L'Enfer des Gens de Lettres
I
Virgile, Nous
Virgile
Par où voulez-vous commencer ?
Nous
Je suis vraiment confus de votre obligeance ; Monsieur Flaxman m'avait déjà parlé de vous dans les termes les plus affectueux ; il vantait à qui voulait l'entendre votre complaisance inépuisable.
Virgile
Monsieur Flaxman est bien bon. Je l'ai accompagné en effet dans sa petite excursion à travers les cercles infernaux.
Nous
Dont vous êtes le Dennecourt.
Virgile
Mais cela ne valait pas la peine d'un souvenir. - Je me fais un vrai plaisir de servir de guide aux étrangers de distinction ! Voulez-vous commencer par le Purgatoire?
Nous
Je n'y tiens pas absolument.
Virgile
Vous êtes comme beaucoup de personnes. Le Paradis est encore moins visité ; Monsieur Fiorentino m'avait pourtant promis, l'année dernière, de m'envoyer quelques-uns de ses amis. Mais ces journalistes sont si oublieux !
Nous
Dites : si occupés.
Virgile
Comme il vous plaira. Est-ce l'Enfer tout entier que vous désirez voir ou seulement quelques portions ?
Nous
Oh ! Je me contenterai d'un cercle... et même d'un demi-cercle : celui où gémissent la plupart des hommes de lettres qui furent mes contemporains au XIXème siècle.
Virgile
Rien de plus aisé. Je vais allumer une lampe et vous conduire. Êtes-vous impressionnable?
Nous
Sans excès. Pourquoi ?
Virgile
C'est que nous avons des suppliciés assez désagréables.
Nous
Plus désagréables que de leur vivant ? Cela me paraît douteux.
Virgile
Enveloppez-vous dans votre manteau. Drapez-vous, mieux ; les plis plus droits ; — car nous avons à traverser le lac des artistes, et il ne faut pas que nous prêtions à leurs railleries. Venez, à présent.
Ii
Hippolyte Lucas, Le Diable, Louis Desnoyers, Félix Pigeory, Pitre Chevalier
Un chemin creux. Hippolyte Lucas une escopette à la main.
Hippolyte Lucas
Notre-Dame del Pilar, protégez-moi ! Faites qu'il ne vienne personne par ce chemin ! Quel horrible métier que celui qu'on m'oblige à faire : tirer sur mes meilleurs amis, dépouiller mes plus chères connaissances, moi qui ai passé ma vie sur la terre à encenser tout le monde, - moi qui, en rentrant chaque soir, ne pouvais même m'empêcher de dire à mon portier : Votre petite loge est ravissante !
Le Diable
Vite ! Vite ! Voici un voyageur qui arrive de ce côté.
Hippolyte Lucas
Ah ! Mon Dieu ! Déjà ! Quel est-il ?
Le Diable
J'ai lu sur sa valise : Louis Desnoyers .
Il va pour courir.
Hippolyte Lucas
Louis Desnoyers ! Le meilleur de mes amis ; il faut que je l'embrasse...
Le Diable
Arme ta Carabine.
Hippolyte Lucas
Oui, oui, je connais... c'est une romance... très-jolie d'ailleurs, excessivement jolie ; j'en ai parlé.
Le Diable
J'entends le bruit de ses pas. Apprête-toi.
Hippolyte Lucas
Je ne pourrai jamais ; j'aime trop le talent de Desnoyers !
Louis Desnoyers paraît; il reçoit une balle dans la poitrine.
Le Diable
Le voici ! Vise au coeur.
Hippolyte Lucas
Mon cher ami, mon excellent confrère, je vous expliquerai tout.
Il se roule sur le sable et expire dans d'affreuses convulsions. Le diable disparaît.
Louis Desnoyers
Lucas, soit maudit !
Hippolyte Lucas
« Notre-Dame del Pilar, protégez moi! Faites qu'il ne passe personne par ce chemin ! Quel horrible métier, etc., etc., etc. »
Le Diable
Vite ! Vite ! À ton poste !
Hippolyte Lucas
Quoi encore ? Tout mon sang se glace dans mes veines. - Tiens ! La jolie phrase... ! Il est étrange que le danger ne m'enlève pas le sentiment du style.
Le Diable
Je viens d'apercevoir Monsieur Pigeory, directeur de la Revue des Beaux-Arts, il donne le bras à Monsieur Pitre-Chevalier. Tous deux se dirigent vers ce ravin...
Hippolyte Lucas
Ciel ! Mes deux meilleurs amis !
