Tragédie · 1671 · 6 actes

Les amours du Soleil

de Jean Donneau de Visé

Représentation
≈ 2 h 08
Distribution
7 femmes, 3 hommes
Répliques
473
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Clitie F 81 ≈ 29 min 10
Princesse N 103 ≈ 25 min 11
Apollon F 96 ≈ 25 min 11
Théaspe H 63 ≈ 15 min 12
Vénus F 33 ≈ 9 min 5
L'Amour F 11 ≈ 6 min 2
Palmis F 29 ≈ 5 min 4
Roi N 19 ≈ 4 min 7
La Discorde F 3 ≈ 1 min 2
Le Soleil H 3 ≈ 1 min 2
Nérice F 10 ≈ 1 min 2
1. Personne N 3 ≈ 1 min 1
Mirsa H 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle PrologueIIIIIIIVV
Clitie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Princesse absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Apollon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Théaspe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Vénus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Amour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Palmis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Prologue

Scène 1

Apollon, I. Muse, Ii. Muse, Iii. Muse, Iv. Muse, V. Muse, Vi. Muse, Vii. Muse

Apollon

Malgré les plaisirs innocents Qu'avec vous je goûte sans cesse, Muses, pour quelque temps il faut que je vous laisse, Et je vais, entraîné par des désirs pressants, Voir une charmante Princesse, Dont les attraits trop puissants Ont fait naître en mon coeur une forte tendresse. La Princesse de Perse est cet objet vainqueur Pour qui le Dieu des vers soupire ; Je ne suis plus à moi, je vis sous son empire, Enfin Leucothoé dispose de mon coeur.

I. Muse

Que nous aurons de peine à souffrir votre absence !

Ii. Muse

Et qu'avecque peu d'espérance Nous attendrons votre retour, Quand vous serez arrêtés par l'Amour !

Iii. Muse

Nous serons longtemps délaissées : L'Amour qui pourra tout sur vous, Vous retenant dans des liens si doux, De votre souvenir nous serons effacées.

Apollon

Ah n'appréhendez rien de lui, Vous lui servez souvent à conquérir des âmes, Et par vos chansons aujourd'hui Il allume beaucoup de flammes.

Iv. Muse

Il est vrai que nos vers ont de rares secrets, Et font faire aux Amants de merveilleux progrès.

V. Muse

Mais Apollon n'en a que faire : Quand de quelque Beauté son coeur sera charmé, Et qu'il aura dessein de plaire, Il se verra d'abord aimé. Notre art n'augmente point l'éclat qui l'environne ; Tout ce que nous savons, nous le tenons de lui ; Et si ce Dieu nous abandonne, Nous allons tout perdre aujourd'hui.

Apollon

Vous ne serez jamais abandonnées, Votre gloire croîtra toujours, Rien n'en pourra borner le cours : C'est un ordre des Destinées ; Et même dans quelques années Les Dieux doivent donner à la France un grand Roi, Qui doit faire pour vous encore plus que moi. Ce monarque à qui rien ne doit être impossible, Vous saura garantir des insultes de Mars, Et vous verrez refleurir vos beaux-arts Sous son règne doux et paisible. Par lui vos dignes Nourrissons Auront de leurs travaux de dignes récompenses ; On lui verra donner le prix à vos chansons, Et celui qu'on doit aux sciences. Mes Soeurs, vous pouvez donc par un soin glorieux Dès aujourd'hui travailler pour sa gloire, Le placer par avance au Temple de Mémoire, Et le mettre au-dessus de tous les demi-Dieux.

Vi. Muse

Si nous en recevons de si grands avantages, Pour reconnaître ses bienfaits, Nous le peindrons si bien dans nos fameux ouvrages, Que le portrait ne s'en perdra jamais.

Apollon

Vous n'avez jamais eu de matière si belle Que vous en fourniront ses glorieux exploits ; Vous le verrez le plus parfait modèle Que l'on puisse donner aux Rois ; Et ses neveux auront quelque peine à croire Ce qu'en rapportera la plus modeste Histoire. Travaillez donc pour lui toutes à vos emplois.

Vii. Muse

Nous le ferons même avec allégresse.

Apollon vole jusques au milieu du théâtre. Le Parnasse disparaît ; et l'Amour couché sur un nuage, arrête Apollon, qu'un autre nuage soutient aussi.

Apollon

Je vous quitte, le temps me presse, Je ne puis demeurer plus longtemps en ce lieu ; Je vais voir ma belle Princesse, Il faut nous séparer, adieu.

Scène 2

L'Amour, Apollon

L'Amour

Où court avec tant de vitesse Le Dieu qui fait briller le jour ? Sans avoir consulté l'Amour, Ose-t-il bien aller voir sa Maîtresse ?

Apollon

Je ne consulte rien que l'ardeur qui me presse.

L'Amour

Le trépas de Python dont ton bras fut vainqueur, Te donna tant de vaine gloire, Qu'après une telle victoire Tu ne crus rien d'égal à ta valeur, Et tout rempli d'orgueil, tu bravas ma puissance : Mais la belle Daphné, dont ton coeur fut épris, T'apprit bientôt comment je traite qui m'offense, Et me vengea de toi par ses cruels mépris.

Apollon

Il est vrai qu'à mes voeux elle fut inflexible ; Mais en la rendant insensible Tu te fis pour le moins autant de mal qu'à moi ; Et quoi que tu me puisses dire, Puisque ce fut un coeur de moins sous ton empire, Ce fut une perte pour toi.

L'Amour

Quand on contente sa vengeance, On est toujours satisfait ; Et l'on ne compte pas la perte que l'on fait, Lorsqu'elle sert à punir une offense. J'en dois venger une autre, et je me souviens bien De ce qu'a fait le Dieu de la Lumière, Quand tout le Ciel par son moyen Avecque Mars a découvert ma Mère ; Et l'Amour ne pardonnant rien, Tu dois craindre encor ma colère.

Apollon

Je devais donc obscurcir ma lumière, Pour cacher les amours de Vénus et de Mars : Mais quel mal pourrais-tu me faire ? Tu n'es pas assez fort pour manier tes dards, Je m'en servirais mieux, et n'ai pas ta faiblesse ; Et la défaite de Python Marquant ma force et mon adresse, Fait voir qu'on doit trembler au seul bruit de mon nom.

L'Amour

Il est vrai que souvent on a vu sous tes armes, Aussi bien que Python, expirer des mortels : Mais j'attaque les Dieux, et fais aux plus cruels Plus répandre en un jour de larmes, Qu'on ne brûla jamais d'encens sur tes autels. Je suis à craindre en ma colère, Les coups saignent longtemps qui partent de mes traits : Mais je veux qu'on me considère Moins par le mal que je puis faire, Que par tant de biens que je fais.

Apollon

L'Amour sait bien causer.

L'Amour

Je sais faire autre chose, Et toi-même tu le sais bien ; Et plus d'une métamorphose T'a dû faire savoir si je ne pouvais rien, Et si quand je suis en colère...

Apollon

Mais dis-moi, petit téméraire, T'oses-tu comparer à moi ? Ne suis-je pas en tout un Dieu plus grand que toi ? On donne en mon honneur des jeux et des spectacles, Je suis le Souverain de Delphe et de Claros, Je commande à Patare, et dedans Ténédos, Et rends chez les mortels les plus fameux oracles ; Et si tous les matins je ne sortais de l'onde, Les ténèbres sans cesse obscurciraient le monde, Et porteraient partout l'effroi ; J'ai le premier inventé la musique, Et cet art si divin de composer des vers ; Jupiter est mon Père, et dans tout l'univers...

