine

Elle sort.

Posthumus

Quand nous passerions à prendre congé l’un de l’autre — tout le temps qui nous reste encore à vivre, — la douleur de la séparation ne ferait que grandir. Adieu !

Imogène

Elle détache un anneau de son doigt.

Imogène

Tenez, amour, — ce diamant me vient de ma mère ; prenez-le, mon cœur ; — mais gardez-le jusqu’à ce que vous épousiez une autre femme, — quand Imogène sera morte.

Posthumus

Quoi ! quoi ! une autre femme ! — Dieux cléments, donnez-moi seulement celle qui m’appartient, — et retenez-moi loin des embrassements d’une autre — avec les liens de la mort !…

Posthumus

Mettant l’anneau à son doigt.

Posthumus

Toi, reste ici, — tant que la sensation pourra t’y garder !… Et vous, ma suave beauté, — il ne suffit pas qu’en vous échangeant contre ma pauvre personne, — vous ayez infiniment perdu ; il faut encore que dans nos moindres trocs — ce soit moi qui gagne sur vous. Portez ceci pour l’amour de moi : — ce sont les menottes de l’amour ; je veux les mettre — à cette belle prisonnière.

Posthumus

Il lui met un bracelet au bras.

Imogène

Ô dieux, — quand nous reverrons-nous ?

Posthumus

Hélas ! le roi !

Cymbeline

— Arrière, être infâme ! va-t’en ! hors de ma vue ! — Si après cet ordre tu encombres encore ma cour — de ton indignité, tu meurs ! Fuis ! — tu es un poison pour mon sang.

Posthumus

Que les dieux vous protègent — et bénissent les gens de bien qui restent à la cour ! — Je pars.

Posthumus

Il sort.

Imogène

La mort n’a pas d’angoisse — plus poignante que celle-ci.

Cymbeline

Ô créature déloyale, — toi qui devrais me rajeunir, tu amoncelles — un siècle sur ma tête !

Imogène

Je vous en supplie, seigneur, — ne vous blessez pas vous-même par votre agitation ; moi, — je suis insensible à votre colère : une émotion plus haute — supprime ici toute douleur, toute crainte.

Cymbeline

Et toute grâce aussi ? et toute obéissance ?

Imogène

— Oui, toute grâce, puisque j’ai perdu tout espoir.

Cymbeline

— Toi qui aurais pu épouser le fils unique de la reine.

Imogène

— Trop heureuse de ne pas l’avoir fait ! J’ai choisi l’aigle, — et esquivé l’épervier.

Cymbeline

— Tu as pris un mendiant, et voulu faire de mon trône — un siége d’ignominie.

Imogène

Non ; dites que j’y ai ajouté — du lustre.

Cymbeline

Infâme !

Cymbeline

Quoi ! es-tu folle ?

Imogène

— Presque, seigneur : que le ciel me guérisse !… Que ne suis-je — la fille d’un bouvier, et mon Léonatus, — le fils du berger voisin !

Cymbeline

Idiote !

Cymbeline

Ils étaient encore ensemble ; vous n’avez pas agi — selon mes ordres. Emmenez-la — et encagez-la.

Reine

J’implore votre patience…

Reine

À Imogène.

Reine

Du calme, — ma chère fille, du calme…

Reine

À Cymbeline.

Reine

Mon doux souverain, — laissez-nous ensemble ; et cherchez quelque consolation pour vous-même — dans la réflexion.

Cymbeline

Ah ! qu’elle s’affaiblisse — d’une goutte de sang chaque jour, et que, devenue vieille, — elle meure de sa folie !

Cymbeline

Il sort.

Reine

Fi !…

Reine

À Imogène.

Reine

À Pisanio.

Reine

Eh bien ! monsieur, quoi de nouveau ?

Pisanio

— Monseigneur votre fils a tiré l’épée contre mon maître.

Reine

— Ha ! il n’y a pas eu de mal, j’espère ?

Pisanio

Il aurait pu y en avoir, — mais mon maître a fait de cette rencontre un jeu plutôt qu’un combat, — il était sans colère… Les assistants — les ont séparés.

Reine

J’en suis bien aise.

Imogène

— Votre fils est le champion de mon père : il soutient sa cause ; — dégainer contre un proscrit ! le brave seigneur ! — Je voudrais les voir — face à face en Afrique, — et être moi-même auprès d’eux avec une aiguille pour en piquer — celui qui reculerait…

Imogène

À Pisanio.

Imogène

Pourquoi avez-vous quitté votre maître ?

Pisanio

— Par son ordre. Il ne m’a pas permis — de l’accompagner au port, et il m’a laissé ses instructions — sur le service que j’aurai à faire — quand il vous plaira de m’employer.

Reine

Cet homme — a toujours été votre fidèle serviteur : j’ose gager mon honneur — qu’il restera tel.

Pisanio

Je remercie humblement votre altesse.

Reine

— De grâce, faisons ensemble quelques pas.

Imogène

Dans une demi-heure, — revenez, je vous prie, me parler : il faut, au moins, que vous — alliez voir s’embarquer monseigneur : jusque-là, laissez-moi.

Imogène

Ils sortent.

Imogène

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Scène 2

Premier Seigneur, Cloten, Deuxième Seigneur

Une avenue aux environs du palais.

Premier Seigneur

Seigneur, je vous conseillerais de changer de chemise : la violence de l’action vous a fait fumer comme un sacrifice. L’air qui sort de vous est aussitôt remplacé par d’autre, et il n’y a pas d’air au dehors aussi salubre que celui que vous exhalez.

Cloten

Si ma chemise était ensanglantée, alors j’en changerais… L’ai-je blessé ?

Deuxième Seigneur

Non, ma foi ; pas même sa patience !

Premier Seigneur

Blessé ? Il faut que son corps soit une carcasse perméable s’il n’est pas blessé. C’est un tamis d’acier, s’il n’est pas blessé.

Deuxième Seigneur

Son acier était endetté : il fuyait le créancier à l’autre extrémité de la ville.

Cloten

Le misérable ne voulait pas m’attendre.

Deuxième Seigneur

Non, il fuyait toujours, en avant, sur ta face.

Premier Seigneur

Vous attendre ! Vous aviez vous un domaine suffisant ; mais il l’a agrandi, il vous a cédé du terrain.

Deuxième Seigneur

Autant de pouces que tu as d’océans. Faquins !

Cloten

Je voudrais qu’on ne nous eût pas séparés.

Deuxième Seigneur

Et moi aussi, pas avant que tu eusses mesuré sur la poussière quelle longueur d’imbécile tu as.

Cloten

Dire qu’elle aime ce drôle, et me refuse !

Deuxième Seigneur

Si c’est un péché de faire un bon choix, elle est damnée.

Premier Seigneur

Seigneur, comme je vous l’ai toujours dit, sa beauté et sa cervelle ne vont pas ensemble ; c’est une belle enseigne, mais j’ai vu que son esprit a peu de réflexion.

Cloten

Allons ! je rentre dans ma chambre. Je voudrais qu’il y eût du mal !

Deuxième Seigneur

Je ne le souhaite pas, à moins que ce n’eût été la chute d’un âne, ce qui n’est pas un grand mal.

Cloten

Venez-vous avec nous ?

Premier Seigneur

J’escorterai votre seigneurie.

Cloten

Eh bien, partons ensemble.

Deuxième Seigneur

Volontiers, monseigneur.

Deuxième Seigneur

Ils sortent.

Deuxième Seigneur

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Scène 3

Imogène, Pisanio, Dame

Une chambre dans le palais.

Imogène

— Je désire que tu pousses jusqu’au port — et que tu interroges tous les bâtiments. S’il m’écrivait — et que l’écrit ne me parvînt pas, ce serait comme pour un condamné — la perte de ses lettres de grâce. Quels sont les derniers mots — qu’il t’a dits ?

Pisanio

« Ma reine ! ma reine ! »

Imogène

— Et alors il agitait son mouchoir ?

Pisanio

Et il le baisait, madame.

Imogène

— Linge insensible ! tu étais plus heureux que moi ! — Et ce fut tout ?

Pisanio

Non, madame ; car aussi longtemps — que l’œil ou l’oreille ont pu me le faire — distinguer, il est resté — sur le pont, ayant à la main un gant, un chapeau ou un mouchoir — qu’il agitait sans cesse, comme pour exprimer, à chaque battement, à chaque commotion de son cœur, — combien son âme était lente à appareiller, — combien prompt le navire !

Imogène

Tu n’aurais pas dû le quitter — des yeux, avant de l’avoir vu — aussi petit, plus petit même qu’un corbeau.

Pisanio

C’est ce que j’ai fait, madame.

Imogène

— Moi, j’aurais brisé, j’aurais fait éclater les fibres de mes yeux, rien — que pour le regarder, jusqu’à ce que diminué — par l’espace, il m’eût paru mince comme mon aiguille ; — oui, je l’aurais suivi du regard jusqu’à ce que, — de la petitesse d’un moucheron, il se fût évanoui dans l’air, et alors — j’aurais détourné la vue et pleuré… Mais, bon Pisanio, — quand aurons-nous de ses nouvelles ?

Pisanio

Soyez-en sûre, madame, — à la première occasion.

Imogène

— Quand je l’ai quitté, j’avais encore — une foule de jolies choses à lui dire. Avant que j’aie pu lui expliquer — comment je penserais à lui, à certaines heures, — et quelles seraient ces pensées ; avant que j’aie pu lui faire jurer — que les femmes d’Italie ne le rendraient pas traître — à mes droits et à son honneur ; avant que je lui aie recommandé — de s’unir à moi par la prière, à six heures du matin, à midi, à minuit, car alors — je suis au ciel pour lui ; avant que j’aie pu — lui donner le baiser d’adieu que je voulais placer — entre deux mots enchanteurs, est survenu mon père, — qui, pareil à l’ouragan tyrannique du Nord, — a tué toutes nos fleurs en bouton.

Dame

La reine, madame, — désire la compagnie de votre altesse.

Imogène

— Faites vite ce que je vous ai dit… — Je vais rejoindre la reine.

Pisanio

— J’obéirai, madame.

Pisanio

Ils sortent.

Pisanio

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Scène 4

Iachimo, Philario, Français, Posthumus

Rome. Une salle à manger chez Philario.

Iachimo

Croyez-moi, monsieur ; je l’ai vu en Bretagne ; il était alors à la croissance de sa renommée ; il annonçait tout le mérite qu’on lui reconnaît aujourd’hui : eh bien j’aurais pu le regarder sans la moindre admiration, lors même que le catalogue de ses qualités eût été affiché près de lui et que je l’eusse vérifié article par article.

Philario

Vous parlez d’un temps où il n’était pas, comme aujourd’hui, pourvu de ce qui l’achève, au dehors comme au dedans.

Français

Je l’ai vu en France ; nous en avions beaucoup là qui pouvaient regarder le soleil d’un œil aussi ferme que lui.

Iachimo

L’aventure de son mariage avec la fille du roi, en le faisant apprécier d’après la valeur de sa femme plutôt que d’après la sienne, a donné de lui, je n’en doute pas, une opinion fort exagérée.

Français

Et puis son bannissement.

Iachimo

Oui, et l’enthousiasme de ceux qui, portant les couleurs d’Imogène, déplorent ce lamentable divorce, tout contribue merveilleusement à surfaire Posthumus. Car c’est en le louant qu’on espère soutenir le choix, si facile à battre en brèche, que la princesse a fixé sur un homme sans fortune et sans titre. Mais comment se fait-il qu’il vienne demeurer chez vous ? Comment votre liaison a-t-elle pris racine ?

Philario

Son père a été mon compagnon d’armes, et je lui ai dû maintes fois la vie.

Philario

Voici notre Breton ; accordez-lui l’accueil que des gentilshommes de votre éducation doivent à un étranger de sa qualité. Faites, je vous en conjure, plus ample connaissance avec ce seigneur, que je vous recommande comme mon noble ami ; j’aime mieux laisser l’avenir vous démontrer ce qu’il vaut, que vous le dire en sa présence.

Français

Monsieur, nous nous sommes connus à Orléans.

Posthumus

Et depuis lors je suis resté votre débiteur pour une obligeance que je vous payerai sans cesse, sans jamais m’acquitter.

Posthumus

Pardon, monsieur, j’étais alors un jeune voyageur ; j’aimais mieux agir contrairement à l’opinion des autres que me laisser guider par leur expérience dans chacune de mes actions ; mais maintenant que mon jugement s’est formé

ceci soit dit sans offenser personne

Posthumus

, je déclare que ma querelle n’était nullement futile.

Français

Ma foi si ! elle l’était trop pour être soumise à l’arbitrage des épées, surtout par deux hommes dont l’un, selon toute vraisemblance, eût abattu l’autre, ou qui auraient succombé tous deux.

Iachimo

Pouvons-nous, sans indiscrétion, vous demander le sujet du différend ?

Français

Nul inconvénient, je pense. La querelle ayant été publique, peut être racontée sans que nul s’en formalise. C’était à peu près la même discussion qui eut lieu hier soir, quand chacun de nous fit l’éloge des belles de son pays. En ce temps-là, ce cavalier soutenait

et était prêt à signer son affirmation avec du sang

Français

que sa maîtresse était plus belle, plus vertueuse, plus sage, plus chaste, plus fermement constante, et plus inattaquable que la plus rare de nos dames de France.

Iachimo

Sans doute cette dame ne vit plus aujourd’hui, ou bien l’opinion de ce gentilhomme doit être, à l’heure qu’il est, modifiée.

Posthumus

Elle garde encore sa vertu, et, moi, mon sentiment.

Iachimo

Vous ne devez pas la mettre si fort au-dessus de nos femmes d’Italie.

Posthumus

Quand j’y serais provoqué ici comme en France, je ne rabattrais rien de mon jugement sur elle, dussé-je passer pour son adorateur plutôt que pour son ami.

Iachimo

Comparer une de vos femmes aux nôtres et la dire aussi sage et aussi belle, ce serait déjà trop beau pour une Bretonne. Si votre bien-aimée dépassait toutes les femmes que j’ai connues autant que ce diamant éclipse beaucoup de ceux que j’ai vus,

Iachimo

Il montre l’anneau que Posthumus porte à son doigt.

Iachimo

Je serais forcé, tout au plus, de la croire supérieure à un certain nombre de dames ; mais je n’ai pas vu le plus rare diamant, ni vous, la femme la plus rare.

Posthumus

Je l’ai louée autant que je l’estimais, comme je loue ce diamant.

Iachimo

Et ce diamant, combien l’estimez-vous ?

Posthumus

Plus que tous les biens de ce monde.

Iachimo

Ou votre incomparable est morte, ou la voilà évaluée au-dessous d’un colifichet.

Posthumus

Vous vous trompez : l’un peut être vendu ou donné, s’il existe assez de richesse pour le payer, ou de mérite pour l’obtenir. L’autre n’est pas un objet à vendre, mais uniquement le présent des dieux.

Iachimo

Que les dieux vous ont accordé !

Posthumus

Et qu’avec leur protection je conserverai.

Iachimo

Vous pouvez la déclarer vôtre ; mais, vous le savez, des oiseaux étrangers s’abattent parfois sur l’étang du voisin. Votre bague aussi, on peut vous la voler ; si bien que, de vos deux bijoux inappréciables, le premier est frêle et le second fragile : un adroit filou ou un homme de cour accompli pourrait tenter de s’approprier l’un ou l’autre.

Posthumus

Votre Italie ne contient pas d’homme de cour assez accompli pour triompher de l’honneur de ma maîtresse, si c’est à cause de ce risque-là que vous la qualifiez de frêle. Je ne doute pas que vous n’ayez une provision de voleurs, et néanmoins je ne crains pas pour ma bague.

Philario

Laissons-cela, messieurs.

Posthumus

Très-volontiers, seigneur. Ce digne cavalier, et je l’en remercie, ne me traite pas en étranger : nous voilà familiers au premier mot.

Iachimo

En une conversation cinq fois longue comme celle-ci, je me chargerais de conquérir votre belle maîtresse, et de la faire céder jusqu’au plein abandon, si j’avais accès près d’elle et occasion de la courtiser.

Posthumus

Non, non.

Posthumus

Vous vous abusez grandement dans cette audacieuse conviction ; et je ne doute pas que vous n’obteniez le résultat mérité par votre tentative.

Iachimo

Lequel ?

Posthumus

Un échec : pourtant cette tentative, comme vous l’appelez, mériterait quelque chose de plus, un châtiment.

Philario

Messieurs, en voilà assez. Cette discussion est venue trop brusquement : qu’elle meure comme elle est née, et, je vous conjure, faites meilleure connaissance.

Iachimo

J’aurais volontiers engagé mes domaines et ceux de mon voisin, en garantie de ce que j’ai dit.

Posthumus

Quelle femme choisiriez-vous pour cette épreuve ?

Iachimo

La vôtre, que vous croyez si ferme dans sa fidélité. Recommandez-moi à la cour où est votre dame, et je vous parie dix mille ducats contre votre anneau que, sans autre avantage que l’occasion d’un double entretien, je lui ravirai cet honneur que vous vous imaginez si bien gardé.

Posthumus

Je gagerai de l’or contre de l’or ; mais pour ma bague, j’y tiens autant qu’à mon doigt ; elle en fait partie.

Posthumus

Ce verbiage est chez vous habitude des lèvres ; mais au fond, j’espère, vous avez une pensée plus sérieuse.

Iachimo

Je suis le maître de mes paroles, et je suis prêt à entreprendre ce que j’ai dit, je le jure.

Posthumus

Voulez-vous ? je consens à mettre en gage mon diamant jusqu’à votre retour. Arrêtons entre nous la convention. Ma maîtresse dépasse de toute sa vertu l’énormité de votre indigne pensée. Je brave votre défi… Voici mon anneau.

Philario

Je ne veux pas que ce pari ait lieu.

Iachimo

Par les dieux ! il est fait ! Si je ne vous rapporte une preuve suffisante que j’ai possédé la plus tendre partie du corps de votre maîtresse, mes dix mille ducats sont à vous, comme votre diamant. Si je reviens sans lui avoir pris cet honneur dont vous êtes si sûr, mon or, ce bijou-ci et elle, votre bijou encore, tout est à vous, pourvu que, par une lettre de recommandation, vous m’ayez obtenu libre accès auprès d’elle.

Iachimo

Votre main : la convention est faite. Nous en ferons rédiger la minute par un conseil légal, et je pars vite pour la Bretagne, de peur que notre gageure ne prenne froid et ne meure d’inanition. Je vais chercher mon or et faire enregistrer nos deux enjeux.

Posthumus

C’est convenu.

Posthumus

Sortent Posthumus et Iachimo.

Français

Le pari tiendra-t-il, croyez-vous ?

Philario

Le signor Iachimo n’en démordra pas. De grâce, suivons-les.

Philario

Ils sortent.

Philario

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Scène 5

Reine, Première Dame, Cornélius, Pisanio

La Bretagne. L’appartement de la reine.

Reine

— Tandis que la rosée est encore sur la terre, allez cueillir ces fleurs. — Vite ! qui de vous en a la liste ?

Première Dame

Moi, madame.

Reine

— Dépêchez-vous.

Reine

Les dames sortent.

Reine

— Maintenant, maître docteur, avez-vous apporté ces drogues ?

Cornélius

— Oui, selon le bon plaisir de votre altesse : les voici, madame.

Cornélius

Il lui remet une petite boîte.

Cornélius

— Mais je supplie votre grâce de ne pas s’offenser d’une question — que ma conscience m’enjoint de faire : pourquoi m’avez-vous — commandé ces philtres empoisonnés — qui causent une mort languissante — et tuent lentement, mais à coup sûr ?

Reine

Je m’étonne, docteur, — que tu me fasses pareille demande : ne suis-je pas — ton élève depuis longtemps ? ne m’as tu pas appris — à composer des parfums, à distiller, à confire ? Et si bien — que notre grand roi lui-même me fait souvent la cour — pour mes conserves. Étant à ce point avancée, — si tu ne me crois pas diabolique, ne trouves-tu pas juste — que j’agrandisse mon savoir par — d’autres expériences ? Je veux essayer la force — de tes compositions sur des êtres — qui ne nous semblent même pas digne de la corde, mais non sur une créature humaine. — C’est ainsi que j’en éprouverai l’énergie ; j’opposerai — des dissolvants à leur action, et j’analyserai par là — leurs vertus diverses et leurs effets.

