Comédie · 1906

La gaspilleuse

d’Henriette Bezançon

Représentation
≈ 16 min
Distribution
5 femmes, 1 homme
Répliques
211
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dorothée F 48 ≈ 5 min 7
Fritz H 55 ≈ 4 min 4
Mina F 44 ≈ 3 min 5
La Mère de Dorothée F 23 ≈ 2 min 5
Deuxième Servante F 24 ≈ 1 min 2
Troisième Servante F 15 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Gaspilleuse
Dorothée absentabsent
Fritz absentabsentabsentabsentabsent
Mina absentabsentabsentabsent
La Mère de Dorothée absentabsentabsentabsent
Deuxième Servante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Troisième Servante absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Gaspilleuse

Scène 1

Mina, Deuxième Servante, Troisième Servante, Deux Servantes

Mina

Je viens vous aider.

Deuxième Servante

Comme te voilà bien ajustée !...

Troisième Servante

Voyez donc !... La jolie robe !...

Mina

Vous la trouvez jolie ?

Deuxième Servante

Je ne t'ai jamais vue si brave.

Mina

Oh ! Que je suis contente !...

Deuxième Servante

Pourquoi ris-tu ?

Mina

C'est que ma belle robe ne me coûte rien... sauf la peine de me baisser.

Troisième Servante

Que veut-elle dire ?

Deuxième Servante

Elle nous mystifie !

Mina

Je dis la vérité !

Troisième Servante

Explique-toi.

Mina

Voici : notre jeune maîtresse est remplie de qualités...

Deuxième Servante

Heu ! Heu ! Hem ! Hem !

Elle hésite.

Mina

Elle est bonne et belle... Mais un peu... un peu...

Deuxième Servante

Négligente !...

Troisième Servante

Paresseuse !

Mina

Non... Mais... Elle n'aime pas beaucoup à filer.

Deuxième Servante

Je le crois bien ! Quand la demoiselle prend sa quenouille...

Troisième Servante

Parce que sa mère le lui commande !

Deuxième Servante

Elle soupire... Elle geint... Elle grogne...

Troisième Servante

Je l'ai souvent observée : plutôt que de démêler les petits pelotons de filasse qui se rencontraient dans le lin... Elle en arrachait des poignées tout entières. Elle les jetait à terre auprès d'elle.

Deuxième Servante

La gaspilleuse !...

Mina

Chut ! Nous n'avons pas le droit de blâmer notre maîtresse.

Troisième Servante

Tu as raison. Et tout cela ne nous dit pas l'histoire de ta robe.

Mina

Si fait.

Deuxième Servante

Hé ?...

Montrant modestement sa robe.

Mina

J'ai ramassé, nettoyé, filé bien fin tous ces brins de filasse... Les voilà.

ensemble, ébahies

Deux Servantes

Oh !...

souriant.

Mina

Je m'en suis fait faire une robe... Dame !... Il a fallu du temps!...

Deuxième Servante

Mina, tu es la fille la plus laborieuse...

Troisième Servante

La plus soigneuse...

Deuxième Servante

Une perle !

Troisième Servante

Un trésor !

Mina

Vous êtes folles... Pour une chose si simple !...

Deuxième Servante

Celui qui t'épousera sera heureux.

Mina

Il s'agit bien de moi ! C'est notre demoiselle qui se marie. On célèbre ses fiançailles aujourd'hui. Et nous nous oublions à bavarder. Vite ! À la besogne !... Toutes trois se mettent en devoir, tout en causant, d'opérer les arrangements indiqués ci-dessus.

Deuxième Servante

Elle a delà chance, notre demoiselle !... Que de belles robes elle aura dans son trousseau!

Troisième Servante

Et des tabliers de soie ! Des guimpes ! Des fichus de dentelle !...

Deuxième Servante

Dame ! Elle épouse le fils du plus riche marchand de la ville !

Troisième Servante

Monsieur Fritz... Un joli garçon !...

Deuxième Servante

Et toi, Mina ? Qu'en penses-tu ?

Mina

De Monsieur Fritz?

Deuxième Servante

Oui.

Mina

Il doit être facile de l'aimer : il a l'air si doux et si bon !

Deuxième Servante

Oh ! Oh !

Mina

Si j'étais une belle demoiselle, comme mademoiselle Dorothée...

Troisième Servante

Tu lui donnerais ta main.

Mina

Mais oui... Aussi je me réjouis pour notre maîtresse : quel charmant couple !

Deuxième Servante

Quelle bonne nature !