L'Amour

Et c'est donc là l'honneur dont Apollon se pique ? Il a sujet de se vanter : Un fils d'une mortelle, et du grand Jupiter, A sans doute un grand avantage, Et qui lui doit servir en mille lieux : Mais avec des mortels cet honneur se partage, Aussi bien qu'avec des Dieux. Ce grand pouvoir encor de faire les journées, De régler les saisons, et le cours des années, Et tout ce qui fait ton emploi, Est un ordre des Destinées, Qui de tout temps est établi sans toi : Mais avec ce pouvoir peux-tu voir dans les âmes ? Tes rayons si vantés percent-ils dans les coeurs ? Et le secours de tes neufs Soeurs Te peut-il assurer un succès à tes flammes ? Et quand tout l'univers vivrait dessous ta loi, Peux-tu te faire aimer sans moi ? Je dompte quand je veux l'orgueil de la plus fière, Je fais aimer les plus grands conquérants, Et le flambeau qui m'éclaire Allume plus de feux que ta lumière.

Apollon

Oui, mais chacun te met au nombre des Tyrans ; On souffre trop sous ton empire, Sans cesse on y languit, sans cesse on y soupire ; Tu ne fais que du mal, c'est là tout ton emploi, Et Mars est moins cruel que toi. Quand ce Dieu furieux ravage tant de terres, Qu'il porte partout la terreur, Il ne fait bien souvent qu'entretenir des guerres Dont l'Amour est le seul auteur.

L'Amour

D'où vient donc que ton coeur soupire, Puisque je fais du mal en tant de lieux ? Et pour quoi voit-on tous les Dieux Reconnaître mon empire, Et lorsqu'en terre un bel oeil les attire, Descendre souvent des Cieux ? Je ne suis pas si cruel que l'on pense ; Et quand on a reconnu ma puissance, On goûte souvent des douceurs : Mais aussi lorsque l'on m'offense, Je fais souffrir de cruelles douleurs, Et ne songe qu'à la vengeance. Tu le sais, je me suis déjà vengé de toi, Quand tu t'attiras ma colère ; Et je veux en vengeant ma Mère, Te faire plus souffrir que je n'ai fait pour moi. Je ne dois point avec un soin extrême, Quand on a pris plaisir à m'outrager, Épier les moments propres à me venger ; Dans mes fers, tôt ou tard, on se jette soi-même.

Apollon

Quoique pressé de m'en aller, Pour savoir ton dessein, je t'ai laissé parler. Je vais en Perse attendre les miracles Que tu feras pour te venger ; Fais naître à mes désirs tous les jours des obstacles, Tu ne saurais mieux m'obliger, Je ne cherche que de la gloire, Et je veux vaincre avec honneur ; Dans une facile victoire On doit trop à son bonheur.

L'Amour s'envole sans son nuage ; et Apollon toujours porté par le sien, va du côté dont l'Amour est parti.

L'Amour

Ce discours est adroit, mais Apollon s'abuse, S'il prétend me tromper par une telle ruse. J'en sais là-dessus plus que toi : Si tu ne le crois pas, ton erreur est extrême ; Qui veut tromper l'Amour, se peut tromper soi-même ; Le meilleur est toujours de s'en fier à moi : Mais laissons ce discours, va-t'en chez ta Maîtresse, Tu brûles de la voir, elle a mêmes désirs ; Mais un cruel chagrin, une sombre tristesse, Suivront de bien près tes plaisirs. Souviens-toi que par toi Vénus fut outragée ; Tu seras toutefois aimé ; De la Beauté qui t'a charmé, Et ma Mère aujourd'hui sera pourtant vengée : Adieu, tu connaîtras un jour Que tout est possible à l'Amour.

Acte I

Scène 1

Roi, Théaspe

À sa Suite.

À Théaspe.

Roi

Rentrez dans le palais. Vous, demeurez ici, Prince. Vous me voyez accablé de souci, Et vous saurez bientôt quel sujet l'a fait naître. Oui, tout ce qui le cause, à vos yeux va disparaître ; Les secrets de l'État vous étant connus tous, Celui-ci ne doit pas être caché pour vous ; Cet important secret regarde la Princesse, Dont je ne puis assez condamner la faiblesse.

À part.

Haut.

Théaspe

Saurait-il que je l'aime ? Ah, Seigneur, croyez-vous...

Roi

Prendre ses intérêts, c'est aigrir mon courroux ; Et quand je la condamne, on ne peut la défendre.

Théaspe

Ah, Seigneur, contre vous l'oserais-je entreprendre ?

Roi

Éloignons-nous un peu, vous apprendrez pourquoi.

Scène 2

Nérice, Clitie

Nérice

Je vois quelqu'un, sortons.

Clitie

Ah n'importe, suis-moi ; À cette heure Apollon vient trouver la Princesse, Il vient entretenir sa nouvelle Maîtresse, Et moi je le viens voir.

Nérice

Vous devez éclater.

Clitie

Nérice, mon dessein n'est pas de m'emporter : Lorsqu'on agit ainsi, l'on doit être assurée Qu'à toute autre Maîtresse on sera préférée : Mais quand j'en dois douter, ce serait me trahir, Et travailler moi-même à me faire haïr : Lorsqu'on voit qu'un Amant s'échappe de sa chaîne, Par sa seule douceur il faut qu'on le ramène ; Cette douceur l'accuse, il se blâme en secret, Il combat, et ne peut s'échapper qu'à regret ; Mais on lui fait plaisir sitôt qu'on le querelle, Et l'on achève enfin de le rendre infidèle.

Nérice

Ah vous l'aimez encor, puisque vous craignez tant.

Clitie

Oui, je l'aime toujours, bien qu'il soit inconstant. Je crois qu'on ne saurait condamner ma tendresse, Et qu'on peut bien aimer un grand Dieu sans faiblesse ; Et ce qui doit encor excuser mon ardeur, C'est que du même Dieu j'ai possédé le coeur. Ainsi ma flamme doit être toujours égale ; Et sans examiner l'esprit de ma Rivale, Ni ses puissants attraits qui peuvent tout charmer, Je me veux toujours faire un plaisir de l'aimer. Nérice, qui ne peut aimer qu'autant qu'on l'aime, N'aime que faiblement, ou n'aime que soi-même ; Une amour violente, une sincère ardeur, Ne saurait tout d'un coup se changer en froideur ; Et ce n'est pas avoir l'âme bien enflammée, Que de ne plus aimer dès qu'on n'est plus aimée. Dans ce temps seulement la constance paraît, Le véritable amour par là se reconnaît, Et c'est aussi par là que je ferai paraître L'amour que dans mon coeur Apollon a fait naître ; Rien ne peut l'égaler cette puissante amour Qui me fera peut-être expirer quelque jour ; D'un feu si violent je me sens consumée, Dois-je mourir, hélas ! Sans être encor aimée ?

Nérice

Fille de l'Océan, et digne de l'amour Du jeune et charmant Dieu qui dispense le jour, Croyez que des Persans l'orgueilleuse Princesse Ne vous pourra longtemps dérober sa tendresse.

Clitie

Voici Palmis, qui sait seule tous ses secrets.

Nérice

Il semble qu'elle soit dedans vos intérêts.

Scène 3

Palmis, Clitie

Palmis

Je cherche en vain ce Dieu, puisque l'on voit l'Aurore, Que ses faibles rayons laissent paraître encore.

Clitie

Sans me faire languir, dis-moi, chère Palmis, L'espoir à mon amour est-il encor permis ?

Palmis

Pour un Dieu qui vous quitte, ayez moins de faiblesse.

Clitie

Mais crois-tu qu'Apollon aime bien la Princesse ?

Palmis

Oui.

Clitie

La voit-il souvent, et crois-tu qu'en son coeur Leucothoé ressente une aussi forte ardeur ?

Palmis

Je le crois.

Clitie

Leurs discours sont-ils remplis de flammes ? Voit-on bien par leurs yeux jusqu'au fond de leurs âmes ? Brillent-ils d'une ardeur qui les rende perçants ? Ou leurs regards sont-ils tendres et languissants ?

