La Veuve à la Mode
Scène 1
Dame Jeanne, Crispin
Dame Jeanne
Crispin, dépêche-toi, vite, de te lever. Crispin ! Il n'entend point, il faut l'aller trouver. Crispin, réveille-toi ! Que le Diable t'emporte ! Crispin ! S'il ne répond, je vais rompre la porte.
Crispin
Qui m'appelle ?
Dame Jeanne
La garde.
Crispin
Il n'est pas jour, je dors.
Dame Jeanne
Tu verras qu'il fait clair, quand tu seras dehors.
Crispin
Que puisses-tu crever, vieille qui m'importune, Et qui pour un grand jour as pris le clair de lune !
Dame Jeanne
Il se meurt.
Crispin
Qui ?
Dame Jeanne
Monsieur.
Scène 2
Beatrix, Dame Jeanne, Crispin
Beatrix
Dame Jeanne !
Dame Jeanne
J'y cours.
Beatrix
Hélas ! Il n'en peut plus, montez vite, au secours !
Dame Jeanne
Je ne peux l'éveiller.
Beatrix
Montez-là-haut, vous dis-je ; Je le ferai lever. Que ce malheur m'afflige ! De sa santé jamais je n'ai rien espéré. Crispin, dépêche-toi, Monsieur est empiré. Crispin !
Dame Jeanne
J'y vais.
Beatrix
Il vient, et cependant ne bouge.
Crispin
On ne voit goutte encor dedans ce maudit bouge.
Beatrix
Cours vite au médecin, et ne t'arrête pas.
Crispin
Vous avez donc dessein d'avancer son trépas ?
Beatrix
Tu devrais t'habiller avecque diligence.
Crispin
Mon pauvre maître, hélas !
Beatrix
Ah ! Je perds patience. Va donc vite, Monsieur est à l'extrémité.
Crispin
Quoi ! N'espérerait-on plus rien de sa santé ?
Beatrix
Il est tout à fait mal.
Crispin
Mais crois-tu qu'il en meure ?
Beatrix
Oui, si tu ne le fais secourir tout à l'heure.
Crispin
Je pense que Madame a bien de la douleur.
Beatrix
Elle ressent ce coup jusques au fond du coeur. Mais va donc !
Crispin
Elle doit craindre fort le veuvage. On dit qu'elle perdra force biens.
Beatrix
Ah ! J'enrage !
Crispin
Mais Monsieur songe-t-il à faire un testament ?
Beatrix
Tu ne marcheras pas ?
Crispin
Çà.
Beatrix
Va donc promptement.
Crispin
Mais nous laissera-t-il quelque chose ?
Beatrix
Quoi ! Traître, Veux-tu sans médecin laisser mourir ton maître.
Crispin
J'y vais.
Scène 3
Dame Jeanne, Beatrix, Crispin
Dame Jeanne
Ne courez point, Monsieur est trépassé, Et comme une chandelle, hélas ! Il a passé.
Beatrix
Quoi ! Le pauvre défunt est donc mort ?
Crispin
Quoi ! Mon maître, Je ne vous verrai plus !
Beatrix
Tu nous trompes peut-être.
Dame Jeanne
Il est mort tout à fait ; je m'y connais assez, Car je suis tous les jours avec les trépassés.
Beatrix
Quoi donc ! Il est tout mort ? Ah ! Je m'en désespère ; Je le servais en maître et je l'aimais en père. Voilà ce qu'en dormant, l'autre nuit, je rêvais. Ah ! Ah ! Ah ! Ah !
Crispin
Hy ! Hy ! Hy ! Hy !
Dame Jeanne
Hay ! Hay ! Hay ! Hay !
Crispin
Je crois que nous pleurons de toutes les manières : Hy ! Hy ! Hay ! Hay ! Ah ! Ah !
Beatrix
Il ne m'importe guères De quel ton nous pleurions.
Crispin
Tu n'y penses donc pas ? De diverses façons on honore un trépas ; De pleurer avec art aujourd'hui l'on se pique, Et les grands seulement font pleurer en musique.
Beatrix
Le pauvre homme !
Crispin
À sa mort que nous perdrons tous deux !
Dame Jeanne
Je ne gardai jamais malade moins fâcheux. Il avait une humeur agréable et docile ; Il me parlait toujours d'une façon civile, Lorsqu'il me demandait le bassin trop souvent.
Crispin
Il le faut avouer, c'était un bon vivant.
Beatrix
Bon ! Je ne pense pas qu'on en trouve un semblable. Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Hay ! Que je suis misérable ! Ah ! Ah ! Ah !
Crispin
Elle étouffe, il la faut délacer : Ses soupirs sont si gros qu'ils ne peuvent passer.
Beatrix
Ayant pleuré Monsieur, je pleure pour Madame. Ah ! Que ne laissait-il des enfants à sa femme ! Son neveu, que l'on tient son unique héritier, N'aurait pas tout son bien.
Crispin
Il l'aura tout entier.
