Proverbe · 1783

La veste brodée

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 16 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
156
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Comte H 62 ≈ 6 min 6
La Marquise F 43 ≈ 5 min 3
Émilie F 25 ≈ 4 min 5
Le Chevalier H 26 ≈ 2 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Veste Brodée
Le Comte absentabsent
La Marquise absentabsentabsentabsentabsent
Émilie absentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsent
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La Veste Brodée

Scène 1

La Marquise, Le Comte

La Marquise

C'est inconcevable, que le temps ait changé comme cela, d'un moment à l'autre !

Le Comte

Mais, Madame, c'est une chose toute simple, ... qui arrive tous les jours.

La Marquise

Hé non, Monsieur, cela n'arrive pas tous les jours. Les Tuileries n'ont jamais été comme aujourd'hui ; mille gens de connaissance, qui formaient un spectacle que je n'ai jamais vu, ou bien peu ; et dans l'instant tout est anéanti par une pluie qui est venue, je ne sais d'où.

Le Comte

Comment cela peut-il vous donner de l'humeur ?

La Marquise

Je n'en aurais pas que vous m'en donneriez avec l'air de satisfaction que vous avez. Ce qui me contrarie, est donc pour vous une chose délicieuse, ravissante ?

Le Comte

Non, sûrement ; et vous ne me rendez pas justice.

La Marquise

Si je vous la rendais autant que je le devais, vous n'auriez pas toujours lieu de vous louer.

Le Comte

Cela est tout-à-fait honnête.

La Marquise

Je ne suis point fade aujourd'hui.

Le Comte

Je m'en aperçois bien ; mais plaisanterie à part...

La Marquise

Je ne plaisante point, et n'en ai nulle envie.

Le Comte

Tout comme il vous plaira ; mais je vous prie, laissez-moi justifier cette satisfaction que vous avez cru apercevoir en moi. Je ne suis pas toujours si coupable que je vous le parais.

La Marquise

Vous l'êtes cent fois plus.

Le Comte

Si cela vous amuse...

La Marquise

Voyons, voyons, cette justification ; cela doit être curieux.

Le Comte

Non, Madame, cela n'est pas si curieux ; mais si vous m'aimiez comme je vous aime, vous l'auriez déjà devinée.

La Marquise

Sont-ce des reproches que vous m'allez faire ?

Le Comte

Non, Madame. Chacun aime à sa manière ; pour moi qui ne vois que vous dans le monde, à qui je veuille plaire, dont je puisse être occupé, si quelque chose pouvait me distraire du plaisir que je sens à être avec vous, je m'en croirais indigne.

La Marquise

Et vous auriez raison ; mais il n'en est pas de même de moi ; tout ce que je fais qui m'amuse, doit vous faire plaisir : voilà comme on pense, comme on sent, quand on aime réellement, avec délicatesse ; mais les hommes veulent s'en piquer ; et ils n'en connaissent que le nom, sans en connaître les procédés.

Le Comte

Quoi, Madame, je serai auprès de vous, ... Je serai le dernier que vous verrez, à qui vous penserez ?

La Marquise

Ce n'est donc rien, d'être auprès de moi ?

Le Comte

Je ne dis pas cela ; mais être le témoin de cent mille choses flatteuses, agréables, que vous adressez à d'autres ; c'est un supplice.

La Marquise

Quoi ! Parce que vous dites que vous m'aimez, il faut que je renonce à causer avec les gens que je rencontre ; que je ne parle qu'à vous ; que j'annonce qu'il n'y a que vous que je trouve digne de moi ?

Le Comte

Non, Madame, non ; mais puis-je m'empêcher de me trouver heureux d'être seul avec vous, et de ne pas regretter les mêmes choses que vous, de ne vous plus voir occupée de plaire à d'autres ?

La Marquise

Si je n'étais pas sûre de vous plaire, sûrement je ne m'occuperais pas d'autre chose ; c'est ma confiance en vous, qui me rend coupable. Vous fais-je des reproches, quand vous paraissez content des agaceries des autres femmes ?

Le Comte

Non, sûrement, vous ne m'en faites pas ; je ne suis pas assez heureux pour cela !

La Marquise

Vous n'êtes pas assez heureux pour cela ?

Le Comte

Non, Madame ; et je sais d'où cela vient.

La Marquise

Me ferez-vous l'honneur de me le dire ?

Le Comte

Ce ton ironique me le confirme.

La Marquise

Mais, expliquez-vous.

