Comédie · 1668

La veuve à la mode

de Jean Donneau de Visé

Représentation
≈ 35 min
Distribution
4 femmes, 6 hommes
Répliques
381
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Beatrix F 110 ≈ 11 min 21
Crispin H 84 ≈ 7 min 17
Miris F 70 ≈ 6 min 13
Dame Jeanne F 27 ≈ 4 min 6
Orphise F 38 ≈ 2 min 14
Clidamis H 11 ≈ 1 min 3
Un Garçon Fripier H 14 ≈ 1 min 2
Lucille N 8 ≈ 1 min 1
Alcipe H 5 ≈ 1 min 2
Un Tailleur H 8 ≈ 1 min 1
Damis H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle La Veuve à la Mode
Beatrix absentabsent
Crispin absentabsentabsentabsentabsentabsent
Miris absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dame Jeanne absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Orphise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clidamis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Garçon Fripier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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La Veuve à la Mode

Scène 1

Dame Jeanne, Crispin

Dame Jeanne

Crispin, dépêche-toi, vite, de te lever. Crispin ! Il n'entend point, il faut l'aller trouver. Crispin, réveille-toi ! Que le Diable t'emporte ! Crispin ! S'il ne répond, je vais rompre la porte.

Crispin

Qui m'appelle ?

Dame Jeanne

La garde.

Crispin

Il n'est pas jour, je dors.

Dame Jeanne

Tu verras qu'il fait clair, quand tu seras dehors.

Crispin

Que puisses-tu crever, vieille qui m'importune, Et qui pour un grand jour as pris le clair de lune !

Dame Jeanne

Il se meurt.

Crispin

Qui ?

Dame Jeanne

Monsieur.

Scène 2

Beatrix, Dame Jeanne, Crispin

Beatrix

Dame Jeanne !

Dame Jeanne

J'y cours.

Beatrix

Hélas ! Il n'en peut plus, montez vite, au secours !

Dame Jeanne

Je ne peux l'éveiller.

Beatrix

Montez-là-haut, vous dis-je ; Je le ferai lever. Que ce malheur m'afflige ! De sa santé jamais je n'ai rien espéré. Crispin, dépêche-toi, Monsieur est empiré. Crispin !

Dame Jeanne

J'y vais.

Beatrix

Il vient, et cependant ne bouge.

Crispin

On ne voit goutte encor dedans ce maudit bouge.

Beatrix

Cours vite au médecin, et ne t'arrête pas.

Crispin

Vous avez donc dessein d'avancer son trépas ?

Beatrix

Tu devrais t'habiller avecque diligence.

Crispin

Mon pauvre maître, hélas !

Beatrix

Ah ! Je perds patience. Va donc vite, Monsieur est à l'extrémité.

Crispin

Quoi ! N'espérerait-on plus rien de sa santé ?

Beatrix

Il est tout à fait mal.

Crispin

Mais crois-tu qu'il en meure ?

Beatrix

Oui, si tu ne le fais secourir tout à l'heure.

Crispin

Je pense que Madame a bien de la douleur.

Beatrix

Elle ressent ce coup jusques au fond du coeur. Mais va donc !

Crispin

Elle doit craindre fort le veuvage. On dit qu'elle perdra force biens.

Beatrix

Ah ! J'enrage !

Crispin

Mais Monsieur songe-t-il à faire un testament ?

Beatrix

Tu ne marcheras pas ?

Crispin

Çà.

Beatrix

Va donc promptement.

Crispin

Mais nous laissera-t-il quelque chose ?

Beatrix

Quoi ! Traître, Veux-tu sans médecin laisser mourir ton maître.

Crispin

J'y vais.

Scène 3

Dame Jeanne, Beatrix, Crispin

Dame Jeanne

Ne courez point, Monsieur est trépassé, Et comme une chandelle, hélas ! Il a passé.

Beatrix

Quoi ! Le pauvre défunt est donc mort ?

Crispin

Quoi ! Mon maître, Je ne vous verrai plus !

Beatrix

Tu nous trompes peut-être.

Dame Jeanne

Il est mort tout à fait ; je m'y connais assez, Car je suis tous les jours avec les trépassés.

Beatrix

Quoi donc ! Il est tout mort ? Ah ! Je m'en désespère ; Je le servais en maître et je l'aimais en père. Voilà ce qu'en dormant, l'autre nuit, je rêvais. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !

Crispin

Hy ! Hy ! Hy ! Hy !

Dame Jeanne

Hay ! Hay ! Hay ! Hay !

Crispin

Je crois que nous pleurons de toutes les manières : Hy ! Hy ! Hay ! Hay ! Ah ! Ah !

Beatrix

Il ne m'importe guères De quel ton nous pleurions.

Crispin

Tu n'y penses donc pas ? De diverses façons on honore un trépas ; De pleurer avec art aujourd'hui l'on se pique, Et les grands seulement font pleurer en musique.

Beatrix

Le pauvre homme !

Crispin

À sa mort que nous perdrons tous deux !