Dame Jeanne
Elle n'a point d'enfants ?
Beatrix
Non.
Dame Jeanne
Que n'en faisait-elle ?
Crispin
Qu'importe ? On la prendra pour la veuve pucelle.
Beatrix
Elle n'eut pour cela jamais d'ambition, Et toujours les enfants furent sa passion.
Crispin
Dans un pareil besoin on en doit faire faire. Elle devait prévoir qu'elle en aurait affaire ; Et, comme sans l'apprendre on sait ce métier-là, Elle eût trouvé partout des ouvriers pour cela.
Beatrix
Clidamis eut pour elle autrefois de la flamme. Je crois qu'il voudrait bien hériter de la femme Ainsi que des écus.
Crispin
Je le crois, entre nous, Et j'en ai vu Monsieur presque quasi jaloux.
Beatrix
Il l'aime assurément, et j'ai su le connaître.
Dame Jeanne
Vous n'avez pas encor enterré votre maître Qu'à sa veuve déjà vous baillez un époux.
Beatrix
Mais elle vient. Comment la consolerons-nous ?
Scène 4
Miris, Orphise, Crispin, Dame Jeanne
Se laissant tomber sur un siège.
Miris
Hélas ! Ma chère soeur, je suis inconsolable. Ah ! Mon pauvre mari !
Orphise
Le désespoir l'accable.
Miris
Hé quoi ! Mon cher mari, je ne te verrai plus !
Crispin
Pourquoi donc tous ses cris, puisqu'ils sont superflus ?
Dame Jeanne
Quoi ! Le bonhomme est mort ! Non, je ne le peux croire ; Il avait tant de soin que l'on me fit bien boire.
Orphise
Remontez donc là-haut, et ne le quittez pas ; Vous devez le garder même après son trépas.
Dame Jeanne
Je crois qu'auparavant je peux, sans vous déplaire, Madame, vous baillez un avis salutaire. On veut rire, parfois, quand on a bien pleuré ; Et, contre tous nos maux le remède assuré Étant d'avoir du bien, pensez à vos affaires ; Et, comme vos soupirs ne les avancent guères, Sans plus perdre de temps, songez à détourner...
Miris
Quoi ! C'est là le conseil que tu me veux donner ? Tu ne me connais pas.
Orphise
Sa peine est trop profonde.
Miris
Mon époux étant mort, rien ne me touche au monde.
Dame Jeanne
Eh ! Mon Dieu, j'avons vu d'autres veuves que vous, Qui songions à leur bien en pleurant leurs époux. Je vous baille un conseil que vous devriais bien suivre. Cent diables ! Vos soupirs ne vous feront pas vivre.
Crispin
Dame Jeanne a raison ; qu'en dis-tu, Béatrix ? On ne saurait dîner de larmes ni de cris.
Dame Jeanne
Dans un pareil malheur, l'autre jour, une veuve De ma fidélité, jour de Dieu ! Fit l'épreuve : Aussi je la servis avec tant de bonheur...
Orphise
Laisse ma soeur en paix rêver à sa douleur.
Crispin
Elle voudrait bouter le nez dans vos affaires.
Elle rentre.
Dame Jeanne
Moi ! Sache, merci Dieu, qu'il ne m'importe guères.
Scène 5
Miris, Beatrix, Crispin, Orphise
Miris
Que ferai-je ?
Beatrix
Hé ! Là ! Là ! Vos ennuis finiront, Et vous ferez bientôt comme les autres font.
Miris
Ah ! Je ne ressens pas des douleurs si légères. Mais va quérir Alcipe. Il est homme d'affaires, Et, de plus, mon conseil ; il loge près d'ici.
Crispin
J'y cours. Mais tirez-moi, Madame, de souci : Nous habillerez-vous bientôt de deuil ?
Orphise
Sans doute.
Crispin
Bon, je m'en vais quitter les couleurs.
Miris
Mais écoute : Cherche un habit pour toi, fais venir mon tailleur. Ah ! Que cette pensée augment ma douleur !
Crispin
C'est assez. Tout va bien.
Scène 6
Miris, Beatrix, Orphise
Miris
Parlons un peu d'affaires. La garde ni Crispin n'auraient pas pu se taire, C'est pourquoi devant eux je craignais de parler.
Beatrix
Là ! Courage, Madame !
Orphise
Il faut vous consoler, Et nous dire pour vous ce qu'il faut entreprendre.
Miris
La mort de mon époux a droit de me surprendre ; Et, comme enfin de lui je n'ai point eu d'enfants, Je perds, en le perdant, des biens tout à fait grands.
Beatrix
C'est ce qui vous afflige.
Miris
Hé !
Beatrix
Croyez-moi, Madame, Votre douleur est juste, et vous pouvez, sans blâme, Faire un peu votre main.
Orphise
Vous le devez, ma soeur.
Beatrix
Ce remède adoucit la plus grande douleur.
Miris
Hé bien, je m'y résous.
Beatrix
Vous ferez bien, Madame.