Le Diable
Arme ta carabine.
MM. Pigeory et Pitre-Chevalier débouchent par le sentier; ils reçoivent chacun une balle et ils mordent la poussière.
Hippolyte Lucas
Oui, oui, je sais. Mais que penseront-ils de moi ?
Félix Pigeory
Voilà un chemin qui n'est pas sûr.
Pitre Chevalier
Ô mon Yvonne, adieu !
Hippolyte Lucas
Mes amis, mes chers amis, pardonnez-moi !
Iii
Alexandre Dumas, Le Diable
Une serre. Dans cette serre, un homme. Auprès de cet homme, un diable. L'homme est Alexandre Dumas.
Le diable le regarde en ricanant.
Alexandre Dumas
Maître ! Maître ! Maître !
Le Diable
Va , va toujours ; je te connais. Tu veux que je te réponde : « Quoi? » pour gagner une ligne. Mais je ne t'accorderai point cette satisfaction. Parle ; personne ne t'interrompra.
Alexandre Dumas
Personne ne m'interrompra, ô douleur ! Je commence. Hum ! Je... Si encore il me disait seulement : « J'écoute, » je riposterais par : « Voici ce que c'est » Mais rien, nul encouragement. Maître !
Le Diable
Eh bien !
Alexandre Dumas
Il y est venu ! Maître, les cent ans que vous m'avez octroyés pour écrire un roman en un volume sont révolus ; mon roman est terminé.
Le Diable
Déjà !
Alexandre Dumas
J'achève l'épilogue.
Le Diable
Tu as été bien vite.
Alexandre Dumas
Bien vite ! Un siècle ! Moi qui autrefois ne demandais que vingt-quatre heures pour faire un drame en cinq actes, et vingt-quatre jours pour faire un roman en cinq volumes.
Le Diable
Seul ?
Alexandre Dumas
« Mordious ! Comment! Pourquoi ? Vrai ? D'honneur ! Pas possible ! Juste ! Il se pourrait ! Expliquez-vous ! Bah... ! »
Le Diable
Écris plus lentement.
Alexandre Dumas
Je ne peux pas !
Le Diable
Mûris ta pensée.
Alexandre Dumas
Impossible !
Le Diable
Moins d'alinéas.
Alexandre Dumas
C'est au-dessus de mes forces.
Le Diable
Pas de dialogue.
Alexandre Dumas
Qu'est-ce que vous dites ?
Le Diable
Je dis : pas de dialogue.
Alexandre Dumas
Alors pas de Dumas.
Le Diable
Tu raisonnes ?
Il se remet à écrire.
Alexandre Dumas
Non.
Le Diable
Imite la manière de Balzac.
Alexandre Dumas
Oh !
Le Diable
Est-ce que tu ne l'admires pas, ton petit camarade Balzac ?
Alexandre Dumas
Si, si !
Le Diable
N'est-ce pas que c'est le premier de nos romanciers ?
Alexandre Dumas
Le premier, oui.
Le Diable
Et que George Sand est le second ?
Alexandre Dumas
Le second, certes.
Le Diable
Et Eugène Sue le troisième?
Alexandre Dumas
Le troisième, sans conteste.
Le Diable
Et Frédéric Soulié le quatrième ?
Alexandre Dumas
Le quatrième, évidemment.
Le Diable
À la bonne heure, ton goût commence à se former. As-tu fini ?
Alexandre Dumas
Oh ! oui ! oui!
Le Diable
Allons, dédie ce roman à Buloz.
Alexandre Dumas
À Buloz !
Le Diable
En l'appelant : « Mon illustre et affectionné maître. »
Alexandre Dumas
Jamais !
Le Diable
Est-ce fait ?
Alexandre Dumas
Voilà.
Regardant sur le papier.
Le Diable
À présent, signe. Pas comme cela.
Alexandre Dumas
Comment !
Le Diable
Signe : Maquet.
Alexandre Dumas
Êtes-vous fou, cher diable ?
Un coup de fourche.
Le Diable
Des familiarités !
Alexandre Dumas
Mais songez-y donc. Vous voulez que je signe Maquet et Dumas ?
Le Diable
Non, Maquet tout court.
Alexandre Dumas
Un chef-d'oeuvre que j'ai mis cent ans à parfaire !
Le Diable
C'est bien pour cela.
Alexandre Dumas
Savez-vous que c'est révoltant.
À part.
Haut.
Le Diable
Parbleu ! Cet homme me fait faire du dialogue malgré moi. Signe, te dis-je.
