Acte I
Scène 1
Dubois
Il se lève et marche d'un air soucieux, les deux mains dans ses poches.
Il arpente la pièce avec plus de nervosité.
Dubois
Georges est en retard... comme toujours. Mon beau-père aussi. C'est un parti pris chez ce dernier. Il m'évite. Mais il est temps que nous nous expliquions. J'y suis bien décidé. Je ne peux exiger ses secrets... Mais... J'ai droit à ce qui est convenu... et qui m'est dû. Ah ! Ce Monsieur Leroux, avec ses cheveux blancs et ses lunettes... son éternelle redingote de bureaucrate... Un homme qui ne fume pas... qui n'allait jamais au café... qui se vantait de n'avoir jamais touché une carte ni un domino... Il a ses faiblesses, pourtant... ses folies... tardives... Qui l'aurait pensé ?... Mais l'évidence est là. Triste exemple pour Georges ! C'est logique, après tout. Je m'explique l'indulgence du grand-père pour les fredaines du petit-fils. Il faut que cela prenne fin. Je les materai... l'un et l'autre.
Scène 2
Dubois, Leroux
Dubois
Bonjour, Monsieur Leroux.
Leroux
Bonjour, Dubois. Le petit n'est pas là ?
Dubois
Non. Profitons-en.
Leroux
En profiter... pourquoi ?
Dubois
J'ai besoin de vous parler.
Leroux
De me parler ?... Ah ! Oui...
Dubois
Vous devinez à quel sujet.
Leroux
Je crois que... oui...
Dubois
Et moi, j'en suis sûr.
Leroux
C'est vrai. Je vous dois un mois de pension.
Dubois
Six semaines.
Leroux
Patientez encore.
Dubois
Mais la raison de ce retard ?
Leroux
Je ne... peux vous la dire.
Dubois
Que signifient ces réticences ?
Scène 3
Dubois, Georges Dubois, Leroux
Il regarde les deux hommes avec inquiétude.
Dubois
Toujours exact !...
Georges Dubois
Mon père...
Georges fait mine de sortir à droite.
Dubois
C'est bon. Retire-toi. J'ai deux mots à dire à ton grand-père.
Leroux
Vous pouvez parler devant mon petit-fils.
Dubois
Vous voulez...
Georges recule, dans 1'embrasure de la fenêtre, l'air toujours inquiet. Les deux hommes se tiennent adossés à la cheminée, face au public.
Leroux
Je... préfère.
Leroux acquiesce par des hochements de tête.
Dubois
Soit. Après la mort de votre fille, nous avons continué à vivre ensemble. Vous savez ce qui fut convenu. Employés tous deux, nous ne sommes pas plus riches l'un que l'autre. Vous me payiez votre pension. C'était juste.
Leroux
Je l'ai toujours fait...
Leroux regarde Georges qui baisse les yeux.
Dubois
Jusqu'à ce jour. Si, du moins, vous me donniez une explication... Si vous pouviez me fixer une date !... Je vous presserais moins...
Leroux détourne lentement les yeux en soupirant.
Dubois
Inutile de regarder Georges. Il ne manquerait plus que de voir un gamin plaider votre cause !... Mais parlez donc... Répondez-moi.
Leroux
Accordez-moi quelques jours.
Leroux se tait. Il y a une minute de silence. - Georges regarde son grand-père à son tour, d un air effrayé.
Dubois
à quoi bon ? Vous avez touché votre mois le 30. Nous sommes le 15. Qu'en avez-vous fait ?
Dubois
Monsieur Leroux... Permettez-moi de vous le dire... Votre conduite n'est ni d'un aïeul... ni d'un honnête homme.
Leroux
Dubois ! Voilà de graves paroles. Au nom de ma pauvre fille, de votre femme...
Il sort brusquement à droite.
Dubois
Du sentiment ! Le moment est mal choisi. Arrangez-vous comme vous l'entendrez. Je veux l'argent demain.
Scène 4
Georges Dubois, Leroux
Leroux est debout devant la cheminée, l'air accablé, le front appuyé sur sa main.
Georges Dubois
Grand-père...
Leroux
Mon petit...
Georges Dubois
Père a été dur pour vous ?
Leroux
Un peu.
