Drame historique · 1591

Henri VI (2e partie)

de William Shakespeare

Représentation
≈ 2 h 22
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
891
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Cade N 75 ≈ 16 min 5
Suffolk N 74 ≈ 15 min 7
Roi Henry N 94 ≈ 13 min 11
Glocester N 75 ≈ 13 min 7
York N 71 ≈ 13 min 9
Reine Marguerite F 54 ≈ 9 min 7
Warwick N 37 ≈ 7 min 8
Duchesse F 26 ≈ 6 min 5
Cardinal H 30 ≈ 5 min 6
Buckingham N 31 ≈ 4 min 9
Marguerite F 19 ≈ 4 min 2
Salisbury N 16 ≈ 2 min 7
Jeune Clifford N 11 ≈ 2 min 2
Bolingbroke N 21 ≈ 2 min 1
Hume N 8 ≈ 2 min 2
Capitaine H 11 ≈ 2 min 1
Clifford N 17 ≈ 2 min 3
Dick N 23 ≈ 2 min 3
Pierre H 8 ≈ 2 min 2
Iden N 8 ≈ 1 min 2

Et 24 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Cade absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Suffolk absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roi Henry absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Glocester absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
York absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Reine Marguerite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Warwick absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Duchesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Suffolk, Marguerite, Roi Henry, Tous, Glocester, Winchester, Cardinal, Salisbury, Warwick, York, Buckingham, Somerset

Londres. Dans le palais du roi.

Suffolk

— Votre haute Majesté impériale — m’ayant chargé, à mon départ pour la France, — de représenter votre excellence, — et d’épouser en son nom la princesse Marguerite, — c’est dans la fameuse et ancienne cité de Tours, — en présence des rois de France et de Sicile, — des ducs d’Orléans, de Calabre, de Bretagne et d’Alençon, — de sept comtes, de douze barons, et de vingt révérends évêques, — que j’ai accompli ma mission et que j’ai été marié. — Et maintenant, pliant humblement le genou, — à la vue de l’Angleterre et de ses nobles pairs, — je remets mes droits sur la reine — aux gracieuses mains de Votre Majesté, qui est la substance — dont je représentais la grande ombre : — voici le plus beau don que jamais marquis ait donné, — la plus belle reine que jamais roi ait reçue !

Marguerite

— Grand roi d’Angleterre, mon gracieux seigneur, — les longues conférences que j’ai eues en imagination — avec vous, mon bien cher souverain, — le jour, la nuit, dans mes veilles et dans mes rêves, — dans les réunions de cour ou dans mes dévotions, — m’enhardissent à saluer mon roi — dans le simple langage que mon esprit me suggère — et que m’inspire la joie excessive de mon cœur.

Roi Henry

— Sa vue m’avait ravi : mais la grâce de sa parole, — que pare la majesté de la sagesse, — me fait passer des transports de l’admiration aux larmes de la joie, — si complète est la satisfaction de mon cœur ! — Milords, saluez ma bien-aimée d’une acclamation unanime.

Tous

— Vive la reine Marguerite, délices de l’Angleterre !

Marguerite

— Nous vous remercions tous.

Marguerite

Fanfares.

Suffolk

— Milord protecteur, n’en déplaise à Votre Grâce, — voici les articles de la paix conclue — entre notre souverain et le roi de France Charles, — et acceptée d’un commun accord pour dix-huit mois.

, lisant.

Glocester

» Item, Que le duché d’Anjou et la comté du Maine seront évacuées et remises au roi son père…

Roi Henry

— Mon oncle, qu’avez-vous ?

Glocester

Pardonnez-moi, mon gracieux lord ; — un malaise soudain m’a atteint au cœur, — et a obscurci ma vue tellement que je ne puis plus lire.

Roi Henry

— Mon oncle de Winchester, continuez, je vous prie, la lecture.

Winchester

« Item. Il est en outre convenu entre eux que les duchés d’Anjou et du Maine seront évacuées et remises au roi son père, et qu’elle-même sera amenée aux frais et à la charge du roi d’Angleterre, sans apporter de dot . »

Roi Henry

— Ces conditions nous conviennent… Lord marquis, à genoux ! — Nous te créons céans premier duc de Suffolk, — et te ceignons l’épée. — Cousin d’York, nous déchargeons Votre Grâce — de ses fonctions de régent de France — jusqu’à ce que le terme de dix-huit mois soit pleinement expiré. — Merci, oncle Winchester, Glocester, York, Buckingham, — Somerset, Salisbury et Warwick. — Nous vous remercions tous de l’accueil — hautement favorable que vous avez fait à la princesse, ma reine. — Venez, rentrons, et occupons-nous en toute hâte — des préparatifs de son couronnement.

Roi Henry

Sortent le roi, la reine et Sulfolk.

Cardinal

— Neveu, que signifie ce langage passionné, — cette péroraison pleine de récriminations ? — Quant à la France, elle est à nous, et nous la garderons toujours.

Salisbury

— Ah ! par la mort de celui qui mourut pour tous, — ces comtés étaient les clefs de la Normandie. — Mais pourquoi pleure Warwick, mon vaillant fils ?

Warwick

— Si je pleure, c’est qu’elles sont à jamais perdues. — Car, s’il y avait quelque espoir de les reconquérir, — mon épée verserait un sang brûlant, mes yeux ne verseraient pas de larmes ! — L’Anjou et le Maine ! c’est moi qui les avais pris ; — c’est mon bras qui avait conquis ces deux provinces ; — et les cités que j’avais eues avec des blessures, — les voilà restituées avec de pacifiques paroles ! — Mortdieu !

York

Puisse-t-il être suffoqué, ce duc de Suffolk — qui ternit l’honneur de cette île martiale ! — La France m’aurait arraché et déchiré le cœur, — avant de me faire consentir à ce traité. — J’ai lu que les rois d’Angleterre ont toujours eu — de larges sommes d’or et de fortes dots avec leurs femmes : — mais notre roi Henry renonce à son propre bien — pour épouser une fille qui ne lui apporte rien.

Glocester

— Une bonne plaisanterie, une chose inouïe, — c’est que Suffolk réclame tout un quinzième — pour le coût et les frais du transport de la dame ! — Elle aurait dû rester en France et y mourir de faim — plutôt…

Cardinal

Milord de Glocester, vous vous échauffez trop ; — tel a été le bon plaisir de monseigneur le roi.

Glocester

Il sort.

Cardinal

— Ainsi voilà notre protecteur qui part furieux. — Vous savez qu’il est mon ennemi, — que dis-je ? votre ennemi à tous, — et peu l’ami du roi, je le crains. — Considérez, milords, qu’il est le premier prince du sang, — et l’héritier présomptif de la couronne d’Angleterre. — Lors même que Henry aurait par son mariage acquis un empire — et tous les opulents royaumes de l’Occident, — il eût trouvé motif d’en être mécontent. — Prenez-y garde, milords ; ne laissez pas charmer vos cœurs — par ses paroles caressantes ; soyez prudents et circonspects. — Qu’importe qu’il ait pour lui les gens du peuple — qui l’appellent Homphroy, le bon duc de Glocester , — et qui battent des mains en lui criant à voix haute : Jésus garde Votre royale Excellence ! — ou : Dieu préserve le bon duc Homphroy ! — Je crains bien, milords, que, malgré tout cet éclat flatteur, — on ne trouve en lui un protecteur dangereux.

Buckingham

— Pourquoi donc protégerait-il notre souverain, — qui est d’âge à gouverner par lui-même ? — Cousin de Somerset, joignez-vous à moi, — et tous ensemble, avec l’aide du duc de Suffolk, — nous aurons bientôt culbuté de son siége le duc Homphroy.

Cardinal

— Cette importante affaire ne saurait souffrir de délai ; — je me rends immédiatement auprès du duc de Suffolk.

Cardinal

Il sort.

Somerset

— Cousin de Buckingham, bien que l’orgueil de Homphroy — et la grandeur de son pouvoir nous soient à charge, — n’en surveillons pas moins le hautain cardinal ; — son insolence est plus intolérable — que tous les princes du pays réunis. — Si Glocester est renversé, c’est lui qui sera protecteur.

Buckingham

— Celui qui sera protecteur, c’est toi, Somerset, ou moi, — en dépit du duc Homphroy et du cardinal.

Buckingham

Sortent Buckingham et Somerset.

Warwick

— Puisse Dieu être aussi favorable à Warwick qu’il est dévoué au pays — et à l’intérêt public !

York

York en dit autant, pour de plus grandes raisons encore.

Salisbury

— Hâtons-nous et déployons toute la vigilance humaine.

Warwick

— Vous parlez d’humaine ! Ô père, vous me faites souvenir du Maine perdu pour nous, — du Maine, dont Warwick avait fait notre domaine, — et qu’il eût voulu garder jusqu’à son dernier souffle. — Vous parlez d’humaine vigilance ; moi, je ne parle que du Maine, — que je reprendrai à la France, dussé-je me faire tuer.

Warwick

Sortent Warwick et Salisbury.

York

Il sort.

York

‌

Scène 2

Duchesse, Glocester, Messager, Hume

L’hôtel du duc de Glocester.

Duchesse

— Pourquoi mon seigneur est-il ployé comme l’épi trop mûr — qui courbe la tête sous le fardeau exubérant de Cérès ? — Pourquoi le puissant duc Homphroy fronce-t-il le sourcil, — comme s’il faisait fi des faveurs de ce monde ? — Pourquoi tes yeux sont-ils fixés à la sinistre terre — dans une contemplation qui semble assombrir ton regard ? — Que vois-tu là ? Le diadème du roi Henry, — enchâssé dans tous les honneurs du monde ? — Si cela est, contemple-le toujours et rampe sur la face — jusqu’à ce qu’il cercle ta tête. — Étends ta main, atteins à l’or glorieux ! — Quoi ! ton bras est-il trop court ? Je l’allongerai du mien, — et, quand tous deux nous aurons enlevé la couronne, — tous deux nous redresserons la tête vers le ciel, — et dès lors nous ne ravalerons plus notre vue — jusqu’à accorder un clin d’œil à la terre.

Glocester

— Ô Nell, chère Neil, si tu aimes ton seigneur, — bannis le ver rongeur des idées ambitieuses. — Et puisse la première pensée hostile que je concevrais — contre mon roi et neveu, le vertueux Henry, — être mon dernier soupir en ce monde mortel ! — C’est mon mauvais rêve de cette nuit qui me rend triste.

Duchesse

— Qu’a rêvé mon seigneur ? dis-le moi, et en retour — je te ferai le doux récit de mon rêve de la matinée.

Duchesse

— Bah ! tout ce que cela prouve, — c’est que celui qui brisera un rameau du bosquet de Glocester — paiera de sa tête sa présomption. — Mais écoute, mon Homphroy, mon cher duc : — il m’a semblé que j’étais assise sur un siége de majesté, en l’église cathédrale de Westminster, — dans le fauteuil même où sont couronnés les rois et les reines ; — et qu’alors Henry et dame Marguerite s’agenouillaient devant moi, — et me mettaient le diadème sur la tête.

Glocester

— Çà, Éléonore, il faut donc que je me fâche tout de bon. — Présomptueuse créature, dénaturée Éléonore, — n’es-tu pas la seconde femme du royaume, — et l’épouse bien-aimée du protecteur ? — N’as-tu pas à commandement plus de jouissances mondaines — que ta pensée n’en peu concevoir ou embrasser ? — Et cependant tu te mets la trahison en tête — pour précipiter ton mari et toi-même — du faîte de l’honneur aux pieds de la disgrâce ? — Éloigne-toi, et que je ne t’entende plus !

Duchesse

— Quoi ! quoi ! milord, vous vous mettez ainsi en colère — contre Éléonore pour un rêve qu’elle vous dit ! — Dorénavant je garderai mes rêves pour moi, — pour ne pas être grondée.

Messager

— Milord protecteur, c’est le bon plaisir de Son Altesse — que vous vous prépariez à chevaucher jusqu’à Saint-Albans — où le roi et la reine comptent chasser au faucon.

Glocester

— Je pars… Allons, Nell, veux-tu chevaucher avec nous ?

Duchesse

— Oui, mon bon lord, je vais vous suivre.

Duchesse

Glocester et le messager sortent.

Duchesse

— Suivre ! Je le dois. Je ne puis aller la première, — tant que Glocester est de cette humeur basse et humble. — Si j’étais homme, duc, et premier prince du sang, — j’écarterais ces fastidieux obstacles — et je me frayerais un chemin sur leurs cous décapités. — Toute femme que je suis, je n’hésiterais pas — à jouer mon rôle dans la parade de la fortune. — Où êtes-vous donc ?… sir John !… voyons, ne crains rien, l’ami, — nous sommes seuls ; il n’y a ici que toi et moi.

Hume

— Jésus préserve Votre royale Majesté !

Duchesse

— Que dis-tu ? Majesté ! je ne suis que Grâce.

Hume

— Mais, par la grâce de Dieu et les conseils de Hume, — votre titre de Grâce va être agrandi.

Hume

— Ils ont promis de faire voir à Votre Altesse — un esprit évoqué des profondeurs souterraines, — qui répondra à toutes les questions — que lui adressera Votre Grâce.

Duchesse

— Il suffit ; je songerai aux questions. — Quand nous serons revenus de Saint-Albans, — nous aviserons au plein accomplissement de ces choses. — Tiens, Hume, accepte cette récompense ; va t’amuser, l’ami, — avec tes associés en cette importante affaire.

Duchesse

La duchesse sort.

Hume

— Il faut que Hume s’amuse avec l’or de la duchesse ? — Il le fera, morbleu. Mais tout beau, sir John Hume ! — Scellez vos lèvres, et ne dites qu’un mot : chut ! — L’affaire demande le silence et le secret. — Dame Éléonore me donne de l’or pour lui amener la sorcière ; — fût-elle le diable, son or ne saurait être malvenu. — En outre, j’ai de l’or qui me tombe d’un autre parage. — Je n’ose dire qu’il me vient du riche cardinal — et du grand Suffolk, le duc de fraîche création. — Pourtant j’en suis sûr ; car, à parler net, — connaissant l’humeur ambitieuse de dame Éléonore, — ils me paient pour miner la duchesse — et lui insinuer dans la cervelle ces conjurations. — On dit qu’un rusé coquin n’a pas besoin d’agent ; — pourtant je suis l’agent de Suffolk et du cardinal. — Hume, si vous n’y prenez garde, vous vous laisserez aller — à les donner tous deux pour une paire de rusés coquins. — Au fait, tel est le cas. Et je crains fort qu’à la fin, — la coquinerie de Hume ne soit la ruine de la duchesse, — et que la disgrâce de la duchesse ne soit la chute de Homphroy. — Advienne que pourra, j’aurai toujours de l’or.

Hume

Il sort.

Hume

‌

Scène 3

Premier Pétitionnaire, Deuxième Pétitionnaire, Suffolk, Marguerite, Pierre, Domestiques, Tous, Roi Henry, York, Somerset, Warwick, Cardinal, Buckingham, Salisbury, Glocester, Duchesse, Horner

Dans le palais du roi.

Premier Pétitionnaire

Mes maîtres, tenons-nous tout près ; milord protecteur va bientôt venir par ici, et nous pourrons alors lui remettre nos suppliques en bonne forme.

Deuxième Pétitionnaire

Morbleu, le Seigneur le protège, car c’est un bon homme ! Que Jésus le bénisse !

Premier Pétitionnaire

Le voilà qui vient, je crois, et la reine avec lui : je serai le premier, bien sûr.

Deuxième Pétitionnaire

Remets-toi en place, imbécile : c’est le duc de Suffolk, et non milord protecteur.

Suffolk

Eh bien, l’ami, me veux-tu quelque chose ?

Premier Pétitionnaire

Pardonnez, je vous prie, milord ! je vous prenais pour milord protecteur.

, lisant l’adresse.

Marguerite

À milord protecteur ! Vos suppliques sont donc adressées à sa seigneurie ? Voyons-les ! quelle est la tienne ?

Suffolk

Ta femme aussi ? Voilà un tort, certes… Et la vôtre ?… Que vois-je ici ?

Suffolk

lisant.

Suffolk

Contre le duc de Suffolk, pour avoir enclos les communaux de Melford .

Suffolk

Qu’est-ce à dire, messire drôle ?

Deuxième Pétitionnaire

Hélas ! monsieur, je ne suis que le pauvre porteur de la pétition de toute notre ville.

, présentant sa pétition.

Pierre

Contre mon maître, Thomas Horner, pour avoir dit que le duc d’York était le légitime héritier de la couronne.

Marguerite

Que dis-tu là ? le duc d’York a dit qu’il était le légitime héritier de la couronne !

Pierre

Que mon maître l’était ? Nenni, ma foi, c’est mon maître qui a dit qu’il l’était, et que le roi était un usurpateur.

Suffolk

Holà, quelqu’un !

Domestiques

Emmenez cet homme, et envoyez immédiatement un poursuivant chez son maître : nous éclaircirons votre affaire devant le roi.

Domestiques

Les domestiques sortent avec Pierre.

Marguerite

— Et quant à vous autres, qui aimez à chercher protection — sous les ailes de sa grâce notre protecteur, — — refaites vos suppliques et adressez-les-lui.

Marguerite

Elle déchire les pétitions.

Marguerite

— Arrière, vils chenapans ! Suffolk, faites-les partir.

Tous

— Allons-nous-en.

Tous

Les pétitionnaires sortent.