Palmis

L'amour qui les unit, a tant de violence, Qu'il se fait remarquer même par leur silence : Ils ne peuvent parler ; mais on juge à les voir, Qu'ils en ont le désir, au défaut du pouvoir, Qu'ils brûlent au moment qu'ils paraissent tranquilles, Et qu'un excès d'amour les rend presque immobiles. D'une pareille ardeur leurs coeurs étant touchés, À se considérer leurs yeux sont attachés ; Et pendant cette extase où paraissent leurs âmes, De leurs yeux pleins de feu partent des traits de flammes ; Et dans cet éloquent et muet entretien, Leurs coeurs disent beaucoup, lorsqu'ils ne disent rien.

Clitie

Leur flamme est mutuelle, hélas !

Palmis

Quand la Princesse Par d'amoureux regards a fait voir sa tendresse ; Son coeur qui veut aussi s'expliquer à son tour, Par de tendres soupirs exprime son amour ; Et celui d'Apollon dont l'ardeur est extrême, Par mille autres soupirs y répond tout de même. Ce Dieu lui dit enfin les troubles de son coeur ; La Princesse rougit dès qu'il parle d'ardeur, Elle baisse les yeux, il se tait, et soupire, Et cette Amante entend tout ce qu'il lui veut dire. Quand ces deux Amants sont ensemble à soupirer, On voit qu'ils ne voudraient jamais se séparer ; Et quand ce Dieu charmant a quitté la Princesse, Pour le voir plus longtemps, et montrer sa tendresse, Elle le suit des yeux, et soupire tout bas, Et tant qu'elle le voit, ne se retourne pas. Ensuite elle paraît quelque temps interdite, Tant elle a de douleur, quand ce grand Dieu la quitte ; Elle m'en parle après, mais d'un air qui fait voir Que son coeur...

Clitie

C'est assez, tu m'en fais trop savoir.

Palmis

Je me tais.

Clitie

Mais crois-tu qu'elle lui soit fidèle ?

Palmis

Un Dieu doit n'allumer qu'une flamme immortelle.

Clitie

Et c'est aussi pourquoi je puis toujours l'aimer, Sans que de mon amour on me doive blâmer : Mais quand il est auprès de l'objet de sa flamme, Et qu'il lui veut montrer tout ce que sent son âme, Lorsqu'il me voit venir, paraît-il agité ? S'émeut-il ? Tourne-t-il ses yeux de mon côté ? Ma Rivale paraît, ôtons-nous de sa vue.

Palmis

Elle ne la peut voir, sans se sentir émue. Je viens, comme on m'a dit, de lui faire savoir Qu'elle doit étouffer tous ses restes d'espoir.

Scène 4

Princesse, Palmis

Princesse

Hé bien, n'as-tu point vu le Dieu de la Lumière ?

Palmis

Non, et dans ce jardin vous êtes la première.

Princesse

Hé quoi, tu n'as point vu l'aimable Dieu du Jour ?

Palmis

Ce désir de le voir, marque beaucoup d'amour.

Princesse

Su tu veux bien juger de l'état de mon âme, Par tout ce que je sens apprends qu'elle est ma flamme ; Je suis toujours chagrine, et je crains que ce Dieu Ne brûle pour Clitie encor du même feu ; Je ne la saurais voir sans me sentir émue, Je me trouble à son nom de même qu'à sa vue, Sa joie et sa douleur me causent du souci, Et je voudrais toujours voir mon Amant ici. Rien ne me divertit, quoi que je puisse faire ; Sans le Dieu des saisons, rien ne me saurait plaire ; Quand j'en entends parler, je sens une rougeur Qui fait voir au dehors les troubles de mon coeur : Mais hélas ! Je la sens déjà sur mon visage ; Pour t'apprendre ma flamme, en faut-il davantage ?

Palmis

Pourquoi, puisque ce Dieu cause tous vos désirs, Ne l'a-t-il encor su que par vos seuls soupirs ?

Princesse

Qui se rend en un jour, n'est jamais bien aimée, Son ardeur refroidit l'âme la mieux charmée, Et toujours un Amant se peut imaginer Qu'un coeur sitôt épris, se rend sans se donner, Et que quelques raisons d'intérêt ou de gloire Font qu'il triomphe avant que d'avoir la victoire. Ce facile triomphe a pourtant des appas ; L'Amour en est content, mais le coeur de l'est pas.

Palmis

Lorsqu'on a pour un Dieu cette prompte tendresse...

Princesse

Un Dieu, comme un mortel, blâme notre faiblesse, Je voulais que d'abord ma froideur l'enflammât, Je voulais qu'à m'aimer son coeur s'accoutumât, Je voulais qu'il s'en fît une telle habitude, Qu'il ne pût l'oublier qu'avec inquiétude. Par là je me voulais assurer son ardeur, Afin d'être toujours maîtresse de son coeur ; Je lui voulais laisser le temps de me connaître, Je voulais à ses feux laisser le temps de croître ; Des feux bien établis sont souvent plus constants ; Et quand on aime bien, on aime plus longtemps.

Palmis

Je vois bien qu'en aimant chacun a sa maxime.

Princesse

Je lui voulais pour moi voir une forte estime Qui pût me faire encor régner dedans son coeur, Quand son feu n'aurait plus sa première chaleur : Qui de sa passion fait voir la violence, Sans laisser établir beaucoup de confiance, D'estime et d'amitié, perd tout en un moment, Dès que l'amour s'éteint dans le coeur d'un Amant : Mais celle qui d'un coeur s'est pu rendre maîtresse, Par une longue estime, et pleine de tendresse, N'a jamais le chagrin de ne régner qu'un jour, Tant cette estime sert à soutenir l'amour.

Palmis

Quoi, Madame, est-il vrai que l'Amour puisse apprendre, Dès qu'il règne en un coeur, ce que je viens d'entendre ?

Princesse

Ah, malgré ses leçons, les songes que je fais M'apprennent que mes maux ne guériront jamais. Je n'ai point de repos, mon âme inquiétée Est d'un songe nouveau chaque nuit agitée ; Je suis toute tremblante encore à mon réveil.

Palmis

Il faut que nous allions vers le Dieu du Sommeil, Il pourra vous tirer de votre inquiétude ; Son antre est ici près dans une solitude.

Princesse

Puisqu'en Perse sans temple on adore les Dieux, Nous irons vers le soir.

Palmis

Quoi, dans ces sombres lieux...

Princesse

Que crains-tu ? Mais tâchons d'éviter ce nuage, Il semble menacer d'un grand et prompt orage.

Palmis

C'est pourquoi le Soleil ne paraît point.

Princesse

Hélas ! S'il était bien ardent, ne le verrais-je pas ?

Scène 5

Apollon, Vénus

Le Soleil dans son char, et Vénus cachée dans une nue. Il sort du globe dans un char, tout brillant et tel qu'Ovide le dépeint. Les roues sont d'or, et les rayons d'argent. Il est traîné par quatre chevaux blancs qui soufflent du feu. Il paraît sous un amas de nuages que les chevaux semblent fouler. Les nuages s'élèvent encor autour du char et autour du Soleil ; et au lieu que le Soleil ait des rayons autour de la tête, Ils paraissent dans le nuage qui l'environne, comme s'ils étaient causés par l'éclat de son visage. Cette brillante machine s'avançant lentement, le Soleil fond un gros nuage obscur qui paraît à un des côtés du théâtre vers le devant. On en voit peu à peu les nuages se dissiper, en se détachant tantôt par morceaux, et tantôt par bandes, qui font de longues traînées. Ce gros nuage descend toujours à mesure que le Soleil avance ; Et quand il est à terre, Vénus qui était enveloppée dans le nuage que le Soleil a dissipé, reste à découvert. Le Soleil descend de son char, qui par des mouvements extraordinaires fait un tour sur le théâtre, et s'en retourne.

