Acte I
Scène 1
Diane
Diane
Le soleil a quitté l'humide sein de l'onde. Le dernier de tes jours illumine le monde, Déplorable rebut d'un infidèle amant, Moins aimable qu'aimé, plus ingrat que charmant. Poursuis, trahis ce traître, amante infortunée, Et lui vends chèrement ta dernière journée ; Ayant de ta franchise acquis des voeux si saints Son injuste mépris rend justes tes desseins ; Romps ses intentions, et fais contre son crime, Tout ce que te conseille un courroux légitime. Toi qui vis son amour et qui vois ses dédains, Redoutable vainqueur des dieux et des humains, Éteins ou récompense une ardeur si parfaite : Que je meure vengée ou vive satisfaite ; Tu dois cette faveur aux voeux que je te rends : Pour toi, j'ai tout laissé, j'ai quitté mes parents, Et tu m'as mise au point de servir la maîtresse De l'objet inconstant que j'aime et qui me laisse, Qui me flattait d'attente et d'espoirs superflus, Qui m'a longtemps voulue, et qui ne me veut plus. L'avare faim de l'or a rompu ses promesses ; Une riche ennemie attire ses caresses ; Orante le méprise, et l'aveugle aujourd'hui Épouse la fortune aveugle comme lui : Joins ton pouvoir au mien, roi de ma destinée ; Divertissons, Amour, ce fatal hyménée : Accorde ta faveur au dessein que je fais, Et ne t'offense pas de tes propres effets.
Scène 2
Dorothée, Célirée, Orante
Dorothée
La voilà qui m'attend.
Célirée
Ma chère Dorothée, Que de cruels soucis mon âme est agitée !
Dorothée
Comment ?
Célirée
Je sors déjà pour la sixième fois.
Dorothée
Hélas ! Diane.
Célirée
Attends, abaisse un peu ta voix. Comment m'appelles-tu ? je t'ai tant conjurée De te ressouvenir du nom de Célirée ; Cruelle ! As-tu dessein qu'on me connaisse ici, Et ne sais-tu pas bien que l'on m'appelle ainsi ?
Dorothée
Je m'y trompe toujours.
Célirée
Eh bien, chère compagne ?...
Dorothée
Vous causez du désordre en toute la campagne ; Je ne puis exprimer ces communes douleurs : Tyrsis se désespère, Alidor fond en pleurs, Et l'absence du jour cause bien moins d'ombrage, Que celle de vos yeux dedans notre village. Chacun pour vous trouver fait des desseins divers : L'un veut voir tout Paris, l'autre tout l'univers ; L'un consulte Apollon, l'autre aux noires sciences Va chercher du remède à ses impatiences. On entend votre nom en la bouche de tous : Ils laissent leurs troupeaux à la merci des loups ; Les voleurs pillent tout, les maisons sont désertes, Et votre perte seule est cause de ces pertes. Votre père surtout...
Célirée
Dépêche vitement.
Dorothée
Soupire sans relâche et sans allégement ; Vous ayant fait chercher parmi toutes nos plaines, Il est désespéré d'avoir perdu ses peines ; Et je vous viens conter le dessein qu'il a pris De vous chercher lui-même, et voir par tout Paris.
Célirée
Il cherchera longtemps.
Dorothée
Je crains fort, Célirée, Qu'il n'en ait eu déjà la nouvelle assurée.
Célirée
Et d'où la saurait-il ?
Dorothée
Il le peut bien.
Célirée
Comment ?
Dorothée
Voyez si j'appréhende avecque fondement ? Je vous dis l'autre jour que Sylvian, que j'aime, Souffrait pour votre perte un déplaisir extrême.
Célirée
Eh bien ?
Dorothée
Ce lâche objet qui me tient sous sa loi, Depuis un jour ou deux s'est dérobé de moi ; Il croit chez Lysimant savoir de vos nouvelles (Car il a su jadis vos ardeurs mutuelles), Et sans nécessité que de vous rechercher, Il l'est allé trouver, et s'est fait son cocher. Je viens de rencontrer cet aimable homicide ; Le traître s'est couvert des couleurs d'un perfide ; Et, s'il a découvert que vous serviez ici, Damon par son moyen le peut savoir aussi.
Célirée
Ô dieux ! Que me dis-tu ! Va le trouver, de grâce ; Convié de ma part, il n'est rien qu'il ne fasse.
Dorothée
Las ! Il ne met qu'en vous la fin de ses désirs, Et je pousse pour lui d'inutiles soupirs.
Célirée
Je promets ses devoirs à ta pudique envie, Si la fin de ce jour n'est celle de ma vie ; Mais d'une même ardeur oblige mon amour, Ne sors point de Paris le reste de ce jour ; Je veux trahir Orante, et tu m'es désirable, Si jamais j'éprouvai ton secours favorable.
Orante
Célirée ?
Célirée
Ô malheur ! Je te voulais prier De vendre ce présent qu'elle me fît hier, Et de me tenir prêt l'habillement d'un homme. Accorde cette peine au feu qui me consomme ; Si le dessein que j'ai succède heureusement, Je veux sous ces habits m'offrir à Lysimant, Le servir déguisée, et de quoi qu'il propose En divertir l'effet, en connaissant la cause ; C'est mon dernier recours parmi tant de malheurs.
Dorothée
Je vous vais obéir, ayant vendu mes fleurs.
Célirée
Et je t'irai trouver ?
Dorothée
En notre hôtellerie.
Orante
Célirée ?
À Dorothée.
Dorothée sort.
Célirée
Madame ? Adieu ; cours, je t'en prie.
Scène 3
Orante, Célirée
Orante
Ai-je assez appelé ? quels importants secrets Vous éloignent de moi, sans voir mes habits prêts ? Et qui doit être ici, tandis qu'en vos affaires Vous employez ailleurs ces heures nécessaires ?
Célirée
Certaine paysanne, ayant frappé deux fois, M'a donné ces papiers que je vous apportais ; Et, sans vouloir entrer, elle s'est retirée, Quand je suis accourue au nom de Célirée.
Lettre de Diane à Orante.
DIANE.
Lettre de Lysimant à Diane.
LYSIMANT.
Autre.
LYSIMANT.
Autre.
LYSIMANT.
Orante
Le déplaisir de perdre un infidèle amant Ne vous procure pas cet avertissement : La perte d'un traître est heureuse. Le seul dessein que j'ai de me venger Vous doit porter à vous en dégager. Je suis intéressée, et non pas amoureuse ; Je vois d'un oeil égal son infidélité. Je sais bien que résoudre en la nécessité ; Et, quoique simple paysanne, Quand il m'aimait il était Lysimant : Il n'a changé que d'amour seulement, Il est toujours lui-même, et moi toujours Diane. Consultez ces écrits que j'avais de sa part, Ne vous repentez pas quand il sera trop tard. J'ai de quoi vous ravir ce traître ; J'aspire moins à ce commun lien Pour mon repos que pour troubler le sien : « Pour le voir malheureux, je souhaite de l'être. Ô dieux ! Que vois-je ici ? Tu ne peux, sans me faire tort, Te plaindre du ciel et du sort. N'appelle point leur rigueur importune ; Tes attraits sont un trésor Plus estimable que l'or : Je recherche Diane, et non pas sa fortune. Je presse, mon souci, l'effet de mes promesses, Et j'ébranle le coeur d'un vieillard inhumain. Je te conterai tout demain : Prépare à mon amour de nouvelles caresses. Diane, dans ce paysage Où ta condition encore te retient, Aie soin de ton beau visage, Conserve ce qui m'appartient. Crains bien que le soleil te baise, Laisse à tes jeunes soeurs dépouiller vos guérets ; Et, de peur de sentir ses rais, Ne cueille ni rose, ni fraise. Daphné fut sourde à sa prière, Et ne voulut de lui ni devoirs, ni présent ; Car ce prince de la lumière L'eût enlaidie en la baisant.
Orante
Courez, suivez ses pas. La pourrez-vous trouver ?
Célirée
Je ne l'estime pas.
Célirée sort.
Orante
Faites votre pouvoir. Dieux ! Que cette aventure Flatte d'un doux espoir le tourment que j'endure, Et qu'elle est favorable à tes prétentions, Ariste, unique objet de mes affections ! On forçait mes desseins, et dans cette misère J'épousais seulement le vouloir de mon père ; Tu plais seul à mes yeux, et jamais Lysimant N'a tiré de mon coeur un soupir seulement. Un sentiment secret me l'a peint incapable De posséder mes voeux et de m'être agréable. De combien de parfums vont fumer tes autels, Favorable démon qui régis les mortels ! Quand on serre mes fers, ton pouvoir m'en dégage, Et tu m'offres le port au milieu du naufrage. Par cet heureux malheur Ariste est sans rivaux : Il cueillera les fruits dus à ses longs travaux ; Et mon père, sensible à cet affront insigne, N'aura plus de dessein pour un objet indigne. Mais où va-t-il sitôt ?
Scène 4
Filémon, Orante
Filémon
Attendez-vous ici Celui qui doit enfin borner votre souci, Qui vous est destiné pour charmeur de vos peines, Qui termine aujourd'hui vos amours et vos haines, Qui prépare à vos voeux de solides plaisirs, Et qui ne laisse plus balancer vos désirs ? L'éloignement d'un jour peut-être vous offense, Mais il me fit hier agréer cette absence Pour convier quelqu'un aux châteaux d'alentour, Et me dit que le soir il serait de retour. Adieu, je vais chez lui ; préparez à ses flammes L'irrévocable mot qui doit joindre vos âmes.
Elle lui donne les lettres.
Orante
Faites-moi prononcer l'arrêt de mon trépas ; Que j'ouvre mon tombeau, je n'y recule pas : Mais que de mon dessein il ait part en ma couche, Et qu'il tire jamais cet oui de ma bouche, Je vous offenserais par ce consentement, Et vous me blâmeriez d'aimer si lâchement. Cette lettre en ce lieu vient de m'être donnée : Vous verrez de sa main sa lâcheté signée ; Et des objets si bas ayant pu l'enflammer, Vous m'aimez trop, Monsieur, pour me le faire aimer.
Filémon
Dieux ! Quel instable sort traverse toutes choses ! Que l'épine est souvent sous les plus belles roses ! Que tout est incertain, et que les plus contents Ont droit de se vanter quand ils le sont longtemps ! Cette alliance acquise avec beaucoup de peine, Quand on n'en doute plus, devient plus incertaine ; Et c'est au dernier jour que j'ai plus à douter Ce que je dois des deux, la rompre ou l'arrêter.