Cornélius

Votre altesse — ne fera que s’endurcir le cœur par de telles expériences ; — et puis l’examen de ces effets ne pourra pas se faire — sans danger ni dégoût.

Reine

Oh ! sois tranquille !

Reine

— Voici ce misérable flagorneur ; c’est sur lui — que je ferai mon premier essai : il est tout à son maître, — et l’ennemi de mon fils…

Reine

Haut.

Reine

Eh bien, Pisanio ? — Docteur, je n’ai plus besoin de vos services pour cette fois : — vous êtes libre.

Cornélius

Vous m’êtes suspecte, madame, — mais vous ne ferez aucun mal.

Reine

Écoute ! un mot !

Reine

Elle s’entretient à voix basse avec Pisanio.

Cornélius

— Je n’aime pas cette femme. Elle croit tenir — de merveilleux poisons lents ; je connais son âme, — et je ne veux pas confier à un être si méchant — des drogues d’aussi infernale nature. Celles que je lui ai remises — peuvent stupéfier et amortir momentanément les sens : — sans doute elle les éprouvera, d’abord, sur des chiens et sur des chats, — puis, plus tard, sur des espèces plus hautes : mais il n’y a, — dans la mort apparente qu’elles causent, d’autre danger — qu’une léthargie passagère des esprits, — suivie d’une nouvelle vie plus active. Je la dupe — avec ces poisons prétendus, et n’en suis que plus loyal — de la tromper ainsi.

Reine

Ton service est fini, docteur, — jusqu’à ce que je te fasse appeler.

Cornélius

Je prends humblement congé de vous.

Cornélius

Il sort.

Reine

— Elle pleure toujours, dis-tu ? Ne crois-tu pas que le temps — étanchera ses larmes, et qu’elle laissera la raison prendre — en elle la place de la folie ? Mets-toi à l’œuvre ; — et, quand tu viendras m’annoncer qu’elle aime mon fils, — je te dirai alors : Pisanio, tu es — aussi grand que ton maître, plus grand même ; car — sa fortune succombe et n’a plus le souffle, car sa gloire — est à sa dernière convulsion. Revenir ! il ne le peut pas plus — que rester où il est ; changer de place, — ce n’est pour lui que changer de misère ; — et chaque jour qui arrive n’arrive que pour le dégrader — d’un jour de plus ! Que peux-tu attendre — en t’appuyant sur un être qui chancelle — et qui, impossible à relever, n’a pas assez d’amis, — même pour le soutenir ?

Reine

La reine laisse tomber la boîte que Cornélius lui a remise. Pisanio la ramasse.

Reine

Tu ne sais pas — ce que tu ramasses là ; eh bien, garde-le pour ta peine ; — c’est un cordial que j’ai fait et qui cinq fois déjà — a arraché le roi à la mort : je n’en connais pas — de plus efficace… Allons, je t’en prie, garde-le : — garde-le comme arrhes de tout le bien — que je te veux encore. Éclaire ta maîtresse — sur sa situation ; fais-le, comme de toi-même ; — songe à la chance nouvelle que tu te crées : songe, en effet, — que tu conserves toujours ta maîtresse, et que de plus tu as mon fils — qui s’occupera de toi. J’obtiendrai du roi — ton élévation, sous la forme — que tu désireras ; et enfin moi-même, moi surtout, — qui aurai contribué à ta juste grandeur, je m’engage — à accabler ton mérite de mes libéralités… Appelle mes femmes : — songe à ce que j’ai dit…

Reine

Pisanio sort.

Pisanio

C’est cela ! c’est cela !… Parfait ! parfait ! — Ces violettes et ces primevères variées, — portez-les dans mon cabinet… Adieu, Pisanio ; — pense à ce que je t’ai dit.

Pisanio

Elle sort suivie de ses dames.

Pisanio

Oui, j’y penserai ; — mais, si jamais je deviens infidèle à mon bon maître, — je m’étranglerai de mes propres mains ; c’est tout ce que je ferai pour vous.

Pisanio

Il sort.

Pisanio

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Scène 6

Imogène, Pisanio, Iachimo, Léonatus

L’appartement d’Imogène.

Imogène

— Un père cruel, une belle-mère perfide, — un soupirant stupide pour une femme — dont le mari est banni !… Oh ! mon mari — couronne suprême de ma douleur ! c’est toi qui redoubles — mes tourments !… Que n’ai-je été enlevée par des voleurs, — comme mes deux frères ! Misérables — ceux qui s’attachent à ce qui est glorieux ! Bienheureux, — quelque humbles qu’ils soient, ceux qui trouvent, dans la satisfaction de vœux modestes, — la recette du bien-être !

Imogène

Quel est cet homme ? Fi !

Pisanio

— Madame, un noble gentilhomme romain — vous apporte des lettres de monseigneur.

Iachimo

Vous changez de couleur, madame ? — Le digne Léonatus est en bonne santé ; — il salue tendrement votre altesse.

Iachimo

Il présente une lettre à Imogène.

Imogène

Merci, mon bon monsieur, — vous êtes le très-bienvenu.

Iachimo

— Tout ce qu’on voit de ses dehors est splendide : — si elle renferme une âme aussi belle, — c’est elle qui est le phénix arabe, et j’ai — perdu mon pari… Hardiesse, sois mon amie ; — audace, arme-moi de la tête aux pieds ; — ou bien je combattrai, comme le Parthe, en fuyant ; — ou plutôt je fuirai sans combattre.

Imogène

« Il est du plus noble rang, et ses prévenances m’ont infiniment obligé. Traitez-le donc en conséquence, selon le cas que vous faites de votre fidèle

Léonatus

— Je ne lis tout haut que ces lignes : — mais le reste de la lettre réchauffe mon cœur — jusqu’au fond et le remplit de reconnaissance. — Vous êtes aussi bienvenu, digne seigneur, qu’il m’est — donné de vous le dire, et je vous le prouverai — en tout ce que je pourrai faire.

Imogène

D’où vient votre stupéfaction ?

Iachimo

— Ce n’est pas la faute du regard, car des singes même, placés entre deux femelles, jacasseraient avec la jolie et — repousseraient la vilaine avec des grimaces ; — ni du jugement ; car un idiot, placé dans une pareille alternative, — ferait le bon choix ; ni de l’appétit ; — car une sale laideur, mise en face d’une aussi pure beauté, — ferait vomir le vide au désir, — avant qu’il fût tenté d’y goûter !

Imogène

— Que voulez-vous dire ?

Iachimo

La luxure blasée elle-même, — ce désir assouvi, mais jamais satisfait, — qui fuit à mesure qu’il s’emplit, commence par dévorer — l’agneau sans tache, avant de rechercher l’ordure.

Imogène

Cher monsieur, — quel transport vous saisit ? Vous sentez-vous bien ?

Iachimo

— Merci, madame : très-bien.

Iachimo

À Pisanio.

Iachimo

Je vous en supplie, monsieur, veuillez dire — à mon écuyer de m’attendre où je l’ai laissé : il est — ici tout étranger et fort timide.

Pisanio

J’allais sortir, monsieur, — pour lui faire accueil.

Pisanio

Il sort.

Imogène

— Mon mari va toujours bien. ? Sa santé, dites-moi ?…

Iachimo

Est fort bonne, madame.

Imogène

— A-t-il l’humeur gaie ? J’espère que oui.

Iachimo

— Excessivement plaisante : il n’y a pas d’étranger — aussi gai et aussi jovial : on l’appelle le — viveur breton.

Imogène

Quand il était ici, — il était enclin à la tristesse, et le plus souvent — sans savoir pourquoi.

Iachimo

Je ne l’ai jamais vu triste. — Dans sa société, là-bas, est un Français, un — grand seigneur qui, paraît-il, aime beaucoup — une fille gauloise restée dans sa patrie, et qui est une fournaise — à soupirs. Le joyeux Breton, — je veux dire votre mari, rit à gorge déployée de cette passion : « Ah ! s’écrie-t-il, — comment se retenir les côtes quand on voit un homme qui sait, — par l’histoire, par ouï-dire, ou par sa propre expérience, — ce qu’est la femme et ce qu’elle ne peut — s’empêcher d’être, user sa libre vie à pleurer — un continuel esclavage ? »

Imogène

Mon seigneur peut-il parler ainsi ?

Imogène

Ce n’est pas lui, j’espère.

Iachimo

— Ce n’est pas lui. Pourtant il pourrait se montrer plus reconnaissant — des bontés du ciel à son égard. Bien doué personnellement, — il a reçu en vous, que je regarde comme son bien, un don inestimable… — Mais, tout en étant forcé à l’admiration, je suis forcé aussi — à la pitié.

Imogène

À la pitié pour qui ?

Iachimo

Pour deux créatures que je plains cordialement.

Imogène

En suis-je une, monsieur ? — Vous me regardez ! Quel désastre discernez-vous en moi — qui mérite votre pitié ?

Iachimo

Lamentable ! — Quoi, déserter le rayonnant soleil, et se plaire — dans un bouge auprès d’un lumignon !

Imogène

Je vous en prie, monsieur, — énoncez plus clairement vos réponses — à mes questions. Pourquoi me plaignez-vous ?

Iachimo

— Parce que d’autres, — j’allais vous le dire, jouissent de votre… Mais — c’est l’affaire des dieux d’en tirer vengeance, — et non la mienne d’en parler.

Iachimo

Supposez que j’eusse à moi cette joue — pour y tremper mes lèvres ; cette main dont le toucher, — dont le moindre contact arracherait à tout homme — le serment du plus loyal amour ; cet objet qui — captive mon regard effaré — et le tient fixé sur lui : si alors, misérable damné, — je couvrais de ma bave des lèvres aussi publiques que les degrés — qui montent au Capitole ; si je pressais de mes étreintes des mains — durcies par un mensonge, comme — par une fatigue de toutes les heures ; si enfin je fermais ma paupière sur des yeux — vils et ternes comme la lumière enfumée — qu’alimente un suif fétide, je mériterais, n’est-ce pas, — que tous les fléaux de l’enfer vinssent à la fois — punir une telle trahison.

Imogène

Mon seigneur a, je le crains, — oublié la Bretagne.

Iachimo

Et lui-même. Ce n’est pas — spontanément que je vous révèle — l’infamie de son changement ; non ! c’est votre grâce — qui, du fond le plus muet de ma conscience, évoque — sur ma bouche cet aveu !

Imogène

Ne m’en dites pas davantage.

Imogène

Me venger ! — Comment puis-je me venger ? Si ce que vous dites est vrai, — car j’ai un cœur qui — ne peut pas en croire aussi vite mes oreilles ; si ce que vous dites est vrai, comment me vengerais-je ?

Iachimo

Devez-vous vous résigner à — vivre, comme une prêtresse de Diane, entre des draps glacés, — tandis qu’il se vautre sur d’autres, — aux mépris de vos droits, aux dépens de votre bourse ? — Vengez-vous ! — Je me consacre à votre bonheur ; — plus digne que ce renégat de votre lit, — je resterai à jamais votre amant fidèle, — discret et sûr.

Iachimo

Il se rapproche d’Imogène pour l’embrasser.

Imogène

À moi, Pisanio !

Iachimo

— Laissez-moi sceller mon dévouement sur vos lèvres.

Iachimo

— Ô fortuné Léonatus ! je puis le dire : — la foi que ta femme a en toi — est digne de ta confiance en elle, comme ta rare vertu — l’est de son inébranlable fidélité… Vivez longtemps heureux, — vous, la femme du plus noble seigneur dont jamais — pays ait été fier, vous, qui ne pouviez être que la compagne — du plus noble ! Accordez-moi mon pardon. — Je ne vous ai parlé ainsi que pour savoir si votre foi — était profondément enracinée ; je vais vous faire de votre mari — un portrait exact cette fois. Il est l’homme — le plus accompli qui existe ; c’est un saint enchanteur, — qui charme toutes les sociétés : — la moitié du cœur de tous les hommes est à lui.

Imogène

Vous lui faites réparation.

Iachimo

— Il est comme un dieu descendu parmi les hommes ; — il a une sorte de majesté qui le fait paraître — plus qu’un mortel… Ne soyez pas offensée, — très-puissante princesse, si j’ai osé — éprouver votre foi par un faux rapport. L’expérience — a confirmé votre généreux jugement — sur l’homme accompli que vous avez choisi, par une infaillible consécration. L’affection que j’ai pour lui — m’a porté à vanner ainsi vos sentiments ; mais les dieux vous ont faite — différente des autres femmes et pure de toute ivraie. Votre pardon, je vous prie !

Imogène

— Tout est réparé, monsieur. Employez comme vôtre mon pouvoir à la cour.

Imogène

Voyons, de quoi s’agit-il ?

Iachimo

— Nous sommes une douzaine de Romains qui, avec votre mari —

la plus belle plume de notre aile !

Iachimo

nous sommes cotisés — pour acheter un présent à l’empereur ; — agent choisi par tous, j’ai fait l’emplette — en France. C’est de la vaisselle d’un travail exquis ; ce sont des joyaux — du goût le plus riche et le plus rare ; la valeur en est grande ; — étranger ici, je suis tant soit peu impatient — de mettre ces objets en sûreté. Vous plairait-il — d’en accepter le dépôt ?

Imogène

Volontiers, — et j’engage mon honneur à leur sûreté ; puisque — mon seigneur y est intéressé, je les garderai — dans ma chambre à coucher.

Iachimo

Ils sont dans un coffre, — sous l’escorte de mes gens ; je prendrai la liberté — de vous les envoyer pour cette nuit seulement. — Je dois me rembarquer demain.

Imogène

Oh ! non, non.

Iachimo

— Pardon ; je tronquerais ma parole — en prolongeant mon séjour. De la Gaule où j’étais, — je n’ai traversé les mers que pour tenir ma promesse — de voir votre altesse.

Imogène

Je vous remercie de vos peines ; — mais ne partez pas demain !

Iachimo

Oh ! il le faut, madame. — Ainsi, je vous en conjure, si vous voulez — saluer par écrit votre mari, faites-le ce soir même. — J’ai dépassé les délais fixés, et c’est chose grave — pour la remise de notre présent.

Imogène

Je vais écrire. — Envoyez-moi votre coffre : il sera sûrement gardé, — et rendu fidèlement. Vous êtes le bienvenu.

Imogène

Ils sortent.

Imogène

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Scène 7

Cloten, Premier Seigneur, Deuxième Seigneur

Devant le palais des rois de Bretagne.

Cloten

A-t-on jamais eu pareil guignon ! Au moment où j’effleurais le but, voir la boule d’un autre écarter la mienne ! Je perds cent livres sur le coup, et alors il faut que je ne sais quel ruffian vienne me reprocher de jurer, comme si je lui empruntais mes jurons et que je ne fusse pas le maître de les dépenser à ma fantaisie.

Premier Seigneur

Qu’a-t-il gagné à cela ? Vous lui avez fendu la caboche avec votre boule.

Deuxième Seigneur

Heureusement que la victime a eu plus de cervelle que l’assommeur ! Sans quoi il ne lui en serait pas resté.

Cloten

Quand un gentilhomme est disposé à jurer, il ne convient pas que les assistants lui coupent la parole, pas vrai ?

Deuxième Seigneur

Non, monseigneur.

Deuxième Seigneur

À part.

Deuxième Seigneur

Ni qu’il leur coupe les oreilles.

Cloten

Le ruffian ! le chien ! Moi, lui donner satisfaction ! Oh ! que n’est-il de mon rang !

Deuxième Seigneur

Il serait l’égal d’un niais.

Cloten

Rien au monde ne me vexe autant. Malepeste ! je voudrais n’être pas aussi noble que je le suis ! On n’ose pas se battre avec moi, parce que la reine est ma mère : il n’y a pas un maroufle qui ne puisse se battre tout son soûl, et moi, il faut que je me démène comme un coq qui ne peut trouver de pair !

Deuxième Seigneur

Un coq fait comme un chapon ! Du coq tu n’as que le cri et la crête !

Cloten

Tu dis ?

Premier Seigneur

Il ne convient pas que votre seigneurie se mesure avec tous les compagnons qu’elle outrage.

Cloten

Non, je le sais ; mais il convient que je puisse insulter mes inférieurs.

Deuxième Seigneur

Oui, et cela ne peut convenir qu’à votre seigneurie.

Cloten

C’est justement ce que je dis.

Premier Seigneur

Avez-vous entendu parler d’un étranger qui est arrivé à la cour ce soir ?

Cloten

Un étranger, et je n’en sais rien !

Deuxième Seigneur

Il est lui-même un étrange gaillard, et il n’en sait rien.

Premier Seigneur

Oui, il est arrivé un Italien, qu’on dit être des amis de Léonatus.

Cloten

Léonatus ! ce gueux qu’on a banni ! quel qu’il soit, son ami en est un autre. Qui vous a parlé de cet étranger ?

Premier Seigneur

Un des pages de votre seigneurie.

Cloten

Sied-il que j’aille le voir ? Ne sera-ce pas déroger ?

Premier Seigneur

Vous ne pouvez déroger, monseigneur.

Cloten

Pas facilement, je crois.

Deuxième Seigneur

Tu es un sot avéré : et tu ne peux déroger, ne lâchant que des sottises.

Cloten

Allons ! je vais voir cet Italien : ce que j’ai perdu aujourd’hui aux boules, je veux le lui regagner cette nuit. Allons ! venez.

Cloten

PREMIER SEIGNEUR.

Cloten

Je vais suivre votre seigneurie .

Cloten

Cloten et le premier seigneur sortent.

Deuxième Seigneur

Il sort.

Deuxième Seigneur

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Scène 8

Imogène, Hélène, Iachimo

La chambre à coucher d’Imogène. Ameublement dans le goût le plus riche de la Renaissance. Tout autour de la chambre, une tapisserie soie et argent représentant la rencontre d’Antoine et de Cléopâtre sur le Cydnus. Au fond, une cheminée sur le manteau de laquelle est sculptée une Diane au bain, et dont les chenets sont surmontés de deux Cupidons d’argent se tenant sur un pied. Ça et là quelques tableaux. Plafond couvert de chérubins en ronde-bosse. Dans un coin est un coffre. Imogène est dans son lit, occupée à lire à la clarté d’un flambeau qui brûle sur une table à côté d’elle ( 3 ) .

Imogène

— Qui est là ? une de mes femmes ? Hélène !

Hélène

Oui, madame, à vos ordres.

Imogène

— Quelle heure est-il ?

Hélène

Près de minuit, madame.

Imogène

— J’ai donc lu trois heures : mes yeux sont fatigués. — Plie le feuillet où j’en suis restée, et va te coucher. — N’emporte pas le flambeau, laisse-le brûler. — Ah ! si tu peux te lever vers quatre heures, — éveille-moi, je te prie. Le sommeil m’a toute envahie.

Imogène

Hélène sort.

Imogène

— Dieux, je me confie à votre protection ! — Des fées et des tentateurs nocturnes — gardez-moi, je vous en supplie !

Imogène

Elle s’endort.

Iachimo

— Le grillon chante, et les sens harassés de l’homme — se réparent dans le repos. Ainsi mon compatriote Tarquin — foula doucement les tapis de jonc avant d’éveiller — la chaste beauté qu’il viola… Ô Cythérée ! — comme tu pares ton lit ! Frais lis, — plus blanc que tes draps ! que je puisse te toucher !… — Rien qu’un baiser, un seul !… Rubis incomparables, — comme vous le rendez cher ! C’est son haleine qui — parfume ainsi la chambre : la flamme du flambeau — se penche vers elle et voudrait regarder sous ses paupières — pour entrevoir la lumière maintenant couverte — par ces rideaux d’un blanc azuré que frange — un bleu céleste ! Mais ne perdons pas de vue mon projet. — Pour bien me souvenir de la chambre, je vais tout écrire.

Iachimo

Il tire un carnet et prend des notes.

Iachimo

Il lui défait son bracelet.

Iachimo

À moi ! à moi ! — Aussi aisé que le nœud gordien était difficile ! — Je le tiens. Voilà une preuve extérieure — aussi convaincante que la conscience intime — pour le désespoir du mari. Sur son sein gauche — est un signe composé de cinq taches pareilles à ces gouttes de pourpre — qu’on voit dans le calice d’une primevère. Voici une garantie — telle que la loi elle-même n’en pourrait obtenir. La connaissance de ce secret — va le forcer à croire que j’ai crocheté la serrure et ravi — le trésor de son honneur. Il suffit.

Iachimo

Il fait le geste d’écrire, puis s’arrête.

Iachimo

À quoi bon ? — Pourquoi prendre note de ce qui est rivé, — chevillé dans ma mémoire ?

