Madame Influenza
Scène 1
Madame Letrac, Rose, Première Dame, Deuxième Dame, Troisième Dame, Deux Autres
Elles sont en train de prendre le thé.
Madame Letrac
Non, mesdames, je ne vis plus ! depuis que, pauvres Parisiens, nous sommes sous le coup de cette maladie, de ce fléau, de cette véritable peste...
Rose
La grippe... puisqu'il faut l'appeler par son nom !
Madame Letrac
Non, ma soeur ; pas la grippe : l'influenza !
Rose
Oh ! Les mots étrangers ! On ne comprend pas : ça impressionne.
Aux autres dames.
Madame Letrac
Ris tant que tu voudras. Mais le sujet est mal choisi. Ma soeur Rose a vingt ans : le plus bel âge... et le plus sot.
Rose
Grand merci !
Madame Letrac
Elle ne croit pas au danger.
Première Dame
Chère Madame Letrac, il ne faut rien exagérer... Mais je serais fort ennuyée d'avoir l'influenza. Avec mes quatre enfants...
Madame Letrac
Moi aussi ; c'est pour mes enfants !
Faisant la moue.
Deuxième Dame
Je n'ai pas encore de bébé, bien que je sois mariée depuis deux ans. J'en profite pour aller au bal comme une jeune fille. L'influenza ne me plairait guère : on dit que ça coupe bras et jambes !
Troisième Dame
Je pars, la semaine prochaine, pour le midi : toute la côte d Azur, toute la lyre ! Je serais au désespoir que l'influenza vînt retarder mon départ.
Rose
Bref, mesdames, aucune de vous ne veut avoir l'influenza.
Madame Letrac
Elle s'en étonne. Eh bien, chères amies, suivez mon système ; c'est le bon. Il me vient de mon docteur : fuyez les maisons contaminées. Méfiez-vous des malades - et surtout des convalescents. Moi, je ne fais presque plus de visites. Je ne m'aventure pas dans un intérieur, sans être sûre que tout le monde est en bon état... y compris les domestiques !
Rose
Un vrai conseil de révision[.] Mesdames, vous êtes averties ; ne soyez pas grippées : ma soeur n'irait pas vous voir.
Première Dame
Ma foi ! Elle a raison. Que chacun garde ses maux, sans les passer à son voisin.
Deuxième Dame
D'autant plus que le mal de l'un ne guérit pas celui de l'autre.
Troisième Dame
Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Rose
Et après moi le déluge, pour clore dignement les proverbes.
Madame Letrac
Ma chère, nous disons tout haut ce que tout le monde pense.
Rose
Non... pas tout le monde...
Madame Letrac
Fais-toi soeur de charité ou fuis les malades. Je ne connais pas de milieu.
Rose
Pourtant, notre amie, Madame Lange...
Madame Letrac
Grâce à mon système, j'espère bien éviter l'influenza cet hiver.
Première Dame
Moi aussi !...
ENSEMBLE
Deux Autres
Moi aussi ! Moi aussi !
Rose
Nous formons un petit décaméron fin de siècle... Le coin du feu, un salon bourgeois, au lieu des jardins de Florence... L'influenza au lieu de la peste... heureusement !
Elle verse du thé dans les tasses, et les sert. - On en tend un coup de sonnette.
Madame Letrac
Oh ! Je suis bien sûre que l'influenza ne viendra pas nous troubler ici ! Mesdames, une autre tasse de thé.
Scène 2
Madame Letrac, Rose, Madame Lanrumé, Première Dame, Deuxième Dame, Troisième Dame
Madame Letrac
Ah ! Cette bonne Madame Lanrumé ! Il y a longtemps qu'on ne l'a vue !
Rose
Un siècle...
Madame Lanrumé
C'est que... j'ai été... malade... mes chères amies !
Madame Letrac
Ah ! Bah ! Qu'avez-vous eu ?
Elle tousse.
Madame Lanrumé
L'influenza. Ahou ! ahou ! ahou ! Et même... je n'en suis pas... du tout... du... du... tout... tout... remi... se ! Je sors de mon lit... pour venir chez vous !
Madame Letrac
Mais c'est une abominable... imprudence !
Haut.
Madame Letrac lui lance un coup d'oeil de reproche.
Rose
Oh ! C'est impayable ! Quand on parle du loup... Mais asseyez-vous donc, chère madame...
Elle la touche d'un geste dolent.
Madame Lanrumé
Rien n'est remis... ni ma pauvre tête... Ni mon pauvre coeur... ni mes pauvres jambes... ni... ahou ! ahou ! ahou !