Apollon

Que j'ai d'impatience, et que l'amour me presse De revoir en ces lieux ma charmante Princesse ! Depuis que je ressens une amoureuse ardeur, J'accuse tous les jours ma course de lenteur. Mais quel sombre nuage ! Il n'est pas ordinaire ; Et depuis que mon char roule sur l'hémisphère, Je n'en ai point encor vu de cette épaisseur, Ni qui résistât tant à ma vive chaleur. De mes chevaux ardents la plus brûlante haleine, Et mes plus forts rayons ne le percent qu'à peine ; Mais je crois que dans peu je pourrai réussir, Et je vois qu'il commence enfin à s'éclaircir. Si, comme je le crois, ceci cache un mystère, Il n'est rien que mon feu ne pénètre et n'éclaire ; Quelqu'un dans cette nue était enveloppé, Voyons, car ce nuage est presque dissipé ; C'est Vénus. Vous craigniez sans doute d'être vue ; Mais Déesse, il n'est point d'assez épaisse nue Pour vous cacher longtemps ; et la Mère d'Amour, Par ses brillants appas, répand partout le jour Si d'abord mes rayons ont percé le nuage, Vos yeux par leur éclat, ont fait bien davantage, Ils ont tout dissipé, ces adorables yeux, Qui font tant soupirer de mortels et de Dieux.

Vénus

Si j'eusse fait dessein de n'être pas connue, J'eusse empêché mes yeux de dissiper la nue.

Apollon

Pourquoi donc vous cacher pour venir ici-bas ?

Vénus

Pour certaines raisons que vous ne saurez pas.

Apollon

Je suis pourtant discret, et je sais bien me taire.

Vénus

Rien n'est si bien caché, qu'Apollon ne l'éclaire.

Apollon

Je crois que vous venez chercher quelque chasseur, Dont les jeunes attraits ont touché votre coeur.

Vénus

Pour un charmant mortel, j'ai l'âme un peu blessée, Et vous m'obligerez d'avoir cette pensée.

Apollon

On sait bien que Vénus aime facilement, Et qu'elle a chaque jour quelque nouvel Amant.

Vénus

Peut-on être constante alors que l'on est belle, Et faire vanité d'être toujours cruelle ? Mais n'allez pas au moins découvrir mon amour, Et ne me faites pas encor le même tour Que vos chagrins jaloux vous firent entreprendre, Lorsqu'avec le Dieu Mars vous me fîtes surprendre.

Apollon

N'avais-je pas raison de me venger de vous ? Mais, Déesse, on doit tout pardonner aux jaloux.

Vénus

La Princesse de Perse ayant touché votre âme, Vous ne vous plairez plus à traverser ma flamme.

Apollon

Oui, tout Dieu que je suis, j'adore ses appas ; Mais faites que l'Amour ne me desserve pas.

Vénus

Je doute que pour vous je puisse beaucoup faire ; L'Amour n'est pas toujours d'accord avec sa Mère.

Apollon

Mais lui parlerez-vous au moins en ma faveur ?

Vénus

Je parlerai de vous, et même avec chaleur.

Apollon

Que ne vous dois-je point, obligeante Déesse !

À part en s'en allant.

Vénus

Je parlerai de vous, et tiendrai ma promesse ; Mais je vous incommode, et vous venez chercher La charmante Beauté qui vous a su toucher. Adieu. Tu ne sais pas encor ce qui m'amène, Tu crois que c'est l'amour, mais c'est plutôt la haine, C'est même contre toi qu'elle doit éclater.

Scène 6

Apollon

Apollon

De son ressentiment je dois tout redouter, Elle le cache en vain, je l'ai trop outragée, Elle est femme, et voudra sans doute être vengée.

Scène 7

Palmis, Princesse, Apollon

Palmis

Ce nuage est passé.

Princesse

Je vois le Dieu du Jour.

Apollon

Princesse, vous voyez un Dieu tout plein d'amour, Un Dieu qui vous aima sitôt qu'il vous eût vue, Et dont toute l'ardeur vous doit être connue. Quoique de toutes parts sur ce vaste univers Je doive incessamment avoir les yeux ouverts, Ils ne sont occupés qu'à regarder sans cesse Les charmes tout-puissants de ma belle Princesse, Et je voudrais n'avoir à dispenser le jour Qu'aux lieux où je puis voir l'objet de mon amour. Je parais plus matin souvent sur l'hémisphère, Et me rends chez Thétis plus tard qu'à l'ordinaire, Et je ne fais ainsi tant durer la clarté, Que pour voir plus longtemps votre illustre Beauté. Cependant croirait-on que voyant tant de flamme, Vous me cachiez toujours si je règne en votre âme, Et n'ayez pas encor voulu me l'assurer ? Vos soupirs, et vos yeux, me disent d'espérer ; Mais encor que l'Amour par là se fasse entendre, Votre bouche pourrait encor mieux me l'apprendre.

Princesse

Comme en amour les yeux jouissent les premiers, Ils ne se doivent pas expliquer les derniers.

Apollon

Ah ce n'est pas assez que ce muet langage.

Princesse

Au Dieu de la Lumière en faut-il davantage ?

Apollon

Lorsque l'on s'aime bien, on ne peut trop parler De la pressante ardeur dont on se sent brûler. Quand deux coeurs sont charmés, et que chacun soupire, On ne peut jamais trop se le dire et redire ; Jamais de vrais Amants ne peuvent s'en lasser, Ils trouvent de la joie à le recommencer : C'est là tout le plaisir des âmes bien charmées, Lorsque d'un feu pareil elles sont enflammées ; Et lorsqu'à se le dire on a passé des mois, On croit le dire encor pour la première fois. On n'y consomme pas seulement des journées, À se le dire qu'on s'aime on passe des années, Et dans certains moments, pour en convaincre mieux, On l'assure du coeur, de la bouche, et des yeux.

Princesse

L'air dont vous en parlez, et vos yeux pleins de flamme, Font voir que ce plaisir touche souvent votre âme.

Apollon

Ah ! Si je le pouvais goûter avecque vous, Il n'aurait jamais eu pour moi rien de si doux. Ma Princesse, parlez, et que de votre bouche J'apprenne s'il est vrai que mon amour vous touche.

Princesse

Ah ne me pressez point, hélas !

Apollon

Vous rougissez !

Princesse

Cette prompte rougeur vous en apprend assez.

Apollon

Que votre bouche donc achève de m'instruire.

Princesse

Mon visage en dit plus qu'elle n'en pourrait dire ; La bouche ne dit pas toujours la vérité, Mais le visage parle avec sincérité, Et par ses mouvements il fait toujours connaître Ce qu'on voudrait souvent empêcher de paraître.

Apollon

Ah pour moi votre coeur est faiblement épris, Si vos blâmez vos yeux de ce qu'ils m'ont appris.

Princesse

Je ne sais pas encor s'ils méritent du blâme, Mais je songe à Clitie, et je crains que votre âme... Vous m'entendez assez, ses charmes sont bien doux.

Apollon

Ah ! Princesse, croyez que je n'aime que vous.

Princesse

Mais vous aimiez Vénus, cette Déesse est belle, Et vous aimez peut-être encor cette Immortelle.

Apollon

Depuis que je la fis surprendre avecque Mars, Tous ses charmes n'ont point attaché mes regards ; Par là de ses mépris je sus tirer vengeance. Je crains qu'elle n'ait pas oublié cette offense, Et que voulant de moi se venger à son tour, Elle ne soit ici pour troubler notre amour : Dans un nuage épais elle vient de descendre ; Des pièges de Vénus saurez-vous vous défendre ? Ma Princesse, parlez.