Orante
Connaissant son humeur à son sort inégale, Et qu'il m'a préférée une abjecte rivale, Mon bien ou mon malheur est-il encor douteux ? Et m'affligerez-vous d'un hymen si honteux ? Permettez ces transports à mon courage extrême : Ce que je tiens de vous me sert contre vous-même ; Et je m'accorderais avec votre rigueur. Si vous m'aviez, Monsieur, fait un plus lâche coeur. En ce point seulement je parais votre fille, Que je ne peux noircir une illustre famille, Et que je n'ai jamais eu d'inclination Qui ne fût honorable à ma condition.
Filémon
Qu'il ait porté si bas ses voeux et ses caresses ! Voyons s'il avouera ces honteuses promesses : Mais laissez-moi le soin d'un secret important Que vous conduiriez mal en le précipitant. Je reviens de ce pas.
Orante
Pour peu qu'il dissimule, Il obtiendra beaucoup sur cet esprit crédule.
Il frappe à la porte de Lysimant.
Filémon
Dieux ! Les étranges soins dont je suis agité ! Que me faut-il résoudre en cette extrémité ? Dans les commencements les dieux nous favorisent, Et proche de leur fin nos desseins ils détruisent. Je vois d'un bel espoir un malheureux effet, Et le travail d'un an en un jour se défait.
Scène 5
Sylvian, Filémon
Sylvian
Que vous plaît-il, Monsieur ?
Filémon
Que je parle à ton maître.
Sylvian
Il n'est pas au logis.
Filémon
Mon fils, où peut-il être ?
Sylvian
Le beau fils que je suis !
Filémon
Dépêche vitement.
Sylvian
Que vous êtes pressé !
Filémon
Tu me tiens longuement.
Sylvian
Je crois qu'il est aux bains.
À part.
Filémon
Allons-y, je te prie. On peut tout sur ces gens avec la flatterie.
Sylvian
Je crains qu'on ne m'appelle, il faut presser le pas ; Et puis c'est un peu loin.
Filémon
Je ne laisserai pas.
Sylvian
Il est vrai que trois pieds, pour loin que je vous mène, En doivent suivre deux avec fort peu de peine.
Acte II
Scène 1
Damon
Damon
Vous qui m'avez ravi l'espoir de mes vieux ans, Quand terminerez-vous des ennuis si cuisants ? Diane m'est ôtée, et, sans m'ôter la vie, Impitoyables dieux, vous me l'avez ravie ; S'il fallait m'affliger, si mes prospérités Déplaisaient seulement à vos divinités, Tous mes biens sans défense attendaient vos tonnerres ; Vous pouviez inonder et ravager mes terres, Vous plaire à voir mes fruits et mes raisins rôtis, Affliger mes troupeaux et sécher leurs pâtis. Mais de m'avoir ravi mes plus chères délices, Cet astre qui me rend tous les astres propices, Diane, la merveille et l'honneur de vos faits, Cette punition excède mes forfaits ! Je suis moins odieux que vous n'avez de haine, Et les plus noirs péchés sont moindres que ma peine. L'astre de la clarté fait son sixième tour Depuis que je la cherche aux hameaux d'alentour ; Et j'arrive à Paris avec peu d'apparence D'y retrouver ma vie et ma seule espérance. J'emploierai toutefois mes soins et mes efforts, Sans donner de relâche à ce débile corps ; Et j'y perdrai la vie, ayant perdu ma peine, Si j'y fais comme ailleurs une recherche vaine. Jadis en ce quartier j'ai connu Lysimant, Qui tenait à faveur le nom de son amant, Et qui faisait dessein de n'aimer jamais qu'elle. On en pourra savoir chez lui quelque nouvelle. Mais dans l'égalité de ces superbes toits, Je méconnais le sien, où je fus tant de fois Qui pourra me l'apprendre ?
Scène 2
Sylvian, Damon
Sylvian
Ô dieux ! Que j'appréhende ! Que je serai crié s'il faut qu'on me demande ! Ce vieillard me suivant comptait tout le pavé, Et si ses pas sont vains il ne l'a pas trouvé ; Mon maître ce matin est sorti dès l'aurore, Pour aller rendre hommage à l'objet qu'il adore.
Damon
Où se tient Lysimant ?
Sylvian
Eh quoi ! C'est vous, Damon ?
Damon
D'où sais-tu qui je suis ? Et qui t'a dit mon nom ? Ô dieux ! C'est Sylvian. Eh ! Quelle frénésie A, pauvre infortuné, troublé ta fantaisie ?
Sylvian
Ne sais-tu pas, Damon, qu'Amour peut tout changer ? Si du cocher du jour il a fait un berger, Pourquoi ne peux-tu voir que sa force me change De pasteur en cocher, sans le trouver étrange ? Hélas ! Que je rirais d'un pareil changement, S'il n'était arrivé qu'en mon habillement ! Mais ce puissant démon, qui régit toutes choses, A bien fait en mon coeur d'autres métamorphoses. Je ne suis plus, Damon, ce pasteur que j'étais Alors qu'on m'entendait médire de ses lois ; Que j'ignorais d'Amour l'agréable furie, Et que je n'en avais que pour ma bergerie ; Que je passais les jours, sur les rives des eaux, À tresser des cordons de joncs et de roseaux, Ou faire sans dessein, au son de ma musette, Danser Amaryllis, Célimène ou Lisette. Ma vie est bien changée, et je n'espère pas Renouveler jamais ces frivoles ébats ; C'est bien un autre dieu que ce Pan qu'on réclame Parmi les paysans, qui fait agir mon âme ; Un charme si puissant a mon coeur enchanté... Mais tu te ris déjà de ma simplicité, Et l'humeur d'un vieillard, à nos humeurs contraire, Lui fait toujours blâmer ce qu'il ne peut plus faire. Mais ris si bon te semble. Adieu, j'ai trop tardé.
Damon
Dis-moi donc le logis que je t'ai demandé.
Sylvian
De qui ?
Damon
De Lysimant.
Sylvian
Lysimant est mon maître ; Ces couleurs que tu vois le font assez connaître.
Damon
Et quelle est la beauté dont les yeux triomphants Ont asservi ton coeur ?
Il frappe.
Sylvian
L'honneur de tes enfants, Cette aimable bergère à qui tout rend hommage, Diane, l'ornement de tout notre village. Mais tu ne réponds pas des heures que je perds : Adieu ; te suffit-il ? c'est elle que je sers.
Damon
Donc pour me la ravir, craignant sa résistance, Ton bras à Lysimant prêta son assistance ; Et quand l'occasion lui montra les cheveux, Secouru de ton aide, il accomplit ses voeux ?
Il sort.
Sylvian
Qu'il ait pu m'obliger à trahir cette belle ! Tu m'offenses, Damon. Adieu, car on m'appelle.
Il sort.
Damon
Dieux ! Si jamais le foudre est parti de vos mains, S'il est fait pour punir les crimes des humains, Ouvrez l'oreille aux cris d'un vieillard misérable, Jetez sur sa misère un regard favorable, Et ne pardonnez pas à la brutalité Qui le fait recourir à votre autorité. Prêtez vos traits vengeurs à l'honneur de Diane ; Faites mourir le père, ou tuez le profane. Vous avez un tonnerre, et ce vil suborneur. Impitoyables dieux ! Survit à son honneur ! Mais pourquoi réclamer la divine justice, Si les humaines lois ordonnent son supplice, Si la cour si souvent a ces crimes vengés, Si ses bras sont ouverts à tous les affligés ? Va, vieillard malheureux, implorer sa puissance Qui te rendra Diane et punira l'offense.
Scène 3
Lysimant
Orante sort de chez elle.
Lysimant
Que le soleil est chaud ! Que son oeil est riant ! Et que déjà cet astre est loin de l'orient ! Cléandre m'a fait tort, et sa longue caresse M'aura peint incivil aux yeux de ma maîtresse. Je la verrai trop tard ; ce bel astre d'amour Me devait éclairer aussitôt que le jour. Mais que je suis confus, et que je trouve étrange La résolution où mon destin me range ! Insensible aux appas de cet objet charmant, Je les vois, je les loue, et je parle en amant : Plus libre que jamais, et plus froid pour Orante Que je ne le serais pour une indifférente, Je parle toutefois et d'amour et d'attraits Comme si ma froideur se rendait à ses traits ; Et j'entre en un hymen que je ne considère Que par les seuls apprêts qu'on en fait chez mon père. Las ! Ce dieu qui préside aux belles unions, Qui s'acquiert tant d'estime en nos opinions, Qui voit si saintement garder ses ordonnances, Ne fait pas aujourd'hui toutes les alliances ; Ce mystère s'observe ailleurs qu'à ses autels, Et l'avarice a joint la moitié des mortels. La grâce et la vertu ne sont plus adorées ; On ne s'enchaîne plus qu'en des chaînes dorées ; Possédant beaucoup d'or on a beaucoup d'appas, Et ce métal rend beau tout ce qui ne l'est pas. J'épouse sans dessein, j'aime sans connaissance : Ce qui doit être un choix m'est une obéissance, Et l'aveugle bonté d'un avare parent Trame en cette union mon malheur apparent. Ainsi tu n'as conçu qu'une espérance vaine, Beau sujet de mes feux, doux objet de ma peine, Qui seule eus le pouvoir d'asservir ma raison, Plus Diane d'effet que tu ne l'es de nom ! Ainsi tu vois ma vie en sa borne prescrite, Et ta condition a trahi ton mérite. Hélas ! Rien n'est égal aux rigueurs de mon sort, Et je vis pour mourir d'une éternelle mort... Mais que de vains pensers mon âme est agitée ! Délibéré-je encor d'une affaire arrêtée ? Immolons ces regrets à la nécessité, Et voyons de bon oeil cette aimable beauté.
Scène 4
Lysimant, Orante
Lysimant
Enfin...
Elle ferme la porte rudement.
Orante
Que me veux-tu, lâche, aveugle, profane ? Adieu, je suis Orante, et tu cherches Diane.
Lysimant
Le gracieux accueil ! Ô dieux ! Quel changement ! Et qui se fût douté d'un pareil traitement ? Ariste a sourdement tramé cet artifice, Et m'a désobligé de ce mauvais office. Ce rival seulement peut avoir éventé Ce que Diane a pu dessus ma liberté. Il faut subtilement découvrir cette affaire, Et, sans intention que de me satisfaire (Car Orante est un bien que je perds sans regret), Immoler à mon sort ce rival indiscret.
Orante
Adieu, ne me vois plus, et crois que cette porte Ne s'ouvrira jamais à des gens de ta sorte ; Va triompher des coeurs au lieu qui t'est prescrit, Où la stupidité signale ton esprit, Où tes beaux entretiens font naître tant de flammes, Ou tu passes pour rare et pour charmeur des âmes, Auprès de cet objet qui possède ta foi, Et qui n'a rien de cher que ses troupeaux et toi.
Lysimant
Souffrez...
