La Glace Rompue
Scène 1
Pierre, Juliette
Juliette et Pierre se tiennent un peu à distance l'un de l'au tre, dans le petit salon d une maison de campagne. Juliette a sur la tête un grand chapeau de paille. Pierre est tête nue. Ils se regardent à la dérobée, sans se rien dire. Peu à peu, ils se tournent le dos, s'adossant chacun à un côté opposé de la table qui les sépare.
Il hausse les épaules avec un souverain mépris. - Pendant ce temps. Juliette, ennuyée, s est approchée d'une glace. Elle seregarde, arrange son chapeau pour se donner une contenance.
Pierre
Je ne sais que lui dire, moi, à cette petite !... Elle ne me plaît pas... Elle a l'air pimbêche, comme toutes les filles, du reste ! - Je vous demande un peu si c'est une société pour un garçon de mon âge !... Parce que ses parents ont acheté la propriété qui touche à la nôtre, et que sa mère est venue faire visite à la mienne, celle-ci me dit : « Emmène mademoiselle Juliette... (je crois qu'elle a dit : Juliette...) tâche de la distraire !... » Est-ce que je sais distraire une fille, moi !...
Dépitée.
Elle toussote.
Juliette
Est-il sot, ce grand garçon !... Il ne trouve pas un mot à me dire... quand ce ne serait que pour me faire compliment de mon chapeau... Mais c'est si nigaud, un garçon !... Pas de chance pour moi,ce voisinage... Vous verrez qu'il ne me dira rien... Ce n'est pourtant pas à moi de commencer... Hum ! Hum !...
Pierre
Tiens ! Elle est enrhumée...
Juliette
Ce n'est pas très... distingué, mais... ça coupe toujours les silences !...
Pierre
Elle est très enrhumée, décidément...
Elle fait mine de s'en aller.
Juliette
Ah ! Mais je m'ennuie, moi!... Je vais retrouver maman...
Appelant.
Pierre
Tiens ! Elle s'esquive... Eh bien, tant mieux ! J'en suis débarrassé... Oui, mais maman dira peut-être que je n'ai pas été poli ?... Pst ! Pst !... Hé !... Pst !... Mademoiselle...
Juliette
Je vous demande pardon : je croyais que vous étiez muet !...
Pierre
Pourquoi ça ?
Juliette
Mais... parce que vous ne disiez rien !...
Pierre
Oh ! Vous savez... Les garçons ne sont pas bavards comme les filles...
Elle fait mine de s'en aller de nouveau.
Juliette
Il est vraiment très gracieux !...
Pierre
Hé !... Mademoiselle... Mademoiselle,je ne sais plus comment ?
Juliette
Juliette, pour vous servir...
Pierre
Où allez-vous ?
Juliette
Je vais retrouver petite mère...
Pierre
Mais non... mais non... restez là...
Juliette
Pourquoi ? Puisque vous n'aimez pas les filles, et que vous ne me dites rien !...
Pierre
Parce que... parce que... Maman m'attraperait...
L'imitant.
Juliette
Vous êtes franc, monsieur... Monsieur, je ne sais plus comment !...
Ironique.
Pierre
Pierre. Maman m'a dit de vous distraire, pendant qu'elle cause avec votre mère... Or je n'ai pas l'habitude de faire société avec des filles... S'il ne pleuvait pas, nous irions au jardin... mais il pleut. Qu'est-ce qui vous amuse ? Les poupées, je parie ? Je ne possède pas cet article-là...
Juliette
Oh ! Vous me prenez pour une petite fille ! Il y a longtemps que je ne joue plus à la poupée, vraiment !... À Paris, nous sommes plus avancées que cela !...
Pierre
Je vous demande pardon... Au fait... Vous revendiquez peut-être déjà les droits des femmes ?...
Juliette
Les femmes ?... Elles ont le droit de faire tout ce qu'elles veulent... Les voilà, leurs droits!... Et il n'y a qu'à le voir à la maison, où papa dit toujours oui... Aussi, quand je serai grande, je veux un mari comme papa.
Pierre
Vous pensez déjà au mariage, mademoiselle Juliette ?
Fièrement.
Juliette
Pourquoi pas... monsieur Pierre ? D'abord, je ne manquerai pas de maris, comme bien des demoiselles que je connais... J'en ai déjà trois.
Pierre
Trois quoi ?
Énumérant.
Juliette
Trois maris... à choisir... donc !... Mon cousin Jean, qui a mon âge... et qui fait déjà tout ce que je veux !... Puis mon autre cousin, Paul... et puis encore mon petit ami Louis... Seulement... lui... il est un peu jeune... Il n'a que neuf ans !
Pierre
Oh ! Vous savez, il passera de l'eau sous le pont, comme on dit, avant que vous soyez une demoiselle !... Vous feriez mieux de ne pas vous en préoccuper.
Juliette
Vous me trouvez donc si petite ?... Quel âge me donnez-vous ?
Pierre
Ah !... Je ne sais jamais l'âge des filles... D'abord, je les trouve toutes pareilles, avec leurs petites robes, leurs petites ceintures, leurs petits cheveux, leurs petits yeux, leur petite voix...
Juliette
Vous êtes vraiment très aimable !
Pierre
Oh !... Je ne dis pas cela pour vous... Ce n'est pas de votre faute, si vous êtes une fille...
Juliette
Mais j'en suis contente et fière !... Croyez-vous que je voudrais être un garçon, avec une tête tondue, l'air benêt, les jambes et les bras trop longs, la tournure dégingandée ?
Pierre
Eh ! Eh ! Ne vous gênez pas...
L'imitant.
