Proverbe · 1783

La corbeille de mariage

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 20 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
183
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Mademoiselle de Péraudiere F 58 ≈ 7 min 6
Madame de Péraudiere H 47 ≈ 6 min 4
Le Chevalier de Rouval H 42 ≈ 5 min 5
Monsieur de Boursaule H 17 ≈ 2 min 2
Victoire F 15 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Corbeille de Mariage
Mademoiselle de Péraudiere absent
Madame de Péraudiere absentabsentabsent
Le Chevalier de Rouval absentabsent
Monsieur de Boursaule absentabsentabsentabsentabsent
Victoire absentabsentabsent
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La Corbeille de Mariage

Scène 1

Mademoiselle de Péraudiere, Victoire

Mademoiselle de Péraudiere

Eh bien, Victoire, le Chevalier viendra-t-il ?

Victoire

Oui, Mademoiselle, il était chez lui, et il me l'a promis.

Mademoiselle de Péraudiere

Comment t'a-t-il reçu, quand tu lui as parlé de moi ?

Victoire

D'abord il a souri, et puis il a pris un air très sérieux ; il m'a demandé si je savais ce que vous aviez à lui dire ; je lui ai répondu que non : j'irai le savoir dans l'instant, tu peux lui assurer, a-t-il repris. Je lui ai remis la clef de la porte de la ruelle, et je suis revenue tout de suite.

Mademoiselle de Péraudiere

Il avait donc l'air tranquille ?

Victoire

Oui, tantôt gai, tantôt sérieux.

Mademoiselle de Péraudiere

L'ingrat ! il épouse Mademoiselle de Charville.

Victoire

Mademoiselle de Charville, avec qui vous avez été au Couvent ?

Mademoiselle de Péraudiere

Elle-même.

Victoire

Elle est bien jolie, au moins, je l'ai vu à Paris, il n'y a pas quinze jours. Et qui vous à mandé cela ?

Mademoiselle de Péraudiere

C'est Mademoiselle Alari, qui l'a dit hier à quelqu'un, qui me l'a redit.

Victoire

Il faut que cela soit vrai ; car Mademoiselle Alari, est sa marchande de mode.

Mademoiselle de Péraudiere

C'est une trahison affreuse ! Je ne puis croire, après cela, qu'il ose se présenter devant moi.

Victoire

Je vous assure qu'il viendra.

Mademoiselle de Péraudiere

Mais que pourra-t-il me dire ?

Victoire

Je n'en sais rien.

Mademoiselle de Péraudiere

M'avoir juré qu'il m'aimerait toujours, et en épouser une autre !

Victoire

Mademoiselle, j'entends du bruit à la petite porte ; c'est peut-être lui.

Mademoiselle de Péraudiere

Ne t'éloigne pas, et avertis-nous si ma mère venait, afin qu'elle ne nous surprenne pas.

Scène 2

Le Chevalier de Rouval, Mademoiselle de Péraudiere

Le Chevalier de Rouval

Comment, Mademoiselle, vous consentez enfin à me voir, à m'entendre ! Être dans le même lieu que vous depuis deux mois, ne pouvoir ni vous parler, ni vous écrire, et parce que vous ne le voulez pas.

Mademoiselle de Péraudiere

Ne vous ai-je pas dit mes raisons ; si ma mère eût soupçonné la moindre intelligence entre nous, tout notre espoir n'était-il pas détruit ? Ne valait-il pas mieux attendre avec prudence l'arrivée de mon Oncle ; puisqu'il est mon tuteur, qu'il consent à tout et qu'il y fera consentir ma mère ?

Le Chevalier de Rouval

Mais pourquoi avez-vous pu croire que Madame votre mère, me connaissant, s'opposerait à notre mariage ?

Mademoiselle de Péraudiere

C'est une faiblesse qu'il était inutile de vous dire ; mais que je veux bien vous apprendre à présent, pour vous prouver à quel point vous avez tort. Vous savez combien ma mère aime à plaire ; mais vous ne savez pas quelle est la source de l'humeur qui s'est emparée d'elle depuis quelque temps ; c'est la crainte de vieillir qui la tourmente continuellement ; je lui ai entendu dire qu'elle ne concevait pas comment une femme, encore jeune, pouvait supporter le titre de grand-mère. Après cela, croyez-vous que l'idée de me voir vous épouser pourrait lui plaire ? non, elle n'y consentira jamais que lorsqu'elle y sera forcée, et brusquement, sans pouvoir espérer de l'empêcher.

