Comédie · 1670 · 3 actes

Les intrigues de la loterie

de Jean Donneau de Visé

Représentation
≈ 1 h 04
Distribution
6 femmes, 8 hommes
Répliques
559
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Du Bois H 54 ≈ 12 min 6
Florine F 100 ≈ 11 min 14
Cléronte H 85 ≈ 7 min 12
Clarine F 29 ≈ 6 min 2
Melisse F 47 ≈ 6 min 8
Clarice F 43 ≈ 4 min 13
Valère H 39 ≈ 4 min 11
Michelette F 35 ≈ 4 min 3
Céliane F 52 ≈ 3 min 10
Ergaste H 16 ≈ 3 min 1
Clidamis H 22 ≈ 2 min 9
Monsieur Gervais H 16 ≈ 1 min 4
Clarimond H 9 ≈ 1 min 1
Gaspard H 6 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Du Bois absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Melisse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clarice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Valère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Michelette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Florine, Monsieur Gervais

Florine

As-tu tout délivré déjà ?

Monsieur Gervais

Non, par ma foi, Il reste bien encor deux cents boîtes, je crois.

Florine

C'est peu.

Monsieur Gervais

Je n'eus jamais de fatigues pareilles ; Il me semble toujours que j'ai dans les oreilles, Donnez Numéro tant, la Boîte de Crésus, Celle de Mistanflute, et de Nostradamus ; Donnez pour Mahomet, Jean Gifflard, la Fortune, Soufflez sont des Chansons, Lanturlu, Lorgne-Lune, Guillemette-l'heureuse, Argent-mignon, Pantin, Qu'on est sot quand on perd, S'il plaisait au Destin, Mathieu-Salé, Néant, J'aurai sur ma parole, Le Marquis né coiffé, le Cadet la Gingeolle, Le vrai Fortunatus, Lenlere, Argent-perdu, Pour aussi fou qu'un autre, et pour l'heureux Pendu. Voilà, depuis deux jours, tout ce que j'entends dire.

Florine

Que tous ces Noms plaisants te doivent faire rire !

Monsieur Gervais

Qu'il est de fous partout.

Florine

D'accord.

Monsieur Gervais

Mais, à propos, Personne n'est encor venu quérir de Lots. Qu'en penses-tu ?

Florine

C'est que...

Monsieur Gervais

Pour moi cela m'étonne.

Florine

C'est.

Monsieur Gervais

Quoi donc ?

Florine

C'est qu'il n'est encor venu personne. Avec son Crocheteur, que prétend celui-ci ?

Scène 2

Florine, Clarimond, Monsieur Gervais, Guillemain

Florine

Monsieur, que voulez-vous ?

Clarimond

Madame est-elle ici ?

Florine

Oui. Je crois que non.

Bas.

Haut.

Clarimond

Bon. Hé bien, la Loterie ?

Florine

C'est un grand embarras.

Clarimond

Dites-moi, je vous prie, Avez-vous délivré déjà beaucoup de Lots ?

Florine

Ah oui, Monsieur, beaucoup, et même des plus gros.

Monsieur Gervais

Pourquoi mens-tu ?

Haut.

Florine

Tais-toi. Ma Maîtresse, elle-même, A fait les billets noirs, avec un soin extrême.

À part.

Au Crocheteur.

Clarimond

J'attendais cet aveu. Vous connaissez sa main. Lisez, et donnez vite. Approchez, Guillemain.

Florine

Un grand Miroir doré.

Guillemain

Ce n'est pas tromperie, Je veux, dorénavant, mettre à la Loterie.

Clarimond

Voyons donc ce Miroir ?

Florine

Vous voulez m'attraper. À d'autres, j'en sais trop, pour me laisser duper. Je m'en aperçois bien, Monsieur, vous voulez rire.

Clarimond

Je ne puis rien comprendre à ce que tu veux dire. N'as-tu pas mon billet et ta Maîtresse, enfin, N'a-t-elle pas écrit les billets de sa main ? Le mien n'en est-il pas ?

Florine

Voilà son caractère ; Et celui qui l'a fait, le sait bien contrefaire.

Clarimond

Comment, c'est donc ainsi qu'on en use céans ? Agit-on de la sorte avec d'honnêtes gens ?

Monsieur Gervais

Tu lui fais un affront.

Florine

Ne veux-tu pas te taire ?

Clarimond

Rendez-moi mon billet. Dans ma juste colère, J'éclaterais ici, si je n'espérais pas Me venger hautement d'un procédé si bas.

Monsieur Gervais

Je crois, Monsieur, il parle avec trop d'assurance ; Son billet n'est point faux.

Florine

Ah quelle extravagance ! Il l'est, te dis-je.

Monsieur Gervais

Non.

Florine

Je le peux bien savoir.

Monsieur Gervais

Comment ?

Florine

Madame n'a pas mis un billet noir.

Monsieur Gervais

Ah vous avez perdu, Monsieur, je vous assure ; Elle a, pour vous convaincre, une preuve très sûre.

Clarimond

Hé bien donc, en Justice elle la fera voir.

Guillemain

Monsieur, payez-moi donc ?

Scène 3

Monsieur Gervais, Florine

Monsieur Gervais

Quoi, pas un billet noir ! Ah, ah, me deviez-vous cacher ce qui se passe.

Florine

Mon cher Monsieur Gervais, ne dites rien, de grâce, Je vous rendrai l'argent de vos billets.

Monsieur Gervais

D'accord.

Scène 4

Un Laquais, Monsieur Gervais, Florine

Un Laquais

Contre la Loterie on peste là-bas fort ; Ils sont bien quinze, ou vingt.

Monsieur Gervais

Qu'est-[ce] donc qu'ils demandent ?

Florine

Ce sont, assurément, leurs Boîtes qu'ils attendent. Allez donc vite, allez.

Monsieur Gervais

Souviens-toi...

Florine

C'est assez.

Scène 5

Florine

Florine

Pour n'avoir rien du tout, ils sont bien empressés. J'ai pensé tout gâter, mais aussi, ma Maîtresse Devait tromper le Monde avecque plus d'adresse, Donner des billets noirs à des gens apostés, Qui devant cent Témoins les eussent rapportés. C'est ainsi qu'aujourd'hui... Mais non. Oui, C'est Clarine.

Scène 6

Clarine, Florine

Clarine

Je ne me trompe pas ; non, vraiment, c'est Florine.

Florine

Que viens-tu faire ici ?

Clarine

Comme dix mille fous, Demander mes billets. Mais qu'y faites-vous, vous ?

Florine

J'y demeure.

Clarine

Voilà justement mon affaire ; Vous pourrez me servir dans ce que je veux faire. Mais quels gens sont-ce ici ? La fille a des appas, Elle est jeune, et d'Amants elle ne manque pas.

Florine

Elle en peut bien avoir, sans que sa Mère en gronde ; Car c'est la Mère, enfin, la meilleure du monde, La moins fâcheuse ; elle est de ces mères du temps, Qui, pour les trop aimer, font tort à leurs Enfants ; Qui leur endurent tout, leur sont trop complaisantes ; Qui, près d'eux, font toujours l'office de Servantes ; Qui les prônent partout, et font enfin si bien, Qu'ils font tomber sur eux sans cesse l'entretien ; Qu'à tout ce qu'il leur plaît, on voit toujours souscrire ; Qui n'oseraient jamais en rien les contredire ; Qui leur cèdent en tout, qui leur donnent le pas, Qui leur servent toujours les morceaux délicats ; Qui n'ont d'yeux que pour eux, que l'amitié rend folles ; Qui de tous leurs Enfants, se font autant d'idoles ; Qui, pour les ajuster, et leur laisser du bien, S'épargnent toute chose, et ne négligent rien ; Et qui, sans leur congé, n'osent jamais rien faire ; De ces mères, enfin, que leurs filles font taire.

Clarine

La punit-on, par là, de son trop de bonté ?

Florine

Sa fille abuse trop de sa facilité, La tourne en ridicule, et croit ne pouvoir faire Un Conte un peu plaisant, sans y mêler sa Mère.

Clarine

Pour une fille sage, elle en use un peu mal.

Florine

Nous avons bien céans un autre Original. C'est une Nièce ; elle a de grandes connaissances, Elle parle toujours d'Astres, et d'Influences, De Planètes, d'Aspects, de Radiation, De Signes, d'Ascendants, et de Conjonction ; Et croyant qu'aux Mortels tout doit servir d'augures, Elle tire de tout, de sottes conjectures. On l'entend le matin, en ouvrant son rideau, Demander, si les gens ont ouï le Corbeau ; Puis, sur ce qu'on lui dit, elle croit la journée Lui devoir être heureuse, ou bien infortunée. Comme tout lui fait peur, elle ne sort jamais, Avant d'examiner les Songes qu'elle a faits. Si pendant son chemin, par hasard, il arrive Quelque petit malheur, cette Spéculative En tire un faux augure, et revient promptement Chez elle, pour songer à faire un Testament.