Marguerite

— Milord de Suffolk, dites, est-ce là l’usage, — est-ce là la mode à la cour d’Angleterre ? — Est-ce là le gouvernement de l’île de Bretagne ? — Est-ce là l’empire du roi d’Albion ? — Quoi ! le roi Henry sera donc toujours un écolier — sous la tutelle du morose Glocester ? — Ne suis-je reine que de titre et de nom, — et dois-je être la sujette d’un duc ? — Je te le déclare, Poole, lorsque dans la cité de Tours — tu rompis une lance en l’honneur de mon amour, — et que tu ravis les cœurs des dames de France, — je crus que Henry te ressemblait — en courage, en courtoisie et en élégance : mais son esprit n’est occupé que de dévotion — et de compter des Ave Maria sur son chapelet. — Ses champions, ce sont les prophètes et les apôtres ; — ses armes, les saintes sentences de l’Écriture sacrée ; — son cabinet est son carrousel ; — ses amours, — ce sont les images de bronze des saints canonisés. — Je voudrais que le collége des cardinaux — l’élût pape, et l’emmenât à Rome, — et mît la triple couronne sur sa tête : — voilà la condition qui conviendrait à sa sainteté.

Suffolk

— Patience, madame ; si je suis cause — que Votre Altesse est venue en Angleterre, je ferai en sorte — que Votre Grâce y soit pleinement satisfaite.

Suffolk

— Et le plus puissant d’entre eux — n’est pas plus puissant en Angleterre que les Nevils : — Salisbury et Warwick ne sont pas de simples pairs.

Marguerite

— Tous ces lords réunis ne me blessent pas à beaucoup près autant — que cette arrogante, la femme du lord protecteur. — Elle balaie la cour avec un cortége de dames, — plutôt comme une impératrice que comme la femme du duc Homphroy. — Les étrangers la prennent pour la reine. — Elle porte les revenus d’un duché sur son dos, — et dans son cœur elle insulte à notre pauvreté. — Est-ce que je ne vivrai pas assez pour être vengée d’elle ? — Méprisante et vile créature ! La caillette — se vantait l’autre jour, au milieu de ses mignons, — que la queue de sa plus mauvaise robe — valait plus que tous les domaines de mon père, — avant que Suffolk lui eût donné deux duchés pour sa fille.

Roi Henry

— Pour ma part, noble York, je ne m’en soucie pas ; — ou Somerset, ou York, c’est tout un pour moi.

York

— Si York s’est mal conduit en France, que la régence lui soit refusée.

Somerset

— Si Somerset est indigne de la place, — que York soit régent, je lui cède le pas.

Warwick

— Que Votre Grâce en soit digne ou non, — ce n’est pas là la question : York en est le plus digne.

Cardinal

— Ambitieux Warwick, laisse parler tes supérieurs.

Warwick

— Le cardinal n’est pas mon supérieur sur le champ de bataille.

Buckingham

— Tous ici sont tes supérieurs, Warwick.

Warwick

— Warwick peut vivre assez pour être votre supérieur à tous.

Salisbury

— Paix, fils !… Et vous, Buckingham, dites pour quelle raison — Somerset doit obtenir en ceci la préférence.

Marguerite

— Eh bien ! parce que le roi le veut.

Marguerite

— Si le roi est d’âge, qu’est-il besoin que Votre Grâce — soit le protecteur de Sa Majesté ?

Glocester

— Madame, je suis protecteur du royaume ; — et, quand tel sera son bon plaisir, je résignerai mes fonctions.

Suffolk

— Résigne-les donc, et laisse là ton insolence. — Depuis que tu es roi

car qui règne, si ce n’est toi ?

Suffolk

, la chose publique marche chaque jour à sa ruine ; — le Dauphin a triomphé au delà des mers ; — et tous les pairs et nobles du royaume — ont été comme asservis à ta souveraineté.

Cardinal

— Tu as pressuré les communes ; la bourse du clergé — est appauvrie et épuisée par tes extorsions.

Somerset

— Tes somptueux palais et la toilette de ta femme — ont coûté énormément au trésor public.

Buckingham

— Ta cruauté dans l’exécution — des criminels a excédé la loi — et te livre toi-même à la merci de la loi.

Marguerite

— Ton trafic d’emplois et de villes en France, — si les faits qu’on soupçonne grandement étaient avérés, — t’aurait bientôt fait sauter la tête.

Marguerite

Glocester sort. La reine laisse tomber son éventail

Marguerite

.

Marguerite

— Donnez-moi mon éventail.

Marguerite

À la duchesse de Glocester.

Marguerite

Eh bien, mignonne, vous ne pouvez pas ?

Marguerite

Elle donne un soufflet à la duchesse.

Duchesse

— Est-ce moi ? Oui, c’est moi, altière Française. — Si avec mes ongles je pouvais atteindre votre beauté, — je vous imprimerais sur la face mes dix commandements.

Roi Henry

— Chère tante, calmez-vous, c’était sans le vouloir.

Duchesse

— Sans le vouloir ! Bon roi, prends-y garde à temps. — Elle t’emmaillotera et te bercera comme un bambin. — Bien qu’en ces lieux le souverain maître ne porte pas culottes, — elle n’aura pas frappé impunément dame Éléonore.

Duchesse

La duchesse sort

Duchesse

.

Buckingham

— Lord cardinal, je vais suivre Éléonore, — et m’informer de ce que fait Homphroy. — Elle est maintenant piquée au vif ; sa furie n’a pas besoin d’éperon ; — elle galopera assez vite à sa destruction.

Buckingham

Sort Buckingham.

Glocester

— Maintenant, milords, que l’excès de ma colère a été dissipé par un tour de promenade dans le quadrangle, — je viens vous parler des affaires de l’État. — Quant à vos odieuses et fausses accusations, — prouvez-les et je me soumets à la loi ; — mais puisse Dieu avoir autant pitié de mon âme — que j’ai de dévouement pour mon roi et mon pays ! — Revenons à l’affaire qui nous occupe. — Je dis, mon souverain, qu’York est l’homme le plus digne — d’être régent dans le royaume de France.

York

— Je te dirai, Suffolk, pourquoi j’en suis indigne. — C’est d’abord parce que je ne sais pas flatter ton orgueil ; — ensuite, si je suis désigné pour ce poste, — milord de Somerset me laissera là — sans ressources, sans argent ni munitions, — jusqu’à ce que la France soit retombée aux mains du Dauphin. — La dernière fois, son caprice m’a fait faire antichambre, — jusqu’à ce que Paris fût assiégé, affamé et perdu

York

.

Warwick

— Je puis en témoigner ; jamais traître à son pays — ne commit une action plus noire.

Suffolk

— Tais-toi, insolent Warwick.

Warwick

— Image de l’orgueil, pourquoi me tairais-je ?

Suffolk

— Parce que voici un homme accusé de trahison. — Dieu veuille que le duc d’York se justifie !

York

— Est-ce qu’on accuse York d’être un traître ?

Roi Henry

— Que veux-tu dire Suffolk ? Parle : qui sont ces hommes ?

, à Horner.

Roi Henry

— Parle, l’ami, as-tu dit cela ?

Horner

Sous le bon plaisir de Votre Majesté, je n’ai jamais dit ou pensé pareille chose. Dieu m’est témoin que je suis faussement accusé par ce misérable.

, levant les mains.

Pierre

Par ces dix os, milords, il m’a dit ça dans le grenier un soir que nous étions à récurer l’armure de milord d’York.

York

— Vil coquin, artisan infect, — j’aurai ta tête pour cette parole de traître… — Je conjure Votre royale Majesté — de lui faire subir toute la rigueur des lois. —

Horner

Hélas ! milord, je veux être pendu si j’ai jamais parlé ainsi. Mon accusateur est mon apprenti ; l’autre jour, quand je l’ai corrigé pour certaine faute, il a juré à genoux qu’il me revaudrait ça : j’ai de bons témoins de la chose. Aussi je conjure Votre Majesté de ne pas perdre un honnête homme sur l’accusation d’un vilain.

Roi Henry

— Mon oncle, quelle décision nous dicte ici la justice ?

Glocester

— Cette sentence, milord, si je puis la prononcer : — Que Somerset soit nommé régent de France, — car ceci met York en suspicion. — Et qu’à ces gens il soit assigné un jour — et un lieu convenable pour un combat singulier. — Car cet homme a des témoins de la malveillance de son valet. — Telle est la loi, et telle est la décision du duc Homphroy.

Somerset

Je remercie humblement Votre royale Majesté.

Pierre

Hélas ! milord, je ne peux pas me battre. Au nom du ciel, prenez en pitié mon cas ! la rancune d’un homme prévaut contre moi. Oh ! que le Seigneur ait pitié de moi ! Je ne serai jamais en état de porter un coup. Ô Dieu !… mon cœur.

Glocester

— Maraud, il faut que tu te battes ou que tu sois pendu.

Roi Henry

— Qu’ouïes mène en prison ; le jour — du combat sera le dernier du mois prochain. — Viens, Somerset, nous allons aviser à ton départ.

Roi Henry

Ils sortent

Roi Henry

.

Roi Henry

‌

Scène 4

Hume, Bolingbroke, Duchesse, Margery Jourdain, York, Buckingham, Valet

Un jardin attenant à l’hôtel du duc de Glocester.

Hume

Venez, mes maîtres, la duchesse, je vous l’ai dit, attend l’accomplissement de vos promesses.

Bolingbroke

Maître Hume, nous sommes tout prêts. Sa Grâce veut-elle voir et entendre nos incantations ?

Hume

Oui, pourquoi pas ? Ne doutez pas de son courage.

Bolingbroke

Je l’ai entendu citer comme une femme d’une invincible énergie. Mais il sera bon, maître Hume, que vous soyez là-haut près d’elle, tandis que nous serons occupés ici-bas. Ainsi, partez, je vous en prie au nom du ciel, et laissez-nous.

Bolingbroke

Hume sort.

Bolingbroke

Mère Jourdain, prosternez-vous à plat contre terre. Vous, John Soutwell, lisez, et mettons-nous à l’œuvre.

Bolingbroke

La duchesse paraît à une fenêtre.

Duchesse

Fort bien, mes maîtres ; soyez tous les bienvenus. À la besogne ! Le plus tôt, le mieux.

Bolingbroke

— Patience, bonne dame. Les magiciens connaissent leur moment. — La nuit profonde, la nuit noire, la nuit silencieuse, — le moment de la nuit où Troie fut livrée aux flammes, — le moment où les chouettes crient et les chiens de garde hurlent, — où les esprits rôdent et où les spectres s’arrachent à leurs tombeaux, — c’est le moment qui convient le mieux à l’œuvre que nous entreprenons. — Madame, asseyez-vous, et ne craignez rien ; celui que nous évoquons, — nous l’enfermerons dans un cercle sacré.

Bolingbroke

Ici ils accomplissent les cérémonies d’usage, et tracent le cercle. Bolingbroke ou Southwell lit la formule de conjuration. Éclairs et tonnerre effroyables. L’Esprit s’élève.

Bolingbroke

l’esprit.

Bolingbroke

Adsum.

Margery Jourdain

Asmath, — par l’éternel Dieu dont le nom et le pouvoir — te font trembler, réponds à ce que je demanderai ; — car tu ne partiras pas d’ici que tu n’aies parlé.

Margery Jourdain

l’esprit.

Margery Jourdain

— Demande ce que tu voudras : que n’ai-je déjà dit et fini !

, lisant.

Bolingbroke

— D’abord le roi. Qu’adviendra-t-il de lui ?

Bolingbroke

l’esprit.

Bolingbroke

— Le duc vit encore qui déposera Henry ; mais il lui survivra et mourra de mort violente.

Bolingbroke

À mesure que l’Esprit parle, Southwell écrit la réponse.

Bolingbroke

— Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk ?

Bolingbroke

l’esprit.

Bolingbroke

— Par l’eau il périra et trouvera sa fin.

Bolingbroke

— Qu’arrivera-t-il au duc de Somerset ?

Bolingbroke

l’esprit.

Bolingbroke

Qu’il évite les châteaux : — il sera plus en sûreté sur les plaines sablonneuses — que là où se dressent les châteaux. — Finis, car je ne puis endurer davantage.

Bolingbroke

— Descends dans les ténèbres et dans le lac brûlant. — Démon perfide, disparais !

Bolingbroke

Tonnerre et éclairs. L’Esprit descend.

York

— Mettez la main sur ces traîtres et sur leur friperie. — Commère, je crois que nous vous avons surveillée de près… — Quoi ! madame, vous ici ! Le roi et l’État — vous sont grandement redevables pour tant de peines ; — milord protecteur veillera, je n’en doute pas, — à ce que vous soyez bien récompensée pour ces bonnes œuvres.

Duchesse

— Elles ne sont pas aussi préjudiciables que les tiennes au roi d’Angleterre, — duc insolent qui menaces sans raison.

, lui montrant un papier.

Buckingham

La duchesse se retire de la fenêtre.

Buckingham

— Nous ferons examiner toute votre pacotille. Partez tous !

Buckingham

Les gardes sortent emmenant Southwell, Bolingbroke, etc.

York

— Lord Buckingham, vous l’avez, je le vois, parfaitement surveillée. — Jolie intrigue, parfait échafaudage ! — Maintenant, milord, voyons, je vous prie, l’écrit du diable. — Qu’avons-nous là ?

York

Il lit :

York

— Le duc vit encore qui déposera Henry ; — mais il lui survivra et mourra d’une mort violente . — Eh ! c’est juste comme le vers :

York

Aio te, Œacida, Romanos vincere posse .

York

Voyons la suite. — Quel est le sort qui attend le duc de Suffolk ? — Par l’eau il périra et trouvera sa fin. — Qu’arrivera-t-il au duc de Somerset ? — Qu’il évite les châteaux : — il sera plus en sûreté sur les plaines sablonneuses — que là où se dressent les châteaux . — Allons, allons, milords, ces oracles sont obtenus à grand risque — et compris à grand’peine. — Le roi est maintenant en route pour Saint-Albans, — accompagné du mari de cette aimable dame. — Que ces nouvelles soient portées là au grand galop : — triste déjeuner pour milord protecteur !

Buckingham

— Votre Grâce, milord d’York, me permettra — d’être le courrier, pour que j’aie de lui la récompense.

York

— À votre guise, mon cher lord… — Holà ! quelqu’un !

Valet

— Qu’on invite les lords Salisbury et Warwick — à souper avec moi demain soir… En marche !

Valet

Tous sortent

Valet

.

Valet

‌

Scène 5

Reine Marguerite, Roi Henry, Suffolk, Glocester, Cardinal, Simpcox, Femme, Maire, Sergent, Buckingham

Saint-Albans.

Reine Marguerite

— Croyez-moi, milords, cette chasse aux poules d’eau — est la plus amusante que j’aie vue depuis sept ans. — Pourtant, convenez-en, le vent était très-fort, — et il y avait dix à parier contre un que la vieille Jeanne ne prendrait pas son essor.

, à Glocester.

Roi Henry

— Mais quelle pointe votre faucon a faite, milord, — et à quelle hauteur il volait au-dessus des autres ! — Voyez l’œuvre de Dieu dans toutes ses créatures ! — L’homme et l’oiseau aspirent également à monter.

Suffolk

— Sous le bon plaisir de Votre Majesté, il n’est pas étonnant que les faucons de milord protecteur planent si haut ; — ils savent que leur maître aime dominer, — et qu’il s’élève par la pensée bien au delà du vol d’un faucon.

Glocester

— Milord, bien vil et bien ignoble serait l’esprit — qui ne dépasserait pas l’essor d’un oiseau.

Cardinal

— Je le pensais bien : il voudrait être plus haut que les nues.

Roi Henry

Jusqu’aux trésors de l’éternelle joie !

, à Glocester.

Cardinal

— Ton ciel, à toi, est sur la terre. Tes yeux et tes pensées — se reportent vers une couronne qui est le trésor de ton cœur. — Pernicieux protecteur, pair dangereux — qui caresses ainsi le roi et le peuple !

Glocester

— Ah çà, cardinal, votre prêtrise est devenue bien péremptoire !

Glocester

Tantæne animis cœlestibus iræ !

Glocester

— Un homme d’Église, si violent ! Bon oncle, dissimulez votre malignité ; — convient-elle à une telle sainteté ?

Suffolk

— Il n’y a pas là de malignité, monsieur, pas plus que n’en doivent provoquer — une querelle aussi bonne et un aussi mauvais pair…

Glocester

— Que qui, milord ?

Suffolk

— Eh bien, que vous, milord, — n’en déplaise à votre orgueilleux protectorat.

Glocester

— Va, Suffolk, l’Angleterre connaît ton insolence.

Reine Marguerite

— Et ton ambition, Glocester.

Roi Henry

Paix, je te prie, — ma bonne reine ! N’aiguise pas la fureur de ces pairs. — Car bénis sont ceux qui font la paix sur la terre !

, bas au cardinal.

Glocester

— En vérité, mon saint oncle, que n’en sommes-nous déjà là !

, bas au duc.

Cardinal

— Eh ! tu n’as qu’à oser.

, bas au cardinal.

Glocester

— N’émeute pas pour cette affaire un ramassis de factieux. — Réponds en personne de tes insultes.

, bas au duc.

Cardinal

— Oui, mais tu n’auras pas, toi, le cœur de te montrer ; si tu l’as, — ce soir même, sur la lisière orientale du bois.

Roi Henry

— Eh bien, milords ?

, haut.

Cardinal

Croyez-moi, cousin Glocester, — si Votre Honneur n’avait pas ramené l’oiseau si brusquement, — nous aurions eu plus de plaisir.

Cardinal

Bas.

Cardinal

Viens avec ton épée à deux mains.

Glocester

C’est vrai, mon oncle.

, bas au duc.

