La Gaspilleuse
Scène 1
Mina, Deuxième Servante, Troisième Servante, Deux Servantes
Mina
Je viens vous aider.
Deuxième Servante
Comme te voilà bien ajustée !...
Troisième Servante
Voyez donc !... La jolie robe !...
Mina
Vous la trouvez jolie ?
Deuxième Servante
Je ne t'ai jamais vue si brave.
Mina
Oh ! Que je suis contente !...
Deuxième Servante
Pourquoi ris-tu ?
Mina
C'est que ma belle robe ne me coûte rien... sauf la peine de me baisser.
Troisième Servante
Que veut-elle dire ?
Deuxième Servante
Elle nous mystifie !
Mina
Je dis la vérité !
Troisième Servante
Explique-toi.
Mina
Voici : notre jeune maîtresse est remplie de qualités...
Deuxième Servante
Heu ! Heu ! Hem ! Hem !
Elle hésite.
Mina
Elle est bonne et belle... Mais un peu... un peu...
Deuxième Servante
Négligente !...
Troisième Servante
Paresseuse !
Mina
Non... Mais... Elle n'aime pas beaucoup à filer.
Deuxième Servante
Je le crois bien ! Quand la demoiselle prend sa quenouille...
Troisième Servante
Parce que sa mère le lui commande !
Deuxième Servante
Elle soupire... Elle geint... Elle grogne...
Troisième Servante
Je l'ai souvent observée : plutôt que de démêler les petits pelotons de filasse qui se rencontraient dans le lin... Elle en arrachait des poignées tout entières. Elle les jetait à terre auprès d'elle.
Deuxième Servante
La gaspilleuse !...
Mina
Chut ! Nous n'avons pas le droit de blâmer notre maîtresse.
Troisième Servante
Tu as raison. Et tout cela ne nous dit pas l'histoire de ta robe.
Mina
Si fait.
Deuxième Servante
Hé ?...
Montrant modestement sa robe.
Mina
J'ai ramassé, nettoyé, filé bien fin tous ces brins de filasse... Les voilà.
ensemble, ébahies
Deux Servantes
Oh !...
souriant.
Mina
Je m'en suis fait faire une robe... Dame !... Il a fallu du temps!...
Deuxième Servante
Mina, tu es la fille la plus laborieuse...
Troisième Servante
La plus soigneuse...
Deuxième Servante
Une perle !
Troisième Servante
Un trésor !
Mina
Vous êtes folles... Pour une chose si simple !...
Deuxième Servante
Celui qui t'épousera sera heureux.
Mina
Il s'agit bien de moi ! C'est notre demoiselle qui se marie. On célèbre ses fiançailles aujourd'hui. Et nous nous oublions à bavarder. Vite ! À la besogne !... Toutes trois se mettent en devoir, tout en causant, d'opérer les arrangements indiqués ci-dessus.
Deuxième Servante
Elle a delà chance, notre demoiselle !... Que de belles robes elle aura dans son trousseau!
Troisième Servante
Et des tabliers de soie ! Des guimpes ! Des fichus de dentelle !...
Deuxième Servante
Dame ! Elle épouse le fils du plus riche marchand de la ville !
Troisième Servante
Monsieur Fritz... Un joli garçon !...
Deuxième Servante
Et toi, Mina ? Qu'en penses-tu ?
Mina
De Monsieur Fritz?
Deuxième Servante
Oui.
Mina
Il doit être facile de l'aimer : il a l'air si doux et si bon !
Deuxième Servante
Oh ! Oh !
Mina
Si j'étais une belle demoiselle, comme mademoiselle Dorothée...
Troisième Servante
Tu lui donnerais ta main.
Mina
Mais oui... Aussi je me réjouis pour notre maîtresse : quel charmant couple !
Deuxième Servante
Quelle bonne nature !
Troisième Servante
Pas la moindre envie !
Elle va vers le dressoir en chantonnant.
Mina
Je serais bien ingrate! Pauvre orpheline, je gagne mon pain ici. Je suis contente de mon lot : santé, travail et... gaieté !...
Deuxième Servante
Que penserait la demoiselle, si elle savait...
Mina
Quoi ?
Deuxième Servante
L'histoire de ta robe.
Mina
Elle la connaît... depuis ce matin.
Deuxième Servante
Qu'a-t-elle dit ?