Le Chevalier de Rouval

Ah ! Quand on aime bien, il est si doux de le prouver, qu'on est moins occupé que vous ne l'étiez de toutes ces craintes.

Mademoiselle de Péraudiere

Et quand on aime bien, se rebute-t-on si facilement, et se détermine-t-on à en épouser un autre ? Croyez-vous que j'en eusse été capable ? Non, jamais, je me serais reprochée jusqu'à cette pensée.

Le Chevalier de Rouval

Vous croyez donc ?... Quoi, vous m'aimez toujours !

Mademoiselle de Péraudiere

Moi qui faisais tout mon bonheur de l'espoir d'une union délicieuse, je ne m'occupais que d'un ingrat !

Le Chevalier de Rouval

Ô Ciel ! Que dites-vous ?...

Mademoiselle de Péraudiere

Ce n'était donc qu'un goût faible, passager ; peut-être seulement le plaisir de vous voir aimer ? Je frémis de le penser !

Le Chevalier de Rouval

Mais, écoutez-moi...

Mademoiselle de Péraudiere

Non, je ne veux plus rien entendre, et je n'ai voulu vous voir que pour vous dire, que je vais vous bannir entièrement de mon coeur.

Le Chevalier de Rouval

Ah ! Vous me ravissez.

Mademoiselle de Péraudiere

Quoi, vous insultez à ma douleur ! perfide !

Le Chevalier de Rouval

Je ne me sens pas de joie. Arrêtez.

Mademoiselle de Péraudiere

Non, laissez-moi vous fuir pour jamais.

Le Chevalier de Rouval

Non, vous ne me fuirez point, apprenez...

Mademoiselle de Péraudiere

Je n'en sais que trop ; ce n'était donc que pour jouir de mon désespoir, que vous avez pu consentir encore à me voir ? Ce n'était que...

Le Chevalier de Rouval

Ah ! Je vous prie de m'écouter, vous ne me condamnerez point, j'en suis bien sûr.

Mademoiselle de Péraudiere

Et comment voulez-vous que j'approuve ce mariage ? Je le devrais ; je devrais sentir que je suis trop heureuse de n'être point engagée avec un homme qui ne voulait que me tromper, qui ne m'a jamais aimée ; mais....

Le Chevalier de Rouval

Vous m'offensez cruellement par cette pensée ! calmez-vous, ce mariage ne se fera point.

Mademoiselle de Péraudiere

Il ne se fera point ?

Le Chevalier de Rouval

Non, il n'a même jamais dû se faire.

Mademoiselle de Péraudiere

Je ne vous comprends pas, se pourrait-il...

Le Chevalier de Rouval

La contrainte où vous m'avez fait vivre depuis deux mois, l'excès de précaution et de prudence que vous avez exigée de moi, tout cela m'a tourné la tête ; je me suis cru à la veille de vous perdre.

Mademoiselle de Péraudiere

Comment ?

Le Chevalier de Rouval

J'ai vu tant de fois des Demoiselles, avec beaucoup d'amour, ne pouvoir pas résister à leurs parents, et prendre le parti d'éloigner d'elles, sous quelque prétexte, leur amant, pour éviter leurs reproches, et se rendre plus capables d'obéir à ce qu'on exigeait d'elles, que j'ai craint que vous n'employassiez ce moyen pour consentir à me perdre.

Mademoiselle de Péraudiere

Ah ! Chevalier ! Vous m'avez cru capable de vous abandonner ?

Le Chevalier de Rouval

Quand on aime vivement, on s'alarme de même ; j'ai voulu vous forcer de rompre ce silence qui me désespérait, pour voir si je ne me trompais pas et calmer mes inquiétudes.

Mademoiselle de Péraudiere

Et qu'avez-vous fait ? Je crains que vous ne vous soyez trop engagé, pour pouvoir à présent...