Dame Jeanne

Je ne gardai jamais malade moins fâcheux. Il avait une humeur agréable et docile ; Il me parlait toujours d'une façon civile, Lorsqu'il me demandait le bassin trop souvent.

Crispin

Il le faut avouer, c'était un bon vivant.

Beatrix

Bon ! Je ne pense pas qu'on en trouve un semblable. Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Que je suis misérable ! Ah ! Ah ! Ah !

Crispin

Elle étouffe, il la faut délacer : Ses soupirs sont si gros qu'ils ne peuvent passer.

Beatrix

Ayant pleuré Monsieur, je pleure pour Madame. Ah ! Que ne laissait-il des enfants à sa femme ! Son neveu, que l'on tient son unique héritier, N'aurait pas tout son bien.

Crispin

Il l'aura tout entier.

Dame Jeanne

Elle n'a point d'enfants ?

Beatrix

Non.

Dame Jeanne

Que n'en faisait-elle ?

Crispin

Qu'importe ? On la prendra pour la veuve pucelle.

Beatrix

Elle n'eut pour cela jamais d'ambition, Et toujours les enfants furent sa passion.

Crispin

Dans un pareil besoin on en doit faire faire. Elle devait prévoir qu'elle en aurait affaire ; Et, comme sans l'apprendre on sait ce métier-là, Elle eût trouvé partout des ouvriers pour cela.

Beatrix

Clidamis eut pour elle autrefois de la flamme. Je crois qu'il voudrait bien hériter de la femme Ainsi que des écus.

Crispin

Je le crois, entre nous, Et j'en ai vu Monsieur presque quasi jaloux.

Beatrix

Il l'aime assurément, et j'ai su le connaître.

Dame Jeanne

Vous n'avez pas encor enterré votre maître Qu'à sa veuve déjà vous baillez un époux.

Beatrix

Mais elle vient. Comment la consolerons-nous ?

Scène 4

Miris, Orphise, Crispin, Dame Jeanne

Se laissant tomber sur un siège.

Miris

Hélas ! Ma chère soeur, je suis inconsolable. Ah ! Mon pauvre mari !

Orphise

Le désespoir l'accable.

Miris

Hé quoi ! Mon cher mari, je ne te verrai plus !

Crispin

Pourquoi donc tous ses cris, puisqu'ils sont superflus ?

Dame Jeanne

Quoi ! Le bonhomme est mort ! Non, je ne le peux croire ; Il avait tant de soin que l'on me fit bien boire.

Orphise

Remontez donc là-haut, et ne le quittez pas ; Vous devez le garder même après son trépas.

Dame Jeanne

Je crois qu'auparavant je peux, sans vous déplaire, Madame, vous baillez un avis salutaire. On veut rire, parfois, quand on a bien pleuré ; Et, contre tous nos maux le remède assuré Étant d'avoir du bien, pensez à vos affaires ; Et, comme vos soupirs ne les avancent guères, Sans plus perdre de temps, songez à détourner...

Miris

Quoi ! C'est là le conseil que tu me veux donner ? Tu ne me connais pas.

Orphise

Sa peine est trop profonde.

Miris

Mon époux étant mort, rien ne me touche au monde.

Dame Jeanne

Eh ! Mon Dieu, j'avons vu d'autres veuves que vous, Qui songions à leur bien en pleurant leurs époux. Je vous baille un conseil que vous devriais bien suivre. Cent diables ! Vos soupirs ne vous feront pas vivre.

Crispin

Dame Jeanne a raison ; qu'en dis-tu, Béatrix ? On ne saurait dîner de larmes ni de cris.

Dame Jeanne

Dans un pareil malheur, l'autre jour, une veuve De ma fidélité, jour de Dieu ! Fit l'épreuve : Aussi je la servis avec tant de bonheur...

Orphise

Laisse ma soeur en paix rêver à sa douleur.

Crispin

Elle voudrait bouter le nez dans vos affaires.

Elle rentre.

Dame Jeanne

Moi ! Sache, merci Dieu, qu'il ne m'importe guères.

Scène 5

Miris, Beatrix, Crispin, Orphise

Miris

Que ferai-je ?

Beatrix

Hé ! Là ! Là ! Vos ennuis finiront, Et vous ferez bientôt comme les autres font.

Miris

Ah ! Je ne ressens pas des douleurs si légères. Mais va quérir Alcipe. Il est homme d'affaires, Et, de plus, mon conseil ; il loge près d'ici.

Crispin

J'y cours. Mais tirez-moi, Madame, de souci : Nous habillerez-vous bientôt de deuil ?

Orphise

Sans doute.

Crispin

Bon, je m'en vais quitter les couleurs.

Miris

Mais écoute : Cherche un habit pour toi, fais venir mon tailleur. Ah ! Que cette pensée augment ma douleur !

Crispin

C'est assez. Tout va bien.

Scène 6

Miris, Beatrix, Orphise

Miris

Parlons un peu d'affaires. La garde ni Crispin n'auraient pas pu se taire, C'est pourquoi devant eux je craignais de parler.

Beatrix

Là ! Courage, Madame !