Le Comte

Ah, Madame ! Vous devez savoir ce que je veux dire ; depuis longtemps je me tais ; je crains que mes reproches ne vous déplaisent ; mais tout me prouve que vous ne m'aimez plus.

La Marquise

Tout, c'est bientôt dit ; mais quoi encore ?

Le Comte

Oh, cent choses.

La Marquise

Commencez par une...

Le Comte

Mais ces regrets d'aujourd'hui, par exemple.

La Marquise

Après ; il vous en reste encore beaucoup ; hé bien ?

Le Comte

Je sens que je vous déplairais.

La Marquise

Mais voyons.

Le Comte

Je ne finirais pas.

La Marquise

Commencez seulement.

Le Comte

Mais, par exemple... Si vous vous occupiez de moi...

La Marquise

Dites-donc.

Le Comte

Cette veste, qu'il y a si longtemps que vous avez commencé...

La Marquise

Et si je vous disais qu'elle est finie, que diriez-vous ?

Il sonne.

Le Comte

Je dirais... Permettez que je la voie ; je m'en vais sonner.

La Marquise

Non, je ne le veux pas.

Scène 2

Émilie, Le Comte, La Marquise

Émilie

Madame a sonné ?

Le Comte

Mademoiselle, je vous prie de me montrer la veste que Madame a eu la bonté de me broder.

La Marquise

Je vous le défends.

Le Comte

Mais si elle est faite...

La Marquise

Je veux que vous m'en croyiez sur ma parole.

Le Comte

Mais pourquoi ne pas vouloir que je la voie ?

La Marquise

Hé bien, Monsieur, si vous le voulez, je vais vous la montrer ; mais je ne vous reverrai de ma vie.

Le Comte

C'est un moyen bien sûr de m'en ôter le désir, mais il ne saurait me tranquilliser ; non Madame, mon repos ne vous intéresse plus ; et je n'avais que trop de raison de craindre...

La Marquise

Hé bien, Monsieur, pensez, dites ce qu'il vous plaira ; puisque ces idées vous plaisent autant, remplissez-vous en ; je ne me donnerai pas la peine de les détruire ; et si je n'ai pas le don de vous persuader, au moins je ne serai plus tourmentée.

La suivant.

Le Comte

Ah, Madame ! Je serais au désespoir de m'être attiré votre colère ; souffrez...

Elle sort.

La Marquise

Non, Monsieur, ne me suivez pas, je vous le défends absolument.

Scène 3

Le Comte, Émilie

Le Comte

Elle a juré ma perte, je n'en saurais douter.

Émilie

Vous connaissez son caractère ; il ne faut pas la contrarier.

Le Comte

Avec quelle indifférence elle m'abandonne à ma douleur !

Émilie

Mais pourquoi ne pas croire ce qu'elle vous dit ? Que cette veste soit finie ou non, que vous importe ? Vous n'en manquez pas.

Le Comte

Si vous me querellez aussi !... Mais vous ne savez pas ce qui a donné lieu à tout cela ?

Émilie

Je ne prends le parti de l'un ni de l'autre ; mais je vois qu'on se brouille toujours sur un mot.

Le Comte

Sur un mot !... Ah ! Je vous en prie, que je la voie ; que je me jette à ses pieds ; je ne saurais vivre avec l'inquiétude où je suis, et la savoir irritée contre moi ; ma chère Émilie, je vous conjure de lui demander la permission...

Émilie

Ce n'est pas dans ce moment-ci ; laissez passer ce premier mouvement ; il faut qu'elle soit plus calme pour vous entendre... vous pardonner.

Le Comte

Ah, si elle m'aimait véritablement !...

Émilie

Sûrement, vous lui feriez des reproches ; et vous vous perdriez tout-à-fait.

Le Comte

Je m'en rapporte à vous. Mais est-il vrai que cette veste soit finie ?

Émilie

Vous voyez bien que le sujet de la querelle vous occupe encore plus que le désir de l'apaiser. Allez-vous-en ; et vous reviendrez quand vous serez plus tranquille.

Il sort.

Le Comte

Je vais suivre votre conseil ; je n'espère plus qu'en vous.

