Les Deux Dumas
I
Dumas Père
Le théâtre représente un cabinet très richement et très artistiquement meublé. Une table recouverte d'un tapis ; tout ce qu'il faut pour écrire. Portes à droite, et à gauche pour les collaborateurs ; porte au fond pour le public. À la glace, une carte de visite : celle de madame Bader. — Au lever du rideau, un homme ou plutôt un géant, Alexandre Dumas père, en petite veste, écrit sans s'arrêter. La sueur dégoutte de son front. Et pourquoi se donne-t-il tant de mal, bon Dieu ? Pour rédiger des tranquillités à peu près conçues dans le goût suivant.
Après cent lignes de cette force, Alexandre Dumas père ôte sa cravate ; après deux cents lignes, il ôte ses bottes. Quand l'article est fini, il n'a plus rien à ôter. Alors il sonne son domestique. - Domingo parait.
Dumas Père
« Chers lecteurs, Vous rappelez-vous où nous en sommes restés de notre dernière causerie ? Si vous ne vous le rappelez pas, je vous le dirai, moi. Si vous vous le rappelez, je vous le dirai encore. Car j'ai une mémoire prodigieuse, moi. Tenez, je vais vous en donner un exemple. Vous connaissez Leuven, — Adolphe de Leuven, un rare et excellent coeur, en même temps qu'un rare et excellent esprit. Leuven est mon ami depuis vingt-cinq ans. Vous savez que j'ai cinquante mille connaissances, mais que je n'ai que cinquante amis. Encore est-ce beaucoup ! Eh bien ! Leuven est à la tête des cinquante. Une supposition, chers lecteurs. Supposons, si vous voulez, que j'aie besoin de cent mille francs. Une bagatelle ! Supposons qu'il me les faille immédiatement, non pour moi, bien entendu, mais pour quelques-unes de ces bonnes actions dont vous m'aidez si fréquemment à porter le fardeau, chers lecteurs. Comment me les procurerai-je ? C'est bien facile et bien simple, allez. Regardez-moi seulement. Je fais un signe à Leuven, — tenez, comme cela, — et je dis : Pssst ! Rien de plus, rien de moins. Au bout de cinq minutes, s'il est à Paris ; au bout d'une heure, s'il est à Versailles ; au bout de quatre heures, s'il est à Orléans ; au bout de quinze heures, s'il est à Lyon ; au bout de trente heures, s'il est à Marseille, Leuven arrive et m'apporte les cent mille francs demandés. À moins cependant qu'il ne m'en apporte deux cent mille. Ce qui est fort probable. N'est-ce pas Leuven ? »
Ii
Dumas Père, Domingo
Dumas Père
Domingo !
Domingo
Monsieur ?
Dumas Père
Tu vas me faire une commission.
Domingo
Laquelle, Monsieur ?
Dumas Père
Très bien. Tu commences à avoir une idée du dialogue. Pour peu que tu continues, je te mettrai aux scènes d'hôtellerie et en suite aux duels. Tu feras mes provocations.
Domingo
Ah ! Monsieur, que de gratitude !
Dumas Père
Que de gratitude est vaudeville. Un Moi, monsieur ? eût été préférable. Songe que tu n'es qu'un serviteur, et ne crains pas de blanchir tes répliques.
Domingo
Oui, Monsieur.
Lui désignant la table.
Dumas Père
À la bonne heure. Tu vois ces papiers.
Domingo
Ces papiers ?
Dumas Père
C'est de la copie pour mon journal. Tu vas la prendre.
Domingo
Voilà.
Dumas Père
Ensuite...
Domingo
Ensuite ?
Dumas Père
Tu la porteras...
Domingo
Où ?
Dumas Père
Bravo ! Chez l'imprimeur.
Domingo
Monsieur Dubuisson ?
Dumas Père
Et compagnie.
Domingo
Rue...
Dumas Père
Coq...
Domingo
Héron...
Dumas Père
N°...
Domingo
5
La scène reste vide fendant quelques instants. Alexandre Dumas père, n'aimant pas les monologues parce qu'ils prennent un temps considérable sans faire avancer l'action, est allé se rhabiller dans une chambre à côté. Il reparait, avec un grand gilet blanc ; et il sort en faisant : Broum ! broum ! - Le théâtre change et représente les boulevards.
Dumas Père
...!
Iii
Dumas Père, Un Gamin
À un autre.
Dumas Père
Bonjour, cher, bonjour... Je suis pressé... Tiens ! Bénédict Masson ! Mon cher enfant, j'ai parlé de vous l'autre jour à Niewerkerke... Allez le voir... Adieu ! Baisez pour moi les belles mains de Madame Porcher, n'est-ce pas ?