Alexandre Dumas
Miséricorde !
Le Diable
Signeras-tu, enfin ?
Il signe : Maquet, en grinçant des dents.
Alexandre Dumas
Satan !
Le Diable
En plus grosses lettres !
Alexandre Dumas
Maquet.
Le Diable
Plus grosses encore.
Alexandre Dumas
MAQUET.
Le Diable
Très-bien ! Maintenant, repose-toi.
Alexandre Dumas
Me reposer, moi !
Le Diable
Pendant cent ans.
Alexandre Dumas
Tuez-moi plutôt !
Le Diable
Pendant deux cents ans.
Alexandre Dumas
Malédiction !
Iv
Théodore de Banville
Un paysage athénien où se promène Théodore de Banville, vêtu seulement d'un thyrse, comme le dieu Liber.
Il brandit son thyrse.
Il brandit son thyrse.
Il brandit son thyrse.
Il va pour cueillir le lis extasié qui se change en or. Surprises et éblouissements de Théodore de Banville. Il se dirige vers une rose qui se métamorphose également en or. Sa main se porte sur un arbre; c'est de l'or qu'il touche. Il s'arrête et dit :
Il brandit son thyrse.
Il brandit son thyrse.
Il brandit son thyrse.
Il grelotte en brandissant son thyrse.
Théodore de Banville
Qu'il fait froid au milieu de ces architectures ! L'ombre aux crins éperdus en tous lieux se répand. On dirait de Rosa les sauvages peintures ; C'est un temps à ne pas mettre dehors un paon. Le soleil est rentré dans son immense alcôve ; Moi, je serai demain enrhumé du cerveau. Pour un bon paletot, aux tons roux, au poil fauve, J'écouterais, je crois, des vers de Mollevaut. Les Grecs vont nus. Le nu, c'est le beau. Sans pelure, Cupido s'esbattait sous les portiques blancs. Pourquoi le marbre est-il frère de l'engelure? Pourquoi la stalactite au bout des nez tremblants? Sachons garder pourtant des contenances grandes ; Et puisque je ne peux rencontrer de brasier, Chantons Io Pean , et faisons des guirlandes : J'aperçois justement un lis extasié. Voilà, dieux immortels, un éclatant prodige ! Des ors ! Partout des ors ! Comme dans le tableau De Couture! Est-ce là l'Eldorado ? — Que dis-je? Je suis place Saint-George et j'entre chez Millaud. Essayons de ravir la pêche à double joue, Et d'y porter la dent... Ciel ! Le miracle encor ! Faudra-t-il donc aussi, monnayable Capoue, Que j'aiguise ma faim sur des biftecks en or ? Par Comus ! Ce prodige est fort désagréable ! Les Véfour sont ici richement inhumains. J'ai soif. Buvons le flot en cet endroit guéable. Eh quoi ! Toujours de l'or coulant entre mes mains ! Je trouve un tel supplice absurde et médiocre ; Et parce que j'ai fait abus de ce métal, Comme Arsène des fleurs, comme Théo de l'ocre, Jupin, à mon égard, me semble trop brutal.
V
L'Étudiant, Sainte Beuve
Une bibliothèque dont tous les rayons sont vides ; au milieu, Sainte-Beuve, et à son côté un diable, travesti en étudiant.
L'Étudiant
Appelle un chat un chat.
Sainte Beuve
Vous m'embarrassez fort ; ne vous semble-t-il pas cependant que, sans détourner ce mot de ses diverses appropriations, un équivalent sauvegarderait davantage les délicatesses de notre langue ?
L'Étudiant
Tu m'ennuies. J'ai ordre de ne te laisser employer que le mot propre.
Sainte Beuve
Par la mère Angélique, c'est que notre vocabulaire est bien infertile en mots propres ; la pensée a ses fluidités, l'âme a ses sons, pour l'expression desquels il m'a paru indispensable de créer ce qu'on pourrait appeler, je le crois du moins, sans compromettre personne, un idiome à côté.
Sainte-Beuve lui présente cinq où six feuilles couvertes d'une petite écriture ; l'étudiant prend un démêloir et le passe à plusieurs reprises dans les périodes de l'académicien.
L'Étudiant
Oh ! Quel damné fatigant ! Voyons ton travail d'hier.
Sainte Beuve
Êtes-vous à peu près content, ou du moins...
Le démêloir se casse.
L'Étudiant
Non, c'est encore trop diffus, trop embrouillé. Vois ! Récite-moi les phrases que je t'ai ordonné d'apprendre afin de faciliter tes progrès dans le style simple et clair.