Orante
Non, ne dis rien. Que me peux-tu répondre, Que tes propres écrits ne soient prêts de confondre ? N'as-tu pas pour Diane eu de la passion ? Peux-tu désavouer cette inclination ?
Lysimant
Il est vrai que j'aimai cette jeune bergère, Mais sans intention, et d'une amour légère, Qui ne pouvait longtemps occuper mes désirs, Et n'avait pour objet qu'un moment de plaisirs.
Orante
Que tu fais à ta honte une faible défense ! Tes excuses, lascif, accroissent ton offense. Rends, rends à cet objet ton coeur irrésolu, Qui me déplairait moins lâche que dissolu ; Quoi ! Ce coeur embrasé de tes lascives flammes, Qui ne peut respirer que des plaisirs infâmes, Impuissant à produire un honnête dessein, Tu voulais, effronté, qu'il eût part en mon sein ! Tu le crois mériter des plaisirs légitimes, Et tu me présentais cette source de crimes !
Lysimant
Contre tant de discours, je cède, je me rends : Tous me pouviez sans bruit donner ce que je prends, Un congé non prévu, mais de moindre importance Qu'il doive absolument ruiner ma constance. Le temps est médecin de toutes les douleurs, Et l'on s'est consolé pour de pires malheurs.
Scène 5
Filémon
Il lui donne les lettres.
Il sort avec sa fille.
Filémon
Sans dessein de vous faire une importune plainte, Je vous portais, Monsieur, le sujet de ma crainte ; Après avoir reçu cet avertissement, Voyez si je dois pas m'en servir sagement, Et si l'intention de vous donner ma fille N'était pas dangereuse à toute ma famille. Un bien promis ailleurs ne peut m'appartenir ; Je ne conjoindrai point ce qu'on peut désunir : Sauvez-vous à vous-même une inutile peine, Et ne souhaitez point une alliance vaine. Ce malheur m'est égal, mais mon âge m'apprend À souffrir un regret pour la peur d'un plus grand.
Scène 6
Lysimant
Lysimant
L'insensé, m'obligeant au point que je désire, Croit m'avoir affligé d'un rigoureux martyre, Et que je suis atteint d'un cruel déplaisir Perdant ce que j'acquis sans peine et sans désir. Non, non, qu'on laisse agir le courroux qui m'enflamme, Il ne me faut cacher ni le fer, ni la flamme ; Je suis capable encor de consolation ; Mon courage est plus fort que cette affliction, Et si je dois mourir, c'est d'un excès de joie En cette liberté que le ciel me renvoie, Et que je puis ranger sous de plus doux attraits Que ceux de qui jamais je n'ai senti les traits. Tu joins en te vengeant, unique objet que j'aime, À tes autres faveurs une faveur extrême, Et ton juste courroux ne m'est qu'officieux, Diane, l'abrégé des merveilles des cieux ! Mais que peut t'acquérir l'effet de ta vengeance ? Que peut-elle à nos maux procurer d'allégeance, Puisqu'au dessein que j'ai de me rendre à tes voeux Un avare vieillard défend ce que je veux ? Un astre malheureux éclaira ma naissance, Et rangea mes désirs sous son obéissance. Après de si cruels et de si vains travaux, Je ne puis aspirer qu'à des partis égaux ; Au moins, pouvant donner une âme indifférente, Je trouve le moyen de me venger d'Orante, Quoique son changement me soit doux en effet, Et que c'est me venger d'un bien qu'elle me fait. Elle m'a confessé qu'une secrète haine Lui fait souffrir l'humeur de Rosinde avec peine, Et ne réserve rien de son autorité Pour faire à ses amis haïr cette beauté : J'enfreindrai maintenant une aveugle défense, Et j'aurai ce plaisir qu'Orante s'en offense. Je vais à cette belle engager ma raison : Ses parents autrefois m'ont ouvert sa prison, Et m'ont fait proposer cet heureux mariage ; J'espère que leur fille agréera mon servage. Voyons-la de ce pas.
Scène 7
Célirée, Lysimant
Elle aperçoit Lysimant.
Célirée
Dieux ! Que diligemment J'ai tel qu'il me le faut trouvé ce vêtement ! Je vais quitter Orante, et, par cet artifice, Faire au traître que j'aime accepter mon service. Le voilà cet ingrat.
Lysimant
Sers-tu chez Filémon ?
Célirée
Oui, que lui voulez-vous ?
Lysimant
Tu sais donc bien mon nom ?
Célirée
Trop bien pour mon repos.
Il entre chez Orimand.
Lysimant
Assure ta maîtresse Que je dissimulais une ardeur qui me presse, Que j'adore Rosinde, et que ce même jour Ma foi doit s'engager à cet objet d'amour : Dis que c'est de ma part.
Scène 8
Célirée
Célirée
Adieu, je lui vais dire. Ô de tous mes malheurs le dernier et le pire ! Quel fruit dois-je espérer des peines que je prends, Si pour guérir un mal j'en cause de plus grands ? Il se sert contre moi des moyens que j'essaie, Et je fais d'une simple une mortelle plaie ; Que puis-je maintenant, au dessein qu'il a pris, Opposer que la fuite et qu'un juste mépris, S'il peut, malgré mes soins, forcer tant de franchises, Et si de mes desseins naissent ses entreprises ? Cherche ta guérison, que les coeurs amoureux Trouvent dans le secours d'un oubli généreux, Et fais, triste Diane, un effort nécessaire Contre la trahison de ce bel adversaire. Hélas ! Qu'un malheureux délibère aisément, Mais qu'il trouve de peine en l'accomplissement ! Je ne puis l'oublier sans m'oublier moi-même ; Je l'aime seulement ; à cause que je l'aime L'auteur de mon repos me désobligerait, Et je voudrais du mal à qui me guérirait.
Acte III
Scène 1
Ariste
Ariste
Enfin, désespéré de forcer mes disgrâces, Il faut partir. Amour, mais ne suis point mes traces ; Laisse où fut ton empire un généreux mépris, Et me rends ma franchise aux lieux où tu l'a pris ; Car je serais aveugle en ma persévérance, Puisqu'enfin j'ai perdu tout sujet d'espérance. Orante est engagée, et, malheureux ! Le jour Qui me la doit ôter doit m'ôter mon amour. Toutefois, vains auteurs de mon inquiétude, Pensers qui me parlez de son ingratitude, Souffrez que je la voie au sortir de ces lieux, Et que sans l'offenser je paraisse à ses yeux ; Si près d'abandonner cette triste demeure, Laissez-moi seulement du respect pour une heure ; Après, en quelque lieu que je porte mes pas, Je vous écouterai, ne me l'épargnez pas. Peignez-la-moi cruelle, ingrate, inaccessible, Figurez-moi cent fois un affront si sensible, Et représentez-moi qu'elle a pu me trahir : Lors vous me serez chers, me la faisant haïr ; Je suivrai vos conseils et je parlerai d'elle Comme d'une insensible et d'une criminelle, Aveugle en ses désirs, aveugle en ses refus, Ou, pour vous croire mieux, je n'en parlerai plus. La voilà, cette ingrate, et le courroux extrême Qui surprend mes esprits montre encor que je l'aime.
Scène 2
Orante, Ariste
Orante
Que je vous désirais !
Ariste
Pourquoi ? pour m'assurer Que c'est perdre mon temps que de vous désirer, Que vous payez de vent les peines que j'ai prises, Qu'aux voeux de mon rival vos faveurs sont acquises, Que vous lui destiniez le plaisir qui m'est dû, Et qu'il s'est enrichi du bien que j'ai perdu ?
Orante
Non, je vous écrivais.
Ariste
Quelque mauvaise excuse, Qu'on est peut-être injuste alors qu'on vous accuse, Que vous participez à tous mes déplaisirs, Mais qu'un parent avare a forcé vos désirs.
Orante
Au contraire.
Ariste
Comment ? Que ma douleur extrême Était un libre effet qui provient de vous-même, Que votre volonté fait vos affections, Et qu'on n'a point forcé vos inclinations ?
Orante
Vous ne m'écoutez pas ?
Ariste
Las ! Qu'est-il nécessaire, Quand les coups sont reçus, d'ouïr son adversaire ? Et que me serviraient des torrents de discours, N'étant plus en état d'espérer du secours ? Je sais, cruelle Orante, avec quel artifice Vous pouvez à mes yeux déguiser l'injustice ; Vous ne manquez jamais d'art et d'inventions Pour faire autoriser toutes vos actions : S'il plaît à votre voix, en beaux termes féconde, Je serai criminel aux yeux de tout le monde ; Et, si l'on vous entend, vous aurez mérité La couronne et le prix de la fidélité. Moi, je n'ai point recours à des armes pareilles ; J'ai déjà trop longtemps possédé vos oreilles : Adieu, pour me déplaire obligez qui vous plaît ; Mon coeur à qui le veut cède son intérêt. Près de quitter Paris, je vous rends, infidèle, Ces gages criminels d'une amour criminelle, Et j'atteste le ciel de la confusion Que j'ai d'avoir souffert à votre occasion.
Orante
Vous m'honoriez beaucoup.
Ariste
Bien plus que ne mérite Une fille orgueilleuse, inconstante, hypocrite, Qui trouve également tous devoirs importuns, Qui s'en rit, et d'ailleurs dont les traits sont communs. Ne vous figurez pas causer autant de peine Que le prince de Troie en souffrit pour Hélène. Lorsque je vous nommais charmante et sans défauts, À quelques vrais discours j'en ajoutais de faux : J'ai dit que votre esprit était inimitable, Mais j'étais complaisant bien plus que véritable ; J'ai soupiré souvent sans beaucoup de douleur, Et j'ai vu des malheurs pires que mon malheur.
Orante
Entendrai-je longtemps des discours de la sorte ?
À part en s'en allant.
Ariste
Entendez-les ou non, c'est ce qui ne m'importe ; Mon coeur est dépouillé de tous ces vains respects, Qui font faire aux amants des compliments suspects, Élever leur maîtresse à la gloire des anges, Et rendre un esprit vain par de vaines louanges. Je parle sans dessein, et si votre miroir Parle autrement que moi, ne croyez pas vous voir. Adieu, vivez heureuse entre les bras d'un autre, Et haïssez mon nom comme je hais le vôtre. Las ! Malgré le respect que j'avais proposé De ne point violer, ma voix a trop osé : Pour ce qu'elle me plaît, je tâche à lui déplaire, Et rien que mon amour n'excite ma colère.
Scène 3
Orante
Orante
Dieux ! Je suis insensible à ces lâches mépris ! Va, ne me vois jamais, horreur de mes esprits ; Ne me rapproche point par une excuse vaine, Et ne rapporte point ton offense à ta peine ; Tu verras mon trépas aussitôt que le jour Qui doit en ta faveur rallumer mon amour.
Scène 4
Célirée, Orante
Célirée
Dieux ! Qu'avez-vous, Madame ?