Orphise

Il faut vous consoler, Et nous dire pour vous ce qu'il faut entreprendre.

Miris

La mort de mon époux a droit de me surprendre ; Et, comme enfin de lui je n'ai point eu d'enfants, Je perds, en le perdant, des biens tout à fait grands.

Beatrix

C'est ce qui vous afflige.

Miris

Hé !

Beatrix

Croyez-moi, Madame, Votre douleur est juste, et vous pouvez, sans blâme, Faire un peu votre main.

Orphise

Vous le devez, ma soeur.

Beatrix

Ce remède adoucit la plus grande douleur.

Miris

Hé bien, je m'y résous.

Beatrix

Vous ferez bien, Madame.

Miris

Cela n'est point contraire à l'amour qu'une femme Doit éternellement avoir pour son époux.

Beatrix

Ah ! Le bonhomme aimait votre bien plus que vous, Et se réjouirait de vous voir à votre aise, Si cela chez les morts pouvait rendre bien aise.

Miris

Porte donc chez Damon, ce voisin obligeant, Un service complet de vaisselle d'argent : J'enverrai ma cassette, après, chez certain homme, Où j'ai mis de louis une assez bonne somme ; Et de mes diamants, que dessus moi j'ai mis, À Lucille, par moi, le soin sera commis ; Puis je ferai porter chez quelques gens fidèles Quelques hardes de prix, avec que des dentelles.

Beatrix

Quand tout sera dehors, votre ennui finira.

Orphise

On ne doit que la nuit emporter tout cela.

Beatrix

Quand tout sera serré, ne songez plus, Madame, Qu'à bannir le chagrin qui trouble trop votre âme Car, à vous dire vrai, votre défunt époux Était pour nous meilleur qu'il ne l'était pour vous. Quand on est jeune, avoir un époux déjà d'âge, C'est de quoi se trouver fort mal du mariage. Mais passons là-dessus ; vous aviez en Monsieur Un époux incommode et de mauvaise humeur, Malpropre, dégoûtant, chagrin, jaloux, bizarre, Sujet à mille maux, fâcheux, colère, avare.

Miris

Il était mon époux.

Orphise

Il l'aimait tendrement ; Et ma soeur doit, du moins, avoir en ce moment L'âme fort abattue et dans l'ennui plongée.

Beatrix

Par coutume, elle doit être fort affligée, J'en demeure d'accord, et je n'empêche pas Que son coeur aujourd'hui ne pousse des hélas ! Au contraire, elle doit, aux yeux de tout le monde, Montrer qu'elle ressent une douleur profonde ; De ce que je vous dis, Madame, je fais foi : Et qui devant vos gens sait mieux pleurer que moi ? Bientôt, sans y penser, vous ferez tout de même ; Mais d'abord, quand on perd, la douleur est extrême.

Miris

On doit toujours pleurer quand on perd un époux.

On heurte.

Beatrix

Hé quoi ! Vous voulez donc aussi feindre avec nous. Pleurez tout votre saoul, pleurez, pleurez, Madame. Pourquoi faut-il pleurer, lorsque l'on rit dans l'âme, Et souvent s'imposer par coutume la loi De pleurer pour autrui, lorsque l'on rit pour soi ? Mais quelqu'un heurte.

Miris

Ouvrez. Oui, votre attente est vaine, Puisqu'ayant tout perdu, ma mort est trop certaine. C'est Alcipe.

Scène 7

Alcipe, Beatrix, Miris, Orphise

Alcipe

Je viens seulement vous parler, Sachant bien que le temps peut seul vous consoler.

Beatrix

Je crois qu'un riche époux ferait la même chose.

Miris, Alcipe et Orphise se parlent bas.

Miris

Hélas ! De mes ennuis vous savez bien la cause. Mais écoutez, Monsieur.

Beatrix

Ils se parlent tout bas. Faut-il que les défunts causent tant d'embarras !

Alcipe

On ne peut l'empêcher.

Miris

Ah ! Coutume cruelle ! Je ne le puis celer, ma douleur est mortelle, Et j'aimerais autant mourir dès aujourd'hui Que de vivre sans biens, avecque tant d'ennuis.

Beatrix

Je suis de votre avis, sans bien l'on ne peut vivre.

Miris

Ah ! Mon pauvre mari, je m'en vais donc te suivre !

Alcipe

Mais si son héritier voulait vous épouser ?

Miris

Hé quoi ! Vous me l'osez aujourd'hui proposer ?

Alcipe

Ce que je dis doit peu vous contraindre à le faire.

Orphise

Vous devriez écouter ce conseil salutaire, Et songer, quand le sort vous traite avec rigueur, Qu'autrefois Clidamis eut pour vous de l'ardeur.

Beatrix

Il en aurait encor, si vous vouliez, Madame, Et vos yeux, quoique en pleurs, rallumeraient sa flamme.

Miris

Ah ! Ne me tenez point de semblables discours.

Beatrix

Hé bien, l'on en pourra parler dans quelques jours. Vous craignez de pécher contre la bienséance.