Princesse

Aimez-moi toujours bien, Et pour nous désunir, Vénus ne pourra rien.

Apollon

Que me demandez-vous ? Ignorez-vous ma flamme ? Ah, Princesse, on n'en peut trouver plus dans une âme ; Et vous me demandez encor de vous aimer, Quand vos divins appas m'ont si bien su charmer.

Princesse

Quand vous m'en assurez, n'en fais-je pas de même ? Demander de l'amour, c'est dire que l'on aime.

Apollon

Ah demandez-en donc souvent, et que nos coeurs Par ces tendres souhaits s'expliquent leurs ardeurs.

Princesse

Quand on s'est pu résoudre à rompre le silence, On dit ce que l'on sent plus souvent qu'on ne pense.

Apollon

Ah quand on le dirait mille fois en un jour, Ce serait encor peu pour des coeurs pleins d'amour.

Le Roi et Théaspe paraissent, et se parlent bas, en examinant Apollon et la Princesse.

Princesse

Mais ma crainte toujours me présente mon père, Sa cruauté me fait redouter sa colère, Dans mes songes souvent je crois qu'il me surprend : Mais hélas ! Je le vois. Dieux, que mon trouble est grand !

Un brouillard fort épais s'élève, entoure Apollon, et se dissipe, sans qu'on sache ce que ce Dieu est devenu.

Apollon

Ne vous alarmez point, ma divine Princesse : Brouillards, entourez-moi. Que votre crainte cesse.

Princesse

Pendant que ce brouillard nous cache, éloignons-nous.

Scène 8

Théaspe, Roi

Théaspe

Ah vous aviez sujet d'avoir tant de courroux : Approchons-nous, Seigneur. Mais quelle épaisse nue !

Roi

Elle les a trop tôt dérobés à ma vue. Tout ceci me surprend, est-ce un enchantement ?

Théaspe

Mais l'avez-vous bien vu, ce criminel amant ?

Roi

Me serai-je trompé ! Non, non, j'ai vu le même Qui brûle pour ma fille, et que je crois qu'elle aime ; Ils jouissaient tous deux d'un paisible entretien : Mais tout est dissipé, je n'aperçois plus rien.

Théaspe

Il mourra de mes coups, ce jeune téméraire. Seigneur, votre intérêt excite ma colère, Et sa témérité ne se saurait souffrir.

Roi

Et je les veux aussi faire tous deux périr.

Théaspe

Ah, Seigneur, vous devez épargner votre fille.

Roi

Non, son amour fait trop de honte à sa famille.

Théaspe

C'est sur l'Amant que doit tomber votre courroux ; Dans peu vous le verrez accablé de mes coups.

Roi

Prince, vous faites voir, en montrant tant de zèle, Qu'on ne saurait trouver un sujet si fidèle.

Théaspe

Mes mouvements aussi sont plus que d'un sujet : Mais pour bien réussir enfin dans un projet, Que pour tout découvrir, Seigneur, je viens de faire, Et qui fera sans doute éclaircir ce mystère, Il faudrait que tantôt, sans lui témoigner rien Ni de votre courroux, ni de notre entretien, Je susse adroitement de la Princesse même Quel est l'heureux Amant...

Roi

Oui, par ce stratagème, Des secrets de son coeur vous serez éclairci. Pour cacher nos chagrins, éloignons-nous d'ici.

Acte II

Scène 1

Théaspe, Vénus

Théaspe

Apollon, dites-vous, adore la Princesse ? Ah ! Que je suis à plaindre, adorable Déesse !

Vénus

Vous l'aimez ?

Théaspe

Oui je l'aime et l'aimerai toujours.

Vénus

Sachez donc que je viens traverser leurs amours, Et qu'Apollon m'ayant lâchement outragée, De ce Dieu que je hais, je veux être vengée. On verra dans ce jour ma haine triompher ; La Discorde, l'Envie, et les Filles de l'Enfer, Serviront mon courroux, et l'on verra peut-être... Mais c'est assez, le temps vous fera tout connaître.

Théaspe

Quoi ! Vénus dont partout on vante la douceur, A de tels sentiments abandonne son coeur ?

Vénus

Ah ! Quand on ne saurait oublier une offense, De quelque humeur qu'on soit, on aime la vengeance. Si lorsque dans l'amour tout rit à nos désirs, Ce succès fait sentir mille et mille plaisirs : Lorsque l'on peut tirer une vengeance pleine, On en sent encor plus du succès de la haine ; Et les plus doux plaisirs que l'on goûte en aimant, Ne se font pas au coeur sentir si vivement.

Théaspe

Pendant que tout entier votre coeur s'abandonne Aux sensibles plaisirs que la haine vous donne, Votre fier ennemi dont le coeur est charmé, Goûte tranquillement le plaisir d'être aimé.

Vénus

Comme c'est dans l'amour que je fus outragée, C'est par l'Amour aussi que je serai vengée : C'est pourquoi j'ai voulu qu'Apollon fût charmé, J'ai voulu qu'il goûtât le plaisir d'être aimé ; Il en sentira mieux les effets de ma haine, Et ce sont ses plaisirs qui causeront sa peine : Et pour m'en bien venger, je veux qu'à l'avenir Il n'ait de son amour qu'un cruel souvenir ; Et je prétends enfin que ses plaisirs finissent. C'est ainsi que Vénus, et que son Fils punissent.

Théaspe

Je puis donc espérer.

Vénus

Le temps vous fera voir Si votre coeur devra nourrir beaucoup d'espoir. Cependant agissez, parlez à la Princesse, Tâcher de la toucher, montrer votre tendresse, Vous pourrez rencontrer quelques moments heureux, Quand ma haine agira pour traverser leurs feux.

Scène 2

Théaspe

Théaspe

Pour ne m'en pas saisir, je ressens trop de flamme ; Mais toujours Apollon régnera dans son âme, C'est un Dieu trop aimable, et qui met tout en feu. Ah ! Faut-il que je trouve un Rival en un Dieu ? Que vois-je ! Est-ce Clitie ? Oui sans doute, c'est elle.

Scène 3

Théaspe, Clitie

Théaspe

Je crois que vous venez chercher un infidèle, Et venez reprocher au plus grands des ingrats, L'injustice qu'il fait à vos divins appas. Nymphe, vous le devez, et ce Dieu le mérite, Quand pour Leucothoé l'infidèle vous quitte. Vous devez traverser cette naissante ardeur, Afin de l'obliger à vous rendre son coeur ; Et s'il vous reste encor pour lui quelque tendresse, Vous devez le brouiller avec cette Princesse, Et vous venger par là, si vous ne l'aimez plus, Des injustes mépris que vous avez reçus.

Clitie

Tout ce que font les Dieux est toujours équitable.

Théaspe

Hé quoi ! Vous excusez un traitement semblable ?

Clitie

Prince, j'ai mes raisons pour ne pas éclater, Et jamais contre lui je ne veux m'emporter.

Théaspe

Vous êtes trop soumise, et d'une humeur trop douce. Ah ce n'est pas ainsi qu'un mépris se repousse.

Clitie

Je crois ne devoir pas en user autrement.

Théaspe

Et doit-on épargner un infidèle Amant ?

Clitie

Mais pourquoi voulez-vous, Seigneur, que je m'emporte ? À m'en solliciter, quelle raison vous porte ?

Théaspe

Votre intérêt tout seul.

Clitie

J'en saurai prendre soin.

Théaspe

Je crois que mes conseils...

Clitie

Je n'en ai pas besoin : C'est avecque l'Amour que mon coeur en veut prendre, Et dessus ce sujet je ne veux rien entendre.

Théaspe

Je dois avec l'Amour vous laisser consulter ; Il conseille trop bien, vous devez l'écouter.