Iachimo

Prenant le livre sur la table.

Iachimo

Elle lisait — l’histoire de Térée : la feuille est pliée — à l’endroit où Philomèle céda. C’est assez ; — rentrons dans le coffre, et fermons-en le ressort. — Hâtez-vous, hâtez-vous, dragons de la nuit ! que l’aurore — vienne vite dessiller l’œil du corbeau ! Je loge chez la frayeur. — Bien qu’il y ait un ange du ciel, l’enfer est ici.

Iachimo

L’horloge sonne.

Iachimo

— Un, deux, trois… Il est temps, il est temps !

Iachimo

Il rentre dans le coffre.

Iachimo

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Scène 9

Premier Seigneur, Cloten, Deuxième Seigneur, Cymbeline, Reine, Messager, Suivante, Imogène, Pisanio

Sous les fenêtres de l’appartement d’Imogène.

Premier Seigneur

Votre seigneurie est, dans la perte, le joueur le plus patient, le plus froid qui ait jamais retourné un as.

Cloten

Il n’y a pas d’homme que la perte ne trouve froid.

Premier Seigneur

Mais il y en a peu qu’elle trouve aussi noblement patients que votre seigneurie. Ce n’est que quand vous gagnez que vous êtes tout flamme et tout ardeur.

Cloten

Le gain donne du courage à tout le monde. Si je pouvais obtenir cette niaise d’Imogène, je serais assez riche. Le matin est proche, n’est-ce pas ?

Premier Seigneur

Il fait jour, monseigneur.

Cloten

Je voudrais que cet orchestre fût ici. On m’a conseillé de lui donner de la musique tous les matins. On dit qu’elle en sera pénétrée.

Cloten

CHANSON.

Cloten

Écoute ! écoute ! l’alouette chante à la porte du ciel,  Et Phébus se lève déjà Pour baigner ses coursiers aux sources  Que recèle le calice, des fleurs ; Et les soucis clignotants commencent  À ouvrir leurs yeux d’or. Avec tout ce qui est charmant,  Ma douce dame, lève-toi,  Lève-toi, lève-toi.

Cloten

Maintenant, décampez. Si ça lui fait de l’impression, je n’en estimerai que plus votre musique : si ça ne lui en fait pas, c’est qu’elle a dans les oreilles un vice auquel ni crins de cheval, ni boyaux de veau, ni voix même d’eunuque, ne peuvent remédier.

Cloten

Les musiciens sortent.

Deuxième Seigneur

Voici le roi !

Cloten

Je suis bien aise d’être debout si tard, c’est ce qui fait que je suis debout de si bonne heure. Le roi ne peut qu’approuver paternellement tant de zèle… Salut à votre majesté et à ma gracieuse mère.

Cymbeline

Attendez-vous ici à la porte de notre fille ? L’entêtée ne veut donc pas paraître ?

Cloten

Je l’ai assaillie de musiques, mais elle ne daigne pas y faire attention.

Cymbeline

— L’exil de son mignon est trop récent : — elle ne l’a pas encore oublié ; il faut quelque temps encore — pour effacer ce souvenir de son esprit, — et alors elle est à vous.

Reine

Vous êtes fort obligé au roi — qui ne néglige aucun moyen de vous — servir auprès de sa fille. Faites — votre cour en règle ; recherchez — les occasions ; augmentez votre empressement — en raison des refus ; faites comme si — votre cœur même vous inspirait les devoirs que — vous lui rendez ; obéissez-lui en tout, — excepté quand ses ordres ont pour but votre éloignement : — pour ça, soyez insensible.

Cloten

Insensible ! je ne puis l’être.

Messager

Permettez, sire ! une ambassade arrive de Rome ; — Caïus Lucius en fait partie.

Cymbeline

C’est un digne compagnon, — quoiqu’il vienne avec des intentions menaçantes ; — mais ce n’est pas sa faute. Nous devons le recevoir — avec tous les honneurs dus à celui qui l’envoie — et avec toutes les prévenances qu’il a méritées lui-même — par les services qu’il nous a rendus.

Cymbeline

À Cloten.

Cymbeline

Mon cher fils, — quand vous aurez souhaité le bonjour à votre maîtresse, — venez nous rejoindre ; nous aurons besoin — de vous pour la réception de ce Romain. Venez, ma reine !

Cymbeline

Cymbeline, la Reine, les Seigneurs et le Messager sortent.

Cloten

— Si elle est levée, je veux lui parler ; sinon, — qu’elle reste couchée et qu’elle rêve !…

Cloten

Il frappe à la porte.

Cloten

Holà ! permettez !… — Je sais que ses femmes l’entourent. Si — je graissais la patte à l’une d’elles ? C’est l’or — qui procure les entrées dans maints endroits ; c’est l’or — qui corrompt les garde-chasse de Diane même et qui leur fait amener — la biche sous le coup du braconnier ; — c’est l’or qui fait tuer l’honnête homme en sauvant le bandit, — et qui parfois envoie à la potence bandit et honnête homme. Que — ne peut-il pas faire et défaire ? Je veux prendre — une de ses femmes pour procureur ; car — je ne m’entends pas encore bien à plaider moi-même.

Cloten

Il frappe.

Cloten

Permettez !

Suivante

— Qui frappe là ?

Cloten

Un gentilhomme.

Suivante

Rien de plus ?

Cloten

— Si fait, fils d’une dame de qualité.

Suivante

Beaucoup, — à qui leur tailleur coûte aussi cher qu’à vous, n’ont pas le droit d’en dire autant. Que désire votre seigneurie ?

Cloten

— La personne de votre maîtresse. Est-elle prête ?

Suivante

— Oui, — à garder la chambre.

Cloten

— Voici de l’or pour vous. Vendez-moi votre éloge.

Suivante

— Que voulez-vous dire ? Mon propre panégyrique, ou l’éloge — dont je vous croirai digne ?… La princesse !

Cloten

— Bonjour, belle des belles ! Sœur, votre douce main !

Cloten

La suivante se retire.

Imogène

— Bonjour, monsieur. Vous vous mettez trop en frais — pour ne recueillir que des déboires : en remercîment, — tout ce que je puis vous dire, c’est que je suis pauvre de remercîments, — et que je n’en ai pas à donner.

Cloten

Pourtant, je jure que je vous aime !

Imogène

— Si vous vous borniez à le dire, la chose serait pour moi aussi sérieuse. — Vous aurez beau le jurer toujours, vous obtiendrez toujours pour récompense — que je ne m’en soucie pas.

Cloten

Ce n’est pas là une réponse.

Imogène

C’est de peur que vous ne vous écriiez : Qui ne dit mot consent , — que je vous parle. De grâce, épargnez-moi. Je le déclare, — je répondrai de manière aussi discourtoise — à vos plus tendres attentions. Un homme de votre haute sagacité — devrait, après tant de leçons, savoir se retirer.

Cloten

— Vous abandonner à votre folie furieuse ! Ce serait un crime à moi : — je ne le ferai pas.

Imogène

Les niais ne sont pas furieux, eux !

Cloten

Est-ce moi que vous traitez de niais ?

Imogène

— Oui, si je suis folle ; — soyez patient, je ne serai plus furieuse : — cela nous guérira tous deux. Je suis désolée, monsieur, — que vous me fassiez oublier les manières d’une femme — pour vous parler sur ce ton. Sachez une fois pour toutes — ce que moi, qui connais mon cœur, je vous déclare ici — en toute franchise : je ne me soucie pas de vous ; — et même la charité me manque à ce point —

je m’en accuse

Imogène

que je vous hais ! Je regrette que vous ne l’ayez pas — senti. Vous ne m’auriez pas forcée à m’en vanter.

Cloten

Vous péchez — contre l’obéissance que vous devez à votre père. Car — le contrat que vous prétendez avoir fait avec ce misérable, —

un drôle élevé d’aumônes et nourri des restes, — des miettes de la cour !

Cloten

ce contrat n’en est pas un. — Libre aux petites gens —

et qui donc est au-dessous de lui ?

Cloten

d’unir des existences — qui ne produisent que marmaille et misère, par un lien noué à leur guise ; — mais cette licence vous est interdite, à vous, — par les exigences de la couronne ; et vous ne pouvez pas en souiller — le précieux éclat au contact d’un vil maraud, — d’une espèce à livrée, d’une étoffe à écuyer, — d’un mitron de bas étage !

Cloten

Que les miasmes du midi l’empoisonnent !

Imogène

— Il ne peut pas éprouver de plus grand malheur — que d’être nommé par toi. La moindre nippe — qui ait jamais effleuré son corps est plus précieuse — pour moi que tous les cheveux de ta tête, — quand ils seraient changés tous en autant de Cloten !…

Imogène

Regardant son bras.

Imogène

Eh bien !

Imogène

Appelant.

Imogène

Pisanio !

Cloten

La moindre nippe !… que le diable…

Imogène

— Cours immédiatement auprès de Dorothée, ma femme de chambre.

Cloten

— La moindre nippe !

Pisanio

Il ne peut pas être perdu.

Imogène

— Je l’espère bien : va le chercher.

Imogène

Pisanio sort.

Cloten

Vous m’avez outragé… — La moindre nippe !

Imogène

Oui, je l’ai dit, monsieur. — Voulez-vous me faire un procès ? Je le répéterai devant témoin.

Cloten

— J’en informerai votre père.

Imogène

Et votre mère aussi. — Elle est ma protectrice, et aussi, je m’y attends, elle me donnera — tous les torts. Sur ce, je vous laisse, monsieur, — au plus fort de votre mécontentement.

Imogène

Elle sort.

Cloten

Je me vengerai. — La moindre nippe !… C’est bien.

Cloten

Il sort.

Cloten

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Scène 10

Posthumus, Philario, Iachimo

À Rome. Chez Philario.

Posthumus

— Ne craignez rien, monsieur. Je voudrais être aussi certain — de la bienveillance du roi que je suis rassuré sur l’honneur — inviolable d’Imogène.

Philario

Quels moyens avez-vous de fléchir le roi ?

Posthumus

— Aucun. Je suis réduit à tout attendre du temps ; — je grelotte durant l’hiver actuel, en souhaitant — que des jours plus chauds viennent pour moi. C’est sur ces espérances transies — que je compte pour m’acquitter envers votre amitié : si elles sont déçues, — il faudra que je meure votre débiteur.

Philario

— Votre bonne grâce et votre compagnie — me payent avec usure de tout ce que je puis faire. En ce moment, votre roi — doit avoir eu des nouvelles du grand Auguste : Caïus Lucius — accomplira de point en point sa mission. Je crois que Cymbeline — concédera le tribut et enverra les arrérages ; — sinon, qu’il s’attende à revoir nos Romains, dont le souvenir — est encore frais dans la douleur de son peuple !

Posthumus

Eh bien, moi, — sans être homme d’État et sans avoir chance de l’être, — je pense que cela finira par une guerre : vous entendrez dire — que les légions qui sont maintenant en Gaule ont débarqué — dans notre intrépide Bretagne avant d’apprendre — que le moindre tribut ait été payé. Mes compatriotes — sont mieux exercés qu’à l’époque où Jules César — souriait de leur inexpérience , tout en trouvant leur courage — digne d’un pli à son front. Leur discipline, — maintenant alliée à leur courage, prouvera — aux provocateurs que le peuple breton — peut progresser avec le monde !

Philario

Voyez donc ! Iachimo !

Posthumus

— Il faut que les cerfs les plus agiles vous aient traîné sur terre, — et que tous les vents réunis aient caressé vos voiles, — pour rendre votre traversée si rapide !

Philario

Soyez le bienvenu, monsieur.

Posthumus

— La réponse brève qu’on vous a faite est, je présume, la cause — de votre prompt retour.

Iachimo

Votre femme — est une des plus belles femmes que j’aie vues !

Posthumus

— Et aussi des plus chastes : sinon, autant vaudrait — qu’elle exhibât sa beauté à la fenêtre pour allécher les débauchés — et se débaucher avec eux.

Iachimo

Voici des lettres pour vous.

Posthumus

— Elles ne contiennent rien que de bon, je pense.

Iachimo

C’est fort probable.

Iachimo

Posthumus ouvre une lettre et la lit.

Philario

— Caïus Lucius était-il à la cour de Bretagne quand vous y étiez ?

Iachimo

Il y était attendu, — mais non arrivé.

Posthumus

Jusque-là tout est bien.

Posthumus

Montrant sa bague à Iachimo.

Iachimo

Si j’ai perdu, — je dois en payer la valeur en or. — Je ferais un voyage deux fois aussi long pour passer — une seconde nuit aussi rapidement délicieuse que celle — que j’ai eue en Bretagne. Car la bague est gagnée !

Posthumus

— La chose est trop forte pour être admise ainsi.

Iachimo

Pas du tout ! — avec une femme aussi aisée que la vôtre !

Posthumus

Monsieur, ne tournez pas — votre perte en plaisanterie : vous savez, j’espère, que nous — ne pouvons rester amis.

Iachimo

Nous le devons, cher monsieur, — pour peu que vous observiez notre convention. Si je ne rapportais pas ici — une connaissance parfaite de votre belle, je conviens — que notre discussion pourrait aller plus loin. Mais à présent, — je le déclare, j’ai gagné à la fois et son honneur — et votre anneau ; et je ne vous ai pas trichés — ni l’un ni l’autre, car je n’ai agi que — d’accord avec vous deux.

Posthumus

Si vous pouvez prouver — que vous l’avez possédée au lit, ma main — et cet anneau sont à vous. Sinon, après l’infâme opinion — que vous avez eue de sa pure vertu, il faut que l’un de nous — laisse son épée à l’autre, ou que, désarmés l’un par l’autre, nous léguions — nos lames au premier qui les trouvera.

Posthumus

Poursuivez.

Iachimo

Parlons d’abord de sa chambre à coucher. —

J’avoue n’y avoir pas dormi ; mais, je le déclare, — ce que j’ai vu valait bien la peine de veiller.

Iachimo

Elle est tendue — d’une tapisserie soie et argent, représentant — la fière Cléopâtre qui rencontre son Romain, — et le Cydnus que fait déborder ou — la foule des barques ou l’orgueil !… Prodige — de goût et de magnificence, où la main-d’œuvre le dispute — à la matière ! J’étais émerveillé de ce fini, de cette exactitude — où respire la vie.

Posthumus

Tout cela est vrai : — mais vous avez pu l’entendre dire ici à moi — ou à quelque autre.

Iachimo

De nouvelles particularités — vont vous édifier sur mon savoir.

Posthumus

Il le faut, — ou votre honneur est fort compromis.

Iachimo

La cheminée — est au sud de la chambre ; une chaste Diane au bain — en couvre le manteau ; je n’ai jamais vu figure — si disposée à parler : le sculpteur — a été un second créateur dans cette œuvre muette ; il a surpassé la nature, — au mouvement et à l’haleine près.

Posthumus

Voilà encore une chose — que vous avez pu recueillir de quelque récit : — on en a tant parlé !

Posthumus

Il s’agit de son honneur ! — Accordons que vous ayez vu tout cela et qu’on doive — des éloges à votre mémoire ; la description — de ce qui est dans sa chambre ne vous assure en rien — le gain du pari.

Iachimo

Eh bien, si vous le pouvez, — pâlissez ; je ne demande qu’à mettre à l’air ce bijou.

Iachimo

Le montrant.

Iachimo

Voyez !…

Iachimo

Le retirant à lui.

Iachimo

Maintenant je le serre. Il faut que je le marie — à votre bague. Je les garderai tous deux.

Posthumus

Au nom du ciel, — laissez-le-moi voir encore une fois ! Est-ce bien celui — que je lui ai laissé ?

Iachimo

Le même, mon cher, et je la remercie ! — Elle l’a détaché de son bras ; je la vois encore : — son joli geste enchérissait sur son présent, — et le rendait bien plus précieux. En me le donnant, elle m’a dit : J’y tenais autrefois !

Posthumus

Il se peut qu’elle s’en soit défaite — pour me l’envoyer.

Iachimo

C’est ce qu’elle vous écrit, n’est-ce pas ?

Posthumus

— Oh ! non ! non ! non… vous dites vrai.

Posthumus

Lui remettant sa bague.

Philario

Du calme, monsieur ! — reprenez votre anneau ; il n’est pas encore gagné. — Il est possible qu’elle ait perdu ce bracelet, ou même, — qui sait si une de ses femmes, payée pour cela, ne lui a pas volé ?

Posthumus

C’est juste ; — et je présume qu’il se l’est ainsi procuré… Rendez-moi ma bague ! — Donnez-moi quelques renseignements physiques sur sa personne, — plus concluants que ceci ; car ceci a été volé.

Iachimo

— Par Jupiter ! c’est de son bras même que je le tiens !

Posthumus

— Entendez-vous ! il le jure ; il le jure par Jupiter. — C’est donc vrai !… Eh bien, gardez la bague… C’est vrai, je suis sûr — qu’elle ne l’a pas perdu : ses femmes — sont toutes liées par serment et honorables… Elles, consentir à voler cela ! — pour un étranger ! Non !… Elle s’est livrée à lui ! — L’insigne de son déshonneur, — le voilà, et voici le prix que coûte son titre de prostituée !

Posthumus

Il montre la bague.

Posthumus

— Va, prends ton salaire, et que tous les démons de l’enfer — te le disputent !

Philario

Restez calme, monsieur ! — Ceci ne suffit pas pour convaincre — un homme bien persuadé de…

Posthumus

Ne m’en parlez plus ! — Elle a été saillie par lui…

Iachimo

Voulez-vous — d’autres preuves ? Au-dessous de son sein, — bien digne qu’on le presse, est un signe, tout fier — d’être aussi délicatement niché. Sur ma vie, — je l’ai baisé, et cela m’a donné un appétit nouveau, — tout rassasié que j’étais. Vous vous rappelez — cette tache ?

Posthumus

Oui, et elle en dénonce — une autre si immense qu’elle ne tiendrait pas dans l’enfer, — y fût-elle seule !

Iachimo

Voulez-vous en entendre davantage ?

Posthumus

— Épargnez-moi votre arithmétique ; ne comptez pas les récidives : — une fois, c’est un million de fois !

Iachimo

Je jure…

Posthumus

Pas de serment ! — Si vous jurez que vous n’avez pas fait cela, vous mentez ; — et je veux te tuer, si tu nies — que tu m’aies fait cocu !

Iachimo

Je ne veux rien nier.

Posthumus

— Oh ! si je l’avais ici pour mettre sa chair en lambeaux ! — Je veux aller en Bretagne, et le faire, au milieu de la cour, devant — son père… Je ferai quelque chose.

Posthumus

Il sort.

Philario

Emporté — au delà des bornes de la patience…

Philario

À Iachimo.

Iachimo

De tout mon cœur.

Iachimo

Ils sortent.

Iachimo

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Scène 11

Posthumus

À Rome. Un lieu solitaire.

Posthumus

Il sort.

Posthumus

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Scène 12

Cymbeline, Reine, Cloten, Lucius

La grande salle du palais des rois de Bretagne.

Cymbeline

— Parlez maintenant, que veut de nous César-Auguste ?

Reine

Et qui, — pour tuer les étonnements futurs, — ne le sera jamais.

Cloten

Il y aura bien des Césars — avant que vienne un autre Jules. La Bretagne est — un monde à elle seule ; et nous ne voulons rien payer — pour le droit de promener nos nez.

Reine

Les circonstances — qui alors aidèrent les Romains à nous prendre notre bien, nous aident, — à notre tour, à le reprendre. Sire, mon suzerain ; souvenez-vous — à la fois et des rois vos ancêtres et — des résistances naturelles qu’offre votre île, — vrai parc de Neptune, hérissé, palissadé — de rochers inaccessibles, de vagues rugissantes, — de bancs de sable qui, plutôt que de soutenir les barques de vos ennemis, — les rongeraient jusqu’au grand mât ! César fit bien ici — une espèce de conquête, mais ce n’est pas ici qu’il s’est targué — d’être venu, d’avoir vu, d’avoir vaincu : un désastre, — le premier qui l’eût jamais atteint, le repoussa — de nos côtes, deux fois battu ; et ses navires, — pauvres jouets naïfs de nos terribles mers, — secoués par les lames, se brisèrent comme des coquilles d’œufs — contre nos rochers. En réjouissance, — le fameux Cassibelan, qui avait été, — ô fortune baladine ! sur le point d’abattre l’épée de César, — illumina de feux de joie la ville de Lud

Reine

, — et enfla de courage les Bretons !…

Cymbeline

— Mon fils, laissez finir votre mère.