Cardinal

— Vous entendez ?… la lisière orientale du bois !

, bas au cardinal.

Glocester

— Cardinal, je suis votre homme.

Roi Henry

Eh ! qu’est-ce donc, oncle Glocester ?

Glocester

— Nous causions de fauconnerie : voilà tout, milord.

Glocester

Bas au cardinal.

, bas au duc.

Cardinal

Medica te ipsum . — Protecteur, songez à vous protéger vous-même.

Roi Henry

— Le vent devient plus fort ; ainsi que votre courroux, milords. — Que cette musique est fastidieuse à mon cœur ! — Quand de telles cordes détonnent, comment espérer l’harmonie ? — Je vous en prie, milords, laissez-moi arranger ce différend.

Glocester

Que signifie ce bruit ? — L’ami, quel miracle proclames-tu là ?

Glocester

l’habitant.

Glocester

Miracle ! miracle !

Suffolk

— Viens près du roi, et dis-lui quel est ce miracle.

Suffolk

l’habitant.

Suffolk

— Eh bien, un aveugle a recouvré la vue — à la châsse de Saint-Albans, il n’y a pas une demi-heure ; — un homme qui jamais n’avait vu de sa vie.

Roi Henry

— Louange à Dieu qui aux âmes croyantes — donne la lumière dans les ténèbres, la consolation dans le désespoir !

Cardinal

— Voici les habitants de la ville qui viennent en procession, — pour présenter l’homme à Votre Altesse.

Glocester

— Approchez, mes maîtres, amenez-le près du roi. — Il plaît à Son Altesse de causer avec lui.

Roi Henry

— Bonhomme, dis-nous la chose en détail, — que nous puissions à ton occasion glorifier le Seigneur. — Est-il vrai que tu aies été longtemps aveugle, et que tu sois guéri ?

Simpcox

Je suis né aveugle, n’en déplaise à Votre Grâce.

Femme

Oui-dà, vraiment.

Suffolk

Quelle est cette femme ?

Femme

— Son épouse, n’en déplaise à Votre Honneur.

Glocester

— Si tu avais été sa mère, tu auras parlé avec plus d’autorité.

, à Simpcox.

Roi Henry

Où es-tu né ?

Simpcox

— À Berwick, dans le nord, n’en déplaise à Votre Grâce.

Roi Henry

— Pauvre âme ! La bonté de Dieu a été grande pour toi ; — ne laisse passer ni jour ni nuit sans la sanctifier, — en te rappelant toujours ce qu’a fait le Seigneur.

Reine Marguerite

— Dis-moi, bonhomme, est-ce par hasard — ou par dévotion que tu es venu à cette sainte châsse ?

Femme

— Parfaitement vrai, sur ma parole ; et mainte et mainte fois — j’ai moi-même entendu une voix l’appeler ainsi.

Cardinal

— Ah çà, es-tu boiteux ?

Simpcox

Oui, que le Dieu tout-puissant me soit en aide !

Suffolk

— Comment l’es-tu devenu ?

Simpcox

Une chute du haut d’un arbre !

Femme

— D’un prunier, maître.

Glocester

Combien de temps as-tu été aveugle ?

Simpcox

— Oh ! dès ma naissance, maître.

Glocester

Et tu as grimpé à un arbre !

Simpcox

— Rien que cette fois-là dans ma vie, quand j’étais un jouvenceau.

Femme

— Ce n’est que trop vrai ; et il a payé cher son ascension.

Glocester

— Par la messe ! tu aimais bien les prunes pour t’aventurer ainsi.

Glocester

— Rusé coquin ! mais tout ça ne servira de rien… — Laisse-moi voir tes yeux ; ferme-les maintenant ; maintenant ouvre-les ; — dans mon opinion, tu n’y vois pas encore bien clair.

Simpcox

— Si fait, monsieur, aussi clair que le jour, grâce à Dieu et à saint Albans.

Glocester

Crois-tu ? De quelle couleur est ce manteau ?

Simpcox

Rouge, monseigneur, rouge comme du sang.

Glocester

Oui, c’est juste. De quelle couleur est ma robe ?

Simpcox

Noire, parbleu ; noire comme du charbon, comme du jais.

Roi Henry

Eh ! tu sais donc de quelle couleur est le jais ?

Suffolk

Et pourtant, il n’a jamais vu de jais, je pense.

Glocester

Mais il a déjà bien vu des manteaux et bien des robes.

Femme

Il n’en a jamais vu de sa vie, avant ce jour.

Glocester

Dis-moi, maraud, quel est mon nom ?

Simpcox

Hélas ! maître, je ne sais pas.

, montrant un de ceux qui l’entourent.

Glocester

Quel est son nom ?

, montrant un autre.

Glocester

Et le nom de celui-ci ?

Simpcox

Je ne sais pas non plus, maître.

Glocester

Quel est ton propre nom ?

Simpcox

Saunder Simpcox, ne vous en déplaise, maître.

Glocester

Eh bien, Saunder, voilà qui suffit : tu es le plus effronté menteur de la chrétienté. Si tu étais né aveugle, il t’eût été aussi facile de dire nos noms à tous que de nommer les diverses couleurs de nos vêtements. La vue peut distinguer les couleurs ; mais les nommer toutes ainsi brusquement, c’est impossible. Milords, saint Albans a fait ici un miracle ; mais ne pensez-vous pas que grand serait le pouvoir qui remettrait cet estropié sur ses jambes ?

Simpcox

Oh ! monsieur, que ne le pouvez-vous !

Glocester

Messieurs de Saint-Albans, est-ce que vous n’avez pas des sergents dans votre ville, ni de ces choses qu’on appelle fouets ?

Maire

Si fait, milord, s’il plaît à Votre Grâce.

Glocester

Eh bien, envoyez-en chercher un sur-le-champ.

Maire

Maraud, va immédiatement chercher le sergent.

Maire

Un homme de la suite sort.

Glocester

Maintenant, qu’on aille vite me chercher un escabeau.

Glocester

On apporte un escabeau.

Glocester

Maintenant, maraud, si tu veux te sauver du fouet, saute-moi par-dessus cet escabeau, et détale.

Simpcox

Hélas ! maître, je ne suis pas en état de me tenir debout ; — vous allez me torturer inutilement.

Glocester

Eh bien, messire, nous allons vous faire retrouver vos jambes. L’ami sergent, fouette-le jusqu’à ce qu’il ait sauté par-dessus cet escabeau.

Sergent

Oui, milord… Avance, maraud ; vite ! à bas votre pourpoint !

Simpcox

Hélas ! monsieur, que puis-je faire ? Je ne suis pas en état de me tenir debout.

Simpcox

Après le premier coup de fouet, il saute par-dessus l’escabeau et se sauve ; la foule le suit en criant : Miracle !

Roi Henry

— Ô Dieu, tu vois cela, et tu le tolères !

Reine Marguerite

— Cela m’a fait rire de voir le maroufle sauter.

Glocester

— Suivez le coquin, et emmenez cette drôlesse.

Femme

Hélas ! monsieur, nous avons fait cela par pure indigence.

Glocester

Qu’on les chasse sous le fouet à travers toutes les villes de marché jusqu’à ce qu’ils aient regagné Berwick, d’où ils sont venus.

Glocester

Sortent le maire, le sergent, la femme de Simpcox, etc.

Glocester

.

Cardinal

— Le duc Homphroy a accompli un miracle aujourd’hui.

Suffolk

— C’est vrai : il a fait sauter et envoler un boiteux.

Glocester

— Mais vous avez accompli plus de miracles que moi, — vous avez en un jour, milord, fait envoler des villes entières.

Roi Henry

— Quelles nouvelles apporte notre cousin Buckingham ?

Buckingham

— Des nouvelles que mon cœur frémit de révéler. — Une bande de méchants, occupés d’œuvres impies, — sous la protection et avec la connivence — de lady Éléonore, la femme du protecteur, — la meneuse et la tête de toute cette clique, — se sont livrés à des pratiques dangereuses pour l’État, — en ayant recours à des sorcières et des magiciens ; — nous les avons surpris sur le fait, — évoquant du fond de la terre de mauvais esprits, — les interrogeant sur la vie et la mort du roi Henry et d’autres personnages du conseil privé de Votre Altesse, — ainsi qu’on l’expliquera en détail à Votre Grâce.

, à Glocester.

Cardinal

— Et ainsi, milord protecteur, — votre femme est en ce moment arrêtée à Londres. — Cette nouvelle aura, je pense, faussé le tranchant de votre épée ; — il est probable, milord, que vous ne serez pas au rendez-vous.

Roi Henry

— Ô Dieu ! que d’iniquités commettent les méchants, — et pour attirer la ruine sur leur propre tête !

Reine Marguerite

— Glocester, voici ton nid dégradé ; — et tâche toi-même d’être irréprochable, tu feras bien.

Glocester

— Pour moi, madame, le ciel m’est témoin — de l’amour que j’ai toujours eu pour le roi et pour le bien public. — Quant à ma femme, je ne sais ce qui en est. — Je suis désolé d’avoir appris ce que je viens d’apprendre ; — c’est une noble personne ; mais si elle a mis en oubli — l’honneur et la vertu, et conversé avec des êtres — dont le contact est comme une poix qui souille toute noblesse, — je la bannis de mon lit et de ma société, — et je livre en proie à la loi et à l’opprobre — celle qui a déshonoré le nom honnête de Glocester

Glocester

.

Roi Henry

— Allons, pour cette nuit, nous nous reposerons ici. — Demain nous retournerons à Londres — pour examiner à fond cette affaire, — interroger ces affreux coupables — et peser leur cause dans la balance de la justice, — dont le fléau est inflexible et qui fait prévaloir le bon droit.

Roi Henry

Il sortent.

Roi Henry

‌

Scène 6

York, Salisbury, Warwick, Tous Deux

Londres. Les jardins du duc d’York.

York

— Maintenant, mes bons lords de Salisbury et de Warwick, — que notre modeste souper est terminé, permettez-moi, — dans cette promenade solitaire et pour ma propre satisfaction, — de vous demander votre opinion sur mon titre à la couronne d’Angleterre, titre qui est irrécusable.

Salisbury

— Milord, il me tarde de vous l’entendre exposer pleinement.

Warwick

— Cher York, commence ; et si tes droits sont fondés, — les Nevils seront tes sujets obéissants.

, à Salisbury.

Warwick

— Père, le duc a dit la vérité ; — c’est ainsi que la maison de Lancastre a obtenu la couronne.

York

— Et maintenant elle la retient par force, et non par droit ; — car Richard, l’héritier du fils aîné d’Édouard, étant mort, — la postérité du second fils aurait dû régner.

Salisbury

— Mais William de Hatfield était mort sans héritier.

York

— Le troisième fils, le duc de Clarence, du chef de qui — je réclame la couronne, eut pour enfant une fille, Philippe, — qui épousa Edmond Mortimer, comte de March. — Edmond eut pour enfant Roger, comte de March ; — Roger eut pour enfants Edmond, Anne et Éléonore.

Salisbury

— Cet Edmond, sous le règne de Bolingbroke, — réclama la couronne, ainsi que je l’ai lu, — et eût été roi, sans Owen Glendower, — qui le retint en captivité jusqu’à sa mort. — Mais passons aux autres.

Warwick

— Quelle claire déduction est plus claire que celle-là ? — Henry réclame la couronne du chef de Jean de Gand, — le quatrième fils ; York la réclame du chef du troisième. — Jusqu’à ce que la branche de Lionel soit éteinte, celle de Jean ne doit pas régner ; — elle n’est pas encore éteinte, mais elle fleurit en toi — et dans tes fils, nobles rejetons d’une telle souche. — Donc, Salisbury, mon père, agenouillons-nous tous deux ensemble, — et, en ce lieu retiré, soyons les premiers — à saluer notre légitime souverain — en nous inclinant devant ses droits héréditaires à la couronne.

Tous Deux

— Vive notre souverain Richard, roi d’Angleterre !

York

— Lords, nous vous remercions. Mais je ne suis pas votre roi, — tant que je ne suis pas couronné et que mon épée n’est pas teinte — du sang le plus pur de la maison de Lancastre. — Et ce n’est pas l’œuvre d’un moment, — mais la tâche de la prudence et d’une silencieuse discrétion. — Faites comme je fais en ces temps périlleux ; — fermez les yeux sur l’insolence du duc de Suffolk, — sur l’orgueil de Beaufort, sur l’ambition de Somerset, — sur Buckingham et toute sa clique, — jusqu’à ce qu’ils aient fait tomber dans leurs piéges le pasteur du troupeau, — ce vertueux prince, le bon duc Homphroy. — C’est là ce qu’ils cherchent ; et eux-mêmes, en cherchant cela, — trouveront la mort, si York est bon prophète.

Salisbury

— Milord, brisons là ; nous connaissons pleinement votre pensée.

York

— Et moi, Nevil, je me dis — que Richard est destiné à faire du comte de Warwick — le plus grand personnage de l’Angleterre, après le roi.

York

Ils sortent.

York

‌

Scène 7

Roi Henry, Duchesse, Glocester, Reine Marguerite, Suffolk, York, Premier Voisin, Deuxième Voisin, Horner, Premier Apprenti, Deuxième Apprenti, Pierre, Salisbury

Londres. Une salle de justice.

Roi Henry

— Avancez, dame Éléonore Cobham, épouse de Glocester ; — aux yeux de Dieu et aux nôtres, votre crime est grand ; — recevez la sentence de la loi, pour des fautes — qui par le livre de Dieu sont vouées à la mort.

Roi Henry

À Margery et aux autres prisonniers.

Roi Henry

— Vous quatre, vous allez retourner en prison ; — de là, à la place de l’exécution. — La sorcière sera brûlée et réduite en cendres à Smithfield, — et vous trois serez étranglés par la hart. — Vous, madame, étant de plus noble naissance, — vous serez dépouillée de tous vos honneurs votre vie durant, — et, après trois jours de pénitence publique

Roi Henry

, — vous vivrez, bannie en votre patrie, — dans l’île de Man, sous la garde de sir John Stanley.

Duchesse

— Bienvenu est le bannissement, bienvenue serait ma mort.

Glocester

— Éléonore, tu le vois, la loi t’a jugée ; — je ne puis justifier qui la loi condamne.

Glocester

Sortent la duchesse et les autres prisonniers, escortés par des gardes.

Glocester

douleur. — Ah ! Homphroy, cet opprobre de ta vieillesse — va, sous le poids de la douleur, incliner ta tête jusqu’à la terre. — J’implore de Votre Majesté la permission de partir. — Ma douleur voudrait un soulagement, et ma vieillesse du repos.

Roi Henry

— Arrête, Homphroy, duc de Glocester ; avant de t’en aller, — remets-moi ton bâton : Henry veut être — son protecteur à lui-même ; et Dieu sera mon espoir, — mon appui, mon guide, un fanal pour mes pas. — Va donc en paix, Homphroy, non moins aimé — que quand tu étais le protecteur du roi.

Reine Marguerite

— Je ne vois pas pourquoi un roi en âge de régner — serait protégé comme un enfant. — Que Dieu et le roi Henry tiennent le gouvernail de l’Angleterre. — Rendez votre bâton, monsieur, et son royaume au roi.

Glocester

— Mon bâton ? noble Henry, le voici ; — je le résigne aussi volontiers — que me le confia ton père Henry ; — et je le dépose à tes pieds aussi volontiers — que le recevraient d’autres, plus ambitieux. — Adieu, bon roi. Quand je ne serai plus, — puissent l’honneur et la paix garder ton trône !

Glocester

Il sort.

Suffolk

— Ainsi ce pin altier s’affaisse et incline ses rameaux ; — ainsi l’orgueil d’Éléonore expire dans sa jeunesse.

York

— Milords, ne nous en occupons plus… Sous le bon plaisir de Votre Majesté, — voici le jour désigné pour le combat. — L’appelant et le défendant, l’armurier et son apprenti, — sont prêts à entrer en lice, — si Votre Altesse consent à assister au combat.

Reine Marguerite

— Oui, mon cher lord ; car j’ai quitté — la cour tout exprès pour voir vider cette querelle.

Roi Henry

— Au nom du ciel, qu’on voie si la lice et toutes choses sont en ordre ; — qu’ils en finissent ici, et que Dieu défende le droit.

York

— Je n’ai jamais vu un gaillard plus piteux — et plus effrayé de combattre que l’appelant, — le serviteur de cet armurier, milords.

Premier Voisin

Tenez, voisin Horner, je bois à vous une coupe de Xérès, et n’ayez pas peur, voisin, vous vous en tirerez bien.

Deuxième Voisin

Et, tenez, voisin, voici une coupe de Charneco

Deuxième Voisin

.

Horner

À l’œuvre donc ! je fais raison à vous tous, et la figue à Pierre.

Premier Apprenti

Tiens, Pierre, je bois à toi ; et ne crains rien.

Deuxième Apprenti

Sois gai, Pierre, et ne crains pas ton maître. Combats pour l’honneur des apprentis.

Pierre

Je vous remercie tous : buvez, et priez pour moi, je vous prie ; car je crois que j’ai bu ma dernière rasade en ce monde… Tiens, Robin, si je meurs, je te donne mon tablier ; toi, Will, tu auras mon marteau ; et toi, Tom, tiens, prends tout l’argent que j’ai… Ô Seigneur, bénissez-moi !… Je prie Dieu, car jamais je ne serai en état de tenir tête à mon maître : il est déjà si exercé à l’escrime.

Salisbury

Allons, cessez de boire, et venez-en aux coups…

Salisbury

Maraud, quel est ton nom ?

Pierre

Pierre, parbleu.