Scène 4

Nérice, Clitie

Nérice

Pour Apollon encor votre tendresse est forte, Et sur tous ses mépris je vois qu'elle l'emporte : Mais tant qu'on vous verra demeurer en ces lieux, Et que vous souffrirez qu'Apollon à vos yeux Étale son amour à la Beauté qu'il aime, Croira-t-on que pour lui votre amour soit extrême ?

Clitie

Je ne saurais montrer mon amour en fuyant ; J'aime Apollon, et veux mourir en le voyant : Mes yeux vers cet Amant seront tournés sans cesse, Sans cesse il connaîtra l'excès de ma tendresse ; Et quand dans mes regards il verra mon ardeur, Mes yeux seront contents au défaut de mon coeur. Il se dira peut-être en voyant mon martyre, Tout ce que mon dépit devrait alors lui dire ; Lui-même il se fera des reproches secrets, Dans le fond de son coeur prendra mes intérêts, Et malgré tout l'excès de sa nouvelle flamme, Ma vue excitera des troubles dans son âme.

Nérice

Et tous ces troubles-là doivent avoir pour vous, Malgré votre malheur, quelque chose de doux.

Clitie

Comme toujours l'amour se nourrit d'espérance, J'espère encore beaucoup en ma persévérance. Quoique ces deux Amants brûlent du même amour ; Peut-être qu'ils pourront se brouiller quelque jour, Et qu'alors Apollon oubliant la Princesse, Se sentira pour moi sa première tendresse, Et me rapportera d'un air tendre et confus Son coeur, qu'il lui rendrait, s'il ne me trouvait plus. Mais quand je ne ferai, pour en tirer vengeance, Qu'alarmer ma Rivale ici par ma présence, Et leur faire souvent étouffer des soupirs, J'aurai le doux plaisir de troubler leurs plaisirs. Je sais bien qu'Apollon lui jure qu'il l'adore ; Mais malgré cet amour j'ai son estime encore : Ses assiduités qu'il partage entre nous, Font goûter quelque joie à mon esprit jaloux, Et volant à leurs feux tout le temps qu'il me donne, Font que l'on doute encor si ce Dieu m'abandonne.

Nérice

La Princesse paraît.

Clitie

Mon coeur se trouble, hélas ! Le sien est satisfait, et le mien ne l'est pas.

Scène 5

Princesse, Clitie

Princesse

Nymphe, vous soupirez.

Clitie

Vous le voyez, Madame, Je viens ici rêver au malheur de ma flamme : Mais vous qui dans un Dieu possédez un Amant, Vous y venez rêver plus agréablement.

Princesse

Un Dieu pourrait m'aimer ?

Clitie

Apollon vous adore.

Princesse

Moi, dites-vous ?

Clitie

Oui, vous.

Princesse

J'en dois douter encore.

Clitie

Comme il ne voit en vous que de puissants appas...

Princesse

Il peut les remarquer, et ne les aimer pas : Mais dessus son coeur ils auraient quelque empire, Dès qu'il m'aime, faut-il que pour lui je soupire ?

Clitie

Si sans montrer d'amour, ce grand Dieu peut charmer, Quand il aime, peut-on s'empêcher de l'aimer ? On ne voit point de coeurs qui s'en puissent défendre, Et l'on n'attend jamais qu'il aime pour se rendre : En lui tout est aimable, il a le coeur de Mars, Il fait incessamment fleurir tous les beaux Arts, Auprès d'une maîtresse il est soumis en maître, Et sans être moins Dieu, l'Amant se fait paraître ; Il est et l'un et l'autre ; et son divin aspect, En imprimant l'amour, imprime le respect ; Il gagne tous les coeurs par un charmant sourire ; Quoiqu'on le craigne, on l'aime, et sans cesse on l'admire, Il a l'air engageant, et plein de majesté, Et sans abaissement, il a de la bonté ; Il est... Mais j'en dis trop, vous l'apprendrez vous-même : Et connaîtrez assez ce Dieu, puisqu'il vous aime ; Il pénètre les coeurs, et les touche si bien, Que toujours son portrait restera dans le mien. Que vous êtes heureuse hélas ! D'en être aimée ! Et que vous en devez avoir l'âme charmée ! On ne saurait jamais se lasser d'admirer Tous les charmes divers qui le font adorer. Ah ! Quand je songe à lui, ma passion redouble, J'en sens toute la force, et tout mon coeur se trouble. Que vous êtes, Princesse, heureuse de charmer Un Dieu dont les regards peuvent tout enflammer !

Princesse

Ce Dieu n'a pas encor pu savoir de ma bouche, Quoiqu'il m'aime beaucoup, si son amour me touche : Mais après tout le bien que vous me dites de lui, Je crois que je l'en puis assurer aujourd'hui. Je vais donc lui promettre une constante flamme, Je vais l'aimer enfin, et de toute mon âme ; Et je vais dire même à ce grand Dieu du Jour, Que c'est à vos bontés qu'il devra tant d'amour.

Scène 6

Clitie

Clitie

Ah qu'ai-je fait ! Je viens de me trahir moi-même : Mais peut-on s'empêcher de louer ce qu'on aime, Et d'en parler enfin avec quelque chaleur, Quand le portrait en est bien gravé dans le coeur ?

Scène 7

Apollon, Clitie

Il fait deux ou trois pas pour s'en aller, et se retourne.

Apollon

Ma Princesse est ici... Mais j'aperçois Clitie, Et crains que son amour en haine convertie... Elle m'a vue.

Clitie

Je vois l'aimable Dieu du Jour, Et vais auprès de lui faire agir mon amour. Enfin vous me quittez, j'en suis trop assurée, Et la flamme des Dieux est de peu de durée ; Je n'en murmure point, et ne m'attendais pas Qu'un Dieu brûlât toujours pour mes faibles appas ; Et c'est aussi pourquoi dans mon amour extrême Tous mes emportements tournent contre moi-même. Quand j'ai su que mes yeux cessaient de vous charmer, Je n'ai point souhaité de ne vous plus aimer ; Et quoiqu'enfin ce coup me dût être bien rude, Je ne l'ai point traité de lâche ingratitude. Ce calme qu'en un autre on prendrait pour froideur, Ne peut marquer en moi qu'un grand excès d'ardeur ; Il fait voir que cherchant à ne vous pas déplaire, Je crains de voir sur moi tomber votre colère. Ce me doit être assez pour être au désespoir, Que dessus vous mes yeux n'aient plus aucun pouvoir ; Mais je vous aimerai malgré votre inconstance, Et vous serez touché de ma persévérance. Lorsque de quelque objet vous devenez Amant, L'amour que vous donner dure éternellement ; D'abord d'un si grand Dieu l'âme est toute remplie, Et quoiqu'il change après, jamais on ne l'oublie. Oui, dès qu'Apollon aime, il sait si bien charmer, Qu'il charme pour le temps qu'il cessera d'aimer.

Apollon

Hélas !

Clitie

C'est ce qui fait que mon âme enflammée Du brillant Dieu du Jour sera toujours charmée.

Apollon

Ah, Nymphe, c'est assez, il n'était pas besoin De m'étaler vos feux avecque tant de soin ; Je sais bien que pour moi votre amour est extrême.