Orante
Unique confidente, À qui je peux fier l'ennui qui me tourmente ; Ariste, cet ingrat, et le seul que j'aimais... Ah ! Ce nom seul me tue et m'arrête la voix !...
Célirée
Quoi, vous rend ces écrits ?
Orante
Avec tant d'apparence, De n'avoir eu pour moi que de l'indifférence, Avec si peu de peine, avec tant de dédains, Que je le dois haïr plus que tous les humains ! C'est fait, je ne sens plus cette ardeur insensée ; Une juste fureur dégage ma pensée. Un moment peut ôter son portrait de mon coeur, Et me faire abhorrer ce superbe vainqueur.
Célirée
Il est bien malaisé de dégager nos âmes De l'objet importun de leurs premières flammes : Quelquefois la colère efface tous ses traits, Mais la suite du temps en fait d'autres portraits ; Et de quelque pouvoir qu'un esprit se présume, Son courroux s'éteignant, son amour se rallume.
Orante
Mais si j'obtiens sur moi que mon ressentiment, Comme sa vanité, dure éternellement ?
Célirée
Les propositions sont un douteux remède ; Il faut, pour l'oublier, qu'un autre vous possède. Usez utilement de ce juste courroux, Et donnez votre coeur tandis qu'il est à vous ; Sinon, vous n'avez fait que des menaces vaines : Il rentrera bientôt dans ses premières chaînes.
Orante
Hélas ! Qui puis-je aimer ?
Célirée
Rapprochez Lysimant ; J'ai su par ses soupirs l'excès de son tourment ; Il est passionné de vos aimables charmes, Et par sa contenance il m'a tiré des larmes.
Orante
Que j'aime ce volage ? hé quoi, ne sais-tu pas Que le facile esprit cède aux premiers appas ? Il brûlait aux attraits d'une simple bergère ; Tout est indifférent à cette âme légère.
Célirée
Il m'a tout confessé ; mais écoutez comment. Vous vous êtes piquée un peu légèrement : Revenant de chercher la jeune paysanne Qui m'avait mis en main les lettres de Diane, Comme il se croyait seul, je l'y trouvai pleurant, Et jetant vers le ciel un oeil triste et mourant : J'entrais sans lui parler, quand, d'une voix tremblante Qui figurait assez l'ennui qui le tourmente : « Ma fille, m'a-t-il dit, si tu sers Filémon, Le père de Madame, et si tu sais mon nom, Oblige un malheureux, assure cette belle Qu'elle me nomme à tort lâche, aveugle, infidèle, Et que le vil objet qui cause ses mépris A bien touché mes yeux, mais non pas mes esprits ; Qu'il est vrai qu'autrefois j'estimais son visage, Comme on prise une fleur, de la neige, une image ; Mais que j'avais ma peine, et mon honneur plus cher, Que de brûler pour elle et de la rechercher ; Qu'elle se vante à tort de promesses frivoles, Et qui n'obligent point n'étant que des paroles ; Qu'elle doit mes écrits à l'importunité, Que cent fois son amour m'en a sollicité ; Et que j'écrivais plus pour exercer ma veine Que pour entretenir son espérance vaine. Orante m'aurait cru ; mais cet objet charmant Ne m'a pas accordé de parler un moment, Et la nécessité de souffrir sa colère, Qui rompt notre alliance et qui me désespère, Force ma liberté de s'engager ailleurs, Où je rencontre au moins des traitements meilleurs. Je vais trouver Rosinde. »
Orante
Ô dieux ! Pour me déplaire, Le traître va s'offrir à ma pire adversaire. Que ce superbe esprit triomphe de mes biens, Et possède un captif qui sort de mes liens ! Je ne le peux souffrir, que cet amant volage À l'objet de ma haine aille offrir son hommage. J'accorde son pardon aux maux qu'il a soufferts, J'accepte sa franchise et je lui rends ses fers. Mais s'il s'est obligé d'aimer cette maîtresse, Crois-tu qu'il se résolve à rompre sa promesse ?
Célirée
Je peux tout ruiner, quand même Lysimant N'y consentirait pas ; écoutez seulement. Passant chez mes parents le cours de mon enfance, Au village où le ciel m'a fait prendre naissance, Durant cinq ou six ans j'ai gardé mes troupeaux Vers un lieu que Rosinde a près de nos hameaux ; Et dans cette maison j'avais une compagne, Qui les gardait aussi dans la même campagne. Notre sort accordait son esprit et le mien ; Je trouvais des douceurs en son jeune entretien, Et me plaisais surtout d'entendre cette fille, Me parler de Rosinde et vanter sa famille ; Elle me disait tout : enfin j'appris un jour, (M'enquérant quel objet possédait son amour,) Qu'elle était, dès six ans, promise en mariage À l'un de ses cousins égal de biens et d'âge, Fils d'une Portugaise, et qui n'eut qu'une soeur Qui le laissa bientôt unique possesseur. À ses tristes parents la mort la vint soustraire, Comme on la nourrissait au logis de mon père. Lysandre, c'est son nom, lorsqu'il fut un peu grand, Fut visiter sa mère et quitta son parent ; Mais bientôt de cet heur sa mère fut privée : Elle mourut un mois après son arrivée. Depuis, par ses parents il se fit accorder Un nombre de vaisseaux qu'il voulut hasarder : Il fut en Orient tenter les destinées, Et n'est point revenu depuis beaucoup d'années ; Si bien qu'on le croit mort, et que facilement On peut à son défaut accepter votre amant.
Orante
Et que sert ce discours ?
Célirée
Je vous le vais apprendre. Il me faut déguiser et passer pour Lysandre ; Puis j'irai chez Rosinde en bannir Lysimant, Que vous pourrez après gouverner aisément.
Orante
Ton esprit vaut beaucoup, mon âme en est ravie ; J'abandonne à tes soins mon amour et ma vie. Emprunte quelque habit dessus ce diamant, Et sers ma passion sous cet habillement : Cours, ne diffère point, mais surtout, Célirée, Conduis bien cette feinte, et sois bien préparée ; Sache bien courtiser et bien traiter l'amour. Je vais chez Éliante attendre ton retour.
Scène 5
Célirée
Elle sort.
Célirée
C'est mon dernier remède en ce malheur extrême, Que de feindre pour elle et faire pour moi-même ; Mais ne différons plus ces importants secrets ; Courons chez Dorothée où les habits sont prêts.
Scène 6
Orimand, Lysimant
Orimand
Je bénirai cent fois l'amour et la fortune, Qui rangeront vos coeurs sous une loi commune : Ne faisons point languir vos desseins amoureux ; Arrêtons dès ce soir ce mariage heureux. Je vais faire à ma soeur agréer cette affaire, Que son âge et le sang m'empêchent de lui taire.
Ils sortent.
Lysimant
Et moi, je vais chez moi, charmé de passion, Conter l'heureux succès de mon ambition.
Scène 7
Filémon
Il entre chez Cléonte.
Filémon
Heureux qui vit sans peine, et qui peut à sa fille Entre mille partis choisir le plus utile ! Orante ne perd rien éloignant Lysimant, Et je puis l'obliger d'un plus sortable amant. Cette belle en tous lieux voit des franchises prêtes, Sa beauté chaque jour augmente ses conquêtes ; Et je suis ennuyé du nombre des transis Qui me font tous les jours parler de leurs soucis. Pour elle Florimant déteste sa fortune, Alidor la poursuit, Filidan l'importune, Cléonte en est touché, Tyrsis en est jaloux, Et, s'il était possible, elle aurait mille époux ; Elle à partout Paris établi sa puissance, Et sa beauté l'élève autant que sa naissance. Sur tous, je sais qu'Ariste a possédé son coeur : Elle s'était rendue à ce premier vainqueur, Et voyait Lysimant avec autant de peine Qu'elle a vu de bon oeil le sujet de sa haine ; Le second éloigné, j'accorde à ses désirs Celui qui fut jadis l'objet de ses soupirs ; Qu'elle sera contente ! Et, rapprochant Ariste, Que je rendrai d'appas à son visage triste ! Que mon pouvoir est grand, et qu'avec peu d'efforts Je peux en un moment ressusciter deux morts ! Cléonte, un mien ami, chargé de cette affaire, N'omettra rien pour moi de l'ordre nécessaire ; Il ira chez Ariste, et je suis assuré Qu'il trouvera bientôt cet esprit préparé. Voyons-le de ce pas.
Scène 8
Diane
Elle frappe à la porte.
Diane
C'est en cet équipage Que je l'éloignerai de son nouveau servage, Que je puis disposer du bien qui m'appartient, Et que je vais l'ôter à qui me le retient. Ta providence, Amour, me fournit ces obstacles ; Ajoute cette gloire à tes autres miracles, Et vois ce qu'une fille a mis d'empêchement. Mais je ne songeais plus à parler en amant ; Je ne suis plus Diane, et je suis ce Lysandre Qu'Orimand dès six ans a choisi pour son gendre : Voyons s'il est chez lui.
Scène 9
Un Laquais, Diane
Un Laquais
Vous frappez hardiment.
Diane
Ami.
Un Laquais
Que cherchez-vous ?
Diane
Le logis d'Orimand, Et tu m'obligeras d'une faveur extrême.
Un Laquais
C'est ici.
Scène 10
Orimand, Un Laquais, Diane
Orimand
Que veut-il ?
Un Laquais
Eh ! Le voilà lui-même.
Diane
Ah ! Que je dois de voeux au céleste pouvoir, Qui m'accorde aujourd'hui le bien de vous revoir, Qui me rend en ces lieux où mon âme est ravie, Et qui m'a conservé le père de ma vie ! Reconnaissez, Monsieur, ce gendre bienheureux Qu'enfin vous revoyez aussi sain qu'amoureux, Et ne différez point le désir qui le presse D'aller s'évanouir au sein de sa maîtresse.
Orimand
Ô dieux ! Est-ce Lysandre ?
Diane
Oui, cet heureux amant Qui termine sa peine et son éloignement, Que le ciel a sauvé des efforts de Neptune, Et qui revient chez vous établir sa fortune.
L'embrassant.
Orimand
Je doute si je veille en l'état où je suis. Mon gendre, ah ! Quel bonheur succède à mes ennuis ! C'est lui, n'en doutons plus ; cet aimable visage Conserve quelques traits qu'il eut en son jeune âge. Je vois ses actions ; cet oeil doux et riant Paraît à mes regards tel qu'en son orient. Ô bienheureux Lysandre ! Honneur de ma famille ! Bienheureux Orimand ! Et bienheureuse fille !