Un Gamin
La charité, mon bon monsieur.
Dumas Père
Hein ?
Un Gamin
La charité, s'il vous plaît.
Dumas Père
Tu me demandes la charité ?
Un Gamin
Oui, monsieur.
Dumas Père
Tu sais donc qui je suis ?
Un Gamin
Non, m'sieu.
Dumas Père
Prends ce louis ; tu diras que c'est Alexandre Dumas qui te l'a donné.
Le gamin s'éloigne, en criant :
Un Gamin
Oui, m'sieu. Vive Monsieur de Lamartine !
Personne ne se retourne. Un peu contrarié, Monsieur Alexandre Dumas père continue son chemin. Il se trouve face à face avec un critique de sa connaissance. Le fécond romancier fronce légèrement le sourcil, car il n'aime pas les critiques.
Dumas Père
Chez moi, l'homme de lettres n'est que la préface de l'homme généreux !
Iv
Le Critique, Dumas Père, Dumas Fils, Premier Passant Narquois, Deuxième Passant Narquois, Troisième Passant Narquois
Le Critique
Monsieur Dumas, je vous salue.
Dumas Père
Comment dites-vous cela, très-cher ? Répétez, je vous prie.
Le Critique
Je dis : Monsieur Dumas, je...
Dumas Père
Monsieur Dumas ! J'avais bien entendu. Allez, vous êtes un ingrat, comme les autres.
Le Critique
Un ingrat ?
Dumas Père
Voilà trente ans que je travaille pour que vous ne m'appeliez pas monsieur.
Le Critique
Eh bien ? Mon cher Dumas, pardonnez-moi. Désormais vous pouvez compter sur ma familiarité. Comment se fait-il qu'on vous rencontre aujourd'hui, vous l'homme le plus enfermé de France ?
Dumas Père
Je vais mettre en scène à la Gaîté un drame que j'ai écrit en quatre-vingt-six heures trente-huit minutes.
Le Critique
Diable ! On dit que vous avez donné une chose charmante à Montigny.
Dumas Père
L'Invitation à la Valse ?
Le Critique
Je ne sais pas. Je ne vais plus au Gymnase, je vais au Vaudeville.
Dumas Père
Merci.
Le Critique
À propos de cette pièce...
Dumas Père
Eh bien ?
Le Critique
J'avais hâte de vous voir pour vous dire combien je suis affligé...
Dumas Père
De quoi ?
Le Critique
Vous savez... de cet odieux article qui a paru ce matin contre vous.
Dumas Père
Bah ! Ce n'est que cela ? Un article !
Le Critique
Atroce... Abominable... Pas mal fait cependant...
Dumas Père
Eh bien ! Très cher, cessez de vous affliger. J'ai pour principe, encore plus que pour habitude, de ne lire aucun journal. Par conséquent, je n'ai pas lu l'article dont vous parlez, et maintenant surtout que me voilà averti, soyez certain que je ne le lirai pas.
Le Critique
On va un peu loin...
Dumas Père
Avouez une chose, très cher.
Le Critique
Quelle chose ?
Dumas Père
Avouez que vous avez le numéro du journal dans votre poche.
Le Critique
Oh ! Par hasard !
Dumas Père
Par hasard, bien entendu. C'est toujours par hasard. Mais convenez d'une autre chose, très cher...
Le Critique
Une autre chose ?
Dumas Père
Convenez que vous veniez chez moi tout exprès pour me le communiquer.
Le Critique
Dans votre intérêt !
Dumas Père
Cela se comprend. Aussi, très cher, je mets mon coeur dans ma main, et je vous dis : Merci. Maintenant, gardez votre journal.
Le Critique
À votre place, je ferais un procès.
Dumas Père
Un procès à Planche ?
Le Critique
L'article n'est pas de Planche.
Dumas Père
Bah ! Il est donc de Janin ?
Le Critique
Pas davantage.
Dumas Père
De Sainte-Beuve, alors ?
Le Critique
Non.
Dumas Père
Dans ce cas, très cher, qu'est-ce que vous venez me chanter ? S'il n'est ni de Planche, ni de Janin, ni de Sainte-Beuve, il n'est de personne.
Le Critique
C'est un jeune homme très...
Dumas Père
Il n'y a pas de jeunes gens !
Le Critique
Ah ! Il y a Philibert Audebrand.
Dumas Père
C'est vrai. Mais l'article n'est pas de lui ?
Le Critique
Oh ! Non, non, non.