Cloten

Nous en avons encore beaucoup parmi nous qui ont la poignée aussi dure que Cassibelan. Je ne dis pas que je suis du nombre, mais j’ai un bras. Comment ! Un tribut ! pourquoi payerions-nous un tribut ? Si César peut nous cacher le soleil avec une couverture ou mettre la lune dans sa poche, nous lui payerons tribut pour avoir de la lumière : sinon, monsieur, assez parlé de tribut, je vous prie !

Cymbeline

— Vous devez savoir — qu’avant que les Romains injurieux eussent extorqué — ce tribut de nous, nous étions libres. L’ambition de César, — qui se gonflait presque à élargir — les flancs du monde, en dépit de toute justice, nous imposa ce joug ; le secouer — est le devoir d’un peuple belliqueux, comme nous prétendons — l’être. Donc nous disons ici à César — qu’il était notre ancêtre, ce Mulmutius qui — établit nos lois, coutumes trop longtemps mutilées — par l’épée de César, et que leur restauration libératrice — sera le grand acte du pouvoir que nous tenons, — quelque colère qu’en ait Rome. Oui, il fit nos lois, ce Mulmutius — qui, le premier en Bretagne, mit — sur son front une couronne d’or, et se nomma — roi

Cymbeline

!

Cymbeline

Tu es le bienvenu, Caïus. — Ton César m’a fait chevalier

Cymbeline

, j’ai passé ma jeunesse — en grande partie sous ses ordres ; c’est lui qui m’a conféré l’honneur ; — en voulant aujourd’hui me le reprendre de force, — il m’oblige à le défendre à outrance. On m’assure — que les Pannoniens et les Dalmates — viennent de prendre les armes pour leurs libertés : pour ne pas lire — une leçon dans cet exemple, il faudrait que les Bretons fussent de glace. — Tels ne les trouvera pas César.

Lucius

Que l’expérience parle ! —

Cloten

Sa majesté l’a dit : vous êtes le bienvenu. Passez joyeusement avec nous un jour ou deux, ou plus encore. Si ensuite vous venez nous voir avec d’autres intentions, vous nous trouverez dans notre enceinte d’eau salée. Si vous nous en chassez, elle est à vous. Si vous succombez dans l’aventure, vous n’en rendrez que meilleur le menu de nos corbeaux, et ce sera tout.

Lucius

Vous l’avez dit, seigneur.

Cymbeline

— Je connais le bon plaisir de ton maître, et il connaît le mien. — Pour le reste, sois le bienvenu.

Cymbeline

Ils sortent.

Cymbeline

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Scène 13

Pisanio, Imogène

Dans le palais.

Pisanio

— Comment ! d’adultère ? Et pourquoi ne pas me nommer — le monstre qui l’accuse ?… Léonatus ! — ô mon maître ! quel étrange venin — est donc tombé dans ton oreille ? Quel est le perfide Italien — qui, crachant le poison comme il le verserait, a ainsi surpris — ta trop facile crédulité ? Elle, déloyale ! Non. — C’est pour sa fidélité qu’elle est punie et qu’elle supporte, — plus en déesse qu’en femme, des assauts — qui réduiraient mainte vertu. Oh ! mon maître, — te voilà au-dessous d’elle par l’âme autant que tu l’étais — par la fortune ! Comment ! que je l’assassine ! — au nom de l’affection et de la fidélité que mes serments — ont mises à tes ordres ? Moi, elle !… son sang !… — Si cela s’appelle rendre service, que jamais — on ne me répute serviable ! Quelle mine ai-je donc, — qu’on puisse me croire dénué d’humanité — au point d’en venir là ? Frappe , me dit-il ; la lettre — que je t’envoie pour elle te donnera l’occasion d’agir — sur son ordre même . Ô papier damné ! — Aussi noir que l’encre qui est sur toi ! Chiffon insensible ! — peux-tu être complice d’un tel acte et garder — cette virginale blancheur !… Justement la voici.

Pisanio

— Je ne sais rien de ce qu’on me commande.

Imogène

— Eh bien, Pisanio ?

Pisanio

— Madame, voici une lettre de monseigneur.

Imogène

— De qui ? de ton seigneur ? Ah ! c’est de mon seigneur ! de Léonatus ! — Il serait bien savant, l’astronome — qui connaîtrait les étoiles comme je connais son écriture : — il lirait l’avenir à livre ouvert… Dieux propices, — faites que ce qui est contenu ici me montre mon seigneur amoureux, — bien portant, satisfait… non pas — d’être séparé de moi

il faut qu’il en souffre… — il est des souffrances salutaires, et celle-là est du nombre, — car elle fortifie l’amour

Imogène

, satisfait — de tout, excepté de cela ! Avec ta permission, bonne cire !

Imogène

Elle décachète la lettre.

Imogène

Bénies soyez-vous, — abeilles qui faites ces fermoirs du secret ! Les amants — et les signataires de billets protestés ne font pas pour vous le même vœu : — c’est vous qui envoyez les débiteurs en prison, mais aussi, — c’est vous qui scellez les tablettes du jeune Cupidon !… De bonnes nouvelles, ô dieux !

Imogène

Elle lit.

Imogène

« La justice et la colère de votre père, s’il allait me surprendre dans ses États, n’ont pas de cruauté qui m’épouvante, pour peu que vous consentiez, ô la plus chère des créatures, à me ranimer par votre vue. Apprenez que je suis en Cambrie, à Milford-Haven. Faites en cette circonstance ce que votre amour vous conseillera. Votre bonheur est le vœu de celui qui reste fidèle à ses serments et dont l’amour grandit toujours, de votre.

Pisanio

Une vingtaine entre deux soleils, — madame ; c’est assez pour vous, c’est même trop.

Imogène

— Comment ! mon cher, un homme qui irait à son exécution — ne pourrait pas aller aussi lentement. J’ai entendu parler de courses faites sur paris, — où les chevaux étaient plus agiles que les grains de sable — qui se précipitent au fond de l’horloge ; mais ceci est une plaisanterie. — Va dire à ma femme de chambre de feindre une indisposition et de déclarer — qu’elle va retourner chez son père, et puis procure-moi — des vêtements de voyage, qui conviendraient, pour le prix, — à la ménagère d’un gentilhomme campagnard.

Pisanio

Madame, vous feriez bien de réfléchir.

Imogène

— Je vois devant moi, l’ami : partout ailleurs, à droite, à gauche, — en arrière, est un brouillard — impénétrable pour moi. En route, je te prie ! — Fais ce que je te commande ; il n’y a plus rien à dire. — Pas d’autre voie praticable que celle de Milford.

Imogène

Ils sortent.

Imogène

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Scène 14

Bélarius, Guidérius, Arviragus

Dans le pays de Galles. Une contrée montagneuse. Au fond du théâtre, une caverne dont on n’aperçoit que l’ouverture. Dans un coin, une tombe.

Bélarius

— Un trop beau jour pour garder la maison, surtout — sous un plafond aussi bas que le nôtre ! Baissez-vous, enfants : cette porte — vous apprend à adorer le ciel, et vous courbe — pour l’office divin du matin. Les portes des monarques — ont une arche si haute que les géants peuvent les traverser le front haut, — et garder leurs turbans impies, — sans souhaiter le bonjour au soleil…

Bélarius

Debout, hors de la caverne.

Bélarius

Salut, toi, beau ciel ! — Nous logeons dans le roc, mais nous te traitons plus poliment — que des vivants plus altiers.

Guidérius

Salut, ciel !

Arviragus

Salut, ciel !

Bélarius

— Maintenant, à nos jeux montagnards ! Sus à ces hauteurs, — vous dont les jambes sont jeunes : moi, je foulerai ces plateaux. Remarquez bien, — quand vous m’apercevrez d’en haut petit comme un corbeau, — que c’est la place qui amoindrit l’homme ou le grandit ; — et vous pourrez alors réfléchir aux récits que je vous ai faits — des cours, des princes, des intrigues des camps, — où le service n’est pas service parce qu’il est rendu, — mais parce qu’il passe pour l’être. Cette conviction — nous fait tirer profit de tout ce que nous voyons ; — et, souvent, pour notre consolation, nous trouverons — que l’escarbot à l’aile d’écaille est mieux abrité — que l’aigle à la vaste envergure. Oh ! il y a dans notre existence — plus de noblesse qu’à solliciter l’humiliation ; — plus de richesse qu’à vivre oisifs de concussions ; — plus de fierté qu’à se pavaner sous la soie qu’on n’a pas payée ! — Bon nombre reçoivent le salut de celui qui les rend beaux, — mais restent à jamais inscrits sur ses livres ; ce n’est pas une vie qui vaille la nôtre !

Guidérius

— Vous parlez par expérience : nous, pauvres petits sans ailes, — nous n’avons jamais volé hors de la vue du nid ; nous ne savons pas — quel air souffle loin du logis. Peut-être cette vie-ci est-elle la plus heureuse, — si la vie tranquille est le bonheur : elle est plus douce pour vous, — qui en avez connu une plus rude ; elle convient — à votre âge roidi ; mais pour nous, c’est — un cloître d’ignorance, un voyage dans un lit, — c’est la prison d’un débiteur qui n’ose pas — enjamber la limite.

Bélarius

Comme vous parlez ! — Ah ! si seulement vous connaissiez les usures de la cité, — après en avoir fait vous-mêmes l’épreuve ! les intrigues de la cour, — sommet aussi dur à quitter qu’à garder, et dont l’escalade — est une chute certaine, hauteur si glissante — que le vertige y fait souffrir autant que la chute ! — Si vous connaissiez les soucis de la guerre, — métier où l’homme ne cherche que le danger — sous prétexte de gloire et d’honneur, et où, s’il meurt à la recherche, — il obtient pour épitaphe une calomnie aussi souvent — qu’un éloge ; où bien des fois — il est puni d’avoir fait le bien, et, ce qu’il y a de pire, — obligé de s’incliner devant la censure !… Ô mes enfants, cette histoire, — le monde peut la lire dans la mienne. Mon corps est balafré de coups d’épée romaine, et ma réputation était jadis parmi les plus illustres. Cymbeline m’aimait ; — et quand on parlait d’un soldat, mon nom — n’était pas loin. Alors j’étais un arbre — dont les branches ployaient sous le fruit ; mais, une nuit, — un ouragan ou un brigandage, appelez cela comme vous voudrez, — jeta à terre ma parure dorée, oui, jusqu’à mes feuilles, — et me laissa nu à l’air.

Guidérius

Incertitude de la faveur !

Bélarius

Guidérius et Arviragus s’en vont.

Bélarius

Son du cor au loin.

Bélarius

Le gibier est levé.

Bélarius

Il s’en va.

Bélarius

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Scène 15

Imogène, Pisanio

Aux environs de Milford-Haven.

Imogène

— Tu m’as dit, quand nous sommes descendus de cheval, que l’endroit — était à deux pas. Il ne tardait pas à ma mère — de me voir pour la première fois, autant qu’à moi d’arriver… Pisanio, mon cher, — où est Posthumus ?… Quelle est donc la pensée — qui rend tes yeux si hagards ? Pourquoi ce soupir échappé — du fond de ta poitrine ? Ton portrait, fait ainsi, — passerait pour l’image de l’anxiété — inexprimable. Prends — une mine moins farouche, avant que l’égarement — ait gagné ma ferme raison. Qu’y a-t-il ? — Pourquoi me tends-tu ce papier — avec ce regard menaçant ? Si c’est un beau temps qu’il m’annonce, — dis-le par un sourire ; si c’est un temps affreux, tu n’as — qu’à garder cet air-là…

Imogène

Elle ouvre le papier que lui a remis Pisanio.

Pisanio

Veuillez lire ; — et vous allez voir en moi, misérable homme, l’être — le plus conspué de la fortune.

Imogène

« Ta maîtresse, Pisanio, s’est prostituée dans mon lit : j’en ai des témoignages qui saignent en moi. Je ne parle pas sur de faibles conjectures, mais sur des preuves aussi fortes que ma douleur, aussi certaine que la vengeance attendue par moi. Dans cette mission, Pisanio, c’est toi qui dois me remplacer si ta foi n’a pas été entachée par son parjure. Que tes propres mains lui ôtent la vie ; je t’en fournirai l’occasion à Milford-Haven, où va l’amener une lettre de moi. Là, si tu ne la frappes pas, si tu ne me donnes pas la certitude que c’est chose faite, c’est que tu es le complaisant de son déshonneur, et déloyal autant qu’elle. »

Pisanio

— Qu’ai-je besoin de tirer mon épée ? Ce papier — lui a déjà coupé la gorge. — Non ! ce qui la tue, c’est la calomnie, — dont le tranchant est plus aigu que l’épée, dont la langue — est plus venimeuse que tous les reptiles du Nil, dont le souffle — prend les vents pour coursiers et lance l’imposture — à tous les coins du monde, aux rois, aux reines, aux États, — aux vierges, aux matrones ! il n’est pas jusqu’aux secrets de la tombe — où ne pénètre la calomnie vipère !… Comment vous trouvez-vous, madame ?

Pisanio

Hélas ! noble femme !

Imogène

Moi, infidèle !… J’en appelle à ta conscience, Iachimo. — Quand tu l’accusas, lui, d’impudeur, — tu me fis l’effet d’un misérable : mais maintenant — tes traits m’ont l’air honnête… Quelque impure Italienne, — fille du fard qui la peint, l’aura séduit : — et moi, pauvre rebutée, je suis une parure hors de mode, — trop riche encore pour être accrochée au mur, — et qu’il faut découdre… En morceaux, Imogène !… Oh ! — les serments des hommes sont les trahisseurs des femmes ! — Les plus vertueux dehors, — après ta trahison, ô mon époux ! passeront — pour une apparence hypocrite qui n’est pas naturelle là où elle est, — mais qu’on revêt pour amorcer les femmes !

Pisanio

Bonne madame, écoutez-moi !

Imogène

— Après la perfidie d’Énée, les hommes vraiment sincères — furent, de son temps, réputés perfides ; les pleurs de Sinon — ont calomnié bien des larmes saintes et détourné la pitié — des plus réelles misères. De même, toi, Posthumus, — tu couvriras de ton levain les hommes les plus purs : — les loyaux et les preux passeront pour perfides et pour parjures, — à dater de ta grande faute… Allons, l’ami ! sois fidèle, toi : — fais ce que dit ton maître, et, quand tu le verras, — rends du moins justice à mon obéissance.

Imogène

Elle tire du fourreau l’épée de Pisanio et la lui offre.

Pisanio

À bas, vil instrument ! — tu ne damneras pas ma main.

Imogène

Mais quoi ! il faut que je meure ; — et si ce n’est pas de ta main, tu — désobéis à ton maître. Contre le suicide — il existe une prohibition tellement divine — qu’elle effarouche ma faible main. Allons, voici mon cœur ! — Je sens quelque chose dessus…

Imogène

Elle ouvre son corsage et en tire des papiers.

Imogène

Attends, attends, je ne veux aucune défense ; — je suis docile comme ton fourreau… Que vois-je ? — Les lettres du royal Léonatus ! — Autant d’écrits hérétiques ! Loin, loin de moi, — corrupteurs de ma foi ! vous ne servirez plus — de cuirasse à mon cœur ! Ainsi de pauvres dupes peuvent être trompées par de faux prêtres ; mais bien que ceux qui sont trahis — souffrent cruellement de la trahison, il arrive aussi que les traîtres — subissent un supplice plus grand.

Imogène

Elle déchire les papiers et les jette au vent.

Pisanio

Ô généreuse dame !… — Depuis que j’ai reçu l’ordre de faire cette chose, — je n’ai pas pu dormir un moment.

Imogène

Fais donc et va au lit !

Pisanio

— Il faudra que d’abord je m’aveugle d’insomnie !

Imogène

Pourquoi alors — t’en es-tu chargé ? Pourquoi m’as-tu égarée — si loin avec un faux prétexte ? À quoi bon notre présence ici ? — À quoi bon ma fatigue et la tienne ? et la peine de nos chevaux ? — et l’occasion qui t’invite ? et cette perturbation jetée à la cour — par mon absence, à la cour où je ne songe même plus — à revenir ? Pourquoi as-tu tant fait, — si c’est pour détendre l’arc quand tu es à l’affût, — et que la biche élue est devant toi ?

Pisanio

Je voulais gagner du temps — afin de me délivrer d’un si affreux emploi : pour cela, — j’ai imaginé un expédient. Chère dame, — écoutez-moi avec patience.

Imogène

Parle à lasser ta langue, parle ; — je me suis entendu traiter de prostituée ; et mon oreille, — déchirée ainsi, ne peut pas avoir de blessure plus cruelle, — car il n’est pas de charpie pour panser celle-là ! — Parle donc.

Pisanio

Eh bien, madame, — j’ai supposé que vous ne retourneriez plus à la cour.

Imogène

Selon toute apparence, — puisque tu me menais ici pour me tuer.

Pisanio

Non, non, certes. — Si j’ai été aussi intelligent qu’honnête, — mon projet doit tout mener à bien. Il n’est pas possible — que mon maître n’ait pas été abusé. — Quelque scélérat, sans doute consommé dans son art, — vous aura fait à tous deux cette offense infernale.

Imogène

— Quelque courtisane romaine !

Pisanio

Non, sur ma vie ! — Je ferai seulement croire que vous êtes morte, et je lui enverrai — quelque sanglant indice ; car il m’a ordonné — de le faire. Vous aurez disparu de la cour, — et cela confirmera la chose.

Imogène

Mais, mon ami, — que ferais-je pendant ce temps-là ? Où demeurer ? Comment vivre ? — Qui me soutiendra dans cette vie, quand je serai — morte à mon mari ?

Pisanio

Si vous retournez à la cour…

Imogène

— Plus de cour, plus de père, plus d’obsessions — de ce brutal, de ce noble, de ce stupide néant, — de ce Cloten, dont l’amour m’était aussi — horrible qu’un siége !

Pisanio

Si vous ne retournez pas à la cour, — alors vous ne devez plus rester en Bretagne.

Imogène

Où irai-je ? — Le soleil brille-t-il pour la Bretagne seule ? N’est-ce qu’en Bretagne — qu’il y a des jours et des nuits ? Notre Bretagne — dépend de la masse du monde, sans faire corps avec elle : — nid de cygnes au milieu d’un vaste étang ! Ah ! réfléchis — qu’il y a des vivants hors de la Bretagne.

Pisanio

Je suis bien aise — que vous pensiez à vivre ailleurs. L’ambassadeur — romain, Lucius, arrive à Milford-Haven — demain. Si maintenant votre pensée peut rester — aussi ténébreuse que l’est votre fortune, si seulement vous savez déguiser — ce qui ne peut être avoué — sans danger pour vous, vous vous ouvrirez une voie — secrète et pleine de perspectives ; peut-être même arriverez-vous — tout près de Posthumus, assez près au moins pour que, si ses actions ne sont pas visibles pour vous, — un bruit fidèle révèle sans cesse à votre oreille — le moindre de ses mouvements.

Imogène

Oh ! dis ton moyen ! — Y eût-il péril pour ma pudeur, s’il n’est pas mortel, — je me risque.

Pisanio

Voilà justement la difficulté : — il vous faut oublier d’être femme, quitter — le commandement pour l’obéissance, la timidité délicate, — qui est la compagne de toutes les femmes ou plutôt — la grâce même de la femme, pour un courage effronté ; — il vous faudra être prompte aux lazzis, aux vives réparties, être impertinente et — mutine comme la belette ; enfin, même, — aventurer le chaste trésor de vos joues, — en l’exposant, cruelle épreuve, hélas ! — mais inévitable, à l’ardeur banale — des baisers d’Apollon Titan, et renoncer — à ces minutieux et élégants atours sous lesquels — vous rendiez la grande Junon jalouse.

Imogène

Allons ! sois bref. — J’entrevois ton but, et je suis presque — un homme déjà.

Imogène

Tu es l’unique appui — que les dieux me laissent pour vivre. Pars, je te prie. — Il y aurait encore bien des choses à considérer : mais nous tirerons — des circonstances le meilleur profit. Je suis déjà aguerrie — à cette épreuve, et je la soutiendrai — avec un courage de prince. Je t’en prie, pars.