Le Chevalier de Rouval

Il n'y a pas même l'apparence d'engagement. Pour vous faire parvenir que j'allais me marier, je n'ai fait autre chose qu'envoyer un inconnu, avec un air de mystère, commander une Corbeille de Mariage chez Mademoiselle Alari, et il a nommé Mademoiselle de Charville, plutôt qu'un autre, voilà tout. Mais ce n'a pas été sans craindre que ce moyen ne fût inutile, si vous aviez consenti à en épouser un autre.

Mademoiselle de Péraudiere

Ah ! Chevalier ! J'ai donc eu tort de vous soupçonner d'être infidèle ; et vous m'aimez toujours ?

Le Chevalier de Rouval

Eh ! Puis-je faire autrement ? J'aimerais mieux mourir que de cesser jamais...

Scène 3

Victoire, Mademoiselle de Péraudiere, Madame de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval

Victoire

Ah ! Mademoiselle. Voilà Madame votre mère, elle a sûrement vu Monsieur le Chevalier.

Mademoiselle de Péraudiere

Laissez-moi faire, et ne démentez point tout ce que je lui dirai.

Madame de Péraudiere

Que faites-vous donc ici, avec Monsieur, Mademoiselle ?

Mademoiselle de Péraudiere

Tenez, Monsieur le Chevalier, dites vous-même à ma mère, ce que vous me disiez.

Le Chevalier de Rouval

Moi, Mademoiselle, je n'oserais jamais.

Madame de Péraudiere

De quoi s'agit-il donc, Monsieur ? Parlez, je vous prie !

Le Chevalier de Rouval

Madame, je ne puis.

Madame de Péraudiere

Et vous, Mademoiselle !

Mademoiselle de Péraudiere

Vous paraissez fâchée, ce n'est pas ma faute.

Madame de Péraudiere

Comment ! Ce n'est pas votre faute ?

Mademoiselle de Péraudiere

Non, ma mère, et c'est à vous-même qu'il faut s'en prendre, si cela peut vous déplaire.

Madame de Péraudiere

Quoi ! Expliquez-vous ?

Mademoiselle de Péraudiere

Mais c'est qu'il me semble qu'il n'est pas décent, que ce soit moi qui vous l'apprenne.

Madame de Péraudiere

Vous m'impatientez ! Je veux absolument que vous parliez.

Mademoiselle de Péraudiere

J'obéis. Monsieur le Chevalier m'avait entendu dire quelquefois, la répugnance que j'aurais de vous voir remarier.

Madame de Péraudiere

La répugnance ! Votre répugnance ne me ferait rien, si j'en avais envie ; et je me remarierai quand il me plaira, entendez-vous, Mademoiselle ?

Mademoiselle de Péraudiere

Je le sais bien, ma mère.

Madame de Péraudiere

Qu'est-ce que fait ici votre répugnance ?

Mademoiselle de Péraudiere

C'est qu'il dit qu'il y a quelqu'un qui voudrait bien avoir le bonheur de vous plaire, et qui craint de ne pas réussir ; parce que je pourrais lui nuire auprès de vous.

Madame de Péraudiere

Il me connaît bien ; oui, je vous consulterai ; je ne crois pas un mot de cela, on ne songe guère à une veuve qui a une fille de treize ans ; car, Monsieur, il faut que vous sachiez que ma fille n'a que cela, quoiqu'elle paroisse davantage, et je ne conçois pas pourquoi elle est si formée : car j'ai été mariée bien jeune, au moins.

Le Chevalier de Rouval

Vous n'avez pas besoin de le dire, Madame.

Madame de Péraudiere

Si tout ce que je viens d'entendre est vrai, j'espère que je saurai quel est celui pour qui vous vous intéressez, Monsieur le Chevalier.

Mademoiselle de Péraudiere

Quel qu'il soit, je jure bien qu'il ne sera jamais mon beau-père.

Madame de Péraudiere

Vous jurez bien, Mademoiselle, voyez un peu l'assurance : j'aurais presque envie de vous faire voir le contraire pour vous apprendre à parler : mais, hélas ! Après la perte que j'ai faite de mon mari, il faudrait une âme bien sensible pour la réparer.

Mademoiselle de Péraudiere

C'est ce que Monsieur le Chevalier dit aussi que vous trouveriez dans celui qui se propose ; c'est un homme qui veut être aimé avant que d'épouser, qui veut, pendant un an, éprouver celle qu'il aime, pour s'en assurer.