Dumas Père
Vous voyez bien que cela n'a rien qui m'intéresse. La critique, quelque chose qu'elle puisse dire de moi, n'empêchera pas que je n'aie fait Antony, Angèle, Richard d'Arlington, Teresa, Mademoiselle de Belle-Isle, Catherine Howard, je ne sais plus combien de succès encore.
Le Critique
Mais vos collaborateurs...
Dumas Père
Mes collaborateurs ?
Le Critique
Oui.
Dumas Père
Qu'est-ce que cela prouve ? J'ai eu des collaborateurs comme Napoléon a eu des généraux.
Ses bras tombent.
Le Critique
Ah !
Dumas Père
Un conseil, très cher. Si vous tenez absolument à avoir le placement de votre journal, faites une chose. Venez chez moi ce soir. Nous serons plusieurs, des confrères, des amis. Vous ne pouvez pas vous dispenser d'être là. Apportez l'article de ce monsieur, de votre jeune homme. De mon côté, je ferai venir un punch. Vous comprenez, n'est-il pas vrai ? Ceci allumera cela, comme dit Hugo, dans sa Notre-Dame de Paris.
Le Critique
Je crains qu'il ne me soit pas possible de...
Dumas Père
Faisons mieux encore. Amenez le jeune homme, aussi. Il doit m'exécrer, me considérer comme un exploiteur et comme un vampire. Oh ! Je sais l'opinion de la critique sur mon compte ; mais je n'ai, comme Hercule, qu'à la soulever de terre pour l'étouffer. Eh bien ! Très cher, je vous propose une gageure. Nous allons mettre chacun de notre côté un nombre égal de napoléons, ou de doubles napoléons, comme vous voudrez et autant que vous voudrez. Si, avant la fin de la soirée et du punch votre jeune homme ne me saute pas au cou et ne se proclame pas mon meilleur ami, - mon meilleur ami, vous entendez bien, - les napoléons qui seront à mon côté passeront au vôtre. Et dans le cas contraire...
Dumas Fils
À qui le valet de carreau ?
Dumas Père
Toi !
Dumas Fils
Bonjour, père.
Dumas Père
Bonjour.
Le Critique
Adieu, mon cher Dumas.
Le critique ne répond pas, et s'esquive. Alexandre Dumas père rit comme une grosse caisse.
Dumas Père
C'est convenu, hein ? À ce soir, très cher !
Dumas Fils
Comment vas-tu ?
Dumas Père
Comment je vais ? Je rajeunis.
Dumas Fils
Peste ! L'année prochaine tu seras donc revenu à l'état embryonnaire.
Dumas Père
Veux-tu connaître mon secret ?
Dumas Fils
Dame !
Dumas Père
Travaille comme moi.
Dumas Fils
Comme toi ou autant que toi ?
Dumas Père
Une épigramme ?
Ils marchent.
Dumas Fils
C'est pour ne pas perdre la main.
Dumas Père
As-tu lu mon roman des Compagnons de Jéhu ?
Dumas Fils
Non, papa ; et toi ?
Dumas Père
Ah ! Piron d'enfant ! C'est égal, franchement, là, tu as tort.
Dumas Fils
Pourquoi ai-je-tort ?
Dumas Père
Parce que c'est très réussi. Figure-toi huit volumes de deux cent cinquante mille lettres chacun, soit deux millions de lettres pour la totalité. Mets quarante lettres à la ligne, cela fait six mille deux cent cinquante lignes par volume, et cinquante mille pour le tout. À vingt lignes la page, nous avons trois cent douze pages le volume, ce qui, pour les huit volumes, donne deux mille quatre-vingt-seize pages. Qu'en dis-tu ?
Dumas Fils
Ah ! Ce doit être un bel ouvrage.
Dumas Père
N'est-ce pas ?
Dumas Fils
Seulement, à ce compte, le serpent de mer est un bel ouvrage aussi.
Le prenant par le bras.
Dumas Père
Oui, mais il n'est pas signé. Et toi, qu'est-ce que tu fais ? On n'entend plus parler de toi.
Dumas Fils
Tu es bien exigeant en matière de bruit. J'ai pourtant fait un mot hier.
Dumas Père
Un mot ?
Dumas Fils
Oui.
Dumas Père
Prête-le moi ; j'en ferai un roman.
Dumas Fils
Laisse donc ! Je n'aurais à mon tour qu'à te demander tes romans pour en faire des mots.
Dumas Père
Alexandre !
Dumas Fils
Papa ?
Dumas Père
Tu as trop d'esprit.
Dumas Fils
Il faut bien avoir quelque chose. Tu ne m'as laissé que cela à prendre.
Dumas Père
Serpent !