Mina
Elle m'a dit en riant : « Ma négligence fut bonne à quelque chose. »
Deuxième Servante
Tout est préparé.
Troisième Servante
Tant mieux. On vient.
Scène 2
La Mère de Dorothée, Trois Servantes, Deuxième Servante, Troisième Servante, Mina, Dorothée
Costumes rappelant, en plus riche, ceux des servantes : corsages de velours lacés d'or, guimpes ornées de dentelles, coiffures de dentelles, tabliers et fichus de soie.
La Mère de Dorothée
Eh bien, petites ? Est-ce prêt ?
ensemble
Trois Servantes
Oui, Madame.
Deuxième Servante
J'ai pétri ces gâteaux.
Troisième Servante
J'ai cueilli les plus beaux fruits du verger.
Mina
Nous avons mis des fleurs partout. C'est très bien.
Mina
Que le bon Dieu vous bénisse, demoiselle !...
Riant.
Dorothée
Merci, bonne Mina. Mina... avec sa robe neuve !...
La Mère de Dorothée
Qu'y a-t-il?...
Les servantes se retirent discrètement.
Dorothée
Rien, ma mère...
Scène 3
La Mère de Dorothée, Dorothée
Dorothée s'assied nonchalamment dans un fauteuil.
La Mère de Dorothée
Allez-vous rester oisive ?
Dorothée
Ma mère, ce n'est point jour de travail.
La Mère de Dorothée
Ce n'est point jour férié, que je sache. Une femme doit toujours être occupée.
Dorothée
Que souhaitez-vous que je fasse ?
La Mère de Dorothée
Prenez votre quenouille et filez.
Dorothée
Quoi, toujours !... Le rouet et la quenouille ! La quenouille et le rouet!...
La Mère de Dorothée
Cela convient à votre sexe.
Dorothée
Purs travaux de servantes !
La Mère de Dorothée
Suis-je une servante !
Dorothée
Pardonnez-moi, ma mère. Cela vous plaît sans doute... Mais cela m'ennuie !... Cela m'ennuie !... Le bruit du rouet m'endort... Puis, je ne sais comment cela se fait... mon lin s'embrouille toujours !...
La Mère de Dorothée
On le démêle.
Dorothée
C'est bon pour Mina.
Lui montrant le rouet dans l'embrasure de la fenêtre.
La Mère de Dorothée
Allons, ma fille... C'est à son rouet, non à son miroir, qu'une fille vertueuse attend son fiancé !...
Dorothée
Quand je serai mariée, j'agirai à ma guise ! Je ne toucherai plus quenouille ni fuseau.
La Mère de Dorothée
Prenez garde, ma fille ! Vous ne portez pas encore l'anneau. Si Fritz vous entendait, il irait chercher femme ailleurs.
Dorothée
Croyez-vous, ma mère ? Fritz m'aime,il me trouve belle...
Elle sort en hochant la tête avec inquiétude.
La Mère de Dorothée
Dorothée ! Pauvre enfant ! Prenez garde ! Votre paresse vous jouera quelque vilain tour !...
Scène 4
Dorothée
Dorothée, filant avec langueur.
Avec une soudaine impatience.
Elle jette sa quenouille et tire de son corsage un petit miroir à main dans lequel elle se regarde.
Elle se mire avec complaisance, tout en parlant.
Elle se lève et va prendre dans un vase quelques fleurs naturelles, qu'elle arrange coquettement dans sa coiffure, en se regardant dans la glace. S'envoyant un baiser du bout des doigts.
Elle cache vivement le miroir.
Dorothée
Fritz... Me quitter ? Je ne crains rien de pareil. Maudit lin !... Il s'embrouille déjà... Miroir, mon ami... aussi gracieux que le rouet est maussade... tiens-moi tes discours flatteurs... Montre-moi des cheveux blonds et lourds... des yeux de pervenche... des joues d'églantine... une bouche de fraise... Apprends-moi l'art de plaire à mon amoureux... Non! Fritz n'ira point chercher femme ailleurs !... Chut ! On vient.
Scène 5
La Mère de Dorothée, Fritz, Dorothée
La Mère de Dorothée
Oui... Dorothée est ici.
Fritz
Bonjour, belle Dorothée.
Elle lui tend sa main qu'il baise.
Dorothée
Bonjour, Fritz.
Fritz
Comme vous êtes belle !
Dorothée
Vous trouvez ?
À part.
Elle sort.