Madame Letrac
Mais... au nom du ciel ! Pourquoi sortez-vous ?
Madame Lanrumé
Le désir de vous voir, d'abord... l'ennui de garder la chambre, ensuite...
Première Dame
Je vous quitte, chère amie... Je suis un peu... pressée... Il faut que... j'aille chercher mes enfants au cours...
Rose
Voilà des enfants bien commodes.
Elle manque de renverser la table à thé en se levant.
Première Dame
... Avec tout ce petit monde... on a tant à faire !... Je me sauve ! Je me sauve !
Deuxième Dame
Au revoir, Madame... au revoir, Mademoiselle Rose... J'ai un bal pour ce soir... Ma robe n'est pas prête... rien n'est prêt... Je me sauve !...
Troisième Dame
Et moi... mes malles ne sont pas faites...
Rose
Oh ! Pour la semaine prochaine !...
Elles sortent précipitamment toutes les trois.
Troisième Dame
Justement. On a tant de choses à prévoir... Mais je vous reverrai... sans adieu.
Rose
Sauve qui peut !
Madame Letrac
Que ne puis-je les imiter !...
Scène 3
Madame Lanrumé, Rose, Madame Letrac
Madame Lanrumé
Comme les jeunes femmes sont pressées !... à Paris... Heureusement... moi, je ne vais pas au bal... je ne pars pas en voyage... Je vais pouvoir vous faire une bonne et longue visite. Ahou ! ahou! ahou !
Madame Letrac lui lance un nouveau regard de désapprobation. - Rose s'asseoit sur le canapé, auprès de Madame Lanrumé.
Rose
C'est ainsi que je les aime.
Madame Letrac
Rose... Rose... comment peux-tu...
Rose
Quoi donc ?
Madame Letrac
Mais... malheureuse enfant, tu... tu gênes Madame Lanrumé! Laisse-lui le canapé !
Madame Lanrumé
Du tout... du tout... Ahou ! ahou ! ahou ! Cette jeunesse près de moi... Ça me rajeunit !
Rose se lève et se met un peu plus loin. Madame Letrac se place à l'extrémité opposée du salon, collée contre la muraille.
Madame Letrac
Rose....
Elle se lève et va se mettre à côté de Madame Letrac.
Madame Lanrumé
Que vous êtes loin, chère dame ! Je ne vous vois pas... J'aime mieux m'asseoir à côté de vous.
Sautant de sa chaise.
Madame Letrac
Hum ! hum ! Oui... c'est... c'est bien aimable à vous, d'être venue... Je crois qu'on a sonné.
Madame Lanrumé
Votre bonne est sortie ?
Elle fait mine de regarder hors du salon.
Elle va se rasseoir, le plus loin possible de Madame Lanrumé.
Madame Letrac
Oui... c'est-à-dire : peut-être... Avec ces filles, on ne Sait jamais. Ah ! Je me trompais.
Madame Lanrumé
Si vous saviez comme cela fait souffrir, l'influenza !
Madame Letrac
Je m'en doute.
Madame Lanrumé
Puisse le bon Dieu vous en préserver, ahou ! ahou ! ahou !
Madame Letrac
Eh ! De ta visite, d'abord !
Madame Lanrumé
Et puis... c'est traître, cette maladie-là. Je connais deux personnes qui en sont mortes, la mère et la fille.
Madame Letrac
C'est affreux !
Madame Lanrumé
L'une l'a attrapé de l'autre.
Se reprenant.
Madame Letrac
Ah ! C'est intolérable !... La chaleur qu'il fait ici ! Vous permettez que j'ouvre la fenêtre ?
Madame Letrac ouvre une fenêtre et s'assied dans l'embrasure.
Madame Lanrumé
Sans doute... ahou ! ahou! ahou ! Ne vous gênez pas !
Madame Letrac
Je suis sujette aux vapeurs... Mon docteur m'a bien recommandé de... d'ouvrir les fenêtres.
Rose
Vous allez prendre une tasse de thé bien chaud. Cela vous fera du bien.
Rose la sert.
Madame Lanrumé
Vous êtes trop gentille.
Rose
Avec un petit gâteau...
Elle prend plusieurs petits gâteaux et les pose sur une soucoupe. - À part.
Haut.
Bas, à Rose.
Elle tend la soucoupe à bout de bras, et va se remettre devant la fenêtre.
Madame Letrac
Rose... attends... laisse... tu vas voir... c'est très simple... Tant pis pour le protocole ! Madame Lanrumé n'aurait jamais pu les prendre, avec ses gants... Je sais ce que c'est ! Malheureuse ! Tu ne vois pas qu'elle tousse dans ses gants depuis une heure ?