Clarine

Que ces chagrins plaisants, et ces terreurs paniques, Doivent donner à rire aux plus mélancoliques !

Florine

Du reste elle est fort bonne, elle a de la douceur, Et sa Cousine est bien de plus fâcheuse humeur.

Clarine

Elles ont des Amants tendant au Mariage ?

Florine

La superstitieuse a l'Amant le moins sage ; C'est un évaporé, qui parle incessamment ; L'autre parle bien moins, et fait tout prudemment. Mais Dieu, j'entends le fou, qui vient voir sa Maîtresse. Ah, que je l'appréhende !

Clarine

Il faut que je te laisse ; Je vais quérir ma boîte, et je vais revenir, Car je te prétends bien encore entretenir.

Scène 7

Cléronte, Florine

Cléronte

As-tu mes boîtes ?

Florine

Non, Madame vous les garde.

Cléronte

Ah, Florine, morbleu, lorsque je te regarde, Quand m'aimeras-tu donc ?

Florine

De grâce, laissez-moi.

Cléronte

Hé quoi, depuis le temps que je brûle pour toi...

Florine

Que de Contes !

Cléronte

Florine.

Florine

Ah, Monsieur, je vous en prie...

Cléronte

C'est un petit dragon, quand elle est en furie. Un baiser seulement.

Florine

Mélisse l'apprendra.

Cléronte

Je me soucierais peu de ce qu'elle en dira, Si Florine, pour moi, n'était pas si cruelle. Mélisse est sage, bonne, et peut passer pour belle, Et rien n'est comparable à l'éclat de ses yeux ; Mais son sublime esprit est toujours dans les Cieux ; Elle passe les nuits à lorgner les Étoiles ; Et quand la nuit les couvre avec ses sombres voiles, Nul ne peut la tirer en conversation, Et son esprit demeure en spéculation. Dans tout ce qu'elle fait, les Astres sont ses guides, Et toujours on l'entend parler éphémérides. Cela n'est pas mon fait, et je sens que mon coeur... Que ta jeune maîtresse est bien d'une autre humeur.

Florine

Son humeur sympathise assez avec la vôtre, Et vous êtes tous deux aussi fous l'un que l'autre.

Cléronte

Florine.

Florine

Modérez ces transports violents ; Cette chaleur est forte, et vous prend par élans.

Cléronte

Veux-tu cinq cents Louis, pour te prouver la flamme Que tes yeux trop fripons ont fait naître en mon âme.

Florine

Cinq cents Louis ! Voyons, vous ne les avez pas.

Cléronte

Puisque je te l'ai dit, ma foi, tu les auras. Tiens.

Florine

Je n'en vois que deux.

Cléronte

Ce n'est point menterie, Porte ces deux Louis à quelque Loterie, Et tu pourras gagner bien plus que je n'ai dit.

Bas.

Florine

Allez les y porter. Je crève de dépit.

Cléronte

Ah, Friponne, ces yeux...

Florine

Laissez-moi là, de grâce ; Ou bien les coups suivront de fort près la menace.

Cléronte

Je vois ce qui te fait parler avec chaleur, Ce courroux passera.

Scène 8

Florine

Florine

Ce n'est qu'un franc causeur ; Il fait beaucoup de bruit ; mais de tels Personnages, Empêchent rarement les filles d'être sages, Ils n'en attrapent plus. Mais qu'est-ce que je vois ? C'est son Valet de Chambre, il est fou, que je crois.

Scène 9

Florine, Du Bois

Florine

Ah malheur ! Ah destin ! Ah disgrâce trop grande ! Non, je ne puis plus vivre, il faut que je me pende.

Florine

Qu'as-tu donc ?

Du Bois

Mon malheur ne se peut concevoir ; J'ai tout perdu, Florine, et suis au désespoir.

Florine

Comment ?

Du Bois

Une aventure étrange, et peu commune, A fait, d'entre mes mains, échapper la Fortune ; Je la tenais par où l'on la cherche aujourd'hui. Et par la Loterie... Épargne mon ennui, Et ne me force point d'en dire davantage.

Florine

En découvrant son mal, souvent on se soulage. Raconte-moi donc tout ?

Du Bois

Hé bien donc, je le veux. J'avais trente billets sous un nom fort heureux.

Florine

Et quel ?

Du Bois

Amphitryon.

Florine

Tu te moques, je pense ?

Du Bois

Ah ce choix était fait avec grande prudence ; De l'heur d'Amphitryon l'on ne saurait douter ; Et son bonheur venait de ce que Jupiter, Brûlant pour sa moitié, d'une pressante flamme, Avait bien daigné faire un Enfant à sa Femme.

Florine

Ah trop d'honneur, vraiment.

Du Bois

Je ne me moque point ; Et bien des gens hier, disputant sur ce point, Le Sexe en sa faveur décida de la chose : Mais un démon bizarre, à mon bonheur s'oppose ; Et quoique sous le nom du bon Amphitryon, Mes billets... Jugez-en par ma narration. Ayant ouvert ma Boîte, avec une âme émue, D'abord un billet blanc s'est offert à ma vue, Sans paraître alarmé d'un tel commencement, J'ai cru devoir passer au second promptement. Le second que j'ai pris, était encor de même. Ce n'est rien, ai-je dit, en ouvrant le troisième. Il était blanc ; de trois, j'ai passé jusqu'à six, Blancs encor ; Et de six j'ai passé jusqu'à dix. Mon espérance alors étant presque mourante, Pestant contre le Sort, et d'une main tremblante, Ayant le coeur tour gros, et de peur palpitant, J'en ai, fort lentement, ouvert encore autant, Mais je les ai trouvés d'une blancheur extrême. Ce malheur m'a d'abord fait devenir tout blême ; Mais un rouge enflammé chassant cette pâleur, Des dix restants, j'en ai pris neuf avec chaleur. Ils étaient blancs encor ; alors avec furie, J'ai pesté tout mon saoul contre la Loterie. Un billet me restait avec un peu d'espoir, Lorsqu'un de nos Voisins est entré pour me voir. Ce Diable, que je crois, sous la forme d'un Homme, M'a, de tous mes billets, voulu rendre la somme. Croyant faire un beau coup, j'ai pris mon Homme au mot, Et déjà je disais en moi-même, ô le Sot ! En mettant promptement en poche la finance, Qu'il venait de compter avecque diligence, Quand je l'ai vu sauter, d'avoir un billet noir.

Florine

Noir !

Du Bois

Noir.

Florine

Noir !

Du Bois

Noir, morbleu, j'en suis au désespoir ; Et de plus, il était de quatre cents pistoles. Je n'ai pu, de regret, proférer deux paroles. Peut-on être, dis-moi, malheureux à ce point ?

Florine

Pour moi, je me pendrais, je ne le cèle point.

Du Bois

Non, non, pour regagner, je sais des Loteries, Où l'on ne voudrait pas faire de tromperies J'y prétends mettre encor.

Florine

Ah n'y mets plus, crois-moi.

Du Bois

Te croire ? Ah ! J'y mettrai, je t'en donne ma foi : Quand la Fortune en veut, on fait des gains notables ; Les exemples en sont assez considérables. Un Homme heureux, ayant gagné dernièrement Un fort beauVase d'or, le vendit promptement : Deux jours après, il eût d'une autre Loterie, Dont tous les Lots étaient de bonne Argenterie, Le même Vase encor, qu'encor il revendit ; Et jusques à trois fois, le Hasard lui rendit.

Florine

Le Hasard ne fait pas toujours des coups semblables.

Du Bois

Il en fait bien souvent d'aussi considérables. Une Dame, naguère, alla voir un Miroir, Que pour cent Louis d'or elle ne pût avoir : Dans une Loterie, on mit le Miroir même ; Et quelque temps après par un bonheur extrême, La Dame le gagna pour vingt francs seulement.

Florine

Tu me viens faire ici des Contes de Roman.

Du Bois

Pour deux Louis encor, une vieille Servante Gagna six mille francs : elle en fut si contente, Qu'elle en mourut de joie. Une autre n'ayant rien, Et pour se marier, voulant avoir du bien, Mit à la Loterie ; et gagna une somme Assez considérable, en eut d'abord un Homme. On sait que depuis peu, chez un bon Maréchal, Du bien gagné par là, pensa faire un grand mal ; Un amas de Louis surprit tant sa Famille, Qu'il fit perdre d'abord la parole à sa fille, Il fallut la saigner.