Miris
Cela n'est point contraire à l'amour qu'une femme Doit éternellement avoir pour son époux.
Beatrix
Ah ! Le bonhomme aimait votre bien plus que vous, Et se réjouirait de vous voir à votre aise, Si cela chez les morts pouvait rendre bien aise.
Miris
Porte donc chez Damon, ce voisin obligeant, Un service complet de vaisselle d'argent : J'enverrai ma cassette, après, chez certain homme, Où j'ai mis de louis une assez bonne somme ; Et de mes diamants, que dessus moi j'ai mis, À Lucille, par moi, le soin sera commis ; Puis je ferai porter chez quelques gens fidèles Quelques hardes de prix, avec que des dentelles.
Beatrix
Quand tout sera dehors, votre ennui finira.
Orphise
On ne doit que la nuit emporter tout cela.
Beatrix
Quand tout sera serré, ne songez plus, Madame, Qu'à bannir le chagrin qui trouble trop votre âme Car, à vous dire vrai, votre défunt époux Était pour nous meilleur qu'il ne l'était pour vous. Quand on est jeune, avoir un époux déjà d'âge, C'est de quoi se trouver fort mal du mariage. Mais passons là-dessus ; vous aviez en Monsieur Un époux incommode et de mauvaise humeur, Malpropre, dégoûtant, chagrin, jaloux, bizarre, Sujet à mille maux, fâcheux, colère, avare.
Miris
Il était mon époux.
Orphise
Il l'aimait tendrement ; Et ma soeur doit, du moins, avoir en ce moment L'âme fort abattue et dans l'ennui plongée.
Beatrix
Par coutume, elle doit être fort affligée, J'en demeure d'accord, et je n'empêche pas Que son coeur aujourd'hui ne pousse des hélas ! Au contraire, elle doit, aux yeux de tout le monde, Montrer qu'elle ressent une douleur profonde ; De ce que je vous dis, Madame, je fais foi : Et qui devant vos gens sait mieux pleurer que moi ? Bientôt, sans y penser, vous ferez tout de même ; Mais d'abord, quand on perd, la douleur est extrême.
Miris
On doit toujours pleurer quand on perd un époux.
On heurte.
Beatrix
Hé quoi ! Vous voulez donc aussi feindre avec nous. Pleurez tout votre saoul, pleurez, pleurez, Madame. Pourquoi faut-il pleurer, lorsque l'on rit dans l'âme, Et souvent s'imposer par coutume la loi De pleurer pour autrui, lorsque l'on rit pour soi ? Mais quelqu'un heurte.
Miris
Ouvrez. Oui, votre attente est vaine, Puisqu'ayant tout perdu, ma mort est trop certaine. C'est Alcipe.
Scène 7
Alcipe, Beatrix, Miris, Orphise
Alcipe
Je viens seulement vous parler, Sachant bien que le temps peut seul vous consoler.
Beatrix
Je crois qu'un riche époux ferait la même chose.
Miris, Alcipe et Orphise se parlent bas.
Miris
Hélas ! De mes ennuis vous savez bien la cause. Mais écoutez, Monsieur.
Beatrix
Ils se parlent tout bas. Faut-il que les défunts causent tant d'embarras !
Alcipe
On ne peut l'empêcher.
Miris
Ah ! Coutume cruelle ! Je ne le puis celer, ma douleur est mortelle, Et j'aimerais autant mourir dès aujourd'hui Que de vivre sans biens, avecque tant d'ennuis.
Beatrix
Je suis de votre avis, sans bien l'on ne peut vivre.
Miris
Ah ! Mon pauvre mari, je m'en vais donc te suivre !
Alcipe
Mais si son héritier voulait vous épouser ?
Miris
Hé quoi ! Vous me l'osez aujourd'hui proposer ?
Alcipe
Ce que je dis doit peu vous contraindre à le faire.
Orphise
Vous devriez écouter ce conseil salutaire, Et songer, quand le sort vous traite avec rigueur, Qu'autrefois Clidamis eut pour vous de l'ardeur.
Beatrix
Il en aurait encor, si vous vouliez, Madame, Et vos yeux, quoique en pleurs, rallumeraient sa flamme.
Miris
Ah ! Ne me tenez point de semblables discours.
Beatrix
Hé bien, l'on en pourra parler dans quelques jours. Vous craignez de pécher contre la bienséance.
Miris
Mais, s'il n'avait pour moi que de l'indifférence, Voudriez-vous bien qu'étant veuve d'un demi-jour, L'intérêt m'obligeât à montrer de l'amour ?
On heurte.
Orphise
Permettez qu'il reprenne une espérance morte, Car il vous aime encor. Mais on heurte à la porte.
Miris
Ouvrez. Ha ! Ha ! Hélas que ma douleur est forte ! Mais je ne me dois pas tant gêner pour Crispin
Scène 8
Crispin, Beatrix, Miris, Alcipe
On heurte.