Clitie

Que ne me dites-vous que le vôtre est de même : Mais quand vous le diriez, je connais trop hélas ! Que la Princesse seule a pour vous des appas. Quoi, ce coeur qui devait m'être toujours fidèle, Ce coeur, qui me jurait une amour immortelle, Le croirait-on ? Ce coeur me manque enfin de foi : Mais las ! Est-il bien vrai qu'il ne soit plus à moi ? Répondez. J'en apprends assez par ce silence ; D'une fidèle ardeur ah quelle récompense ! Hélas ! Qui l'aurait cru, qu'un coeur si bien charmé... Non, vous vous contentiez seulement d'être aimé, Vous n'aviez point l'amour que vous faisiez paraître, Votre infidélité me le fait trop connaître. Encor si je trouvais, en me voyant trahir, Les sensibles douceurs qu'on goûte à bien haïr, Ces cruelles douceurs soulageraient ma peine : Mais mon coeur ne saurait avoir pour vous de haine : Il se sent trop épris du charmant Dieu du Jour, Et plus vous l'outragez, plus il sent son amour. Mais je vous parle en vain de ce que sent mon âme, Je ne vous touche point avecque tant de flamme ; Non, vous ne m'aimez plus, quelle froideur hélas ! Pourquoi me la montrer, en ne m'écoutant pas ?

Apollon

Je vous plains.

Clitie

Je craignais cette pitié cruelle Qui ne fait voir en vous qu'un Amant infidèle. Que vous avez bientôt oublié les moments Où l'Amour nous causait tant d'aimables tourments ! Qu'alors en nous jurant de nous aimer sans cesse, Nos deux coeurs faisaient voir de joie et de tendresse ! Que de brûlants soupirs ils ont alors poussés... Mais vous ne m'aimez plus, ces moments sont passés, Qu'ai-je fait qui me rende envers vous si coupable ? Ai-je manqué d'amour, ou suis-je moins aimable ? Je suis toujours la même, et telle est mon ardeur. Mais je ne saurais plus souffrir votre froideur, Adieu, je n'ai pas dit tout ce que sent mon âme ; Mais croyez que pour vous elle est toute de flamme.

Scène 8

Apollon

Apollon

Que tu me punis bien, Amour, d'être inconstant ! J'aime, et je suis aimé, mais sans être content. Quand je vois tant d'amour avec tant de mérite, Mon coeur se sent encor tout plein de ce qu'il quitte. Quoi, je quitte Clitie, et puis cesser d'aimer Un objet dont l'amour m'a si bien su charmer ? Non, non, je veux l'aimer d'une ardeur éternelle ; Mais la Princesse hélas ! Ne fut jamais si belle.

Scène 9

Princesse, Apollon

Princesse

Vous avez vu Clitie, et soupirez hélas ?

Apollon

Je viens de soupirer, et ne m'en défend pas ; Mais je n'ai soupiré qu'en voyant ma Princesse.

Princesse

Je crains que pour Clitie un reste de tendresse...

Apollon

Je l'estime beaucoup, mais je n'aime que vous.

Princesse

Cette estime suffit pour rendre un coeur jaloux : On vous verra pour moi quelques ardeurs légères ; Et tant que dureront ces amours passagères, Votre coeur cessera d'adorer ses attraits, Mais son règne pourtant ne finira jamais. Voilà pourquoi je veux comme elle être estimée, Et j'aime mieux l'être enfin, que d'être aimée ; Un partage pareil est toujours glorieux, Et je veux plaire au coeur encore plus qu'aux yeux. Lorsque cette estime est une fois établie, On ne se brouille plus, jamais on ne s'oublie, De même qu'en s'aimant on se voit chaque jour, Et souvent cette estime a fait tort à l'amour.

Apollon

Ah ! Princesse, croyez que quand l'amour m'anime, Qu'avecque mon amour vous avez mon estime.

Princesse

Cette durable estime est tout ce que je veux ; Elle est plus que l'amour, et ne peut-être à deux.

Apollon

Mais...

Princesse

Mais une Beauté de la sorte estimée, Règne autant dans un coeur, qu'une Maîtresse aimée.

Apollon

Mais quoi, lorsque pour vous je cesse de l'aimer, Voulez-vous que je cesse de l'estimer ? Ce serait tout d'un coup lui faire trop d'injure.

Princesse

Sous cette estime-là cependant l'amour dure. Mais Théaspe paraît, il ne vous a point vu, Éloignez-vous. De peur je sens mon coeur ému, Je dois l'appréhender, il est tout pour mon père.

Scène 10

Théaspe, Princesse

Théaspe

Je crains de lui parler, et ne dois plus me taire ; Il est temps que mes feux... Quelle témérité !

Princesse

Théaspe, votre esprit paraît bien agité.

Théaspe

Hélas !

Princesse

Qu'avez-vous donc ?

Théaspe

Alors qu'un coeur soupire, Quoiqu'on ne dise rien, c'est souvent beaucoup dire. Amant d'une Beauté qu'en admire en ces lieux, Et dont l'éclat répond à celui de vos yeux, Je n'avais pas osé lui parler de ma flamme, Je la tenais toujours renfermée en mon âme, Et de mes seuls regards la mourante langueur Lui parlait chaque jour de ma discrète ardeur. Quand j'étais sur le point de rompre le silence, La crainte et le respect me tenaient en balance, Et ma timidité me servant beaucoup mieux, Lui parlait de ma flamme aussi bien que mes yeux : Je ne faisais jamais rien qui lui plût déplaire, J'étudiais ses yeux avant que de rien faire, Je ne parlais jamais, que je ne susse bien Que ce que je dirais ne déplairait en rien : Enfin je prétendais avecque cette adresse, Avant que de parler, mériter sa tendresse, Et je croyais que plutôt je m'en ferais aimer, Si je trouvais le moyen de m'en faire estimer.

Princesse

Mais êtes-vous bien sûr aussi que cette Belle Ait lu dedans vos yeux que vous brûliez pour elle ?

Théaspe

Quand je la regardais, elle baissait les siens, Et ses regards craignaient de rencontrer les miens.

Princesse

Cette crainte marquait une âme un peu blessée.

Théaspe

Ah j'étais satisfait qu'elle sut ma pensée ; Et comme je n'avais alors aucuns Rivaux, Je croyais que le temps ferait finir mes maux. J'étais entre la crainte et l'espoir, quand son père, Qui de tous ses secrets me fait dépositaire, M'a fait voir avec elle un Rival plein d'amour Qui paraissait brillant comme le Dieu du Jour : D'un mouvement jaloux l'âme d'abord saisie, Mes transports ont fait voir beaucoup de jalousie ; Alors son père a cru dans sa vive douleur, Que pour ses intérêts j'avais tant de chaleur.

Princesse

Qu'est devenu l'Amant ?

Théaspe

Sans se laisser connaître, D'abord qu'il nous a vus, il a su disparaître ; L'Amante a fait de même, et fuyant promptement, Elle s'est dérobée au premier mouvement D'un père dont l'humeur est barbare et cruelle, Et qui n'eut pas manqué de s'emporter contre elle. Alors, quoiqu'irrité, j'ai craint que son courroux Ne devint trop funeste à des charmes si doux, Et je l'ai conjuré d'arrêter sa colère, Et de me laisser seul éclaircir ce mystère, Parce que je croyais pouvoir adroitement Savoir de cet objet le nom de son Amant, Et j'espérais enfin avec ce stratagème Servir et mon amour, et la Beauté que j'aime. Je la venais chercher, lorsqu'on m'a découvert Toute la vérité d'un secret qui me perd, Et qu'on m'a fait savoir qu'un Dieu tout plein de charmes Est le Rival qui causait mes alarmes. Je ne sais que résoudre en un si grand malheur, Le père est délicat sur le fait de l'honneur ; Dans la punition il sera trop barbare, Il n'écoutera point une Beauté si rare, Et sans considérer qu'elle aime un Immortel, Il trouvera toujours son amour criminel : Mais d'un autre côté si je cache leur flamme, Que de cruels chagrins déchireront mon âme ! Loin de me soulager, j'augmenterai mon mal, Et ne travaillerai qu'à servir mon Rival. Dans un tel embarras, que résoudre et que faire !

Princesse

Ah, Seigneur, gardez-vous de le dire à mon père.