Troisième Servante

Pas la moindre envie !

Elle va vers le dressoir en chantonnant.

Mina

Je serais bien ingrate! Pauvre orpheline, je gagne mon pain ici. Je suis contente de mon lot : santé, travail et... gaieté !...

Deuxième Servante

Que penserait la demoiselle, si elle savait...

Mina

Quoi ?

Deuxième Servante

L'histoire de ta robe.

Mina

Elle la connaît... depuis ce matin.

Deuxième Servante

Qu'a-t-elle dit ?

Mina

Elle m'a dit en riant : « Ma négligence fut bonne à quelque chose. »

Deuxième Servante

Tout est préparé.

Troisième Servante

Tant mieux. On vient.

Scène 2

La Mère de Dorothée, Trois Servantes, Deuxième Servante, Troisième Servante, Mina, Dorothée

Costumes rappelant, en plus riche, ceux des servantes : corsages de velours lacés d'or, guimpes ornées de dentelles, coiffures de dentelles, tabliers et fichus de soie.

La Mère de Dorothée

Eh bien, petites ? Est-ce prêt ?

ensemble

Trois Servantes

Oui, Madame.

Deuxième Servante

J'ai pétri ces gâteaux.

Troisième Servante

J'ai cueilli les plus beaux fruits du verger.

Mina

Nous avons mis des fleurs partout. C'est très bien.

Mina

Que le bon Dieu vous bénisse, demoiselle !...

Riant.

Dorothée

Merci, bonne Mina. Mina... avec sa robe neuve !...

La Mère de Dorothée

Qu'y a-t-il?...

Les servantes se retirent discrètement.

Dorothée

Rien, ma mère...

Scène 3

La Mère de Dorothée, Dorothée

Dorothée s'assied nonchalamment dans un fauteuil.

La Mère de Dorothée

Allez-vous rester oisive ?

Dorothée

Ma mère, ce n'est point jour de travail.

La Mère de Dorothée

Ce n'est point jour férié, que je sache. Une femme doit toujours être occupée.

Dorothée

Que souhaitez-vous que je fasse ?

La Mère de Dorothée

Prenez votre quenouille et filez.

Dorothée

Quoi, toujours !... Le rouet et la quenouille ! La quenouille et le rouet!...

La Mère de Dorothée

Cela convient à votre sexe.

Dorothée

Purs travaux de servantes !

La Mère de Dorothée

Suis-je une servante !

Dorothée

Pardonnez-moi, ma mère. Cela vous plaît sans doute... Mais cela m'ennuie !... Cela m'ennuie !... Le bruit du rouet m'endort... Puis, je ne sais comment cela se fait... mon lin s'embrouille toujours !...

La Mère de Dorothée

On le démêle.

Dorothée

C'est bon pour Mina.

Lui montrant le rouet dans l'embrasure de la fenêtre.

La Mère de Dorothée

Allons, ma fille... C'est à son rouet, non à son miroir, qu'une fille vertueuse attend son fiancé !...

Dorothée

Quand je serai mariée, j'agirai à ma guise ! Je ne toucherai plus quenouille ni fuseau.

La Mère de Dorothée

Prenez garde, ma fille ! Vous ne portez pas encore l'anneau. Si Fritz vous entendait, il irait chercher femme ailleurs.

Dorothée

Croyez-vous, ma mère ? Fritz m'aime,il me trouve belle...

Elle sort en hochant la tête avec inquiétude.

La Mère de Dorothée

Dorothée ! Pauvre enfant ! Prenez garde ! Votre paresse vous jouera quelque vilain tour !...

Scène 4

Dorothée

Dorothée, filant avec langueur.

Avec une soudaine impatience.

Elle jette sa quenouille et tire de son corsage un petit miroir à main dans lequel elle se regarde.

Elle se mire avec complaisance, tout en parlant.

Elle se lève et va prendre dans un vase quelques fleurs naturelles, qu'elle arrange coquettement dans sa coiffure, en se regardant dans la glace. S'envoyant un baiser du bout des doigts.

Elle cache vivement le miroir.

Dorothée

Fritz... Me quitter ? Je ne crains rien de pareil. Maudit lin !... Il s'embrouille déjà... Miroir, mon ami... aussi gracieux que le rouet est maussade... tiens-moi tes discours flatteurs... Montre-moi des cheveux blonds et lourds... des yeux de pervenche... des joues d'églantine... une bouche de fraise... Apprends-moi l'art de plaire à mon amoureux... Non! Fritz n'ira point chercher femme ailleurs !... Chut ! On vient.