Crispin
Madame, en peu de temps j'ai bien fait du chemin, J'ai trouvé tout mon monde ; et, quoique je soupire, J'ai rencontré des gens qui s'en allaient bien rire, Et qui viendront ici, sortant d'un grand repas, Pleurer avecque vous.
Beatrix
On heurte.
Miris
N'ouvrez pas.
Alcipe
Non, je n'ai rien du tout à dire davantage. Reposez-vous sur moi, reprenez du courage ; Serrez bien vos papiers ; dans peu vous me verrez, Et je vous apprendrai tout ce que vous ferez.
Miris
Ouvrez, laissez-moi là ; non, rien ne me console.
Il ouvre.
Crispin
L'entend-elle.
Beatrix
Elle sait fort bien jouer son rôle.
Miris
Ah ! Mon pauvre mari que je perds aujourd'hui !
Scène 9
Lucille, Miris, Beatrix, Crispin, Orphise
Lucille
Comme je prends beaucoup de part à votre ennui, Je viens comme voisine et comme votre amie...
Miris
Que mon malheur est grand ! Ma peine est infinie.
Lucille
Nous devons tous mourir, nous aurons notre temps.
Beatrix
La méchante façon de consoler les gens !
Lucille
Il est bien mort.
Crispin
Tant pis.
Lucille
Que vous perdez, Madame !
Orphise
Croit-elle ainsi chasser la douleur de son âme ?
Crispin
C'est là le vrai moyen d'augmenter son ennui.
Beatrix
On ne console plus autrement aujourd'hui.
Miris
Quand le pauvre défunt m'avait mise en colère, Afin de m'adoucir il ne savait que faire.
Beatrix
Il est vrai : car souvent, afin de l'apaiser, Il venait doucement dérober un baiser.
Lucille
Il était agréable étant avec les dames, Et toujours, en riant, voulait baiser les femmes. Ne pleurez point. Ah ! Ah ! Et que votre grand coeur... Coeur, ne se laisse point abattre à la douleur. Hay ! Hay ! Hay ! Quand on pleure, on ternit tous ses charmes.
Beatrix
Faites comme je fais, et retenez vos larmes. Ah ! Ah : Ah ! Mais je pleure.
Crispin
Il n'en est rien, tu ris.
Beatrix
Moi, je ris ?
Crispin
Oui, tu ris comme on pleure à Paris. J'ai l'esprit plus ferme. Ah ! Ah ! Je ne sais que dire, Et si je pleure aussi, je crois que c'est de rire. Mais pourtant mon dessein était d'être affligé, Et cette fois ma bouche a ri sans mon congé.
Miris
Mourir si promptement !
Beatrix
Étant et jeune et belle, Votre douleur pourra n'être pas éternelle, Et vous pourriez user encor quatre maris.
Crispin
Au dernier, on fera force charivaris.
Lucille
Le temps fait dissiper la plus forte tristesse.
Crispin
Dis-moi, toi qui connais le bien de ma maitresse, En aura-t-elle assez pour nous en faire ?
Beatrix
Hélas !
Miris
Tenez, cachez-les donc, qu'on ne les voye pas.
Lucille
Reposez-vous sur moi.
Crispin
Pleurer, sans me rien dire ! Tu ne me pouvais faire une réponse pire.
Miris
Ah ! Que je perds d'amis et de biens aujourd'hui ! À qui me confier ? Qui sera mon appui ? Les hommes sont trompeurs, et tous les jours on trouve Que l'ami du mari ne l'est pas de la veuve. Mais que je vais avoir de chagrin à me voir, Dans ma première année, avec un habit noir !
Orphise
Il vous faut un bandeau, ma soeur.
Miris
C'est là ma peine, Car j'ai pour les bandeaux une très forte haine. Comment serai-je faite avecque ce bandeau ? Ah ! Mon pauvre mari !
Lucille
Vous avez le teint beau, Il vous siéra fort bien. Adieu ; croyez, Madame, Que l'excès de vos maux me touche jusqu'à l'âme.
Scène 10
Miris, Orphise, Beatrix, Crispin
Miris
Béatrix, un mouchoir.
Orphise
Vous n'avez point mangé.
Elle rentre.
Beatrix
Je m'en vais en chercher.
Miris
Mon esprit affligé M'empêche de manger.
Crispin
Sa douleur est profonde.
Miris
Après un tel malheur, je veux quitter le monde.
Crispin
Quand une fois d'un homme une femme a tâté, Ce n'est pas sans sujet qu'il en est regretté. Il parlait encor hier, mon pauvre défunt maître, Et proche du trépas il ne croyait pas être.
Orphise
Il pouvait parler hier, et mourir aujourd'hui.
Crispin
Je ne trouverai plus de maître comme lui.
Scène 11
Beatrix, Miris, Crispin, Orphise
Beatrix
Tenez ; mais gardez-vous de pleurer davantage Et de vous ruiner, Madame, en blanchissage. Je viens de voir au pot, et, l'ayant trouvé bon, J'ai cru que je devais apporter ce bouillon ; Vous devez l'avaler.