Pisanio

— C’est bien, madame. Abrégeons les adieux, — de peur que, mon absence étant remarquée, je ne sois soupçonné d’avoir aidé à votre évasion de la cour… Ma noble maîtresse, — voici une boîte que je tiens de la reine. — Ce qu’elle renferme est précieux. Si vous êtes malade sur mer, — si sur cette terre vous avez des langueurs d’estomac, — une goutte de ceci dissipera l’indisposition.

Pisanio

Lui remettant les habits d’homme.

Pisanio

Cherchez un ombrage, — et équipez-vous pour votre virilité… Puissent les dieux — vous guider vers le succès !

Imogène

Ainsi soit-il ! je te remercie.

Imogène

Ils se séparent.

Imogène

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Scène 16

Cymbeline, Lucius, Cloten, Reine, Gentilhomme, Pisanio

Devant la grande porte du palais des rois de Bretagne.

Cymbeline

— Jusqu’ici ! et je vous dis adieu.

Lucius

Merci, royal seigneur. — Mon empereur m’a écrit. Il faut que je parte ; — et je suis désolé d’avoir à vous déclarer — l’ennemi de mon maître.

Cymbeline

Nos sujets, seigneur, — ne veulent pas subir son joug ; et, pour nous-même, — nous montrer moins souverain qu’eux — paraîtrait certes peu royal.

Lucius

Sur ce, seigneur, je vous demande — une escorte pour m’accompagner jusqu’à Milford-Haven…

Lucius

À la Reine.

Lucius

— Madame, que tous les bonheurs arrivent à votre grâce,

Lucius

Au Roi.

Lucius

Comme à vous !

Cymbeline

— Messeigneurs, c’est vous que je désigne pour le cortége. — Rendez-lui en tout point les honneurs qui lui sont dus. — Sur ce, adieu, noble Lucius.

Lucius

Votre main, monseigneur.

Cloten

— Prenez-la comme celle d’un ami ; mais à l’avenir — ce sera pour vous celle d’un ennemi.

Lucius

Seigneur, c’est à l’événement — de nommer le vainqueur. Adieu.

Cymbeline

Mes bons seigneurs, ne quittez pas le digne Lucius, — jusqu’à ce qu’il ait passé la Séverne…

Cymbeline

À Lucius.

Cymbeline

Bonne chance !

Cymbeline

Lucius et les seigneurs sortent .

Reine

— Il part d’ici le sourcil froncé : mais c’est notre honneur — de lui en avoir donné sujet.

Cloten

Tant mieux ! — C’est tout ce que désirent vos vaillants Bretons.

Cymbeline

Lucius a déjà écrit à l’empereur — ce qui se passe ici. Il importe donc que — nos chariots et nos cavaliers soient prêts à temps. — Les forces que l’ennemi a déjà en Gaule — seront bien vite rangées en bataille, dès qu’elles s’ébranleront — contre la Bretagne.

Reine

Ce n’est pas le moment de s’endormir, — mais d’agir promptement et vigoureusement.

Cymbeline

— C’est notre confiance qu’il en serait ainsi — qui a fait notre hardiesse… Mais, ma douce reine, — où donc est notre fille ? Elle n’a pas — paru devant le Romain, et ne nous a pas rendu — ses devoirs aujourd’hui. Elle nous fait l’effet — d’une créature plus acariâtre que respectueuse : — nous avons remarqué cela… Qu’on la fasse venir devant nous ! car — nous avons été d’une patience trop débonnaire.

Cymbeline

Un gentilhomme de service sort.

Reine

Royal seigneur, — depuis l’exil de Posthumus, c’est dans la retraite — qu’elle a vécu : le temps seul, monseigneur, — peut la guérir. Je supplie votre majesté — de lui épargner les paroles dures : c’est une femme — si sensible aux reproches que chaque mot est un coup, — et chaque coup, la mort pour elle.

Cymbeline

Où est-elle, monsieur ? Comment — peut-elle justifier ses mépris ?

Gentilhomme

Ne vous déplaise, sire, — ses appartements sont tous fermés ; et personne — ne veut répondre, quelque bruit que nous fassions.

Reine

— Monseigneur, la dernière fois que je suis allée la voir, — elle m’a priée de l’excuser près de vous si, étroitement reléguée — chez elle par l’affaiblissement de sa santé, — elle laisse en souffrance cette dette de respects — qu’elle est tenue d’acquitter envers vous. Voilà — ce qu’elle m’avait demandé de vous faire savoir ; mais les soins de notre cour — ont mis ma mémoire en faute.

Cymbeline

Ses portes fermées ! — Et on ne l’a pas vu depuis quelque temps ! fasse le ciel que mes craintes — soient mal fondées !

Cymbeline

Il sort précipitamment.

Reine

Mon fils, suivez le roi.

Cloten

— Cet homme à elle, ce Pisanio, son vieux serviteur, — je ne l’ai pas vu depuis deux jours.

Reine

Courez donc.

Reine

Cloten sort.

Reine

— Oui, ce Pisanio, l’acolyte de Posthumus. — Je lui ai donné une drogue… Ah ! s’il se pouvait qu’il fût absent — pour l’avoir avalée ! il croyait en effet — que c’était une substance précieuse. Mais elle, — qu’est-elle devenue ? Peut-être le désespoir l’aura saisie ; — ou bien, sur les ailes de son fervent amour, elle aura fui — vers son Posthumus adoré. La voilà en proie — à la mort ou au déshonneur : et mon but — est atteint dans les deux cas. Elle à bas, — c’est moi qui dispose de la couronne britannique.

Cloten

— Eh bien, mon fils ?

Cloten

Il est certain qu’elle s’est évadée. — Allez calmer le roi ; il est en délire ; personne — n’ose l’approcher.

Reine

Tant mieux. Puisse cette nuit — ne pas avoir pour lui de lendemain !

Reine

Elle sort.

Cloten

Qui est là ? Ah ! vous faites vos paquets, drôle ? — Venez ici. Vous voilà donc, mon précieux entremetteur ! Maraud, — où est ta maîtresse ? réponds en un mot ; sinon, — je t’envoie tout droit chez les démons.

Pisanio

Oh ! mon bon seigneur !

Cloten

— Où est ta maîtresse ? Par Jupiter, — je ne répéterai pas la question. Misérable sournois, — j’obtiendrai ce secret de ton cœur, ou je t’ouvrirai — le cœur pour l’y trouver ! Est-elle avec ce Posthumus, — ce tas de bassesses massives dont on — n’extrairait pas un drachme de valeur ?

Pisanio

Hélas, monseigneur, — comment serait-elle avec lui ? Depuis quand a-t-elle disparu ? — Il est à Rome.

Cloten

Où est-elle, monsieur ? Approchez encore. — Plus d’hésitation ! Apprends-moi tout. — Qu’est-elle devenue ?

Pisanio

— Oh ! mon digne seigneur !…

Cloten

Digne maraud ! révèle-moi où est ta maîtresse tout de suite ! — au premier mot… Assez de digne seigneur ! — Parle, ou ton silence va être à l’instant — ta condamnation et ta mort.

Cloten

Il menace Pisanio de son épée.

Pisanio

Eh bien, monsieur, — ce papier contient le récit de tout ce que je sais — sur son évasion.

Pisanio

Il lui présente la lettre qu’il a reçue de Posthumus. Cloten la saisit.

Cloten

Voyons… Je la poursuivrai — jusque sur les marches du trône d’Auguste.

Cloten

Il lit la lettre.

Pisanio

Il fallait faire cela ou périr ! — Elle est suffisamment loin : ce qu’il apprend là — peut le mettre en campagne, sans la mettre en danger.

Cloten

Humph !

Pisanio

— Je vais écrire à mon maître qu’elle est morte. Ô Imogène, — puisses-tu voyager saine et sauve, et saine et sauve revenir !

Cloten

— Cette lettre est-elle vraie, drôle ?

Pisanio

— Oui, monsieur, à ce que je crois.

Cloten

C’est l’écriture de Posthumus ! Je la reconnais… Si tu voulais, mon drôle, ne pas être un manant, mais te mettre loyalement à mon service ; si tu voulais remplir, avec une sérieuse industrie, tous les emplois que j’aurai occasion de te confier, c’est-à-dire faire immédiatement et fidèlement les coquineries quelconques que je te commanderai, en bien, je te regarderais comme un honnête homme, et tu aurais à ta disposition mes largesses pour ta fortune, ma voix pour ton avancement.

Pisanio

Fort bien, monseigneur.

Cloten

Veux-tu me servir ? Puisque tu es resté si patiemment, si constamment attaché à la maigre destinée de ce mendiant de Posthumus, certainement, dans une carrière moins ingrate, tu seras pour moi un agent zélé. Veux-tu me servir ?

Pisanio

Volontiers, seigneur.

Cloten

Donne-moi ta main : voici ma bourse. As-tu en ta possession quelques vêtements de ton ancien maître ?

Pisanio

Oui, monseigneur. J’ai à mon logement l’habillement même qu’il portait quand il prit congé de ma dame et maîtresse.

Cloten

Pour premier service, va me chercher cet habillement ; que ce soit ton premier service ! Va.

Pisanio

J’obéis, monseigneur.

Pisanio

Il sort.

Cloten

Sont-ce là les vêtements ?

Pisanio

Oui, mon noble seigneur.

Cloten

Depuis combien de temps est-elle partie pour Milford-Haven ?

Pisanio

C’est à peine si elle peut y être arrivée.

Cloten

Porte ce costume dans ma chambre ; c’est la seconde chose que je te commande : la troisième, c’est d’être le complaisant muet de mes desseins. Pour peu que tu sois dévoué, une légitime grandeur s’offrira d’elle-même à toi… C’est à Milford qu’est maintenant ma vengeance : que n’ai-je des ailes pour l’atteindre ! Viens, et sois fidèle !

Cloten

Il sort.

Pisanio

— Tu me commandes mon déshonneur ; car t’être fidèle, — ce serait être fourbe, ce que je ne serai jamais — envers le plus loyal des hommes. Va donc à Milford, — mais pour n’y pas trouver celle que tu poursuis. Affluez, affluez — sur elle, bénédictions célestes ! Que l’empressement de ce fou — soit retardé par les obstacles ; que la peine soit toute sa récompense !

Pisanio

Il sort.

Pisanio

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Scène 17

Imogène, Bélarius, Guidérius, Arviragus

Devant la caverne de Bélarius. Le jour baisse.

Imogène

— Je trouve la vie d’homme bien pénible : — je suis épuisée, et voilà deux nuits de suite — que je fais de la terre mon lit. Je me trouverais mal, — si ma résolution ne me soutenait… Ô Milford ! — quand, du haut de la montagne, Pisanio te montrait à moi, — tu étais à l’horizon. Par Jupiter, il me semble — qu’elles fuient toutes devant les malheureux, les habitations où ils — devraient trouver asile. Deux mendiants m’ont dit — que je ne pouvais pas perdre mon chemin. Voudraient-ils mentir, ces pauvres gens — qui sont accablés d’afflictions et qui savent — que c’est un châtiment ou une épreuve ? Pourquoi pas ? Rien d’étonnant à cela, — quand les riches disent si rarement la vérité ! Mentir dans l’abondance — est plus coupable que tromper par besoin, et la fausseté — est pire dans les rois que dans les mendiants… Ah ! mon seigneur bien-aimé, — tu es un de ces perfides… Maintenant que je pense à toi, — ma faim est passée ; et tout à l’heure j’allais — défaillir d’inanition…

Imogène

Apercevant l’entrée de la caverne.

Imogène

Elle disparaît dans la caverne.

Bélarius

— C’est vous, Polydore, qui vous êtes montré le meilleur chasseur — et qui serez le seigneur de la fête ; Cadwal et moi, — nous ferons le cuisinier et le valet : c’est notre convention. — L’industrie sécherait bien vite ses sueurs et finirait, — si elle ne travaillait pas dans un but. Venez : notre appétit — rendra savoureux ce repas grossier. La lassitude — peut ronfler sur la pierre, quand la paresse inquiète — trouve dur l’oreiller de duvet.

Bélarius

Se dirigeant vers la caverne.

Bélarius

Allons, paix à toi, — pauvre demeure qui te gardes toi-même !

Guidérius

Je suis épuisé.

Arviragus

— Je suis faible par la fatigue, mais fort en appétit.

Guidérius

— Il y a de la viande froide dans la caverne ; nous allons la brouter — en attendant que notre gibier soit cuit.

Guidérius

Ils avancent vers la caverne.

Bélarius

Arrêtez ! n’entrez pas : — s’il ne mangeait pas nos vivres, je croirais — qu’il y a là un être féerique.

Guidérius

Qu’est-ce donc, monsieur ?

Bélarius

— Par Jupiter, c’est un ange ou — une merveille terrestre ! Regardez la divinité — à l’âge de l’adolescence !

Imogène

— Bons maîtres, ne me faites pas de mal. — Avant d’entrer ici, j’ai appelé, et je comptais — mendier ou acheter ce que j’ai pris. Sur ma parole, — je n’ai rien volé, et je ne l’aurais pas fait, quand j’aurais trouvé — le sol jonché d’or. Voici de l’argent pour ce que j’ai mangé ; — je l’aurais laissé sur la table, aussitôt — mon repas fini, et je m’en serais allé — en priant pour l’hôtelier.

Guidérius

De l’argent, jeune homme !

Arviragus

— Que plutôt tout l’or et tout l’argent de la terre soient changés en fange ! — Ils ne valent davantage que pour ceux — qui adorent les dieux de fange.

Imogène

Vous êtes fâchés, je le vois. — Sachez, si vous voulez me tuer pour ma faute, que je serais — mort de ne l’avoir pas commise.

Bélarius

Où allez-vous ?

Imogène

— À Milford-Haven.

Bélarius

Quel est votre nom ?

Bélarius

De grâce, beau damoiseau, — ne nous prenez pas pour des rustres, et ne mesurez pas nos bonnes âmes — à notre sauvage demeure. Vous êtes le bienvenu. — Il fait presque nuit. Vous accepterez un repas meilleur — avant de partir, et nos remercîments pour être resté notre convive. — Garçons, faites-lui fête.

Guidérius

Si vous étiez femme, damoiseau, — je vous ferais une rude cour, rien que pour être votre fiancé. D’honneur, — j’achèterais cette faveur au prix que je dis.

Arviragus

Cela me rassure, — qu’il soit homme. Je l’aimerai comme mon frère…

Arviragus

À Imogène.

Arviragus

— Oui, l’accueil que je lui ferais — après une longue absence, recevez-le de moi : vous êtes le très-bienvenu ! — Soyez joyeux, car vous êtes tombé parmi des amis.

Imogène

Des amis ! — si c’étaient des frères ! Plût au ciel qu’ils le fussent ! — ils seraient les fils de mon père ; ma destinée — eût été moins importante et d’un poids plus égal — à la tienne, ô Posthumus !

Bélarius

Quelque souffrance l’étreint.

Guidérius

— Que je voudrais l’en délivrer !

Arviragus

Et moi ! quelle qu’elle soit ! — à tout prix, à tout risque, grands dieux !

Bélarius

Un mot, mes enfants.

Bélarius

Il parle à voix basse aux deux jeunes gens.

Imogène

— Les grands, — qui n’auraient pour palais que cette caverne, — qui se serviraient eux-mêmes et se contenteraient du mérite — que leur reconnaît leur propre conscience, en refusant — le futile tribut de l’inconstante multitude, — ne seraient pas plus nobles que ces deux frères. Dieux ! pardonnez-moi ! — je voudrais changer de sexe pour être leur camarade, — puisque Léonatus m’a trompée.

Bélarius

C’est convenu, — nous allons accommoder notre gibier…

Bélarius

À Imogène.

Bélarius

Entrez, beau jouvenceau : — à jeun, la causerie est pénible ; quand nous aurons soupé, — nous te demanderons sans indiscrétion ton histoire, — juste, du moins, ce que tu voudras nous en dire.

Guidérius

Marchez devant, je vous prie.

Arviragus

— La nuit est moins agréable au hibou, le matin à l’alouette, qu’à nous votre venue.

Imogène

— Merci, monsieur.

Arviragus

Je vous en prie, marchez devant.

Arviragus

Ils disparaissent dans la caverne.

Arviragus

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Scène 18

Premier Sénateur, Un Tribun, Deuxième Sénateur, Tribun

Rome.

Premier Sénateur

Voici la teneur du rescrit de l’empereur : — Attendu que les plébéiens sont maintenant occupés — contre les Pannoniens et les Dalmates, — et que les légions stationnées en Gaule — sont trop faibles pour soutenir la guerre contre — les Bretons insurgés, il engage — les gentilshommes à entreprendre cette campagne. Il crée — Lucius proconsul, et c’est à vous, tribuns, — que, pour faire les levées immédiates, il délègue — ses pouvoirs absolus. Vive César !

Un Tribun

— Lucius est-il général de toutes les forces ?

Deuxième Sénateur

Oui.

Tribun

— Il est maintenant en Gaule ?

Premier Sénateur

Oui, avec les légions — dont je vous parlais et que vos levées — doivent renforcer. Les termes de votre commission — vous fixent le nombre des hommes et la durée — de leur service.

Tribun

Nous ferons notre devoir.

Tribun

Ils s’éloignent.

Tribun

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Scène 19

Cloten

Dans le pays de Galles. Aux environs de la caverne.

Cloten

Il s’éloigne.

Cloten

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Scène 20

Bélarius, Arviragus, Imogène, Guidérius, Cloten, Tous Deux, Capitaine, Lucius, Devin

Devant la caverne.

Bélarius

— Vous n’êtes pas bien ; restez dans la caverne ; — nous reviendrons près de vous après la chasse.

Arviragus

Frère, restez ici. — Ne sommes-nous pas frères ?

Imogène

L’homme et l’homme devraient l’être ; — mais l’argile et l’argile diffèrent en dignité, — bien qu’elles soient toutes deux de même poussière… Je suis très-malade.

Guidérius

— Allez à la chasse, vous autres ; moi, je resterai avec lui.

Guidérius

Je t’aime ; je t’ai dit — de quel grand amour ; il égale — celui que j’ai pour mon père.

Bélarius

Quoi ! que dis-tu ? que dis-tu ?

Arviragus

— Si c’est pécher que de parler ainsi, monsieur, je m’accouple — à la faute de mon cher frère. Je ne sais pourquoi — j’aime ce jeune homme ; je vous ai ouï dire — que la raison de l’amour est sans raison. Eh bien, qu’il y ait une bière à la porte — et qu’on me demande qui doit mourir, je répondrai : — « Mon père, et non pas ce jeune homme ! »

Bélarius

Ô noble élan ! — Ô dignité de nature ! grandeur de race ! — Les lâches enfantent les lâches ; à être vil engeance vile. — La nature a partout la farine et le son, le rebut et la fleur. — Je ne suis pas leur père ; mais cet inconnu, par quel miracle l’aiment-ils plus que moi ?

Bélarius

Haut.

Bélarius

Il est neuf heures du matin.

Arviragus

Frère, adieu.

Imogène

— Bonne chasse !

Arviragus

Bonne santé !…

Arviragus

À Bélarius.

Arviragus

À vos ordres, monsieur !

Arviragus

Bélarius, Arviragus et Guidérius causent à voix basse.

Guidérius

Je n’ai pas pu le faire causer : — il m’a dit qu’il était bien né, mais malheureux, frappé déloyalement, mais loyal.

Arviragus

— C’est aussi ce qu’il m’a répondu : il a ajouté pourtant que plus tard — je pourrais en savoir davantage.

Bélarius

En campagne, en campagne !

Bélarius

À Imogène.

Bélarius

— Nous allons vous laisser pour le moment ; rentrez et reposez-vous.

Arviragus

— Nous ne serons pas longtemps dehors.

Bélarius

Je vous en prie, ne soyez pas malade, — car il faut que vous soyez notre ménagère.

Imogène

Bien ou mal portant, — je vous suis attaché.

Bélarius

Pour toujours !

Bélarius

Imogène s’éloigne et rentre dans la caverne.

Bélarius

— Ce jeune homme, quelle que soit sa détresse, semble être — de bonne maison.

Arviragus

Quel chant angélique il a !

Guidérius

— Et puis sa cuisine est exquise. Il découpe nos racines en chiffres ; — et il assaisonne nos bouillons, comme si Junon était malade — et qu’il fût son infirmier.

Arviragus

Avec quelle noblesse il réprime — chaque sourire par un soupir : comme si le soupir — était jaloux de ne pas être son sourire, — et comme si le sourire raillait son soupir de vouloir s’envoler — d’un temple si divin, pour se mêler — aux vents qu’insultent les matelots !