La Mère de Dorothée
Je vous laisse faire votre cour. Les amoureux ont toujours mille riens à se dire.
Scène 6
Fritz, Dorothée, Mina
Fritz
Chère Dorothée !...
Dorothée
Vous tremblez. Avez-vous peur ?
Fritz
Oui... Un peu.
Dorothée
Ha ha ha ! Serait-ce de moi ?
Fritz
Peut-être.
Dorothée
Suis-je laide à faire peur ?
Une pause.
Fritz
Trop belle, au contraire... trop fière... Vous m'intimidez... C'est parce que je vous aime.
Dorothée
Mina entre, portant des flacons de vins qu'elle dépose sur la table du goûter.
Mina
Oh ! Pardon, demoiselle ! Je croyais que vous n'étiez plus là.
Mina sort discrètement. Fritz la suit des yeux.
Dorothée
Va, mon enfant... Cela ne fait rien.
Fritz
Qui est cette jeune fille ?
Dorothée
Mina... Une de nos chambrières.
Fritz
Elle semble douce et modeste.
Dorothée
C'est une bonne fille... Une orpheline qui nous sert fidèlement. Elle est attachée à ma personne. J'aimerais à l'emmener... en me mariant.
Fritz
Volontiers. Cette enfant a l'air si propre et si avenant !
Dorothée
Merci. Vous exaucez mon premier désir. Ferez-vous toujours de même ?
Fritz
Toujours... Si je le peux, ma chère âme.
Fritz fait : oui, de la tête, à chaque question, sans avoir le temps de parler.
Elle bat des mains.
Dorothée
Quel bonheur ! J'aurai beaucoup de robes ?... Des bleues, des roses ?... Des robes de soie puce ?... Gorge de pigeon !... Arc-en-ciel ?... Des dentelles fines comme des fils de la Vierge ?... Des rubans ?... Des bas de soie ?... Des chaînes d'or ?... Des colliers de perles ?... Des boucles d'oreilles?... Oh ! Quel bonheur !... Et... N'est-ce pas, Fritz ? Nous habiterons une grande maison avec des meubles dorés... des glaces... des tapis...
Fritz
Je ferai votre nid aussi doux que possible.
Dorothée
Doux... et brillant !... Nous aurons souvent des musiciens, des bals, des soupers, des...
Fritz
Chère Dorothée... Nous vivrons aussi un peu l'un pour l'autre...
Le montrant.
Dorothée
Vous ne m'obligerez pas à m'asseoir devant ce rouet... que je déteste ! À entendre sa vieille chanson monotone ?
À ce moment, un bruit de chansons et de rires joyeux s'élève du jardin.
Fritz
Mais... Qu'est cela ?
Dorothée
Les servantes ont congé... et se réjouissent. Voyez.
Fritz
C'est la fillette que vous nommez Mina ?
Dorothée
Oui. Danse-t-elle de bon coeur !
Fritz
L'innocent et joyeux visage !...
Chantonnant :
Dorothée
« La fillette se fait gloire Des restes de mon fuseau ! » Elle est contente de peu.
Fritz
Comment cela ?
Elle rit, puis observant la physionomie grave et attristée de son fiancé.
Dorothée
Ma mère m'oblige à filer... Je m'en acquitte avec tant d'ennui que je perds la moitié du lin... Lorsqu'il s'emmêle, j'en arrache des poignées entières... Mina est une fille laborieuse... Elle a eu la patience de ramasser tous ces brins de filasse, les a nettoyés, filés... Sa robe neuve en est faite. N'est-ce pas amusant ? Vous ne riez pas, Fritz ?
Fritz
Non, Dorothée. Je suis surpris et peiné.
Dorothée
Pour Mina ?
Fritz
J'admire l'activité de cette jeune fille... Mais je vois avec chagrin votre nonchalance.
Dorothée
Je n'entends pas filer comme une fille du commun. Mieux vaut que vous le sachiez.
Fritz
Une femme doit coudre et filer. Telle qui gaspille le lin gaspillera la tendresse d'un coeur fidèle.
Dorothée
Je m'attendais peu à ce langage. Ne juriez-vous pas de m'obéir ?
Fritz
Non ; je promettais de vous aimer.
Dorothée
N'est-ce point même chose ?
Fritz
Non, Dorothée, c'est la femme qui doit obéir.