Diane
L'impatient désir de revoir ses beaux yeux M'a fait précipiter mon retour en ces lieux ; On amène après moi ce que les destinées Ont donné de profits au soin de dix années, Et que j'ai retiré de la rage des flots Constants à traverser nos adroits matelots. Faites luire à mes yeux ce soleil de mon âme, Accordez ce plaisir à l'ardeur qui m'enflamme. Qu'on a d'impatience, ayant beaucoup d'amour !
Orimand
Entrez, vous la verrez. Ô favorable jour !...
Acte IV
Scène 1
Filémon
Filémon
Cléonte conduira cette affaire importante ; Ô dieux ! Que ce discours va réjouir Orante ! Qu'elle sera tenue à ma facilité Qui lui donne un mari si longtemps souhaité, Et qui fait de sa part les mêmes voeux pour elle ! La voilà, portons-lui cette heureuse nouvelle.
Scène 2
Filémon, Orante
Filémon
Fais renaître les lis sur ce teint pâlissant Et rends les premiers traits à ces yeux languissant, Si tu le dois jamais, et si le seul Ariste Peut réparer l'éclat de ce visage triste. J'accorde à tes désirs cet amant fortuné, Pour qui ta passion m'a tant importuné... Mais quel prompt changement altère ce visage ? Peux-tu désapprouver cet heureux mariage ? Ariste n'est-il plus si cher à tes regards ? Et n'as-tu plus dessein d'être à ce jeune Mars ?
Orante
J'ai dessein de mourir, puisque je ne suis née Que pour souffrir toujours et vivre infortunée.
Filémon
Comment, tu hais Ariste ?
Orante
Hélas ! Je ne hais rien Que la rigueur du sort, si contraire à mon bien. Souffrez qu'en quelque lieu solitaire et sauvage J'aille vouer au ciel le reste de mon âge ; Où j'épargne à vos ans des travaux superflus, Où mon plus doux plaisir soit de n'en avoir plus, Où je puisse, occupée à de saintes pensées, Pleurer la vanité de mes erreurs passées.
Filémon
Il faut, pour observer ces résolutions, Des coeurs plus détachés de leurs affections ; Et suivre ces desseins avec plus de courage Qu'on n'en peut espérer de votre humeur volage. Quelle inspiration a touché vos esprits, Et vous fait voir le monde avec tant de mépris ?
Orante
Au moins dispensez-moi d'un si fâcheux servage ; Que toujours ma raison conserve son usage ; Que votre seul vouloir me prescrive des lois : Sinon, que j'aie Ariste et la mort à la fois.
Filémon
D'où vient ce changement ? Quelle humeur si soudaine A d'un objet d'amour fait un objet de haine ? Ce jeune cavalier, si beau, si gracieux, Si doux à votre esprit et si cher à vos yeux, Ne vous blesse-t-il plus avec les mêmes armes ? Et ne sentez-vous plus le pouvoir de ses charmes ?
Orante
Monsieur, pour l'abhorrer j'ai des sujets trop forts ; Daignez me dispenser d'inutiles rapports.
Filémon
Non, je veux tout savoir.
Orante
Las ! Que vous puis-je dire Qu'après vous me teniez pour un sujet de rire, Si nos ressentiments et nos jeunes débats Passent dans vos esprits pour de simples ébats ? Ariste ce matin, en cette même place, Est venu m'aborder avecque tant d'audace, Et m'a parlé si mal, sans cause et sans dessein, Que j'ai douté longtemps que son esprit fût sain : Orante, m'a-t-il dit, ne soyez pas si vaine Que de vous figurer d'avoir causé ma peine ; Vos attraits sont communs, et vos miroirs sont faux, Si vous n'avez en vous remarqué cent défauts : Vos amants vous flattaient, s'ils vous ont estimée ; Je rougis seulement de vous avoir aimée, Et vous rends sans regret une inclination Que j'acquis sans effort et sans intention. Là, je l'ai vu partir si plein d'indifférence, Que je serais injuste en ma persévérance, Et qu'il aurait enfin, en mon affection, Un juste fondement de sa présomption.
Il sort.
Filémon
Simple, tout ce mépris prouve un amour extrême, Et vous devez l'aimer pour son offense même : Croyez-vous qu'un esprit atteint légèrement Eût tant porté d'envie au bien de Lysimant ? Il aurait accusé les seules destinées, Et la nécessité qui fait les hyménées ; Mais un coeur bien atteint, et las de soupirer, En ces occasions ne peut rien révérer ; L'excès de son amour le force de se plaindre, Et, n'espérant plus rien, il n'a plus rien à craindre. Mais nous délibérons de la nécessité ; Disposez-vous au joug d'un hymen arrêté.
Elle sort.
Orante
Dure et fâcheuse loi qu'impose la naissance, De soumettre nos voeux à notre obéissance !
Scène 3
Lysimant
Lysimant
Quelle fatalité confond tous mes desseins ? Faut-il suivre longtemps ces sentiers incertains ? Ce Dieu dont le pouvoir dispose de nos âmes, Changera-t-il encor mes chaînes et mes flammes ? Gardes-tu pour ce coeur encor de nouveaux feux, Amour, ou si Rosinde aura mes derniers voeux ? Ne perdons point de temps, et voyons si son père Voudra devant la nuit arrêter cette affaire. Il sort tout à propos.
Scène 4
Orimand, Lysimant, Un Laquais
Orimand
Je sortais à dessein De vous aller apprendre un changement soudain : Un obstacle puissant s'oppose à mon attente ; N'ayez plus de dessein pour une indigne amante Qui n'avait rien de cher que l'espoir d'être à vous, Mais qu'un prompt changement prive d'un bien si doux. Lysandre, un mien parent, à qui dès son jeune âge J'avais fait espérer ma fille en mariage, Et que je croyais mort aux pays étrangers, De la terre et de l'onde a vaincu les dangers ; Il ne fait qu'arriver, et ce n'est pas sans peine Que je laisse, Monsieur, votre espérance vaine ; Mais vous pardonnerez à la nécessité D'accorder sa maîtresse à sa fidélité.
Lysimant
Je ne m'obstine point à vouloir l'impossible ; Je regrette beaucoup un bonheur si sensible ; Mais un sort rigoureux se plaît à me trahir, Et la nécessité m'oblige d'obéir.
Le laquais paraît.
Orimand
Vous plaît-il de le voir ? Laquais ! Cherchez Lysandre, N'est-il pas là-dedans ?
Un Laquais
Non, il vient de descendre, Et sort par le jardin.
Il rentre.
Orimand
La curiosité Le porte à voir Paris en cette nouveauté. Pardonnez, Lysimant, à mon regret extrême, Ce qui me touche plus mille fois que vous-même ; Et, si j'ai le moyen de vous servir jamais, Éprouvez par l'effet le dessein que j'en fais.
Scène 5
Lysimant
Il sort.
Lysimant
Est-il quelque malheur égal à tes désastres, Ridicule jouet des destins et des astres ? Et, voyant tout contraire à tes voeux innocents, Peux-tu perdre ton coeur sans perdre aussi le sens ? Détache tous ses fers, éteints toutes ses flammes, Et ne présente plus ce rebut de tant d'âmes : Profite cette fois de ta juste douleur, Et tire ta sagesse au moins de ton malheur ; N'offre plus ta franchise à ces honteuses chaînes, Et ne perds plus de temps en ces recherches vaines : Cette union, commune au reste des humains, N'est pas, infortuné, permise à tes desseins, Et le dieu qui préside aux autels de Cythère N'a pas en ta faveur établi ce mystère.
Scène 6
Diane
Diane
J'ai sans beaucoup de peine un malheur diverti, Et l'un et l'autre amant est resté sans parti ; Mais un second danger appelle mon adresse : Orante peut beaucoup d'une seule caresse, Et je perdrai le fruit de ce déguisement Si j'en laisse approcher ce déloyal amant. Ajoute encor. Amour, un moment d'assistance ; Que ce dernier effort couronne ma constance : Ainsi chacun t'adore, et dessus tes autels Puissent toujours fumer les encens des mortels ! Mais Orante me voit. Vous m'attendez, Madame ?
Scène 7
Orante, Célirée
Orante
Je n'attends que la mort, seule je la réclame, Puisque tout est contraire à mon contentement, Et que je vois le jour pour souffrir seulement.
Célirée
Dieux ! Qu'est-il survenu ? que ce visage est triste ! Madame, qu'avez-vous ?
Orante
J'ai peur d'avoir Ariste : Un père injurieux m'abandonne à ses voeux, Et son pouvoir s'oppose à tout ce que je veux.
Célirée
Une pareille affaire est de tant d'importance Qu'il ne peut s'offenser de votre résistance. Cette sainte union des inclinations Est la première au rang des libres actions ; C'est là qu'innocemment un esprit se dispense À ne point révérer la loi de la naissance ; C'est là qu'il faut oser, et qu'un coeur abattu Fait de l'obéissance une lâche vertu.
Orante
Aussi tous mes desseins et toute ma puissance Tendent à renouer ma première alliance ; Lysimant doit mes voeux à l'indiscrétion De cet indigne objet de mon affection : Tantôt, songeant à lui, j'ai vu par la fenêtre Qui rend dans son jardin, un de ses gens paraître, À qui j'ai fait ouïr qu'il l'avertit d'aller Au logis d'Éliante où je lui veux parler : Car de le voir chez nous, le dessein de mon père Ne me le permet pas.
Célirée
Pressez donc cette affaire, Et n'ouvrez point l'oreille à la sévérité De ceux dont en ce point le droit est limité ; J'ai ravi Lysimant à sa dernière amante : Un effet merveilleux a suivi mon attente ; Je passe pour Lysandre en l'estime de tous, Et Rosinde m'estime en qualité d'époux. Usez utilement de cette heureuse feinte, Et secouez le joug d'une injuste contrainte : Votre heur dépend de vous.
Elle sort.
Orante
Ne dis mot seulement ; Je vais chez Éliante attendre Lysimant.
Scène 8
Célirée
Célirée
J'offense avec regret cette jeune merveille, Mais je fais seulement ce qu'un dieu me conseille : Ces crimes sont permis aux esprits amoureux, Et le ciel n'a point fait de supplices pour eux ; Hélas ! Ils sont punis d'assez cruels supplices En la peine qu'ils ont d'exercer leurs malices, Et, jugeant du souci qui les peut assaillir, On les doit plaindre même en les voyant faillir. Mais ce perfide amant à mes yeux se présente ; Il le faut divertir d'aller chez Éliante.
Scène 9
Célirée, Lysimant, Diane
Célirée
Monsieur, j'allais chez vous ; ma maîtresse ce soir Ne saurait se donner le bonheur de vous voir ; Son père lui prescrit la sévère ordonnance De ne plus souhaiter l'heur de votre alliance, De régler ses désirs par son commandement, Et de ne tenir plus qu'Ariste pour amant.
Lysimant
Eh bien, qu'elle obéisse.