Miris

Mais, s'il n'avait pour moi que de l'indifférence, Voudriez-vous bien qu'étant veuve d'un demi-jour, L'intérêt m'obligeât à montrer de l'amour ?

On heurte.

Orphise

Permettez qu'il reprenne une espérance morte, Car il vous aime encor. Mais on heurte à la porte.

Miris

Ouvrez. Ha ! Ha ! Hélas que ma douleur est forte ! Mais je ne me dois pas tant gêner pour Crispin

Scène 8

Crispin, Beatrix, Miris, Alcipe

On heurte.

Crispin

Madame, en peu de temps j'ai bien fait du chemin, J'ai trouvé tout mon monde ; et, quoique je soupire, J'ai rencontré des gens qui s'en allaient bien rire, Et qui viendront ici, sortant d'un grand repas, Pleurer avecque vous.

Beatrix

On heurte.

Miris

N'ouvrez pas.

Alcipe

Non, je n'ai rien du tout à dire davantage. Reposez-vous sur moi, reprenez du courage ; Serrez bien vos papiers ; dans peu vous me verrez, Et je vous apprendrai tout ce que vous ferez.

Miris

Ouvrez, laissez-moi là ; non, rien ne me console.

Il ouvre.

Crispin

L'entend-elle.

Beatrix

Elle sait fort bien jouer son rôle.

Miris

Ah ! Mon pauvre mari que je perds aujourd'hui !

Scène 9

Lucille, Miris, Beatrix, Crispin, Orphise

Lucille

Comme je prends beaucoup de part à votre ennui, Je viens comme voisine et comme votre amie...

Miris

Que mon malheur est grand ! Ma peine est infinie.

Lucille

Nous devons tous mourir, nous aurons notre temps.

Beatrix

La méchante façon de consoler les gens !

Lucille

Il est bien mort.

Crispin

Tant pis.

Lucille

Que vous perdez, Madame !

Orphise

Croit-elle ainsi chasser la douleur de son âme ?

Crispin

C'est là le vrai moyen d'augmenter son ennui.

Beatrix

On ne console plus autrement aujourd'hui.

Miris

Quand le pauvre défunt m'avait mise en colère, Afin de m'adoucir il ne savait que faire.

Beatrix

Il est vrai : car souvent, afin de l'apaiser, Il venait doucement dérober un baiser.

Lucille

Il était agréable étant avec les dames, Et toujours, en riant, voulait baiser les femmes. Ne pleurez point. Ah ! Ah ! Et que votre grand coeur... Coeur, ne se laisse point abattre à la douleur. Hay ! Hay ! Hay ! Quand on pleure, on ternit tous ses charmes.

Beatrix

Faites comme je fais, et retenez vos larmes. Ah ! Ah : Ah ! Mais je pleure.

Crispin

Il n'en est rien, tu ris.

Beatrix

Moi, je ris ?

Crispin

Oui, tu ris comme on pleure à Paris. J'ai l'esprit plus ferme. Ah ! Ah ! Je ne sais que dire, Et si je pleure aussi, je crois que c'est de rire. Mais pourtant mon dessein était d'être affligé, Et cette fois ma bouche a ri sans mon congé.

Miris

Mourir si promptement !

Beatrix

Étant et jeune et belle, Votre douleur pourra n'être pas éternelle, Et vous pourriez user encor quatre maris.

Crispin

Au dernier, on fera force charivaris.

Lucille

Le temps fait dissiper la plus forte tristesse.

Crispin

Dis-moi, toi qui connais le bien de ma maitresse, En aura-t-elle assez pour nous en faire ?

Beatrix

Hélas !

Miris

Tenez, cachez-les donc, qu'on ne les voye pas.

Lucille

Reposez-vous sur moi.

Crispin

Pleurer, sans me rien dire ! Tu ne me pouvais faire une réponse pire.

Miris

Ah ! Que je perds d'amis et de biens aujourd'hui ! À qui me confier ? Qui sera mon appui ? Les hommes sont trompeurs, et tous les jours on trouve Que l'ami du mari ne l'est pas de la veuve. Mais que je vais avoir de chagrin à me voir, Dans ma première année, avec un habit noir !

Orphise

Il vous faut un bandeau, ma soeur.

Miris

C'est là ma peine, Car j'ai pour les bandeaux une très forte haine. Comment serai-je faite avecque ce bandeau ? Ah ! Mon pauvre mari !

Lucille

Vous avez le teint beau, Il vous siéra fort bien. Adieu ; croyez, Madame, Que l'excès de vos maux me touche jusqu'à l'âme.

Scène 10

Miris, Orphise, Beatrix, Crispin

Miris

Béatrix, un mouchoir.

Orphise

Vous n'avez point mangé.

Elle rentre.

Beatrix

Je m'en vais en chercher.

Miris

Mon esprit affligé M'empêche de manger.

Crispin

Sa douleur est profonde.

Miris

Après un tel malheur, je veux quitter le monde.

Crispin

Quand une fois d'un homme une femme a tâté, Ce n'est pas sans sujet qu'il en est regretté. Il parlait encor hier, mon pauvre défunt maître, Et proche du trépas il ne croyait pas être.

