L'Examen de Conscience d'une Jeune Fille
I
Madame de Molanges, Fontevrault
Madame de Molanges
Tenez, laissez-moi tranquille ; vos obsessions galantes me sont insupportables.
Fontevrault
Obsessions est dur...
Madame de Molanges
Mais juste.
Fontevrault
Convenez cependant qu'en vous suppliant de « couronner ma flamme », il m'est impossible d'employer une périphrase d'un ordre plus poétique et plus convenable.
Madame de Molanges
Ce n'est point la périphrase que j'attaque, vous le savez bien... Ah ! Qu'on est malheureuse de n'avoir pas un mari pour se défendre !
Fontevrault
Et, au besoin, pour le combattre, comme dit Monsieur Prudhomme.
Madame de Molanges
Être veuve! il n'y a rien de plus bête au monde. On a toujours l'air d'être prête à jouer un proverbe.
Fontevrault
Peut-on ainsi calomnier le veuvage ! Un état charmant, dont la pudeur m'empêche d'énumérer tous les avantages.
Madame de Molanges
Fontevrault,vous êtes sur une pente dangereuse.
Fontevrault
Croyez-vous donc que je ne me sente pas glisser ?
Madame de Molanges
Cessez de vouloir être autre chose que mon ami.
Fontevrault
Impossible.
Madame de Molanges
Je ne vous ferai pas le plaisir de vous dire que vous me paraissez dangereux, mais vous m'inquiétez.
Fontevrault
Tout de bon ?
Madame de Molanges
Vous avez des théories particulières sur l'amour qui m'embarrassent, des sophismes qui me troublent. Avec votre prétendue science de la vie, vous me faites l'effet du vicomte de Valmont.
Fontevrault
Qui ça, Valmont ?
Madame de Molanges
Vous savez bien.
Fontevrault
Ah ! Le Valmont des Liaisons dangereuses... Peste ! Madame, vous connaissez vos classiques.
Madame de Molanges
J'en ai parcouru quelques pages a peine... autrefois... C'est, d'ailleurs, je vous prie de le croire, le seul livre de ce genre qui se soit trouvé, je ne sais comment, sous mes yeux.
Fontevrault
Le seul ? Bien sûr ?
Madame de Molanges
Je ne compte pas ces romans de cabinet de lecture qu'il m'est arrivé parfois de surprendre entre les mains de ma femme de chambre.
Fontevrault
Ah oui ! Paul de Kock, par exemple... ou bien Pigault-Lebrun...
Madame de Molanges
Et puis encore quelques ouvrages modernes trouvés dans la bibliothèque de mon mari. Mademoiselle de Maupin, je crois.
Fontevrault
Peuh !... Il y a mieux que cela.
Madame de Molanges
Ah !
Fontevrault
Ah ! Bien mieux.
Madame de Molanges
C'est donc vrai ce que j'ai entendu dire ?
Fontevrault
Quoi ?
Madame de Molanges
Que vous avez toute une chambre remplie de ces livres-là.
Fontevrault
Ah ! L'on vous a parlé de mon enfer. J'avoue, que j'ai réuni une petite, toute petite collection. deux cents volumes environ... Vous voyez que nous sommes loin de la grande chambre.
Madame de Molanges
Deux cents volumes... de cela !
Fontevrault
Mais cela est la plus jolie chose du monde... Des productions tout à la gloire de votre sexe... Une apothéose continuelle.
Madame de Molanges
Sans délicatesse, je le parie... sans discrétion.
Fontevrault
Je conviens quequelquefois l'apothéose manque de voiles... C'est le propre des apothéoses... Mais la grâce et l'art en sont moins absents que vous pourriez le croire.
Madame de Molanges
Vraiment !
Fontevrault
Avouez que vous avez l'envie de connaître ma collection ?
Madame de Molanges
Quand bien même cela serait, je ne l'avouerais pas.
Fontevrault
C'est juste... Il y a de ces choses qu'il faut laisser deviner... Ainsi donc c'est entendu ?
Madame de Molanges
Qu'est-ce qu'il y a d'entendu ?
Fontevrault
À ma première visite, je vous apporte un de mes petits bouquins.
Madame de Molanges
Je ne vous écoute pas.
Fontevrault
Mais auparavant j'aurais besoin de savoir votre goût.
Madame de Molanges
Mon goût ?
Fontevrault
Oui... Vous devez me comprendre.
Madame de Molanges
Pas du tout.
Fontevrault
Vous n'y mettez pas de bonne volonté... Quels termes pourrais-je bien employer ? À quelle image pourrais-je bien avoir recours ? Voyons, voulez-vous... du fort ou du doux ?
Madame de Molanges
Je vous assure que je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Fontevrault
C'est que nous avons, comme dans l'alcool, plusieurs degrés dans cette littérature-là.
Madame de Molanges
Cela est fort bien vu.
Fontevrault
Pour les commençants... comme qui dirait pour les estomacs faibles... Nous avons le galant, le voluptueux, l'anacréontique.