Guidérius

Je remarque — que la douleur et la patience, qui ont pris germe en lui, — enchevêtrent leurs fibres.

Arviragus

Grandis, patience ! — et que la douleur, cet infect sureau, dégage — sa racine languissante de ta vigne en croissance !

Bélarius

— Il fait grand jour. Allons, en marche !… Qui vient là ?

Cloten

— Je ne peux pas trouver ces vagabonds : le maraud — s’est moqué de moi… Je suis défaillant.

Bélarius

Ces vagabonds ! — Est-ce de nous qu’il veut parler ? Il me semble le reconnaître ; c’est — Cloten, le fils de la reine. Je crains quelque embûche… — Il y a bien des années que je ne l’ai vu, et pourtant — je suis sûr que c’est lui… Nous sommes mis hors la loi… Partons.

Guidérius

Bélarius et Arviragus s’éloignent.

Cloten

Doucement ! qui êtes-vous, — vous qui fuyez ainsi ? quelques brigands des montagnes ? — J’en ai entendu parler…

Cloten

À Guidérius.

Cloten

Quel gueux es-tu ?

Guidérius

Je n’ai jamais — fait gueuserie si grande que de répondre — au mot gueux sans frapper.

Cloten

Tu es un voleur, — un effracteur de loi, un scélérat. Rends-toi, bandit !

Guidérius

— À qui ? à toi ? Qui es-tu ? N’ai-je pas — le bras aussi fort que toi ? le cœur aussi fort ? — Tu as le verbe plus fort, j’en conviens ; mais je ne porte pas — mon poignard dans ma bouche, Parle, qui es-tu donc, pour que je me rende à toi ?

Cloten

Misérable drôle, — est-ce que tu ne me connais pas par mes vêtements ?

Guidérius

Non, coquin, pas plus que le tailleur — qui fut ton grand-père en faisant ces vêtements ; — lesquels, à ce qu’il paraît, te font ce que tu es.

Cloten

Précieux maraud, — ce n’est pas mon tailleur qui les a faits.

Guidérius

Décampe donc, et va remercier — l’homme qui te les a donnés. Tu es un triste hère ; — je répugne à te battre.

Cloten

Insolent bandit, — apprends seulement mon nom et tremble.

Guidérius

Quel est ton nom ?

Cloten

— Cloten, drôle !

Guidérius

— Cloten, double drôle, a beau être ton nom, — je ne tremble pas ; si tu t’appelais crapaud, ou vipère, ou araignée, — j’en serais plus ému.

Cloten

Pour comble à ta frayeur, — pour coup suprême à ta confusion, sache — que je suis le fils de la reine.

Guidérius

J’en suis fâché ; ta mine — n’est pas digne de ta naissance.

Cloten

— Est-ce que tu n’es pas épouvanté ?

Guidérius

— Je ne crains que ceux que je révère, les sages ; les fous, j’en ris et je n’en ai pas peur.

Cloten

Meurs donc !… à mort ! — Quand je t’aurai tué de ma propre main, — je poursuivrai ceux qui viennent de s’enfuir, — et j’accrocherai vos têtes aux portes de la ville de Lud : — rends-toi, sauvage montagnard.

Cloten

Ils s’éloignent en se battant.

Bélarius

— Pas d’escorte aux environs.

Arviragus

— Pas la moindre ; vous vous serez mépris sur lui certainement.

Bélarius

— Je ne puis en convenir. Il y a longtemps que je ne l’ai vu, — mais le temps n’a altéré en rien les traits que sa physionomie — avait alors : ce sont justement les mêmes saccades de voix, — les mêmes éclats de parole. — Je suis sûr que c’était Cloten.

Arviragus

C’est ici que nous les avons laissés. — Je souhaite que mon frère vienne à bout de lui ; — vous dites qu’il est si farouche.

Bélarius

Je veux dire qu’avant même d’être — un homme fait, il n’avait pas peur — des rugissements du danger, parce qu’il lui manquait le jugement — qui souvent est cause de la frayeur… Mais vois donc : ton frère !

Guidérius

— Ce Cloten était un niais, une bourse vide ; — pas une obole dedans ! Hercule lui-même — n’aurait pas pu lui broyer la cervelle, car il n’en avait pas. — Et dire que, si je n’avais pas fait cela, le niais eût porté — ma tête comme je porte la sienne !

Bélarius

Qu’as-tu fait ?

Guidérius

— Je sais parfaitement quoi : j’ai coupé la tête d’un certain Cloten, — se disant fils de la reine, — qui me traitait de traître, de montagnard, et qui jurait — que, seul, de sa main il nous empoignerait tous, — arracherait nos têtes de la place où, grâce aux dieux ! elles sont encore, — et les planterait sur les murs de la ville de Lud.

Bélarius

C’en est fait de nous tous.

Guidérius

— Eh bien, digne père, qu’avons-nous à perdre de plus — que la vie qu’il jurait de nous ôter ? La loi — ne nous protège pas, pourquoi donc aurions-nous la délicatesse — de laisser un arrogant morceau de chair nous menacer, — et se constituer à la fois notre juge et notre bourreau, — sous prétexte que nous devons respecter la loi ?… Quelle escorte — avez-vous découverte !

Bélarius

Nous n’avons pas — aperçu une âme, mais la saine raison indique — qu’il devait être accompagné. Bien que son humeur — fût une mobilité continuelle, passant sans cesse — du mauvais au pire, il n’est pas de frénésie, pas — de folie absolue assez furieuse — pour l’avoir entraîné seul ici. Peut-être a-t-on dit à la cour qu’il y avait — ici, dans une caverne, vivant de leur chasse, des bannis qui un jour — pourraient faire quelque coup de tête. Entendant cela, —

la chose est dans sa nature

Bélarius

il aura pu s’emporter et jurer — qu’il viendrait nous chercher ; mais il n’est pas probable — qu’il se soit hasardé à venir seul, — ni qu’on le lui ait permis ; nous sommes donc trop fondés — à craindre que ce corps-là n’ait une queue — plus terrible que la tête.

Arviragus

Que le dénoûment — soit tel que l’auront prédit les dieux ! Quoi qu’il arrive, — mon frère a bien fait.

Bélarius

Je n’étais pas en train — de chasser aujourd’hui : la maladie de ce garçon, de Fidèle, — m’a fait trouver le chemin bien long.

Guidérius

Il s’éloigne.

Bélarius

Je crains des représailles. — Je voudrais, Polydore, que tu n’eusses pas fait cela, quoique — la valeur t’aille si bien !

Arviragus

Je voudrais, moi, l’avoir fait, — dût la vengeance retomber sur moi seul ! Polydore, — je t’aime fraternellement, mais je t’envie — cet exploit que tu m’as volé. Je voudrais que toutes les représailles, — auxquelles la force humaine peut faire face, vinssent nous chercher jusqu’ici, — et nous demander des comptes !

Bélarius

Allons ! c’est chose faite. — Nous ne chasserons plus aujourd’hui : ne cherchons pas les dangers — inutiles. Retourne à notre rocher ; — toi et Fidèle, vous serez les cuisiniers ; moi, j’attendrai ici — que mon agile Polydore soit revenu, et je l’amènerai — dîner aussitôt.

Arviragus

Pauvre Fidèle ! malade ! — je vais le revoir avec plaisir. Pour lui rendre ses couleurs, — je saignerais volontiers toute une paroisse de Clotens, — et je m’en louerais comme d’un acte de charité.

Arviragus

Il s’éloigne et disparaît dans la caverne.

Guidérius

Où est mon frère ? — J’ai envoyé la caboche de Cloten, dans le torrent, — en ambassade à sa mère ; jusqu’à son retour, — je garde son corps en otage.

Guidérius

Une fanfare solennelle et plaintive se fait entendre et semble sortir de la caverne.

Bélarius

Qu’entends-je ? mon instrument de signal ! — Écoute, Polydore !… Mais pour quel motif — Cadwal le fait-il résonner ? Écoute !

Guidérius

— Est-ce qu’il est chez nous ?

Bélarius

Il vient justement de rentrer.

Guidérius

— Que veut-il dire ? Depuis la mort de ma mère bien-aimée — ce son n’avait pas retenti. Les choses solennelles — ne conviennent qu’aux cas solennels. Qu’y a-t-il donc ? Les joies sans motif ou les lamentations sans cause — sont des gaietés de singe ou des chagrins d’enfant. — Cadwal est-il fou ?

Bélarius

Regarde, le voici ! — Il apporte dans ses bras l’excuse terrible — de ce que nous lui reprochions.

Arviragus

Il est mort, l’oiseau — auquel nous tenions tant ! Je voudrais — avoir bondi de seize ans à soixante, — et échangé mon agilité pour des béquilles, — plutôt que d’avoir vu ceci !

Guidérius

Ô lis charmant ! si beau — soutenu ainsi par mon frère, tu l’étais bien plus — quand tu te dressais de toi-même !

Bélarius

Ô mélancolie ! — qui pourra sonder le fond où tu t’abîmes, et, te dégageant — de la vase, désigner la côte où ta carène inerte — pourrait se réfugier aisément !… Et toi, créature bénie, — le ciel sait quel homme tu aurais pu faire ; mais moi je sais, — adorable enfant, que tu es mort de mélancolie !

Bélarius

À Arviragus.

Bélarius

— En quel état l’avez-vous trouvé ?

Arviragus

Roide, comme vous voyez ; — souriant ainsi, comme si son sommeil avait senti le chatouillement d’une mouche — inoffensive, et non le coup de la mort ! Sa joue droite — reposait sur un coussin.

Guidérius

Où ?

Guidérius

Il n’est qu’endormi, en effet. — S’il nous a quittés, c’est afin d’avoir dans le tombeau un lit — où les fées viendront le visiter — sans que les vers osent s’approcher de lui.

Arviragus

C’est avec les plus belles fleurs — que, tant que durera l’été et que je vivrai ici, je veux, Fidèle, — embaumer ta triste tombe. Je ne manquerai pas de t’apporter — la fleur qui est pareille à ton visage, la pâle primevère, et — la clochette azurée comme tes veines, et — la feuille de l’églantier qui, sans médisance, — est moins parfumée que ton haleine : à mon défaut, le rouge-gorge

Arviragus

, — dans son bec charitable

ô petit bec, comme tu fais honte — à ces riches héritiers qui laissent leur père couché — sans monument !

Arviragus

t’apporterait tout cela. — Oui, et quand il n’y a plus de fleurs, il mettrait sur ton corps une fourrure de mousse — comme vêtement d’hiver.

Guidérius

Assez, de grâce ; — ne joue pas, par ces propos de fillette, avec ce — qui est sérieux. Allons l’ensevelir, — et ne laissons pas différer par l’extase — l’acquittement d’une dette… Au tombeau !

Arviragus

Où donc le déposerons-nous ?

Guidérius

— À côté de notre bonne mère, Euriphile.

Guidérius

Cadwall, je ne peux pas chanter : je me bornerai, en pleurant, à dire les paroles. — Car les chants d’une douleur qui détonne sont pires que — les profanations d’un faux prêtre.

Arviragus

Eh bien, nous ne ferons que réciter.

Bélarius

— Les grandes douleurs, je le vois, guérissent les moindres : car voilà Cloten — tout à fait oublié… Enfants, il était fils d’une reine ; — et, bien qu’il soit venu à nous en ennemi, rappelez-vous — qu’il l’a payé cher. Humbles et puissants, tous doivent pourrir — également et ne faire qu’une même poussière ; mais la déférence, — cet ange du monde, marque une distance — entre le petit et le grand. Notre ennemi était princier ; — vous lui avez ôté la vie, comme à notre ennemi : soit ! — mais ensevelissez-le comme un prince.

Guidérius

De grâce, allez le chercher. — Le corps de Thersite vaut celui d’Ajax, — quand tous deux ont cessé de vivre.

Arviragus

Pendant que vous l’irez chercher — nous dirons notre hymne…

Arviragus

Bélarius s’éloigne.

Arviragus

Commence, frère.

Guidérius

— Pas encore, Cadwall. Il faut que nous plaçions sa tête vers l’Orient : — mon père a une raison pour cela.

Arviragus

C’est juste.

Guidérius

— Aide-moi donc à le déplacer.

Guidérius

Guidérius et Arviragus déposent Imogène dans le tombeau. Le jour commence à baisser.

Arviragus

C’est bien… Commence.

Guidérius

Ne crains plus la chaleur du soleil,  Ni les rages du vent furieux. Tu as fini ta tâche en ce monde,  Et tu es rentré chez toi, ayant touché tes gages. Garçons et filles chamarrés doivent tous Devenir poussière, comme les ramonneurs.

Arviragus

Ne crains plus la moue des grands.  Tu as dépassé l’atteinte du tyran ; Plus de souci pour te vêtir et manger !  Pour toi le roseau est égal au chêne. Sceptre, talent, science, tout doit Aboutir à ceci, et devenir poussière.

Guidérius

Ne crains plus le jet de l’éclair

Arviragus

Ni le coup de tonnerre redouté.

Guidérius

Ne crains plus la calomnie, censure brutale.

Arviragus

Joie et larmes sont finies pour toi.

Tous Deux

Tous les jeunes amants, tous les amants doivent Te rejoindre et devenir poussière.

Guidérius

Que nul exorciste ne te tourmente !

Arviragus

Que nulle magie ne t’ensorcelle !

Guidérius

Que les spectres sans sépulture te respectent !

Arviragus

Que rien de funeste ne t’approche !

Tous Deux

Aie une fin tranquille, Et que ta tombe soit vénérée !

Guidérius

— Nous avons achevé les obsèques de Fidèle… Allons, ensevelissons aussi ce corps.

Guidérius

Ils déposent le corps de Cloten à côté d’Imogène.

Bélarius

— Voici quelques fleurs ; vers minuit, nous en mettrons d’autres ; — les plantes qui ont sur elles la froide rosée de la nuit — conviennent le mieux pour joncher les tombes…

Bélarius

Tous trois jettent des fleurs sur les corps.

Bélarius

Sur leurs visages !… — Vous aussi, vous étiez des fleurs et vous voilà flétris, comme — le seront bientôt celles que nous jetons sur vous… Maintenant, retirons-nous à l’écart pour nous agenouiller… — La terre qui les avait donnés les a repris. — Leurs plaisirs ici-bas sont passés, comme leurs peines.

Bélarius

Bélarius, Guidérius et Arviragus s’en vont.

Imogène

Elle touche le corps de Cloten.

Imogène

— Mais, doucement ! pas de camarade de lit.

Imogène

Elle se réveille.

Imogène

Oh ! dieux et déesses ! — Ces fleurs sont comme les joies de ce monde ; — ce cadavre sanglant, c’est le souci qu’elles cachent… J’espère que je rêve encore : — je songeais que j’étais ménagère d’une caverne, — et cuisinière chez d’honnêtes gens. Mais cela n’est pas… — C’est un trait imaginaire lancé dans le néant, — et sorti des fumées du cerveau… Nos yeux même — sont parfois comme nos jugements aveugles… En vérité, — je tremble toujours de peur. Ah ! — s’il reste encore au ciel une goutte de pitié, pas plus grande — que l’œil d’un roitelet, dieux redoutés, donnez-m’en une part… — Le rêve est toujours là ; maintenant même que je suis éveillée, — il est hors de moi, comme en moi. Je ne l’ai pas imaginé, j’ai bien senti… — Un homme décapité !

Imogène

Elle examine le cadavre.

Imogène

Les vêtements de Posthumus ! — Je reconnais la forme de sa jambe ; voici sa main, — son jarret de Mercure, sa taille martiale, — ses muscles herculéens ; mais sa face de Jupiter ?… — Assassinerait-on au ciel ?… Comment ! elle n’est plus là ?

Imogène

Elle se relève, échevelée.

Imogène

Elle tombe évanouie.

Capitaine

— En outre, les légions en garnison dans la Gaule — ont, selon vos ordres, traversé les mers ; elles attendent — là-bas, à Milford-Haven, avec votre flotte : — elles sont prêtes à agir.

Lucius

Mais que mande-t-on de Rome ?

Capitaine

— Le sénat a mis en mouvement les alliés — et les chevaliers d’Italie, fougueux volontaires — qui promettent de nobles services : ils viennent — sous la conduite du vaillant Iachimo, frère — du prince de Sienne.

Lucius

Quand les attendez-vous ?

Capitaine

— Avec le premier bon vent.

Lucius

Au devin.

Lucius

Eh bien, maître, — qu’avez-vous rêvé récemment touchant l’issue de cette guerre ?

Devin

— La nuit dernière, les dieux eux-mêmes m’ont envoyé une vision ; j’avais jeûné et prié pour obtenir leur lumière. Voici : — j’ai vu l’oiseau de Jupiter, l’aigle romaine, s’envoler — du sud nébuleux vers ce côté du couchant, — et là s’évanouir dans les rayons du soleil : ce qui —

à moins que mes péchés n’aient obscurci ma prescience

Devin

— présage le succès de l’armée romaine.

Lucius

Fais souvent des rêves pareils, — et toujours véridiques…

Lucius

Apercevant le cadavre de Cloten.

Lucius

Doucement ! Oh ! quel est ce tronc — décapité ? Cette ruine annonce que jadis — elle a été un noble édifice…

Lucius

Apercevant Imogène.

Lucius

Eh quoi, un page ! — Mort ou endormi sur l’autre ! Il doit être mort ; — car la nature a horreur de faire lit commun — avec un mort ou de dormir sur un cadavre… — Voyons le visage de ce garçon.

Capitaine

Il est vivant, monseigneur.

Lucius

— Alors il nous expliquera ce corps mutilé…

Lucius

À Imogène qui s’est redressée.

Imogène

Je ne suis rien ; ou, si je suis quelque chose, — mieux vaudrait n’être rien. Celui-là était mon maître, — un Breton vaillant et bon, — tué ici par des montagnards… Hélas ! — il n’y a plus de pareils maîtres ! Je puis errer — de l’est à l’occident, réclamer du service, — essayer de beaucoup, et des meilleurs, en les servant fidèlement : jamais — je ne retrouverai un tel maître !

Lucius

Pauvre jeune homme ! — tes plaintes ne m’émeuvent pas moins que — la vue de ton maître ensanglanté. Dis-moi son nom, mon bon ami.

Imogène

— Richard du Champ…

Imogène

À part.

Imogène

Si je fais un mensonge — inoffensif, j’espère que les dieux qui m’entendent — me le pardonneront…

Imogène

Haut.

Imogène

Vous disiez, seigneur ?

Lucius

Quel est ton nom ?

Imogène

Fidèle, seigneur .

Lucius

— Tu le justifies hautement : ton nom sied bien — à ton dévouement : ton dévouement à ton nom. — Veux-tu risquer la chance avec moi ? Je ne dis pas — que ton nouveau maître vaudra l’autre ; mais sois sûr — qu’il t’aimera autant. Des lettres de l’empereur — remises à moi par un consul ne feraient pas ton avancement plus vite — que ton propre mérite. Viens avec moi.

Imogène

— Je vous suivrai, seigneur. Mais d’abord je vais, s’il plaît aux dieux, — mettre mon maître à l’abri des mouches, dans un trou aussi profond — que pourront le faire ces pauvres pioches.

Imogène

Elle montre ses ongles.

Imogène

Puis, quand — j’aurai jonché sa tombe de feuilles et d’herbes sauvages ; — quand sur elle j’aurai répété cent prières, — comme je le pourrai, pleurant et soupirant ; — je quitterai alors son service et me mettrai au vôtre, — pourvu qu’il vous plaise de me recueillir.

Lucius

Oui, bon jeune homme ; — et je serai pour toi moins un maître qu’un père… — Mes amis, — cet enfant nous a appris nos devoirs d’hommes. Cherchons — le gazon le mieux paré de pâquerettes, — et faisons au mort, avec nos piques et nos pertuisanes, — une tombe. Allons ; enlevez-le !…

Lucius

À Imogène.

Lucius

Enfant, il nous est recommandé — par toi, et il aura la sépulture — que peuvent donner des soldats. Du courage ! essuie tes yeux. — Certaines chutes ne sont que des moyens plus heureux d’élévation.

Lucius

Tous s’en vont.

Lucius

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Scène 21

Cymbeline, Pisanio, Premier Seigneur

Dans le palais des rois de Bretagne.

Cymbeline

À Pisanio.

Cymbeline

Quant à toi, compagnon, — toi qui certes dois être dans le secret du départ de ma fille et — qui fais si bien l’ignorant, nous te forcerons à parler — par une poignante torture.