Orphise

Il pouvait parler hier, et mourir aujourd'hui.

Crispin

Je ne trouverai plus de maître comme lui.

Scène 11

Beatrix, Miris, Crispin, Orphise

Beatrix

Tenez ; mais gardez-vous de pleurer davantage Et de vous ruiner, Madame, en blanchissage. Je viens de voir au pot, et, l'ayant trouvé bon, J'ai cru que je devais apporter ce bouillon ; Vous devez l'avaler.

Miris

Je ne saurais.

Crispin

Je gage Qu'elle n'en fera rien.

Miris

Je n'ai pas le courage.

Crispin

Je ne me trompais pas, elle n'en fera rien.

Orphise

Mais vous devez le prendre, il vous fera du bien.

On heurte.

Miris

Hé bien, donne-le-moi ; c'est pour vous satisfaire.

Crispin

Mais je crois qu'on heurte à la porte.

Miris

Que faire ?

Beatrix

Avalez promptement.

Miris

Je le trouve trop chaud ; Prends-le vite, Crispin.

Crispin

Voilà ce qu'il me faut, Je n'ai pas déjeuné.

Orphise

Voyez donc à la porte.

Béatrix, ayant ouvert, on entend une voix qui dit :

Crispin

Il faut, en le prenant, montrer une âme forte. Comment s'est, depuis hier, porté Monsieur Cléon ?

La voix répond.

Beatrix

Il est mort. C'est assez.

Crispin

Il était, ma foi, bon ; Mais il m'a bien brûlé.

Beatrix

Prenez, sans plus attendre, Votre bouillon.

Miris

Donnez.

Crispin

Quoi ! Je le viens de prendre, Comme vous m'avez dit.

Miris

C'était pour le garder.

Crispin

J'ai cru que je devais le prendre sans tarder, Afin de vous servir.

Beatrix

Si...

Miris

Gardez de rien dire ; En l'état où je suis, ne me faites pas rire.

Beatrix

Tenez donc ; ce biscuit que j'avais pris pour moi, Vous devez le manger.

Miris

Ah ! De grâce, tais-toi.

Orphise

Mais prenez-le, ma soeur, c'est moi qui vous en prie ; Il faut manger un peu pour conserver sa vie.

Miris

Hé bien, donnez-le-moi. Je n'ai point d'appétit.

Crispin

Elle va là-dessus jeter tout son dépit.

Beatrix

Loin de vous affliger, songez que le veuvage, Madame, a ses plaisirs comme le mariage ; N'ayez plus désormais l'esprit inquiété, Vous verrez tout le monde avecque liberté.

Miris

Ah ! Mon pauvre mari !

Beatrix

Ce n'est pas lui, Madame ; C'est un biscuit.

Orphise

Son mal me perce jusqu'à l'âme.

Crispin

Peste, qu'elle va vite ! Il est tantôt mangé.

Beatrix

On mange avec fureur quand on est affligé.

Miris

J'étouffe.

Crispin

La chose est assez facile à croire : Quand on mange si vite, il faudrait un peu boire.

Orphise

Ne boirez-vous pas bien ? Répondez donc, ma soeur. Mais voulez-vous du vin ?

Miris

Eh !

On heurte.

Orphise

Il refait le coeur.

Miris

Mais quelqu'un vient encor : Si l'on sait que je mange, Cent critiques fâcheux le trouveront étrange, Et diront que je dois autrement m'affliger. Vous me pressez en vain, je ne saurais manger.

Il va ouvrir.

Crispin

Le jour qu'un mari meurt on ne boit ni ne mange.

Beatrix

Pour moi, je trouverais cette coutume étrange.

Miris

Ah ! Ne m'en parlez plus.

Orphise

Mais c'est monsieur Damis.

Scène 12

Damis, Crispin, Miris, Beatrix, Orphise

Damis

Ayant toujours fait voeu d'être de vos amis, Je vous viens témoigner combien je prends, Madame, De part à la douleur que vous sentez dans l'âme.

Crispin

Je vous sommes, Monsieur, grandement obligés De venir consoler les pauvres affligés. Si votre femme meurt, on vous fera de même.

Miris

Je voudrais bien, Monsieur, que ma douleur extrême Pour vous remercier me laissât un moment. Je pourrais mieux répondre à votre compliment.

Damis

Étant robuste et sain, je ne saurais comprendre Comment en quatre jours la mort a pu le prendre.

Crispin

Je crois le voir encor dedans son cabinet, L'été, se promener avecque son bonnet.

Beatrix

C'était un bonnet blanc, il m'en souvient encore, Car celui qu'il portait l'hiver était aurore.

Miris

Hélas !

Damis

Consolez-vous.

Miris

Ah ! Que je perds, Monsieur ! Le temps ne peut jamais adoucir ma douleur. Quand le pauvre homme avait quelque chagrin dans l'âme, Il me le racontait toujours la nuit.

Beatrix

Madame, Quoi ! Ne le plaignez-vous que pour ce sujet-là, Si le pauvre défunt ne faisait que cela, Il n'est pas fort à plaindre.