Scène 5

La Mère de Dorothée, Fritz, Dorothée

La Mère de Dorothée

Oui... Dorothée est ici.

Fritz

Bonjour, belle Dorothée.

Elle lui tend sa main qu'il baise.

Dorothée

Bonjour, Fritz.

Fritz

Comme vous êtes belle !

Dorothée

Vous trouvez ?

À part.

Elle sort.

La Mère de Dorothée

Je vous laisse faire votre cour. Les amoureux ont toujours mille riens à se dire.

Scène 6

Fritz, Dorothée, Mina

Fritz

Chère Dorothée !...

Dorothée

Vous tremblez. Avez-vous peur ?

Fritz

Oui... Un peu.

Dorothée

Ha ha ha ! Serait-ce de moi ?

Fritz

Peut-être.

Dorothée

Suis-je laide à faire peur ?

Une pause.

Fritz

Trop belle, au contraire... trop fière... Vous m'intimidez... C'est parce que je vous aime.

Dorothée

Mina entre, portant des flacons de vins qu'elle dépose sur la table du goûter.

Mina

Oh ! Pardon, demoiselle ! Je croyais que vous n'étiez plus là.

Mina sort discrètement. Fritz la suit des yeux.

Dorothée

Va, mon enfant... Cela ne fait rien.

Fritz

Qui est cette jeune fille ?

Dorothée

Mina... Une de nos chambrières.

Fritz

Elle semble douce et modeste.

Dorothée

C'est une bonne fille... Une orpheline qui nous sert fidèlement. Elle est attachée à ma personne. J'aimerais à l'emmener... en me mariant.

Fritz

Volontiers. Cette enfant a l'air si propre et si avenant !

Dorothée

Merci. Vous exaucez mon premier désir. Ferez-vous toujours de même ?

Fritz

Toujours... Si je le peux, ma chère âme.

Fritz fait : oui, de la tête, à chaque question, sans avoir le temps de parler.

Elle bat des mains.

Dorothée

Quel bonheur ! J'aurai beaucoup de robes ?... Des bleues, des roses ?... Des robes de soie puce ?... Gorge de pigeon !... Arc-en-ciel ?... Des dentelles fines comme des fils de la Vierge ?... Des rubans ?... Des bas de soie ?... Des chaînes d'or ?... Des colliers de perles ?... Des boucles d'oreilles?... Oh ! Quel bonheur !... Et... N'est-ce pas, Fritz ? Nous habiterons une grande maison avec des meubles dorés... des glaces... des tapis...

Fritz

Je ferai votre nid aussi doux que possible.

Dorothée

Doux... et brillant !... Nous aurons souvent des musiciens, des bals, des soupers, des...

Fritz

Chère Dorothée... Nous vivrons aussi un peu l'un pour l'autre...

Le montrant.

Dorothée

Vous ne m'obligerez pas à m'asseoir devant ce rouet... que je déteste ! À entendre sa vieille chanson monotone ?

À ce moment, un bruit de chansons et de rires joyeux s'élève du jardin.

Fritz

Mais... Qu'est cela ?

Dorothée

Les servantes ont congé... et se réjouissent. Voyez.

Fritz

C'est la fillette que vous nommez Mina ?

Dorothée

Oui. Danse-t-elle de bon coeur !

Fritz

L'innocent et joyeux visage !...

Chantonnant :

Dorothée

« La fillette se fait gloire Des restes de mon fuseau ! » Elle est contente de peu.

Fritz

Comment cela ?

Elle rit, puis observant la physionomie grave et attristée de son fiancé.

Dorothée

Ma mère m'oblige à filer... Je m'en acquitte avec tant d'ennui que je perds la moitié du lin... Lorsqu'il s'emmêle, j'en arrache des poignées entières... Mina est une fille laborieuse... Elle a eu la patience de ramasser tous ces brins de filasse, les a nettoyés, filés... Sa robe neuve en est faite. N'est-ce pas amusant ? Vous ne riez pas, Fritz ?

Fritz

Non, Dorothée. Je suis surpris et peiné.

Dorothée

Pour Mina ?

Fritz

J'admire l'activité de cette jeune fille... Mais je vois avec chagrin votre nonchalance.

Dorothée

Je n'entends pas filer comme une fille du commun. Mieux vaut que vous le sachiez.

Fritz

Une femme doit coudre et filer. Telle qui gaspille le lin gaspillera la tendresse d'un coeur fidèle.

