La Corbeille de Mariage
Scène 1
Mademoiselle de Péraudiere, Victoire
Mademoiselle de Péraudiere
Eh bien, Victoire, le Chevalier viendra-t-il ?
Victoire
Oui, Mademoiselle, il était chez lui, et il me l'a promis.
Mademoiselle de Péraudiere
Comment t'a-t-il reçu, quand tu lui as parlé de moi ?
Victoire
D'abord il a souri, et puis il a pris un air très sérieux ; il m'a demandé si je savais ce que vous aviez à lui dire ; je lui ai répondu que non : j'irai le savoir dans l'instant, tu peux lui assurer, a-t-il repris. Je lui ai remis la clef de la porte de la ruelle, et je suis revenue tout de suite.
Mademoiselle de Péraudiere
Il avait donc l'air tranquille ?
Victoire
Oui, tantôt gai, tantôt sérieux.
Mademoiselle de Péraudiere
L'ingrat ! il épouse Mademoiselle de Charville.
Victoire
Mademoiselle de Charville, avec qui vous avez été au Couvent ?
Mademoiselle de Péraudiere
Elle-même.
Victoire
Elle est bien jolie, au moins, je l'ai vu à Paris, il n'y a pas quinze jours. Et qui vous à mandé cela ?
Mademoiselle de Péraudiere
C'est Mademoiselle Alari, qui l'a dit hier à quelqu'un, qui me l'a redit.
Victoire
Il faut que cela soit vrai ; car Mademoiselle Alari, est sa marchande de mode.
Mademoiselle de Péraudiere
C'est une trahison affreuse ! Je ne puis croire, après cela, qu'il ose se présenter devant moi.
Victoire
Je vous assure qu'il viendra.
Mademoiselle de Péraudiere
Mais que pourra-t-il me dire ?
Victoire
Je n'en sais rien.
Mademoiselle de Péraudiere
M'avoir juré qu'il m'aimerait toujours, et en épouser une autre !
Victoire
Mademoiselle, j'entends du bruit à la petite porte ; c'est peut-être lui.
Mademoiselle de Péraudiere
Ne t'éloigne pas, et avertis-nous si ma mère venait, afin qu'elle ne nous surprenne pas.
Scène 2
Le Chevalier de Rouval, Mademoiselle de Péraudiere
Le Chevalier de Rouval
Comment, Mademoiselle, vous consentez enfin à me voir, à m'entendre ! Être dans le même lieu que vous depuis deux mois, ne pouvoir ni vous parler, ni vous écrire, et parce que vous ne le voulez pas.
Mademoiselle de Péraudiere
Ne vous ai-je pas dit mes raisons ; si ma mère eût soupçonné la moindre intelligence entre nous, tout notre espoir n'était-il pas détruit ? Ne valait-il pas mieux attendre avec prudence l'arrivée de mon Oncle ; puisqu'il est mon tuteur, qu'il consent à tout et qu'il y fera consentir ma mère ?
Le Chevalier de Rouval
Mais pourquoi avez-vous pu croire que Madame votre mère, me connaissant, s'opposerait à notre mariage ?
Mademoiselle de Péraudiere
C'est une faiblesse qu'il était inutile de vous dire ; mais que je veux bien vous apprendre à présent, pour vous prouver à quel point vous avez tort. Vous savez combien ma mère aime à plaire ; mais vous ne savez pas quelle est la source de l'humeur qui s'est emparée d'elle depuis quelque temps ; c'est la crainte de vieillir qui la tourmente continuellement ; je lui ai entendu dire qu'elle ne concevait pas comment une femme, encore jeune, pouvait supporter le titre de grand-mère. Après cela, croyez-vous que l'idée de me voir vous épouser pourrait lui plaire ? non, elle n'y consentira jamais que lorsqu'elle y sera forcée, et brusquement, sans pouvoir espérer de l'empêcher.
Le Chevalier de Rouval
Ah ! Quand on aime bien, il est si doux de le prouver, qu'on est moins occupé que vous ne l'étiez de toutes ces craintes.
Mademoiselle de Péraudiere
Et quand on aime bien, se rebute-t-on si facilement, et se détermine-t-on à en épouser un autre ? Croyez-vous que j'en eusse été capable ? Non, jamais, je me serais reprochée jusqu'à cette pensée.
