Comédie · 1881

Un livre leste

de Charles Monselet

Représentation
≈ 11 min
Distribution
1 femme
Répliques
183
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Fontevrault N 91 ≈ 6 min 2
Madame de Molanges F 89 ≈ 5 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Examen de Conscience d'une Jeune Fille
Fontevrault
Madame de Molanges
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L'Examen de Conscience d'une Jeune Fille

I

Madame de Molanges, Fontevrault

Madame de Molanges

Tenez, laissez-moi tranquille ; vos obsessions galantes me sont insupportables.

Fontevrault

Obsessions est dur...

Madame de Molanges

Mais juste.

Fontevrault

Convenez cependant qu'en vous suppliant de « couronner ma flamme », il m'est impossible d'employer une périphrase d'un ordre plus poétique et plus convenable.

Madame de Molanges

Ce n'est point la périphrase que j'attaque, vous le savez bien... Ah ! Qu'on est malheureuse de n'avoir pas un mari pour se défendre !

Fontevrault

Et, au besoin, pour le combattre, comme dit Monsieur Prudhomme.

Madame de Molanges

Être veuve! il n'y a rien de plus bête au monde. On a toujours l'air d'être prête à jouer un proverbe.

Fontevrault

Peut-on ainsi calomnier le veuvage ! Un état charmant, dont la pudeur m'empêche d'énumérer tous les avantages.

Madame de Molanges

Fontevrault,vous êtes sur une pente dangereuse.

Fontevrault

Croyez-vous donc que je ne me sente pas glisser ?

Madame de Molanges

Cessez de vouloir être autre chose que mon ami.

Fontevrault

Impossible.

Madame de Molanges

Je ne vous ferai pas le plaisir de vous dire que vous me paraissez dangereux, mais vous m'inquiétez.

Fontevrault

Tout de bon ?

Madame de Molanges

Vous avez des théories particulières sur l'amour qui m'embarrassent, des sophismes qui me troublent. Avec votre prétendue science de la vie, vous me faites l'effet du vicomte de Valmont.

Fontevrault

Qui ça, Valmont ?

Madame de Molanges

Vous savez bien.

Fontevrault

Ah ! Le Valmont des Liaisons dangereuses... Peste ! Madame, vous connaissez vos classiques.

Madame de Molanges

J'en ai parcouru quelques pages a peine... autrefois... C'est, d'ailleurs, je vous prie de le croire, le seul livre de ce genre qui se soit trouvé, je ne sais comment, sous mes yeux.

Fontevrault

Le seul ? Bien sûr ?

Madame de Molanges

Je ne compte pas ces romans de cabinet de lecture qu'il m'est arrivé parfois de surprendre entre les mains de ma femme de chambre.

Fontevrault

Ah oui ! Paul de Kock, par exemple... ou bien Pigault-Lebrun...

Madame de Molanges

Et puis encore quelques ouvrages modernes trouvés dans la bibliothèque de mon mari. Mademoiselle de Maupin, je crois.

Fontevrault

Peuh !... Il y a mieux que cela.

Madame de Molanges

Ah !

Fontevrault

Ah ! Bien mieux.

Madame de Molanges

C'est donc vrai ce que j'ai entendu dire ?

Fontevrault

Quoi ?

Madame de Molanges

Que vous avez toute une chambre remplie de ces livres-là.

Fontevrault

Ah ! L'on vous a parlé de mon enfer. J'avoue, que j'ai réuni une petite, toute petite collection. deux cents volumes environ... Vous voyez que nous sommes loin de la grande chambre.

Madame de Molanges

Deux cents volumes... de cela !

Fontevrault

Mais cela est la plus jolie chose du monde... Des productions tout à la gloire de votre sexe... Une apothéose continuelle.

Madame de Molanges

Sans délicatesse, je le parie... sans discrétion.

Fontevrault

Je conviens quequelquefois l'apothéose manque de voiles... C'est le propre des apothéoses... Mais la grâce et l'art en sont moins absents que vous pourriez le croire.

Madame de Molanges

Vraiment !

Fontevrault

Avouez que vous avez l'envie de connaître ma collection ?

Madame de Molanges

Quand bien même cela serait, je ne l'avouerais pas.

Fontevrault

C'est juste... Il y a de ces choses qu'il faut laisser deviner... Ainsi donc c'est entendu ?

Madame de Molanges

Qu'est-ce qu'il y a d'entendu ?

Fontevrault

À ma première visite, je vous apporte un de mes petits bouquins.

Madame de Molanges

Je ne vous écoute pas.

Fontevrault

Mais auparavant j'aurais besoin de savoir votre goût.

Madame de Molanges

Mon goût ?

Fontevrault

Oui... Vous devez me comprendre.

Madame de Molanges

Pas du tout.

Fontevrault

Vous n'y mettez pas de bonne volonté... Quels termes pourrais-je bien employer ? À quelle image pourrais-je bien avoir recours ? Voyons, voulez-vous... du fort ou du doux ?

Madame de Molanges

Je vous assure que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

Fontevrault

C'est que nous avons, comme dans l'alcool, plusieurs degrés dans cette littérature-là.