Florine

Les pauvres gens, hélas !

Du Bois

En tenant leur argent, ils ne le croyaient pas ; Ils ouvraient de grands yeux, dans leur joie incertaine ; Et regardant tant d'or, le croyaient bon à peine.

Florine

Pour un, dont le Hasard favorise les voeux, Apprends qu'il fait souvent deux mille malheureux. J'en ai vu cet Hiver risquer cinq cents Pistoles, Et n'en pas retirer seulement deux oboles, Et je sais que des gens las de leur mauvais sort, De perdre encor, se sont donné la mort.

Du Bois

La résolution en est tout à fait prise, Et je veux mettre enfin jusques à ma chemise : Je te le dis encor ; oui, je mettrai partout, Et je prétends par là pousser le sort à bout. La Loterie enfin...

Florine

Quoi, toujours Loterie ? Ah parlons d'autre chose.

En se retournant.

Du Bois

Et de quoi, je te prie, Pourrais-je te parler qui fut plus de saison ? On en trouve aujourd'hui dedans chaque Maison ; On en parle à la Cour, on en parle à la Ville, L'Ignorant en raisonne, aussi bien que l'Habile ; On entend retentir ce mot de tous côtés, Dans tous les Lieux publics, dans les Sociétés. L'un dit, la Loterie était de telle somme ; L'autre, il ne fut jamais un plus malheureux Homme. Un autre, en tel quartier, Madame telle en fait ; Monsieur tel, de sa Boîte est très mal satisfait. Combien de billets noirs aviez-vous dans la vôtre ? Nous n'avions rien du tout que du blanc dans la nôtre ; Avecque Monsieur tel, je viens d'ouvrir les miens ; Tel doit, avecque telle, ouvrir tantôt les siens, Celui-là n'ouvre point ses billets, qu'il ne tremble ; Tels m'attendent ce soir, pour partager ensemble. De la France, aujourd'hui voilà tout l'entretien ; Il est fort à la mode, et c'est aussi le mien Adieu, jusqu'à tantôt, je cherche ici mon Maître. Et je lui vais parler. Tu ne sais pas, peut-être, Que de la Loterie, où nous avons mis tous, On doit ouvrir ce soir les billets devant nous.

Florine

C'est assez.

Scène 10

Florine

Florine

Si je perds à cette Loterie, Je dirai que ce n'est partout que tromperie. J'ai mis à celle-là parce que l'on sait bien, Que celui qui la fait, est un Homme de bien.

Scène 11

Florine, Clarine

Florine

As-tu ta boîte, enfin ?

Clarine

C'est une affaire faite. Mais je te trouve seule, ainsi que je souhaite : Mon dessein n'étant pas de te rien déguiser, Sache donc que tantôt je ne t'ai fait causer, Et n'ai sur le tapis fait mettre ta Maîtresse... Enfin, tout comme moi, l'affaire t'intéresse. Veux-tu gagner beaucoup ? Parle donc ?

Florine

Hé comment ?

Clarine

La chose est bien facile ; et je sais un amant Prêt d'expirer d'amour pour ta jeune maîtresse. Il faut, pour soulager le tourment qui le presse, Que tu...

Florine

Vous me prenez pour une autre, je crois : J'ai trop d'honneur, et si...

Clarine

De grâce, écoute-moi.

Florine

La proposition est forte, ce me semble.

Clarine

T'ai-je dis qu'il fallait qu'ils couchassent ensemble ? Ce n'est pas mon dessein, je prétends seulement Que tu parles du mal que souffre cet amant.

Florine

Comment le nomme-t-on ?

Clarine

C'est un fort galant Homme, Et c'est... oui, c'est, je crois, Clidamis qu'on le nomme ; Il est riche, bien fait ; languissant, doucereux, Et l'on ne peut trouver d'Amant plus amoureux. Au Cours, aux Jeux publics, il a vu ta Maîtresse, Et pou elle il a pris d'abord de la tendresse : Il voudrait seulement qu'elle sût son ardeur, La pouvoir voir enfin, j'entends avec honneur. Ainsi, sans faire mal, et sans friponneries, Nous gagnerons de quoi mettre à cent Loteries ; Ayant à tant d'endroits, on gagne assurément. Cela te tente fort ? Confesse.

Florine

Nullement, Je n'y gagne jamais.

Clarine

J'ai des Noms admirables, Qui n'ont jamais manqué d'être fort favorables.

Florine

Tous ces Noms-là, céans, n'auraient servi de rien.

Clarine

Qui ne risque jamais, amasse peu de bien.

Florine

Le sort peut n'être pas pour moi toujours de même. Puis je te veux servir, à cause que je t'aime.

Clarine

C'est justement cela. Mais dis-moi librement, L'Amant de ta Maîtresse aime-t-il froidement ? Chacun croit qu'il n'a plus beaucoup d'ardeur pour elle.

Florine

Ou je me trompe, ou bien ce rapport est fidèle ; Je pense deviner, et crois qu'il est fâché, Connaissant son humeur, de s'y voir attaché : Mais étant honnête Homme, il sait bien se contraindre, Et sans un grand sujet, ne voudrait pas s'en plaindre. Si sa Cousine avait l'esprit autrement fait, Je pense que du reste il serait satisfait ; Ils se jettent tous deux de certaines oeillades, Qui font connaître assez que leurs coeurs sont malades.

Clarine

Oui, mais cette Cousine ayant un autre Amant...

Florine

C'est un évaporé, qui ne plaît nullement. Que Clidamis tantôt use de tromperie, Et feignant de venir mettre à la Loterie, Qu'il monte ici tout droit ; et que, s'il est galant, Il fasse avec esprit paraître son talent : Ma Maîtresse saura ce qu'il faut qu'elle sache ; Jamais pour un Amant, Coquette ne se fâche.

Clarine

Je m'en vais l'avertir.

Florine

Allez donc promptement : Mais au moins...

Clarine

J'entends bien, point d'Amie autrement.

Scène 12

Florine

Florine

Je crois qu'assez longtemps je me suis défendue, On ne retrouve plus l'occasion perdue : Mais comme ma Maîtresse enfin le saura bien, À l'argent près, je crois que je ne pèche en rien.

Scène 13

Florine, Michelette

Florine

Michelette, qu'as-tu ?

Michelette

La Populace émue, Contre Madame crie hautement dans la Rue ; Tout le monde s'en plaint, jusques à ses Amis, Et dans sa Loterie elle n'a, dit-on, mis Rien que des billets blancs.

Florine

Il faut que chacun cause ; De chaque Loterie on dit la même chose ; Et souvent les Perdants, sans aucune raison, Que parce qu'ils n'ont rien, font parler Monsieur On.

Michelette

Mon Dieu, je savons tout, et ne sommes point bêtes ; Et puisque sans témoins Madame a fait nos Boîtes, Ses gens, et ses Amis, devaient du moins avoir, Pour sauver son honneur, chacun un billet noir, Dont ils auraient devant fait le prix avec elle. C'est ce qu'a fort bien fait Madame de Grinbelle.

Florine

Notre Maîtresse agit plus équitablement, Et chacun est traité chez elle également.

Michelette

Vraiment oui.

Florine

Mais va-t'en, laisse gronder le monde, On doit rire de tout, lorsque le peuple gronde ; Sans en savoir la cause, il change en un moment, Et n'est jamais longtemps d'un même sentiment.

Michelette

Si l'on m'attrape plus... Vous le saviez, j'enrage.

Florine

Tais-toi donc ? Tu perdras, si tu n'es pas plus sage, Tout le bien, qu'en sortant, on t'a promis ici.

Michelette

Je n'aurai pas besoin de dire grand-merci.

Scène 14

Florine

Florine

Mais allons avertir notre jeune Maîtresse, Que Clidamis, pour elle, a beaucoup de tendresse : Pour deux Beautés, ils vont être trois soupirants ; Ils pourront bien entre eux vider leurs différents. Si par là j'ai mon compte, il ne m'importe guère : Allons donc promptement songer à cette affaire.

Acte II

Scène 1

Cléronte, Du Bois

Cléronte

Hé bien donc, Qu'as-tu fait ?