Le Chevalier de Rouval
Vous croyez donc ?... Quoi, vous m'aimez toujours !
Mademoiselle de Péraudiere
Moi qui faisais tout mon bonheur de l'espoir d'une union délicieuse, je ne m'occupais que d'un ingrat !
Le Chevalier de Rouval
Ô Ciel ! Que dites-vous ?...
Mademoiselle de Péraudiere
Ce n'était donc qu'un goût faible, passager ; peut-être seulement le plaisir de vous voir aimer ? Je frémis de le penser !
Le Chevalier de Rouval
Mais, écoutez-moi...
Mademoiselle de Péraudiere
Non, je ne veux plus rien entendre, et je n'ai voulu vous voir que pour vous dire, que je vais vous bannir entièrement de mon coeur.
Le Chevalier de Rouval
Ah ! Vous me ravissez.
Mademoiselle de Péraudiere
Quoi, vous insultez à ma douleur ! perfide !
Le Chevalier de Rouval
Je ne me sens pas de joie. Arrêtez.
Mademoiselle de Péraudiere
Non, laissez-moi vous fuir pour jamais.
Le Chevalier de Rouval
Non, vous ne me fuirez point, apprenez...
Mademoiselle de Péraudiere
Je n'en sais que trop ; ce n'était donc que pour jouir de mon désespoir, que vous avez pu consentir encore à me voir ? Ce n'était que...
Le Chevalier de Rouval
Ah ! Je vous prie de m'écouter, vous ne me condamnerez point, j'en suis bien sûr.
Mademoiselle de Péraudiere
Et comment voulez-vous que j'approuve ce mariage ? Je le devrais ; je devrais sentir que je suis trop heureuse de n'être point engagée avec un homme qui ne voulait que me tromper, qui ne m'a jamais aimée ; mais....
Le Chevalier de Rouval
Vous m'offensez cruellement par cette pensée ! calmez-vous, ce mariage ne se fera point.
Mademoiselle de Péraudiere
Il ne se fera point ?
Le Chevalier de Rouval
Non, il n'a même jamais dû se faire.
Mademoiselle de Péraudiere
Je ne vous comprends pas, se pourrait-il...
Le Chevalier de Rouval
La contrainte où vous m'avez fait vivre depuis deux mois, l'excès de précaution et de prudence que vous avez exigée de moi, tout cela m'a tourné la tête ; je me suis cru à la veille de vous perdre.
Mademoiselle de Péraudiere
Comment ?
Le Chevalier de Rouval
J'ai vu tant de fois des Demoiselles, avec beaucoup d'amour, ne pouvoir pas résister à leurs parents, et prendre le parti d'éloigner d'elles, sous quelque prétexte, leur amant, pour éviter leurs reproches, et se rendre plus capables d'obéir à ce qu'on exigeait d'elles, que j'ai craint que vous n'employassiez ce moyen pour consentir à me perdre.
Mademoiselle de Péraudiere
Ah ! Chevalier ! Vous m'avez cru capable de vous abandonner ?
Le Chevalier de Rouval
Quand on aime vivement, on s'alarme de même ; j'ai voulu vous forcer de rompre ce silence qui me désespérait, pour voir si je ne me trompais pas et calmer mes inquiétudes.
Mademoiselle de Péraudiere
Et qu'avez-vous fait ? Je crains que vous ne vous soyez trop engagé, pour pouvoir à présent...
Le Chevalier de Rouval
Il n'y a pas même l'apparence d'engagement. Pour vous faire parvenir que j'allais me marier, je n'ai fait autre chose qu'envoyer un inconnu, avec un air de mystère, commander une Corbeille de Mariage chez Mademoiselle Alari, et il a nommé Mademoiselle de Charville, plutôt qu'un autre, voilà tout. Mais ce n'a pas été sans craindre que ce moyen ne fût inutile, si vous aviez consenti à en épouser un autre.
Mademoiselle de Péraudiere
Ah ! Chevalier ! J'ai donc eu tort de vous soupçonner d'être infidèle ; et vous m'aimez toujours ?