Scène 4

Émilie

Émilie

Ces Messieurs-là nous font plus essuyer d'humeurs, de caprices ! Ils n'imaginent pas tout ce qu'ils nous font souffrir. — Mademoiselle, croyez-vous que le Comte m'aime réellement ? — Quelle heure est-il ? Le Comte ne vient pas. - Vous ne l'aimez pas, vous, Mademoiselle ; ou bien, vous le trouvez charmant, parce qu'il vous embrasse ; je n'aime pas cela ; je vous en avertis : comme si on s'en souciait. - En vérité, je suis bien lasse de tout cela. - Si j'entre là-dedans, je serai sûrement querellée ; si je n'y entre pas, elle dira que je la sais dans le chagrin, la douleur, et que je l'abandonne ; que je lui dis toute la journée que je lui suis bien attachée, et que je ne lui prouve jamais. - C'est un cruel métier, que d'être au service d'une femme !

Scène 5

Le Chevalier, Émilie

Le Chevalier

Bonjour, ma chère Émilie. Qu'est-ce que c'est donc que cet air que je vois ?

Émilie

Je pestais contre vous autres hommes.

Le Chevalier

Et pourquoi cela ? Est-ce quelque crainte d'infidélité ? Quand on est aussi jolie cependant, on doit être tranquille là-dessus.

Émilie

Oh, cela ne me regarde pas ; je n'aurai jamais de ces craintes-là ; je vois trop arriver de choses tous les jours, pour me soucier des hommes.

Le Chevalier

Ah, ah, il ne faut répondre de rien. Où est la Marquise ?

Émilie

Dans son boudoir ; mais je ne sais pas si elle voudra vous voir.

Le Chevalier

Pourquoi cela ?

Émilie

C'est qu'elle a de l'humeur horriblement.

Le Chevalier

Et à propos de quoi ?

Émilie

Monsieur le Comte et elle sont brouillés.

Le Chevalier

Tant mieux.

Émilie

Mais cela se raccommodera.

Le Chevalier

Il faut savoir si je pourrais lui parler pendant qu'elle est fâchée contre lui ; mais quel est le sujet de la querelle ?

Émilie

Je ne vous dirai pas bien.

Il lui prend la main.

Le Chevalier

Quoi, de la discrétion avec moi !

Émilie

Cela est venu sur une veste que Madame lui brode.

Le Chevalier

Hé bien ?

Émilie

Il lui a dit qu'elle ne pensait pas à la finir ; qu'elle ne se souciait plus de lui. Elle a répondu qu'elle était faite ; il l'a voulu voir ; elle n'a pas voulu lui montrer ; ... elle a prétendu qu'il devait la croire sur sa parole ; et puis ils se sont piqués de part et d'autre. Et elle s'est retirée dans son boudoir ; lui s'est en allé ; mais il va revenir, et puis ils seront les meilleurs amis du monde ; ainsi je vous conseille de vous en aller.

Le Chevalier

Non pas, un moment, s'il vous plaît. Cette veste, est-ce celle où elle travaillait il y a deux jours ?

Émilie

Elle ne fait pas autre chose depuis un an.

Montrant sa veste.

Le Chevalier

J'ai la pareille ici.

Émilie

Oui ; c'est justement la même chose.

Le Chevalier

Le Comte va revenir ?

Émilie

Sûrement ; il est trop inquiet pour pouvoir être longtemps.

Le Chevalier

Je vais l'attendre.

Émilie

Quel est votre dessein ?

Le Chevalier

Je veux me divertir à ses dépens. Il était très occupé en sortant d'ici ; car je l'ai rencontré, il ne m'a pas vu.

Émilie

Paix donc, je crois que le voici ; c'est lui-même.

Scène 6

Le Comte, Le Chevalier, Émilie

Le Comte

Monsieur le Chevalier, je vous souhaite le bon soir.

Le Chevalier

Monsieur le Comte, je suis bien votre serviteur.

Le Comte

Est-elle toujours bien en colère contre moi ?

Émilie

Je n'en sais rien ; je ne suis pas entrée depuis que vous êtes sorti.

Le Comte

Quoi, c'est comme cela que vous m'aviez promis...

Émilie

Elle n'a pas sonné ; et je me serais fait gronder.

Le Comte

Je vous en prie, sachez si elle veut me voir, comment elle est, enfin que je sache mon sort.

Elle s'en va.

Émilie

J'y vais.

Revenant au Chevalier.

Le Comte

Vous seule pouvez me rendre la vie dans ce moment. Je vous demande pardon.

Scène 7

Le Chevalier, Le Comte

Le Chevalier

Vous avez l'air bien occupé aujourd'hui.