Madame de Molanges

Cela est fort bien vu.

Fontevrault

Pour les commençants... comme qui dirait pour les estomacs faibles... Nous avons le galant, le voluptueux, l'anacréontique.

Madame de Molanges

Allez toujours.

Fontevrault

Le libre... Le fripon... Le gaillard... L'égrillard... Le grivois.

Madame de Molanges

Tout cela me par0aît bien coupé d'eau.

Fontevrault

Patience !... Voici le risqué, qui inaugure un autre ordre d'idées... Le leste.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Le scabreux.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Le croustillant.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Le fringant.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Le licencieux.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Le graveleux.

Madame de Molanges

Ensuite ?

Fontevrault

Diable ! Ensuite... Ensuite... Il n'y a plus de limites... ni de définitions possibles... Nous entrons immédiatement dans l'outrance.

Madame de Molanges

Restons-en donc là.

Fontevrault

Quel genre choisissez-vous ?

Madame de Molanges

En admettant que j'eusse à choisir, je choisirais un genre moyen.... Le leste...

Fontevrault

Vous êtes timorée.

Madame de Molanges

Quelque chose qui pût se lire à travers les branches d'un éventail.

Fontevrault

Ou entre les cinq doigts...

Madame de Molanges

Je ne voudrais pas être trop effarouchée.

Il se lève.

Fontevrault

Soyez sans inquiétude, j'ai votre affaire. du numéro cinq. À bientôt, madame.

Madame de Molanges

Vous partez Fontevrault ?

Fontevrault

Je cours passer en revue ma bibliothèque.

Madame de Molanges

Savez-vous que j'ai presque regret à notre conversation ?

Fontevrault

Je n'en crois pas un mot.

Madame de Molanges

Vous avez le don de me faire dire des folies.

Fontevrault

Que n'ai-je celui de vous en faire faire !... Au revoir, madame.

Madame de Molanges

Au revoir.

Fontevrault

À propos.

Madame de Molanges

Quoi ?

Fontevrault

Le livre.

Madame de Molanges

Eh bien ?

Fontevrault

Le voulez-vous... illustré ?

Madame de Molanges

Qu'entendez-vous par ce mot ?

Fontevrault

C'est-a-dire... orné de gravures ?

Fontevrault part en riant.

Madame de Molanges

Il ne manquerait plus que cela !

Ii

Un Domestique, Fontevrault, Madame de Molanges, Madame De Molange

annonçant

Un Domestique

Monsieur Fontevrault !

Fontevrault

Pas de banalités, n'est-ce pas ? Vous êtes plus fraiche que la fraîcheur elle-même. Voilà pour mon entrée. Maintenant, permettez-moi de m'asseoir, ni trop loin...

Madame de Molanges

Ni trop près.

Fontevrault

C'est ce que j'allais dire.

Madame de Molanges

Il me semble qu'il y a une éternité qu'on ne vous a vu.

Fontevrault

Trop aimable. Quinze jours, ni plus ni moins.

Madame de Molanges

Un voyage ?

Fontevrault

Non.

Madame de Molanges

Une maladie ?

Fontevrault

Jamais !

Madame de Molanges

Et pourquoi êtes-vous demeuré si longtemps invisible ?

Fontevrault

Je l'ai fait exprès.

Madame de Molanges

Pour vous faire désirer peut-être ?

Fontevrault

Précisément.

Madame de Molanges

J'ai lu des impertinences plus spirituellement tournées.

Fontevrault

Moi aussi.

Madame de Molanges

Monsieur Fontevrault, je ne suppose pas que vous ayez pris la peine de vous déplacer dans le but unique de venir m'agacer les nerfs.

Fontevrault

Loin de moi ce projet, madame ! En me présentant chez vous, je n'ai fait que me rendre à vos désirs.

Madame de Molanges

Comprends pas.

Fontevrault

Est-ce que vous ne vous souvenez plus de m'avoir demandé quelque chose, lors de ma dernière visite ?

Madame de Molanges

Non.

Fontevrault

Cherchez bien.

Madame de Molanges

Une linotte me rendrait des points pour la mémoire.

Fontevrault

Vous m'avez demandé un livre.

Madame de Molanges

Ah ! Quel livre ?

Fontevrault

Un livre leste.

Madame de Molanges

Est-ce croyable ?

Fontevrault

Très croyable.

Madame de Molanges

Eh quoi ! Vous avez pris au sérieux ?...

Fontevrault

Je prends tout au sérieux.

Madame de Molanges

Je ne songeais plus à cette ridicule fantaisie, et j'étais à mille lieues de supposer...

Fontevrault

Que je tiendrais ma promesse ? C'est mal, cela. J'aime trop les situions risquées pour avoir perdu de vue celle-ci un seul instant.

Madame de Molanges

Alors ?...

Il tire un petit volume de son habit.

Fontevrault

Alors... Le voilà.

Madame de Molanges

Qu'est-ce que c'est ?

Fontevrault

Le livre.