Georges Dubois
Que vous a-t-il dit ?
Leroux
Il exige mon mois... pour demain !
Georges Dubois
Demain !... Et... Qu'avez-vous répondu ?
Leroux
Rien. Que pouvais-je répondre ?
Georges Dubois
Grand-père... J'ai peur... Que va-t-il se passer ?
Leroux
Ne te tourmente pas, petit. Il n'y aura pas de scènes ici... à cause de moi.
Georges Dubois
J'aurais dû intervenir...
Leroux
Ton père serait furieux. Mieux vaut que toute sa colère tombe sur le vieux bonhomme. D'ailleurs, c'est moi le coupable.
Georges Dubois
Qu'allez-vous faire ?
Leroux
Partir...
Georges Dubois
Mais où irez-vous ?
Leroux
Je ne sais. Ton père ne veut plus de moi. Il a raison ; j'ai failli à mes engagements.
Georges Dubois
Je ne dois pas vous laisser partir !...
Leroux
Pauvre enfant !... Si tu pouvais tout arranger, tu le ferais. Tu as bon coeur. Mais retiens bien ceci : un honnête homme n'a qu'une parole.
Georges Dubois
Oh ! Grand-père !..
À part.
Leroux
Tu n'es encore qu'un enfant. Et moi... Je ne suis plus un honnête homme. Ton père me l'a dit. J'en mourrai.
Scène 5
Dubois, Leroux, Georges Dubois
À Leroux qui reprend son chapeau en silence.
Dubois
Assez causé pour aujourd'hui. À table. Eh bien ! Vous ne déjeunez pas ?
Leroux
Non...
Dubois
Vous m'en voulez ?
À part.
À Georges.
Il sort à gauche.
Leroux
Je n'en veux à personne... Ne plus voir le petit... Ce sera dur... Et la maison... les objets familiers... Il me semble perdre une seconde fois ma pauvre Jeanne... Ici tout me la rappelait... L'enfant plus que tout le reste... Allons ! Il le faut !... Adieu, mon chéri...
Georges Dubois
Père !...
Dubois
Eh bien ?
Georges Dubois
Il s'en va !...
Dubois
Ton grand-père est libre.
Georges Dubois
Mais où ira-t-il ?
Dubois
Où il a porté ses appointements.
Georges Dubois
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu !...
Acte Deuxieme
Scène 1
Dubois, Georges Dubois
Dubois
Encore un peu de poulet ?
Georges Dubois
Non, merci.
Dubois
Tu n'as rien mangé.
Georges Dubois
Je n'ai pas faim.
Dubois
Moi non plus. Au diable les scènes de famille !
Georges Dubois
Vous ne... craignez pas...
Dubois
Quoi ?
Georges Dubois
Qu'il ne soit arrivé malheur... à grand-père ?
Dubois
Pourquoi penses-tu cela ?
Georges Dubois
Il n'est pas rentré hier soir !
Dubois
Il aura pris d'autres dispositions.
Georges Dubois
Mais non ! Il ne peut pas en avoir pris ! C'est ce qui m'affole !
Georges confus baisse la tête.
Un temps.
Dubois
Hé ? Qu'est-ce qui te prend ? Ton grand-père ne t'a pas choisi pour confident. Je l'espère, du moins. Comprends-moi : je ne veux pas t'empêcher de l'aimer ni de le respecter. Tu serais trop ingrat, si tu oubliais sa tendresse, ses gâteries... outrées. Pour moi, son gendre, c'est différent. Nous sommes deux hommes, divisés par une question d'intérêt. Le bon droit est de mon côté. Je n'ai rien à me reprocher. Pourtant, je regrette cette rupture. Parbleu ! Vingt ans de vie commune... Cela ne s'oublie pas. Le souvenir de ta mère nous liait... puis ton enfance... quoique je lui aie souvent reproché sa faiblesse envers toi. Tu n'étais que trop enclin à en abuser...
Georges Dubois
Hélas !...
Il sort à droite.
Dubois
J'ai mal dormi cette nuit. Je vais tâcher de me reposer un peu.
Scène 2
Georges Dubois
Il se lève et va prendre un journal qu'il déplie. Essayant de lire, puis relevant les yeux presque aussitôt.