Du Bois

J'en ai trouvé partout, Et Paris en est plein, de l'un à l'autre bout. On n'entend à présent parler que Loterie ; J'en ai trouvé d'argent, de lits, d'argenterie, De meubles, de tijoux, de toile, de tableaux, De vieux livres de prix, et de livres nouveaux, D'écharpes, de liqueurs, de vins, de friandises, De vieux colifichets, de vieilles marchandises, D'étoffes, de beaux points, de jambons, de pâtés. Un curieux en fait de belles raretés, De coquilles de prix, cailloux, cristaux, grains d'ambre. Si vous avez besoin d'une robe de chambre, J'en sais une qui n'est du tout que de cela, Et tous les gens de Cour ont mis à celle-là. Enfin ceux qui n'ont point de bien dans leurs Familles, Se vont bientôt, par là, défaire de leurs filles : Et pour vous assurer que je ne vous mens pas, Et que je ne dis rien sans bons Certificats, Par ces billets moulés, vous pourrez tout connaître. Hé bien, jamais Valet servit-il mieux son Maître ?

Cléronte

Suffit.

Scène 2

Cléronte, Céliane

Cléronte

Mélisse, enfin, ne se fera pas voir, Madame.

Céliane

Mieux que vous, je ne le puis savoir, Son obstination là-dessus est très forte, Et rien ne peut enfin lui faire ouvrir la porte, Lorsque son Esprit est aux Astres attaché.

Cléronte

Comment un tel Esprit peut-il m'avoir touché ? Je m'en lasse à la fin, et vois que pour lui plaire, Il faut être Astrologue. Ah ! J'aperçois Valère.

Scène 3

Cléronte, Valère

Cléronte

Je t'attendais ; veux-tu que nous risquions tous deux ? Tu sais bien que toujours je suis assez heureux : Avec moi veux-tu mettre à trente Loteries ? On amasse, par là, de belles Pierreries ; J'en ai déjà beaucoup.

Valère

Tu fais tout par excès, Et tu gâtes, par là, jusqu'au bien que tu fais

Scène 4

Céliane, Clarice, Cléronte, Valère, Un Laquais

Tirant une boîte à mouches.

Céliane

Ma fille, viens, ma fille : elle est assez bien mise : Elle a bon air, elle a la taille fort bien prise ; Il te manque une Mouche ici. J'en ai je crois. Attends, je la mettrai.

Clarice

De grâce, laissez-moi.

Céliane

Pourquoi n'as-tu pas mis de Ruban à la mode ?

Clarice

Ne finirez-vous point ? Dieu, qu'elle est incommode !

Céliane

Tu devais y songer.

Clarice

Quelle Femme, bon Dieu !

Céliane

On ne se soucia jamais de soi si peu : Elle ne pèche pas par l'amour de soi-même, La pauvre enfant.

Cléronte

Je sens, tout de bon, que je l'aime.

Valère

Elle n'a pas besoin d'ornements empruntés, Puisqu'elle brille assez de ses propres beautés.

Céliane

Monsieur n'est pas flatteur, et dit...

Clarice

Mon Dieu, ma Mère, Vous feriez beaucoup mieux, si vous pouviez vous taire.

Céliane

Je n'ai pas fait grand mal, ne vous fâchez donc pas ; Lorsque vous rougissez, vous avez moins d'appas. Mais n'ouvrirons-nous pas toute l'après-dînée Nos Boîtes ? Peut-on mieux employer la journée ?

Clarice

On ne les peut avoir toutes que sur le soir : Faut-il que vous parliez toujours sans rien savoir !

Valère

Une pareille humeur ne m'accommode guère.

Cléronte

La fille est, par ma foi, plus sage que la Mère.

Céliane

Au lieu de la gronder, je dois dissimuler : Quand je la fâche, elle est six jours sans me parler.

Cléronte

À propos, nous devions mettre à la Loterie Que l'on fait ici près.

Céliane

Elle est d'Argenterie, Et même, à ce qu'on dit, d'Argent, et de Bijoux : Comme nous avons dit, mettons ensemble tous, J'y prétends mettre, avec ma Maison toute entière. Laquais ?

Un Laquais

Madame ?

Céliane

Fais venir la cuisinière.

Clarice

Que vous avez d'esprit ! Ce sont là de vos coups ; N'avez-vous point de honte ? Ah j'en rougis pour vous.

À Valère.

Céliane

Dès que je dis un mot, je m'entends contredire. Mais vous ne dites rien.

Valère

J'en aurais trop à dire.

Scène 5

Céliane, Michelette, Cléronte, Clarice

Céliane

Viens, d'une Loterie on t'a mise avec nous.

Michelette

C'est assez que je sois d'une autre avecque vous.

Céliane

Veux-tu de l'argent ?

Cléronte

Vois, que ta Maîtresse t'aime !

Michelette

Hé bien donc, je le veux aller porter moi-même : Je n'y mettrai jamais autrement.

Céliane

Et pourquoi ?

Michelette

Dame, pourquoi.

Céliane

Crains-tu de mettre avecque moi ?

Michelette

Dieu me garde d'avoir quelque soupçon dans l'âme. Moi, craindre rien de vous ! D'une si bonne Dame ! Mais Madame Taupin fit d'abord comme vous, Elle enjôla ses gens, qui furent trompés tous ; Et gardant leur argent, son avarice extrême Lui fit faire en secret ses Boîtes elle-même, Qu'elle ouvrit devant eux, et fit brûler après, De peur qu'on n'apprit tout, en les voyant de près.

Clarice

Allez, Impertinente, apprenez à vous taire. Voilà les beaux discours que s'attire ma mère !

Scène 6

Melisse, Céliane, Clarice, Cléronte, Valère

Melisse

Je vois Valère, et sens augmenter mon ennui : Ah que mon Éventé n'est-il fait comme lui !

Céliane

Ma Nièce vient enfin, elle a quitté les Astres.

Clarice

Elle sait quels chagrins, quels bonheurs, quels désastres, À tous ses bons Amis on doit voir arriver.

Elle fait la mine.

Cléronte

Avecque de l'argent nous venez-vous trouver ? Car il en faut pour mettre à cette Loterie Dont nous parlions hier. Ce n'est point raillerie.

Melisse

On doit prendre devant plus de précaution ; Sur ce qu'on a songé, faire réflexion ; Penser aux accidents qui dans ces conjonctures Aux Mortels, comme nous, doivent servir d'augures. J'entends aux accidents arrivés récemment, Car, par là, le sort parle indubitablement. On doit de plus chercher une de ces journées Dont les Noms sont sans R, et qui sont fortunées ; Des Planètes on doit voir la conjonction, Et ne risquez jamais qu'avec réflexion.

Cléronte

Vous eussiez cru jadis aux entrailles des Bêtes ?

Melisse

Oui, par là, les Romains devinaient leurs Conquêtes. Je veux bien l'avouer, j'aime avec passion Tout ce qui sent un peu la Divination. Si je pouvais, toujours on verrait à ma Table Neuf ou dix de ces gens, dont l'esprit admirable Est toujours élevé ; de ces Savants enfin, Qui lisent dans le Ciel les Secrets du Destin.

Cléronte

De votre Astrologie, et de tous vos augures...

Melisse

Ah n'en parlez pas mal, ce sont des choses sûres.

Céliane

Les Astrologues sont...

Clarice

Hé laissez tout cela, Elle en sait plus que vous, sur ce chapitre-là.

Melisse

Le bon Vespasien apprit, pendant un somme, Qu'on le verrait un jour, Souverain dedans Rome, Quand l'Empereur Néron aurait moins d'une dent ; Il le fut en effet, après cet accident.

Clarice

Laissons les Songes là, les bonheurs, les désastres.

Melisse

Que j'ai pitié de vous ! Quoi, ne pas croire aux Astres, Aux présages par où s'explique le Destin ? Quel esprit avez-vous ? Est-il rien plus certain ? Les Astres sont puissants, et pour moi je m'y fie ; Et ceux qui savent bien l'Horoscopographie...

Cléronte

Ah quel étrange mot ! Il vient de m'assommer.

Valère

Madame, une autre fois, ne le doit pas nommer.

Cléronte

À quoi bon tout cela, Madame, je vous prie ? Et qu'a de commun Rome avec la Loterie ? Pour y mettre dix francs, voilà de grands discours ; Et les Astres...

Melisse

On doit les consulter toujours.

Scène 7

Melisse, Gaspard

Melisse

Mais que veux-tu, Gaspard ? As-tu quelque nouvelle...

Gaspard

Ma Maîtresse vous prie à souper avec elle.

Melisse

Ce soir ?

Gaspard

Oui.

Melisse

Mais, dis-moi, qui doit en être encor ?

Gaspard

Madame Cornalion, et Monsieur du Trésor, Monsieur de Flanconar, Monsieur de Landouillère, Madame Boisnonain, et Monsieur Poulinière, Monsieur de Vaugauret.

Melisse

Est-ce tout ?