Miris
Je ne saurais.
Crispin
Je gage Qu'elle n'en fera rien.
Miris
Je n'ai pas le courage.
Crispin
Je ne me trompais pas, elle n'en fera rien.
Orphise
Mais vous devez le prendre, il vous fera du bien.
On heurte.
Miris
Hé bien, donne-le-moi ; c'est pour vous satisfaire.
Crispin
Mais je crois qu'on heurte à la porte.
Miris
Que faire ?
Beatrix
Avalez promptement.
Miris
Je le trouve trop chaud ; Prends-le vite, Crispin.
Crispin
Voilà ce qu'il me faut, Je n'ai pas déjeuné.
Orphise
Voyez donc à la porte.
Béatrix, ayant ouvert, on entend une voix qui dit :
Crispin
Il faut, en le prenant, montrer une âme forte. Comment s'est, depuis hier, porté Monsieur Cléon ?
La voix répond.
Beatrix
Il est mort. C'est assez.
Crispin
Il était, ma foi, bon ; Mais il m'a bien brûlé.
Beatrix
Prenez, sans plus attendre, Votre bouillon.
Miris
Donnez.
Crispin
Quoi ! Je le viens de prendre, Comme vous m'avez dit.
Miris
C'était pour le garder.
Crispin
J'ai cru que je devais le prendre sans tarder, Afin de vous servir.
Beatrix
Si...
Miris
Gardez de rien dire ; En l'état où je suis, ne me faites pas rire.
Beatrix
Tenez donc ; ce biscuit que j'avais pris pour moi, Vous devez le manger.
Miris
Ah ! De grâce, tais-toi.
Orphise
Mais prenez-le, ma soeur, c'est moi qui vous en prie ; Il faut manger un peu pour conserver sa vie.
Miris
Hé bien, donnez-le-moi. Je n'ai point d'appétit.
Crispin
Elle va là-dessus jeter tout son dépit.
Beatrix
Loin de vous affliger, songez que le veuvage, Madame, a ses plaisirs comme le mariage ; N'ayez plus désormais l'esprit inquiété, Vous verrez tout le monde avecque liberté.
Miris
Ah ! Mon pauvre mari !
Beatrix
Ce n'est pas lui, Madame ; C'est un biscuit.
Orphise
Son mal me perce jusqu'à l'âme.
Crispin
Peste, qu'elle va vite ! Il est tantôt mangé.
Beatrix
On mange avec fureur quand on est affligé.
Miris
J'étouffe.
Crispin
La chose est assez facile à croire : Quand on mange si vite, il faudrait un peu boire.
Orphise
Ne boirez-vous pas bien ? Répondez donc, ma soeur. Mais voulez-vous du vin ?
Miris
Eh !
On heurte.
Orphise
Il refait le coeur.
Miris
Mais quelqu'un vient encor : Si l'on sait que je mange, Cent critiques fâcheux le trouveront étrange, Et diront que je dois autrement m'affliger. Vous me pressez en vain, je ne saurais manger.
Il va ouvrir.
Crispin
Le jour qu'un mari meurt on ne boit ni ne mange.
Beatrix
Pour moi, je trouverais cette coutume étrange.
Miris
Ah ! Ne m'en parlez plus.
Orphise
Mais c'est monsieur Damis.
Scène 12
Damis, Crispin, Miris, Beatrix, Orphise
Damis
Ayant toujours fait voeu d'être de vos amis, Je vous viens témoigner combien je prends, Madame, De part à la douleur que vous sentez dans l'âme.
Crispin
Je vous sommes, Monsieur, grandement obligés De venir consoler les pauvres affligés. Si votre femme meurt, on vous fera de même.
Miris
Je voudrais bien, Monsieur, que ma douleur extrême Pour vous remercier me laissât un moment. Je pourrais mieux répondre à votre compliment.
Damis
Étant robuste et sain, je ne saurais comprendre Comment en quatre jours la mort a pu le prendre.
Crispin
Je crois le voir encor dedans son cabinet, L'été, se promener avecque son bonnet.
Beatrix
C'était un bonnet blanc, il m'en souvient encore, Car celui qu'il portait l'hiver était aurore.
Miris
Hélas !
Damis
Consolez-vous.
Miris
Ah ! Que je perds, Monsieur ! Le temps ne peut jamais adoucir ma douleur. Quand le pauvre homme avait quelque chagrin dans l'âme, Il me le racontait toujours la nuit.
Beatrix
Madame, Quoi ! Ne le plaignez-vous que pour ce sujet-là, Si le pauvre défunt ne faisait que cela, Il n'est pas fort à plaindre.
Miris
Il avait l'âme bonne.
Orphise
On ne saurait trouver de meilleure personne.
Damis
Je crois que l'on ne peut jamais le plaindre assez.
Beatrix
Tous les hommes sont bons quand ils sont trépassés.
Damis
Sortons ; dans sa douleur, le monde l'incommode.