Miris

Il avait l'âme bonne.

Orphise

On ne saurait trouver de meilleure personne.

Damis

Je crois que l'on ne peut jamais le plaindre assez.

Beatrix

Tous les hommes sont bons quand ils sont trépassés.

Damis

Sortons ; dans sa douleur, le monde l'incommode.

Crispin

Se retirer ainsi, c'est sortir à la mode.

Scène 13

Miris, Beatrix, Orphise, Crispin

Miris

À la fin, je pourrai respirer un moment.

Beatrix

Oui, si vous le voulez.

Orphise

Montez donc promptement Pour serrer vos papiers.

Miris

Si quelqu'un me demande, Dis qu'on ne me peut voir.

Orphise

Montez, car j'appréhende Encor quelques fâcheux.

Crispin

Malgré ses déplaisirs, Elle aime encor le bien.

Beatrix

Il cause ses soupirs.

Crispin

On vient.

Scène 14

Beatrix, Crispin, Clidamis

Beatrix

C'est Clidamis.

Crispin

Je crois qu'il rit dans l'âme.

Beatrix

Présentement, Monsieur, on ne peut voir Madame.

Crispin

Si le pauvre défunt eût fait un testament ! Mais, hélas ! Il est mort quasi subitement.

Clidamis

Je prends pitié des maux que le Ciel vous envoie.

Crispin

Jamais les héritiers ne pleurent que de joie. Qui trouve, comme vous, des écus à compter, Ne sauraient pas avoir le temps de s'attrister.

Beatrix

Peut-on, avec du bien, avoir de la tristesse ?

Clidamis

Ce que j'ai, Béatrix, est tout à ta maîtresse.

Beatrix

Crispin, fais donc venir ton habit promptement.

Crispin

Je serai de retour ici dans un moment.

Scène 15

Beatrix, Clidamis

Beatrix

À vous ouïr parler, on irait que votre âme Ressent encor l'ardeur de sa première flamme.

Clidamis

J'avouerai que j'aimais ta maîtresse autrefois, Je l'aimais, quand l'Hymen la rangea sous ses lois. Mais, que dis-je ? Je sens que mon coeur l'aime encore, Et, pour te dire plus, je sens que je l'adore ; Mais le temps est mal propre à découvrir mon feu, Et je n'espère pas en obtenir l'aveu.

Beatrix

Je prétends vous servir de la bonne manière, Si vous me secondez.

Clidamis

Dis-moi, que faut-il faire ?

Beatrix

Montrez-lui que les biens de défunt son époux, Selon toutes les lois, n'appartiennent qu'à vous. Je pense, pour cela, qu'il serait nécessaire De faire promptement venir un Commissaire.

Clidamis

Ce serait l'offenser ; je ne te croirai pas, Et je dois ménager de si charmants appas.

Beatrix

Par bienséance, il faut qu'on la croye contrainte De vous souffrir l'ardeur dont votre âme est atteinte. Et qu'elle oppose enfin ces raisons aux censeurs Qui font profession de critiquer les moeurs. Laisse-moi faire après.

Clidamis

Tenez-moi donc parole.

Beatrix

Allez, je vous promets de bien jouer mon rôle. Ne perdez point de temps. Enfin, par mon moyen, Ma Maîtresse pourra conserver tout son bien.

Scène 16

Crispin, Un Garçon Fripier, Un Tailleur, Beatrix

Crispin

Voilà votre tailleur qu'avecque moi j'amène, Et le garçon fripier, dont nous étions en peine.

Un Garçon Fripier

Je venais vous trouver, comme vous avez dit, Et n'aurais pas manqué d'apporter votre habit. Tenez, je suis bien sûr que voilà votre affaire.

Un Tailleur

Çà.

Beatrix

Tout beau.

Un Tailleur

Le temps presse, et j'ai beaucoup affaire.

Un Garçon Fripier

Vous avez, au logis, essayé le pourpoint Et les chausses ?

Crispin

D'accord.

Un Garçon Fripier

Vous n'en trouveriez point, Quand même vous feriez toute la friperie, Qui fût mieux fait sur vous. Mais voyons, je vous prie, La casaque.

Crispin

Voyons.

Beatrix

Elle fait bien aussi.

Un Tailleur

Mais pourquoi Béatrix se perche-t-elle ainsi ?

Crispin

J'y rêve vainement, et n'y puis rien comprendre.

Beatrix

Il n'est pas malaisé de vous le faire entendre. Je veux une grand' queue, et prétends, pour cela, Que, pendant que je suis sur cet escabeau-là, L'on prenne ma mesure.

Crispin

Il faut la satisfaire.

Un Tailleur

Je la contenterai, si l'on me laisse faire.

Un Garçon Fripier

Elle prétend par là l'empêcher de voler.

Il prend la mesure de la queue.

Un Tailleur

Savez-vous que je puis vous apprendre à parler ?

Beatrix

C'est trop peu.

Un Tailleur

Mais Madame en serait en colère, Et je veux lui parler avant que de rien faire.

Un Garçon Fripier

Je le garantis neuf.

