La Médaille d'Othon
Scène 1
Monsieur Deverberie, Leroux
Monsieur Deverberie
Tu dis que Monsieur Delamerci viendra sûrement ?
Leroux
Oui, Monsieur ; il a envoyé savoir quand vous rentreriez.
Monsieur Deverberie
C'est bon. Il faut faire du chocolat.
Leroux
À l'heure qu'il est ?
Monsieur Deverberie
Oui.
Leroux
Pour qui ?
Monsieur Deverberie
Pour lui.
Leroux
Mais, Monsieur, on ne prend pas de chocolat l'après-midi.
Monsieur Deverberie
Non pas tout le monde, mais lui.
Leroux
À la bonne heure.
Monsieur Deverberie
C'est que je veux qu'il goûte le mien, il s'y connaît, et il l'aime beaucoup.
Annonçant.
Leroux
Allons. Monsieur Delamerci.
Scène 2
Monsieur Delamerci, Monsieur Deverberie, Leroux
Monsieur Delamerci
Ah, Monsieur Deverberie, enfin, je vous trouve ; j'avais bien peur de vous manquer.
Monsieur Deverberie
Je n'avais garde de ne pas vous attendre, d'abord que j'ai su que vous aviez à me parler ; mais avant tout, je vous en prie, prenez une tasse de chocolat.
Monsieur Delamerci
Je vous remercie.
Monsieur Deverberie
C'est que vous ne connaissez pas celui-là ; Leroux, allez donc.
Leroux
Oui, Monsieur.
Monsieur Delamerci
Je vous dis que je vous suis bien obligé.
Monsieur Deverberie
Quelles façons ! Allons, allons, faites toujours.
Monsieur Delamerci
Mais réellement, je n'en veux pas.
À Monsieur Delamerci.
Monsieur Deverberie
Vous n'en prendrez que ce que vous voudrez. Leroux ? Voulez-vous du pain avec ?
Monsieur Delamerci
Je vous dis que je ne veux rien.
Monsieur Deverberie
Ah, oui, oui. Leroux, ayez soin d'avoir un petit pain.
Leroux
Oui, Monsieur.
Monsieur Deverberie
Et dépêchez-vous.
Leroux
Cela ne sera pas long.
Scène 3
Monsieur Deverberie, Monsieur Delamerci
Monsieur Deverberie
Je suis bien-aise que vous preniez de mon chocolat, parce que vous vous y connaissez bien, et que vous me direz ce que vous en penserez.
Monsieur Delamerci
Je vous réponds que je n'en prends jamais, et surtout à cette heure-ci.
Monsieur Deverberie
Oh, il ne vous fera pas de mal, il est fait chez moi.
Monsieur Delamerci
Voulez-vous me laisser dire ce qui m'amène ?
Monsieur Deverberie
Volontiers ; mais c'est que j'étais bien-aise d'être sûr avant, d'avoir votre avis sur mon chocolat.
Monsieur Delamerci
Vous connaissez l'Abbé de l Exergue ?
Monsieur Deverberie
Si je le connais ? Sûrement. Eh, vous me faites songer !... Il doit venir ici cette après-dînée ; c'est lui qui m'a procuré le cacao, il faudra bien qu'il en prenne aussi du chocolat.
Monsieur Delamerci
Vous n'avez que votre chocolat dans la tête ; mais puisque l'Abbé vient ici, il faut bien que je l'attende.
Monsieur Deverberie
Sans doute, vous prendrez du chocolat ensemble.
Monsieur Delamerci
C'est un homme très curieux en médailles, à ce que vous m'avez dit ?
Monsieur Deverberie
C'est très vrai. Leroux ? Je crains qu'il n'en fasse pas assez.
Monsieur Delamerci
Ne vous inquiétez pas de cela. Je voudrais causer avec l'Abbé, un peu, pour savoir...
Monsieur Deverberie
Permettez que j'aille dire à Leroux...
Monsieur Delamerci
Cela n'est pas nécessaire.
Monsieur Deverberie
Allons, comme vous voudrez ; mais vous serez cause qu'il n'y aura pas assez de chocolat de fait.
Monsieur Delamerci
Je vous dis que je n'en prendrai pas, ainsi il y en aura toujours assez pour l'Abbé.
Monsieur Deverberie
Oh ! Bon, vous en prendrez aussi tous les deux. Eh bien ?
Monsieur Delamerci
Eh bien, si l'Abbé avait une certaine médaille, qui me manque, je serais le plus heureux homme du monde.
Monsieur Deverberie
Vous saurez cela en prenant du chocolat ensemble.
Monsieur Delamerci
On m'a dit qu'il l'avait, et vous sentez bien que s'il voulait me la céder...
Monsieur Deverberie
Oh, il le fera, puisqu'il m'a cédé le cacao avec quoi j'ai fait mon chocolat.