Le Chevalier de Rouval
Eh ! Puis-je faire autrement ? J'aimerais mieux mourir que de cesser jamais...
Scène 3
Victoire, Mademoiselle de Péraudiere, Madame de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval
Victoire
Ah ! Mademoiselle. Voilà Madame votre mère, elle a sûrement vu Monsieur le Chevalier.
Mademoiselle de Péraudiere
Laissez-moi faire, et ne démentez point tout ce que je lui dirai.
Madame de Péraudiere
Que faites-vous donc ici, avec Monsieur, Mademoiselle ?
Mademoiselle de Péraudiere
Tenez, Monsieur le Chevalier, dites vous-même à ma mère, ce que vous me disiez.
Le Chevalier de Rouval
Moi, Mademoiselle, je n'oserais jamais.
Madame de Péraudiere
De quoi s'agit-il donc, Monsieur ? Parlez, je vous prie !
Le Chevalier de Rouval
Madame, je ne puis.
Madame de Péraudiere
Et vous, Mademoiselle !
Mademoiselle de Péraudiere
Vous paraissez fâchée, ce n'est pas ma faute.
Madame de Péraudiere
Comment ! Ce n'est pas votre faute ?
Mademoiselle de Péraudiere
Non, ma mère, et c'est à vous-même qu'il faut s'en prendre, si cela peut vous déplaire.
Madame de Péraudiere
Quoi ! Expliquez-vous ?
Mademoiselle de Péraudiere
Mais c'est qu'il me semble qu'il n'est pas décent, que ce soit moi qui vous l'apprenne.
Madame de Péraudiere
Vous m'impatientez ! Je veux absolument que vous parliez.
Mademoiselle de Péraudiere
J'obéis. Monsieur le Chevalier m'avait entendu dire quelquefois, la répugnance que j'aurais de vous voir remarier.
Madame de Péraudiere
La répugnance ! Votre répugnance ne me ferait rien, si j'en avais envie ; et je me remarierai quand il me plaira, entendez-vous, Mademoiselle ?
Mademoiselle de Péraudiere
Je le sais bien, ma mère.
Madame de Péraudiere
Qu'est-ce que fait ici votre répugnance ?
Mademoiselle de Péraudiere
C'est qu'il dit qu'il y a quelqu'un qui voudrait bien avoir le bonheur de vous plaire, et qui craint de ne pas réussir ; parce que je pourrais lui nuire auprès de vous.
Madame de Péraudiere
Il me connaît bien ; oui, je vous consulterai ; je ne crois pas un mot de cela, on ne songe guère à une veuve qui a une fille de treize ans ; car, Monsieur, il faut que vous sachiez que ma fille n'a que cela, quoiqu'elle paroisse davantage, et je ne conçois pas pourquoi elle est si formée : car j'ai été mariée bien jeune, au moins.
Le Chevalier de Rouval
Vous n'avez pas besoin de le dire, Madame.
Madame de Péraudiere
Si tout ce que je viens d'entendre est vrai, j'espère que je saurai quel est celui pour qui vous vous intéressez, Monsieur le Chevalier.
Mademoiselle de Péraudiere
Quel qu'il soit, je jure bien qu'il ne sera jamais mon beau-père.
Madame de Péraudiere
Vous jurez bien, Mademoiselle, voyez un peu l'assurance : j'aurais presque envie de vous faire voir le contraire pour vous apprendre à parler : mais, hélas ! Après la perte que j'ai faite de mon mari, il faudrait une âme bien sensible pour la réparer.
Mademoiselle de Péraudiere
C'est ce que Monsieur le Chevalier dit aussi que vous trouveriez dans celui qui se propose ; c'est un homme qui veut être aimé avant que d'épouser, qui veut, pendant un an, éprouver celle qu'il aime, pour s'en assurer.
Madame de Péraudiere
Mais vraiment ; c'est un homme très délicat : c'est un trésor dans le siècle où nous sommes.
Mademoiselle de Péraudiere
C'est un homme fort peu empressé de vous avoir ; moi, je n'y vois que cela.
Victoire
Pour moi, je pense comme Mademoiselle.
Madame de Péraudiere
Voilà, comme la jeunesse pense à présent. Monsieur, je veux absolument connaître cet homme-là.