Le Comte

C'est une affaire dont la Comtesse m'avait chargé, et qui n'a point absolument réussi, et dont je voudrais lui rendre compte pour me justifier.

Le Chevalier

Oh, vous le serez facilement ; quand on est aimé.

Le Comte

Aimé ?

Le Chevalier

Oui, vous vous jetez dans les grandes passions, vous ; et cela vous réussit bien ; pour moi, qui suis malheureux, toujours mal traité ; ma foi j'y ai renoncé.

Le Comte

Cela peut être... Vous avez là une jolie veste.

Le Chevalier

Oui, comme cela ; pas mal ; trouvez-vous ?...

Le Comte

Assurément !

Le Chevalier

J'en suis charmé.

Le Comte

Et peut-on savoir d'où elle vous vient ?

Le Chevalier

Je ne me souviens pas trop.

Le Comte

Mais c'est d'une femme apparemment ?

Le Chevalier

Oui, je crois que c'est d'une femme, vous avez raison.

Le Comte

Y a-t-il longtemps que vous l'avez ?

Le Chevalier

Assez.

Le Comte

Vous ne voulez pas le dire ; c'est tout simple.

Le Chevalier

Non, ce n'est pas cela ; je ne fais jamais de mystère moi, je ne l'aime pas.

Le Comte

C'est elle-même. Peut-on être traité aussi cruellement !

Le Chevalier

Cela réussit à merveilles.

Scène 8

La Marquise, Le Chevalier, Le Comte

La Marquise

Il y a longtemps que vous êtes ici, Chevalier, à ce qu'on me vient de dire ?

Le Chevalier

Oui, Madame.

La Marquise

Hé bien, Monsieur, êtes-vous toujours aussi extravagant ?

Le Comte

Je conviens, Madame, que je l'ai été jusqu'à présent...

La Marquise

Allons, ne parlons plus de cela.

Le Comte

Je croyais avoir eu tort de me plaindre ; mais tout me prouve que je n'avais que trop de raison. Je sais, Madame, pourquoi vous ne m'avez pas montré cette veste ; et je ne me croyais pas sacrifié à ce point-là.

La Marquise

Mais, en vérité, la tête vous tourne.

Le Comte

Quoi, Madame, vous pourrez nier ?...

La Marquise

Ce ton me paraît un peu extraordinaire, à dire vrai ; prenez garde à ce que vous direz.

Le Comte

Ce que je dirai, tout le monde le sait ici ; et plus vous feindrez d'ignorer le sujet de ma douleur, plus j'en serai étonné.

La Marquise

Je ne sais point feindre...

Le Comte

Vous ne savez point feindre ?

La Marquise

Non, Monsieur, expliquez-vous, ou me laissez.

Le Comte

Hé bien, Madame, cette marque précieuse de vos bontés ; cet ouvrage de vos mains, que je désirais tant d'avoir...

La Marquise

Achevez.

Le Comte

Voilà pourquoi il ne finissait jamais. Il ne m'était pas destiné ; vous triomphez, Monsieur le Chevalier ; mais vous serez sacrifié à votre tour.

La Marquise

Vous croyez que cette veste du Chevalier, est celle que je vous destinais ?

Le Comte

Oui, Madame, celle que j'attendais avec patience...

Émilie sort.

La Marquise

Mademoiselle, allez me chercher mon ouvrage.

Le Comte

Quoi, Madame...

La Marquise

Non, Monsieur, il faut que vous le voyez, vous le voulez, vous serez content.

Émilie apporte un métier.

Le Comte

Mais...

La Marquise

Tenez, Monsieur, voyez et jugez-vous vous-même.

Le Comte

Ô ciel !

La Marquise

Mais, comme vous êtes un homme juste, raisonnable, je ne veux pas que vous m'ayez soupçonné à tort ; cette Veste était pour vous ; vous avez crû que je l'avais donnée au Chevalier ; je n'ai pu vous persuader qu'en vous la montrant ; je ne veux plus que vous puissiez vous tromper ; elle est à lui ; je la lui donne ; ... je ne veux plus vous revoir.

Le Comte

Ah, Madame !...

Ils s'en vont.

La Marquise

Non, Monsieur, je n'écoute plus rien. Apprenez à estimer davantage ce que vous aimez. Venez, Chevalier ; je suis vengée, il me suffit.

Il sort.

Explication du Proverbe 28. Il ne faut pas toujours croire ce que l'on voit.

Le Comte

Peut-on être plus malheureux que je le suis. Et par ma propre faute !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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