Un Ciron et le Fourmi
Scène 1
Une Fourmi, Un Ciron
Dans un parc, sur un brin d'herbe.
Une Fourmi
JE suis rendue de fatigue. Quel diable de métier que celui d'insecte ! Toujours travailler, toujours porter quelque chose à la fourmilière !
Un Ciron
Puisque vous vivez en république, il faut bien que chacune de vous contribue...
Une Fourmi
Voilà justement ce qui me déplaît : je n'ai jamais aimé les républiques. Quand j'étais homme, je défendais le pouvoir absolu de toutes mes forces.
Un Ciron
Tu as donc fait beaucoup de bruit dans ton pays ? en république, il faut bien que chacune de vous contribue...
Une Fourmi
Je t'en réponds. C'était moi qui étais chargé de poursuivre toutes les doctrines qui, de près ou de loin, avaient quelque odeur de liberté ; et je m'en acquittais avec un zèle qui m'a valu l'estime de mes protecteurs.
Un Ciron
Rien que leur estime ?
Une Fourmi
Assaisonnée d'une forte pension annuelle qui était bonne à prendre et à conserver ; car il serait par trop niais d'avoir une opinion pour rien.
Un Ciron
Comment ! On te payait pour penser ce que tu pensais ? Je ne te comprends pas.
Une Fourmi
Eh ! D'où viens-tu donc ?
Un Ciron
De mon village où j'étais bedeau, et même bedeau un peu orgueilleux de l'être. Celui qui dispose de tout a probablement voulu m'apprendre, en m'envoyant après ma mort dans le corps d'un ciron, que je n'étais qu'un imbécile de me croire quelque chose.
Une Fourmi
La métempsycose ne t'a pas donné plus d'esprit que tu n'en avais. Ne pas sentir qu'il faut vivre de ses opinions, et par conséquent en être payé ! C'est trop fort.
Un Ciron
Allons, allons, laisse là tes exclamations, car l'esprit me vient. Je commence à comprendre que tu n'étais qu'un fripon que l'on payait pour lui faire dire ce qu'il ne pensait pas peut-être. Ai-je mis la patte dessus ?
Une Fourmi
Moi, un fripon ! Moi qui jouissais de l'estime de la haute société aristocratique, où l'on se pâmait de plaisir à la lecture de mes articles !
Un Ciron
De tes articles ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
Une Fourmi
Dieu ! Que tu es bête !
Un Ciron
Tu es bien plus bête, toi, d'exiger que je sache des choses dont je n'ai jamais entendu parler.
Une Fourmi
Eh bien, puisqu'il faut te le dire, j'étais journaliste, plaidant pour Rome, pour l'intolérance, pour les doctrines anti-philosophiques, et pour les douceurs de l'ancien régime. Comprends-tu ?
Un Ciron
Oui.
Une Fourmi
Je remuais la France avec ma plume.
Un Ciron
Cela n'est pas vrai, car mon village est en France et je ne l'ai jamais vu remuer.
Une Fourmi
Voilà qui est impayable ! Tu prends au propre ce que je dis au figuré.
Un Ciron
Écoute, fourmi. Quoique je n'aie écrit aucun article, je ne suis pas plus bête que toi ; et je comprends très bien ce que tu entends par remuer la France, que tu ne remuais ni dans un sens ni dans l'autre.
Une Fourmi
Tais-toi : tu ne sais ce que tu dis.
Un Ciron
Je sais ce que je dis. Tu te croyais un personnage important, et à peine te connaissait-on peut-être. Mais ton sot orgueil a reçu, comme le mien, sa juste punition : insecte tu étais, insecte tu es. Je suis enchanté que tu vives malgré toi dans une république : ce châtiment te va à merveille. Adieu, Madame la fourmi.