Le Chevalier de Rouval
Madame, il serait trop heureux de pouvoir réussir à vous plaire.
Madame de Péraudiere
Il faut absolument que vous me rameniez.
Il regarde Mademoiselle de Péraudiere.
Le Chevalier de Rouval
Madame...
Madame de Péraudiere
Vous avez beau chercher à lire dans les yeux de ma fille, si elle le trouve bon ; d'abord que je le désire, cela suffit.
Le Chevalier de Rouval
Je ferai ce que vous m'ordonnez, Madame.
Madame de Péraudiere
Mais, en attendant, Monsieur le Chevalier, ne puis-je pas toujours savoir qui c'est, savoir son nom, du moins ?
Mademoiselle de Péraudiere
Pour moi, à votre place, il y a longtemps que je l'aurais demandé. Allons, Monsieur, dites donc ?
Le Chevalier de Rouval
Mais...
Madame de Péraudiere
Vous vous troublez.
Mademoiselle de Péraudiere
Ma mère, j'ai deviné.
Madame de Péraudiere
Comment ?
Mademoiselle de Péraudiere
Je sais qui c'est.
Madame de Péraudiere
Si c'est ce que j'imagine...
Mademoiselle de Péraudiere
Eh oui, sûrement ; c'est lui-même.
Le Chevalier de Rouval
Ah ! Je suis perdu !
Madame de Péraudiere
Eh bien ! Monsieur ?
À part.
Le Chevalier de Rouval
Oui, Madame. Je ne sais où j'en suis.
Madame de Péraudiere
La modestie avec laquelle vous vous annoncez, est d'un heureux présage : je ne suis point coquette ; mais je jurerais presque que vous êtes incapable de jamais tromper.
Le Chevalier de Rouval
Ah, Madame ! Si vous saviez ce que cela me coûte !
Madame de Péraudiere
Ce que cela vous coûterait ! J'en suis persuadée ; tenez, Chevalier, votre trouble peint plus que tout ce que vous pourriez dire. Oui, Mademoiselle, voilà comme on aime, et comme on doit aimer ; mais vous n'êtes pas capable de concevoir toute cette délicatesse, vous.
Mademoiselle de Péraudiere
Je n'ai pas autant d'expérience que vous, ma mère.
Madame de Péraudiere
Pourquoi voulez-vous donc parler ? En vérité, Chevalier, je crois que, pour vous convaincre de ma sensibilité, vous n'aurez pas besoin d'attendre un an.
Le Chevalier de Rouval
Madame, je ne suis pas accoutumé à me flatter de l'espoir d'être heureux, je l'ai dit à Mademoiselle ; et je n'ai pas l'honneur d'être assez connu de vous, Madame, pour espérer que vous puissiez penser longtemps aussi favorablement de moi.
Madame de Péraudiere
Quand même vous auriez quelques défauts, je le suppose, chacun n'a-t-il pas les siens ? l'amour les fait disparaître ; et le désir de plaire corrige tout.
Mademoiselle de Péraudiere
Il y a des choses dont on ne se corrige jamais.
Madame de Péraudiere
Oui, vous, qui êtes opiniâtre, qui voudriez peut-être vous opposer aux désirs de Monsieur le Chevalier, et qui seriez trop heureuse de lui ressembler ; oui, Monsieur le Chevalier, je ne veux plus que nous nous quittions : vous êtes un exemple pour ma fille, dont je lui conseille de profiter : je veux qu'elle apprenne comme la douceur a seule le droit de charmer l'âme.
Le Chevalier de Rouval
Madame, je ne croyais pas devoir être cité jamais comme un modèle.
Madame de Péraudiere
Quand on est capable d'une vraie tendresse, il est rare qu'on ne mérite pas la plus parfaite estime, je dis, de tout le monde.
Le Chevalier de Rouval
En ce cas-là, j'ai donc plus de mérite que je n'osais m'en croire.
Madame de Péraudiere
Voulez-vous que je vous dise votre défaut ? C'est le manque de confiance, oui...
Scène 4
Comtois, Madame de Péraudiere
Comtois
Madame, il y a un Monsieur, qui vous demande.