Dorothée
Et filer ! Pardonnez-moi ; je ne ferai ni l'un ni l'autre.
Fritz
Permettez-moi de n'en rien croire.
Dorothée
Vous auriez tort.
Fritz
Vous seriez réellement orgueilleuse... négligente, gaspilleuse ?
Dorothée
Voyez, quelles douceurs ! Ne me connaissiez-vous point ?
Fritz
Pas sous ce jour.
Dorothée
Vous prétendiez m'aimer ! 1
Une pause.
Fritz
Votre beauté m'a ébloui. Je vous admirais... Vous gardiez le silence... Oui, je vous connaissais peu, Dorothée.
Dorothée
J'ai perdu votre estime : dites-le tout de suite.
Fritz
Vous détruisez mon rêve de bonheur... Je souhaitais une compagne diligente et douce... chantant gaiement auprès de son rouet... puis... quand la Gigogne aurait passé, auprès d'un frais berceau enrubanné...
Dorothée
Je ne suis point celle-là.
Fritz
Hélas !...
Dorothée
Ne soupirez pas : vous êtes libre.
Fritz
Qu'est-ce à dire ?
Dorothée
Que je me soucie peu de votre anneau ! Vous pouvez vous adresser à ma chambrière.
Fritz
Dorothée...
Dorothée
C'est une fillette laborieuse.
Fritz
Ne me défiez pas.
Dorothée
Vous êtes libre, vous dis-je !
Fritz
C'est votre dernier mot, Dorothée ?
Appelant par la fenêtre.
Dorothée
Oui !... Oui ! Oui !... Mina !... Venez ici !...
Fritz
Que faites-vous ?
Elle sort en éclatant de rire.
Dorothée
Je vous envoie votre fiancée.
Scène 7
Fritz, Mina
Fritz
Quelle étrange émotion ! Pourquoi l'innocent visage de cette jeune fille m'a-t-il frappé, tantôt ? La voici... Quelle modestie dans sa tenue ! quelle pureté dans ses yeux !
Mina
Ma maîtresse n'est pas là ?
Fritz
Elle n'y est plus.
Mina
Elle vient de m'appeler... Savez-vous pourquoi ?
Voyant que Mina, effarouchée, fait mine de se retirer.
Fritz
Non... C'est-à-dire, si fait, Mina... Je crois le savoir. Restez un moment. Est-ce que je vous fais peur ?
À part.
Mina
Oh ! Non, monsieur... Comme il a l'air bon !
Fritz
Dites-moi, Mina... Quel âge avez-vous ?...
Mina
Dix-sept ans, monsieur.
Fritz
Vous êtes orpheline ?
Mina
Depuis l'âge de dix ans. Hélas ! Oui...
Fritz
Pauvre fille ! Êtes-vous heureuse ici?
Mina
Je n'ai pas à me plaindre. La santé ni le courage ne me manquent. Dieu soit loué !
Fritz
Vous priez Dieu chaque jour, Mina ?
Mina
Matin et soir. Prier, filer, chanter... comme disait ma bonne mère : avec cela, une fille n'est point mal heureuse.
Haut.
Mina, confuse, baisse les yeux en tortillant un coin de son tablier.
Fritz
Douce fauvette... Chère créature ! Vous avez une jolie robe... d'où vous vient-elle ? L'avez-vous achetée avec vos gages ?
Timidement.
Mina
Non, monsieur... C'est... ma maîtresse qui me l'a donnée !...
Haut.
Fritz
Que de délicatesse en cette enfant ! Vous ne me dites pas la vérité...
À part.
Mina
Je ne mens pas, monsieur. Oh ! Comme mon coeur bat fort ! Est-ce que mon coeur a le droit de battre comme cela ?
Attendri.
Il met rapidement un genou à terre et baise le bas de la robe de Mina.
Fritz
Je sais tout, Mina. Chère... chère petite !... Si les fauvettes et les mésanges avaient des robes, elles les glaneraient comme vous...
Mina
Que faites-vous, Monsieur ?
Il lui prend doucement la main. Mina se met à pleurer.
Fritz
J'embrasse votre patience et votre travail !
Fritz
Vous pleurez?
Le soir tombe lentement.
Mina
Je ne sais pas... ce que j'ai... Laissez-moi...
Fritz
Ô ma chère glaneuse ! Regardez-moi... Vos yeux brillent sous les larmes... comme nos vergiss - mein nicht - sous la rosée...