Gaspard

Non vraiment. Madame Barbotin, Monsieur de Pont-Dormant, Madame Boudinval, et Monsieur de Saint Blesme, Puis ma Maîtresse, et vous, qui faites la treizième.

Melisse

Moi ?

Gaspard

Vous.

Melisse

Qui, moi, dis-tu ? Te moques-tu de moi ? Tu me prends pour un autre. Ah je tremble d'effroi. Non, cela ne se peut concevoir, treize à table ! Ah je trouve, vraiment, ta Maîtresse admirable ; Treize à table ! Ah sur moi c'est faire un attentat. Voilà ce que l'on doit nommer assassinat : Il le faut avouer, ma surprise est extrême. Me prier, moi, de faire à table une treizième ! Sors d'ici, mon ami, dépêche-toi donc tôt. Ah je ne prétends pas mourir encor sitôt.

Gaspard

Quel esprit !

Scène 8

Melisse, Cléronte, Valère, Clarice, Céliane

Melisse

Ma frayeur est encor sans seconde. N'est-il pas vrai qu'il est beaucoup de fous au monde ?

Cléronte

Tel l'est, qui n'en croit rien.

Valère

Mais pour nous divertir, Allons nous promener.

Melisse

Je n'oserais sortir, Car j'ai toute la nuit songé de terre noire : C'est un Songe fâcheux.

Clarice

Quoi, faut-il toujours croire...

Melisse

Pendant que le corps dort, l'esprit veille toujours ; Hippocrate le dit.

Cléronte

Ah quittons ces discours.

Céliane

Mais, puisque d'aujourd'hui vous ne voulez rien faire, Ma Nièce, entrons ici, pour parler de l'affaire Que l'on nous dit hier.

Melisse

Ah, je n'en ferai rien, À dîner, les Couteaux étaient en Croix.

Cléronte

Fort bien.

Melisse

Vous vous moquez toujours de telles aventures ; Mais les Romains pourtant croyaient fort aux augures, Aux Astrologues...

Clarice

Mais...

Melisse

Ne m'interrompez pas. La Perse avait un Roi que l'on nommait Abas ; Cet exemple est récent, et même d'importance. Jamais ce Roi prudent ne donnait Audience, Qu'il n'eût été devant quelque temps enfermé Avec un Astrologue alors fort estimé. Ce Monarque, jamais n'entrait dans uns Ville, Qu'il n'eût bien consulté cet Astrologue habile ; Et souvent on l'a vu, jusqu'aux Faubourgs entrer, Et dessus ses avis d'abord se retirer, Voulant laisser passer, par ce trait de prudence, Des Astres irrités, la maligne influence.

Cléronte

Morbleu !

Melisse

Ce Roi passait pour être sage aussi.

Scène 9

Ergaste, Céliane, Cléronte, Melisse, Clarice, Valère

Ergaste

Pour prendre avis de vous, vous me voyez ici.

Céliane

Entrons donc.

Ergaste

Écoutez, Madame, je vous prie, Ce n'est pas un secret. Comme à la Loterie On voit cent mille Fous risquer incessamment, J'ai cru que je devais agir plus prudemment, Et qu'avant de risquer, il me serait facile... Il le faut avouer, je suis un Homme habile ; Quand on a du bon sens, on le fait remarquer. Sachez que j'étais sûr, avant que de risquer, De deux Lots.

Céliane

De deux Lots !

Cléronte

Par quel tour d'adresse...

Ergaste

Écoutez. Je fus voir une Devineresse ; Je consultai longtemps avec elle, et j'appris Que j'aurais sûrement deux Lots de fort grand prix, En mettant certain jour à quelque Loterie.

Melisse

Qu'il a d'esprit !

Clarice

Quel fou !

Ergaste

Ce n'est point raillerie, J'y mis, au jour marqué, chez Monsieur Guillemot.

Melisse

Vous deviez, pour le moins, espérer le gros Lot.

Ergaste

J'eus deux Boîtes, j'ouvris aussitôt la première.

Melisse

Hé bien.

Ergaste

Tout était blanc.

Céliane

Et dedans la dernière ?

À Valère.

À Cléronte.

Ergaste

Je vous viens consulter là-dessus ; la voilà. Voyez-vous ? Regardez. Là, de ce côté-là. Voyez, Monsieur. Voyez, la cire est emportée ; Cette boîte a sans doute été décachetée. Regardez bien encor, voyez par cet endroit.

Cléronte

Cela se peut.

Ergaste

Sans doute, et la chose se voit : Mais conseillez-moi tous ; parlez, que dois-je faire ?

Valère

Je ne sais pas.

Céliane

Ni moi.

Cléronte

Dans une telle affaire, On est embarrassé.

Ergaste

Vous vous moquez, je crois. On est embarrassé ! Je ne le suis pas, moi. Dans cette Boîte-là les deux Lots doivent être ; S'ils ne s'y trouvent pas, on les a pris.

Cléronte

Peut-être.

Ergaste

Ah, Monsieur, il n'est point de peut-être à cela ; Ils sont pris, s'ils ne sont dans cette Boîte-là : C'est pourquoi je la veux faire ouvrir en Justice ; S'ils ne s'y trouvent pas, il faudra qu'on punisse Guillemot, ou ses gens, comme en ayant ôté Les deux Lots qui dedans doivent avoir été, Et que l'on aura pris par quelque tour d'adresse, Car on doit croire, enfin, à la Devineresse.

Melisse

Sans doute.

Ergaste

J'ai revu ledit Sieur Guillemot, Lequel m'a répondu, qu'il lui restait un Lot, Et que s'il me plaisait, je n'avais qu'à le prendre : Mais j'en veux avoir deux, ou je le ferai pendre.

Valère

Il ne le sera pas, Monsieur, assurément.

Ergaste

Prenez-vous son parti contre moi ?

Valère

Nullement.

Ergaste

Qui le sauvera donc ?

Valère

Il vous manque une pièce.

Ergaste

Quelle ?

Valère

Un certificat de la Devineresse, Qui marque qu'elle a dit que vous auriez deux Lots.

Ergaste

Si je pouvais l'avoir...

Clarice

Il serait à propos.

Ergaste

Je m'en vais donc tâcher d'en obtenir un d'elle, Car cette affaire-là passe la bagatelle : Ou j'aurai deux Lots, ou Monsieur Guillemot... Il verra qu'il n'a pas affaire à quelque Sot.

Scène 10

Clarice, Melisse

Clarice

Qu'il est fou, ma Cousine !

Melisse

Un peu moins qu'on ne pense ; Les plus Sages, souvent, sont fous en apparence.

Clarice

Je sais ce que je dis.

Melisse

Je le sais bien aussi.

Scène 11

Cléronte, Clidamis, Céliane, Clarice, Valère, Melisse

Cléronte

Ne me trompé-je point ? Que viens-tu faire ici ?

Clidamis

Mettre à la Loterie.

Cléronte

Elle est déjà tirée.

Clidamis

Tout de bon ?

Cléronte

Oui, morbleu, la chose est assurée ; Et tu nous vois ici, comme Amis seulement.

Clidamis

Vous êtes bien heureux, Messieurs, assurément ; De pouvoir visiter des Personnes si belles, Et qui sont, que je pense, aussi spirituelles.

Céliane

Il est vrai qu'en ma fille on trouve des appas.

Clarice

Hé, ma Mère, bon Dieu, ne vous tairez-vous pas ? Pour moi vous me ferez déserter.

Céliane

Quelle fille !

Clidamis

On ne saurait trouver de plus belle famille.

Cléronte

Pour louer tout le Sexe, on connait Clidamis.

Céliane

Clidamis ! Feu son père était de mes amis, Je le connais, et sais son bien, et sa naissance.

Valère

Monsieur est estimé partout, pour sa prudence ; Et je le connais, moi, par réputation.

Clidamis

Je suis heureux, d'avoir votre approbation.

Melisse

Pour moi, qui sais, je pense, un peu d'Astronomie, Et qui dois me connaître en Physionomie, Je vois bien que, dans peu, Monsieur doit être heureux, Par l'Hymen d'un Objet favorable à ses voeux.

Cléronte

Vos almanachs toujours ne sont pas favorables.

Melisse

Par Livres, je vous vais prouver qu'ils sont croyables, Quand j'aurai de Monsieur su la Nativité.

À Clidamis.

Cléronte

D'accord. Dessus ce point dis-lui la vérité, Oblige-moi.

Clidamis

C'est l'an mille six cent quarante, En Avril, un Lundi, du même mois le trente, À deux heures et trois minutes du matin.

Cléronte

Me tiendrez-vous parole ?

