Saynète · 1881

La sauce d’un lapin

de Jules Moinaux

Représentation
≈ 6 min
Distribution
1 femme, 1 homme
Répliques
21
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Madame Boutonnier F 7 ≈ 1 min 1
Prévenu N 7 ≈ 1 min 1
Le Président H 6 ≈ 1 min 1
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La Sauce d'un Lapin

Scène 1

Le Narrateur, Le Président, Madame Boutonnier, Prévenu

Le Narrateur

Une dissertation sur les effets et les causes nous entraînerait bien loin ; Scribe a fait, d'ailleurs, là-dessus la charmante comédie du Verre d'eau ; on pourrait peut-être faire un pendant intitulé le Lapin, mais ça ne pourrait guère aller au Théâtre-Français, et bien que, depuis l'Ami Fritz, surnommé Fritz Poulet, on soit sorti des pâtés de carton, on n'a pas encore mangé de lapin dans la maison de Molière. Donc, Boutonnier a gagné un lapin à une fête de banlieue, et cet homme doux, sobre, travailleur, de plus, tranquille, comme ce Baptiste complètement inconnu, bien qu'il ait donné lieu à un proverbe, Boutonnier, ce jour-là, s'est mis au niveau de « Mes Bottes » et de « Bibi la Grillade » les héros de Monsieur Zola ; il a stupéfait son portier par sa rentrée, nocturne, il a cassé de la vitrerie, crevé des casseroles ; battu sa femme et mis le voisinage sens dessus dessous. Tout cela, parce que, le jour de la paie, il s'est laissé entraîner par des godailleurs à la fête en question, laissant sa femme à la maison et les enfants à leur mère, comme on laisse les roses aux rosiers. Le lapin gagné, on est allé le faire fricasser chez un marchand de vin. Toute la paie y passe... et la raison aussi, et voilà Boutonnier en police correctionnelle. Mais il a gagné un lapin : aux petites causes les grands effets, comme nous disions en commençant, sans compter que l'homme au lapin n'est pas près d'obtenir son pardon de Madame Boutonnier, habituée à porter la culotté, et pour cela, d'autant plus irritée contre son mari: « Il n'y a que le premier pas qui coûte. » dit-elle avec raison ; et le premier pas de Boutonnier dans la voie de l'inconduite lui ayant coûté trente-cinq francs, on comprend que Madame Boutonnier redoute les autres. « Avec des manières comme ça, dit-elle au tribunal, une femme et des enfants sont appelés aux fonctions de mourir de faim. Ah ! Messieurs, faudrait une loi contre les mauvaises coteries, les gouapeurs qui entraînent les hommes tranquilles de leur ménage ; mais il n'y en a pas, et une loi ne se fait pas toute seule comme le pot-au-feu : qu'on en fasse une ! »

Le Président

Il ne s'agit pas de tout cela, Madame ; dites ce dont vous vous plaignez.

Madame Boutonnier

Comment, Monsieur, de quoi je me plains ? Un homme qui m'a levé la main dessus, et le pied ; cassé tout son intérieur, et que la robe dont j'étais investie est bonne à en faire des linges à barbe que c'est un n'haillon, et toute sa paie qu'il a mangée : trente-cinq francs !

Prévenu

Joséphine, j'en ai versé diverses larmes bien amères ; je ne demande rien que l'agrément de ton estime.

Madame Boutonnier

Taisez-vous, homme monstrueux ! Enfin, messieurs, qu'il était si tellement extraordinaire de fureur, que j'ai sorti de ses yeux, vu qu'il m'aurait radicalement extirpé par la fenêtre.

Le Président

En voilà assez, taisez-vous !

Madame Boutonnier

Comment ! Que je me taise ?

Prévenu

Tiens-toi donc mobile, puisque Monsieur te le dit ; tu fais un tapage insignifiant.

Madame Boutonnier

Un homme qui s'est mis dans un état d'ivre-mort, qu'il est resté plongé pendant huit heures dans une insomnie qu'on ne pouvait pas l'en extraire, et que, quand il est venu se coucher à côté de moi, qu'il jouissait d'un sommeil agité en m'envoyant des grandissimes coups de pied que j'aurais mieux aimé coucher avec un cheval.

Au prévenu.

Le Président

Voyons, allez vous asseoir. Qu'avez-vous à dire ?

Prévenu

Mon président, mon opinion est que je ne me rappelle de rien du tout que du lapin.

Madame Boutonnier

Oui, un lapin qui t'a coûté...

Le Président

Voulez-vous vous taire !

Prévenu

Que tu es ennuyeuse, Joséphine, par les interruptions que tu nous procures ; que même t'as un fichu caractère, et que t'aurais affaire à un autre homme qu'il te changerait contre un quarteron de tabac.

Le tribunal délibère.

Le Président

Asseyez-vous.

Prévenu

Joséphine, demande ma grâce.

Madame Boutonnier

Je te méprise, voilà ce que tu es, t'as besoin d'une leçon ; la prison n'est pas faite pour les dromadaires.

Prévenu

Je demande à dire un mot.

Le Président

Quel mot ?

Le tribunal condamne Boutonnier à quarante-huit heures de prison.

Prévenu

Le mot que je suis prêt à signer que ça ne m'arrivera plus, si on veut me donner tous les matériaux pour écrire, et que si ma femme veut me pardonner, nous ne parlerons jamais de ça à qui que ce suit dans la nature humaine.

Madame Boutonnier

Je n'en demande pas plus ; mais que si tu recommences, il y aura quarante-deux lieues entre toi et moi, toujours en montant.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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