Pisanio

Sire, ma vie est à vous, — je la mets humblement à votre merci. Mais quant à ma maîtresse, — j’ignore où elle réside, pourquoi elle est partie, — et quand elle se propose de revenir. Je supplie votre altesse — de me regarder comme son loyal serviteur.

Premier Seigneur

Mon bon suzerain, — le jour où elle a disparu, cet homme était ici. — J’ose répondre qu’il dit vrai et qu’il remplira — loyalement tous ses devoirs de sujet. — Pour Cloten, — on le recherche avec toute l’activité possible, — et je ne doute pas qu’on ne le trouve.

Cymbeline

Tant de soins m’occupent, — que je veux bien t’épargner pour le moment ; mais mes soupçons — restent pendants.

Premier Seigneur

Que votre majesté me permette de lui dire — que les légions romaines, toutes tirées de la Gaule, — sont débarquées sur vos côtes, avec un renfort — de gentilshommes romains, envoyés par le sénat.

Premier Seigneur

Mon bon suzerain, — vos forces peuvent amplement tenir tête — à celles qui vous sont signalées : qu’il en vienne de nouvelles, vous en trouverez de nouvelles. — Il ne s’agit que de mettre en mouvement ces masses — impatientes de marcher.

Cymbeline

Je vous remercie. Retirons-nous, — et faisons face aux circonstances, dès qu’elles s’offriront à nous. Nous n’avons pas peur — des menaces de l’Italie ; c’est — ce qui nous arrive ici qui nous afflige… En avant !

Cymbeline

Tous sortent, excepté Pisanio.

Pisanio

— Je n’ai rien reçu de mon maître depuis — que je lui ai écrit qu’Imogène était tuée. C’est étrange. — Pas de nouvelles, non plus, de ma maîtresse qui m’avait promis de m’en donner souvent. Je ne sais pas davantage — ce qu’est devenu Cloten ; je reste — absolument perplexe. Les cieux ont encore beaucoup à faire. — Mon mensonge est probité : je suis loyal de ne pas l’être. — La guerre actuelle fera voir au roi même — que j’aime mon pays, ou j’y périrai. — Laissons le temps éclaircir tous les autres doutes. — La fortune mène au port plus d’une barque sans gouvernail.

Pisanio

Il sort.

Pisanio

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Scène 22

Guidérius, Bélarius, Arviragus

Devant la caverne.

Guidérius

— Le bruit est tout autour de nous.

Bélarius

Éloignons-nous-en.

Arviragus

— Quel charme, monsieur, trouvons-nous à la vie, pour la soustraire — ainsi à l’action et à l’aventure ?

Guidérius

Oui, quel est notre espoir — en nous cachant ? Si nous suivons cette voie, ou les Romains — nous tueront comme Bretons, ou ils nous admettront — comme des barbares révoltés contre leur patrie — dont il faut se servir, et ils nous tueront après.

Bélarius

Mes fils, — nous irons plus haut dans les montagnes, afin d’être en sûreté. — Impossible de nous joindre au parti du roi : la mort de Cloten — si récente nous expose, nous qui ne sommes pas connus ni enrôlés — dans les rangs, à être questionnés sur le lieu — où nous avons vécu : on nous arrachera — l’aveu de ce que nous avons fait, et la réplique sera pour nous une mort — prolongée par la torture.

Guidérius

Voilà, monsieur, une crainte — peu digne de vous en ce moment, — et peu édifiante pour nous.

Arviragus

Est-il vraisemblable — qu’au moment où ils entendent hennir les chevaux des Romains, — où ils aperçoivent les feux de leur camp, où ils ont les yeux — et les oreilles distraits par des choses si importantes, — les Bretons aillent perdre leur temps à nous examiner, — pour savoir d’où nous venons ?

Guidérius

Mieux vaut cesser d’exister — qu’exister ainsi. Rejoignons l’armée, monsieur. — Moi et mon frère, nous ne sommes pas connus, et vous-même, — si loin de la pensée de tous, si changé par l’âge, — vous êtes à l’abri des questions.

Arviragus

Par ce soleil qui brille, — j’irai, moi. Quelle chose humiliante que je n’aie jamais — vu mourir un homme ! C’est à peine si j’ai regardé d’autre sang — que celui des lièvres effarés, des chèvres en chaleur et de la venaison… Jamais je n’ai monté qu’un cheval, et encore, — cavalier primitif, je n’ai jamais porté de pointe ni de fer au talon. Je suis honteux, — quand je regarde le soleil sacré, de jouir — de ses rayons bienfaisants, en restant — si longtemps un pauvre inconnu.

Guidérius

Par le ciel, j’irai aussi, moi !

Guidérius

À Bélarius .

Guidérius

— Si vous voulez me bénir, seigneur, et me donner ma liberté, — je défendrai vaillamment ma vie ; mais si vous ne le voulez pas, — que les conséquences de ce refus retombent sur moi — de la main des Romains !

Arviragus

J’en dis autant. Ainsi soit-il !

Bélarius

À part.

Bélarius

Le temps leur semble long. Leur sang est humilié — de ne pouvoir jaillir et prouver qu’ils sont nés princes !

Bélarius

Tous s’en vont

Bélarius

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Scène 23

Posthumus

Une tente dans le camp romain.

Posthumus

Il sort.

Posthumus

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Scène 24

Iachimo, Bélarius, Guidérius Et Arviragus, Lucius

Le champ de bataille.

Iachimo

Il s’éloigne.

Bélarius

— Halte ! halte ! Nous avons l’avantage du terrain ; — le défilé est gardé : rien ne décide notre déroute — que notre lâche frayeur.

Guidérius Et Arviragus

Halte ! halte ! et combattons !

Lucius

— Retire-toi de la mêlée, enfant, et sauve-toi ; — les amis tuent les amis, et le désordre est tel — que si la guerre avait les yeux bandés !

Iachimo

Tout cela, grâce à leurs troupes fraîches !

Lucius

— La journée a étrangement tourné. Ayons vite — des renforts, ou fuyons !

Lucius

Ils s’éloignent.

Lucius

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Scène 25

Seigneur, Posthumus, Premier Capitaine, Deuxième Capitaine, Cymbeline

Une autre partie du champ de bataille.

Seigneur

— Venez-vous de l’endroit où l’on a fait résistance ?

Posthumus

Oui ; — mais vous, vous venez, ce me semble, de celui où l’on fuyait ?

Seigneur

Oui.

Posthumus

— Vous n’êtes pas à blâmer, monsieur ; car tout était perdu, — si le ciel n’avait pas combattu pour nous. Le roi lui-même — était coupé de ses deux ailes, l’armée rompue, — et des Bretons l’on ne voyait plus que les dos, tous fuyant — à travers un étroit défilé. L’ennemi plein d’ardeur, — tout essoufflé de carnage, avait plus d’ouvrage — que de bras. Les uns étaient frappés — mortellement, d’autres légèrement touchés, d’autres renversés — uniquement par la frayeur : si bien que l’étroit passage était encombré — de morts, tous frappés par derrière, ou de lâches, vivant encore — pour la mort lente du déshonneur.

Seigneur

Où donc était ce défilé ?

Seigneur

Voilà d’étranges conjonctures : — cet étroit défilé ! ce vieillard ! ces deux enfants

Seigneur

!

Posthumus

— Allons ! pas tant d’étonnement ! Vous êtes plutôt fait — pour vous émerveiller des exploits des autres — que pour en accomplir vous-même. Voulez-vous rimer là-dessus, — et tourner la chose en épigramme ? En voici une :

Posthumus

Deux enfants, un vieillard en enfance, un chemin Ont sauvé le Breton et perdu le Romain…

Seigneur

Là, ne vous fâchez pas !

Posthumus

 Réclamation vaine ! Toi qui fuis l’ennemi, pourquoi te mettre en peine D’un ami ? pour ta peur il sera sans pitié, Et tu fuiras bientôt sa trop franche amitié.

Posthumus

— Vous m’avez mis en train de rimer.

Seigneur

Vous vous fâchez, adieu.

Seigneur

Il s’éloigne.

Premier Capitaine

— Que le grand Jupiter soit loué ! Lucius est pris. — On croit que ce vieillard et ses fils étaient des anges.

Deuxième Capitaine

— Il y en avait un quatrième, en habit de paysan, — qui a donné l’attaque avec eux.

Premier Capitaine

C’est ce qu’on raconte : — mais on n’a pu retrouver aucun d’eux…

Premier Capitaine

Apercevant Posthumus.

Premier Capitaine

Halte ! Qui est là ?

Posthumus

— Un Romain, — qui ne serait pas ici à languir, s’il avait trouvé — des seconds.

Deuxième Capitaine

Qu’on mette la main sur lui ! Encore un de ces chiens ! — Il ne leur restera pas une patte pour retourner dire à Rome — par quels corbeaux ils ont été mangés ici… Il vante ses services, — comme s’il était quelqu’un de marque : qu’on le mène au roi.

Cymbeline

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Scène 26

Premier Geôlier, Deuxième Geôlier, Posthumus, Sicilius, Mère, Premier Frère, Deuxième Frère, Jupiter, Tous, Geolier, Messager

Un cachot.

Premier Geôlier

— Maintenant on ne vous volera pas, vous voilà parqué. — Broutez ici à l’aise, si vous y trouvez de la pâture.

Deuxième Geôlier

Oui, et de l’appétit.

Deuxième Geôlier

Les geôliers sortent.

Posthumus

Il s’endort.

Sicilius

Ô toi, maître du tonnerre, cesse d’exhaler  Ton dépit contre les essaims humains, Emporte-toi contre Mars, querelle-toi avec Junon  Qui compte tes adultères  Et s’en venge. Mon pauvre enfant n’a-t-il pas toujours fait le bien !  Et je ne l’ai jamais vu ! Je suis mort, tandis qu’il était dans le sein de sa mère,

Sicilius

 Attendant l’ordre de la nature. Ah ! si les hommes ont raison de dire  Que tu es le père de l’orphelin, Tu aurais dû être son père, et le défendre  Des maux qui tourmentent la terre.

Mère

Lucine, loin de me prêter aide,  M’enleva dans les douleurs, Et Posthumus, arraché de moi,  Arriva, pleurant, parmi ses ennemis, Pauvre petit être !

Sicilius

La grande nature, à l’image de ses ancêtres,  Le fit d’une si noble étoffe, Qu’il mérita les louanges du monde,  Comme le digne héritier du grand Sicilius.

Premier Frère

Dès qu’il fut mûr pour l’âge d’homme,  Qui, dans toute la Bretagne, Eût pu entrer en parallèle avec lui,  Et soutenir aussi fructueusement Le regard d’Imogène qui savait  Si bien distinguer son mérite ?

Mère

Pourquoi, grâce à ce mariage dérisoire,  A-t-il été banni, chassé Du domaine des Léonati, et arraché  À sa bien-aimée,  La suave Imogène ?

Sicilius

Pourquoi as-tu permis qu’un Iachimo,  Vile créature d’Italie, Salît son noble cœur et son esprit  D’une injuste jalousie, Et que mon fils devînt la dupe ridicule  De cette vilenie ?

Deuxième Frère

C’est afin de le savoir que nous venons de nos calmes retraites,  Nos parents et nous deux,

Deuxième Frère

Nous deux qui, pour la cause de notre patrie,  Tombâmes bravement et fûmes tués, Sujets loyaux, pour défendre avec honneur  Les droits de Ténantius.

Premier Frère

Posthumus a montré la même vaillance  Au service de Cymbeline ; Pourquoi donc, Jupiter, roi des dieux,  As-tu ainsi ajourné La récompense due à son mérite, Et l’as-tu changée toute en douleur ?

Sicilius

Ouvre ta fenêtre de cristal ; regarde,  Et n’essaye plus, Sur une race vaillante, tes rudes  Et puissants fléaux.

Mère

Jupiter, puisque notre fils est bon,  Termine ses misères.

Sicilius

Regarde du haut de ta demeure de marbre ; du secours !  Ou, pauvres spectres, nous irons crier  Devant le synode des puissances lumineuses  Contre ta divinité.

Deuxième Frère

Du secours, Jupiter ; ou nous appelons,  Et nous désertons ton tribunal.

Jupiter

Cessez, vous, petits esprits des régions basses, De blesser nos oreilles. Silence ! comment osez-vous, spectres, Accuser le dieu foudroyant dont le tonnerre, À l’affût dans le ciel, domine toutes les hauteurs rebelles ? Arrière, pauvres ombres de l’Élysée, allez Vous reposer sur vos pelouses toujours fleuries. Ne vous tourmentez pas de ce qui arrive aux mortels.

Jupiter

Ce n’est pas votre affaire, vous le savez ; c’est la nôtre. Je châtie qui j’aime, mais c’est pour que mes bienfaits, Différés, en soient plus doux. Soyez tranquilles. Notre divinité relèvera votre fils abaissé : Ses douleurs, bien placées, lui font un trésor de joie ! Notre étoile jupitérienne a présidé à sa naissance, et C’est dans notre temple qu’il a été marié…  Relevez-vous et disparaissez !… Il sera le seigneur dont Imogène sera la dame, D’autant plus heureux qu’il aura plus souffert. Mettez-lui sur la poitrine ces tablettes où Il nous a plu d’inscrire sa destinée ; Et puis partez ! Cessez par ce vacarme D’exprimer votre impatience, de peur d’exciter la mienne… Aigle, remonte à mon palais de cristal.

Jupiter

Il disparaît.

Sicilius

Il est descendu tonnant ; son haleine céleste Avait une odeur de soufre ; l’aigle sacré s’abattait Comme pour nous écraser. Et il remonte, Plus embaumé que nos champs bienheureux ; le royal oiseau Essuie ses ailes immortelles et aiguise son bec. Comme quand son dieu est content.

Tous

 Merci, Jupiter !

Sicilius

Le pavé de marbre se referme, il est rentré Sous son toit rayonnant… Partons, et, pour être heureux, Conformons-nous scrupuleusement à ses ordres augustes.

Sicilius

Les spectres s’évanouissent.

Posthumus

Mettant la main sur sa poitrine.

Posthumus

— Quelles fées hantent ces lieux ? un livre ! Oh ! splendide ! — Qu’il ne soit pas, selon la mode de ce monde, plus beau au dehors — qu’au dedans ; que, — bien différent de nos courtisans, — il tienne ce qu’il promet !

Posthumus

Il lit.

Posthumus

« Quand un lionceau, inconnu à lui-même, trouvera sans le chercher un souffle d’air tendre qui l’embrassera, et quand des rameaux, détachés d’un cèdre auguste, et morts depuis longues années, revivront pour être réunis à leur antique souche et reverdir de nouveau ; alors les misères de Posthumus seront terminées, la Bretagne sera heureuse et fleurira dans l’abondance et dans la paix. »

Posthumus

— Ceci est encore un rêve ou quelque absurdité, comme les fous — en profèrent sans y réfléchir. De deux choses l’une : — ou ce livre n’a pas de sens, ou il est — inexplicable à notre sens. En cela, — il est comme ma vie même ; — je veux le garder, ne fût-ce que par sympathie.

Geolier

— Allons, monsieur, êtes-vous prêt pour la mort ?

Posthumus

Presque trop cuit, mon cher ! je suis prêt depuis longtemps.

Geolier

Il ne s’agit que de vous pendre, monsieur ; si vous êtes prêt pour ça, vous êtes à point.

Posthumus

Eh bien, si je suis un bon repas pour les spectateurs, le plat aura payé le coup.

Geolier

Le compte est rude pour vous, monsieur. Mais, ce qu’il y a de consolant, c’est que vous n’aurez plus à faire de payements, plus à craindre de ces notes de taverne, qui, si elles vous ont procuré la joie, attristent souvent le départ. Vous entrez là défaillant à force d’avoir faim ; vous en sortez chancelant à force d’avoir bu ; fâché d’avoir trop payé, et fâché d’avoir trop reçu ; la bourse et le cerveau vides ; le cerveau trop lourd, pour avoir été trop léger ; la bourse trop légère, pour avoir été éventée. Oh ! vous serez désormais à l’abri de ces contrastes… Quelle charité que celle d’une corde de deux sous ! Le temps de glisser, et elle additionne les milliers ; vous n’avez pas besoin d’autre teneur de livre : elle vous donne décharge du passé, du présent et de l’avenir. Pour elle, monsieur, votre nuque est à la fois plume, registre et comptoir ; et vite, voici l’acquit !

Posthumus

Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l’es de vivre.

Geolier

Il est vrai, monsieur, que celui qui dort ne sent pas le mal de dents. Mais un homme qui doit dormir de votre sommeil et qu’un bourreau doit mettre au lit changerait volontiers, je crois, de place avec son chambellan, car, voyez-vous, monsieur, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.

Posthumus

Si fait, je le sais, l’ami !

Posthumus

Je te le déclare, l’ami, tout le monde a des yeux pour se diriger dans la route que je vais prendre, hormis ceux qui les ferment et ne veulent pas s’en servir.

Geolier

Quelle immense plaisanterie ! Est-ce qu’un homme peut avoir l’usage de ses yeux pour voir la route qui l’aveugle ! Je suis bien sûr que la pendaison est le chemin de la cécité.

Messager

Ôtez-lui ses menottes et amenez votre prisonnier devant le roi.

Posthumus

Tu apportes de bonnes nouvelles… On m’appelle pour me rendre libre.

Geolier

Si cela est, je veux bien être pendu.

Posthumus

Tu seras plus libre alors qu’un geôlier, pas de verrou pour les morts.

Posthumus

Il sort avec le messager.

Geolier

Il sort.

Geolier

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Scène 27

Cymbeline, Bélarius, Pisanio, Cornélius, Une Suivante, Devin, Lucius, Imogène, Arviragus, Guidérius, Posthumus, Iachimo, Fin De Cymbeline

La tente royale.

Cymbeline

— Tenez-vous à mes côtés, vous que les dieux ont faits — les sauveurs de mon trône. Quelle douleur pour mon cœur — qu’on n’ait pu retrouver le pauvre soldat — qui a si magnifiquement combattu, dont les haillons — faisaient honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue — marchait devant les boucliers impénétrables ! — Heureux celui qui le trouvera, si — notre grâce peut faire son bonheur !

Bélarius

Je n’ai jamais vu — si noble furie dans un si pauvre être, — ni si splendides exploits dans un homme qui ne promettait — que misère et piteuse allure.

Cymbeline

Pas de nouvelles de lui ?

Pisanio

— On l’a cherché parmi les morts et les vivants ; — aucune trace de lui.

Cymbeline

À mon grand regret, je deviens — l’héritier de sa récompense.

Cymbeline

Se tournant vers Bélarius, Guidérius et Arviragus.

Cymbeline

Je veux l’ajouter — à la vôtre, ô vous, bras, cœur, cerveau de la Bretagne, — vous par qui je conviens qu’elle vit ! Il est temps maintenant — de vous demander d’où vous venez… Dites-le.

Bélarius

Sire, — nous sommes nés en Cambrie, et gentilshommes. — Prétendre rien de plus ne serait ni juste ni modeste, — à moins que je n’ajoute que nous sommes d’honnêtes gens.

Cymbeline

Pliez le genou.

Cymbeline

Tous trois s’agenouillent. Le roi tire son épée et les frappe du plat sur l’épaule.

Cymbeline

— Relevez-vous, mes chevaliers de bataille : je vous crée — compagnons de notre personne, et je veux vous investir — de dignités conformes à votre rang.

Cornélius

— Il y a du trouble dans ces visages… Pourquoi saluez-vous si tristement notre victoire ? On vous croirait Romains, — et non de la cour de Bretagne.

Cornélius

Salut, grand roi ! — Dussé-je aigrir votre bonheur, je dois vous annoncer — que la reine est morte.

Cymbeline

À qui ce message — peut-il convenir plus mal qu’à un médecin ? Mais, j’y songe, — la science a beau prolonger la vie, la mort — doit saisir le docteur lui-même… Comment a-t-elle fini ?

Cymbeline

Parle, je te prie.

Cornélius

— D’abord, elle a avoué qu’elle ne vous avait jamais aimé, — qu’éprise, non de vous, mais de la grandeur que vous lui donniez, — elle s’était mariée avec votre royauté et avait épousé votre rang, — en abhorrant votre personne.

Cymbeline

Elle seule savait cela ; — et, si elle ne l’avait déclaré en mourant, je n’en aurais pas cru — ses lèvres mêmes. Continue.