Madame de Péraudiere
Quel est ce Monsieur ?
Comtois
C'est un Monsieur qui arrive de Paris ; j'ai oublié son nom, en venant vous chercher.
Madame de Péraudiere
Dites-lui que je le prie de m'attendre. Chevalier, ne vous en allez pas, je viendrai bientôt vous rejoindre. Je ne crains pas, avec l'humeur de ma fille, que vous preniez pour elle d'autres sentiments, que ceux que vous avez.
Scène 5
Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Victoire
Mademoiselle de Péraudiere
Je ne puis m'empêcher de rire de l'embarras où je vous ai vu.
Le Chevalier de Rouval
Je ne pouvais pas imaginer quel était votre projet.
Mademoiselle de Péraudiere
Vous avez très bien joué votre rôle ; et j'ai eu le plaisir de me venger de l'inquiétude que vous m'avez causée avec ce prétendu mariage.
Le Chevalier de Rouval
Oui, vous m'avez engagé dans une aventure, dont je ne sais pas comment je me tirerai.
Mademoiselle de Péraudiere
Mais, très bien : par ce moyen, je m'assure le plaisir de vous voir tous les jours, et de n'avoir plus d'inquiétude de vous perdre.
Le Chevalier de Rouval
Oui ; mais Madame votre mère sera, peut-être, pressée de conclure ?
Mademoiselle de Péraudiere
Ne lui ai-je pas annoncé que vous ne vouliez pas vous marier avant un an ?
Le Chevalier de Rouval
Il est vrai ; mais...
Mademoiselle de Péraudiere
Mais, mon oncle peut arriver d'un moment à l'autre, et d'ici à ce moment-là, nous ne nous quitterons plus.
Le Chevalier de Rouval
Et comment faire entendre à Madame votre mère que c'était vous que j'aimais, au lieu d'elle ? Elle ne me le pardonnera jamais.
Mademoiselle de Péraudiere
Mon Oncle arrangera tout cela.
Victoire
Ah ! Mademoiselle !
Mademoiselle de Péraudiere
Qu'est-ce que c'est ?
Victoire
Je crois voir Monsieur votre Oncle, avec Madame votre Mère.
Elle regarde.
Mademoiselle de Péraudiere
Mon Oncle ? C'est lui-même.
Le Chevalier de Rouval
Mon impatience a tout perdu.
Scène 6
Madame de Péraudiere, Monsieur de Boursaule, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Bourdin
Madame de Péraudiere
Je sais bien que vous avez eu de mauvais chemins ; mais ils seront accommodés l'année prochaine.
Il l'embrasse.
Monsieur de Boursaule
J'ai cru périr vingt fois. Ah ! voilà ma nièce.
Mademoiselle de Péraudiere
Mon Oncle, je suis charmée de vous voir.
Monsieur de Boursaule
Et moi aussi, ma chère enfant. Eh ! voilà le Chevalier de Rouval. Vous savez donc ?... Vous ont-ils parlés ?
Madame de Péraudiere
Mais oui, ce n'a pas été sans peine.
Monsieur de Boursaule
Je ne vois pas pourquoi. Le parti vous convient-il, enfin ?
Madame de Péraudiere
On ne peut pas davantage.
Monsieur de Boursaule
C'est que nous avions peur... parce que quelquefois... les femmes... Vous savez bien ce que je veux dire... Je suis charmé de vous voir raisonnable.
Madame de Péraudiere
Je suis bien-aise de vous voir approuver ce dessein.
Le Chevalier de Rouval
Je crains l'explication.
Mademoiselle de Péraudiere
Prolongeons l'erreur de ma mère.
Monsieur de Boursaule
Qu'est-ce que vous dites, vous autres ?... Enfin, pour vous montrer que j'approuve ce mariage, j'ai amené le Notaire avec moi, et le contrat est tout prêt, très bien fait ; il n'y a plus qu'à le signer : j'ai tout examiné, et vous savez que je m'entends en affaire, moi ?
Madame de Péraudiere
Sans doute ; mais je crains...
Madame de Péraudiere
Que Monsieur le Chevalier, ne soit pas si pressé de conclure que nous.
Monsieur de Boursaule
Comment donc ?
