Saynète · 1896

La glace rompue

d’Henriette Bezançon

Représentation
≈ 10 min
Distribution
2 femmes
Répliques
74
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Pierre F 37 ≈ 5 min 1
Juliette F 37 ≈ 5 min 1
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La Glace Rompue

Scène 1

Pierre, Juliette

Juliette et Pierre se tiennent un peu à distance l'un de l'au tre, dans le petit salon d une maison de campagne. Juliette a sur la tête un grand chapeau de paille. Pierre est tête nue. Ils se regardent à la dérobée, sans se rien dire. Peu à peu, ils se tournent le dos, s'adossant chacun à un côté opposé de la table qui les sépare.

Il hausse les épaules avec un souverain mépris. - Pendant ce temps. Juliette, ennuyée, s est approchée d'une glace. Elle seregarde, arrange son chapeau pour se donner une contenance.

Pierre

Je ne sais que lui dire, moi, à cette petite !... Elle ne me plaît pas... Elle a l'air pimbêche, comme toutes les filles, du reste ! - Je vous demande un peu si c'est une société pour un garçon de mon âge !... Parce que ses parents ont acheté la propriété qui touche à la nôtre, et que sa mère est venue faire visite à la mienne, celle-ci me dit : « Emmène mademoiselle Juliette... (je crois qu'elle a dit : Juliette...) tâche de la distraire !... » Est-ce que je sais distraire une fille, moi !...

Dépitée.

Elle toussote.

Juliette

Est-il sot, ce grand garçon !... Il ne trouve pas un mot à me dire... quand ce ne serait que pour me faire compliment de mon chapeau... Mais c'est si nigaud, un garçon !... Pas de chance pour moi,ce voisinage... Vous verrez qu'il ne me dira rien... Ce n'est pourtant pas à moi de commencer... Hum ! Hum !...

Pierre

Tiens ! Elle est enrhumée...

Juliette

Ce n'est pas très... distingué, mais... ça coupe toujours les silences !...

Pierre

Elle est très enrhumée, décidément...

Elle fait mine de s'en aller.

Juliette

Ah ! Mais je m'ennuie, moi!... Je vais retrouver maman...

Appelant.

Pierre

Tiens ! Elle s'esquive... Eh bien, tant mieux ! J'en suis débarrassé... Oui, mais maman dira peut-être que je n'ai pas été poli ?... Pst ! Pst !... Hé !... Pst !... Mademoiselle...

Juliette

Je vous demande pardon : je croyais que vous étiez muet !...

Pierre

Pourquoi ça ?

Juliette

Mais... parce que vous ne disiez rien !...

Pierre

Oh ! Vous savez... Les garçons ne sont pas bavards comme les filles...

Elle fait mine de s'en aller de nouveau.

Juliette

Il est vraiment très gracieux !...

Pierre

Hé !... Mademoiselle... Mademoiselle,je ne sais plus comment ?

Juliette

Juliette, pour vous servir...

Pierre

Où allez-vous ?

Juliette

Je vais retrouver petite mère...

Pierre

Mais non... mais non... restez là...

Juliette

Pourquoi ? Puisque vous n'aimez pas les filles, et que vous ne me dites rien !...

Pierre

Parce que... parce que... Maman m'attraperait...

L'imitant.

Juliette

Vous êtes franc, monsieur... Monsieur, je ne sais plus comment !...

Ironique.

Pierre

Pierre. Maman m'a dit de vous distraire, pendant qu'elle cause avec votre mère... Or je n'ai pas l'habitude de faire société avec des filles... S'il ne pleuvait pas, nous irions au jardin... mais il pleut. Qu'est-ce qui vous amuse ? Les poupées, je parie ? Je ne possède pas cet article-là...

Juliette

Oh ! Vous me prenez pour une petite fille ! Il y a longtemps que je ne joue plus à la poupée, vraiment !... À Paris, nous sommes plus avancées que cela !...

Pierre

Je vous demande pardon... Au fait... Vous revendiquez peut-être déjà les droits des femmes ?...

Juliette

Les femmes ?... Elles ont le droit de faire tout ce qu'elles veulent... Les voilà, leurs droits!... Et il n'y a qu'à le voir à la maison, où papa dit toujours oui... Aussi, quand je serai grande, je veux un mari comme papa.

Pierre

Vous pensez déjà au mariage, mademoiselle Juliette ?

Fièrement.

Juliette

Pourquoi pas... monsieur Pierre ? D'abord, je ne manquerai pas de maris, comme bien des demoiselles que je connais... J'en ai déjà trois.

Pierre

Trois quoi ?

Énumérant.

Juliette

Trois maris... à choisir... donc !... Mon cousin Jean, qui a mon âge... et qui fait déjà tout ce que je veux !... Puis mon autre cousin, Paul... et puis encore mon petit ami Louis... Seulement... lui... il est un peu jeune... Il n'a que neuf ans !

Pierre

Oh ! Vous savez, il passera de l'eau sous le pont, comme on dit, avant que vous soyez une demoiselle !... Vous feriez mieux de ne pas vous en préoccuper.

Juliette

Vous me trouvez donc si petite ?... Quel âge me donnez-vous ?

Pierre

Ah !... Je ne sais jamais l'âge des filles... D'abord, je les trouve toutes pareilles, avec leurs petites robes, leurs petites ceintures, leurs petits cheveux, leurs petits yeux, leur petite voix...

Juliette

Vous êtes vraiment très aimable !

Pierre

Oh !... Je ne dis pas cela pour vous... Ce n'est pas de votre faute, si vous êtes une fille...

Juliette

Mais j'en suis contente et fière !... Croyez-vous que je voudrais être un garçon, avec une tête tondue, l'air benêt, les jambes et les bras trop longs, la tournure dégingandée ?