Sainte Beuve
Comment ! Ces platitudes qui....
L'Étudiant
Pas de réplique.
Sainte Beuve
Ces trivialités dont...
L'Étudiant
Récite-les.
À part.
Sainte Beuve
« Deux et deux font quatre. » Ô Volupté !
L'Étudiant
Après ?
À part.
Sainte Beuve
« Pour faire un civet, prenez un lièvre. » Ô les Pensées d'août.
L'Étudiant
Continue.
À part.
Sainte Beuve
« Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. » Ô les Rayons jaunes !
L'Étudiant
Je suis content de toi. Pour demain, tu apprendras la chanson de Malborough, et pour après-demain une page de Paul de Kock, la première venue.
Vi
Le Diable, Pidoux, Le Diable Adjoint, George Sand
Une mairie. Madame George Sand y est amenée ou plutôt traînée par plusieurs invités et témoins.
Le Diable
Jean-Bastien Pidoux, consentez-vous à prendre pour épouse Marie-Aurore Dupin, dite George Sand, femme de lettres ?
Pidoux
Ma foi ! Oui-dà, elle est belle femme.
Le Diable Adjoint
Et vous, George Sand, consentez-vous à prendre pour mari Jean-Bastien Pidoux, nourrisseur, demeurant au Petit-Gentilly ?
George Sand
Non ! Non ! Jamais ! Le mariage est immoral.
Pidoux
C'est que j' vous aimerons ben, tout d'même, ma petite dame, et que j' vous cajolerons à la mode d'cheux nous.
George Sand
Un nourrisseur ! À moi qui ai écrit Indiana et Mauprat !
Le Diable
Allons, décidez-vous, ou gare la chaudière !
Pidoux
J'vous donnerons du petit salé tous les dimanches, et des pruneaux, da !
George Sand
Si encore il parlait berrichon ; cela me rappellerait ma dernière manière. T'engages-tu à parler berrichon, manant ?
Pidoux
Jarni ! J'parlerons iroquois, si cela vous fait plaisir.
George Sand
Hideux ! Hideux !
Le Diable Adjoint
L'autorité ne peut attendre plus longtemps. Dépêchons.
George Sand
Au moins, obligez-le à quitter son immense faux-col.
Le Diable Adjoint
Pidoux, vous êtes invité à déposer votre col sur le bureau.
Il rit.
Pidoux
Ce n'est pas d'refus ; y m'étranglait, à preuve que j'avons les oreilles comme de la braise. - Hi ! hi ! hi !
Le Diable Adjoint
Signez sur ce registre.
Pidoux
Vlà ma croix.
George Sand signe avec colère.
Le Diable Adjoint
À votre tour.
Le Diable Adjoint
Il faut un s à Georges.
George Sand
Non.
Le Diable Adjoint
Si.
George Sand
Je n'en mets jamais.
Le Diable Adjoint
Pourquoi ?
George Sand
Je n'en sais rien, mais je n'en mets jamais.
Le Diable Adjoint
On doit se conformer ici à l'orthographe du calendrier.
Pidoux
Allons, not' petite femme, obéis à ces messieurs qui sont polis tout plein avec leur foulard autour du ventre. Donne-leur-z-y ce qu'ils te demandent ; et puis nous irons achever la noce au Troupier fini, ousque le grand cousin Michel et les autres nous attendent. Même que si ces messieurs veulent bien se rafraîchir d'un coup de vin, y nous feront un honneur dont nous sommes capables et flattés de la récidive, quant à ce qui regarde les honnêtes gens. Pas vrai, ma femme ?
Vii
Le Diable
Un élégant boudoir. Trois ou quatre diables mettent un corset à Champfleury.
Le Diable
Monsieur est charmant !
Le Diable
Ce corset va admirablement à Monsieur.
Le Diable
C'est-à-dire que Monsieur fera tourner toutes les têtes ce soir, chez la duchesse de Palma-Christi.
Le Diable
Maintenant, il faut que Monsieur essaye d'entrer dans ces bottes vernies.
Le Diable
Monsieur les trouvera peut-être trop étroites, mais il n'en sera que mieux chaussé.
Le Diable
Je vais brosser les cheveux de Monsieur avec deux brosses et lui dessiner une raie au milieu de la tête.
Le Diable
Ce flacon d'essences sur ses vêtements !
Le Diable
Et celui-là encore !
Le Diable
Que Monsieur sent bon !
Le Diable
Monsieur montera-t-il aujourd'hui son alezan vaporeux ?