Le Chevalier de Rouval
Madame, vous vous trompez ; rien ne peut me faire autant de plaisir, que tout ce qui pourra hâter mon bonheur.
Madame de Péraudiere
Vous l'entendez, ma fille ?
Mademoiselle de Péraudiere
Oui, ma mère.
Monsieur de Boursaule
Tout cela, ce sont des propos qui ne sont bons à rien. Monsieur Bourdin, avez-vous là notre contrat ?
Bourdin
Oui, Monsieur.
Monsieur de Boursaule
Allons, faites-les signer, je signerai après.
Il lit.
Bourdin
Je vais lire. Par-devant...
Elle signe.
Madame de Péraudiere
Eh ! Non, Monsieur, à quoi bon, d'abord que mon beau-frère a tout réglé ? Je crois que Monsieur le Chevalier est comme moi, qu'il s'en rapportera bien à lui. Allons, signez, Chevalier, prenez que l'année soit finie.
Elle signe.
Le Chevalier de Rouval
Vous plaisantez ; mais je vous assure que je suis plus heureux que vous ne le serez.
Madame de Péraudiere
Allons, allons, à la bonne-heure. C'est à vous, ma fille.
Elle signe.
Mademoiselle de Péraudiere
Très volontiers.
Madame de Péraudiere
C'est bien fait de faire les choses de bonne grâce.
Il signe.
Monsieur Bourdin s'en va.
Monsieur de Boursaule
Je veux signer aussi. Monsieur Bourdin ira se reposer, en attendant le souper.
Scène Dernière
Monsieur de Boursaule, Madame de Péraudiere, Mademoiselle de Péraudiere, Le Chevalier de Rouval, Victoire
Monsieur de Boursaule
Vous voyez bien que je sais finir une affaire tout de suite, moi ?
Madame de Péraudiere
Celle-là ne devait rencontrer aucune difficulté, je pense.
Monsieur de Boursaule
Ma nièce craignait pourtant que vous ne vous opposassiez à leur mariage ; mais, moi, j'étais déterminé à tout ; et je crois que j'avais ce droit-là, puisque je donne à ma nièce ma terre de Boursaule.
Madame de Péraudiere
Qu'est-ce que vous dites donc, mon beau-frère ?
Monsieur de Boursaule
Je dis, qu'en la mariant au Chevalier...
Madame de Péraudiere
Qu'est-ce que vous parlez de la marier au Chevalier ?
Monsieur de Boursaule
Mais celui-là est fort bon ! Vous êtes excellente avec vos questions ! Quoi ! Nous ne venons pas de la marier au Chevalier ?
Madame de Péraudiere
Mais, non ; c'est moi...
Monsieur de Boursaule
Vous ?
Madame de Péraudiere
Sans doute.
Monsieur de Boursaule
En vérité, ma chère soeur, la tête vous tourne.
Madame de Péraudiere
Expliquez donc cela, Mademoiselle ?
Mademoiselle de Péraudiere
Je suis au désespoir de vous avoir trompé, ma mère ; mais le hasard a encore plus fait que nous n'aurions pu l'espérer.
Madame de Péraudiere
Je suis trahie ! Non, je ne veux jamais vous revoir ni l'un ni l'autre.
Le Chevalier de Rouval
Ah ! Madame ! Croyez...
Elle s'en va.
Madame de Péraudiere
Non, non, ne me parlez jamais.
Mademoiselle de Péraudiere
Nous ne nous croyions pas si près d'être heureux, Chevalier.
Il lui baise la main.
Le Chevalier de Rouval
Rien ne peut égaler mon bonheur !
Monsieur de Boursaule
Qu'est-ce que cela signifie ?
Mademoiselle de Péraudiere
Nous vous expliquerons cela, mon oncle.
Monsieur de Boursaule
Oui, oui, allons-nous-en souper.
Victoire
Monsieur, écrirai-je à Mademoiselle Alari d'envoyer ici la corbeille ?
Le Chevalier de Rouval
Vous me ferez plaisir ; mandez-lui d'y joindre une montre pour vous, ma chère Victoire.
Explication du Proverbe : 56. Dame touchée, Dame jouée.
Victoire
Monsieur, je vous remercie.