Dorothée

Je m'attendais peu à ce langage. Ne juriez-vous pas de m'obéir ?

Fritz

Non ; je promettais de vous aimer.

Dorothée

N'est-ce point même chose ?

Fritz

Non, Dorothée, c'est la femme qui doit obéir.

Dorothée

Et filer ! Pardonnez-moi ; je ne ferai ni l'un ni l'autre.

Fritz

Permettez-moi de n'en rien croire.

Dorothée

Vous auriez tort.

Fritz

Vous seriez réellement orgueilleuse... négligente, gaspilleuse ?

Dorothée

Voyez, quelles douceurs ! Ne me connaissiez-vous point ?

Fritz

Pas sous ce jour.

Dorothée

Vous prétendiez m'aimer ! 1

Une pause.

Fritz

Votre beauté m'a ébloui. Je vous admirais... Vous gardiez le silence... Oui, je vous connaissais peu, Dorothée.

Dorothée

J'ai perdu votre estime : dites-le tout de suite.

Fritz

Vous détruisez mon rêve de bonheur... Je souhaitais une compagne diligente et douce... chantant gaiement auprès de son rouet... puis... quand la Gigogne aurait passé, auprès d'un frais berceau enrubanné...

Dorothée

Je ne suis point celle-là.

Fritz

Hélas !...

Dorothée

Ne soupirez pas : vous êtes libre.

Fritz

Qu'est-ce à dire ?

Dorothée

Que je me soucie peu de votre anneau ! Vous pouvez vous adresser à ma chambrière.

Fritz

Dorothée...

Dorothée

C'est une fillette laborieuse.

Fritz

Ne me défiez pas.

Dorothée

Vous êtes libre, vous dis-je !

Fritz

C'est votre dernier mot, Dorothée ?

Appelant par la fenêtre.

Dorothée

Oui !... Oui ! Oui !... Mina !... Venez ici !...

Fritz

Que faites-vous ?

Elle sort en éclatant de rire.

Dorothée

Je vous envoie votre fiancée.

Scène 7

Fritz, Mina

Fritz

Quelle étrange émotion ! Pourquoi l'innocent visage de cette jeune fille m'a-t-il frappé, tantôt ? La voici... Quelle modestie dans sa tenue ! quelle pureté dans ses yeux !

Mina

Ma maîtresse n'est pas là ?

Fritz

Elle n'y est plus.

Mina

Elle vient de m'appeler... Savez-vous pourquoi ?

Voyant que Mina, effarouchée, fait mine de se retirer.

Fritz

Non... C'est-à-dire, si fait, Mina... Je crois le savoir. Restez un moment. Est-ce que je vous fais peur ?

À part.

Mina

Oh ! Non, monsieur... Comme il a l'air bon !

Fritz

Dites-moi, Mina... Quel âge avez-vous ?...

Mina

Dix-sept ans, monsieur.

Fritz

Vous êtes orpheline ?

Mina

Depuis l'âge de dix ans. Hélas ! Oui...

Fritz

Pauvre fille ! Êtes-vous heureuse ici?

Mina

Je n'ai pas à me plaindre. La santé ni le courage ne me manquent. Dieu soit loué !

Fritz

Vous priez Dieu chaque jour, Mina ?

Mina

Matin et soir. Prier, filer, chanter... comme disait ma bonne mère : avec cela, une fille n'est point mal heureuse.

Haut.

Mina, confuse, baisse les yeux en tortillant un coin de son tablier.

Fritz

Douce fauvette... Chère créature ! Vous avez une jolie robe... d'où vous vient-elle ? L'avez-vous achetée avec vos gages ?

Timidement.

Mina

Non, monsieur... C'est... ma maîtresse qui me l'a donnée !...

Haut.

Fritz

Que de délicatesse en cette enfant ! Vous ne me dites pas la vérité...

À part.

Mina

Je ne mens pas, monsieur. Oh ! Comme mon coeur bat fort ! Est-ce que mon coeur a le droit de battre comme cela ?

Attendri.

Il met rapidement un genou à terre et baise le bas de la robe de Mina.

Fritz

Je sais tout, Mina. Chère... chère petite !... Si les fauvettes et les mésanges avaient des robes, elles les glaneraient comme vous...

Mina

Que faites-vous, Monsieur ?

Il lui prend doucement la main. Mina se met à pleurer.

Fritz

J'embrasse votre patience et votre travail !

Fritz

Vous pleurez?

Le soir tombe lentement.

Mina

Je ne sais pas... ce que j'ai... Laissez-moi...