Le Diable
Le temps est superbe ; tout Paris sera au Bois.
Le Diable
J'oubliais de dire à Monsieur que deux de ses amis du club étaient venus le demander ce matin : Monsieur Raoul de Bréchigny.
Le Diable
Et le Vicomte d Herseneuve.
Le Diable
Monsieur Raoul de Bréchigny a laissé six mille pistoles qu'il prétend avoir perdues hier au whist contre Monsieur.
Le Diable
Il y a aussi une dame qui a beaucoup insisté pour voir Monsieur une dame de l'Opéra.
Le Diable
Mademoiselle Angèle Bonino...
Le Diable
Voilà le stick de Monsieur.
Le Diable
Et ses gants.
Le Diable
Et son lorgnon.
Le Diable
Bonne chance à Monsieur !
Viii
Benoît Jouvin, Le Machiniste, L'Ouvreuse, Le Pompier
La rue de Bondy, à minuit. B. Jouvin se promenant devant la porte des acteurs du théâtre de la Porte-Saint-Martin.
Un machiniste sort.
Benoît Jouvin
La pièce est excellente, et tous les artistes ont été parfaits, depuis le premier jusqu'au dernier. Il faut absolument que je leur fasse mes compliments. Justement, voici quelqu'un.
Édouard-Louis-Alexandre Brisebarre (1815-1871),, auteur dramatique.
Benoît Jouvin
Monsieur Brisebarre, je crois ?
Le Machiniste
Non.
Benoît Jouvin
C'est égal. Votre drame est magnifique, là, tout simplement. Une observation profonde, un goût réfléchi, de la portée enfin : du Shakespeare édulcoré avec du bon Dumas.
Il s'en va.
Le Machiniste
Mon oeil !
Une ouvreuse sort.
Benoît Jouvin
Qu'est-ce qu'il veut dire ? Son oeil ? N'importe, ce Brisebarre est bien doué ; Nyon aussi ; Séjour aussi ; Dugué aussi. Ah ! Ce sont de délicieux auteurs. Je les ferai relier, avec des nerfs sur le dos. - Mais les artistes ne sortent pas ; ils ramassent leurs couronnes sans doute. - Une ombre !
Benoît Jouvin
Madame Émilie Guyon, n'est-ce pas ?
L'Ouvreuse
Non.
Benoît Jouvin
C'est égal. Jeu mesuré... Diction pleine de certitude... de l'ampleur, beaucoup d'ampleur... Oh ! Quelle ampleur !
Elle s'en va.
L'Ouvreuse
Passez votre chemin, insolent !
Un pompier sort.
Benoît Jouvin
Elle est encore dans l'ivresse de son triomphe. Ne la troublons pas. - Je voudrais complimenter le chef d'orchestre à présent ; il y a de l'âme dans sa musique ; je distingue en lui l'étoffe d'un maître. - Et le décorateur ? Superbe, le décorateur ! Magie de palette, effets de perspective habilement ménagés. C'est lui !
Le Pompier
Folichon et Folichonnette...
Benoît Jouvin
Monsieur Séchan, il me semble ?
Le Pompier
Qu'est-ce que vous faites là.
Benoît Jouvin
J'attends.
Le Pompier
Il n'y a plus personne. Tout est éteint.
Benoît Jouvin
Diable ! C'est fâcheux. J'aurais voulu féliciter le souffleur.
Ix
Le Diable, Mérimée, Monsieur Libri, Stendhal
Une forêt ou tout autre endroit. Prosper Mérimée en proie à trois diables.
Le Diable
Pendons-le par les pieds.
Le Diable
Cela lui mettra un peu de chaleur au cerveau...
On pend Mérimée par les pieds.
Le Diable
Et lui fera composer des romans moins impassibles.
Le Diable
Eh bien ?
Le Diable
Il ne bouge pas.
Le Diable
Il reste blême.
Le Diable
Nous n'avons jamais vu de patient plus flegmatique. C'est bien l'homme qui a écrit la Double Méprise et le Vase étrusque.
Le Diable
Le fer mord à peine sur lui, et il s'enrhume au milieu des flammes. C'est bien l'auteur de la Vénus d'Ille.
On dépend Mérimée.
Le Diable
Décrochez-le alors : ce n'est pas cela qu'il lui faut.
Mérimée
Vous allez bientôt cesser vos mauvaises plaisanteries, j'espère.
Le Diable
Pas avant que nous ne t'ayons vu pleurer.
Mérimée
Pleurer ; à quoi bon ?