Salisbury

Pierre, quoi ?

Pierre

Cogne.

Salisbury

Cogne. Tâche donc de bien cogner ton maître.

York

— Qu’on se dépêche !… La langue de ce drôle commence à bredouiller. — Trompettes, donnez le signal aux combattants.

York

Fanfare d’alarme. Ils se battent. Pierre étend son maître à terre.

Horner

— Arrête, Pierre, arrête ! je confesse, je confesse ma trahison. —

Horner

Il expire.

, montrant Pierre.

York

Enlevez-lui son arme… L’ami, remercie Dieu et le bon vin qui a fait trébucher ton maître.

Pierre

Ô Dieu ! j’ai triomphé de mes ennemis devant une telle assemblée ! Ô Pierre, tu as prévalu justement.

Roi Henry

— Allons, qu’on emporte ce traître hors de notre vue ; — car par sa mort nous voyons son crime, — et Dieu, dans sa justice, nous a révélé — la loyauté et l’innocence de ce pauvre garçon — qu’il comptait faire périr injustement… — Viens, l’ami, suis-nous pour avoir ta récompense.

Roi Henry

Ils sortent.

Roi Henry

‌

Scène 8

Un Domestique, Glocester, Duchesse, Héraut, Shérif, Stanley

Londres. Une place publique.

Un Domestique

Dix heures, milord.

Glocester

— C’est l’heure qui m’a été indiquée — pour attendre au passage ma duchesse condamnée. — Elle ne pourra guère endurer les cailloux des rues — qu’elle doit fouler de ses pieds délicats. — Chère Nell, ta fière âme doit avoir peine à supporter — ce peuple abject qui aujourd’hui te regarde en face — en riant avec des airs haineux de ton humiliation, — lui qui suivait les roues de ton chariot superbe, — alors que tu traversais les rues en triomphe. — Mais doucement ! je crois qu’elle arrive, il faut que je prépare — mes yeux ternis par les larmes à voir ses misères.

, à Glocester.

Un Domestique

— S’il plaît à Votre Grâce, nous l’enlèverons au shérif .

Glocester

— Non, ne bougez pas ; sur votre vie, laissez-la passer.

Duchesse

— Venez-vous, milord, pour voir mon humiliation publique ?… — Maintenant, tu fais pénitence, toi aussi. Vois comme ils te regardent ! — Vois comme la multitude vertigineuse te montre au doigt, — comme toutes ces têtes agitées jettent les yeux sur toi. — Ah ! Glocester, dérobe-toi à leurs regards haineux, — et enferme-toi dans ton cabinet pour pleurer sur ma honte — et maudire tes ennemis, mes ennemis et les tiens.

Glocester

la duchesse.

Glocester

— Ah ! Glocester, apprends-moi à m’oublier moi-même. — Car, quand je pense que je suis ta femme légitime — et que tu es prince, protecteur de ce royaume, — il me semble que je ne devrais pas être ainsi promenée, — affublée d’opprobre, avec un écriteau au dos, — et suivie d’une canaille qui se réjouit — de voir mes larmes et d’entendre mes profonds sanglots. — L’implacable caillou coupe mes tendres pieds ; — et, quand je trébuche, le peuple envieux ricane — et me dit de prendre garde où je marche. — Ah ! Homphroy, puis-je porter ce joug d’ignominie ? — Crois-tu que jamais je puisse revoir le monde, — ou trouver le bonheur à jouir du soleil ? — Non, l’ombre sera désormais ma lumière, et la nuit mon jour ! — Mon enfer, ce sera de songer à ma grandeur. — Parfois je me dirai que je suis la femme du duc Homphroy, — et lui, prince et maître du pays ; — mais que, tout maître et tout prince qu’il était, — il est resté impassible tandis que moi, sa duchesse sacrifiée, — j’étais l’étonnement et le point de mire — du premier faquin, du premier gueux venu ! — Mais reste calme, ne rougis pas de ma honte, — et ne t’inquiète de rien, que la hache de la mort — ne soit levée sur toi, comme à coup sûr elle le sera bientôt. — Car Suffolk, qui peut tout faire, tout, — de celle qui te hait et nous hait tous, — et York, et l’impie Beaufort, ce faux prêtre, — ont englué un buisson pour t’attraper par les ailes ! — et tu auras beau vouloir t’envoler, ils te prendront ! — Mais ne t’alarme pas que tu ne sois tombé dans le piége, — et ne cherche pas à prévenir tes ennemi.

Héraut

Je somme Votre Grâce de se rendre au parlement de Sa Majesté, qui sera tenu à Bury, le premier du mois prochain.

Glocester

— Et mon assentiment ne m’a pas été demandé d’abord ! — voilà un procédé bien suspect… C’est bien, j’irai.

Glocester

Sort le Héraut.

Glocester

— Ma Nell, je prends congé de toi… Maître Shérif, — que sa pénitence n’excède pas les injonctions du roi.

Shérif

— N’en déplaise à Votre Grâce, ici s’arrête ma mission. — C’est sir John Stanley qui est chargé maintenant — de l’emmener dans l’île de Man.

Glocester

— Est-ce vous, sir John, qui devez veiller sur ma dame ?

Stanley

— J’en ai reçu l’ordre, n’en déplaise à Votre Grâce.

Glocester

— N’en usez pas plus mal avec elle, si je vous prie — de la bien traiter. Le monde, peut encore me sourire, — et je puis encore vivre assez pour vous faire du bien, si — vous lui en faites. Et sur ce, sir John, adieu.

Glocester

— Mes larmes te prouvent que je ne puis plus parler.

Glocester

Sortent Glocester et ses gens.

Duchesse

— Te voilà donc parti ! Tout espoir part avec toi ! — Il ne m’en reste plus. Ma joie, c’est la mort, — la mort dont le nom seul m’a si souvent effrayée, — parce que je souhaitais l’éternité de cette vie. — Stanley, je t’en prie, pars et emmène-moi d’ici ; — peu m’importe où ; car je ne demande pas de faveur ; — conduis-moi où l’on t’a commandé de me conduire.

Stanley

— Eh bien, madame, c’est à l’île de Man ; — là vous serez traitée conformément à votre condition.

Duchesse

— Je le serai donc assez mal, car je ne suis qu’infamie ! — Je serai donc traitée de manière infamante ?

Stanley

— Comme une duchesse, comme l’épouse du duc Homphroy. — C’est conformément à cette condition que vous serez traitée.

Duchesse

— Shérif, adieu ; je te souhaite plus de bonheur que je n’en ai, — quoique tu aies été l’appariteur de ma dégradation.

Shérif

— J’ai fait mon office, madame, pardonnez-moi.

Duchesse

— Oui, oui, adieu : ton office est rempli. — Allons, Stanley, partons-nous ?

Duchesse

— Je ne dépouillerai pas ma honte avec ce linceul. — Non, elle s’attachera à mes plus riches manteaux, — et, quelque parure que je porte, elle paraîtra toujours. — Va, ouvre la marche : il me tarde de voir ma prison

Duchesse

.

Duchesse

Ils sortent.

Duchesse

‌

Scène 9

Roi Henry, Cardinal, York, Somerset, Glocester, Suffolk, Reine Marguerite, Buckingham, Messager

L’abbaye de Bury.

Roi Henry

— Je m’étonne que milord de Glocester ne soit pas venu. — Il n’a pas l’habitude d’être le dernier, — quel que soit le motif qui le retienne en ce moment.

Cardinal

— N’a-t-il pas, contrairement aux formes de la loi, — inventé des morts atroces pour de petits délits ?

York

— Et n’a-t-il pas, pendant son protectorat, — levé dans le royaume de grosses sommes d’argent, — destinées à la paie des soldats en France, qu’il n’a jamais envoyées ? — Ce qui causait chaque jour la révolte de quelque ville.

York

buckingham .

York

— Bah ! ce sont là de bien légers torts auprès des torts inconnus — que le temps révélera dans ce doucereux duc Homphroy.

Roi Henry

— Milords, un mot. Le zèle que vous mettez — à faucher les épines qui pourraient blesser notre pied — est digne de louange. Mais parlerai-je en conscience ? — Notre parent Glocester est aussi innocent — de toute intention de trahison contre notre royale personne — que l’est l’agneau qui tette ou l’inoffensive colombe. — Le duc est vertueux, doux et trop homme de bien — pour rêver le mal ou travailler à ma ruine.

Somerset

— Salut à mon gracieux souverain !

Roi Henry

— Soyez le bienvenu, lord Somerset, Quelles nouvelles de France ?

Somerset

— Toutes vos possessions sur ce territoire — vous sont entièrement enlevées : tout est perdu.

Roi Henry

— Pénible nouvelle, lord Somerset : mais que la volonté de Dieu soit faite !

, à part.

York

— Pénible nouvelle pour moi ; car je comptais sur la France — aussi fermement que sur la fertile Angleterre. — Ainsi la fleur de mon espoir est flétrie en bouton, — et les chenilles en dévorent les feuilles. — Mais avant peu je remédierai à tout cela, — ou je vendrai mon titre pour un glorieux tombeau.

Glocester

— Tous les bonheurs à mon seigneur le roi ! — Pardonnez-moi, mon suzerain, d’avoir tant tardé.

Suffolk

— Non, Glocester, sache-le, tu ne pouvais qu’arriver trop tôt, — déloyal que tu es. — Je t’arrête ici pour haute trahison.

York

— On croit, milord, que vous vous êtes laissé corrompre par la France, — et qu’étant protecteur, vous avez retenu la paie des soldats : — ce qui fait que son Altesse a perdu la France.

Glocester

— Voilà ce qu’on croit ! qui sont ceux qui le croient ? — Jamais je n’ai dérobé leur paie aux soldats, — ni reçu une obole de la France. — Que Dieu me refuse son aide, s’il n’est pas vrai que je passais les nuits, — oui, les nuits après les nuits, à travailler pour le bien de l’Angleterre ! — Puisse le liard dont j’aurais frustré le roi, — puisse le denier que j’aurais détourné pour mon usage, — être produit contre moi au jour de mon jugement ! — Non ! maintes fois de ma propre bourse, — ne voulant pas taxer les communes appauvries, — j’ai donné de l’argent pour la solde des garnisons, — et je n’ai jamais demandé de restitution.

Cardinal

— Tout cela vous est bon à dire, milord.

Glocester

— Je ne dis que la vérité, Dieu m’en est témoin !

York

— Pendant votre protectorat, vous avez inventé — contre les condamnés des supplices étranges et inouïs, — en déshonorant l’Angleterre par la tyrannie.

Suffolk

— Milord, il est aisé et commode de répondre à ces accusations. — Mais on met à votre charge des crimes plus graves — dont vous ne pourrez aisément vous purger. — Je vous arrête au nom de Son Altesse, — et vous remets céans à la garde de milord cardinal — jusqu’au jour de votre procès.

Roi Henry

— Milord de Glocester, c’est mon spécial espoir — que vous vous laverez de tout soupçon. — Ma conscience me dit que vous êtes innocent.

Cardinal

— Mon suzerain, ces invectives sont intolérables. — Si ceux qui ont à cœur de protéger votre royale personne — contre le couteau caché de la trahison et la rage des traîtres — sont ainsi tancés, insultés et outragés, — toute licence de parole étant accordée au coupable, — cela refroidira leur zèle pour Votre Grâce.

Suffolk

— N’a-t-il pas offensé notre souveraine dame — par des paroles injurieuses, quoique savamment conçues, — insinuant qu’elle avait suborné des gens pour attester sous serment — de fausses allégations destinées à le ruiner ?

Reine Marguerite

— Mais je puis permettre les récriminations à celui qui perd.

Glocester

— Le mot est plus juste que vous ne le croyez : je perds, en effet. — Mais malheur aux gagnants qui m’ont triché ! — Ceux qui perdent ainsi ont bien le droit de parler.

Buckingham

— Il va extravaguer et nous retenir ici tout le jour. — Lord cardinal, il est votre prisonnier.

, à ses gens.

Cardinal

— Vous autres, emmenez le duc et gardez-le bien.

Glocester

Glocester sort, emmené par des gardes

Glocester

.

Roi Henry

— Milords, agissez comme vous le trouverez bon dans vos sagesses : — faites et défaites, comme si nous étions ici en personne.

Reine Marguerite

— Quoi ! Votre Altesse veut quitter le Parlement !

Roi Henry

Il sort.

Reine Marguerite

— Lords libres de préjugés, la froide neige fond aux ardents rayons du soleil. — Henry, mon seigneur, froid pour les plus grands intérêts, — est trop accessible à un fol attendrissement ; et les dehors de Glocester — le fascinent, comme le crocodile plaintif — prend le voyageur compatissant au piége de ses gémissements, — ou comme le serpent, étalant sur un banc de fleurs — sa peau brillante et bigarrée, mord l’enfant — qui admire sa beauté. — Croyez-moi, milords, si nul n’était plus sage que moi —

et en cette conjoncture je me crois assez sage

Reine Marguerite

, — ce Glocester serait bientôt débarrassé de cette vie — pour nous débarrasser des craintes qu’il nous inspire.

Cardinal

— Qu’il meure, cela est d’une bonne politique ; — mais nous manquons encore de prétextes pour sa mort. — Il convient qu’il soit condamné selon les formes de la loi.

Suffolk

— À mon avis, voilà qui ne serait pas politique ; — le roi travaillera toujours à lui sauver la vie, — les communes se soulèveront peut-être pour lui sauver la vie ; — et puis nous n’avons que cet argument banal, — la méfiance, pour justifier sa condamnation.

York

— D’où il suit que vous ne désirez pas sa mort.

Suffolk

— Ah ! York, nul vivant ne la désire autant que moi.

Reine Marguerite

— En ce cas le pauvre poulet serait bien sûr de sa mort.

Suffolk

— C’est vrai, madame. Et n’y aurait-il pas folie — à faire du renard le gardien du troupeau, — et, tout accusé qu’il est d’être un rusé meurtrier, — à fermer les yeux sur sa perfidie, — sous prétexte qu’il n’a pas encore exécuté son dessein ? — Non ! — Qu’il meure, avant que ses mâchoires soient teintes d’un sang cramoisi : — qu’il meure, parce qu’il est le renard, — reconnu comme l’ennemi naturel du troupeau, — comme Homphroy, toutes les raisons le prouvent, est l’ennemi du roi ! — Et n’ergotons pas sur les moyens de le tuer : — qu’il meure par engins, piéges ou guets-apens, — endormi ou éveillé, peu importe, — pourvu qu’il meure ! Car la fraude est bonne, — quand elle prévient celui qui méditait la fraude.

Reine Marguerite

— Trois fois noble Suffolk, c’est parler avec résolution.

Suffolk

— Il n’y a de résolution que s’il y a exécution : — car on dit souvent ce qu’on n’a guère l’intention de faire ; — mais ici mon cœur est d’accord avec ma langue, — considérant que l’acte est méritoire — et doit préserver mon souverain de son ennemi. — Dites seulement un mot, et je lui servirai de prêtre.

Suffolk

— Voici ma main, l’acte est digne d’être fait.

Reine Marguerite

— J’en dis autant.

York

— Et moi aussi : et maintenant que tous trois nous avons parlé, — peu importe qui blâme notre arrêt.

Messager

— Grands lords, j’arrive en toute hâte d’Irlande — pour vous signifier que les rebelles sont en campagne — et ont passé les Anglais au fil de l’épée. — Envoyez du secours, ô lords, et arrêtez vite leur furie, — avant que la plaie devienne incurable ; — car, tandis qu’elle est fraîche, il y a grand espoir de la guérir.

Cardinal

— Voilà une brèche qui veut être rapidement bouchée. — Que conseillez-vous dans cette importante affaire ?

, ironiquement.

York

— Que Somerset soit envoyé là comme régent. — Il est bon d’employer un gouvernant aussi heureux : — témoin le succès qu’il a eu en France !

Somerset

Si York, avec sa politique alambiquée, — avait été régent à ma place, — il ne serait pas resté en France aussi longtemps.

Reine Marguerite

— Ah ! voilà une étincelle qui deviendra un incendie furieux, — pour peu que le vent et les aliments entretiennent la flamme. — Assez, bon York ; cher Somerset, calmez-vous. — Si tu avais été régent de France, York, ta fortune — eût peut-être été pire encore que la sienne.

York

— Quoi ! pire qu’un tel anéantissement ! En ce cas, opprobre sur tous !

Somerset

— Et, entre tous, sur toi qui souhaites ainsi l’opprobre.

Cardinal

— Milord d’York, mettez votre fortune à l’épreuve. — Les sauvages Kernes d’Irlande sont en armes — et trempent la terre du sang anglais. — Voulez-vous mener en Irlande une bande — d’hommes d’élite, choisis dans tous les comtés, — et tenter votre chance contre les Irlandais ?

York

— Je veux bien, milord, si cela plaît au roi.

Suffolk

— Eh ! notre autorisation est son consentement : — il confirme ce que nous décidons. — Ainsi, noble York, prends en main cette tâche.

York

— Je l’accepte. Trouvez-moi des soldats, milords, — pendant que je mettrai ordre à mes propres affaires.

Suffolk

— Je m’en charge, lord York. — Mais revenons maintenant au perfide duc Homphroy.

York

— Milord de Suffolk, dans quatorze jours — j’attends mes soldats à Bristol ; — car c’est là que je les embarquerai tous pour l’Irlande.

Suffolk

— Je ferai en sorte que tout soit prêt, milord d’York.

Suffolk

Tous sortent, excepté York.

York

Il sort.

York

‌

Scène 10

Premier Assassin, Suffolk, Roi Henry, Reine Marguerite, Cardinal, Somerset, Warwick, Peuple, Vaux

Bury. Dans le palais.