Pierre

Eh ! Eh ! Ne vous gênez pas...

L'imitant.

Juliette

Oh !... Je ne dis pas cela pour vous... Ce n'est pas de votre faute, si vous êtes un garçon !

Pierre

Nous nous moquons pas mal d'être plus ou moins jolis !... C'est bon pour des femmelettes, et non pour des hommes comme nous !...

Juliette

D'abord, vous n'êtes pas des hommes !... Les messieurs sont aimables pour les dames... Ils leur font des compliments, des politesses... ils leur offrent des fleurs...

Dédaigneux.

Pierre

Nous avons autre chose à faire que de tourner des compliments... Nous travaillons, nous piochons ferme ! Ce n'est pas comme vos études de petites filles, vos classes de poupées...

Juliette

Ah ! J'en apprends, des choses, allez !... Autant que vous !...

Pierre

Le latin, le grec, n'est-ce pas ?

Vivement.

Juliette

Le latin... le latin... Il y en a dans mon livre de messe !... Et... j'apprends l'anglais !...

Pierre

La belle affaire ! Toutes les petites filles savent gazouiller trois phrases en anglais... demander du pain... et comment on se porte... pour l'oublier dès qu'elles sont sorties de pension !...

Juliette

Et puis... j'apprends le piano... tandis que vous...

Faisant mine de pianoter péniblement,sur la table.

Pierre

Non, je n'ai pas le temps... Je laisse ça aux filles... Maman... les p'tits bateaux !...

Vivement.

Juliette

Je joue des valses, Monsieur !... Et je prends déjà des leçons de danse !...

Important.

Pierre

Je le disais : une éducation de poupée... des bêtises... Je voudrais vous voir apprendre... comme moi... le grec, le latin, les mathématiques, l'algèbre, la physique, la chimie... avec les formules !...

Juliette

Mais je l'apprends au cours, la chimie !... Bientôt, les femmes seront aussi instruites que les hommes... On causait de cela, l'autre jour, dans le salon de petite mère... J'ai très bien écouté !

Pierre

À la porte ?

Juliette

Fi donc !... Je n'écoute jamais aux portes... Il y a longtemps que je reste au salon, quand il y a du monde !...

Pierre

Oh ! Moi, au contraire, dans ces cas-là, je m'esquive... J'aime mieux aller lancer mon cerf-volant.

Juliette

Vous avez un cerf-volant ?... Un grand ?

Pierre

Large comme cela !...

Juliette

Avec une queue... longue ?

Pierre

Qui ferait trois fois le tour de cette table...

Juliette

Oh !... Vous le lancez souvent?...

Pierre

Chaque fois qu'il fait un peu de vent et que j'ai le temps de sortir... Si vous le voyiez s'enlever !... Ce n'est bientôt plus qu'un point dans le ciel... Quelle vitesse !...

Se reprenant, un peu malicieuse.

Juliette

Ça doit être amusant !... Seulement... Dites donc... Pour un homme grave, un piocheur, un chimiste... C'est un goût un peu... enfantin !...

Pierre

Et pour une demoiselle qui joue du piano, qui danse, qui assiste aux réceptions et pense à se marier ?... Ils ont l'air de vous intéresser, les cerfs-volants...

Juliette

Dame !... Puisque nous ne pouvons nous entendre sur aucun sujet sérieux !

Pierre

Mademoiselle Juliette... Ça doit être, précisément, parce que nous voulons parler trop sérieusement... et... que cela nous ennuie autant l'un que l'autre... Je vais vous faire un aveu : au fond, une fois mes devoirs finis... J'aime encore beaucoup le jeu... Je ferme mon Horace avec un certain soulagement... d'autant plus que, souvent, j'y perds mon latin... au sens littéral !...

Juliette

Eh bien, de mon côté, je vous avouerai que... que.... j'ai encore ma poupée ; que je joue à cache-cache avec mes cousins... en attendant le mariage... Puis, l'autre jour, au salon, quand on parlait des droits et de l'instruction des femmes... je me tenais toute droite sur ma chaise, comme à l'église... et j'écoutais... seulement, peu à peu, mes yeux ont clignoté, clignoté... je me suis endormie... comme à l'église... quand le prône est trop long.

Pierre

Bravo ! Je vous aime mieux comme cela... Au moins, vous n'êtes plus pimbêche. Vrai, pour une fille, vous êtes assez gentille...

Vivement.

Juliette

Moi, je commence à croire que vous n'êtes pas trop insupportable... pour un garçon !... Vous ne savez pas ?... Eh bien, si je n'épouse pas Jean, nous pourrons nous marier ensemble... plus tard ?

Pierre

Oh ! J'ai trop de travail, pour me lancer dans des histoires de mariages... Nous verrons cela... plus tard, comme vous dites.

Juliette

Oui, il faut d'abord, réciproquement, étudier nos goûts...

Pierre

Tenez. Le temps s'éclaircit... quelle chance !... Il ne pleut plus... Si nous allions essayer le cerf-volant dehors ?...

Juliette

Oui !.. Oui !... C'est cela !... Pierre...

Riant.

Pierre

Venez, Juliette... Tiens, mais voilà déjà un goût en commun : les cerfs-volants...

Tristement.

Juliette

Ah ! Ça se trouverait bien, pour notre mariage !... Mais... quand nous serons en âge d'être mari et femme, nous n'aurons plus de goût pour les cerfs-volants ?...

Pierre

D'ici là, nous en aurons peut-être d'autres...

Juliette

D'autres cerfs-volants ?

Pierre

Mais non !.. D'autres goûts, qui se rencontreront... En attendant... Si l'on se tutoyait : c'est plus commode pour jouer...

Juliette

Oui... tu as raison...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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