Célirée
Ô dieux ! Cette nouvelle Ne peut-elle toucher un amant si fidèle ? Si constant en amour, l'êtes-vous aux rapports Qui ruinent l'espoir de vos communs efforts ? Voyez-vous de cet oeil cesser votre espérance, Et croyez-vous qu'elle ait autant d'indifférence ?
Lysimant
Qu'un autre puisse ou non engager ses esprits, J'estime également ses voeux et ses mépris ; Ma constance, au besoin, me fournit un remède Léger comme le mal, et que chacun possède ; Il était fort aisé de guérir mon souci : J'aimais Orante en homme et non pas en transi.
Célirée
Ô dieux ! Causant sa peine et son inquiétude, Que vous êtes injuste en votre ingratitude ! Voyant, comme je fais, l'excès de ses douleurs, Vous ne pourriez, Monsieur, lui refuser des pleurs. Je n'ai que trop connu ses passions discrètes ; Je l'ai cent fois surprise en des plaintes secrètes, Où votre nom mêlé me témoignait assez Combien et de quels traits ses esprits sont blessés. Mais las ! Quelle infortune égale sa disgrâce ! Et quel est son malheur, brûlant pour de la glace ! Son visage est pourvu de tous les ornements Capables de charmer les esprits des amants ; A-t-elle des défauts dans l'esprit ou dans l'âme Qui vous aient empêché de partager sa flamme ? Trouvez-vous en sa vie un juste fondement De ne la chérir pas en qualité d'amant ? Que lui pourrai-je dire ? avec quelle assurance Lui pourrai-je parler de votre indifférence ? Car elle attend de vous la fin de ses tourments. Ô ciel ! Qui vois son coeur, punis-moi si je mens.
Lysimant
Ce matin, toutefois, cette orgueilleuse amante Ne le témoignait pas.
Célirée
Et vous croyez Orante ? Elle vous congédie alors qu'elle se plaint ? Et voulant éprouver votre amitié, l'éteint ? Vous avez peu d'amour ou peu d'expérience ; Ce vous est un grand mal qu'un peu de patience. Comment prouverez-vous votre fidélité, Si d'un coup seulement vous êtes rebuté ? Pour être cru fidèle, est-ce assez qu'une dame Vous entende parler de soupirs et de flamme ? Ces discours sont communs à tous les amoureux ; Le plus indifférent est toujours malheureux : Le plus sain, s'il dit vrai, sent un cruel martyre ; Le plus libre est esclave, et le plus froid soupire. L'apparence est douteuse, et ses signes parfaits D'une parfaite amour consistent aux effets. Orante est si blessée, et sa peine si vraie, Qu'elle a raison, Monsieur, de sonder votre plaie, Et cherche justement, en cette élection, Pour beaucoup d'amitié beaucoup d'affection.
Lysimant
Demain je la verrai, parle-lui de ma peine ; Dis-lui qu'elle a douté d'une ardeur trop certaine ; Qu'il n'est tourment égal à ceux que j'ai soufferts, Et que mon seul respect avait rompu mes fers.
Célirée
Son sentiment douteux naît d'une jalousie Dont vous pouvez, Monsieur, guérir sa fantaisie. Ne souffrant que pour vous, elle désire aussi Être le seul objet de votre doux souci, Et veut avoir le coeur de cette paysanne Que vous aimiez jadis.
Lysimant
Quoi, le coeur de Diane ?
Célirée
Sinon, vos maux sont vains et vos voeux superflus : Mais vous contenterez son esprit là-dessus.
Lysimant
Dis-lui que l'intérêt d'une beauté plus rare Ne me porterait pas à ce dessein barbare, Et qu'elle sollicite à cet acte odieux Un amant plus ardent et plus officieux ; Que je tiens ses froideurs et ses flammes égales ; Qu'amour ne loge point en des âmes brutales, Et que je défendrais cette jeune beauté Contre les artisans de sa brutalité ; Que Diane m'est chère à l'égal de ma vie ; Que je la servirais comme je l'ai servie, Et qu'on m'aurait permis de vivre en ses liens, Si je n'étais pas né pour épouser des biens : Mais que j'ai des parents dont l'humeur importune À mon contentement préfère ma fortune.
Célirée
Que vos yeux sont charmés par de faibles attraits, Si vous avez senti le pouvoir de ses traits ! Je connais cette fille, elle n'a point de charmes Capables de vous nuire et dignes de vos larmes ; Aux yeux des paysans elle a quelques appas ; Mais, si vous l'avouez, elle ne vous plaît pas.
Lysimant
Elle me plaît autant que ton discours m'offense ; Mais tu sers chez Orante, et tu prends sa défense ; Ton zèle est estimable, et ta condition M'oblige d'excuser ton indiscrétion.
Célirée
L'amour qu'elle eut pour vous vous la peignit si belle ; Mais, ne vous aimant plus, que jugerez-vous d'elle ? Le changement du sort peut changer ses esprits, Et d'une ardente amour faire un lâche mépris.
Lysimant
Hélas ! Quel changement arrive à des bergères ?
Célirée
Un homme trafiquant sur les mers étrangères S'est chargé des papiers de certains marchands morts, Parents de cette fille, et puissants en trésors : On ne lui donne point de vaines espérances, Car des lettres de change ont fait ses assurances ; L'auteur de la nouvelle est cousin d'Orimand, Qu'on dit être arrivé d'aujourd'hui seulement.
Lysimant
Ô dieux ! Que me dis-tu ? Puis-je à cette nouvelle, Différer un moment d'aller voir cette belle ?
Célirée
Traître, qu'espères-tu que de perdre tes pas, Si, même en lui parlant, tu ne la connais pas ? Tu brûles pour Diane, insensible, barbare, Et ta passion cède à ton humeur avare ! Tu brûles pour Diane, et ton coeur abattu Met les biens en balance avecque sa vertu ! Non, ce que dit ta voix ton coeur le désavoue ; Le ciel a dans ton corps mis une âme de boue, Une âme inaccessible aux belles passions, Et qui n'a point d'objet que les possessions. Vois mon visage, ingrat, je suis cette Diane, Cette abjecte inconnue et vile paysanne, Cette simple bergère, et celle toutefois En qui tu n'aurais fait qu'un raisonnable choix, Dont la condition jadis était commune, Mais dont les qualités relevaient la fortune. L'or n'est pas seul aimable, et sous ces vêtements La vertu quelquefois s'est acquis des amants. Enfin, un changement à ma fortune arrive Qui me fait posséder l'objet qui te captive ; L'aveugle déité qui préside aux humains Ouvre enfin dessus moi ses libérales mains, J'ai de quoi t'acquérir et de quoi m'en défendre ; Elle qui se donnait est en pouvoir de prendre.
Lysimant
Dieux ! Je vois Diane.
Diane
Oui, c'est elle que tes yeux Ont bien eu le pouvoir d'attirer en ces lieux, Celle qui meurt d'amour pour une âme traîtresse, Celle qui s'est réduite à servir ta maîtresse, Qui perd sa liberté, rend son honneur suspect, Et pour suivre un ingrat dépouille tout respect.
Lysimant
Punis, belle Diane, un barbare, un perfide, Un traître en qui l'amour si lâchement préside, Et qui n'a pu forcer l'irrévocable arrêt D'un parent amoureux de son seul intérêt. J'appelle trahison cette seule impuissance, Et ma confession ajoute à mon offense ; Car le ciel m'est témoin qu'au moins ce lâche coeur N'a jamais reconnu que son premier vainqueur, Que toujours ton objet fut cher à ma pensée, Que le temps n'en a point ton image effacée, Que plutôt j'ai tâché d'effacer par mes pleurs Ce tyrannique arrêt de m'engager ailleurs. Aujourd'hui, si le sort nous était si propice Que nous pussions tromper une aveugle avarice, Ou charmer ce vieillard du vain éclat de l'or, (Je l'ai juré cent fois, et je le jure encor,) Tes désirs sur les miens auraient un libre empire, Et je posséderais le seul bien où j'aspire.
Diane
Si l'or peut à nos voeux accorder ses désirs, Rien ne diffère plus nos innocents plaisirs : Estimez-nous déjà sous une loi commune, Et venez consulter l'auteur de ma fortune ; Il est chez Orimand.
Lysimant
Tous mes sens sont ravis, Et, dans ce doux transport, je doute si je vis.
Scène 10
Diane, Un Laquais, Lysimant
Diane
Lysandre est-il ici ?
Un Laquais
Non, depuis un quart d'heure.
Diane
Doit-il en ce logis établir sa demeure ?
Il rentre.
Un Laquais
Ici même, on l'attend.
Lysimant
Adieu, je vais chez nous Réjouir mes parents d'un changement si doux, Et par un mot d'écrit faire avertir Orante Que son affection m'est fort indifférente ; Que je suis glorieux alors que je la perds, Quoiqu'elle ait eu du droit sur l'objet que je sers ; Enfin que j'ai ton coeur, mais sans meurtre et sans crime, Et que tu m'en as fait un présent légitime.
Diane
Moi, j'entre chez Orante, et dans fort peu de temps J'envoie ou vais chez vous.
Il sort.
Lysimant
Adieu donc, je t'attends.
Diane
Ô dieux ! Le doux espoir dont mon âme est flattée ! Il faut changer d'habits, courons chez Dorothée.
Acte V
Scène 1
Sylvian
Sylvian
Bel astre de mes jours, en quels lieux écartés Tes yeux font-ils briller leurs divines clartés ? Où te peux-tu cacher avec tant de lumière, Bergère impitoyable, et sourde à ma prière ? Las ! Après de si longs et de si vains ennuis, Tu me plaindrais peut-être en l'état où je suis. D'un berger estimé dans tout le paysage, Abondant en troupeaux et riche en pâturage, Mon amour, dont l'ardeur m'oblige à te chercher, A fait, belle Diane, un malheureux cocher. J'ai changé pour te voir, sans juger que j'efface La gloire de mon nom et l'honneur de ma race, Au soin de deux chevaux le soin de cent brebis, Et mes habits de toile en ces honteux habits. Encor si j'obtenais un bien si délectable, Ce titre malheureux serait plus supportable ; Mais il n'empêche point notre désunion, Et Diane se cache à son Endymion. Mon espérance est vaine, on n'a point vu paraître L'éclat de ses rayons au logis de mon maître ; Tu n'es plus en son coeur, ses voeux sont refroidis, Il ne t'honore plus comme il a fait jadis ; Orante a captivé ce rival infidèle, Et je lui vais porter... Mais je vois cette belle.
Scène 2
Sylvian, Orante
Sylvian
J'allais chez vous, Madame.
Orante
Hé dieux ! Que Lysimant Témoigne peu de soin de mon contentement ! Pourquoi ne vient-il pas ?
Sylvian
J'en ignore la cause ; Il m'a donné ce mot, sans parler d'autre chose.