Monsieur Delamerci
Ce n'est pas la même chose.
Monsieur Deverberie
Pardonnez-moi, pardonnez-moi.
Scène 4
Leroux, Monsieur Deverberie, L'Abbé de l'Exergue, Monsieur Delamerci
Leroux
Monsieur l'Abbé de l Exergue.
Monsieur Deverberie
Ah, le voilà. Je savais bien moi qu'il viendrait. Leroux, il faut faire une tasse de plus.
Leroux
Oui, oui, Monsieur.
L'Abbé de l'Exergue
De quoi ?
Monsieur Deverberie
Du chocolat, vous en prendrez.
L'Abbé de l'Exergue
Oh, Pour cela non.
Monsieur Deverberie
Faites, faites toujours.
Leroux
Oui, Monsieur.
Monsieur Deverberie
Deux pains, trois pains, vous entendez ?
Leroux
Oui, oui.
Il parle à l'oreille de Leroux.
Monsieur Deverberie
Ah, écoutez.
Monsieur Delamerci
Monsieur l'Abbé, j'avais la plus grande envie de vous voir.
L'Abbé de l'Exergue
Monsieur, je suis charmé de cette rencontre, il y a longtemps que je sais que vous avez le plus beau Cabinet de Médailles qui soit au monde, et...
Monsieur Delamerci
Monsieur, il est vrai, mais...
Monsieur Deverberie
Il faut un peu de temps, pour qu'il soit bon ; mais vous n'attendrez pas trop. Je vous détourne peut-être. Ah, Leroux, mettez-nous toujours une table.
Leroux
Celle-là ?
Monsieur Deverberie
Non, l'autre, celle de bois d Acajou. Tenez, la voilà tout près de vous.
Il apporte la table.
Leroux
C'est vrai.
Monsieur Deverberie
Allez-vous-en à présent.
Scène 5
L'Abbé de l'Exergue, Monsieur Deverberie, Monsieur Delamerci
L'Abbé de l'Exergue
Monsieur, vous avez les plus belles collections...
Monsieur Deverberie
Il est un peu étourdi ; mais il fait très bien le chocolat.
Monsieur Delamerci
Monsieur l Abbé, il n'y a point de belle collection, quand elle n'est pas complète.
Monsieur Deverberie
Oh ! Mais l'Abbé fera votre affaire il est très obligeant, et je me souviendrai toujours du cacao...
L'Abbé de l'Exergue
Ne parlons pas de cela.
Monsieur Deverberie
Mais c'est la base du chocolat. Que je ne vous interrompe pas, je vous prie.
Monsieur Delamerci
Une pièce qui me serait bien précieuse, c'est une Médaille d Othon, et l'on dit que vous en avez une.
L'Abbé de l'Exergue
Il est vrai, et très belle même ; elle est de bronze.
Monsieur Delamerci
Vous pourriez me faire un très grand plaisir.
L'Abbé de l'Exergue
Il faut savoir ; si c'est quelque échange...
Monsieur Delamerci
Non ; c'est cette Médaille d'Othon, qui justement me manque, et qu'on m'a dit que vous aviez achetée avant-hier. Si vous vouliez me la céder...
L'Abbé de l'Exergue
Si elle vous fait un si grand plaisir !...
Monsieur Delamerci
C'est réellement un service, et je vous donnerai tout ce que vous voudrez.
L'Abbé de l'Exergue
Mais il y aura peut-être moyen de nous arranger.
Monsieur Delamerci
Comment ?
L'Abbé de l'Exergue
Si vous avez quelque chose qui me convienne.
Monsieur Delamerci
Je ne crois pas, et puis cela serait trop long, je pars demain.
L'Abbé de l'Exergue
Hé bien, à votre retour.
Monsieur Delamerci
Non, je vous en supplie ; dites ce que vous en voulez.
L'Abbé de l'Exergue
Je ne fais ordinairement que des échanges, et j'ai une chose en vue pour laquelle je la donnerais volontiers. Si vous pouviez l'avoir...
Monsieur Delamerci
Je l'aurais bien si j'avais le temps, chargez-vous de l'acheter. Combien en veut-on ?
L'Abbé de l'Exergue
C'est une affaire de dix louis.
Monsieur Delamerci
Eh bien, je m'en vais vous les donner. Votre Othon est-il chez vous ?
L'Abbé de l'Exergue
Non, je l'ai ici.
Monsieur Delamerci
Finissons notre affaire.
Monsieur Deverberie
Oui, avant de prendre du chocolat.
L'Abbé de l'Exergue
Je ne peux pas.
Monsieur Delamerci
Pourquoi cela ? D'abord que vous l'avez ; songez donc que je voudrais partir demain de bonne-heure.
L'Abbé de l'Exergue
Je comprends bien.