Premier Assassin

— Cours à milord de Suffolk ; fais-lui savoir — que nous avons expédié le duc, ainsi qu’il l’a commandé

Premier Assassin

.

Premier Assassin

— Voici milord.

Suffolk

Eh bien, mes maîtres, avez-vous — expédié cette chose ?

Premier Assassin

Oui, mon bon lord, il est mort.

Suffolk

— Allons, voilà qui est bien. Partez, rendez-vous chez moi ; — je vous récompenserai pour cet acte aventureux. — Le roi et tous les pairs sont près d’ici. — Avez-vous arrangé le lit ? Tout est-il bien — selon les instructions que je vous ai données ?

Premier Assassin

— Oui, mon bon milord.

Suffolk

Vite, partez.

Suffolk

Les assassins sortent.

Roi Henry

— Allons, mandez vite notre oncle en notre présence ; — dites-lui que nous entendons juger Sa Grâce aujourd’hui, — si elle est coupable, comme on le publie.

Suffolk

— Je vais l’appeler sur-le-champ, mon noble lord.

Suffolk

Il sort.

Roi Henry

— Lords, prenez vos places. Et, je vous en prie tous, — ne procédez avec rigueur contre notre oncle Glocester — qu’autant que des témoignages évidents et respectables — prouveront la culpabilité de sa conduite.

Reine Marguerite

le roi henry .

Reine Marguerite

— Je te rends grâces, Marguerite ; ces paroles me plaisent fort.

Suffolk

— Qu’y a-t-il ? pourquoi es-tu si pâle ? Pourquoi trembles-tu ? — Où est notre oncle ? Que se passe-t-il, Suffolk ?

Suffolk

— Mort dans son lit, milord ! Glocester est mort !

Reine Marguerite

— Ah ! Dieu nous en préserve !

Cardinal

— Mystérieux jugement de Dieu ! J’ai rêvé cette nuit — que le duc était muet et ne pouvait dire une parole.

Cardinal

Le roi s’évanouit.

Reine Marguerite

— Qu’a donc mon seigneur ?… Au secours, milords ! le roi est mort.

Somerset

— Mettez-le sur son séant ; pincez-lui le nez.

Reine Marguerite

— Courez, allez, au secours, au secours ! Oh ! Henry, ouvre les yeux.

Suffolk

— Il revient à lui. Madame, calmez-vous.

Roi Henry

— Dieu du ciel !

Reine Marguerite

Comment se trouve mon gracieux seigneur ?

Suffolk

— Consolez-vous, mon souverain ! gracieux Henry, consolez-vous !

Suffolk

le roi henry .

Reine Marguerite

— Pourquoi injuriez-vous ainsi milord de Suffolk ? — Quoique le duc fût son ennemi, — pourtant il déplore fort chrétiennement sa mort ; — et quant à moi, quelque hostile qu’il me fût, — si des larmes à flot, si des sanglots à fendre le cœur, — si des soupirs à tarir le sang pouvaient le rendre à la vie, — je me rendrais aveugle à force de pleurer, malade à force de sangloter, — pâle comme la primevère à force de soupirer, — uniquement pour faire revivre le noble duc ! — Qui sait ce que le monde pourra penser de moi ? — Car il est connu que nous étions de médiocres amis, — et l’on pourra croire que j’ai fait disparaître le duc. — Ainsi mon nom sera blessé par la langue de la calomnie, — et les cours des princes retentiront de mon déshonneur. — Voilà ce que je gagne à sa mort. Malheureuse que je suis — d’être reine et couronnée d’infamie.

Warwick

— On rapporte, puissant souverain, — que le bon duc Homphroy a été traîtreusement assassiné — à l’instigation de Suffolk et du duc de Beaufort. — Le peuple, comme un essaim furieux d’abeilles — ayant perdu son chef, se répand de toutes parts, — prêt à piquer n’importe qui pour se venger. — J’ai pu suspendre l’explosion de sa colère — jusqu’à ce qu’il sache les circonstances de cette mort.

Warwick

le roi henry .

Warwick

— Le duc est mort, bon Warwick, cela n’est que trop vrai ; — mais comment est-il mort ? Dieu le sait ; Henry, non. — Entrez dans sa chambre, examinez son cadavre inanimé, — et expliquez alors sa mort soudaine.

Warwick

— J’y vais, mon suzerain… Reste, Salisbury, — reste avec la rude multitude, jusqu’à ce que je revienne.

Warwick

Warwick va dans une chambre intérieure, et Salisbury se retire.

Roi Henry

On expose un lit sur lequel est exposé le corps de Glocester

Roi Henry

.

Warwick

— Approchez, gracieux souverain ; jetez les yeux sur ce corps.

Roi Henry

— Oui, pour voir de quelle profondeur est ma tombe. — Car, avec son âme, s’est enfuie toute ma joie terrestre ; — car, en le voyant, je vois ma vie dans la mort !

Warwick

— Aussi sûrement que mon âme espère vivre — avec ce Roi révéré qui assuma notre condition — pour nous délivrer de la malédiction courroucée de son Père, — je crois que des mains violentes — ont attenté à la vie de ce duc trois fois fameux.

Suffolk

— Redoutable serment prononcé d’une voix solennelle ! — Quelle preuve donne lord Warwick de ce qu’il atteste ?

Suffolk

— Et qui donc, Warwick, aurait mis le duc à mort ? — Moi et Beaufort, nous l’avions sous notre protection ; — et monsieur, nous ne sommes pas des assassins, j’espère.

Warwick

— Mais tous deux vous étiez les ennemis du duc Homphroy ; — et vous aviez, en effet, le bon duc sous votre garde. — Il est probable que vous ne désiriez pas le traiter en ami ; — et il est manifeste qu’il a trouvé un ennemi.

Reine Marguerite

— Ainsi apparemment vous soupçonnez ces nobles hommes — d’être coupables de la mort prématurée du duc Homphroy.

Warwick

— Qui donc, trouvant la génisse morte et saignante encore — et voyant à côté un boucher avec une hache, — ne soupçonnera pas le boucher de l’avoir égorgée ? — Qui donc, trouvant la perdrix dans le nid du milan, — pourrait ne pas deviner comment elle est morte, — quand même l’oiseau de proie envolé n’aurait pas de sang au bec ? — La tragédie que voici est aussi suspecte.

Suffolk

— Je n’ai pas de couteau pour égorger les gens endormis ; — mais voici une épée vengeresse, rouillée par l’inaction, — que je fourbirai dans le cœur haineux du calomniateur qui m’inflige le stigmate cramoisi de l’assassin. — Ose donc dire, fier lord de Warwikshire, — que je suis coupable de la mort du duc Homphroy.

Suffolk

Sortent le Cardinal, Somerset et d’autres.

Warwick

— Que n’osera pas Warwick, si le perfide Suffolk ose le défier ?

Reine Marguerite

— Il n’oserait pas contenir son outrageante humeur — ni mettre un terme à ses arrogantes censures, — quand Suffolk oserait vingt mille fois l’en défier.

Warwick

— Madame, gardez le silence, je vous le conseille respectueusement ; — car chaque parole que vous dites en sa faveur — porte atteinte à votre royale dignité.

Suffolk

— Lord brutal d’esprit, ignoble d’allure ! — si jamais dame outragea son seigneur à ce point, — c’est ta mère qui a reçu dans son lit criminel — quelque manant grossier et mal-appris, et sur une noble tige — greffé un sauvageon : tu en es le fruit. — Tu n’es point de la noble race des Nevils.

Suffolk

— Tu seras éveillé, quand je répandrai ton sang, — si tu oses sortir de céans avec moi.

Warwick

— Partons sur-le-champ, ou je t’arrache d’ici. — Si indigne que tu sois, je vais me mesurer avec toi, — et rendre quelque honneur à l’âme du duc Homphroy.

Warwick

Sortent Suffolk et Warwick.

Roi Henry

— Quelle cuirasse plus forte qu’un cœur immaculé ! — Celui-là est pleinement armé, dont la querelle est juste ; — et, fût-il bardé d’acier, il est tout nu, — celui dont la conscience est souillée d’iniquité.

Roi Henry

Bruit au dedans du théâtre.

Reine Marguerite

— Quel est ce bruit ?

Roi Henry

— Qu’est-ce à dire, lords ? Vos épées furieuses tirées — ici en notre présence ? Vous vous permettez cette audace !… — Eh bien ! quelle est cette rumeur tumultueuse.

Suffolk

— Le traître Warvick et les hommes de Bury — s’attaquent tous à moi, puissant souverain.

, à la foule.

, au dedans du théâtre.

Peuple

— La réponse du roi, milord de Salisbury !

, à Salisbury.

Suffolk

— Il est tout simple que le peuple, cette canaille brutale et mal-apprise, — envoie un pareil message à son souverain ; — vous milord, vous avez été bien aise de le porter, — pour montrer quel habile orateur vous êtes. Mais tout l’honneur qu’y a gagné Salisbury, — c’est d’être auprès du roi le seigneur ambassadeur — d’un tas de chaudronniers.

, au dedans du théâtre.

Roi Henry

— Allez, Salisbury, et dites-leur à tous de ma part — que je les remercie de leur tendre et affectueuse sollicitude ; — alors même qu’ils ne m’en eussent pas pressé, — je comptais faire ce qu’ils désirent ; — car, en vérité, des pressentiments continuels m’avertissent — que Suffolk menace mon empire d’un malheur. — Et conséquemment je jure, par la majesté de Celui — dont je suis le député bien indigne, — qu’il n’infectera pas plus de trois jours — l’air de ce pays, sous peine de mort.

Roi Henry

Sort Salisbury.

Reine Marguerite

— Ô Henry, laissez-moi intercéder pour le digne Suffolk !

Roi Henry

— Indigne reine qui oses dire le digne Suffolk ! — Tais-toi, te dis-je : si tu intercèdes pour lui, — tu ne feras qu’accroître mon courroux. — N’eussé-je fait qu’une déclaration, je tiendrais ma parole ; — mais quand je jure, c’est irrévocable… — Si, après trois jours, tu te trouvés encore — sur un territoire à moi soumis, — le monde ne rachètera pas ta vie… — Viens, Warwick ; viens, mon bon Warwick, sors avec moi ; — j’ai des choses importantes à te communiquer.

Roi Henry

Tous sortent, excepté la reine et Suffolk.

Reine Marguerite

— Que le malheur et le chagrin partent avec vous ! — Que l’ennui et l’amer désespoir — soient les menins qui vous accompagnent ! — Vous êtes deux : que le diable fasse le troisième ! — et qu’une triple vengeance s’attache à vos pas !

Reine Marguerite

— Fi, couarde femmelette, misérable pusillanime ! — N’as-tu pas le courage de maudire tes ennemis ?

Suffolk

— La peste soit d’eux !… Mais pourquoi les maudirais-je ? — Si les malédictions tuaient comme les gémissements de la mandragore, — j’inventerais les termes les plus amèrement acerbes, — les plus furieux, les plus mordants, les plus horribles à entendre ; — et je les proférerais à travers mes dents serrées, — avec tous les signes de la haine implacable, — comme la livide Envie dans son autre immonde. — Ma langue s’embarrasserait dans l’ardeur de mes paroles ; — mes yeux étincelleraient comme le caillou battu ; mes cheveux se hérisseraient comme ceux d’un forcené ; — oui, chacun de mes muscles semblerait maudire et exécrer ; — et même alors mon cœur gonflé se briserait, — si je cessais de les maudire… Que le poison soit leur breuvage ! — le fiel, pis que le fiel, leur goûter le plus exquis ! — leur plus suave ombrage, un bois de cyprès ! — leur principal spectacle, des basilics meurtriers ! — que le plus doux attouchement leur soit aussi cuisant que la morsure d’un lézard ! — la musique, aussi effroyable que le sifflement d’un serpent ! — et que le cri sinistre du chat-huant complète le concert ! — Que toutes les sombres terreurs du ténébreux enfer…

Reine Marguerite

— Assez, cher Suffolk ; tu te mets à la torture. — Ces imprécations formidables, comme le soleil contre un miroir — ou comme un mousquet trop chargé, reculent — et tournent leur force contre toi-même.

Reine Marguerite

— Oh ! je t’en supplie, cesse ! Donne-moi ta main, — que je l’arrose de mes larmes douloureuses. — Et ne laisse pas la pluie du ciel mouiller cette place, — et y effacer les monuments de mon affliction.

Reine Marguerite

Elle lui baise la main.

Reine Marguerite

— Oh ! puissent mes baisers s’imprimer sur ta main, — que leur sceau te fasse songer à ces lèvres — d’où les soupirs s’exhalent par milliers pour toi ! — Maintenant pars, que je connaisse mon malheur ; — je ne fais que le soupçonner, tant que tu es près de moi, — pareille à quelqu’un qui dans l’abondauce songerait à la privation. — J’obtiendrai ton rappel, ou, sois-en sûr, — je m’exposerai à être bannie moi-même. — Je suis déjà bannie, si je le suis de toi. — Va, ne me parle plus ; pars tout de suite… — Oh ! non, pas encore ! Ainsi deux amis condamnés, — s’embrassent et se baisent, et se disent dix mille adieux, — cent fois moins disposés à se séparer qu’à mourir. — Pourtant adieu ! et adieu la vie avec toi !

Suffolk

— Ainsi le pauvre Suffolk est dix fois banni, — une fois par le roi et neuf fois par toi. — Peu m’importerait ce pays, si tu n’y étais plus. — Un désert serait assez peuplé, — si Suffolk y avait ta céleste compagnie ; — car là où tu es, est le monde — avec tous les plaisirs du monde ; — et là où tu n’es pas, est la désolation. — Je n’en puis plus… Toi, vis pour vivre en joie ; — pour moi, l’unique joie, ce sera que tu vives.

Vaux

— Je vais annoncer à Sa Majesté — que le cardinal Beaufort est à la mort. — Une maladie grave l’a soudainement saisi : — il est haletant et hagard, il aspire l’air convulsivement, — blasphémant Dieu et maudissant les hommes sur la terre. — Tantôt, il parle comme si le spectre du duc Homphroy — était à ses côtés ; tantôt, il appelle le roi, — et, croyant lui parler, murmure à son oreiller — les secrets de son âme surchargée. — Et l’on m’envoie dire à Sa Majesté — qu’en ce moment même il l’appelle à grands cris.

Reine Marguerite

— Allez porter au roi ce triste message.

Reine Marguerite

Vaux sort.

Reine Marguerite

— Hélas ! qu’est-ce que ce monde ? Quelles nouvelles ! — Mais quoi ! vais-je m’affliger de ce chétif deuil d’une heure, — et oublier l’exil de Suffolk, le trésor de mon âme ? — N’est-ce pas, Suffolk ? Il faut que je me lamente sur toi seul, — et que je lutte de larmes avec les nuées du midi, — et que je pleure sur ma souffrance, comme elles sur les biens de la terre !… — Maintenant, va-t’en ; tu sais que le roi va venir ; — si l’on te trouve près de moi, tu es mort.

Reine Marguerite

— Va-t’en ! si pénible que soit le corrosif de la séparation, — on l’applique à une plaie mortelle. — En France, mon doux Suffolk ! Donne-moi de tes nouvelles. — Car, sur quelque point du globe que tu sois, — j’aurai une Iris qui te trouvera.

Suffolk

— Je pars.

Reine Marguerite

En emportant mon cœur avec toi.

Suffolk

— Joyau enfermé dans la plus funèbre cassette — qui ait jamais contenu une chose de prix. — Comme une barque se brise, nous nous séparons. — C’est de ce côté-là que je tombe à la mort.

Reine Marguerite

Et moi de celui-ci.

Reine Marguerite

Ils sortent de deux côtés différents.

Reine Marguerite

‌

Scène 11

Roi Henry, Warwick, Cardinal, Salisbury

Londres. La chambre à coucher du cardinal Beaufort.

Roi Henry

— Comment va monseigneur ? Parle, Beaufort, à ton souverain.

Roi Henry

— Ah ! quel signe d’une vie mauvaise, — quand l’approche de la mort semble si terrible !

Warwick

— Beaufort, c’est ton souverain qui te parle.

Cardinal

— Faites-moi mon procès quand vous voudrez. — N’est-il pas mort dans son lit ? Où devait-il mourir ? — Puis-je faire vivre les gens bon gré mal gré ? — Oh ! ne me torturez plus ! j’avouerai… — Revenu à la vie ! alors montrez-moi où il est. — Je donnerai mille livres pour le voir… — Il n’a pas d’yeux ; la poussière l’a aveuglé… — Relissez ses cheveux ; voyez, voyez, ils sont dressés — comme des gluaux tendus pour attraper mon âme au vol ! — Donnez-moi à boire, et dites à l’apothicaire — d’apporter le poison violent que je lui ai acheté.

Roi Henry

— Ô toi, éternel moteur des cieux, — jette un regard de pitié sur ce misérable ! — Oh ! chasse l’actif et importun démon — qui assiége si rudement l’âme de ce misérable ; — et purge son cœur de ce noir désespoir !

Warwick

— Voyez comme les angoisses de la mort le font grincer des dents.

Salisbury

— Ne le troublons pas ; laissons-le passer paisiblement.

Roi Henry

— Paix à son âme, si c’est le bon plaisir de Dieu ! — Lord cardinal, si tu penses aux félicités du ciel, — élève la main, comme un signal d’espérance. — Il meurt sans faire de signe. Ô Dieu ! pardonne-lui.

Warwick

— Une mort si affreuse accuse une vie monstrueuse.