LYSIMANT.
À part.
Haut.
Elle déchire la lettre, et Sylvian sort.
Orante
Je deviens sourd, Orante, et votre vanité A fait naître en mon coeur un mépris raisonnable : Ne vous croyez pas tant aimable Avecque si peu de beauté. Où Diane paraît, rien ne me peut ravir : Je sais de quel pouvoir votre beauté se vante ; Mais cédez à votre servante En l'art de vous faire servir. Dieux ! Serait-ce Diane ? Adieu, va l'assurer Que je n'ai pas sujet de me désespérer, Et que sa vaine humeur a bien plus d'insolence Que mon affection n'avait de violence.
Orante
Ô dieux ! Je suis trahie, et dessous un faux nom Cet objet de ses voeux sert en notre maison.
Scène 3
Ariste, Orante
Ariste
Pareil aux criminels qu'un juge redoutable A mandés pour entendre un arrêt équitable, Que la frayeur saisit et qui n'espèrent pas Un traitement plus doux qu'un rigoureux trépas : Tel je viens en ce lieu, l'âme noire d'un crime Qui défend que j'espère un pardon légitime ; Tel, mandé de chez vous, je viens tremblant et prêt D'entendre à vos parents prononcer mon arrêt. Mais que de votre voix j'obtienne ma sentence, Et vous m'obligerez à moins de résistance. Vous-même condamnez cet indiscret amant, Et ne pardonnez point à son ressentiment.
Orante
Quoi ! Vous voulez mourir pour cet objet de haine, Dont les traits sont communs, dont l'humeur est si vaine, Qu'on ne peut estimer que par civilité, Et qui pouvait si peu sur votre liberté ? Ô dieux ! Quel changement !
Ariste
N'attendez point d'excuse D'un amant criminel qui lui-même s'accuse, Qui considère enfin cet aveugle transport Avec un repentir plus cruel que la mort. J'ai trouvé des défauts où la grâce est extrême, Et des obscurités dans la lumière même ; J'ai changé vos attraits, ce teint en est blêmi, Mais l'amour m'a fait seul parler en ennemi. Dieux ! J'excuse déjà ce furieux caprice, Vous n'avez point encore ordonné mon supplice ; Déniez-vous ma peine à ma confession ?
Orante
Quelle peine mérite une juste action ? Quand vous m'avez nommée inconstante et parjure, Je ne m'offensais point d'une semblable injure ; Quand je n'étais pas belle en votre jugement, Je souffrais ce mépris encor plus justement ; La même vérité parlait en ce langage, Et cent fois mon miroir m'en a dit davantage. Je connais mes défauts, et sais que l'amitié De qui daigne m'aimer est digne de pitié ; Je ne vous crois, Monsieur, aveugle ni coupable ; Je ne condamne point un discours véritable, Et vous n'avez failli qu'en ce point seulement Que vous m'avez traitée encor trop doucement.
Ariste
Ah ! C'est trop de rigueur ! Et cette indifférence Me sert d'un châtiment pire que mon offense ; Pour m'être plus humaine il fallait me punir, Et c'est trop m'affliger que de me soutenir. Non, non, n'avouez point l'injustice et l'outrage Où le seul désespoir a porté mon courage. En l'extrême rigueur dont ce coeur est touché, Il est près de mourir pour prouver son péché ; Pour prouver que tout cède à vos aimables charmes, Et qu'il n'est point d'objet si digne de nos larmes. Je les ai profanés de mots injurieux : Mais que peut épargner un esprit furieux Qui se voit abusé d'une vaine promesse, Et son rival si près du lit de sa maîtresse ? J'ai failli toutefois, et je n'ai pas dessein De détourner le coup qui m'ouvrira le sein.
Orante
On pèche librement sous l'espoir de sa grâce, Et nos simplicités excitent votre audace ; Avecque moins d'amour je pourrais plus sur vous, Je serais absolue en votre esprit jaloux. Un respect nécessaire aurait pu vous contraindre À la discrétion de souffrir sans vous plaindre ; Mais je vous aimais trop, et le feu violent Que je vous témoignais vous a fait insolent. Votre discrétion dépendait de ma crainte ; Je devais témoigner d'être un peu moins atteinte : On souffre avec respect une sévère loi, Et j'aurais fait pour vous, en travaillant pour moi. Toutefois je suis bonne, et prendrai de mon père La résolution de ce que je dois faire.
Ils sortent.
Ariste
Ô dieux ! S'il fait cesser votre ressentiment, Quel bien est comparable à mon contentement ?
Scène 4
Dorothée
Elle frappe à la porte de Lysimant.
Dorothée
Diane peut beaucoup, tout cède à son adresse, Le ciel est favorable à l'ardeur qui la presse. Adorable vainqueur des hommes et des dieux, Couronne ses desseins d'un succès glorieux ! Elle s'est déguisée avecque tant de peine Qu'il est bien mal aisé que sa feinte soit vaine, Et l'honneur qu'on lui fait au logis d'Orimand Me fait bien espérer de ce déguisement. Déesse du repos, fais épaissir ton ombre : Quand ses yeux paraîtront en un endroit si sombre, Fais qu'on la méconnaisse, et que des traits si beaux Ne soient pas découverts en faveur des flambeaux. De cette heureuse nuit toutes ses nuits dépendent ; Seule tu la peux mettre où ses désirs prétendent, Et c'est par ta faveur que tous les amoureux À leurs chastes desseins ont un succès heureux. Tout mon contentement dépend de ses délices ; Je travaille pour moi lui prêtant mes services, Et j'aurai Sylvian, si je fais Lysimant Possesseur d'un objet si rare et si charmant.
Scène 5
Sylvian, Dorothée
Sylvian
Que voulez-vous si tard ?
Dorothée
Ah ! Berger insensible, Ce lieu, comme ton coeur, est-il inaccessible ? Ne feras-tu jamais un gracieux accueil À celle que tu vois si proche du cercueil ? Je ne veux pas fléchir tes rigueurs inhumaines ; Je ne demande pas le loyer de mes peines ; Et, quoique chaque jour accroisse mon souci, Je n'avais pas dessein de te parler ici. Je cherche Lysimant.
Sylvian
Ô dieux ! C'est Dorothée.
Dorothée
Ce n'est plus que son corps, l'âme lui fut ôtée Alors qu'on l'avertit de ton éloignement ; Je mourus de regret en ce triste moment.
Sylvian
Bergère, mon habit prouve mon ignorance, Et ma condition excuse mon silence. J'enseignais autrefois ces discours amoureux : Nos bergers m'adoraient, je travaillais pour eux ; Et lors, quoique mon coeur fût plus froid qu'une souche, On croyait, toutefois, qu'il parlait par ma bouche. Maintenant je m'occupe à de lâches travaux, Et ne sais plus que l'art de régir mes chevaux. Je vais quérir mon maître.
Dorothée
Hélas ! Quelle apparence De forcer sa froideur et son indifférence, Et de le disposer au bien que je prétends ? Mais voici Lysimant, ne perdons point de temps.
Scène 6
Dorothée, Lysimant
Dorothée
Monsieur ?
Lysimant
Que voulez-vous ?
Dorothée
Ma compagne était prête De venir vous trouver, mais Orante l'arrête, Et je viens de sa part du logis d'Orimand : Lysandre est de retour, allons-y seulement.
Lysimant
Non, non, je ne tiens point sa parole incertaine.
Dorothée
Voyons-le toutefois, donnez-vous cette peine, Elle vous en conjure.
Lysimant
Allons, si tu le veux, Et s'il faut contenter cet objet de mes voeux.
Dorothée
On ouvre, le voilà.
Scène 7
Diane, Lysimant, Dorothée
Diane
Puis-je aborder sans crainte Celui de qui j'attends une équitable plainte, Cet agréable amant, ce rival généreux, De qui j'ai ruiné les desseins amoureux ? Daignez-vous voir, Monsieur, le tyran de votre aise, Et vous peut-il payer de raison qui vous plaise ? Le seul bien de vous voir est l'objet de mes pas.
Lysimant
Ne cherchez point d'excuse à qui n'en attend pas ; On ne révoque point l'arrêt des destinées Qui fait, comme il leur plaît, ou rompt les hyménées. Le sort m'ôte Rosinde, et je suis satisfait Puisqu'il n'est pas aveugle au présent qu'il en fait, Et qu'il la réservait pour un objet plus digne D'être le possesseur de ce trésor insigne.
Diane
Au moins cet accident vous donne un serviteur Que vous n'éprouverez, ni lâche, ni flatteur, Et qui perdra le jour aussitôt que l'envie De hasarder pour vous sa fortune et sa vie.
Dorothée
Souffrirez-vous, Monsieur, le curieux dessein Qui me fait enquérir si certain bruit est vain ? Diane, pardonnez si je vous importune, Doit-elle à votre soin une telle fortune ? Avez-vous de si loin, après la mort des siens, À cette heureuse fille apporté tant de biens ?
Diane
Ne doutez nullement des trésors qu'elle vante ; Je ne la flatte point d'une incertaine attente : Avecque mon bagage il lui vient dans deux jours De quoi la réjouir et prouver mon discours, Si je puis assurer par des lettres de change Cet accident pour elle autant heureux qu'étrange.
Dorothée
Qu'on va faire de voeux pour vos prospérités ! Car chacun participe à ses félicités ; Son mérite est si grand, que cette aimable fille Est chère à tout le monde autant qu'à sa famille. Le bruit de son bonheur plaît aux plus envieux, Et d'une voix commune on en bénit les dieux.
Scène 8
Lysandre, Sylvian, Orimand, Dorothée, Diane, Lysimant
Lysandre
Où se tient Orimand ?
Sylvian
Céans.
Orimand
Qui me demande ?
Lysandre
Ô dieux ! Qui m'obligez d'une faveur si grande, Maîtres de l'univers, que je vous dois d'encens En ce rare bonheur qui ravit tous mes sens ! Heureux et cher parent du seul objet que j'aime, Apprenez qui je suis par ce transport extrême : Reconnaissez Lysandre.
Orimand
Ô dieux ! Quel insensé !
Lysandre
Quoi ! Le temps vous a-t-il mon portrait effacé ? Ne vous souvient-il plus de cet heureux Lysandre Que vous avez jadis choisi pour votre gendre ? Depuis que j'ai quitté ces lieux où j'habitais, Phébus n'a divisé les saisons que dix fois ; Je vous voyais partout, j'ai toujours en mon âme Conservé les portraits de vous et de Madame ; Et vous méconnaissez ce parent fortuné, Qu'à l'appui de vos jours les dieux ont destiné !
Lysandre
Ô sensible malheur !
Dorothée
Ô disgrâce infinie !
À Diane.