Madame de Molanges

Fontevrault, vous êtes décidëment un homme impossible.

Fontevrault

Regardez comme il est joli... mignon et mince à cacher sous un oreiller... relié en maroquin couleur citron, tranche dorée, dos à petits fers, filets sur les plats, doublé en tabis... sinet de trois couleurs... C'est l'élégance et la séduction mêmes.

Madame de Molanges

Oui, il a bonne mine.

Fontevrault

Eh bien, l'extérieur n'est rien en comparaison de l'intérieur. Ah ! L'intérieur !

Madame de Molanges

Vous voulez me tenter.

Fontevrault

Moi je ne veux rien du tout.

Madame de Molanges

Donnez-le donc, votre livre, puisqu'il faut absolument se prêter à votre fantaisie.

Fontevrault

Je ne vous force en rien.

Madame de Molanges

Voyons ce livre, vilain homme.

Fontevrault

Il est encore temps de vous dédire.

Elle avance la main.

Madame de Molanges

Ce livre !

Fontevrault

Minute !

Madame de Molanges

Que de cérémonies !... Ne l'avez-vous apporté que pour me le montrer de loin ?

Fontevrault

C'est que...

Madame de Molanges

Je vous le rendrai demain... ou plus tôt, si vous voulez... ce soir.

Fontevrault

Oh ! Je ne suis pas pressé.

Madame de Molanges

Alors, donnez.

Fontevrault

Un instant... Vous êtes donc dans l'intention de le lire... toute seule ?

Madame de Molanges

La belle demande et pourquoi me la faites-vous ?

Fontevrault

C'est que... j'avais espéré.

Madame de Molanges

Vous aviez espéré ?...

Fontevrault

Que nous le lirions ensemble.

Madame de Molanges

Ah !

Fontevrault

Oui.

Madame de Molanges

Vous ne l'avez donc pas lu ?

Fontevrault

Si... mais j'aime à relire...

Madame de Molanges

À deux ?

Fontevrault

À deux.... sur le même banc de mousse ou sur le même canapé... comme celui-ci. Est-ce que cette perspective vous fait peur ?

Madame de Molanges

Je n'ai pas plus peur de vous que de votre livre, mais il faut faire la part d'une honte bien naturelle... de la pudeur...

Fontevrault

Je serai tout porté pour venir à son secours.

Madame de Molanges

Non, décidément, cela n'est pas acceptable.

Fontevrault

Comme vous voudrez... Dans ce cas, je remporte mon livre.

Madame de Molanges

Vous ne le voudriez pas ; vous auriez une trop drôle de figure.

Il se dirige vers la fenêtre.

Fontevrault

J'en conviens. Faisons donc des concessions mutuelles... Et d'abord, attendez...

Madame de Molanges

Quoi encore ?

Il fredonne entre ses dents.

Fontevrault

Fermez les volets, Georgeau ! Tirez les rideaux, Georgeau ! Que j'aille fermer davantage les rideaux. Un demi-jour est d'ordonnance.

Madame de Molanges

Est-ce tout ?

Fontevrault

Laissez-moi m'assurer aussi d'un doigt de verrou, comme disaient nos folâtres grands-pères.

Madame de Molanges

Que vous êtes impatientant !... Avez-vous fini ?

Il vient s'asseoir à côté d'elle.

Fontevrault

Me voilà.

Madame de Molanges

Ce n'est pas malheureux.

Fontevrault

Attention !

Madame de Molanges

Je le tiens !

Fontevrault

Ah ! Traîtresse ! Ce n'est pas de jeu ! C'est un abus de confiance.

Madame de Molanges

Laissez-moi !

Fontevrault

Rendez le livre !

Elle va pour rentrer chez elle Fontevrault lui barre le chemin.

Madame de Molanges

Non !

Fontevrault

On ne passe pas

Madame de Molanges

Vous êtes fou.

Fontevrault

Le livre... ou la vie !

Elle ouvre le livre à l'écart... et paraît s'étonner, mais sans aucune émotion ; elle le feuillette et en parcourt même quelques pages puis elle regarde Fontevrault qui sourit.

Madame de Molanges

Finissons-en !

Fontevrault

Elle ne s'alarme pas...

Madame de Molanges

C'est une sotte mystification !!!

Fontevrault

Comment ?

Madame De Molange

J'espère, monsieur, qu'après vous être ainsi joué de ma simplicité, vous n'aurez plus l'audace de remettre les pieds chez moi !

Fontevrault

Mais expliquez-moi.

Le foudroyant du regard.

Elle rentre dans ses appartements.

Madame De Molange

Adieu, monsieur. Je ne vous pardonnerai jamais !

Il ramasse le livre et l'examine machinalement ; puis tout à coup il ponsse un grand cri.

Fontevrault

Je demeure pétrifié... Qu'est-ce que cela signifie ?... La sensation a été trop forte sans doute j'aurais dû lui donner du numéro six... Cependant, je n'ai pas dépassé le leste. Ah ! Mon Dieu ! J'ai pris un volume pour un autre... La reliure m'a trompé... C'est le Petit Carême de Massillon !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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