Roi Henry

Ils sortent

Roi Henry

.

Roi Henry

‌

Scène 12

Capitaine, Premier Gentilhomme, Pilote, Deuxième Gentilhomme, Whitmore, Suffolk

Le comté de Kent. Une plage près de Douvres.

Capitaine

— Le jour éclatant, bavard et débonnaire — s’est glissé dans le sein de la mer ; — et voici le moment où les hurlements des loups éveillent les dragons — qui traînent la nuit tragique et mélancolique, — caressant de leurs ailes indolentes, molles et flasques — les sépulcres des hommes et exhalant de leurs gueules brumeuses — dans les airs l’affreuse contagion des ténèbres. — Amenez donc les gens de guerre que nous venons de prendre. — Tandis que notre pinasse est à l’ancre dans les dunes, — ils conviendront de leur rançon ici même, sur le sable, — ou ils rougiront de leur sang cette plage décolorée. — Pilote, voici un prisonnier que je t’abandonne ; — et toi, son contre-maître, fais ton butin de celui-ci. — L’autre sera ton partage, Walter Whitmore.

Premier Gentilhomme

— Quelle sera ma rançon, dites-moi, pilote ?

Pilote

— Mille couronnes ; sinon à bas la tête !

, au second gentilhomme.

Capitaine

— Quoi ! vous trouvez exorbitant de payer deux mille couronnes, — et vous prenez le titre et les allures de gentilshommes ? — Coupez la gorge à ces deux coquins… Il faut que vous mouriez : — la vie de ceux que nous avons perdus dans le combat — est-elle compensée par une si faible somme ?

Premier Gentilhomme

— Je la paierai, monsieur ; épargnez donc ma vie.

Deuxième Gentilhomme

— Moi aussi, et pour avoir la somme j’écris chez moi immédiatement.

, à suffolk.

Whitmore

— J’ai perdu un œil à l’abordage de la prise ; — et en revanche tu vas mourir… — Il en serait de même des autres, si j’en étais le maître.

Capitaine

— Ne sois pas si dur, accepte une rançon ; laisse-le vivre.

, montrant son collier.

Suffolk

— Regarde mon Saint-Georges, je suis gentilhomme ; — taxe-moi comme tu voudras, tu seras payé.

Whitmore

— Et moi aussi, je suis gentilhomme… Mon nom est Walter Whitmore… — Eh bien ! pourquoi tressailles-tu ? Çà, est-ce que la mort te fait peur ?

Suffolk

— J’ai peur de ton nom qui a pour moi le son de la mort. — Un savant atiré mon horoscope, — et m’a dit que je périrais par l’eau. — Pourtant que ceci ne te rende pas sanguinaire ! — Ton nom est Gualtier, à le bien prononcer.

Whitmore

Il empoigne Suffolk.

Suffolk

— Arrête, Whitmore ; car ton prisonnier est un prince, — le duc de Suffolk, William de la Poole.

Whitmore

— Le duc de Suffolk affublé de guenilles !

Suffolk

— Oui, mais ces guenilles ne font pas partie du duc. Jupiter s’est parfois déguisé ; et pourquoi pas moi ?

Capitaine

— Mais Jupiter n’a pas été tué, et tu vas l’être.

Suffolk

— Obscur et vil maraud, le sang du roi Henry, — le noble sang de Lancastre, — ne doit pas être versé par un valet d’écurie tel que toi. — N’as-tu pas maintes fois, après avoir baisé ta main, tenu mon étrier ? — Tu marchais tête nue près de ma mule caparaçonnée, — et tu t’estimais heureux quand je te faisais un signe de tête ! — Que de fois tu as rempli ma coupe, — mangé mes restes et servi à genoux, — quand je banquetais avec la reine Marguerite ? — Que ce souvenir te fasse un peu plier le chef — et rabattre ton orgueil avorton ! — Que de fois n’es-tu pas resté dans notre antichambre — à attendre respectueusement ma sortie ? — Ma main qui, avec une signature, t’a octroyé tant de grâces — pourra bien retenir sous le charme ta langue insolente.

Capitaine

— Laissez-moi d’abord le poignarder de mes paroles, comme il m’a poignardé des siennes.

Suffolk

— Vil manant, tes paroles sont aussi obtuses que tu es obtus.

Capitaine

— Emmenez-le d’ici, et tranchez-lui la tête — sur le côté de notre chaloupe.

Suffolk

Tu n’oserais, il y va de la tienne.

Capitaine

— Si fait, Poole !

Suffolk

Poole ?

Suffolk

— Oh ! que ne suis-je un Dieu, pour lancer la foudre — sur ces manants misérables, serviles et abjects ! — La moindre chose enorgueillit l’homme infime : ce drôle que voici, — parce qu’il est capitaine d’une pinasse, a le verbe plus menaçant — que Bargulus, le fameux pirate d’Illyrie.

Suffolk

— Les frelons ne sucent pas le sang des aigles, mais pillent les ruches des abeilles. — Il est impossible que je sois mis à mort — par un vassal aussi bas que toi. — Tes paroles émeuvent en moi la rage et non la frayeur. — Je vais en France avec un message de la reine ; — je te somme de me mener sain et sauf de l’autre côté du détroit…

Capitaine

— Walter !

Whitmore

Viens, Suffolk, je vais te faire voguer à la mort.

Suffolk

— Penegelidos timor occupât artus… C’est toi que je crains.

Premier Gentilhomme

— Mon gracieux lord, adjurez-le, parlez-lui doucement.

Suffolk

— La voix impériale de Suffolk est inflexible et rude ; — habituée au commandement, elle ne sait pas solliciter de faveur. — Fi donc ! nous, honorer de telles gens — d’une humble prière ! — Non ; plutôt ployer la tête — sur le billot que plier le genou devant qui que ce soit, — le Dieu du ciel et mon roi exceptés ! — Que ma tête danse au haut d’une pique sanglante — plutôt que de rester découverte devant un valet vulgaire ! — La vraie noblesse est exempte de peur. — J’ai plus de longanimité que vous n’avez d’audace meurtrière.

Capitaine

— Entraînez-le, et faites-le taire.

Suffolk

— Allons, soldats, montrez-moi toute la cruauté possible, — que ma mort en soit à jamais mémorable ! — Les grands hommes sont souvent frappés par de vils maroufles. — Un soudard romain et un infâme bandit — assassinèrent le suave Tullius ; la main bâtarde de Brutus — poignarda Jules César ; de sauvages insulaires — égorgèrent le grand Pompée ; et Suffolk est tué par des pirates !

Suffolk

Suffolk sort avec Whitmore et d’autres.

Capitaine

— Quant à ceux dont nous avons fixé la rançon, — c’est notre bon plaisir que l’un d’eux soit relâché. — Que celui-ci parte donc, et vous, venez avec nous.

Capitaine

Tous sortent, excepté le premier gentilhomme.

Whitmore

Il sort.

Premier Gentilhomme

— Ô barbare et sanglant spectacle ! — Je vais porter son corps au roi. — S’il n’est pas vengé par le roi, il le sera par ses amis, — il le sera par la reine, à qui vivant il était si cher.

Premier Gentilhomme

Il sort avec le cadavre.

Premier Gentilhomme

‌

Scène 13

George, John, Holland, Cade, Dick, Smith, Tous, Clerc, Michel, William Stafford, Stafford

Blackheath.

George

Allons, procure-toi une épée, fût-ce une latte. Ils sont sur pied depuis deux jours.

John

Ils n’en ont que plus grand besoin de dormir aujourd’hui.

George

Je le dis que Jack Cade le drapier a l’intention de remettre l’État à neuf, de le retourner et de lui donner un nouveau poil.

John

Il en a grand besoin, car il montre la corde… Dame, je le dis, il n’y a plus eu de bon temps en Angleterre depuis qu’il y a surgi des gentilshommes.

George

Ô misérable siècle ! la vertu n’est plus considérée chez les artisans.

George

Au surplus, les conseillers du roi ne sont pas de bons ouvriers.

Holland

C’est vrai ; et pourtant on dit toujours : Travaille selon ta vocation . Ce qui équivaut à dire : Que les magistrats soient des hommes de labeur . C’est donc à nous d’être magistrats.

George

Tu as touché juste, car il n’y a pas de plus grand signe d’un bon esprit qu’une main rude.

John

Je les vois ! je les vois ! Voilà le fils de Best, le tanneur de Wingham…

George

Il aura le cuir de nos ennemis pour en faire de la peau de chien.

John

Et Dick le boucher.

George

Alors le crime va être assommé comme un bœuf, et l’iniquité égorgée comme un veau.

John

Et Smith le tisserand…

George

Argo , leur existence ne tient plus qu’à un fil.

John

Viens, viens ; joignons-nous à eux.

Cade

Nous, John Cade, ainsi nommé de notre père putatif…

, à part.

Cade

Parce que nous consommerons la décadence de nos ennemis, étant appelé par une inspiration d’en haut à renverser rois et princes… Qu’on commande le silence.

Dick

Silence !

Cade

Mon père était un Mortimer.

, à part.

Dick

C’était un honnête homme, et un bon maçon.

Cade

Ma mère une Plantagenet.

, à part.

Dick

Je l’ai bien connue ; elle était sage-femme.

Cade

Ma femme descend des Lacys.

, à part.

Dick

Elle est en effet fille d’un colporteur, et a vendu force lacets.

, à part.

Smith

Mais depuis peu, n’étant plus en état de voyager avec sa balle de fourrure, elle fait la lessive chez elle.

Cade

Je suis donc d’une honorable maison.

, à part.

Dick

Oui, ma foi ; les champs sont honorables, et il y est né sous une haie ; car son père n’a jamais eu d’autre maison que la prison.

Cade

Je suis vaillant.

, à part.

Smith

Il le faut bien ; la mendicité est vaillante.

, à part.

Dick

Sans aucun doute : je l’ai vu fouetter trois jours de marché consécutifs.

Cade

Je ne crains ni le fer ni le feu.

, à part.

Smith

Il n’a pas à craindre le fer, car il a une cotte à toute épreuve.

, à part.

Dick

Mais il me semble qu’il devrait craindre le feu, ayant eu la main brûlée pour vol de bétail.

Cade

Soyez donc braves, car votre capitaine est brave, et fait vœu de tout réformer. Désormais en Angleterre sept pains d’un son se vendront deux sous ; le pot de trois chopines contiendra dix chopines ; et ce sera félonie de boire de la petite bière ; tout le royaume sera en commun, et mon palefroi paîtra dans Cheapside… Et quand je serai roi

car je serai roi…

Cade

.

Tous

Dieu garde Votre Majesté !

Cade

Merci, bon peuple !… il n’y aura plus d’argent ; tous mangeront et boiront à mon compte, et je veux que tous soient habillés de la même livrée, en sorte que tous s’accordent comme des frères et m’honorent comme leur seigneur.

Dick

Commençons par tuer tous les gens de loi.

Smith

Le clerc de Chatham ! il sait écrire, et lire, et compter.

Cade

Ô monstruosité !

Smith

Nous l’avons surpris faisant des modèles pour les enfants.

Cade

Voilà un coquin !

Smith

Il a un livre dans sa poche avec des lettres rouges dedans.

Cade

Eh ! c’est donc un sorcier.

Dick

Et il sait dresser des contrats et écrire en grosse !

Cade

J’en suis fâché pour lui : l’homme m’a l’air d’un brave homme, sur mon honneur. À moins que je ne le trouve coupable, il ne mourra pas… Approche, l’ami, il faut que je t’examine… Quel est ton nom ?

Clerc

Emmanuel.

Dick

D’habitude ils écrivent ça en tête des lettres… Ça ira mal pour vous.

Clerc

Dieu merci, monsieur, j’ai été assez bien élevé pour savoir écrire mon nom.

Tous

Il a avoué ; qu’on l’expédie ! c’est un coquin et un traître.

Cade

Qu’on l’expédie, je le veux, et qu’on le pende avec sa plume et son écritoire au cou.

Cade

On emmène le Clerc.

Michel

Où est notre général ?

Cade

Me voici, mon particulier gaillard.

Michel

Fuyez, fuyez, fuyez ! sir Homphroy Stafford et son frère sont près d’ici avec les troupes du roi.

Cade

Arrête, coquin, arrête, ou je t’assomme… Il aura affaire à un homme qui le vaut bien… Ce n’est qu’un chevalier, n’est-ce pas ?

Michel

Pas davantage.

Cade

Pour être son égal, je vais sur-le-champ me faire chevalier… Relevons-nous, sir John Mortimer… Maintenant gare à lui !

William Stafford

— Mais il sera courroucé, inflexible et enclin à verser le sang, — si vous persistez : donc soumettez-vous, ou vous êtes morts.

Cade

— Pour ces esclaves habillés de soie, je ne m’en occupe pas… — C’est à vous, bon peuple, que je parle, — à vous sur qui j’espère régner un jour à venir ; — car je suis le légitime héritier de la couronne.

Stafford

— Coquin, ton père était un plâtrier, — et tu es toi-même un tondeur de drap ; ne l’es-tu pas ?

Cade

— Et Adam était jardinier.

William Stafford

Et après ?

Cade

— Eh bien ! voici : Edmond Mortimer, comte de March, — épousa la fille du duc de Clarence, n’est-ce pas ?

Stafford

Oui, messire.

Cade

— D’elle, il eut deux jumeaux.

William Stafford

C’est faux.

Cade

— Oui-dà, voilà la question ; mais moi, je dis que c’est vrai. — L’aîné, ayant été mis en nourrice, — fut volé par une mendiante, — et, ignorant sa naissance et sa parenté., — se fit maçon quand il fut d’âge. — Je suis son fils, niez ça, si vous pouvez.

Dick

— Eh ! ce n’est que trop vrai : donc il sera roi !

Stafford

— Et vous ajoutez foi aux paroles de ce vil manœuvre, qui ne sait ce qu’il dit !

Tous

Oui, morbleu, oui ; ainsi, allez-vous-en.

William Stafford

Jack Cade, le duc d’York vous a fait la leçon.

, à part.

Cade

Il ment, car j’ai moi-même inventé tout ça.

Cade

Haut.

Cade

Va, l’ami, dis au roi de ma part que, par considération pour son père, Henry cinquième, au temps de qui les enfants jouaient à la fossette avec des écus français, je consens à ce qu’il règne ; mais je veillerai sur lui comme protecteur.

Dick

Et, en outre, nous voulons la tête de lord Say, qui a vendu le duché du Maine.

Cade

Et vous avez raison ; car par là l’Angleterre est estropiée, et elle serait obligée de marcher avec un baton, si ma puissance ne la soutenait pas. Rois, mes frères, je vous dis que lord Say a châtré l’État et l’a fait eunuque ; et, qui plus est, il sait parler français ; donc c’est un traître.

Stafford

Ô grossière et misérable ignorance !

Cade

Eh ! répliquez à ceci, si vous pouvez : les Français sont nos ennemis ; or, je le demande, celui qui parle le langage d’un ennemi peut-il être un bon conseiller, ou non ?

William Stafford

— Allons, puisque les paroles de douceur sont sans effet, — assaillons-les avec l’armée du roi.

Stafford

— Héraut, en marche ! et, dans toutes les villes, — proclamez traîtres ceux qui s’insurgent avec Cade ; — déclarez que ceux-là même qui auront pu fuir avant la fin du combat — seront, pour l’exemple, pendus à leurs portes — sous les yeux même de leurs femmes et de leurs enfants. — Vous tous, qui êtes les amis du roi, suivez-moi.

Stafford

Sortent les deux Stafford et leurs troupes.

Cade

— Et vous tous, qui aimez le peuple, suivez-moi. — Maintenant montrez que vous êtes des hommes : c’est pour la liberté ! — Nous ne laisserons pas un seul lord, pas un seul gentilhomme. — Nous n’épargnerons que ceux qui vont en souliers cloutés ; — car ce sont des gens économes et honnêtes, et — qui prendraient notre parti, s’ils l’osaient.

Dick

Les voilà tous en ordre, et ils marchent contre nous.

Cade

Mais nous, nous sommes en ordre, surtout quand nous sommes en désordre. Allons, en avant, marche !

Cade

Ils sortent.

Cade

Fanfare d’alarme. Les deux partis reviennent sur la scène et se battent. Les deux Stafford sont tués.

Cade

Où est Dick, le boucher d’Ashford ?

Dick

Ici, messire.

Dick

Je n’en demande pas davantage.

Cade

Et, à dire vrai, tu ne mérites pas moins… Je veux porter ce trophée de notre victoire, et je traînerai ces cadavres à la queue de mon cheval jusqu’à ce que j’arrive à Londres, où je ferai porter devant moi l’épée du maire.

Dick

Si nous voulons prospérer et bien faire, forçons les prisons et relâchons les prisonniers.

Cade

N’aie pas peur, je te le promets. Allons, marchons sur Londres.

Cade

Ils sortent.

Cade

‌

Scène 14

Reine Marguerite, Buckingham, Roi Henry, Say, Deuxième Messager

Londres. Un palais.

Reine Marguerite

J’ai souvent ouï dire que la douleur énerve l’âme, — la rend craintive et la fait dégénérer. — Mais qui pourrait s’empêcher de pleurer en voyant ceci ? — Sa tête peut bien reposer ici sur mon sein haletant : — mais où est le corps que je voudrais étreindre ? —

, au roi.

Buckingham

Quelle réponse fait Votre Grâce à la supplique des rebelles ?

Reine Marguerite

— Ah ! misérables barbares ! cette tête adorable — me dominait comme une planète souveraine, — et elle n’a pu forcer à la pitié ces êtres — qui étaient indignes de la contempler !