Melisse

Il n'est rien plus certain, Et je vous ferai voir des choses admirables, Par les Astres qu'il eût en naissant favorables, Par les Planètes lors dans toute leur vigueur, Et par le signe enfin Consignificateur.

Cléronte

Mais allons donc, enfin.

Melisse

Je le veux.

Scène 12

Clidamis, Céliane, Clarice, Valère

Clidamis

Cette Belle Paraît être bien douce, et bien spirituelle.

Céliane

Parfois elle devine.

À Valère.

Clarice

Oui, mais c'est rarement. Pût-elle deviner, Monsieur, dernièrement, Que nous devions gagner cette bague.

Valère

Madame, J'ai...

Clarice

La confusion s'empare de votre âme.

Valère

J'ai fait cent fois dessein de ne pas l'oublier.

Clarice

Comme à votre mémoire on doit peu se fier, Allez me la quérir.

Valère

J'y cours en diligence, Et prétends réparer, par là, ma négligence.

Scène 13

Clidamis, Clarice, Céliane

Clidamis

Je ne puis revenir de mon étonnement ; Et suis encor surpris, Madame, en ce moment, Quand je songe au bonheur que par la Loterie...

Clarice

Mais voyez là-dedans, ma Mère, je vous prie, Si ces Ouvriers font comme je leur ai dit. Vous savez, je crois bien...

Céliane

Oui, ma fille, il suffit.

Scène 14

Clidamis, Clarice

À part.

Haut.

Clidamis

Prenons l'occasion, elle nous rit. Madame, Je ne puis plus cacher le beau feu qui m'enflamme ; Vous pourrez en trouver l'aveu précipité, Et remarquer en moi trop de témérité : Mais quand l'occasion se montre favorable, Qui la laisse échapper, est souvent condamnable.

Clarice

Sitôt qu'on voit les gens leur faire un tel aveu, C'est les aimer beaucoup, ou les estimer peu. Je sais que je devais d'abord vous faire taire ; Mais je ne puis avoir une feinte colère, J'ai souhaité de vous cette parfaite amour, Et que... Mais j'en dis trop, que je pense, à mon tour.

Clidamis

Ah que je suis heureux ! Et que cette tendresse...

Clarice

Ces transports trop ardents me font voir ma faiblesse : Cachez-les-moi, de grâce.

Cléronte paraît au bout du Théâtre.

Clidamis

Ah vous repentez-vous De m'avoir témoigné des sentiments si doux ?

Clarice

Non ; et connaissant trop votre mérite extrême... Vous m'allez faire encor dire que je vois aime.

Clidamis

Si vous m'aimez, pourquoi me le vouloir cacher ?

Scène 15

Clarice, Cléronte, Clidamis

Clarice

Vous êtes trop loin là, vous pouvez approcher, Car vous ne pourriez pas, que je crois, bien entendre.

Cléronte

Qu'ai-je vu ? Qu'ai-je ouï ? Je n'y puis rien comprendre. Vous aimez Clidamis, perfide ?

Clarice

Pourquoi non ? Mais est-ce à vous qu'il faut que j'en rende raison ? Mais pourquoi vous Jaloux ! Je voudrais le connaître. Valère vous a-t-il donné charge de l'être ? Le représentez-vous ?

Clidamis

Ne pressez point Monsieur De vous dire...

Scène 16

Clarice, Valère

Clarice

Êtes-vous jaloux par Procureur ? Cléronte a-t-il de vous commission de l'être ? J'aime Monsieur, dit-il, il a su le connaître ; Avec grande chaleur il prend votre intérêt.

Valère

Ah je serais plutôt jaloux de ce qu'il l'est : Mais si j'étais sujet à cette frénésie, Il me faudrait souvent montrer ma jalousie ; Car enfin les Beautés qui sont de votre humeur, Doivent rendre jaloux le plus tranquille coeur. Quand on est, comme vous, jeune, spirituelle, Que l'on entend partout dire que l'on est belle, Qu'on fait des Soupirants presque à chaque moment, On se sent refroidir pour son premier Amant ; Et soit qu'il ait beaucoup d'amour, ou de mérite, S'il ose être jaloux, aussitôt on le quitte : Ainsi, si j'avais lieu de me plaindre de vous, Je pourrais vous quitter, avant d'être jaloux.

Clarice

Ce discours est adroit, honnête en apparence ; Je vois bien toutefois ce qu'il faut que j'en pense : Qui ne peut se fier à ma fidélité... Adieu, c'est m'obliger, que d'en avoir douté.

Valère

Moi, l'ai-je dit ?

Clarice

C'est donc que vous me faites grâce : Mais, Valère, sachez que je hais la menace. Venez, Monsieur ; je veux, en dépit des Jaloux, Jouir encor un peu d'un entretien si doux. Nous pouvons là-dedans entrer avec ma Mère.

Scène 17

Cléronte, Valère

Cléronte

Hé bien, après cela, dis, que prétends-tu faire ?

Valère

Je ne sais.

Cléronte

Tu devrais les aller quereller, Et ne les pas laisser ensemble se parler.

Valère

Il faut bien que chacun vive à sa fantaisie.

Cléronte

Morbleu !

Valère

Je ne veux pas avoir de jalousie.

Cléronte

Mais tu dois en avoir.

Valère

Chacun a son humeur.

Cléronte

Tu me fais enrager avec cette froideur.

Valère

Je m'en trouve fort bien.

Cléronte

Ah ! Amant trop commode ! Je te veux voir au rang des Maris à la mode, Qui sans s'inquiéter de ce qu'on fait chez eux...

Valère

S'ils vivent sans chagrins, ne sont-ils pas heureux ?

Cléronte

Heureux d'être... Ah, morbleu, tu te moques, je pense ? A-t-on jamais parlé de telle extravagance ? Ah, Valère, crois-moi, je suis de tes Amis...

Valère

Hé bien, je vais céder Clarice à Clidamis.

Cléronte

Garde-t-en bien.

Valère

Je vais donc l'épouser moi-même.

Cléronte

Ah tu ferais encor une folie extrême.

Valère

Donne-moi donc conseil.

Cléronte

Ne la vois plus, crois-moi : C'est là te conseiller de même que pour moi ; Ce conseil est fort bon, et te doit satisfaire.

Valère

Adieu, j'apprends, par là, tout ce que je dois faire.

Cléronte

Il a quelque dessein, qu'on ne soupçonne pas : Mais allons travailler à sortir d'embarras.

Acte III

Scène 1

Valère, Clidamis

Valère

Vous n'en douterez pas, sachant que chaque jour Je sens diminuer pour elle mon amour ; Mais malgré les raisons que j'avais de me plaindre, Tant qu'elle eût un Amant, j'ai voulu me contraindre. Et je cesse à présent, connaissant votre ardeur. Cléronte l'aime aussi, mais sans toucher son coeur : S'il croit pourtant pouvoir faire approuver sa flamme, Il chassera d'abord Mélisse de son âme ; Mais il faut pour cela que vous ne disiez rien, Ni de vos feux cachés, ni de notre entretien. Vous vous voudrez bien, je crois, me rendre ce service. Puisqu'enfin je vous sers, en vous cédant Clarice. Ce secret-là m'importe, et vous saurez pourquoi.

Clidamis

Mais Cléronte paraît, rentrez avecque moi ; Par mon avis, Clarice, avec un peu d'adresse, Va savoir si, pour elle, il a de la tendresse.

Scène 2

Cléronte, Clarice

Cléronte

Ah puisque vous manquez à Valère de foi, Ne jetez pas les yeux sur d'autres que sur moi : Me prenant pour Amant, vous me ferez justice, Car je me lasse, enfin, de l'humeur de Mélisse ; Déjà, depuis longtemps, je soupire pour vous ; Et pour moi-même, enfin, j'étais tantôt jaloux.

Clarice

Voilà ce que de vous, je souhaitais d'apprendre.

Cléronte

N'aurez-vous point pour moi quelque sentiment tendre ?

Clarice

Ah ce que je ferai, vous surprendra beaucoup.

Cléronte

Je suis heureux enfin, Amour, c'est à ce coup. Que ne vous dois-je point ? Ma joie est infinie : Mais, taisons-nous, voici toute la Compagnie.

Scène 3

Céliane, Du Bois, Cléronte, Clidamis

Céliane

Nos boîtes vont venir, demeurez ici tous, Car je n'ai pas dessein de les ouvrir sans vous.

Du Bois

En attendant, Monsieur, écoutez je vous prie, Un avis merveilleux touchant la Loterie ; Un avis... un avis... mais un avis du temps. Que vous ferez par là de grands gains tous les ans ! Mais pour mon droit d'avis, dites-moi donc, qu'aurai-je ?