Fritz

Ô ma chère glaneuse ! Regardez-moi... Vos yeux brillent sous les larmes... comme nos vergiss - mein nicht - sous la rosée...

Mina

Pourquoi... Oh ! Pourquoi me parlez-vous ainsi ?

Fritz

Je vous aime.

Mina

Chut ! Par pitié !... Vous, le fiancé de ma maîtresse ? Je ne suis qu'une pauvre fille... Mais je suis fidèle et honnête, grâce à Dieu !

Fritz

Ne vous alarmez pas. Dieu nous protège... et nous écoute. Dites... Pourriez-vous m'aimer?...

Elle se cache le visage dans son tablier. À part.

Mina

Ô monsieur !... Il n'est que trop vrai !...

Fritz

Je ne suis plus le fiancé de Dorothée. Elle ne veut plus de moi. Et moi, je ne veux pas d'une gaspilleuse. Je vous aime parce que vous êtes laborieuse, innocente et pieuse. Je vous aime... pour cette chère robe, tissée de vos vertus. C'est dans la maison de ma mère que je vous répéterai cet aveu.

Mina

À moi ! Une servante ! Une pauvre orpheline !

Fritz

À vous, la plus riche en mérites.

Mina

Vos parents...

Tirant de son pourpoint un anneau d'or.

Fritz

La mort de mon père, hélas ! m'a rendu riche... Ma mère m'apprit à chérir l'ordre et le travail. C'est à contre-coeur qu'elle acceptait pour bru la fière Dorothée. Oui, Votre indolente maîtresse m'a rendu la liberté... C'est à vous, Mina, que j'offre cette bague... gage d'amour et de constance... Acceptez-la, ma bien-aimée...

Mina

Ô mon Dieu !... C'est un rêve trop beau...

Scène 8

La Mère de Dorothée, Fritz, Dorothée, Mina

La Mère de Dorothée

Tu as été folle de lui conter l'histoire de cette robe... Mais il est encore temps de réparer...

Fritz

Il n'est plus temps ! Je vous présente ma fiancée.

La Mère de Dorothée

C'est impossible ! C'est du dépit.

Fritz

Ce n'est pas du dépit. Je m'étais trompé : Dorothée n'est point la femme selon mon coeur.

La Mère de Dorothée

Querelle d'amoureux !...

Fritz

D'où est sortie la lumière.

La Mère de Dorothée

Pour quelques poignées de lin...

Fritz

Elle eût été gaspilleuse de bonheur.

La Mère de Dorothée

Tu restes là comme une souche... Dis au moins quelque chose !

Dorothée

Fritz a raison, ma mère !

Elle lui fait des signes de mécontentement.

La Mère de Dorothée

Comment ?

Mina

Ma chère maîtresse, pardonnez-moi... Je vous jure que...

Dorothée

Je ne suis plus votre maîtresse, Mina. Et je n'ai rien à vous pardonner. Le souhait que vous me faisiez tantôt... Je vous le rends : Dieu vous bénisse, Mina !...

Mina

Ô Demoiselle !... Demoiselle!...

La Mère de Dorothée

Je n'y comprends plus rien.

À Dorothée et à sa mère.

Ils sortent.

Fritz

Venez, ma chère fiancée. J'ai hâte de vous remettre entre les mains de ma mère. Adieu.

Scène 9

La Mère de Dorothée, Dorothée

À Dorothée.

La Mère de Dorothée

Adieu ! C'est bientôt dit ! Décorez une maison ! Préparez des rafraîchissements ! Mettez vos plus beaux atours !... « Adieu ! » Tu pleures ? Il est temps, en vérité ! Je t'avais prédit ce qui arrive !...

Elle prend son miroir et le brise, puis s'assoit devant son rouet.

Dorothée

Je pleure... Oui !... Il est dur pour une fille de se voir délaissée... même quand elle y consent. Mais Fritz a raison... Je le comprends... Je dois faire l'apprentissage des vertus qui me manquent, pour devenir une vraie femme. J'ai cru que la beauté suffisait pour être aimée... Mon miroir m'a cruellement trompée...

La Mère de Dorothée

Qu'est-ce qui te prend ?

Dorothée

Mère, j'ai beaucoup de temps... et de lin perdus... à rattraper... Ne me parlez plus de mariage... avant que j'aie filé tout le lin de mon trousseau.

À part.

La Mère de Dorothée

Chère enfant ! Ah ! C'est un mal pour un bien !... Si elle devient travailleuse avec ces yeux là, je la marierai vite !...

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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