Crispin
Se retirer ainsi, c'est sortir à la mode.
Scène 13
Miris, Beatrix, Orphise, Crispin
Miris
À la fin, je pourrai respirer un moment.
Beatrix
Oui, si vous le voulez.
Orphise
Montez donc promptement Pour serrer vos papiers.
Miris
Si quelqu'un me demande, Dis qu'on ne me peut voir.
Orphise
Montez, car j'appréhende Encor quelques fâcheux.
Crispin
Malgré ses déplaisirs, Elle aime encor le bien.
Beatrix
Il cause ses soupirs.
Crispin
On vient.
Scène 14
Beatrix, Crispin, Clidamis
Beatrix
C'est Clidamis.
Crispin
Je crois qu'il rit dans l'âme.
Beatrix
Présentement, Monsieur, on ne peut voir Madame.
Crispin
Si le pauvre défunt eût fait un testament ! Mais, hélas ! Il est mort quasi subitement.
Clidamis
Je prends pitié des maux que le Ciel vous envoie.
Crispin
Jamais les héritiers ne pleurent que de joie. Qui trouve, comme vous, des écus à compter, Ne sauraient pas avoir le temps de s'attrister.
Beatrix
Peut-on, avec du bien, avoir de la tristesse ?
Clidamis
Ce que j'ai, Béatrix, est tout à ta maîtresse.
Beatrix
Crispin, fais donc venir ton habit promptement.
Crispin
Je serai de retour ici dans un moment.
Scène 15
Beatrix, Clidamis
Beatrix
À vous ouïr parler, on irait que votre âme Ressent encor l'ardeur de sa première flamme.
Clidamis
J'avouerai que j'aimais ta maîtresse autrefois, Je l'aimais, quand l'Hymen la rangea sous ses lois. Mais, que dis-je ? Je sens que mon coeur l'aime encore, Et, pour te dire plus, je sens que je l'adore ; Mais le temps est mal propre à découvrir mon feu, Et je n'espère pas en obtenir l'aveu.
Beatrix
Je prétends vous servir de la bonne manière, Si vous me secondez.
Clidamis
Dis-moi, que faut-il faire ?
Beatrix
Montrez-lui que les biens de défunt son époux, Selon toutes les lois, n'appartiennent qu'à vous. Je pense, pour cela, qu'il serait nécessaire De faire promptement venir un Commissaire.
Clidamis
Ce serait l'offenser ; je ne te croirai pas, Et je dois ménager de si charmants appas.
Beatrix
Par bienséance, il faut qu'on la croye contrainte De vous souffrir l'ardeur dont votre âme est atteinte. Et qu'elle oppose enfin ces raisons aux censeurs Qui font profession de critiquer les moeurs. Laisse-moi faire après.
Clidamis
Tenez-moi donc parole.
Beatrix
Allez, je vous promets de bien jouer mon rôle. Ne perdez point de temps. Enfin, par mon moyen, Ma Maîtresse pourra conserver tout son bien.
Scène 16
Crispin, Un Garçon Fripier, Un Tailleur, Beatrix
Crispin
Voilà votre tailleur qu'avecque moi j'amène, Et le garçon fripier, dont nous étions en peine.
Un Garçon Fripier
Je venais vous trouver, comme vous avez dit, Et n'aurais pas manqué d'apporter votre habit. Tenez, je suis bien sûr que voilà votre affaire.
Un Tailleur
Çà.
Beatrix
Tout beau.
Un Tailleur
Le temps presse, et j'ai beaucoup affaire.
Un Garçon Fripier
Vous avez, au logis, essayé le pourpoint Et les chausses ?
Crispin
D'accord.
Un Garçon Fripier
Vous n'en trouveriez point, Quand même vous feriez toute la friperie, Qui fût mieux fait sur vous. Mais voyons, je vous prie, La casaque.
Crispin
Voyons.
Beatrix
Elle fait bien aussi.
Un Tailleur
Mais pourquoi Béatrix se perche-t-elle ainsi ?
Crispin
J'y rêve vainement, et n'y puis rien comprendre.
Beatrix
Il n'est pas malaisé de vous le faire entendre. Je veux une grand' queue, et prétends, pour cela, Que, pendant que je suis sur cet escabeau-là, L'on prenne ma mesure.
Crispin
Il faut la satisfaire.
Un Tailleur
Je la contenterai, si l'on me laisse faire.
Un Garçon Fripier
Elle prétend par là l'empêcher de voler.
Il prend la mesure de la queue.
Un Tailleur
Savez-vous que je puis vous apprendre à parler ?
Beatrix
C'est trop peu.
Un Tailleur
Mais Madame en serait en colère, Et je veux lui parler avant que de rien faire.
Un Garçon Fripier
Je le garantis neuf.
Crispin
Je crains qu'il ne soit vieux.
Un Garçon Fripier
Il est tout neuf, vous dis-je, et cela saute aux yeux.
Beatrix
Ne volez qu'en ami, quand vous ferai ma robe.