Madame de Molanges
Allez toujours.
Fontevrault
Le libre... Le fripon... Le gaillard... L'égrillard... Le grivois.
Madame de Molanges
Tout cela me par0aît bien coupé d'eau.
Fontevrault
Patience !... Voici le risqué, qui inaugure un autre ordre d'idées... Le leste.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Le scabreux.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Le croustillant.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Le fringant.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Le licencieux.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Le graveleux.
Madame de Molanges
Ensuite ?
Fontevrault
Diable ! Ensuite... Ensuite... Il n'y a plus de limites... ni de définitions possibles... Nous entrons immédiatement dans l'outrance.
Madame de Molanges
Restons-en donc là.
Fontevrault
Quel genre choisissez-vous ?
Madame de Molanges
En admettant que j'eusse à choisir, je choisirais un genre moyen.... Le leste...
Fontevrault
Vous êtes timorée.
Madame de Molanges
Quelque chose qui pût se lire à travers les branches d'un éventail.
Fontevrault
Ou entre les cinq doigts...
Madame de Molanges
Je ne voudrais pas être trop effarouchée.
Il se lève.
Fontevrault
Soyez sans inquiétude, j'ai votre affaire. du numéro cinq. À bientôt, madame.
Madame de Molanges
Vous partez Fontevrault ?
Fontevrault
Je cours passer en revue ma bibliothèque.
Madame de Molanges
Savez-vous que j'ai presque regret à notre conversation ?
Fontevrault
Je n'en crois pas un mot.
Madame de Molanges
Vous avez le don de me faire dire des folies.
Fontevrault
Que n'ai-je celui de vous en faire faire !... Au revoir, madame.
Madame de Molanges
Au revoir.
Fontevrault
À propos.
Madame de Molanges
Quoi ?
Fontevrault
Le livre.
Madame de Molanges
Eh bien ?
Fontevrault
Le voulez-vous... illustré ?
Madame de Molanges
Qu'entendez-vous par ce mot ?
Fontevrault
C'est-a-dire... orné de gravures ?
Fontevrault part en riant.
Madame de Molanges
Il ne manquerait plus que cela !
Ii
Un Domestique, Fontevrault, Madame de Molanges, Madame De Molange
annonçant
Un Domestique
Monsieur Fontevrault !
Fontevrault
Pas de banalités, n'est-ce pas ? Vous êtes plus fraiche que la fraîcheur elle-même. Voilà pour mon entrée. Maintenant, permettez-moi de m'asseoir, ni trop loin...
Madame de Molanges
Ni trop près.
Fontevrault
C'est ce que j'allais dire.
Madame de Molanges
Il me semble qu'il y a une éternité qu'on ne vous a vu.
Fontevrault
Trop aimable. Quinze jours, ni plus ni moins.
Madame de Molanges
Un voyage ?
Fontevrault
Non.
Madame de Molanges
Une maladie ?
Fontevrault
Jamais !
Madame de Molanges
Et pourquoi êtes-vous demeuré si longtemps invisible ?
Fontevrault
Je l'ai fait exprès.
Madame de Molanges
Pour vous faire désirer peut-être ?
Fontevrault
Précisément.
Madame de Molanges
J'ai lu des impertinences plus spirituellement tournées.
Fontevrault
Moi aussi.
Madame de Molanges
Monsieur Fontevrault, je ne suppose pas que vous ayez pris la peine de vous déplacer dans le but unique de venir m'agacer les nerfs.
Fontevrault
Loin de moi ce projet, madame ! En me présentant chez vous, je n'ai fait que me rendre à vos désirs.
Madame de Molanges
Comprends pas.
Fontevrault
Est-ce que vous ne vous souvenez plus de m'avoir demandé quelque chose, lors de ma dernière visite ?
Madame de Molanges
Non.
Fontevrault
Cherchez bien.
Madame de Molanges
Une linotte me rendrait des points pour la mémoire.
Fontevrault
Vous m'avez demandé un livre.
Madame de Molanges
Ah ! Quel livre ?
Fontevrault
Un livre leste.
Madame de Molanges
Est-ce croyable ?
Fontevrault
Très croyable.
Madame de Molanges
Eh quoi ! Vous avez pris au sérieux ?...
Fontevrault
Je prends tout au sérieux.
Madame de Molanges
Je ne songeais plus à cette ridicule fantaisie, et j'étais à mille lieues de supposer...
Fontevrault
Que je tiendrais ma promesse ? C'est mal, cela. J'aime trop les situions risquées pour avoir perdu de vue celle-ci un seul instant.
Madame de Molanges
Alors ?...
Il tire un petit volume de son habit.
Fontevrault
Alors... Le voilà.
Madame de Molanges
Qu'est-ce que c'est ?
Fontevrault
Le livre.
Madame de Molanges
Fontevrault, vous êtes décidëment un homme impossible.