Madame de Péraudiere

Mais vraiment ; c'est un homme très délicat : c'est un trésor dans le siècle où nous sommes.

Mademoiselle de Péraudiere

C'est un homme fort peu empressé de vous avoir ; moi, je n'y vois que cela.

Victoire

Pour moi, je pense comme Mademoiselle.

Madame de Péraudiere

Voilà, comme la jeunesse pense à présent. Monsieur, je veux absolument connaître cet homme-là.

Le Chevalier de Rouval

Madame, il serait trop heureux de pouvoir réussir à vous plaire.

Madame de Péraudiere

Il faut absolument que vous me rameniez.

Il regarde Mademoiselle de Péraudiere.

Le Chevalier de Rouval

Madame...

Madame de Péraudiere

Vous avez beau chercher à lire dans les yeux de ma fille, si elle le trouve bon ; d'abord que je le désire, cela suffit.

Le Chevalier de Rouval

Je ferai ce que vous m'ordonnez, Madame.

Madame de Péraudiere

Mais, en attendant, Monsieur le Chevalier, ne puis-je pas toujours savoir qui c'est, savoir son nom, du moins ?

Mademoiselle de Péraudiere

Pour moi, à votre place, il y a longtemps que je l'aurais demandé. Allons, Monsieur, dites donc ?

Le Chevalier de Rouval

Mais...

Madame de Péraudiere

Vous vous troublez.

Mademoiselle de Péraudiere

Ma mère, j'ai deviné.

Madame de Péraudiere

Comment ?

Mademoiselle de Péraudiere

Je sais qui c'est.

Madame de Péraudiere

Si c'est ce que j'imagine...

Mademoiselle de Péraudiere

Eh oui, sûrement ; c'est lui-même.

Le Chevalier de Rouval

Ah ! Je suis perdu !

Madame de Péraudiere

Eh bien ! Monsieur ?

À part.

Le Chevalier de Rouval

Oui, Madame. Je ne sais où j'en suis.

Madame de Péraudiere

La modestie avec laquelle vous vous annoncez, est d'un heureux présage : je ne suis point coquette ; mais je jurerais presque que vous êtes incapable de jamais tromper.

Le Chevalier de Rouval

Ah, Madame ! Si vous saviez ce que cela me coûte !

Madame de Péraudiere

Ce que cela vous coûterait ! J'en suis persuadée ; tenez, Chevalier, votre trouble peint plus que tout ce que vous pourriez dire. Oui, Mademoiselle, voilà comme on aime, et comme on doit aimer ; mais vous n'êtes pas capable de concevoir toute cette délicatesse, vous.

Mademoiselle de Péraudiere

Je n'ai pas autant d'expérience que vous, ma mère.

Madame de Péraudiere

Pourquoi voulez-vous donc parler ? En vérité, Chevalier, je crois que, pour vous convaincre de ma sensibilité, vous n'aurez pas besoin d'attendre un an.

Le Chevalier de Rouval

Madame, je ne suis pas accoutumé à me flatter de l'espoir d'être heureux, je l'ai dit à Mademoiselle ; et je n'ai pas l'honneur d'être assez connu de vous, Madame, pour espérer que vous puissiez penser longtemps aussi favorablement de moi.

Madame de Péraudiere

Quand même vous auriez quelques défauts, je le suppose, chacun n'a-t-il pas les siens ? l'amour les fait disparaître ; et le désir de plaire corrige tout.

Mademoiselle de Péraudiere

Il y a des choses dont on ne se corrige jamais.

Madame de Péraudiere

Oui, vous, qui êtes opiniâtre, qui voudriez peut-être vous opposer aux désirs de Monsieur le Chevalier, et qui seriez trop heureuse de lui ressembler ; oui, Monsieur le Chevalier, je ne veux plus que nous nous quittions : vous êtes un exemple pour ma fille, dont je lui conseille de profiter : je veux qu'elle apprenne comme la douceur a seule le droit de charmer l'âme.

Le Chevalier de Rouval

Madame, je ne croyais pas devoir être cité jamais comme un modèle.

Madame de Péraudiere

Quand on est capable d'une vraie tendresse, il est rare qu'on ne mérite pas la plus parfaite estime, je dis, de tout le monde.

Le Chevalier de Rouval

En ce cas-là, j'ai donc plus de mérite que je n'osais m'en croire.