Crispin

Je crains qu'il ne soit vieux.

Un Garçon Fripier

Il est tout neuf, vous dis-je, et cela saute aux yeux.

Beatrix

Ne volez qu'en ami, quand vous ferai ma robe.

Un Garçon Fripier

Vous l'accusez à tort, jamais il ne dérobe.

Un Tailleur

On connaît les fripiers.

Un Garçon Fripier

On connaît les tailleurs.

Crispin

Je ne sais qui des deux passent pour les meilleurs.

Un Tailleur

Adieu ; faites qu'en peu l'on m'apprenne, de grâce, Ce que, touchant la queue, il faudra que je fasse.

Scène 17

Beatrix, Crispin, Un Garçon Fripier

Beatrix

Çà, voyons cet habit.

Crispin

Je l'ai presque acheté.

Beatrix

Tu dis que cet habit n'a point été porté ?

Un Garçon Fripier

Je le vends tel qu'il est : mais, Madame, je gage Qu'un neuf ne pourrait pas lui servir davantage.

Crispin

Si tu voulais le prendre, il me sied à ravir.

Un Garçon Fripier

Comme j'espère avoir l'honneur de vous servir, J'en ferai bon marché ; donnez m'en trois pistoles, Sans consommer le temps en de vaines paroles.

Beatrix

Hé bien, sans barguigner, j'en donne la moitié.

Un Garçon Fripier

Je vous le donnerais plutôt par amitié.

Beatrix

Hé bien, j'en donne encore une demi-pistole.

Crispin

Béatrix !

Beatrix

C'est assez, je tiendrai ma parole : Madame me crierait si j'allais trop donner.

Un Garçon Fripier

J'y perds, il est à vous, mais c'est pour étrenner.

Beatrix

Tenez.

Un Garçon Fripier

Et le garçon n'aura-t-il rien, Madame ?

Beatrix

Tenez, encor.

Un Garçon Fripier

Adieu ; vous êtes brave femme.

Scène 18

Beatrix, Crispin

Beatrix

Hélas ! Mon pauvre maître !

Crispin

À propos il est mort.

Beatrix

Je vois que ton habit te réjouit si fort Que tu n'y songes plus.

Crispin

J'oubliais ma tristesse. Mais je crois que j'entends descendre ma maîtresse.

Scène 19

Crispin, Orphise, Beatrix

Crispin

J'ai mon habit de deuil, Béatrix l'a payé.

Orphise

Avant que l'on l'ait pris, l'a-t-il pas essayé ?

Beatrix

Oui.

Orphise

Mais combien vaut-il ?

Crispin

Ferrerons-nous la mule.

Beatrix

Il me coûte vingt francs.

Crispin

Comme elle est fort crédule, On eût pu la tromper.

Beatrix

J'ai vu votre tailleur, Et dit que vous vouliez que, pour vous faire honneur, Il me fît une queue un peu longue à ma robe.

Crispin

C'est qu'elle ne veut pas que le tailleur dérobe.

Beatrix

Il est fort honnête homme, il me l'a dit cent fois, Et jamais d'une étoffe il ne prit quatre doigts.

Crispin

Non, car il en prend plus.

Scène 20

Crispin, Beatrix, Un Commissaire, Orphise

Crispin

Mais que vois-je, Madame ? C'est un homme qui peut alarmer une femme, Qui chez les trépassés augmente la douleur, Et de qui bien souvent les veuves ont grand' peur ; Un Commissaire, enfin, qui prend mal ses mesures.

Beatrix

Vous venez donc ici pour boucher nos serrures ?

Crispin

Nous ne vous dirons point les biens qui sont ici ; Et, puisqu'il faut sceller, nous cèlerons aussi. Nous en ferons beaucoup sans applique de cire.

Un Commissaire

J'excuse la douleur, et vous laisse tous dire ; Mais j'ai, pour tout sceller, ordre de Clidamis.

Orphise

Monte avec lui, Crispin.

Scène 21

Miris, Beatrix, Orphise

Miris

Ô Dieu ! Que j'ai d'ennuis ! Voyez, voyez, enfin, comme Clidamis m'aime.

Beatrix

Peut-être que cela n'est rien qu'un stratagème, Qu'il croit vous obliger à le bien recevoir, Vous montrant à demi jusqu'où va son pouvoir.

Orphise

Si Béatrix dit vrai, soyez plus complaisante, Vous gagnerez par là deux mille écus de rente.

Miris

Quoi que vous me disiez, non, il ne m'aime pas. Le bien le charme plus que mes faibles appas.

Scène 22

Dame Jeanne, Orphise, Miris, Beatrix

Dame Jeanne

Jour de Dieu, vous saurez, Monsieur le Commissaire, Que je ne craignons rien.

Orphise

Ne veux-tu pas te taire ?

Dame Jeanne

Moi, me taire ? Non, non, je ne me tairai point. On ne peut outrager Dame Jeanne à ce point, Que je ne fassions voir que j'avons du courage.

Miris

Mais encore, qu'as-tu ?

Orphise

Dis-nous donc quel outrage...