Cléronte

Parle, ou tais-toi.

Du Bois

Tâchez d'avoir le Privilège, De faire seul ici, débiter, fabriquer, Boîtes, Cire et Papier, que vous ferez marquer ; Et qu'on défende à ceux qui font des Loteries...

Clidamis

Ah, ah.

Du Bois

Ce ne sont pas ici des railleries, Vous riez sans sujet, cet avis est fort bon ; L'on en vend, tous les ans, pour plus d'un million ; Faites donc un Placet, Monsieur, en diligence : Car on vous préviendra, je sais que l'on y pense ; L'avis est important.

Scène 4

Céliane, Florine, Du Bois, Melisse, Cléronte, Valère, Clarice

Céliane

Hé bien, Florine, enfin, Les as-tu ?

Florine

Je les tiens, il n'est rien plus certain. Écoutez.

Du Bois

Ah, ma foi, ce n'est point raillerie.

Florine

À propos, savez-vous que cette Loterie Fut dès hier tirée ?

Melisse

Oui.

Florine

Savez-vous par qui ?

Melisse

Non.

Florine

Sachez que ce fut par Monsieur Cornuqui.

Melisse

Cornuqui, ce Bossu ? Quoi, ce Bossu, Florine ? Ce Bossu ?

Florine

Ce Bossu.

Melisse

Quel Astre nous domine ! Un Bossu ! Quel présage ! Ah nous n'aurons tous rien, Puisqu'un Bossu... Florine, au moins le sais-tu bien ?

Florine

Que trop.

Du Bois

De tout mon coeur je voudrais le voir pendre, Ce Bossu.

Cléronte

Mais ouvrons, et nous pourrons apprendre...

Céliane

Non, les Intéressés doivent tous être ici.

Valère

Michelette nous manque.

Clarice

Il est vrai.

Du Bois

La voici.

Scène 5

Michelette, Valère, Céliane, Du Bois, Clidamis, Melisse, Florine, Cléronte, Clarice, Geronte

Michelette

Nos Boîtes sont ici, l'on vient de me l'apprendre ; Je crois que vous alliez les ouvrir, sans m'attendre.

Valère

En fait de Loterie en use-t-on si mal ? Non ; car, comme l'Amour, elle rend tout égal, Associant ensemble et les Fous, et les Sages.

Michelette

J'ai perdu, cet Hiver, onze mois de mes gages À ce beau jeu.

Céliane

Tais-toi.

Michelette

Ma foi, nous n'aurons rien.

Du Bois

Et pourquoi donc ?

Michelette

Gageons, que je devine bien. J'avais avec plusieurs Dames du Cimetière, Saint Jean s'entend. J'y mis, mais la fine première ; Nous avions cent billets, si je l'en souviens bien, Chez un homme d'Honneur.

Clidamis

Et vous avez eu ?

Michelette

Rien. Nous étions la Cornu, la Ridou, la Moussette, Gillette la Boiteuse, et la fille à Massette, Dame Barbe, Simone, et Denise Tuyau, Thoinette, Guillebert, la Femme à Gras-Douillau.

Céliane

Je te crois.

Michelette

La Margot, la grande Jacqueline, Parine Carrabeux, la jeune Mathurine, La Carcoffe, la jeune et vieille Gigotin, La Femme à Gobinel.

Céliane

Veux-tu te taire, enfin ?

Michelette

Dame Suzanne, Alix, la grande Ricatotte, La Moulardeau, Martine, avec la Ravignotte, Julienne Barbot, avec la Bon-Vouloir : Et puisque nous n'avons toutes pu rien avoir, Madame, croyez-moi, nous n'aurons rien ; vous dis-je, Car nous sommes bien moins, et c'est ce qui m'afflige. Enfin nous n'aurons rien, et quoi que vous disiez...

Céliane

Tais-toi.

Valère

L'on doit souffrir de ses Associés ; Et jusques à tantôt Michelette est la vôtre.

Céliane

Ouvrons donc ; mais au moins, ouvrons l'une après l'autre ? Ne donne qu'une Boîte à la fois.

Melisse

C'est bien fait.

Florine

Adonis.

Valère

Ah ce Nom te convient tout à fait ; Tu l'as pris pour cela.

Michelette

Je crains la tromperie, Voyons de près.

Cléronte

Tout beau, laisse-moi, je te prie.

Michelette

Je crois, pour mon argent, pouvoir voir comme vous.

Cléronte

Ne me presse pas tant, tu verras bien.

Du Bois

Tout doux, Blanc, blanc, tout blanc, blanc encor, blanc de même ; Blanc, blanc : non, noir. Vivat. Ah ma joie est extrême ; Le Bossu, pour ce coup, n'a pas porté malheur.

Melisse

Hé bien donc, qu'avez-vous ?

Céliane

Lisez vite, Monsieur.

Cléronte

C'est un gros Lot.

Clarice

Lisez.

Cléronte

Croyez-vous que je raille ?

Melisse

Non.

Michelette

Monsieur, s'il vous plaît, lisez.

Cléronte

Une médaille.

Michelette

Elle est donc d'or ?

Cléronte

De cuivre, où l'on voit le Portrait Du sage Roi David, bien gravé trait pour trait.

Florine

Du Roi David !

Du Bois

Vraiment, ce Lot est admirable.

Clidamis

Une médaille antique est bien considérable.

Du Bois

L'on en ferait bien mieux priser l'antiquité.

Céliane

Une autre boîte.

Florine

C'est.

Valère

Qui ?

Florine

La Fidélité.

Céliane

C'est moi.

Michelette

Vous ?

Florine

On le voit ; car Madame est si bonne, Qu'elle ne voudrait pas avoir trompé personne.

Du Bois

Voyons donc. J'aperçois... Ma foi, je croyais voir... Ah qui n'aurait pas cru qu'il devait être noir ? Celui-là me paraît bien plus gros que les autres ; Il est... Non, vous n'avez rien du tout dans les vôtres.

Cléronte

Une autre.

Valère

Je me fais un divertissement De leur avidité.

Céliane

Donne donc promptement.

Florine

Ça, Mathurin Questier.

Du Bois

C'est moi-même. Je gage Que j'aurai sous le Nom d'un si grand Personnage, D'un Astrologue enfin.

Clarice

Ma Cousine en fait cas.

Du Bois

Sous un Nom si fameux, dites, n'aurons-nous pas...

Melisse

Mais quel Songe as-tu fait cette nuit ?

Du Bois

Moi, Madame ? Attendez... j'ai...

Clidamis

Dis vite...

Du Bois

Ah, oui, c'est sur mon âme, De Cornes qu'est mon Songe ; et j'en ai tant vu...

Melisse

Bon. Il dénote profit, et domination.

Du Bois

Il a, ma foi, dit vrai : non. Mais voyons les autres.

Michelette

Ils seront, que je pense, aussi blancs que les vôtres.

Du Bois

Ah, ah, ah, ah, ah, ah, je vois...

Michelette

Que vois-tu ?

Du Bois

Rien : Mais regardons encor, et retournons-les bien. Ils sont, ma foi, tous blancs. La peste soit du Songe. Je le dirai toujours ; oui, tout Songe est Mensonge ; Je donne l'Astrologue au diable de bon coeur, Et le chien de Bossu qui m'a porté malheur.

Céliane

Une autre.

Florine

Numéro quatre-vingts. Toute belle.

Céliane

C'est ma fille.

Clidamis

Il est vrai que rien n'est si beau qu'elle.

Geronte

Non, rien n'est comparable à ses divins appas.

Clarice

Mais je vous avais dit que je ne voulais pas Qu'on me donnât ce Nom.

Céliane

Sans te mettre en colère, Ouvre ta boîte.

Clarice

Non, j'ouvrirai la dernière.

Céliane

Ah voyons.

Clarice

Non, non, non.

Céliane

Ma fille.

Clarice

Non, non, non.

Céliane

Mais...

Clarice

Mais je ne veux pas.

Céliane

Quelle obstination !

Scène 6

Céliane, Florine, Clarine, Geronte, Valère, Clidamis, Cléronte, Du Bois, Melisse, Michelette, Clarice

Céliane

Mais que désirez-vous ?

Florine

C'est toi ! C'est une Femme : À votre Loterie elle avait mis, Madame Je la connais...

Céliane

Vient-elle ici quérir des Lots ?

Clarine

Non, je vous viens plutôt troubler mal à propos, Je venais voir Florine, excusez je vous prie...

Céliane

Nous ouvrons les billets d'une autre Loterie.

Clarine

J'en sais une.

Geronte

Où ? Parlez.