Orimand
Le ciel, qui que tu sois, guérisse ta manie ! Mon fils, de quelle erreur cet homme est-il troublé ? Ton corps avec ton âge aurait-il bien doublé ? En la peine où je suis, qui de vous dois-je prendre ? Je n'ai qu'une Rosinde, et ne veux qu'un Lysandre.
Diane
Toi, qui crois sous mon nom t'emparer de mon bien, Et posséder l'objet que le ciel a fait mien, Quel accident nouveau t'a mis en notre race ? Dessus quelle raison se fonde ton audace ? Donne à d'autres esprits ces divertissements, Et laisse un libre cours à nos contentements.
Fouillant en sa poche, et en tirant des lettres qu'il remet à Orimand.
Lysandre
Ô ciel ! Qui connais tout, si tu hais l'imposture, Par un visible effet punis cette aventure ; Et si, comme on le croit, ton bras est tout puissant, Fais périr l'imposteur et montre l'innocent ; Désabuse ces gens, et leur fais reconnaître Qu'à tort cet affronteur me dispute mon être. Mais en dois-je chercher des signes apparents Après ces mots écrits des mains de mes parents ? Passant en Portugal, j'ai pris cette assurance Qui confirme mon nom et ma persévérance ; Je suis cet heureux gendre et cet heureux époux Que, dès ses jeunes ans, Rosinde tient de vous.
Orimand
Ô dieux ! Que vois-je ici ?
Lysimant
Que l'affronteur réponde ! Je le rendrai coupable aux yeux de tout le monde. Voyez-vous pas déjà comme ses tremblements Prouvent son imposture et ses déguisements ?
Orimand
Vous ne répondez rien ?
À Lysimant.
À tous.
Diane
Puisque votre puissance A résolu ma mort, je reste sans défense, Impitoyables dieux dont la compassion Nie un peu de faveur à tant d'affection. Et toi, qui de ces coups fais mon sexe capable, Plus criminel que moi, punis cette coupable ; J'ai rompu tes desseins, j'ai troublé tes plaisirs, Et par une imposture attiré tes désirs. L'adresse de voler ce que tu me dénies Flattait d'un doux espoir mes peines infinies ; Je n'ai pu toutefois alléger mon ennui ; Le ciel est contre moi, conspire avecque lui : Ne me refuse point un trépas légitime ; Punis-moi de ta main, et je mourrai sans crime. Vous que je trahissais par ce déguisement, Joignez votre colère à son ressentiment ; N'épargnez point ma vie, et j'avouerai vos plaintes : Le dessein de voler me portait à ces feintes, Et je vous ai ravi le bien le plus exquis Que jamais vos travaux peuvent avoir acquis.
Orimand
Amis, qu'on la saisisse.
Lysimant
Est-ce Diane ? ô dieux !
Scène 9
Ariste, Filémon, Diane, Lysimant, Sylvian
Ariste
Adieu. Mais quel tumulte aperçois-je en ces lieux ?
Filémon
Il faut voir ce que c'est.
À Lysimant.
Diane
Ordonnez mon supplice, Ou souffrez que ma main prévienne la justice. Accorde-moi ce fer, si tu m'aimas jamais. Un coup éteint mes feux, et rétablit ta paix ; Un coup me peut tirer de ces mains insolentes Qui révèrent si peu mes ardeurs violentes. Que tardes-tu, cruel ?
Lysimant
Ô malheur de mes jours !
Sylvian
C'est Diane elle-même ! Offrons-lui du secours. Insolents, quelle ardeur porte vos mains barbares Sur un objet pourvu de qualités si rares ? Qui vous fait tant oser ?
Scène 10
Damon, Orimand, Lysimant, Lysandre, Dorothée, Diane, Orante, Filémon, Ariste, Sylvian, Exempt
À Diane.
Damon
Hélas ! Vengez sur eux La sensible douleur d'un père malheureux, Et rendez à ses voeux l'espoir de sa famille ; Hâtons-nous... Mais que vois-je, ô dieux ! Voilà ma fille : Je vois l'ingrat sujet des pleurs que j'ai versés. Quelle étrange manie a ses esprits blessés ? Et dessous quel habit se présente à ma vue Cette aveugle de honte et de sens dépourvue ? Trouves-tu, malheureuse, en cet habillement, À celles de ton sexe un sortable ornement ?
Orimand
J'ignore son dessein, mais par sa propre bouche Nous sommes avertis d'un larcin qui me touche ; Ces habits sont suspects en sa condition, Et ce déguisement a son intention. Messieurs, saisissez-la, car tout cet artifice Ne se peut découvrir qu'aux yeux de la justice.
Damon
Non, non, portez les mains dessus le suborneur Dont la vaine promesse a trahi son honneur ; Celui que vous voyez a causé tous ses crimes, Et doit rendre accomplis ses espoirs légitimes : Elle espère de lui moins que n'a mérité L'honneur de sa famille et sa fidélité. Vous me croyez à tort l'auteur de sa naissance : Mes soins ont seulement élevé son enfance ; On a dans nos hameaux vu briller ses appas, Et le ciel, toutefois, ne l'y destinait pas. Oyez comme je l'eus en son âge plus tendre, Puisque cet accident m'oblige à vous l'apprendre.
Lysimant
Ô dieux ! Qu'un doux espoir flatte ma passion ! Parle-nous vitement de son extraction.
Damon
Une dame étrangère, et d'illustre famille, Eut d'une même couche un fils et cette fille ; Et le dessein qu'elle eut d'avantager son fils L'obligea d'accepter l'offre que je lui fis. Elle commit sa fille au souci de ma femme, Et quelques mois après je fus chez cette dame, Où, par son propre avis, je fis courir un bruit Que la jeune Diane était morte la nuit. Tout le monde me crut ; on plaignait ma tristesse, Et la mère feignait avecque tant d'adresse Qu'on ne pouvait nier des pleurs à ses regrets ; Que par de faux tourments elle en versait de vrais. Son fils étant cru seul, on vantait ses richesses, Et déjà de son âge on tirait des promesses D'un naturel si noble, et d'un esprit si bon, Qu'à peine marchait-il qu'on parlait de son nom. La fille d'Orimand n'était que de son âge, Et les parents dès lors firent ce mariage : On les fit embrasser, leurs plus proches présents : Lysandre fut époux à l'âge de six ans. Cet accord arrêté, la mère sort de France, Me laissant cette fille et quelque récompense ; Mais, depuis son départ, le soleil quinze fois A vu naître et tomber les feuilles de nos bois Sans qu'elle m'ait écrit, et qu'aucune nouvelle M'ait appris de sa part le soin qu'elle a pour elle.
Orimand
Ô dieux ! La vaine fourbe ! Et que subtilement Il pense profiter de ce déguisement ! Diane ne vit plus, et sur cette croyance Nous avons établi cette heureuse alliance.
Lysandre
Non, non, il est certain que ma soeur voit le jour, Et cette occasion a pressé mon retour. Prête d'abandonner sa demeure mortelle, Ma mère m'appelant : Lysandre, me dit-elle, Je ne te laisse pas unique possesseur ; Les dieux, quand tu naquis, te firent une soeur, Et le dessein que j'eus d'agrandir ta fortune L'a réduite au malheur d'une vie importune. Je l'ai fait élever au logis de Damon : Boulogne est son village, et Diane son nom ; C'est ton portrait vivant, et pour la reconnaître Le sang te suffira, si tu la vois paraître ; Si tu la méconnais, une marque en son sein, Et deux sur le bras droit, t'en rendront plus certain. Pour cette occasion passe bientôt en France, Et fais que je trépasse avec cette espérance.
Damon
Favorable discours ! Hélas ! N'en doutez plus, Et venez remarquer ces signes superflus. Punissez, si je mens, l'auteur de l'imposture.
Lysandre
Ô Diane ! Ô ma soeur ! Ô divine aventure ! Ô favorable jour !
Dorothée
Ô doux contentement !
Lysimant
Je doute si je veille en ce ravissement.
Diane
Enfin, heureux amant, le soin des destinées A-t-il avec mes maux tes froideurs terminées ? Et la soeur de Lysandre a-t-elle plus d'appas Que celle, que tous ceux d'un sort abject et bas ? Toucher ai-je ton coeur ?
Lysimant
Divin charme des âmes, Premier et seul objet qui fis naître mes flammes, Qui n'aurait souhaité les maux que j'ai soufferts Et ne serait heureux de mourir dans tes fers ?
Orante
Ô dieux ! Quel changement !
Filémon
Que mon âme est ravie !
Damon
Madame, que ce dieu qui gouverne ma vie M'excuse auprès de vous du dessein que j'avais De faire à Lysimant abandonner vos lois ; Je n'ai considéré ni craint votre colère, Et le ciel le devait à ma longue misère.
Orante
Oublions tous nos maux ; Ariste étant à moi, Un autre ne peut plus disposer de ma foi.
Ariste
Puisqu'à votre mépris votre faveur succède, Je ne rendrai jamais ce bien que je possède.
Lysandre
En ce commun plaisir ne me déniez point Un bonheur qui me rend accompli de tout point ; Les dieux en Orient m'étaient si favorables, Et mes profits, Monsieur, sont si considérables, Que mes biens partagés égalent quatre fois Ceux que j'eus étant jeune et ceux que j'espérais ; Tant de prospérités ont suivi mon attente Que je puis être heureux, et Diane contente.
Orimand
Puisque je vois enfin ces doutes éclaircis, Mon gendre, embrassez-moi, bannissons tout souci ; Et vous, que j'ai traitée avecque tant d'outrage, Qu'un sensible regret force votre courage : Entrez ; et vous, Damon, partagez nos plaisirs En cette occasion si chère à vos désirs.
Dorothée
Toi qui vois les faveurs que le ciel leur envoie, Veux-tu pas accorder mon repos à leur joie ? Trouves-tu point encor ce discours importun, Et souffrirai-je seule en ce bonheur commun ?
Diane
Acceptez, Sylvian, cette aimable bergère, Nous vous en prions tous.
Sylvian
Ô douleur trop amère ! Mais c'est trop consulter, puisque mes voeux sont vains. Au moins je recevrai ce présent de vos mains ; Quelque animosité que je fisse paraître, Je ne vous pourrais pas emporter sur mon maître.
Dorothée
Ô bonheur infini ! Bénissons ce beau jour, Et laissons en repos ces prisonniers d'Amour.
Exempt
Adieu, vivez contents.
Filémon
Le ciel vous favorise.
Orimand
Que sa bonté, Monsieur, tous vos voeux autorise.
Filémon
Jusqu'à demain, Ariste.
Ils sortent tous.
Orimand
Entrons, et qu'à jamais Puisse durer le cours de cette heureuse paix.
Sylvian
Puisque tout est contraire à ta persévérance, Va dans un broc de vin noyer ton espérance, Malheureux Sylvian, et venge sur les plats La perte que tu fais de ses rares appas.