Le Diable
J'ai juré que j'aurais une preuve de ta sensibilité.
Mérimée
Eh bien ! Lisez mon Histoire de don Pèdre.
Le Diable
Ce n'est pas suffisant.
Le Diable
Nous voulons des pleurs abondants et sincères.
Le Diable
Une émotion réelle...
Mérimée
La peste si je pleure !
Le Diable
Vois ton confrère Jules Sandeau : il est plus raisonnable que toi, il ne se fait pas prier pour s'attendrir.
Mérimée
Parbleu ! C'est sa spécialité.
Le Diable
Tais-toi ! Les spectacles les plus touchants vont, par mon pouvoir, être mis sous tes regards ; des groupes déchirants vont se former à tes yeux ; autour de toi, tu n'entendras que des sanglots et des lamentations. Regarde, et que ton coeur se fende ! Écoute, et que tes entrailles remuent !
Il allume un cigare et s'assoit sur un tronc d'arbre. Les apparitions commencent.
Mérimée
Allons, je suis prêt.
Le Diable
Voici d'abord Geneviève de Brabant, exposée presque nue, avec son enfant, par les ordres du farouche Golo.
Mérimée
Le torse est bien, les attaches sont élégantes.
Le Diable
Mais sa douleur ! Contemple sa douleur !
Mérimée
La douleur est un agent de défiguration ; je hais la douleur.
Le Diable
Passons à autre chose, dans ce cas.
Le Diable
Voici la mort de Coligny ; il présente sa poitrine sans défense aux assassins.
Le Diable
Pauvre homme !
Le Diable
Plains cette noble victime !
Le Diable
Plains aussi le jeune Téligny, l'espoir de sa famille !
Mérimée
À ce compte, je mouillerais tout un exemplaire de la Henriade. Présentez-moi des infortunes plus récentes ou laissez-moi tranquille.
Le Diable
L'endurci !
Le Diable
Il a peut-être raison.
Le Diable
Mais quelle infortune récente pourrions-nous bien évoquer.
L'ombre de Monsieur Libri paraît, chargée de fers.
Le Diable
Il me vient une idée.
Monsieur Libri
Protégez-moi, mon cher Mérimée ; on m'entraîne chez le podestat !
Mérimée
Encore !
Monsieur Libri
On prétend que j'ai oublié de rendre à la Bibliothèque de l'Arsenal le dix-septième volume du Dictionnaire de la Conversation.
Il fume.
Mérimée
Je sais, je sais...
Monsieur Libri
Mais c'est faux !
Mérimée
Oui, oui.
Monsieur Libri
C'est le dix-neuvième !
L'ombre de Monsieur Libri se dissipe. Les diables se regardent, consternés.
Mérimée
Ma foi, mon bonhomme, tirez-vous de là ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour vous.
Le Diable
Qu'imaginer à présent ?
Le Diable
Je jette ma langue à Cerbère.
On voit surgir le spectre de Stendhal, accablé de désespoir.
Le Diable
Essayons encore.
Stendhal
Hélas ! Hélas !
Mérimée
Eh quoi ! C'est vous, Stendhal ; d'où vous vient cette tristesse inusitée ?
Stendhal
Ah ! Mon ami, je traverse une vallée de larmes.
Le Diable
Regarde, il pleure, lui !
Mérimée
C'est vrai.
Le Diable
Je crois qu'il est ébranlé.
Le Diable
Je le crois aussi.
Stendhal
Évitez la sécheresse, mon cher ami ; elle est aussi funeste à l'âme qu'à la terre.
Mérimée
Hum ! Mauvaise phrase... C'est égal : Stendhal pleure, j'ai bien envie de pleurer aussi.
Le Diable
Courage!
Le Diable
Attention !
Il allume un second cigare.
Mérimée
Ah ! Ma foi, non, ce serait trop bête.
Le Diable
Nous recommencerons demain.
X
Anita, Toutes, Armand de Pontmartin, Héloïse, Marguerite, Nini, Suzanne
La tentation de Pontmartin. Dans le parc d'Asnières. Une légion de diablesses, en robes de lorettes.
Anita
Mesdemoiselles, il faut que Monsieur de Pontmartin nous mène à la balançoire.
Toutes
Oui, oui ! À la balançoire !
Armand de Pontmartin
En vérité, Mesdemoiselles, je ne sais si je peux... Laissez-moi rejoindre ma société.
Héloïse
Ta société attendra, grand notaire !
On l'entraîne.
Marguerite
Ne dirait-on pas qu'on veut l'avaler ? Allons ! À la balançoire !