Valère

Son argent est tout prêt.

Clarine

Vous serez surpris tous d'apprendre ce que c'est ; Car celle-là n'est point du rang des Loteries, Où l'on fait tous les jours mille friponneries ; De celles où l'on met dans chaque Boîte après, Au lieu de billets noirs, de blancs qu'on tient tout près ; De celles où souvent, des Fourbes, ou des Bêtes, Se trompent lourdement, en mettant dans les Boîtes, Tantôt plus, tantôt moins, de billets qu'il ne faut.

Clidamis

Cela m'est arrivé chez Monsieur Verminaut.

Clarine

Celle dont je vous parle, est tout à fait fidèle, Et ne doit pas, enfin, être de même celle De Madame Doucet, qui fit fort à propos, Comme elle avait promis, tomber les plus gros Lot : À tous ses Créanciers, qui sans ce tour d'adresse, Avaient tous résolus de lui faire une pièce.

Valère

Elle dit vrai.

Cléronte

Du Bois, avais-je à celle-là ?

Du Bois

Non, Monsieur.

Cléronte

Comment donc s'est pu faire cela ?

Clarine

Autre. Quatre Beautés, jeunes, spirituelles, Qui souhaitaient d'avoir des jupes des plus belles, Et qui manquaient d'argent, aux dépens du Public, En gagnèrent bientôt par ce nouveau trafic, Puisque sans mettre tout dedans leur Loterie...

Du Bois

Je n'y mettrai jamais. Quelle filouterie !

Clarine

Madame Bobinar fit un aussi bon tour ; Et voulant obliger quelques gens de la Cour, Comme elle est fine, adroite, et fort spirituelle, Elle les fit venir voir tous les Lots chez elle. En les considérant, chacun fit son souhait, Et dès le lendemain chacun fut satisfait ; Et la Dame, par là, fit sa Cour à merveille.

Melisse

Vous l'avez fort bien dit, l'adresse est sans pareille.

Céliane

Ah je ne voudrais pas agir comme cela, Car l'on vole les gens, en faisant ces tours-là.

Cléronte

Mais dites-nous, enfin, quelle est la Loterie...

Clarine

On n'y met rien.

Du Bois

J'en suis, elle est sans fourberie.

Cléronte

Mais qu'y peut-on gagner ?

Clarine

Une Femme, en un mot.

Du Bois

Ah, Monsieur, soyez-en, c'est un assez gros Lot.

Cléronte

Oui ; mais, quand on le veut, on se s'en peut défaire.

Clarine

Écoutez. Je vous vais conter toute l'affaire. Une fille de qui le nom est fort connu, Jeune, riche en appas, ainsi qu'en revenu, Ayant bien, pour le moins, six mille écus de rente, Et qui doit hériter encor d'une Parente ; D'un fameux Astrologue, apprit ces jours passés, Des malheurs dont ses jours sont, dit-il, menacés, Si jamais par amour la Belle se marie. Cela fait qu'elle veut faire une Loterie, Afin que le Hasard lui présente un époux, Pour qui jamais son coeur n'ait rien senti de doux. Pour cet effet, l'on doit choisir neuf, ou dix Hommes, Des plus sages qui soient dans le Siècle où nous sommes : Des billets qu'ils auront, ils ne payeront rien tous ; On n'en mettra qu'un noir, l'heureux sera l'époux, Et cela sera net, sans nulle tromperie : Mais pour être reçu dans cette Loterie, Chacun doit apporter une Attestation...

Cléronte

De quoi donc ?

Clarine

De ses moeurs, et de sa santé.

Du Bois

Bon. Monsieur est grand ami de son Apothicaire, Et son Chirurgien est depuis peu son Compère ! Il n'en manquera pas ; car pour tout dire, enfin, Il est des bons amis d'un fameux médecin : Et comme il est aussi des Amis de sa Femme, Une attestation de cette belle Dame, Dans cette occasion peut prouver sa santé.

Cléronte

Ne veux-tu pas te taire ? Ô Ciel, quel éventé ! Mais, Madame, achevons ; de cette Loterie Nous pourrons rire après. Donne donc, je te prie.

Florine

Valère.

Valère

Donnez-moi.

Cléronte

Sous ton nom ?

Valère

Pourquoi non ? Que sert de le changer ? Mon Nom n'est-il pas bon ?

Cléronte

J'enrage quand je vois cette froideur extrême.

Valère les jette de sang-froid, et Du Bois et Michelette les ramassent.

Du Bois

Oui, non. Ah celui-là... Non il est tout de même : Mais je me suis bien trompé, si... la, la, la, la, la, Rien. Ah vous n'avez pas bien ouvert celui-là.

Florine

La Pucelle à regret. À qui la boîte est elle ?

Cléronte

À Michelette.

Michelette

À moi ? Que dites-vous ? Pucelle. Moi Pucelle à regret ! Pucelle !

Clidamis

Pourquoi non ?

Cléronte

C'est la Communauté qui t'a donné ce nom.

Céliane

Dépêche donc.

Michelette

Çà.

En sautant.

Du Bois

Rien, rien, rien. Michelette, Il est noir, et très noir, notre fortune est faite.

Melisse

Tout de bon ?

Du Bois

Oui vraiment, on ne peut l'être plus. Lis donc vite, lis donc.

Michelette

Estimé mille écus.

Florine

Mille écus !

Du Bois

Mille écus.

Michelette

Ah ma chère Maîtresse.

Du Bois

Mon cher Maître, ah, ah, ah, allégresse, allégresse.

Michelette

Sans Lunettes je n'ai pu tout lire.

Du Bois

Achevez.

Michelette

Je...

Du Bois

Donnez, je lirai, si vous ne les avez.

Michelette

Je les tiens.

Cléronte

Lisez donc.

Michelette

Elles ne sont pas nettes.

Clarice

Ne finiras-tu point, avecque tes Lunettes ?

Michelette

Un Pe... Pe... Perroquet, estimé mille écus.

Du Bois

Un Perroquet !

Michelette

Voyez.

Du Bois

Je demeure confus. Comment ? C'est trop, il faut s'en plaindre à la Justice.

Florine

Les sept Planètes. C'est la Boîte de Mélisse.

Mélisse ouvre ses billets.

Du Bois

Mille écus ! Mille écus ! Comment, un Perroquet ? Il faudrait, pour cela, qu'il eût bien du caquet.

Michelette

Mille écus ! Les Voleurs !

Melisse

Je n'ai rien dans la mienne.

Du Bois

Ah voyons donc.

Céliane

Florine, ouvre vite la tienne.

Florine

Ste.

Melisse

Ouvrez vite, ouvrez ; cela n'ira pas mal. Ouvrez, l'éternuement est un signe augural.

Florine

Le Capricorne en l'ascendant.

Du Bois

Ah, ah.

Florine

Écoute : Ce Nom vient de Madame, il est heureux sans doute.

Cléronte

Heureux ; nous allons voir.

Du Bois

Rien, rien, rien, rien, rien, rien.

Clarice

Je n'ai rien, non plus qu'elle.

Du Bois

Ah, ah, cela va bien.

Montrant Mélisse.

Cléronte

Je n'en suis pas surpris, mais je ris dans mon âme... Mais qui ne rirait pas du malheur de Madame ? De ses précautions, qui n'opèrent jamais.

Melisse

C'est que j'ai du malheur dans tout ce que je fais ; Et lorsque l'on me voit arriver des désastres, C'est que mon malheur est bien plus fort que les Astres.

Cléronte

C'est... Je ne veux pas dire.

Melisse

Allez, Impertinent, Ne me voyez jamais.

Cléronte

D'accord. Dès maintenant Je vous quitte.

Melisse

Fort bien.

Cléronte

Mais croyez-vous, Madame, Qu'un autre...

Valère

Oui, ses yeux ont su toucher mon âme ; Et si Clarice veut...

Clarice

Qui, moi ? De tout mon coeur.

Melisse

Hé bien, espérez donc.

Cléronte

Cette naissante ardeur M'oblige infiniment ; car j'adore Clarice, Qui doit à mon amour rendre bientôt justice : Elle me l'a promis.

Clarice

Mais je n'en ferai rien. J'estime Clidamis, ma Mère le sait bien, Et nous sommes d'accord.

À Clarine.

Cléronte

Ah quelle tromperie ! Allons me faire écrire à cette Loterie... Allons, je suis heureux, et jamais je ne perds.

Clidamis

Et moi, je suis heureux, de vivre dans vos fers.

Michelette

Songeons au Perroquet, car je crains qu'il ne meure.

Du Bois

Nous aurions un Procès.

Florine

Allons donc tout à l'heure.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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