Madame de Péraudiere

Voulez-vous que je vous dise votre défaut ? C'est le manque de confiance, oui...

Scène 4

Comtois, Madame de Péraudiere

Comtois

Madame, il y a un Monsieur, qui vous demande.

Madame de Péraudiere

Quel est ce Monsieur ?

Comtois

C'est un Monsieur qui arrive de Paris ; j'ai oublié son nom, en venant vous chercher.

Madame de Péraudiere

Dites-lui que je le prie de m'attendre. Chevalier, ne vous en allez pas, je viendrai bientôt vous rejoindre. Je ne crains pas, avec l'humeur de ma fille, que vous preniez pour elle d'autres sentiments, que ceux que vous avez.

Scène 5

Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Victoire

Mademoiselle de Péraudiere

Je ne puis m'empêcher de rire de l'embarras où je vous ai vu.

Le Chevalier de Rouval

Je ne pouvais pas imaginer quel était votre projet.

Mademoiselle de Péraudiere

Vous avez très bien joué votre rôle ; et j'ai eu le plaisir de me venger de l'inquiétude que vous m'avez causée avec ce prétendu mariage.

Le Chevalier de Rouval

Oui, vous m'avez engagé dans une aventure, dont je ne sais pas comment je me tirerai.

Mademoiselle de Péraudiere

Mais, très bien : par ce moyen, je m'assure le plaisir de vous voir tous les jours, et de n'avoir plus d'inquiétude de vous perdre.

Le Chevalier de Rouval

Oui ; mais Madame votre mère sera, peut-être, pressée de conclure ?

Mademoiselle de Péraudiere

Ne lui ai-je pas annoncé que vous ne vouliez pas vous marier avant un an ?

Le Chevalier de Rouval

Il est vrai ; mais...

Mademoiselle de Péraudiere

Mais, mon oncle peut arriver d'un moment à l'autre, et d'ici à ce moment-là, nous ne nous quitterons plus.

Le Chevalier de Rouval

Et comment faire entendre à Madame votre mère que c'était vous que j'aimais, au lieu d'elle ? Elle ne me le pardonnera jamais.

Mademoiselle de Péraudiere

Mon Oncle arrangera tout cela.

Victoire

Ah ! Mademoiselle !

Mademoiselle de Péraudiere

Qu'est-ce que c'est ?

Victoire

Je crois voir Monsieur votre Oncle, avec Madame votre Mère.

Elle regarde.

Mademoiselle de Péraudiere

Mon Oncle ? C'est lui-même.

Le Chevalier de Rouval

Mon impatience a tout perdu.

Scène 6

Madame de Péraudiere, Monsieur de Boursaule, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Bourdin

Madame de Péraudiere

Je sais bien que vous avez eu de mauvais chemins ; mais ils seront accommodés l'année prochaine.

Il l'embrasse.

Monsieur de Boursaule

J'ai cru périr vingt fois. Ah ! voilà ma nièce.

Mademoiselle de Péraudiere

Mon Oncle, je suis charmée de vous voir.

Monsieur de Boursaule

Et moi aussi, ma chère enfant. Eh ! voilà le Chevalier de Rouval. Vous savez donc ?... Vous ont-ils parlés ?

Madame de Péraudiere

Mais oui, ce n'a pas été sans peine.

Monsieur de Boursaule

Je ne vois pas pourquoi. Le parti vous convient-il, enfin ?

Madame de Péraudiere

On ne peut pas davantage.

Monsieur de Boursaule

C'est que nous avions peur... parce que quelquefois... les femmes... Vous savez bien ce que je veux dire... Je suis charmé de vous voir raisonnable.

Madame de Péraudiere

Je suis bien-aise de vous voir approuver ce dessein.

Le Chevalier de Rouval

Je crains l'explication.

Mademoiselle de Péraudiere

Prolongeons l'erreur de ma mère.

Monsieur de Boursaule

Qu'est-ce que vous dites, vous autres ?... Enfin, pour vous montrer que j'approuve ce mariage, j'ai amené le Notaire avec moi, et le contrat est tout prêt, très bien fait ; il n'y a plus qu'à le signer : j'ai tout examiné, et vous savez que je m'entends en affaire, moi ?

Madame de Péraudiere

Sans doute ; mais je crains...