Roi Henry

— Lord Say, Jack Cade a juré d’avoir ta tête.

Say

— Oui, mais j’espère que Votre Altesse aura la sienne.

Roi Henry

Eh bien, madame, toujours — à gémir, et à pleurer la mort de Suffolk ! — Si j’étais mort, mon amour, j’en ai bien peur, — tu ne me pleurerais pas autant.

Reine Marguerite

— Non, mon amour, je ne te pleurerais pas, je mourrais.

Roi Henry

— Eh bien, quelles nouvelles ? Pourquoi viens-tu en si grande hâte ?

Roi Henry

— Ô hommes privés de la grâce ! ils ne savent ce qu’ils font.

Buckingham

— Mon gracieux seigneur, retirez-vous à Kenilworth, — jusqu’à ce qu’on ait levé des forces suffisantes pour les écraser.

Reine Marguerite

— Ah ! si le duc de Suffolk était encore vivant, — ces rebelles de Kent seraient bientôt soumis.

Roi Henry

— Lord Say, les traîtres te haïssent ; — pars donc avec nous pour Kenilworth.

Say

— Cela pourrait mettre en danger la personne de Votre Grâce. — Ma vue leur est odieuse ; — conséquemment je resterai dans cette ville, — et j’y vivrai seul aussi secrètement que possible.

Deuxième Messager

— Jack Cade a occupé le pont de Londres ; les bourgeois — fuient et abandonnent leurs maisons ; — la canaille, altérée de butin, — se joint au traître ; et tous jurent à l’envi — de piller la cité et votre royale cour.

Buckingham

— Ne tardez pas, milord : vite à cheval !

Reine Marguerite

— Mon espoir s’est évanoui, depuis que Suffolk est mort.

, à lord Say.

Roi Henry

— Adieu, milord, ne vous fiez pas aux rebelles de Kent.

Buckingham

— Ne vous fiez à personne, de peur d’être trahi.

Say

— Ma confiance est dans mon innocence ; — et c’est ce qui me rend hardi et résolu.

Say

Ils sortent.

Say

‌

Scène 15

Scales, Premier Bourgeois

La Tour de Londres.

Scales

Eh bien ? Jack Cade est-il tué !

Premier Bourgeois

Non, milord, et il n’est pas vraisemblable qu’il le soit : car ils ont pris le pont, tuant tous ceux qui leur résistaient. Le lord maire conjure Votre Honneur d’envoyer de la Tour des renforts pour défendre la Cité contre les rebelles.

Scales

— Tous les renforts dont je puis disposer seront mis à vos ordres, mais je suis moi-même inquiété ici, — les rebelles ayant essayé de prendre la Tour. — Mais rendez-vous à Smithfield, rassemblez-y des forces, — et je vous enverrai là Mathieu Gough. — Combattez pour votre roi, pour votre patrie, pour vos existences ; — et sur ce adieu, car il faut que je m’en retourne.

Scales

Ils sortent.

Scales

‌

Scène 16

Cade, Soldat, Smith, Dick

Londres. Canon Street.

Cade

Maintenant voici Mortimer lord de la cité. Et ici même, assis sur la borne de Londres, j’ordonne et je commande qu’aux frais de la Cité la fontaine publique pisse uniquement du vin clairet pendant la première année de notre règne. Et désormais ce sera un crime de trahison de m’appeler autrement que lord Mortimer.

Soldat

Jack Cade ! Jack Cade !

Cade

Assommez-le sur place.

Cade

Le soldat est tué.

Smith

Si ce gaillard-là est sage, il ne vous appellera plus Jack Cade ; je crois qu’il a eu une bien bonne leçon.

Dick

Milord, il y a une armée rassemblée à Smithfield.

Cade

En avant donc ! allons la combattre. Mais commencez par mettre le feu au pont de Londres, et, si vous pouvez, incendiez aussi la Tour. Allons, partons.

Cade

Ils sortent.

Cade

‌

Scène 17

Cade, Dick, John, Smith, Messager, Say, George, Tous

Smithfield.

Cade

C’est ça, mes maîtres… Maintenant, que quelques-uns aillent démolir l’hôtel de Savoie ; d’autres aux écoles de droit ; abattez tout.

Dick

J’ai une demande à adresser à Votre Seigneurie.

Cade

Quand ce serait une seigneurie, tu l’auras pour ce mot-là.

Dick

Je demande que les lois de l’Angleterre émanent de votre bouche.

, à part.

John

Par la messe, ce seront des lois sanglantes ; car il a reçu un coup de lance dans la bouche, et elle n’est pas guérie encore.

, à part.

Smith

Bah ! John, ce seront des lois puantes ; car il s’empuante l’haleine à manger du fromage grillé.

Cade

J’y ai pensé, cela sera ainsi. Allez, brûlez tous les recors du royaume ; ma bouche sera le parlement d’Angleterre.

, à part.

John

Alors nous aurons des statuts mordants, à moins qu’on ne lui arrache les dents.

Messager

Milord, une prise, une prise ! voici lord Say, celui qui vendait les villes en France, celui qui nous a fait payer, au dernier subside, vingt et un quinzièmes, et un shilling par livre sterling.

Cade

Eh bien, il sera décapité dix fois pour ça ! Ah ! Say, c’est toi, c’est toi, serge, c’est toi, lord de bougran. Te voilà sous le coup de notre juridiction royale. Qu’as-tu à répondre à Ma Majesté pour avoir abandonné la Normandie à monsieur Basimecu, le Dauphin de France ? Apprends donc en cette auguste présence, en présence de lord Mortimer lui-même, que je suis le balai qui doit débarrasser la cour d’immondices comme toi. Tu as fort traîtreusement corrompu la jeunesse du royaume, en érigeant une école de grammaire. Nos pères n’avaient jadis d’autres livres que la marque et la taille ; toi, tu as fait employer l’imprimerie, et, au mépris du roi, de sa couronne et de sa dignité, tu as bâti un moulin à papier. Il sera prouvé à ta face que tu as près de toi des gens qui parlent habituellement de noms, de verbes, et autres mots abominables qu’une oreille chrétienne ne saurait endurer. Tu as établi des juges de paix, pour citer devant eux les pauvres gens à propos de choses sur lesquelles ils n’étaient pas en état de répondre. En outre, tu les as mis en prison, et, parce qu’ils ne savaient pas lire, tu les as pendus, quand c’était justement pour ça qu’ils étaient dignes de vivre. Tu montes un cheval caparaçonné, n’est-ce pas ?

Say

Eh bien, après ?

Dick

Et travaillent même en chemise, comme moi, par exemple, qui suis boucher.

Say

Hommes de Kent !

Dick

Que dites-vous de Kent ?

Say

Rien que ceci : Bona terra, mala gens .

Cade

Expédiez-le, expédiez-le. Il parle latin !

Cade

Bah ! est-ce que tu as jamais frappé un coup sur le champ de bataille ?

Say

— Les hommes supérieurs ont le bras long. J’ai souvent frappé — ceux que je ne voyais pas, et je les ai frappés à mort.

George

— Ô couard monstrueux ! Quoi ! surprendre les gens par derrière !

Say

— Mes joues ont pâli à veiller pour votre bien.

Cade

Donnez-lui un soufflet, et elles reprendront leur rougeur.

Say

— Les longues séances passées à juger les causes des pauvres gens — m’ont grevé d’infirmités et de maladies.

Cade

On va vous administrer une potion au chanvre et une saignée à la hache.

Dick

Qu’est-ce qui te fait trembler, l’homme ?

Say

La paralysie, et non la peur.

Cade

Eh ! il hoche la tête de notre côté comme quelqu’un qui dirait : Je vous revaudrai cela . Je vais voir si son chef sera plus ferme au bout d’une pique. Qu’on l’emmène et qu’on le décapite.

Cade

Je sens que ses paroles émeuvent en moi la pitié ; mais je la dominerai : il mourra, ne fût-ce que pour avoir si bien plaidé pour sa vie. Emmenez-le ! Il a un démon familier sous la langue ; il ne parle pas au nom de Dieu. Allons, emmenez-le, vous dis-je ; et tranchez-lui la tête sur-le-champ ; puis forcez la maison de son gendre, sir James Cromer, et tranchez-lui aussi la tête, et apportez-les-moi ici l’une et l’autre sur deux piques.

Tous

Ce sera fait.

Say

— Ô concitoyens ! si, quand vous faites vos prières, — Dieu était aussi endurci que vous l’êtes, — qu’adviendrait-il de vos âmes après la mort ? — Laissez-vous donc attendrir, et épargnez ma vie.

Cade

Emmenez-le, et faites ce que je vous commande.

Cade

Des émeutiers sortent avec lord Say.

Cade

Le pair le plus altier du royaume ne gardera pas sa tête sur les épaules, s’il ne me paie tribut ; pas une pucelle ne se mariera sans me payer son pucelage au préalable. Les hommes seront mes contribuables, in capite , et nous ordonnons et commandons que leurs femmes soient aussi complaisantes que le cœur peut le souhaiter ou la langue le demander.

Dick

Milord, quand irons-nous à Cheapside emprunter des provisions sur nos hallebardes ?

Tous

Oh ! magnifique !

Tous

Les rebelles reviennent avec les têtes de lord Say et de son gendre.

Cade

Mais voici qui est plus magnifique !… Faites-les se baiser, car ils s’aimaient fort quand ils étaient vivants… Maintenant séparez-les, de peur qu’ils ne se consultent pour la reddition de nouvelles villes en France. Soldats, différez le pillage de la Cité jusqu’à la nuit ; car nous voulons chevaucher par les rues avec ces têtes portées devant nous en guise de masses, et, à tous les carrefours, nous les ferons se baiser ! En avant !

Cade

Ils sortent.

Cade

‌

Scène 18

Cade, Buckingham, Tous

Southwark.

Cade

Remontez Fish Street ! par l’angle de Saint-Magnus ! Tuez et assommez ! jetez-les à la Tamise !

Cade

Chamade, puis retraite.

Cade

Quel est ce bruit ? quelqu’un aurait-il l’audace de sonner la retraite ou la chamade, quand je commande qu’on tue ?

Buckingham

— Oui, c’est nous qui avons cette audace de te déranger. — Sache, Cade, que nous venons comme ambassadeurs du roi — auprès du peuple que tu as égaré ! — et ici nous proclamons amnistie entière pour tous ceux — qui te quitteront et retourneront paisiblement chez eux.

Tous

Dieu garde le roi ! Dieu garde le roi !

Cade

Quoi ! Buckingham et Clifford, vous avez cette outrecuidance !… Et vous, vils manants, les croyez-vous ? Voulez-vous être pendus avec vos pardons au cou ? Mon épée s’est-elle donc fait jour à travers les portes de Londres, pour que vous m’abandonniez ainsi au Cerf Blanc dans Southwark !… Je croyais que vous ne mettriez bas les armes qu’après avoir recouvré vos anciennes libertés ; mais vous êtes tous des apostats et des lâches, et vous vous plaisez à vivre esclaves de la noblesse. Qu’ils vous cassent les reins sous les fardeaux, qu’ils vous prennent vos maisons à votre barbe, qu’ils violent vos femmes et vos filles sous vos yeux… Quant à moi, je me tirerai d’affaire tout seul ; et sur ce, que la malédiction de Dieu tombe sur vous tous !

Tous

Nous suivrons Cade, nous suivrons Cade.

Tous

Vive Clifford ! vive Clifford ! nous suivrons le roi et Clifford.

Cade

Vit-on jamais plume remuer à tous vents, aussi légèrement que cette multitude ? Le nom de Henry V les entraîne à cent fautes, et les voilà qui me laissent dans l’isolement. Je les vois se consulter pour me surprendre ; c’est à mon épée de me frayer un chemin, car je ne puis plus attendre… En dépit des démons et de l’enfer, je passerai au milieu de vous. Le ciel et l’honneur me sont témoins que ce n’est pas le manque de résolution, mais la basse, l’ignominieuse trahison de mes compagnons qui me force à jouer des talons.

Cade

Il sort.

Buckingham

— Quoi, il se sauve ! qu’on aille à sa poursuite ! — Celui qui apportera sa tête au roi — recevra mille couronnes pour sa récompense.

Buckingham

Quelques hommes sortent.

Buckingham

— Suivez-moi, combattants ; nous aviserons — à vous réconcilier tous au roi.

Buckingham

Il sortent.

Buckingham

‌

Scène 19

Roi Henry, Buckingham, Clifford, Tous, Messager, Somerset

Le château de Kenilworth.

Roi Henry

— Jamais roi, ayant jouissance d’un trône terrestre, — put-il avoir à commandement moins de bonheur que moi ? — À peine étais-je sorti du berceau — que je fus fait roi à l’âge de neuf mois. — Jamais sujet ne désira être roi — aussi ardemment que je désire être sujet.

Buckingham

Salut et bonnes nouvelles à Votre Majesté !

Roi Henry

— Eh bien ! Buckingham, le traître Cade est-il pris ? — Ou n’a-t-il fait retraite que pour se renforcer ?

Roi Henry

Entrent, au bas de la terrasse, un grand nombre des compagnons de Cade, la corde au cou.

Clifford

— Il s’est enfui, milord ; tous ses partisans se rendent, — et les voici qui, humblement, la hart, au cou, — attendent de l’arrêt de Votre Altesse la vie ou la mort.

Tous

— Dieu garde le roi ! Dieu garde le roi !

Messager

— Que Votre Grâce me permette de lui annoncer — que le duc d’York est récemment arrivé d’Irlande, — avec une puissante et nombreuse armée — de Gallowglasses et de Kernes vaillants ; — il s’avance vers ces lieux en superbe ordonnance, — proclamant partout sur sa route — qu’il n’a pris les armes que pour éloigner de vous — le duc de Somerset, qu’il qualifie de traître.

Roi Henry

— Voilà donc mon empire entre deux détresses, Cade et York, — pareil à un navire qui, ayant échappé à une tempête, — est immédiatement surpris par un calme et abordé par un pirate. — À peine Cade est-il repoussé et sa troupe dispersée, — et voilà York en armes qui lui succède. — Je t’en prie, Buckingham, va à sa rencontre, — et demande-lui quelle est la raison de cette prise d’armes ; — dis-lui que j’enverrai le duc Edmond à la Tour… — Somerset, nous te garderons là — jusqu’à ce qu’il ait licencié son armée.

Somerset

Milord, — j’irai volontiers en prison, — ou même à la mort, pour le bien de mon pays.

, à Buckingham.

Roi Henry

— En tout cas, ne lui parlez pas en termes trop durs ; — car il est violent, et ne saurait supporter un langage rude.

Buckingham

— J’obéirai, milord, et je ferai en sorte, je n’en doute pas, — que toutes choses tournent à votre avantage.

Roi Henry

Ils sortent.

Roi Henry

‌

Scène 20

Cade, Iden

Kent. Un jardin.

Cade

Fi de l’ambition ! fi de moi-même qui ai une épée et qui pourtant suis près de mourir de faim. Voici cinq jours que je me tiens caché dans ces bois, sans oser en sortir, car tout le pays est à ma recherche ; mais maintenant je suis tellement affamé que, quand on m’offrirait un bail de vie pour mille ans, je ne pourrais plus y tenir. Aussi j’ai escaladé un mur de brique et pénétré dans ce jardin, pour voir si je pourrais y manger de l’herbe ou y cueillir une salade : excellente chose pour rafraîchir l’estomac d’un homme par ce temps chaud. Et, ma foi, toutes les salades ont été mises au monde pour mon bien ; car bien des fois, sans ma salade, j’aurais eu la caboche fendue d’un coup de hallebarde ; et bien des fois, quand j’avais le gosier sec, et que je marchais vivement, elle m’a servi de pot pour boire ; et c’est encore la salade qui va servir à mon repas !

Cade

Voici le maître du lieu qui vient m’arrêter pour vagabondage, comme ayant pénétré dans son domaine sans permission… Ah ! coquin, tu veux me vendre et obtenir du roi mille couronnes, en lui portant ma tête ! mais je te ferai manger du fer comme une autruche, et avaler mon épée comme une grande épingle, afin que nous nous séparions.

Iden

— Eh ! grossier compagnon, qui que tu sois, — je ne te connais pas. Pourquoi donc te vendrais-je ? — N’est-ce pas assez que tu te sois faufilé dans mon jardin, — et que, comme un voleur, tu sois venu piller mes terres, — en escaladant mon mur en dépit de moi, le propriétaire, — sans vouloir encore me braver par des propos insolents ? —

Cade

Te braver ! oui, par le meilleur sang qui fut jamais versé, et t’insulter à ta barbe… Regarde-moi bien ; je n’ai pas mangé depuis cinq jours ; pourtant, venez, toi et tes cinq hommes, et si je ne vous étends pas tous roides morts comme un clou de porte, Dieu fasse que je ne puisse plus manger d’herbe !

Cade

Par ma valeur, voilà le plus parfait champion que j’aie entendu !… Acier, si ton fil s’émousse, si, avant de dormir en ton fourreau, tu ne découpes pas ce gros rustre ossu en émincés de bœuf, je prie Dieu à deux genoux qu’il soit fait de toi des gros clous.

Cade

Ils se battent. Cade tombe.

Cade

Oh ! je suis mort ! La faim seule m’a tué : quand dix mille diables se mettraient contre moi, qu’on me donne seulement les dix repas que j’ai perdus, et je les défie tous… Jardin, flétris-toi ; et sois désormais le cimetière de tout ce qui vit dans cette maison, puisqu’ici l’âme indomptée de Cade s’est évanouie.