Madame Lanrumé
Que d'attentions !...
Madame Letrac
Plus j'y songe, plus votre imprudence, chère Madame, me paraît blâmable... Faire des visites dans un état pareil !
Madame Lanrumé
Je le sais bien ; je ne suis pas remise. Mais... que voulez-vous ?
Madame Letrac
Que tu t'en ailles, influenza vivante !
Rose
Ma soeur a d'autant plus de mérite à condamner votre imprudence, que cela nous vaut une visite charmante.
Madame Letrac
Cette enfant est folle. Ne l'écoutez pas. Elle joue avec la santé.
Madame Lanrumé
Je ne sais vraiment à laquelle... ahou ! ahou ! ahou ! À laquelle de vous je dois donner la préférence... Madame Letrac est si inquiète de ma santé...
Madame Letrac
Oh ! Oui, je suis inquiète !
Madame Lanrumé
Et mademoiselle Rose si désireuse de ma présence... ahou ! ahou ! ahou !
Madame Letrac
Pourquoi parlez-vous ? Cela vous fait tousser.
Mouvement de Madame Letrac.
Madame Lanrumé
Je tousse... Oui, je tousse... mais ce n'est rien : c'est le reste de l'influenza qui s'exhale... Seulement, je vous demanderai un verre d'eau... pour boire... entre les quintes...
Madame Letrac
Charmant !
Elle sort et rapporte un verre d'eau.
Rose
Tout de suite.
Rose
Il fait un temps délicieux, n'est-ce pas ? Un vrai temps de printemps.
Madame Letrac
Il fait très froid, au contraire !
Madame Lanrumé
Alors... si vous fermiez la fenêtre ?
Madame Letrac
Oh !... Une petite fenêtre de rien du tout... Mon docteur recommande de renouveler l'air. Ce que je dis du froid, c'est pour vous...
Madame Lanrumé
Ici, il fait très bon... Je suis bien... ahou ! ahou ! ahou ! ahou !
Madame Letrac
C'est plus fort que moi ! Je ne peux pas entendre tousser.
Madame Lanrumé
Vous avez si bon coeur ! Mais ne vous tourmentez pas. Ahou ! ahou !
Haut.
Madame Letrac
Je n'y tiens plus. Hum ! Oui... La température de l'appartement est assez bonne... mais... en sortant, vous serez saisie par le froid.
Madame Lanrumé
Aussi, je ne me presse pas.
Haut.
Madame Letrac
Est-il possible d'être idiote à ce point ? Plus vous rentrerez tard, plus le froid sera vif.
Rose
Bah ! En s'enveloppant bien...
Elle tousse et boit de l'eau.
Madame Lanrumé
Et puis, il ne fait pas si froid que cela. Ahou ! ahou ! ahou ! ahou !
Madame Letrac
J'enrage. Combien de temps va-t-elle aboyer ainsi ?
Madame Lanrumé
Ne vous inquiétez pas. Vers le soir, je n'arrête plus de tousser. Ahou ! ahou ! ahou !
Haut.
Une pause.
Madame Letrac
C'est trop fort ! Et Rose qui ne m'aide pas ! On dirait qu'elle s'amuse. Oh ! Comme le brouillard tombe ! Le brouillard est plus mauvais que le froid. Madame Lanrumé, je ne puis prendre une responsabilité semblable. Vous devriez rentrer. Je vous en prie...
Madame Lanrumé
Au fait... vous avez peut-être raison...
Rose
Restez encore un peu, Madame ; vos bonnes visites sont rares.
À Madame Lanrumé.
Madame Letrac
Rose !... Oui, oui, rentrez. Je vous le conseille ; dans l'intérêt de votre précieuse santé.
Madame Lanrumé
Mais je... ahou ! ahou ! ahou ! Je... ne serai pas longtemps sans revenir...
Rose
C'est cela. Ne comptez pas trop avec nous.
Appuyant.
À part.
Madame Letrac
Au contraire ! Comptez ! C'est moi qui vous dois une visite... Que je ne me hâterai pas de rendre. Au revoir, soignez-vous bien... Gardez la chambre... Ne sortez plus!
Madame Lanrumé
Ah ! Je suis confuse... touchée jusqu'aux larmes... ahou ! ahou ! ahou !... de tant d'intérêt... Je serais bien ingrate... si je restais longtemps... sans revenir...
Madame Letrac
Mais non ! Au contraire !
Madame Lanrumé
Je ne serai pas long... long... longtemps sans revenir... ahou ! ahou ! ahou !
Rose
Votre aimable visite nous a fait beaucoup de plaisir.