Nini
Il ne sait pas courir.
Anita
Ce ne sont pas les jambes qui lui manquent pourtant.
Armand de Pontmartin
Ah !... Mesdemoiselles, grâce ! je vous en prie... je vais me laisser tomber.
Nini
Monsieur, balancez-moi, ze vous prie; ze serai bien contente.
Armand de Pontmartin
La petite effrontée !
Toutes
Balancez-moi ! Balancez-moi !
À part.
Armand de Pontmartin
Mais, mesdemoiselles, je ne sais pas... Je vous le certifie... Je n'ai jamais balancé personne. Si Alfred Nettement me voyait !
Suzanne
Alors, qu'il nous chante une chanson de Béranger.
Anita
C'est cela ! C'est cela !
Nini
Et quelque çose de... là... d'un peu zoyeux.
Armand de Pontmartin
Par exemple !
Toutes
Une chanson de Béranger !
Armand de Pontmartin
Ma société m'attend, je vous le répète ; il y a le receveur d'Avignon, avec un ami de ma famille ; ils me cherchent. Nous devons dîner ce soir chez un parent de Castil-Blaze...
Nini
La san-çon ! La sançon !
Armand de Pontmartin
Avec la meilleure volonté du monde, Mesdemoiselles, cela m'est impossible. Ce... Béranger... comme vous l'appelez, m'est personnellement antipathique. Il n'appartient pas à la littérature réservée.
Marguerite
Des fadeurs !
Anita
Il faut qu'il chante.
Nini
Il çantera.
Il les balance.
Armand de Pontmartin
Non, Mesdemoiselles ; j'aime encore mieux vous balancer.
Xi
Le Diable, Paul Féval, Marie Aycard, Pierre Zaccone, Tous, Elie Berthet, De Gondrecourt, Ponson du Terrail, Guillaume de la Landelle, Xavier de Montépin
Un carrefour éclairé par l'oeil sanglant d'un réverbère, que le vent secoue. Le clocher de la vieille collégiale dans le lointain. Nuages rapides et noirs. Trois hommes enveloppés dans des manteaux et guidés par un diable ; ce sont Paul Féval, Marie Aycard et Pierre Zaccone.
Le Diable
Silence !
Paul Féval
Qu'est-ce qu'il y a ?
Le Diable
Il n'y a rien ; mais il faut toujours craindre qu'il y ait quelque chose. Avançons.
Paul Féval
C'est bête de nous faire des peurs comme cela.
Marie Aycard
Mon épée se fourre à chaque pas entre mes jambes. Pourquoi m'a-t-on donné une épée ?
Le Diable
Tu le sauras plus tard.
Pierre Zaccone
Mon plumet m'entre dans l'oeil. À quoi bon ce plumet ?
Le Diable
C'est un mystère.
Paul Féval
Je ne suis pas tranquille dans mon manteau.
Marie Aycard
Ni moi.
Il se penche vers la terre.
Le Diable
Chut !
effrayés
Tous
Hein ?
Le Diable
N'entendez-vous rien du côté de la place Saint-Wulfran ?
Paul Féval
Non.
Le Diable
Et du côté du faubourg des Trois-Épées ?
Pierre Zaccone
Pas davantage.
Le Diable
C'est qu'ils attendent le signal.
Il tremble de tous ses membres.
Marie Aycard
Quel signal ?
Le Diable
Le cri de l'orfraie répété trois fois. Quel est celui de vous qui sait le mieux imiter l'orfraie ?
Pierre Zaccone
Moi !
Le Diable
Eh bien ! Commence, alors.
Pierre Zaccone
Houâh ! Houâh ! Houâh !
Des hommes noirs sortent de diverses encoignures ; ce sont Elie Berthet, Ponson du Terrait et de Gondrecourt.
Marie Aycard
Il imite très bien.
Paul Féval
Nous sommes trahis !
Marie Aycard
Des inconnus !
Le Diable
Non ; des confrères. Demandez-leur le mot de passe.
Paul Féval
Armagnac et Concierge ?
Elie Berthet
Croix-Rouge et Cordon s'il vous plaît.
Pierre Zaccone
Ce sont des nôtres.
De Gondrecourt
Pourquoi nous avoir réunis dans ce lieu d'horreur et de ténèbres ?
À part.
Ponson du Terrail
Oui ; pourquoi ? Crac ! une ligne !
Elie Berthet
S'agit-il encore de quelque oeuvre infernale et souterraine ?