Un Garçon Fripier
Vous l'accusez à tort, jamais il ne dérobe.
Un Tailleur
On connaît les fripiers.
Un Garçon Fripier
On connaît les tailleurs.
Crispin
Je ne sais qui des deux passent pour les meilleurs.
Un Tailleur
Adieu ; faites qu'en peu l'on m'apprenne, de grâce, Ce que, touchant la queue, il faudra que je fasse.
Scène 17
Beatrix, Crispin, Un Garçon Fripier
Beatrix
Çà, voyons cet habit.
Crispin
Je l'ai presque acheté.
Beatrix
Tu dis que cet habit n'a point été porté ?
Un Garçon Fripier
Je le vends tel qu'il est : mais, Madame, je gage Qu'un neuf ne pourrait pas lui servir davantage.
Crispin
Si tu voulais le prendre, il me sied à ravir.
Un Garçon Fripier
Comme j'espère avoir l'honneur de vous servir, J'en ferai bon marché ; donnez m'en trois pistoles, Sans consommer le temps en de vaines paroles.
Beatrix
Hé bien, sans barguigner, j'en donne la moitié.
Un Garçon Fripier
Je vous le donnerais plutôt par amitié.
Beatrix
Hé bien, j'en donne encore une demi-pistole.
Crispin
Béatrix !
Beatrix
C'est assez, je tiendrai ma parole : Madame me crierait si j'allais trop donner.
Un Garçon Fripier
J'y perds, il est à vous, mais c'est pour étrenner.
Beatrix
Tenez.
Un Garçon Fripier
Et le garçon n'aura-t-il rien, Madame ?
Beatrix
Tenez, encor.
Un Garçon Fripier
Adieu ; vous êtes brave femme.
Scène 18
Beatrix, Crispin
Beatrix
Hélas ! Mon pauvre maître !
Crispin
À propos il est mort.
Beatrix
Je vois que ton habit te réjouit si fort Que tu n'y songes plus.
Crispin
J'oubliais ma tristesse. Mais je crois que j'entends descendre ma maîtresse.
Scène 19
Crispin, Orphise, Beatrix
Crispin
J'ai mon habit de deuil, Béatrix l'a payé.
Orphise
Avant que l'on l'ait pris, l'a-t-il pas essayé ?
Beatrix
Oui.
Orphise
Mais combien vaut-il ?
Crispin
Ferrerons-nous la mule.
Beatrix
Il me coûte vingt francs.
Crispin
Comme elle est fort crédule, On eût pu la tromper.
Beatrix
J'ai vu votre tailleur, Et dit que vous vouliez que, pour vous faire honneur, Il me fît une queue un peu longue à ma robe.
Crispin
C'est qu'elle ne veut pas que le tailleur dérobe.
Beatrix
Il est fort honnête homme, il me l'a dit cent fois, Et jamais d'une étoffe il ne prit quatre doigts.
Crispin
Non, car il en prend plus.
Scène 20
Crispin, Beatrix, Un Commissaire, Orphise
Crispin
Mais que vois-je, Madame ? C'est un homme qui peut alarmer une femme, Qui chez les trépassés augmente la douleur, Et de qui bien souvent les veuves ont grand' peur ; Un Commissaire, enfin, qui prend mal ses mesures.
Beatrix
Vous venez donc ici pour boucher nos serrures ?
Crispin
Nous ne vous dirons point les biens qui sont ici ; Et, puisqu'il faut sceller, nous cèlerons aussi. Nous en ferons beaucoup sans applique de cire.
Un Commissaire
J'excuse la douleur, et vous laisse tous dire ; Mais j'ai, pour tout sceller, ordre de Clidamis.
Orphise
Monte avec lui, Crispin.
Scène 21
Miris, Beatrix, Orphise
Miris
Ô Dieu ! Que j'ai d'ennuis ! Voyez, voyez, enfin, comme Clidamis m'aime.
Beatrix
Peut-être que cela n'est rien qu'un stratagème, Qu'il croit vous obliger à le bien recevoir, Vous montrant à demi jusqu'où va son pouvoir.
Orphise
Si Béatrix dit vrai, soyez plus complaisante, Vous gagnerez par là deux mille écus de rente.
Miris
Quoi que vous me disiez, non, il ne m'aime pas. Le bien le charme plus que mes faibles appas.
Scène 22
Dame Jeanne, Orphise, Miris, Beatrix
Dame Jeanne
Jour de Dieu, vous saurez, Monsieur le Commissaire, Que je ne craignons rien.
Orphise
Ne veux-tu pas te taire ?
Dame Jeanne
Moi, me taire ? Non, non, je ne me tairai point. On ne peut outrager Dame Jeanne à ce point, Que je ne fassions voir que j'avons du courage.
Miris
Mais encore, qu'as-tu ?
Orphise
Dis-nous donc quel outrage...