Fontevrault
Regardez comme il est joli... mignon et mince à cacher sous un oreiller... relié en maroquin couleur citron, tranche dorée, dos à petits fers, filets sur les plats, doublé en tabis... sinet de trois couleurs... C'est l'élégance et la séduction mêmes.
Madame de Molanges
Oui, il a bonne mine.
Fontevrault
Eh bien, l'extérieur n'est rien en comparaison de l'intérieur. Ah ! L'intérieur !
Madame de Molanges
Vous voulez me tenter.
Fontevrault
Moi je ne veux rien du tout.
Madame de Molanges
Donnez-le donc, votre livre, puisqu'il faut absolument se prêter à votre fantaisie.
Fontevrault
Je ne vous force en rien.
Madame de Molanges
Voyons ce livre, vilain homme.
Fontevrault
Il est encore temps de vous dédire.
Elle avance la main.
Madame de Molanges
Ce livre !
Fontevrault
Minute !
Madame de Molanges
Que de cérémonies !... Ne l'avez-vous apporté que pour me le montrer de loin ?
Fontevrault
C'est que...
Madame de Molanges
Je vous le rendrai demain... ou plus tôt, si vous voulez... ce soir.
Fontevrault
Oh ! Je ne suis pas pressé.
Madame de Molanges
Alors, donnez.
Fontevrault
Un instant... Vous êtes donc dans l'intention de le lire... toute seule ?
Madame de Molanges
La belle demande et pourquoi me la faites-vous ?
Fontevrault
C'est que... j'avais espéré.
Madame de Molanges
Vous aviez espéré ?...
Fontevrault
Que nous le lirions ensemble.
Madame de Molanges
Ah !
Fontevrault
Oui.
Madame de Molanges
Vous ne l'avez donc pas lu ?
Fontevrault
Si... mais j'aime à relire...
Madame de Molanges
À deux ?
Fontevrault
À deux.... sur le même banc de mousse ou sur le même canapé... comme celui-ci. Est-ce que cette perspective vous fait peur ?
Madame de Molanges
Je n'ai pas plus peur de vous que de votre livre, mais il faut faire la part d'une honte bien naturelle... de la pudeur...
Fontevrault
Je serai tout porté pour venir à son secours.
Madame de Molanges
Non, décidément, cela n'est pas acceptable.
Fontevrault
Comme vous voudrez... Dans ce cas, je remporte mon livre.
Madame de Molanges
Vous ne le voudriez pas ; vous auriez une trop drôle de figure.
Il se dirige vers la fenêtre.
Fontevrault
J'en conviens. Faisons donc des concessions mutuelles... Et d'abord, attendez...
Madame de Molanges
Quoi encore ?
Il fredonne entre ses dents.
Fontevrault
Fermez les volets, Georgeau ! Tirez les rideaux, Georgeau ! Que j'aille fermer davantage les rideaux. Un demi-jour est d'ordonnance.
Madame de Molanges
Est-ce tout ?
Fontevrault
Laissez-moi m'assurer aussi d'un doigt de verrou, comme disaient nos folâtres grands-pères.
Madame de Molanges
Que vous êtes impatientant !... Avez-vous fini ?
Il vient s'asseoir à côté d'elle.
Fontevrault
Me voilà.
Madame de Molanges
Ce n'est pas malheureux.
Fontevrault
Attention !
Madame de Molanges
Je le tiens !
Fontevrault
Ah ! Traîtresse ! Ce n'est pas de jeu ! C'est un abus de confiance.
Madame de Molanges
Laissez-moi !
Fontevrault
Rendez le livre !
Elle va pour rentrer chez elle Fontevrault lui barre le chemin.
Madame de Molanges
Non !
Fontevrault
On ne passe pas
Madame de Molanges
Vous êtes fou.
Fontevrault
Le livre... ou la vie !
Elle ouvre le livre à l'écart... et paraît s'étonner, mais sans aucune émotion ; elle le feuillette et en parcourt même quelques pages puis elle regarde Fontevrault qui sourit.
Madame de Molanges
Finissons-en !
Fontevrault
Elle ne s'alarme pas...
Madame de Molanges
C'est une sotte mystification !!!
Fontevrault
Comment ?
Madame De Molange
J'espère, monsieur, qu'après vous être ainsi joué de ma simplicité, vous n'aurez plus l'audace de remettre les pieds chez moi !
Fontevrault
Mais expliquez-moi.
Le foudroyant du regard.
Elle rentre dans ses appartements.
Madame De Molange
Adieu, monsieur. Je ne vous pardonnerai jamais !
Il ramasse le livre et l'examine machinalement ; puis tout à coup il ponsse un grand cri.
Fontevrault
Je demeure pétrifié... Qu'est-ce que cela signifie ?... La sensation a été trop forte sans doute j'aurais dû lui donner du numéro six... Cependant, je n'ai pas dépassé le leste. Ah ! Mon Dieu ! J'ai pris un volume pour un autre... La reliure m'a trompé... C'est le Petit Carême de Massillon !