Il se passe fortement la main sur le front et prend un journal qu'il parcourt, en paraissant forcer son attention. Tout à coup, il pousse un cri terrible.
Il ramasse le journal, qu'il avait laissé tomber, et lit tout haut d'une voix défaillante.
Avec désespoir.
Il s'appuie contre la cheminée, le corps secoué de sanglots.
Georges Dubois
Oh ! Je ne veux plus penser !... Je ne sais pas ce que je lis... C'est grand-père que je vois... dans sa tenue de vieux bureaucrate... Comme il a dû souffrir... lui si correct, si régulier ! Son regard... son dernier regard vers moi !.. Sa voix triste, résignée, sans l'ombre d'un reproche : « Adieu, mon chéri... » Et je l'ai laissé partir ! Grand-père ! Non... Impossible... « Suicide d'un vieillard ». « Hier soir, des bateliers ont retiré de la Seine le cadavre d'un sexagénaire. Il ne paraissait avoir séjourné que peu d'heures dans l'eau. L'infortuné était correctement vêtu ; mais on n'a retrouvé sur lui aucun argent. Son linge était marqué aux initiales G. L. Le cadavre du désespéré a été porté à la Morgue. » Mort !... Mon dieu !... C'est horrible !... Ah ! Je suis maudit !.
Scène 3
Dubois, Georges Dubois
Dubois
Qu'y a-t-il ?
Georges Dubois
Père... Frappez-moi... Chassez-moi... Le mois de grand-père...
Dubois
Eh bien ?
Georges Dubois
C'est moi qui l'avais pris.
Dubois
Que dis-tu ?
Georges Dubois
Je le lui ai demandé. C'était la même chose.
Dubois
Mais sous quel prétexte ?
Georges Dubois
J'ai dit que j'avais fait un billet et que je craignais votre colère. Ce n'était même pas vrai ! C'était pour jouer. J'ai tout perdu aux courses. J'avais promis à grand-père de le lui rendre. Il a eu confiance en ma promesse. Je l'entends encore me dire : « Mon honneur, ma vie sont entre tes mains, mon petit... Car si tu me manquais de parole... J'en mourrais!.., » Et il a préféré mourir que m'accuser!...
Dubois
Comment ! Mourir !
Georges Dubois
Oui ! Je suis un assassin, un parricide : il s'est tué.
Dubois
Tu es fou !
Georges Dubois
Hélas ! Non...
Dubois
Qu'est-ce qui te fait croire cela ? Réponds !...
Georges Dubois
Voyez...
À part.
Haut.
Relisant.
Dubois
Mon Dieu ! Ce doit être lui... Le malheureux ! Et moi aussi, je l'ai tué ! J'aurais dû comprendre... Quel remords !... Il reste un doute... un espoir... Mais l'âge, l'heure, l'habillement... Tout concorde !...
Georges Dubois
Et les initiales ?
À Georges.
Dubois
G. L. Je n'avais pas remarqué. Pourquoi n'as-tu pas tout avoué, quand il était encore temps ?
Georges Dubois
Je craignais votre colère.
Dubois
Tu es un misérable !
Il s'effondre sur une chaise, tenant sa tête à deux mains.
Georges Dubois
Tuez-moi ! Je l'ai mérité ! D'ailleurs, pourrais-je vivre, à présent ? Avec cette pierre au fond du coeur ? Ce fantôme toujours près de moi ?... « Adieu, mon chéri... » La porte refermée, il a attendu un instant... avant de descendre. Je pouvais me raviser. Mes lèvres remuaient... Je vous ai regardé... Mais vous aviez l'air si sévère ?... Le mauvais silence m'a étreint la gorge. Et maintenant... trop tard il est mort, froid, inerte... Jamais il ne pourra me dire: « Je te pardonne. » Oh ! Mourir, mourir aussi !...
Haut, se maîtrisant.
À Georges.
Il sort à gauche. À ce moment, on entend un bruit de pas et de voix, des exclamations.
Dubois
Hélas ! Le poids de ce cadavre sera pour nous deux !... Il faut le reconnaître. Je vais à la Morgue... Nous réglerons nos comptes plus tard.
Scène 4
Georges Dubois
Il va pour s'enfuir à droite.