Cornélius

— Votre fille, qu’elle affectait d’aimer — si profondément, était, elle l’a avoué, — un scorpion à ses yeux : si sa fuite — ne l’avait prévenue, elle lui eût — ôté la vie par le poison.

Cymbeline

Ô le raffiné démon ! — Qui donc peut lire une femme ?… Est-ce tout ?

Cymbeline

Avez-vous entendu tout cela, vous, ses femmes ?

Une Suivante

— Oui, sire, n’en déplaise à votre altesse.

Cymbeline

Ce ne sont pas mes yeux — que je blâme, car elle était belle, — ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries, ni mon cœur, — qui la crut ce qu’elle semblait être : le vice aurait été — de se méfier d’elle. Pourtant, ô ma fille ! — tu peux bien dire qu’il y avait folie chez moi, — et en attester les souffrances. Puisse le ciel tout réparer !

Devin

— Tu ne viens plus, Caïus, nous demander le tribut : — les Bretons l’ont aboli, mais pour cela ils ont perdu — bien des braves : les parents des morts ont demandé — que tant de bonnes âmes fussent apaisées par le sacrifice — de vous tous, captifs, et nous le leur avons accordé — Préparez-vous donc.

Lucius

Il montre Imogène.

Lucius

Mon page est né Breton. — Acceptez sa rançon. — jamais maître — n’eut un serviteur plus affable, plus dévoué, plus diligent, — plus empressé dans ses prévenances, plus fidèle, — plus accort, plus aux petits soins. Que son mérite — appuie ma requête, et j’ose le dire, votre altesse — ne peut me refuser. Il n’a fait de mal à aucun Breton, — bien qu’il ait servi un Romain. Sauvez-le, Seigneur, — et n’épargnez pas le sang des autres.

Cymbeline

Je suis sûr de l’avoir vu… — Ses traits me sont familiers. — Enfant, tu as d’un regard conquis ma faveur : — je te prends. — Je ne sais pas pourquoi ni dans quel but — je te dis de vivre, enfant : tu n’as pas à en remercier ton maître ; vis, — et demande à Cymbeline la grâce que tu voudras : — pourvu qu’elle soit en mon pouvoir et dans ton intérêt, je te l’accorde ; — oui, quand ce serait la vie d’un de ces prisonniers, — du plus noble !

Imogène

Je remercie humblement votre altesse.

Lucius

— Je ne te dis pas de demander ma vie, cher garçon, — et je suis sûr pourtant que tu vas le faire.

Imogène

Non, non ! hélas ! — J’ai autre chose à faire : j’aperçois un objet — aussi pénible pour moi que la mort ; votre vie, mon bon maître, — doit se tirer de là toute seule.

Cymbeline

Que désires-tu, enfant ? — Je t’aime de plus en plus : réfléchis de plus en plus — à ce qu’il vaut mieux demander. Connais-tu celui que tu regardes ? Parle, — veux-tu qu’il vive ? Est-il ton parent ? ton ami ?

Imogène

— C’est un Romain ; il n’est pas plus mon parent — que je ne le suis de votre altesse ; et même, comme je suis né votre vassal, — je vous touche de plus près.

Cymbeline

Pourquoi donc le considères-tu ainsi ?

Imogène

— Sire, je vous le dirai en particulier, si vous daignez — m’entendre.

Cymbeline

Oui, de tout mon cœur ; — je te prêterai toute mon attention. Quel est ton nom ?

Imogène

Fidèle, sire.

Cymbeline

— Tu es mon cher enfant, mon page ; — je veux être ton maître ; viens avec moi ; parle librement.

Cymbeline

Cymbeline et Imogène se retirent à l’écart et se parlent à voix basse.

Bélarius

— Est-ce que cet enfant-là n’est pas ressuscité ?

Arviragus

Il ressemble, autant qu’un grain de sable — à un autre, à ce garçon doux et rose — qui est mort et s’appelait Fidèle…

Arviragus

À Guidérius.

Arviragus

Qu’en dites-vous ?

Guidérius

C’est le mort que voilà vivant.

Bélarius

— Chut ! chut ! voyons la suite ; il ne nous regarde pas ; attendons. — Des créatures peuvent être aussi semblables ; si c’était lui, je suis sûr — qu’il nous aurait parlé.

Guidérius

Mais c’est lui que nous avons vu mort.

Bélarius

— Silence ; voyons la suite.

Pisanio

C’est ma maîtresse. — Puisqu’elle est vivante, advienne — que pourra.

Cymbeline

Viens, place-toi à notre côté, — et fais ta demande tout haut…

Cymbeline

À Iachimo.

Cymbeline

Monsieur, avancez, — répondez à cet enfant, et faites-le franchement ; — sinon, je le jure par ma couronne et par la majesté — qui est mon honneur, une amère torture devra trier la vérité du mensonge…

Cymbeline

À Imogène.

Cymbeline

Va, parle-lui.

Imogène

— La faveur que je réclame est que ce gentilhomme explique — de qui il tient cet anneau.

Posthumus

Qu’est-ce que cela lui fait ?

Cymbeline

— Ce diamant à votre doigt, dites, — d’où vous vient-il ?

Iachimo

— Tu veux me torturer si je ne révèle pas mon secret ; — eh bien, cette révélation doit être une torture pour toi.

Cymbeline

Comment ? pour moi !

Iachimo

— Je suis heureux qu’on me contraigne de déclarer — ce que je souffre tant de cacher. C’est par une infamie — que j’ai acquis cet anneau. Ce bijou était à Léonatus — que tu as banni, à ce Léonatus, je le dis, dût l’aveu te tourmenter — plus que moi-même, le plus noble seigneur qui ait jamais vécu — entre le ciel et la terre ! Veux-tu en savoir davantage, mon seigneur ?

Cymbeline

Oui, toute la vérité sur ceci.

Iachimo

— Ta fille, cette perfection — dont le souvenir fait saigner mon cœur et trembler — mes esprits coupables… Excusez-moi. Je me sens défaillir.

Iachimo

Il chancelle.

Cymbeline

— Ma fille ! que dis-tu ! Reprends tes forces. — J’aime mieux te laisser vivre tant que le voudra la nature, — que de te voir mourir avant que tu m’aies tout appris : fais un effort, l’homme, et parle.

Cymbeline

Je suis sur un brasier. — Arrive au fait.

Iachimo

J’y viendrai toujours trop tôt, — à moins que tu ne veuilles souffrir bien vite… Posthumus, — comme il convenait à un noble amant ayant une — amoureuse royale, releva l’insinuation ; — et, sans déprécier celles que nous venions de louer, avec — tout le calme de la sincérité, il nous fit — le portrait de sa maîtresse. Auprès de son langage — si mesuré, nos éloges — parurent des hâbleries dites sur des filles de cuisine ; sa description — nous confondit comme des sots mal embouchés.

Cymbeline

Allons, allons, au fait !

Imogène

Du calme, monseigneur !… Écoutez… écoutez…

Posthumus

— Est-ce que je laisserai faire un jeu de ceci ? Page insolent, — à ta place !

Posthumus

Il la frappe, elle tombe évanouie.

Pisanio

Au secours, messieurs, au secours — de ma maîtresse et de la vôtre !… Oh ! mon seigneur Posthumus ! — Vous n’avez jamais tué Imogène qu’en ce moment ! Du secours ! du secours ! — Ma dame vénérée !

Cymbeline

Est-ce que le monde tourne ?

Posthumus

— D’où me viennent ces vertiges ?

Pisanio

Revenez à vous, maîtresse.

Cymbeline

— Si cela est, les dieux veulent me frapper — à mort de joie.

Pisanio

Comment va ma maîtresse ?

Imogène

— Oh ! retire-toi de ma vue ; — c’est toi qui m’as donné le poison : homme dangereux, arrière ! — Ne viens pas respirer où il y a des princes !

Cymbeline

La voix d’Imogène !

Pisanio

Madame, — que les dieux me lapident de leurs foudres si, — en vous donnant cette boîte, je ne la croyais pas — chose précieuse ; je la tenais de la reine.

Cymbeline

— Un nouveau mystère encore !

Imogène

Cela m’a empoisonnée.

Cornélius

Ô dieux ! — j’avais oublié une chose que la reine a avoué — et qui doit justifier cet homme : Si Pisanio , — a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la drogue — que je lui ai donnée, moi, comme un cordial, il l’a traitée — comme je traiterais un rat.

Cymbeline

Que veut dire ceci, Cornélius ?

Cornélius

— Sire, la reine me pressait souvent — de préparer pour elle des poisons, toujours sous le prétexte — de faire d’instructives expériences — en tuant seulement de vils animaux, tels que des chats et des chiens — sans valeur. Craignant que ses projets — ne fussent plus dangereux, je composai pour elle — une certaine substance qui, étant absorbée, devait suspendre — pour un moment la puissance vitale, mais permettre bien vite — à toutes les facultés de la nature de reprendre — leurs fonctions normales…

Cornélius

À Imogène.

Cornélius

En avez-vous pris ?

Imogène

— Je le crois bien ! j’ai été morte !

Bélarius

Mes enfants, — voilà notre erreur expliquée.

Guidérius

Bien sûr, c’est Fidèle.

Imogène

— Pourquoi avez-vous rejeté de vous votre épousée ? — Figurez-vous que vous êtes au haut d’un roc, et maintenant — rejetez-moi !

Imogène

Elle le tient embrassé.

Posthumus

Reste ici, chère âme, pendue comme le fruit, — jusqu’à ce que l’arbre meure !

Cymbeline

Eh quoi ! mon sang, ma fille ! — Me prends-tu dans cette scène pour un comparse ? — Tu ne me diras donc rien ?

Imogène

Votre bénédiction, seigneur !

Bélarius

— Vous vous êtes épris de cette jeunesse-là, mais je ne vous en blâme point ; — vous aviez un motif pour ça.

Cymbeline

Que mes larmes, en tombant, — deviennent une eau sainte sur toi ! Imogène, — ta mère est morte.

Imogène

J’en suis attristée, seigneur.

Cymbeline

— Oh ! elle fut criminelle ! et c’est bien sa faute — si nous nous revoyons de façon si étrange. Quant à son fils, — il a disparu, nous ne savons comment, ni par où.

Guidérius

À moi d’achever son récit : — je l’ai tué.

Cymbeline

Ah ! que les dieux nous en préservent ! — Je ne voudrais pas que tes services n’arrachassent — de mes lèvres qu’une rigoureuse sentence. Je t’en prie, vaillant jeune homme, — rétracte-toi.

Guidérius

Je l’ai dit et je l’ai fait.

Cymbeline

C’était un prince.

Guidérius

— Un prince fort incivil. Les outrages qu’il m’a faits — n’avaient rien de princier : car il m’a provoqué — dans un langage qui m’aurait fait flageller la mer, — si elle avait ainsi rugi. J’ai coupé sa tête, — et je suis bien aise qu’il ne soit pas ici — pour en dire autant de la mienne.

Cymbeline

J’en suis fâché pour toi. — Tu es condamné par ta propre bouche, et tu dois — subir notre loi. Tu es mort.

Imogène

Ce cadavre décapité, — je l’ai pris pour celui de mon seigneur.

Cymbeline

Qu’on enchaîne le coupable, — et qu’on l’emmène hors de notre présence !

Cymbeline

Les gardes entourent Guidérius.

Bélarius

Arrête, seigneur roi. — Cet homme est plus grand que celui qu’il a tué : — il est aussi bien né que toi-même , et il t’a — rendu plus de services qu’une bande de Clotens — n’aurait reçu de balafres pour ta défense.

Bélarius

Aux gardes qui vont attacher Guidérius.

Bélarius

Lâchez-lui les bras ; — ils ne sont pas faits pour les chaînes.

Cymbeline

Eh bien, vieux soldat, — veux-tu donc annuler les mérites dont le prix t’est dû encore, — en tâtant de notre colère ? Comment serait-il de naissance — aussi bonne que nous ?

Arviragus

Pour cela, il a été trop loin.

Cymbeline

— Et toi, tu n’en mourras pas moins.

Bélarius

Nous mourrons tous trois ; — mais je prouverai que deux d’entre nous ont l’auguste origine — que je lui ai attribuée… Mes fils, il faut — que je fasse une révélation dangereuse pour moi, — mais peut-être heureuse pour vous.

Arviragus

Votre danger — est le nôtre.

Guidérius

Et notre bonheur, le sien.

Bélarius

Puisque j’y suis autorisé, soit ! — Grand roi, tu avais un sujet — appelé Bélarius.

Cymbeline

Après ? C’est — un traître banni.

Bélarius

C’est l’homme, — ridé par l’âge, qui te parle. Un banni, en effet ; — mais traître, je ne sais pas comment.

Cymbeline

Qu’on l’emmène ; — le monde entier ne le sauverait pas.

Bélarius

Pas tant d’emportement ! — Paye-moi d’abord la nourriture de tes fils ; — et que tout soit confisqué, aussitôt — que je l’aurai reçu.

Cymbeline

La nourriture de mes fils ?

Bélarius

— Je suis trop brusque et trop osé. Me voici à genoux. — Avant de me relever, je veux grandir mes fils ; — ensuite, qu’on n’épargne plus le vieux père !… Puissant, seigneur, — ces deux jeunes gens qui m’appellent leur père, — et croient être mes fils, ne me sont rien : ils — sont issus de vos reins, mon roi, — et nés de votre sang.

Cymbeline

Issus de moi, dis-tu ?

Bélarius

Il essuie une larme.

Cymbeline

Tu pleures, en me parlant. — Le service que vous avez rendu tous trois est plus — extraordinaire que ce que tu dis. J’avais perdu mes enfants. — Si ce sont eux que je vois, je ne saurais souhaiter — deux plus nobles fils.

Bélarius

Attendez un peu… — Ce gentilhomme que j’appelais Polydore — est votre Guidérius, ô digne prince. — Cet autre, mon Cadwall, est Arviragus, — votre plus jeune fils ; il était emmailloté, seigneur, — dans un magnifique manteau, brodé de la main — de la reine sa mère, et que, pour mieux vous convaincre, — il m’est facile de produire.

Cymbeline

Guidérius — avait au cou un signe, une étoile couleur de sang ; — c’était une marque bizarre.

Bélarius

C’est celui-ci. — Il a toujours sur lui ce sceau naturel ; — la sage nature a voulu, en lui donnant, — qu’il le fît reconnaître aujourd’hui.

Cymbeline

Oh ! il m’est — donc né trois enfants à la fois ? Jamais mère — ne fut plus heureuse de sa délivrance. Soyez bénis, — vous, qui après cet étrange éloignement de votre sphère, — revenez maintenant y régner !… Ô Imogène, — tu y perds un royaume.

Imogène

Non, monseigneur, — j’y gagne deux mondes !… Ô mes gentils frères, — nous nous étions donc retrouvés ! Oh ! ne niez plus à présent — que je sois la plus véridique ; vous m’appeliez votre frère, — quand je n’étais que votre sœur ; moi, je vous appelais mes frères, — quand vous l’étiez en effet.

Cymbeline

Vous vous étiez déjà vus ?

Arviragus

— Oui, mon bon seigneur.

Guidérius

Et aimés à la première vue ; — et cela a continué jusqu’au moment où nous l’avons crue morte.

Cornélius

Après qu’elle eut avalé l’élixir de la reine.

Cymbeline

Ô rare instinct ! — Quand donc entendrai-je un récit complet ? Cet orageux abrégé — est touffu de détails qui — réclament une minutieuse distinction.

Cymbeline

À Imogène.

Cymbeline

Où, comment avez-vous vécu ? — Quand êtes-vous entrée au service de ce Romain, notre captif ? — Comment vous êtes-vous séparée de vos frères ? Comment les avez-vous revus ? — Pourquoi avez-vous fui de la cour ? et où ? Répondez à cela.

Cymbeline

Se tournant vers Bélarius et les deux princes.

Cymbeline

À Bélarius.

Cymbeline

— Tu es mon frère : nous te tiendrons pour tel à jamais.

Imogène

— Et vous êtes mon père aussi : car c’est grâce à vos secours — que je vois ces temps propices.

Cymbeline

Tous excédés de joie, — hormis ces captifs ! qu’ils soient joyeux, eux aussi ! — Je veux qu’ils goûtent notre bonheur !

Imogène

Mon bon maître, — je veux vous servir encore.

Lucius

Soyez heureuse.

Cymbeline

— Et ce soldat disparu qui a combattu si noblement, — comme il ferait bien ici ! comme il rehausserait — la gratitude d’un roi !

Posthumus

Seigneur, je suis — le soldat qui accompagnait ces trois braves, — sous le vêtement du pauvre : cet équipement convenait — au projet que je poursuivais alors. Ce soldat, c’était moi, — n’est-ce pas, Iachimo ? Vous étiez à terre, et j’aurais pu vous anéantir.

Iachimo

M’y voici encore ; — mais maintenant c’est le poids de ma conscience qui plie mon genou, — ce n’est plus votre force. Prenez, je vous en conjure, cette vie — que je vous dois tant de fois ; mais prenez d’abord votre bague — et ce bracelet de la princesse la plus fidèle — qui ait jamais engagé sa foi.

Posthumus

Ne vous agenouillez pas devant moi. — Le pouvoir que je prends sur vous est de vous épargner : — ma vengeance envers vous, c’est de vous pardonner. Vivez, — et agissez mieux avec d’autres.

Cymbeline

Noble sentence ! — Un gendre nous enseigne notre privilége. — Le mot d’ordre pour tous est : Pardon !

Arviragus

Vous nous avez assistés, seigneur, — comme si vous vous croyiez en effet notre frère : — nous sommes heureux que vous le soyez.

Posthumus

— Votre serviteur, princes !

Posthumus

À Lucius.

Posthumus

Mon bon seigneur romain, — appelez votre devin. Pendant mon sommeil, il m’a semblé — que le grand Jupiter, monté sur son aigle, — réapparaissait avec les fantômes — de ma propre famille. En me réveillant, j’ai trouvé — sur mon sein ce grimoire dont la teneur — est si obscure que je ne puis — y trouver de sens : qu’il montre — sa science en nous l’expliquant.

Lucius

Philarmonus !

Devin

— Me voici, mon bon seigneur.

Lucius

Lis cela, et dis-en la signification.

Devin

« Quand un lionceau, inconnu à lui-même, trouvera, sans le chercher, un souffle d’air tendre qui l’embrassera, et quand des rameaux, détachés d’un cèdre auguste et morts depuis longues années, revivront pour être réunis à leur antique souche et reverdir de nouveau ; alors les misères de Posthumus seront terminées, la Bretagne sera heureuse et fleurira dans l’abondance et dans la paix. »

Devin

— Toi, Léonatus, tu es le lionceau, — ainsi que la construction logique de ton nom : — Leo natus nous l’indique.

Devin

À Cymbeline.

Devin

Le souffle d’air tendre est ta vertueuse fille : — pour air tendre , nous disons mollis aer : et de mollis aer , — nous faisons mulier , femme. Cette femme, je le devine, — c’est la plus constante de toutes, c’est la vôtre.

Devin

Il se tourne vers Posthumus.

Devin

Tout à l’heure encore, — justifiant la lettre de l’oracle, — sans le savoir et sans le vouloir, elle vous étreignait — de l’air le plus tendre.

Cymbeline

Tout cela est assez probable.

Devin

— Le cèdre auguste, ô royal Cymbeline, — te personnifie ; les rameaux détachés, ce sont — tes deux fils, qui, enlevés par Bélarius, — et censés morts depuis longues années, viennent de revivre, — pour être réunis au cèdre majestueux, dont les rejetons — promettent à la Bretagne l’abondance et la paix.

Cymbeline

Eh bien, — commençons par la paix… Caïus Lucius, — quoique vainqueurs, nous nous soumettons à César — et à l’empire romain, et nous promettons — de payer notre tribut accoutumé. Nous ne l’avions refusé — que d’après les conseils d’une reine criminelle : — et le ciel, dans sa justice, a fait tomber sur elle et sur sa race — tout le poids de son bras.

Cymbeline

Louons les dieux, — et que nos fumées ondoyantes montent à leurs narines — de nos autels bénis ! Annonçons cette paix — à tous nos sujets. Mettons-nous en marche. Que — les enseignes romaines et bretonnes flottent — amicalement unies : traversons tous la ville de Lud, — et allons dans le temple du grand Jupiter — ratifier notre paix ; scellons-la par des fêtes ! — En avant !… Jamais guerre ne se termina — par une paix pareille, avant que les mains sanglantes fussent lavées !

Cymbeline

Ils s’en vont.

Fin De Cymbeline

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Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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