Deux Ânes
Scène 1
Martin, Têtu, La Dame, Le Jeune Homme
Martin est monté par une dame, et Têtu par un jeune homme qui a mis pied à terre ainsi que sa compagne de promenade. Ils sont déjà assis sur l'herbe depuis quelque temps.
Martin
Je ne reviens pas de mon étonnement.
Têtu
Qu'as-tu donc ?
Martin
Plus je la vois, plus je suis persuadé que je ne me trompe point.
Têtu
Que veux-tu dire ?
Martin
Je veux dire que la femme qui vient de me monter a été ma maîtresse.
Têtu
Cette grande dame chez laquelle tu étais commis ?
Martin
Oui.
Têtu
Et dont tu portais quelquefois les dimanches le livre de prières quand tu l'accompagnais à l'église ?
Martin
Comme tu le dis.
Têtu
L'hypocrite !
Martin
Bah ! Cela ne servait pas à grand'chose. Tout le monde savait à quoi s'en tenir, excepté le mari ; il est vrai que de son côté il en contait à la femme de chambre.
Têtu
Vois donc comme ils se parlent avec tendresse.
Martin
Je n'ai pas le courage de les regarder. Quand je songe que c'était moi.... Tonnerre de Dieu ! Faut-il mourir, devenir âne, et être témoin du bonheur d'un blanc-bec... !
Têtu
Ta colère me fait rire.
Martin
Si tu étais à ma place, tu ne rirais pas.
Têtu
Tu es bien bête d'avoir cru qu'elle serait fidèle à un commis trépassé. À propos, de quelle maladie es-tu mort ?
Martin
D'un grand mal à la poitrine.
Têtu
Je le conçois : la petite commère est bien gentille.
Martin
Et puis je rendais aussi quelque service à la femme du valet de chambre de monsieur.
Têtu
Tu m'en diras tant....
Martin
C'est égal : il faut absolument que je me venge de ma princesse.
Têtu
Si tu n'avais été qu'un pauvre meunier comme moi, tu n'aurais connu que ta femme, et tu ne la regretterais pas aujourd'hui peut-être.
Martin
Faisons faire la culbute à nos cavaliers, et, quand le tien sera étendu, donne-lui de bons coups de pied.
La dame et le jeune homme se lèvent et s'approchent des ânes.
Têtu
Sois tranquille.
La Dame
Je te dis encore une fois, mon cher trésor, que personne ne se doute de nos liaisons. D'abord mon mari s'inquiète très peu de tout cela ; il a aussi de petites intrigues que je lui pardonne de tout mon coeur. Et quant aux autres, ils me prennent tous pour une sainte. Tu peux donc venir me voir tous les jours à la Cathédrale entre midi et une heure : on n'en conclura rien contre moi. Je suis enveloppée d'un manteau qui porte respect.
Têtu
Entends-tu, camarade ?
Martin
Oui, oui. Son manteau qui porte respect, c'est la religion qu'elle n'a pas.
Têtu
Quelle canaille !
Martin
Souviens-toi de ce que je t'ai demandé.
La dame et le jeune homme montent, chacun, sur leur âne. Ils sont emportés malgré eux dans une allée où il y a beaucoup de promeneurs.
Têtu
Je ne l'oublierai pas.
Le Jeune Homme
Maudits ânes ! On ne peut jamais les faire aller à sa fantaisie. Ces chiennes de bêtes vont apprendre à tout le monde que nous sommes ici en partie fine.
Martin
Allons, le moment est propice. Tous les deux dans la poussière.
Le couple amoureux est jeté par terre ; et tandis que le petit Médor reçoit force ruades, la belle Angélique
Grands éclats de rire dans la foule.
Contusions du jeune homme, confusion de la dame.
Têtu
Tombe en criant, et produit au gland jour, Ce qui n'est fait que pour l'oeil de l'amour. J'y songeais. Il faut en convenir : quand on a de la pudeur et des moeurs, et que l'on passe pour une sainte, un pareil accident est bien désagréable.
Martin
Je suis vengé.