Juliette
Oh !... Je ne dis pas cela pour vous... Ce n'est pas de votre faute, si vous êtes un garçon !
Pierre
Nous nous moquons pas mal d'être plus ou moins jolis !... C'est bon pour des femmelettes, et non pour des hommes comme nous !...
Juliette
D'abord, vous n'êtes pas des hommes !... Les messieurs sont aimables pour les dames... Ils leur font des compliments, des politesses... ils leur offrent des fleurs...
Dédaigneux.
Pierre
Nous avons autre chose à faire que de tourner des compliments... Nous travaillons, nous piochons ferme ! Ce n'est pas comme vos études de petites filles, vos classes de poupées...
Juliette
Ah ! J'en apprends, des choses, allez !... Autant que vous !...
Pierre
Le latin, le grec, n'est-ce pas ?
Vivement.
Juliette
Le latin... le latin... Il y en a dans mon livre de messe !... Et... j'apprends l'anglais !...
Pierre
La belle affaire ! Toutes les petites filles savent gazouiller trois phrases en anglais... demander du pain... et comment on se porte... pour l'oublier dès qu'elles sont sorties de pension !...
Juliette
Et puis... j'apprends le piano... tandis que vous...
Faisant mine de pianoter péniblement,sur la table.
Pierre
Non, je n'ai pas le temps... Je laisse ça aux filles... Maman... les p'tits bateaux !...
Vivement.
Juliette
Je joue des valses, Monsieur !... Et je prends déjà des leçons de danse !...
Important.
Pierre
Je le disais : une éducation de poupée... des bêtises... Je voudrais vous voir apprendre... comme moi... le grec, le latin, les mathématiques, l'algèbre, la physique, la chimie... avec les formules !...
Juliette
Mais je l'apprends au cours, la chimie !... Bientôt, les femmes seront aussi instruites que les hommes... On causait de cela, l'autre jour, dans le salon de petite mère... J'ai très bien écouté !
Pierre
À la porte ?
Juliette
Fi donc !... Je n'écoute jamais aux portes... Il y a longtemps que je reste au salon, quand il y a du monde !...
Pierre
Oh ! Moi, au contraire, dans ces cas-là, je m'esquive... J'aime mieux aller lancer mon cerf-volant.
Juliette
Vous avez un cerf-volant ?... Un grand ?
Pierre
Large comme cela !...
Juliette
Avec une queue... longue ?
Pierre
Qui ferait trois fois le tour de cette table...
Juliette
Oh !... Vous le lancez souvent?...
Pierre
Chaque fois qu'il fait un peu de vent et que j'ai le temps de sortir... Si vous le voyiez s'enlever !... Ce n'est bientôt plus qu'un point dans le ciel... Quelle vitesse !...
Se reprenant, un peu malicieuse.
Juliette
Ça doit être amusant !... Seulement... Dites donc... Pour un homme grave, un piocheur, un chimiste... C'est un goût un peu... enfantin !...
Pierre
Et pour une demoiselle qui joue du piano, qui danse, qui assiste aux réceptions et pense à se marier ?... Ils ont l'air de vous intéresser, les cerfs-volants...
Juliette
Dame !... Puisque nous ne pouvons nous entendre sur aucun sujet sérieux !
Pierre
Mademoiselle Juliette... Ça doit être, précisément, parce que nous voulons parler trop sérieusement... et... que cela nous ennuie autant l'un que l'autre... Je vais vous faire un aveu : au fond, une fois mes devoirs finis... J'aime encore beaucoup le jeu... Je ferme mon Horace avec un certain soulagement... d'autant plus que, souvent, j'y perds mon latin... au sens littéral !...
Juliette
Eh bien, de mon côté, je vous avouerai que... que.... j'ai encore ma poupée ; que je joue à cache-cache avec mes cousins... en attendant le mariage... Puis, l'autre jour, au salon, quand on parlait des droits et de l'instruction des femmes... je me tenais toute droite sur ma chaise, comme à l'église... et j'écoutais... seulement, peu à peu, mes yeux ont clignoté, clignoté... je me suis endormie... comme à l'église... quand le prône est trop long.
Pierre
Bravo ! Je vous aime mieux comme cela... Au moins, vous n'êtes plus pimbêche. Vrai, pour une fille, vous êtes assez gentille...
Vivement.
Juliette
Moi, je commence à croire que vous n'êtes pas trop insupportable... pour un garçon !... Vous ne savez pas ?... Eh bien, si je n'épouse pas Jean, nous pourrons nous marier ensemble... plus tard ?
Pierre
Oh ! J'ai trop de travail, pour me lancer dans des histoires de mariages... Nous verrons cela... plus tard, comme vous dites.
Juliette
Oui, il faut d'abord, réciproquement, étudier nos goûts...
Pierre
Tenez. Le temps s'éclaircit... quelle chance !... Il ne pleut plus... Si nous allions essayer le cerf-volant dehors ?...
Juliette
Oui !.. Oui !... C'est cela !... Pierre...
Riant.
Pierre
Venez, Juliette... Tiens, mais voilà déjà un goût en commun : les cerfs-volants...
Tristement.
Juliette
Ah ! Ça se trouverait bien, pour notre mariage !... Mais... quand nous serons en âge d'être mari et femme, nous n'aurons plus de goût pour les cerfs-volants ?...
Pierre
D'ici là, nous en aurons peut-être d'autres...
Juliette
D'autres cerfs-volants ?
Pierre
Mais non !.. D'autres goûts, qui se rencontreront... En attendant... Si l'on se tutoyait : c'est plus commode pour jouer...
Juliette
Oui... tu as raison...