Madame de Péraudiere

Que Monsieur le Chevalier, ne soit pas si pressé de conclure que nous.

Monsieur de Boursaule

Comment donc ?

Le Chevalier de Rouval

Madame, vous vous trompez ; rien ne peut me faire autant de plaisir, que tout ce qui pourra hâter mon bonheur.

Madame de Péraudiere

Vous l'entendez, ma fille ?

Mademoiselle de Péraudiere

Oui, ma mère.

Monsieur de Boursaule

Tout cela, ce sont des propos qui ne sont bons à rien. Monsieur Bourdin, avez-vous là notre contrat ?

Bourdin

Oui, Monsieur.

Monsieur de Boursaule

Allons, faites-les signer, je signerai après.

Il lit.

Bourdin

Je vais lire. Par-devant...

Elle signe.

Madame de Péraudiere

Eh ! Non, Monsieur, à quoi bon, d'abord que mon beau-frère a tout réglé ? Je crois que Monsieur le Chevalier est comme moi, qu'il s'en rapportera bien à lui. Allons, signez, Chevalier, prenez que l'année soit finie.

Elle signe.

Le Chevalier de Rouval

Vous plaisantez ; mais je vous assure que je suis plus heureux que vous ne le serez.

Madame de Péraudiere

Allons, allons, à la bonne-heure. C'est à vous, ma fille.

Elle signe.

Mademoiselle de Péraudiere

Très volontiers.

Madame de Péraudiere

C'est bien fait de faire les choses de bonne grâce.

Il signe.

Monsieur Bourdin s'en va.

Monsieur de Boursaule

Je veux signer aussi. Monsieur Bourdin ira se reposer, en attendant le souper.

Scène Dernière

Monsieur de Boursaule, Madame de Péraudiere, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Victoire

Monsieur de Boursaule

Vous voyez bien que je sais finir une affaire tout de suite, moi ?

Madame de Péraudiere

Celle-là ne devait rencontrer aucune difficulté, je pense.

Monsieur de Boursaule

Ma nièce craignait pourtant que vous ne vous opposassiez à leur mariage ; mais, moi, j'étais déterminé à tout ; et je crois que j'avais ce droit-là, puisque je donne à ma nièce ma terre de Boursaule.

Madame de Péraudiere

Qu'est-ce que vous dites donc, mon beau-frère ?

Monsieur de Boursaule

Je dis, qu'en la mariant au Chevalier...

Madame de Péraudiere

Qu'est-ce que vous parlez de la marier au Chevalier ?

Monsieur de Boursaule

Mais celui-là est fort bon ! Vous êtes excellente avec vos questions ! Quoi ! Nous ne venons pas de la marier au Chevalier ?

Madame de Péraudiere

Mais, non ; c'est moi...

Monsieur de Boursaule

Vous ?

Madame de Péraudiere

Sans doute.

Monsieur de Boursaule

En vérité, ma chère soeur, la tête vous tourne.

Madame de Péraudiere

Expliquez donc cela, Mademoiselle ?

Mademoiselle de Péraudiere

Je suis au désespoir de vous avoir trompé, ma mère ; mais le hasard a encore plus fait que nous n'aurions pu l'espérer.

Madame de Péraudiere

Je suis trahie ! Non, je ne veux jamais vous revoir ni l'un ni l'autre.

Le Chevalier de Rouval

Ah ! Madame ! Croyez...

Elle s'en va.

Madame de Péraudiere

Non, non, ne me parlez jamais.

Mademoiselle de Péraudiere

Nous ne nous croyions pas si près d'être heureux, Chevalier.

Il lui baise la main.

Le Chevalier de Rouval

Rien ne peut égaler mon bonheur !

Monsieur de Boursaule

Qu'est-ce que cela signifie ?

Mademoiselle de Péraudiere

Nous vous expliquerons cela, mon oncle.

Monsieur de Boursaule

Oui, oui, allons-nous-en souper.

Victoire

Monsieur, écrirai-je à Mademoiselle Alari d'envoyer ici la corbeille ?

Le Chevalier de Rouval

Vous me ferez plaisir ; mandez-lui d'y joindre une montre pour vous, ma chère Victoire.

Explication du Proverbe : 56. Dame touchée, Dame jouée.

Victoire

Monsieur, je vous remercie.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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