Scène 4
Madame Letrac, Rose
Madame Letrac
Rose, est-ce une gageure ? Tu ne me voyais donc pas sur les épines ?
Rose
Tiens ! Cette pauvre dame ! Il fallait bien lui donner le change.
Madame Letrac
Tais-toi. Je lui en veux terriblement. Elle m'apporte l'influenza à domicile.
Rose
Bref, tu vas la prendre... en grippe.
Elle fait brûler sur une pelle les ingrédients susdits, ouvre les fenêtres, les portes. Jeu de scène.
Madame Letrac
Au lieu de rire, aide-moi. Brûlons des pastilles du sérail, du sucre, des écorces d orange... Répandons du vinaigre de Bully. Faisons des courants d'air.
Scène 5
Madame Lange, Rose, Madame Letrac
Elle tousse.
Madame Lange
Ah ! Mon Dieu ! Qu'y a-t-il ? Quel courant d'air ! Je croyais que vous les redoutiez. Et cette fumée suffocante !
Rose
Nous venons de recevoir la visite de l'influenza.
Madame Lange
Vous avez été malades?
Elle imite madame Lanrumé.
Rose
Mais non. L'influenza, vous dis-je, en chair et en os. Emmitouflée de fourrures et de châles, dolente, toussante : ahou ! ahou! ahou ! L'influenza racontée par elle-même. L'influenza, un verre d'eau devant elle, conférenciant entre deux quintes de toux !...
Madame Lange
Petite folle ! Quel est ce conte ?
Madame Letrac
Chère amie, c'est tout simplement Madame Lanrumé. Elle a eu la bêtise de venir chez moi, dans un état pareil.
Madame Lange
Et c'est ce qui vous bouleverse ?
Madame Letrac
Songez donc ! Rien n'est plus contagieux.
Madame Lange
Mais alors... moi-même, je ne sais si je dois rester. Je suis allée voir, aujourd'hui, une pauvre enfant atteinte de la fièvre typhoïde... et... si vous craignez...
Madame Letrac
Comment pouvez-vous faire de telles imprudences ?
Madame Lange
C'est une enfant pauvre. Sa mère travaille dehors ; il faut bien que quelqu'un reste à son chevet.
Rose
Oh ! Vous, madame Lange, vous êtes admirable !
Madame Lange
Voilà bien l'exagération de la jeunesse. En quoi suis-je admirable ? Je suis veuve, seule au monde ; tandis que votre soeur...
Madame Letrac
Mais oui ; moi, j'ai mes enfants, mon mari... Ma soeur, à qui j'ai servi de mère.
Madame Lange
Dois-je me retirer ? Dites-le franchement. Je ne voudrais pas faire comme cette pauvre Madame Lanrumé. Je dois vous prévenir, cependant, que j'ai totalement changé de vêtements avant de venir... et que j'ai pris l'air.
Madame Letrac
Si c'est ainsi, restez, restez... Le danger est vous, hélas!... Comment peut-on être dévouée à ce point ? C'est épouvantable.
Rose
Madame Lange... est un ange.
Devant les signes de dénégation de Madame Lange.
Elle éternue violemment.
Madame Letrac
C'est vrai, vous êtes admirable... Mais si ! Mais si ! Atchi ! Atchoum !
Rose
Dieu te bénisse. Ma soeur, tu t'es enrhumée, dans ton embrasure de fenêtre.
Madame Letrac
C'est bien possible. Rien n'est perfide comme un filet d'air.
Rose
Un filet, c'est toujours perfide.
Madame Letrac
Cette enfant rit sans cesse; elle voit la vie couleur de son nom. Aïe ! aïe ! Ma névralgie qui me lancine ! Là, au-dessus du sourcil...
Madame Lange
Pauvre amie, seriez-vous victime de vos précautions ?
Madame Lange
Atchi !... Atchoum ! Ah ! Ma tête!... Maudite fenêtre... Maudite Madame Lanrumé. Voilà deux maladies d'un seul coup. Il ne me manque plus que l'influenza : ça ferait trois.
Rose
Espérons que tu seras sauve. Espérons que je le serai aussi... Mais sans tes remèdes qui sont pires que le mal. Te voilà nantie d'un coryza et d'une névralgie...
Elle sort en se levant la tête, et en éternuant.
Madame Letrac
N'importe ! J'aime mieux ça que l'influenza. Oh ! Je souffre intolérablement. Je vais me mettre au lit. Rose, tiens compagnie à Madame Lange : elle sera assez bonne pour m'excuser. Au revoir, chère amie !... Atchi ! Atchoum !