Dame Jeanne

Je ne le lairrai point sortir de la maison ; Je veux, malgré ses dents, qu'il me fasse raison. Je n'ai pas tant vécu, pour me laisser surprendre ; S'il ne sait son métier, qu'il s'en aille l'apprendre.

Orphise

Mais d'où vient ce courroux ? Réponds-nous.

Dame Jeanne

Il suffit, Puisque chacun le sien, n'est pas trop, comme on dit.

Miris

Ne fais pas tant de bruit, je ne veux point d'affaire, Et tu pourrais m'en faire avec le Commissaire.

Dame Jeanne

C'est un mal avisé, qui doit savoir mes droits, Et ce qui m'appartient selon toutes les lois. Je prétends, jour de Dieu, qu'il me rende justice. Mais, puisque vous voulez que je vous éclaircisse, Sachez qu'il veut sceller ce que je dois avoir. S'il savait son métier, il pourrait mieux savoir Qu'il ne doit point toucher à de certaines hardes Dont souvent les défunts font un présent aux gardes.

Miris

Ne me fais point de bruit, repose-toi sur moi, Tu ne t'en plaindras pas, et j'aurai soin de toi.

Beatrix

Madame, il n'est plus temps de vous faire un mystère De l'amour que, pour vous, Clidamis n'a su taire. Il me l'a dit lui-même, à moi-même, aujourd'hui ; Et vous pourriez avoir les biens qui sont à lui, Pour peu qu'à son amour vous donniez d'espérance.

Orphise

Pensez que vous devez, ma soeur, en conscience, Songer à votre bien.

Beatrix

Pouvez-vous faire mieux ?

Dame Jeanne

C'est un bon gentilhomme, on le dit en tous lieux, Et vous devez l'aimer, ayant tant su lui plaire, Pour faire de céans sortir le Commissaire.

Orphise

Le temps presse, ma soeur.

Miris

Oui ; mais que dirait-on ?

Beatrix

Ah ! Le qu'en dira-t-on n'est pas une raison ; Et, bien loin d'y penser, songez plutôt, Madame, Que lorsque le chagrin vient à quitter notre âme (Car, avecque le temps, c'est un coup assuré), On veut rire, souvent, après avoir pleuré. Cependant on ne peut, lorsque l'on se voit gueuse, Et, malgré qu'on en ait, on est toujours pleureuse.

Miris

Mon époux n'étant mort qu'aujourd'hui, cet effort...

Beatrix

Hé bien, dans quelque temps il sera plus vieux mort : De générosité, votre amant qui se pique, Vous laissera pleurer un temps par politique. Le voilà.

Scène 23

Beatrix, Clidamis, Orphise, Miris, Dame Jeanne

Beatrix

Vous devez lui parler sans détour ; Madame vient, par moi, d'apprendre votre amour.

Clidamis

Bien que pour ses appas mon triste coeur soupire, Je n'aurais pas sitôt entrepris de lui dire. Je n'ose même encor, Madame, vous parler De la pressante ardeur dont je me sens brûler ; Et, lorsque vous avez tant de chagrins dans l'âme, Ce n'est pas un temps propre à vous parler de flamme.

Orphise

Répondez.

Miris

Je ne puis...

Beatrix

Vous devez...

Miris

Laisse-moi.

Beatrix

Mais vous devez répondre.

Miris

Ah ! De grâce, tais-toi.

Clidamis

Je vois qu'avec chagrin vous souffrez ma présence.

Beatrix

Donnez-lui lieu du moins d'avoir quelque espérance.

Miris

Monsieur, vous savez bien qu'aujourd'hui mon époux Étant mort, je ne puis... Mais, quand je pense à vous... Mais... je ne songe pas à ce que je vais faire ; Et, pour un temps du moins, mon coeur se devrait taire.

Orphise

Quoi ! Vous ne direz rien ?

Miris

Ô Dieu ! Quel embarras !

Beatrix

Mais le haïssez-vous ?

Miris

Moi, le haïr, hélas !

Beatrix

Avecque cet hélas que prétendez-vous dire ?

Orphise

D'amour et de douleur son triste coeur soupire.

Beatrix

Je crois que cet hélas vous doit être bien doux, Et que vous voyez bien qu'elle parle pour vous. C'est tout ce qu'elle peut à présent, et je trouve Que c'est en dire assez pour une fraîche veuve.

Clidamis

Ce langage du coeur, cet obligeant hélas, M'annoncerait-il bien ?...

Beatrix

Ah ! Ne la pressez pas ; Qui ne dit mot consent, et, puisqu'elle soupire Sans blâmer votre amour, cela vous doit suffire.

Clidamis

Que ne vous dois-je point !

Miris

J'en ai trop fait, adieu.

Beatrix

À vos feux cet adieu donnant un plein aveu, Voyez ce que pour vous mon adresse a su faire.

Dame Jeanne

Faites donc promptement sortir le Commissaire.

Clidamis

C'est mon dessein.

Orphise

Tant mieux.

Beatrix

Vous pouvez assurer Que nous avons fait rire à force de pleurer.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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