Dame Jeanne
Je ne le lairrai point sortir de la maison ; Je veux, malgré ses dents, qu'il me fasse raison. Je n'ai pas tant vécu, pour me laisser surprendre ; S'il ne sait son métier, qu'il s'en aille l'apprendre.
Orphise
Mais d'où vient ce courroux ? Réponds-nous.
Dame Jeanne
Il suffit, Puisque chacun le sien, n'est pas trop, comme on dit.
Miris
Ne fais pas tant de bruit, je ne veux point d'affaire, Et tu pourrais m'en faire avec le Commissaire.
Dame Jeanne
C'est un mal avisé, qui doit savoir mes droits, Et ce qui m'appartient selon toutes les lois. Je prétends, jour de Dieu, qu'il me rende justice. Mais, puisque vous voulez que je vous éclaircisse, Sachez qu'il veut sceller ce que je dois avoir. S'il savait son métier, il pourrait mieux savoir Qu'il ne doit point toucher à de certaines hardes Dont souvent les défunts font un présent aux gardes.
Miris
Ne me fais point de bruit, repose-toi sur moi, Tu ne t'en plaindras pas, et j'aurai soin de toi.
Beatrix
Madame, il n'est plus temps de vous faire un mystère De l'amour que, pour vous, Clidamis n'a su taire. Il me l'a dit lui-même, à moi-même, aujourd'hui ; Et vous pourriez avoir les biens qui sont à lui, Pour peu qu'à son amour vous donniez d'espérance.
Orphise
Pensez que vous devez, ma soeur, en conscience, Songer à votre bien.
Beatrix
Pouvez-vous faire mieux ?
Dame Jeanne
C'est un bon gentilhomme, on le dit en tous lieux, Et vous devez l'aimer, ayant tant su lui plaire, Pour faire de céans sortir le Commissaire.
Orphise
Le temps presse, ma soeur.
Miris
Oui ; mais que dirait-on ?
Beatrix
Ah ! Le qu'en dira-t-on n'est pas une raison ; Et, bien loin d'y penser, songez plutôt, Madame, Que lorsque le chagrin vient à quitter notre âme (Car, avecque le temps, c'est un coup assuré), On veut rire, souvent, après avoir pleuré. Cependant on ne peut, lorsque l'on se voit gueuse, Et, malgré qu'on en ait, on est toujours pleureuse.
Miris
Mon époux n'étant mort qu'aujourd'hui, cet effort...
Beatrix
Hé bien, dans quelque temps il sera plus vieux mort : De générosité, votre amant qui se pique, Vous laissera pleurer un temps par politique. Le voilà.
Scène 23
Beatrix, Clidamis, Orphise, Miris, Dame Jeanne
Beatrix
Vous devez lui parler sans détour ; Madame vient, par moi, d'apprendre votre amour.
Clidamis
Bien que pour ses appas mon triste coeur soupire, Je n'aurais pas sitôt entrepris de lui dire. Je n'ose même encor, Madame, vous parler De la pressante ardeur dont je me sens brûler ; Et, lorsque vous avez tant de chagrins dans l'âme, Ce n'est pas un temps propre à vous parler de flamme.
Orphise
Répondez.
Miris
Je ne puis...
Beatrix
Vous devez...
Miris
Laisse-moi.
Beatrix
Mais vous devez répondre.
Miris
Ah ! De grâce, tais-toi.
Clidamis
Je vois qu'avec chagrin vous souffrez ma présence.
Beatrix
Donnez-lui lieu du moins d'avoir quelque espérance.
Miris
Monsieur, vous savez bien qu'aujourd'hui mon époux Étant mort, je ne puis... Mais, quand je pense à vous... Mais... je ne songe pas à ce que je vais faire ; Et, pour un temps du moins, mon coeur se devrait taire.
Orphise
Quoi ! Vous ne direz rien ?
Miris
Ô Dieu ! Quel embarras !
Beatrix
Mais le haïssez-vous ?
Miris
Moi, le haïr, hélas !
Beatrix
Avecque cet hélas que prétendez-vous dire ?
Orphise
D'amour et de douleur son triste coeur soupire.
Beatrix
Je crois que cet hélas vous doit être bien doux, Et que vous voyez bien qu'elle parle pour vous. C'est tout ce qu'elle peut à présent, et je trouve Que c'est en dire assez pour une fraîche veuve.
Clidamis
Ce langage du coeur, cet obligeant hélas, M'annoncerait-il bien ?...
Beatrix
Ah ! Ne la pressez pas ; Qui ne dit mot consent, et, puisqu'elle soupire Sans blâmer votre amour, cela vous doit suffire.
Clidamis
Que ne vous dois-je point !
Miris
J'en ai trop fait, adieu.
Beatrix
À vos feux cet adieu donnant un plein aveu, Voyez ce que pour vous mon adresse a su faire.
Dame Jeanne
Faites donc promptement sortir le Commissaire.
Clidamis
C'est mon dessein.
Orphise
Tant mieux.
Beatrix
Vous pouvez assurer Que nous avons fait rire à force de pleurer.