Dumas Fils
Voyons, ne tourne pas au Géronte. Est-ce que je t'empêche, moi, de blaguer ma question d'argent ?
Dumas Père
Mais, cher enfant, Alexandre bien-aimé, voilà où la raison t'abandonne complètement. La Question d'argent, c'est ce que tu as écrit de mieux.
Dumas Fils
Merci. Je la connais celle-là. On l'a assez faite à Augier pour le Mariage d'Olympe.
Dumas Père
Je te jure...
Dumas Fils
Fi ! Papa, ne donne donc pas dans ces rengaines.
Dumas Père
Cependant...
Dumas Fils
Cesse, ou je te demande des nouvelles de Xavier de Montépin !
Chemin faisant, il salue et distribue des poignées de main.
Dumas Père
Il suffit. Je me tais.
Dumas Fils
Quelles diables de connaissances as-tu là ?
Dumas Père
Comment, quelles diables de connaissances ? Ce sont des artistes, des braves gens.
Il rit.
Dumas Fils
Ah ! Oui, de ceux qui t'appellent : Cher maître.
Dumas Père
Que veux-tu ? Ils m'adorent.
Dumas Fils
Tu crois cela ?
Dumas Père
Ils me l'écrivent.
Dumas Fils
Pour que tu l'imprimes. Ah çà, papa, où as-tu appris la vie ?
Dumas Père
Je me suis bien gardé de l'apprendre. Où aurais-je pris le temps d'écrire ? D'ailleurs, sait-on jamais la vie ?
Dumas Fils
Un paradoxe ! Renvoyé à Gozlan.
Dumas Père
Qu'est-ce que tu as donc découvert de si important dans la vie, toi ? De quoi se compose ton expérience ! Au fond de tous tes ouvrages, qu'y a-t-il ? Un coupé, un cabinet chez Vachette et une crinoline ; ou une crinoline, un cabinet chez Vachette et un coupé ; ou un cabinet chez Vachette, un coupé et une crinoline. Tourne et retourne tes romans tant que tu voudras, eu voilà l'élément principal. Le reste est fait avec un peu de passion, beaucoup de cigares et des phrases d'atelier. Tu appelles cela être moderne. J'y consens. Mais veux-tu que je te dise, ma pensée tout entière ? Eh bien ! J'ai toujours, malgré moi, des in quiétudes pour ma santé, quand je sors d'un de tes livres ou d'une de tes pièces.
Dumas Fils
Des grrrandes dames ! De bien grrrandes dames !
Dumas Père
Ah ! Tu me rappelles le bon temps. Il n'y avait alors que deux hommes en France : Hugo et moi. Encore Hugo n'a-t-il jamais su charpenter un drame.
Dumas Fils
Pauvre Hugo !
Dumas Père
Tu crois que je plaisante ?
Dumas Fils
Non pas !
Dumas Père
Alors, tu crois que j'y mets de l'amour-propre ?
Dumas Fils
Oh !
Dumas Père
Si, tu le crois. Eh bien ! Quand cela serait ?
Dumas Fils
Au fait !
Dumas Père
Quand j'aurais de la vanité, de l'orgueil même ? Qu'importe, si c'est là une des conditions de mon talent ! Tu me connais, toi, je suis comme les ballons : je ne m'élève que tout autant que je suis gonflé.
Dumas Fils
À qui en as-tu, cher père ? Tu vas ameuter les passants.
Dumas Père
Tant mieux; c'est ce que je désire. Ils me reconnaîtront, je leur chanterai : Mourir pour la patrie ! Un refrain avec lequel j'ai fait une révolution. Tu n'as pas fait une révolution, toi ?
Dumas Fils
Pas encore. Mais tais-toi, papa. Sais-tu à qui tu ressembles en ce moment?
Dumas Père
Non.
Dumas Fils
Au Jupiter tonnant. Montons plutôt en voiture, et viens avec moi.
Dumas Père
Où cela ?
Dumas Fils
Monte toujours. Je te le dirai en route.
Des passants narquois entendent les derniers mots.
Dumas Père
C'est égal Alexandre, lis les Compagnons de Jéhu.
Premier Passant Narquois
J'ai eu... bien du mal...
Deuxième Passant Narquois
D'enfant... tassin...
Un troisième Dumas [Adolphe] traverse la chaussée. Il reconnaît dans la voiture le père et le fils, et, désirant faire route en leur compagnie, il dit au cocher d'arrêter. Mais le cocher lui répond qu'il n'y a de place que pour deux. Adolphe Dumas soupire et reste sur le pavé. Tableau.
Troisième Passant Narquois
Quactes et douze tableaux.