Monsieur Delamerci
Vous n'êtes engagé avec personne, pour cette médaille ?
L'Abbé de l'Exergue
Non.
Monsieur Delamerci
Voyons-là.
L'Abbé de l'Exergue
Je ne peux pas vous la montrer à présent.
Monsieur Delamerci
Comment ?
L'Abbé de l'Exergue
J'ai des raisons ; vous l'aurez demain.
Monsieur Delamerci
Mais d'abord que vous l'avez ici, pourquoi me remettre ? Je vais vous compter vos dix louis.
L'Abbé de l'Exergue
Ce n'est pas là ce qui m'arrête.
Monsieur Delamerci
Je n'y comprends rien ; mais je vous prie en grâce, de me faire le plaisir de me la céder actuellement.
L'Abbé de l'Exergue
Je vous jure que je ne demande pas mieux.
Monsieur Delamerci
Mais quelle raison pouvez-vous avoir ?
L'Abbé de l'Exergue
Je ne puis pas vous la dire.
Monsieur Delamerci
Oh ! Pour cela, Monsieur l'Abbé, je ne puis pas m'empêcher de croire que vous voulez la céder à un autre.
L'Abbé de l'Exergue
Je vous jure, en honneur, que vous l'aurez.
Monsieur Delamerci
Et vous ne voulez pas me la montrer ?
L'Abbé de l'Exergue
Si je le pouvais, croyez...
Monsieur Delamerci
Hé bien ! Dites-moi seulement pourquoi ; je ne vous demande que cela.
L'Abbé de l'Exergue
Vous êtes bien pressant.
Monsieur Delamerci
Que diable cela vous fait-il ?
L'Abbé de l'Exergue
Mais c'est que...
Monsieur Delamerci
Dites donc ?
L'Abbé de l'Exergue
Allons ; mais en vérité... Je vous dis que...
Monsieur Delamerci
Quoi ! Allez-vous encore vous défendre ?
L'Abbé de l'Exergue
Puisque vous le voulez absolument...
Monsieur Delamerci
Je vous en prie.
L'Abbé de l'Exergue
Il faut bien y consentir. Vous saurez qu'avant hier au soir j'achetai cette médaille, qui est réellement très belle.
Monsieur Delamerci
Je vous en crois sur votre parole.
L'Abbé de l'Exergue
Celui qui me la vendit, voulut absolument me donner à souper ; c'était dans le quartier Saint-Victor, où l'on ne trouve point de fiacres : je fus donc obligé de revenir à pied. En passant dans une petite rue, deux hommes, qui marchaient derrière moi me firent craindre qu'ils ne fussent des voleurs ; j'eus beau doubler le pas, ces hommes me suivaient, et ma crainte augmentait. J'étais très occupé de sauver ma Médaille, et je m'embarrassais peu du reste. Je pris le parti de l'avaler, je n'eus pas plutôt fait, que ces deux hommes tournèrent par une autre rue, et je me repentis de ma peur.
Monsieur Delamerci
Depuis ce temps-là...
L'Abbé de l'Exergue
Depuis ce temps-là, je l'ai toujours dans le corps, ainsi vous voyez bien que je ne peux pas vous la montrer ; elle ne me fait point de mal.
Monsieur Deverberie
Hé bien ! Prenez du chocolat, cela fera peut-être que...
L'Abbé de l'Exergue
Non, au contraire : ainsi vous voyez bien que j'avais mes raisons.
Monsieur Delamerci
Il est vrai ; mais quand pourrai-je donc partir ?
L'Abbé de l'Exergue
Je ne sais pas ; mais d'ici à deux ou trois jours, seulement...
Monsieur Delamerci
Quoi ! Deux ou trois jours !...
L'Abbé de l'Exergue
Je ne peux pas répondre du temps.
Monsieur Delamerci
Mais n'y aurait-il pas quelques moyens à prendre ; car cela me dérange prodigieusement.
Monsieur Deverberie
C'est dommage que l'Abbé croie que le chocolat... mais essayez-en toujours.
L'Abbé de l'Exergue
Tenez, puisque vous êtes si pressé...
Monsieur Delamerci
Voyons ?
L'Abbé de l'Exergue
Venez-vous en chez moi, en chemin nous passerons chez mon apothicaire...
Monsieur Delamerci
Je vous entends.
L'Abbé de l'Exergue
Et peut-être finirions-nous cette affaire-là tout de suite.
Monsieur Delamerci
Allons, je le veux bien ; ne perdons pas de temps.
Monsieur Deverberie
Vous ne voulez pas de chocolat ?
Monsieur Delamerci
Une autre fois.
Monsieur Deverberie
Demain avant de partir ?
Explication du Proverbe : 41. Ce qui est bon à prendre, est bon à rendre.
Monsieur Delamerci
Oui, oui.