Iden

— Est-ce donc Cade que j’ai tué, lui, ce traître monstrueux ? — Épée, je veux que tu sois sanctifiée pour cet acte, — et suspendue sur ma tombe, quand je serai mort : — jamais ce sang ne sera essuyé de ta pointe, — mais tu le garderas comme un blason héraldique, — emblème de l’honneur que s’est acquis ton maître

Iden

. —

Cade

Iden, adieu, et sois fier de ta victoire. Dis de ma part au pays de Kent qu’il a perdu son meilleur homme, et exhorte tout le monde à être lâche ; car moi, qui n’ai jamais redouté personne, je suis vaincu par la famine, non par la valeur.

Cade

Il meurt.

Iden

Il sort, traînant le corps.

Iden

‌

Scène 21

York, Buckingham, Roi Henry, Iden, Reine Marguerite, Somerset, Clifford, Édouard, Richard, Salisbury, Warwick, Jeune Clifford

Les plaines entre Dartford et Blackheath.

York

— Ainsi York revient d’Irlande pour revendiquer son droit, — et arracher la couronne de la tête du faible Henry. — Cloches, sonnez à toutes volées ; feux de joie, brûlez clairs et brillants, — pour la réception du roi légitime de la grande Angleterre. — Ah ! sancta majestas ! qui ne t’achèterait pas cher ? — Que ceux-là obéissent qui ne savent pas commander ! — Cette main est faite pour ne manier que l’or. — Je ne puis donner à mes paroles leur véritable action — qu’en brandissant un sceptre ou une épée : — sur mon âme, j’aurai un sceptre — au bout duquel j’agiterai les fleurs de lis de France.

Buckingham

— Qui nous arrive ici ? Buckingham ! c’est pour me faire obstacle ! — Le roi l’a envoyé, sans doute : dissimulons.

Buckingham

— York, si tu agis en ami, je te salue en ami.

York

— Homphroy de Buckingham, j’accepte ton salut. — Est-ce comme messager ou bien de ton gré que tu viens ?

, à part.

York

— Je puis à peine parler, si grande est ma colère ! — Oh ! je pourrais pourfendre des rochers et combattre la pierre, — tant je suis courroucé par ces paroles abjectes ! — Je pourrais, comme Ajax, fils de Télamon, — assouvir ma fureur sur des moutons ou des bœufs ! — Je suis beaucoup mieux né que le roi ; — j’ai plus l’air d’un roi, j’ai des pensées plus royales que lui ; — mais il faut que j’affecte quelque temps encore la sérénité, — oui, jusqu’à ce que Henry soit plus faible et moi plus fort

York

.

York

Haut.

York

— Ô Buckingham, pardonne-moi, je te prie, — d’être resté si longtemps sans te répondre. — Mon esprit était en proie à une profonde mélancolie. — La cause pour laquelle j’ai amené ici cette armée, — la voici : c’est pour éloigner du roi l’altier Somerset, — traître envers Sa Grâce et envers l’État.

Buckingham

C’est trop de présomption de ta part. — Mais, si ta prise d’armes n’a pas d’autre but, — le roi a déjà accédé à ta demande : le duc de Somerset est à la Tour.

York

— Sur ton honneur, est-il prisonnier ?

Buckingham

— Sur mon honneur, il est prisonnier.

Buckingham

— York, je loue cette affectueuse soumission : — nous allons nous rendre tous deux à la tente de Son Altesse.

Roi Henry

— Buckingham, York n’a donc contre nous aucune mauvaise intention, — que je le vois marcher avec toi bras dessus bras dessous.

York

— En toute soumission et humilité, — York se présente à Votre Altesse.

Roi Henry

— Alors dans quel but as-tu amené ces troupes ?

York

— Pour enlever d’ici le traître Somerset, — et pour combattre ce monstrueux rebelle, Cade, — dont j’ai appris depuis la déconfiture.

Iden

— Si un homme aussi grossier et d’aussi humble condition — peut être admis en présence d’un roi. — permettez que j’offre à Votre Grâce la tête d’un traître, — la tête de Cade, que j’ai tué dans un combat.

Roi Henry

— La tête de Cade !… Grand Dieu, combien tu es juste !… — Oh ! fais-moi voir, mort, le visage de celui — oui vivant m’a causé tant de troubles

Roi Henry

. — Dis-moi, mon ami, est-ce toi qui l’as tué ?

Roi Henry

— Comment t’appelles-tu ? et quelle est ta condition ?

Iden

— J’ai nom Alexandre Iden, — pauvre écuyer de Kent, qui aime son roi.

, au roi.

Buckingham

— Sous votre bon plaisir, milord, il ne serait pas mal — de le créer chevalier pour un si grand service.

Roi Henry

— Iden, à genoux.

Roi Henry

Iden s’agenouille.

Roi Henry

Relève-toi chevalier. — Nous te donnons mille marcs pour récompense, — et voulons que tu sois désormais attaché à notre personne.

Iden

— Puisse Iden vivre pour se rendre digne d’une telle faveur, — et ne vivre que fidèle à son roi !

Roi Henry

Regarde, Buckingham ! voici Somerset qui vient avec la reine ; — va lui dire de se cacher vite, que le duc ne le voie pas.

Reine Marguerite

— Pour mille York, il ne cachera pas sa tête, — mais il restera hardiment à l’affronter en face.

Somerset

— Ô monstrueux traître !… je t’arrête, York, — pour crime de haute trahison envers le roi et la couronne. — Obéis, traître audacieux ; demande grâce à genoux.

York

— Tu veux que je m’agenouille ? Laisse-moi d’abord demander à mes gens — s’ils pourraient souffrir que je fléchisse le genou devant un homme… — L’ami, va chercher mes fils pour qu’ils soient ma caution.

York

Un homme de l’escorte sort.

York

— Je sais qu’avant de me laisser aller en prison, — ils engageront leurs épées pour me délivrer.

Reine Marguerite

— Qu’on mande ici Clifford ; qu’on lui dise de venir sur-le-champ — nous dire si les enfants bâtards d’York — peuvent être caution pour leur traître de père.

York

— Ô Napolitaine au sang vicié, — rebut de Naples, sanglant fléau de l’Angleterre, — les fils d’York, tes supérieurs par la naissance, — seront la caution de leur père ; et gare à ceux — qui refuseraient un tel gage !

Reine Marguerite

— Et voici Clifford qui vient repousser leur caution.

Clifford

— Salut et prospérité à mon seigneur le roi !

Clifford

Il s’agenouille.

York

— Je te remercie, Clifford : quelles nouvelles apportes-tu, dis ? — Non, ne nous menace pas de cet air furieux : — nous sommes ton souverain, Clifford, remets-toi à genoux ; — nous te pardonnons ta méprise.

, montrant Henry.

Clifford

— Voici mon roi, York, je ne me méprends pas ; — c’est toi qui te méprends en m’attribuant une méprise… — À Bedlam, cet homme ! Est-il devenu fou ?

Roi Henry

— Oui, Clifford, une folle humeur ambitieuse — le porte à s’opposer à son roi.

Clifford

— C’est un traître ; qu’on le mène à la Tour, — et qu’on lui tranche sa factieuse caboche.

Reine Marguerite

— Il est arrêté, mais il ne veut pas obéir. — Ses fils, dit-il, engageront pour lui leur parole.

York

— N’est-ce pas, mes fils ?

Édouard

Oui, mon noble père, si nos paroles suffisent.

Richard

— Si nos paroles ne suffisent pas, nous aurons recours à nos épées.

Clifford

— Çà, quelle engeance de traîtres avons-nous là ?

Clifford

— Sont-ce là tes ours ? Nous allons les harceler jusqu’à la mort, — et avec leur chaîne garrotter leur gardien, — si tu oses les amener dans la lice. —

Richard

J’ai souvent vu un dogue ardent et présomptueux — bondir en arrière et mordre celui qui le retenait ; — mais, dès que, lâché, il sentait la patte terrible de l’ours, — il serrait sa queue entre ses jambes, et hurlait. — Vous en ferez tout autant, — si vous entrez en lutte avec lord Warwick.

Clifford

— Arrière, monceau de fureur, hideux et indigeste moignon, — aussi tortueux d’esprit que de forme !

York

— Ah ! nous allons vous réchauffer de la belle manière.

Clifford

— Prenez garde de vous brûler vous-même à cette chaleur.

Salisbury

— Milord, j’ai examiné moi-même les titres de ce très-illustre duc ; — et dans ma conscience, je regarde Sa Grâce — comme le légitime héritier du royal trône d’Angleterre.

Roi Henry

— Est-ce que tu ne m’as pas juré allégeance ?

Salisbury

Oui.

Roi Henry

— Peux-tu à la face du ciel te dégager d’un tel serment ?

Salisbury

— C’est un grand mal de s’engager au mal ; — mais c’est un plus grand mal de tenir ce mauvais engagement. — Quel vœu solennel peut obliger un homme — à commettre un meurtre, à voler autrui, — à attenter à la chasteté immaculée d’une vierge, — à ravir à l’orphelin son patrimoine, — à extorquer à la veuve son droit coutumier ? — Tous ces crimes seraient-ils justifiés par cette unique raison — qu’il était lié par un serment solennel ?

Roi Henry

— Qu’on appelle Buckingham, et qu’on lui dise de s’armer.

York

— Appelle Buckingham et tous les amis que tu as. — Je suis résolu : la royauté ou la mort !

Clifford

— La mort ! je te la garantis, si mon rêve se réalise.

Clifford

— Je suis résolu à soutenir de plus terribles ouragans — que tu n’en pourras évoquer aujourd’hui ; — et j’en inscrirai la preuve sur ton heaume, — pour peu que je puisse te reconnaître au blason de ta maison.

Warwick

— Eh bien, par îe blason de mon père, je jure de porter le vieux cimier des Nevil, — l’ours rampant enchaîné au bâton noueux, — et de le porter au-dessus de mon heaume, — comme un cèdre au sommet d’une montagne — gardant tout son feuillage en dépit des tempêtes ; — si bien que tu seras épouvanté à son seul aspect.

Clifford

— Et moi, j’arracherai ton ours de ton heaume, — et je le foulerai sous mes pieds avec un mépris suprême, — en dépit du montreur d’ours qui protège l’ours.

Jeune Clifford

— Et sur ce, aux armes, mon victorieux père ! — Écrasons les rebelles et leurs complices.

Richard

— Fi ! plus de charité, par pudeur ! Ne parlez pas avec tint de haine, — car vous souperez ce soir avec Jésus-Christ.

Jeune Clifford

— Hideux stigmate, c’est plus que tu ne peux dire.

Richard

— Si ce n’est au ciel, vous souperez à coup sûr en enfer.

Richard

Ils se séparent.

Richard

‌

Scène 22

Warwick, York, Clifford, Jeune Clifford, Richard, Reine Marguerite, Roi Henry

Saint-Albans.

Warwick

— Clifford de Cumberland, c’est Warwick qui t’appelle. — Et si tu ne fuis pas devant l’ours, — maintenant que la trompette furieuse sonne l’alarme, — et que les cris des mourants remplissent le vide des airs, — Clifford, je te dis : Viens te battre avec moi ! — Prince altier du Nord, Clifford de Cumberland, — Warwick s’enroue à te défier.

York

— Et quoi ! mon noble lord ? quoi ! à pied !

York

— Le ravageur Clifford a tué mon destrier ; — mais j’ai rendu coup pour coup, — et j’ai fait une proie pour les vautours et les corbeaux — de la bonne bête qu’il aimait tant.

Warwick

Pour l’un de nous ou pour tous deux l’heure suprême est venue.

York

— Arrête, Warwick, cherche un autre gibier ; — car ce cerf, c’est moi qui dois le chasser à outrance.

Warwick

— Agis donc noblement, York ; c’est pour une couronne que tu combats. — Aussi vrai, Clifford, que j’espère triompher aujourd’hui, — ce m’est un crève-cœur de te quitter sans te combattre.

Warwick

Sort Warwick.

Clifford

— Que considères-tu en moi, York ? Pourquoi t’arrêtes-tu ?

York

— Je serais épris de ta fière attitude, — si tu n’étais pas un ennemi si acharné.

Clifford

— Et l’on ne refuserait pas l’éloge et l’estime à ta prouesse, — si elle n’éclatait honteusement dans la trahison.

York

— Puisse-t-elle me défendre aujourd’hui contre ton épée, — comme il est vrai qu’elle se manifeste en faveur de la justice et du bon droit !

Clifford

— Je me risque ici corps et âme.

York

— Formidable va-tout ?… Vite, en garde.

York

Ils se battent. Clifford tombe

York

.

Clifford

La fin couronne les œuvres .

Clifford

Il meurt.

York

— Ainsi la guerre t’a donné la paix, car te voilà tranquille. — Paix à son âme, ô ciel, si c’est ta volonté !

York

Il sort.

Jeune Clifford

Apercevant son père mort.

Jeune Clifford

Oh ! que ce monde infâme finisse, — et puissent avant le temps les flammes du dernier jour — confondre le ciel et la terre ! — Que maintenant l’universelle trompette entonne sa fanfare — et fasse taire les chétives rumeurs — des êtres !… Étais-tu donc destiné, cher père, — à user ta jeunesse dans la paix et à revêtir — la livrée d’argent de la sage vieillesse — pour venir ainsi, à l’âge vénérable que le fauteuil réclame, — mourir dans une bataille forcenée ?… Rien qu’à ce spectacle, — mon cœur s’est pétrifié ; et tant qu’il sera mien, — il sera de pierre. York n’épargne pas nos vieillards ; — eh bien, je n’épargnerai pas leurs enfants ; les larmes virginales, — me seront, à moi, ce que la rosée est à l’incendie ; — et la beauté, qui souvent fléchit le tyran, — ne sera qu’huile et que cire pour ma colère en flamme ! — Désormais, je n’aurai que faire de la pitié. — Si je rencontre un enfant de la maison d’York, — je le découperai en morceaux, — farouche comme Médée dépeçant la jeune Absyrte. — C’est dans la cruauté que je chercherai ma gloire.

Jeune Clifford

Chargeant le corps sur ses épaules.

Jeune Clifford

— Viens, toi, nouvelle ruine de la vieille maison de Clifford ! — Comme autrefois Énée porta le vieil Anchise, — ainsi je te porte sur mes mâles épaules ; — Mais Énée, lui, portait une charge vivante, — bien moins lourde que mon funèbre fardeau.

Jeune Clifford

Il sort.

Richard

Il sort.

Reine Marguerite

— Fuyez, milord ! Que vous êtes lent ! par pudeur ! fuyez.

Roi Henry

— Est-ce que nous pouvons devancer les cieux ? Bonne Marguerite, arrêtons-nous.

Reine Marguerite

— De quoi donc êtes-vous fait ? Vous ne voulez ni combattre ni fuir. — Maintenant le courage, la sagesse, la prudence, — c’est de céder le champ à l’ennemi. Sauvons-nous — comme nous pouvons ; nous ne le pouvons qu’en fuyant.

Reine Marguerite

Fanfare d’alarme au loin.

Reine Marguerite

— Si vous êtes pris, nous voyons le fond — de notre destinée ; mais si nous échappons —

et nous le pouvons aisément, à moins que votre indolence ne nous empêche

Reine Marguerite

, — nous gagnerons Londres, où vous êtes aimé, — et où la brèche faite à notre fortune — pourra être promptement réparée.

Jeune Clifford

— Si mon cœur n’était résolu à de nouvelles représailles, — j’aimerais mieux blasphémer que de vous conseiller la fuite. — Mais il faut fuir ; un incurable découragement — règne dans le cœur de tous nos partisans. — Fuyez, au nom de votre salut ! et nous vivrons — pour voir le jour où nous leur rendrons coup pour coup : — en marche, milord, en marche.

Jeune Clifford

Ils sortent

Jeune Clifford

.

Jeune Clifford

‌

Scène 23

York, Richard, Salisbury, Warwick

Une plaine près de Saint-Albans.

York

— Mais Salisbury ! qui peut nous donner des nouvelles — de ce lion chenu qui, dans sa furie, oublie — les contusions de l’âge et les injures du temps, — et, pareil au brave à la fleur de la jeunesse, — reprend force dans l’occasion ? Cette heureuse journée — n’est plus elle-même, et nous n’y avons rien gagné, — si Salisbury est perdu.

Richard

Mon noble père, trois fois je l’ai remis en selle, — trois fois je l’ai couvert de ma personne ; trois fois je l’ai emmené de l’action, — en le conjurant de n’y plus prendre part, — mais toujours je l’ai retrouvé où était le danger ; — telle qu’une riche tenture dans un humble logis, — telle était sa volonté dans son faible vieux corps. — Mais, le noble soldat, le voici qui vient.

, à York.

Salisbury

— Ah ! par mon épée, tu as bien combattu aujourd’hui ; — nous tous aussi, par la messe !… Je vous rends grâces, Richard ; — Dieu sait combien de temps j’ai à vivre ; il a permis que trois fois aujourd’hui — je fusse sauvé par vous d’une mort imminente. — Mais, milords, ce que nous possédons ne nous appartient pas encore. — Ce n’est pas assez que nos ennemis soient cette fois mis en fuite : — de tels adversaires auront vite réparé leur échec.

Warwick

— Après eux ? non ! Avant eux, si nous pouvons. — Ah ! ma foi, milords, voilà une glorieuse journée. — La bataille de Saint-Albans, gagnée par le fameux York, — sera immortalisée dans les âges à venir. — Sonnez, tambours et trompettes… À Londres tous ! — Et puissions-nous avoir d’autres journées comme celle-ci !

Warwick

Ils sortent.

Warwick

fin de la deuxième partie de henry vi.

Warwick

‌

Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.