Georges Dubois
Ces pas lourds !... C'est lui !... Quelqu'un l'a reconnu... On le rapporte... Je ne veux pas le voir mort... Je ne peux pas !...
Scène 5
Dubois, Georges Dubois, Leroux
À part.
Dubois
Remettez-vous, papa... Vous êtes chez vous. Il vit, grâce à Dieu !... Ce n'était qu'une lugubre coïncidence...
Il reste, une seconde, immobile, sans oser avancer, puis se jetant vers lui dans un élan de tout son être.
Georges Dubois
Grand-père!... Pardon, grand-père !...
Bas.
Leroux
Mon chéri... Chut !.. Je n'ai rien dit, tu sais...
Georges recule. - À Leroux.
Dubois
Silence. Je sais tout, papa Leroux... Je vous admire... et je vous blâme.
Leroux
Dubois... mon ami... ne soyez pas trop sévère... pour l'enfant.
Il verse du vin dans un verre et le lui présente.
Dubois
Nous causerons plus tard. Songeons à vous, d'abord. Vous n'aviez pas dîné, hier soir ?
Leroux
Je ne sais plus... J'ai marché... longtemps. La nuit est venue. Je me suis assis sur un banc. Je pensais à l'enfant, à ma pauvre Jeanne... Et à vous... qui aviez si mauvaise opinion de moi !... Puis l'immobilité... le froid... le chagrin... Il y a un trou dans ma mémoire.
Dubois
Vous avez perdu connaissance. On vous a retrouvé, ce matin, à moitié gelé. Les braves gens qui vous ont reconduit ici avaient eu de la peine à vous ranimer.
Leroux
Je vais mieux... Merci... Où est mon petit-fils ?
Dubois
Approchez... puisque votre grand-père le désire.
Georges Dubois
Pourrez-vous me pardonner ?
Leroux
Mais je ne t'en veux pas, mon enfant.
Dubois
Ici, je vous arrête. Vous avez toujours été d'une faiblesse déplorable. Georges me donne peu de satisfaction. Il ne songe qu'au plaisir. Cette triple mauvaise action passe la mesure : vous tromper... emprunter votre mois pour jouer... et me laisser commettre envers vous une telle injustice !...
Leroux
Légèreté... puis appréhension. Mais le fond est bon.
Dubois
Oh ! Vous !... Vous auriez inventé l Art d être Grand-père... Prenez garde : on commence par le pot de confitures glissé dans le cabinet noir... L'enfant grandit ; ses défauts avec lui. On ne s'en aperçoit pas, de complaisance en complaisance, on devient le complice - et la victime - de ses fautes.
Leroux
Certainement : je suis le premier coupable.
Dubois
Je ne dis pas cela.
À Dubois.
Montrant Georges toujours agenouillé à ses côtés.
Bas.
Leroux
Quand ma pauvre Jeanne est morte, Georges avait six ans. Il était si beau... avec les yeux de sa mère... Ses beaux cheveux bouclés... J'ai vécu pour lui... par lui... J'ai voulu être un peu sa maman... et je n'ai pu être qu'un grand-père : un coeur trop tendre, trop faible... Mais, mon ami, si vous vous souvenez encore d'elle... Pardonnez-lui... J'étais faible... Vous, trop sévère... Voyez-vous... C'est la femme, la mère qui a manqué !...
Dubois
Oui... Peut-être.
Georges Dubois
Père, je le comprends : ma place n'est plus ici. Je dois la regagner... avec votre pardon. J'ai dix-neuf ans. Si vous y consentez, je vais m'engager. Quand je reviendrai... l'enfant gâté sera un homme, je vous le promets.
Dubois
Bien. Nous verrons.
Leroux
S'engager !... Pauvre petit !... Rien ne pressait.
Dubois
Il se pliera au devoir et à la discipline. Puis il sera libre plus tôt... s'il veut travailler sérieusement.
Georges Dubois
Oui, je le voudrai. Dieu m'a préservé d'un remords éternel, en me rendant mon cher grand-père. Mais la leçon ne sera pas perdue.
Leroux
Je t'enverrai un petit mandat, chaque mois... pour que tu ne sois pas trop malheureux...