Mina
Pourquoi... Oh ! Pourquoi me parlez-vous ainsi ?
Fritz
Je vous aime.
Mina
Chut ! Par pitié !... Vous, le fiancé de ma maîtresse ? Je ne suis qu'une pauvre fille... Mais je suis fidèle et honnête, grâce à Dieu !
Fritz
Ne vous alarmez pas. Dieu nous protège... et nous écoute. Dites... Pourriez-vous m'aimer?...
Elle se cache le visage dans son tablier. À part.
Mina
Ô monsieur !... Il n'est que trop vrai !...
Fritz
Je ne suis plus le fiancé de Dorothée. Elle ne veut plus de moi. Et moi, je ne veux pas d'une gaspilleuse. Je vous aime parce que vous êtes laborieuse, innocente et pieuse. Je vous aime... pour cette chère robe, tissée de vos vertus. C'est dans la maison de ma mère que je vous répéterai cet aveu.
Mina
À moi ! Une servante ! Une pauvre orpheline !
Fritz
À vous, la plus riche en mérites.
Mina
Vos parents...
Tirant de son pourpoint un anneau d'or.
Fritz
La mort de mon père, hélas ! m'a rendu riche... Ma mère m'apprit à chérir l'ordre et le travail. C'est à contre-coeur qu'elle acceptait pour bru la fière Dorothée. Oui, Votre indolente maîtresse m'a rendu la liberté... C'est à vous, Mina, que j'offre cette bague... gage d'amour et de constance... Acceptez-la, ma bien-aimée...
Mina
Ô mon Dieu !... C'est un rêve trop beau...
Scène 8
La Mère de Dorothée, Fritz, Dorothée, Mina
La Mère de Dorothée
Tu as été folle de lui conter l'histoire de cette robe... Mais il est encore temps de réparer...
Fritz
Il n'est plus temps ! Je vous présente ma fiancée.
La Mère de Dorothée
C'est impossible ! C'est du dépit.
Fritz
Ce n'est pas du dépit. Je m'étais trompé : Dorothée n'est point la femme selon mon coeur.
La Mère de Dorothée
Querelle d'amoureux !...
Fritz
D'où est sortie la lumière.
La Mère de Dorothée
Pour quelques poignées de lin...
Fritz
Elle eût été gaspilleuse de bonheur.
La Mère de Dorothée
Tu restes là comme une souche... Dis au moins quelque chose !
Dorothée
Fritz a raison, ma mère !
Elle lui fait des signes de mécontentement.
La Mère de Dorothée
Comment ?
Mina
Ma chère maîtresse, pardonnez-moi... Je vous jure que...
Dorothée
Je ne suis plus votre maîtresse, Mina. Et je n'ai rien à vous pardonner. Le souhait que vous me faisiez tantôt... Je vous le rends : Dieu vous bénisse, Mina !...
Mina
Ô Demoiselle !... Demoiselle!...
La Mère de Dorothée
Je n'y comprends plus rien.
À Dorothée et à sa mère.
Ils sortent.
Fritz
Venez, ma chère fiancée. J'ai hâte de vous remettre entre les mains de ma mère. Adieu.
Scène 9
La Mère de Dorothée, Dorothée
À Dorothée.
La Mère de Dorothée
Adieu ! C'est bientôt dit ! Décorez une maison ! Préparez des rafraîchissements ! Mettez vos plus beaux atours !... « Adieu ! » Tu pleures ? Il est temps, en vérité ! Je t'avais prédit ce qui arrive !...
Elle prend son miroir et le brise, puis s'assoit devant son rouet.
Dorothée
Je pleure... Oui !... Il est dur pour une fille de se voir délaissée... même quand elle y consent. Mais Fritz a raison... Je le comprends... Je dois faire l'apprentissage des vertus qui me manquent, pour devenir une vraie femme. J'ai cru que la beauté suffisait pour être aimée... Mon miroir m'a cruellement trompée...
La Mère de Dorothée
Qu'est-ce qui te prend ?
Dorothée
Mère, j'ai beaucoup de temps... et de lin perdus... à rattraper... Ne me parlez plus de mariage... avant que j'aie filé tout le lin de mon trousseau.
À part.
La Mère de Dorothée
Chère enfant ! Ah ! C'est un mal pour un bien !... Si elle devient travailleuse avec ces yeux là, je la marierai vite !...