Paul Féval
La sueur se fige sur mon front.
Pierre Zaccone
Mon plumet est un mystère ! a-t-il dit.
De Gondrecourt
Expliquez-vous ; voyez, nous sommes calmes.
Il prend à sa ceinture un cor duquel il tire un son dolent et prolongé.
Le Diable
Vous n'êtes pas en nombre.
Marie Aycard
Qui peut-on attendre à cette heure de la nuit ?
Ponson du Terrail
Il me semble avoir entendu comme un gémissement répondre à l'appel du cor.
Elie Berthet
Non ; c'est la girouette armoriée qui grince au faîte de la vieille tour.
Deux hommes semblent surgir de terre ; ce sont Guilaume de Landelle et Xavier de Montépin.
Paul Féval
Attendez ! Je distingue des ombres mouvantes.
Le Diable
Le mot d'ordre ?
Guillaume de la Landelle
Écoutille et Misaine.
Xavier de Montépin
Pas de crème !
Le Diable
C'est bien. À présent, vous allez savoir pourquoi je vous ai rassemblés.
À part.
Ponson du Terrail
Écoutons. Crac ! Deux lignes !
Le Diable
Toi, tu vas escalader cette muraille de trente pieds de haut.
Paul Féval
Moi ? Jamais de la vie ! Et comment ?
Le Diable
En t'aidant des pieds et des mains ; n'as- tu pas dit, dans le Jeu de la Mort, que c'était la moindre des choses ?
Paul Féval
Dans le Jeu de la Mort, oui ; mais...
À Marie Aycard.
Le Diable
Assez. Tu arrêteras des chevaux emportés sur le bord d'un abîme.
Marie Aycard
Arrêter des chevaux, moi, une faible femme... je veux dire un faible romancier.
À Pierre Zaccone.
Le Diable
Tous tes héros n'en font pas d'autres. Quant à toi, tu vas jeter ton gant au visage d'Elie Berthet, et te battre avec lui sous ce réverbère.
Pierre Zaccone
Me battre avec Berthet !
Elie Berthet
Me battre avec Zaccone !
Le Diable
Sans merci ni trêve.
Pierre Zaccone
Voilà donc le mystère de mon plumet éclairci.
Elie Berthet
Je ne pourrai jamais.
À Xavier de Montépin.
Le Diable
Rappelle-toi la Croix de l'Affût. En garde, messires ! Voilà une hôtellerie pour toi ; tu vas y entrer et trouver les plus belles filles de la création et de la rue Lamartine ; tu y feras ripaille pendant quarante-huit heures, sans t'arrêter, comme tes viveurs et tes viveuses. Entends-tu ?
Xavier de Montépin
Pendant quarante-huit heures ?
Le Diable
N'est-ce pas assez ?
Xavier de Montépin
Mais je serai mort, après !
À Ponson du Terrail, en lui frappant sur l'épaule.
Le Diable
Baste ! Tu es un jeune et brave gentil homme, toi.
À part.
Ponson du Terrail
Un jeune et brave gentil homme en effet. Crac ! Trois lignes !
Le Diable
Regarde là -haut. Il y a une femme à cette petite fenêtre où veille une lueur tremblotante. Son tuteur est absent ; sa duègne est endormie. Tu vas l'enlever.
À part.
Ponson du Terrail
Qui est-elle ? Crac ! Quatre lignes !
Le Diable
Elle a nom Clémence Robert.
À part.
Ponson du Terrail
Mais permettez, permettez ... Crac ! Cinq lignes ! Crac ! Six lignes !
Le Diable
Ne vas-tu pas te faire prier ? Pendant ce temps-là, Gondrecourt assassinera un vieillard, et La Landelle se jettera à la nage pour sauver la victime.
De Gondrecourt
Mais non !
Guillaume de la Landelle
Mais non ! Je ne sais pas nager ! Il n'y a que mes romans qui vont sur l'eau.
Tableau. Les groupes se forment. Paul Féval essaye sans succès de gravir un mur. Marie Aycard tâche d'arrêter les chevaux d'une berline emportée ; il finit par prendre le numéro du postillon pour le faire mettre à l'amende. Pierre Zaccone et Elie Berthet ferraillent au coin de la borne. X. de Montépin se montre, pâle, à la fenêtre de l'hôtellerie, une bouteille à la main. Clémence Robert pousse des cris horribles en repoussant Ponson du Terrail. Le vieillard oppose au poignard de Gondrecourt une vigoureuse résistance, et il le tombe. La Landelle se noie.
Le Diable
Obéissez.