Théaspe

Mon respect jusqu'ici m'avait fait vous cacher Que vos divins appas avaient su me toucher ; Et si vous ne veniez vous-même de le dire, Ma bouche n'eut jamais osé vous en instruire.

Princesse

Je dois louer beaucoup votre discrétion : Mais pour m'assurer mieux de votre passion, Seigneur, encore un coup, empêchez que mon père Ne découvre l'amour du Dieu de la Lumière.

Théaspe

Mais je dois réponse.

Princesse

Ah soyez généreux.

Théaspe

Mais pour l'être, faut-il que je sois malheureux ?

Princesse

Quoi, comptez-vous pour rien le bonheur de me plaire ?

Théaspe

Puisque vous le voulez... Mais las ! Que vais-je faire ? Quoi ? Servir mon rival.

Princesse

Ah vous aimez donc mieux M'exposer au courroux d'un père furieux.

Théaspe

De cette lâcheté me croyez-vous capable ? Non, non, j'aime mieux être à jamais misérable, Et sans aucun espoir adorer vos appas. Mais Mercure paraît.

Princesse

Je vois aussi Pallas.

Scène 11

Pallas, Mercure

Pallas

Princesse, nous venons te dire, Que si tu ne cesses d'aimer Le grand Dieu qui pour toi soupire, Et dont l'éclat a trop su te charmer, Tu seras exposée à des peines cruelles, Et qui seront même éternelles : Mais ce n'est pas assez que d'étouffer l'amour Qui te doit causer tant de peines, Il faut qu'après avoir brisé tes chaînes, Tu ne parles jamais au jeune Dieu du Jour.

Ils s'en retournent par un vol croisé.

Mercure

La déesse de la Prudence Te vient te donner des avis Qui dès ce jour doivent être suivis, Si tu ne veux du Ciel éprouver la vengeance. Pour te les confirmer, le grand maître des Dieux M'a fait exprès sortir des Cieux.

Scène 12

Théaspe, Princesse

Théaspe

Hé bien, Princesse, enfin que prétendez-vous faire ? Apollon pourra-t-il encor longtemps vous plaire ?

Princesse

Quel cruel embarras ! C'est le plus beau des Dieux, Il sait toucher les coeurs aussi bien que les yeux.

Théaspe

Mais...

Princesse

Mais n'espérez pas, quand le Ciel me menace, Pouvoir de ce grand Dieu remplir jamais la place.

Théaspe

Vous l'aimerez toujours ce cher amant ?

Princesse

Hélas ! Quand je vois son amour, puis-je ne l'aimer pas ?

Théaspe

Songez...

Princesse

Tout me fait peur ; mon âme inquiétée De divers mouvements est assez agitée.

Théaspe

Si votre coeur encor...

Princesse

En un trouble pareil, Du Rival d'Apollon je ne prends point conseil.

Acte III

Scène 1

Vénus, Clitie

Vénus

Oui, cette passion lui doit être fatale, Et vous devez enfin perdre votre Rivale, Ou l'obliger du moins à ne jamais revoir Un Dieu qui de vos yeux a connu le pouvoir. Apollon qui conserve encore dans son âme Des restes mal éteints de sa première flamme, Viendra peut-être alors, par un heureux retour, Vous rapporter un coeur brûlant pour vous d'amour ; Et s'il ne le fait pas, votre flamme outragée Triomphera du moins, en se voyant vengée.

Clitie

Ah ! L'on ne peut jamais goûter tranquillement L'indigne et faux plaisir d'outrager un Amant. Tant que je n'aurai point mérité sa colère Par des emportements qui pourraient lui déplaire, J'espérerai toujours de voir un jour son coeur Brûler encor pour moi de sa première ardeur : Mais dès que j'aurai fait éclater ma vengeance, Je ne devrai jamais conserver d'espérance.

Vénus

Qui s'emporte, se plaint, et perd ce qui lui nuit, Travaille bien souvent avecque plus de fruit. Ces transports pleins d'amour, ces haines obligeantes, Marquent beaucoup d'amour, et sont plus convaincantes Que toute la douceur et la tranquillité D'un coeur qui souffre tout sans paraître agité, Et n'osant jamais repousser une injure, Souffre patiemment les mépris d'un parjure.

Clitie

Ah j'aime mieux devoir le retour d'un Amant À son amour tout seul, qu'à mon emportement.

Vénus

Vous avez dans vos feux trop de délicatesse ; Mais craignez qu'Apollon ne quitte la Princesse, Et que vous soupçonnant de l'aimer faiblement, Ce Dieu ne veuille plus vous servir en Amant.

Scène 2

Clitie, Nérice

Clitie

Apollon qui connaît la grandeur de ma flamme, Sait que je ne suis pas tranquille au fond de l'âme. Les conseils de Vénus ont leurs motifs secrets, Et lorsqu'elle paraît prendre mes intérêts, Elle sert son courroux, et prétend que je serve La haine qu'en secret on sait qu'elle conserve Pour le Dieu des saisons, dont les perçants regards Découvrirent ses feux avecque le Dieu Mars : Mais je risquerais trop, en servant sa colère, Et j'ai pris un dessein à ses avis contraire. Tu vas me condamner, Nérice ; mais hélas ! Pour servir son amour, que ne ferait-on pas ? Je veux qu'à l'avenir qu'avecque la Princesse Une étroite amitié... Tu blâmes ma faiblesse.

Nérice

Vous avez vos raisons.

Clitie

Un coeur vraiment charmé Doit se servir de tout pour voir l'objet aimé. Ne pouvant autrement voir le grand Dieu que j'aime, Je le verrai par là chez ma Rivale même ; Sous des prétextes faux j'irai souvent la voir.

En lui montrant la Princesse.

Nérice

Cette Princesse aussi peut s'en apercevoir ; Mais...

Clitie et Nérice se parlent bas.

Clitie

Ah je n'y suis pas encor bien résolue. Et toujours mon dépit se réveille à ma vue. Conseille-moi.

Scène 3

Princesse, Palmis, Clitie

Princesse

Palmis, le conseil en est pris. Quoique de ses appas il ne soit plus épris, Sa froideur ne va point jusqu'à l'indifférence ; Et s'il ne la peut voir jamais qu'en ma présence, Et que notre amitié produise ces effets, Je ne devrai pas craindre alors tant que je fais.

Palmis

Je la vois.

À la Princesse.

Clitie

Je veux donc lui parler la première. Hé bien, avez-vous vu le Dieu de la Lumière, Princesse, et sait-il bien à quel point vous l'aimez ?

Princesse

Oui, Nymphe ; mais enfin puisque vous l'estimez, Et puisque ce grand Dieu vous estime de même, Et que vous savez bien qu'il m'aime, et que je l'aime, Lions-nous d'amitié toutes deux aujourd'hui, Pour avoir le plaisir de nous parler de lui. N'y consentez-vous pas ?

Clitie

Je le veux bien, Princesse ; Ensemble nous pourrons parler de lui sans cesse.

Princesse

Nymphe, votre partage est meilleur que le mien ; Quand on est estimée, on ne doit craindre rien, Le temps détruit l'amour, et nous ne voyons guère Qu'on plaise encor alors qu'on n'a plus de quoi plaire. L'amour ne vieillit point, et pour être inconstants, La plupart des Amants n'attendent pas ce temps ; Quelque ardeur qu'on nous montre, au temps elle est sujette, Et rien ne dure tant qu'une estime parfaite. Si j'étais sûre encor qu'en cessant de m'aimer, Apollon prit plaisir à me bien estimer, Que j'eusse même rang que vous dedans son âme, Je me consolerais de voir finir sa flamme.

Clitie

Quoi, lorsque d'Apollon vous possédez le coeur, Que l'éclat de vos yeux cause tout mon malheur, Qu'il me quitte pour vous, et n'en n'aime point d'autre, Mon partage est meilleur, dites-vous, que le vôtre ?

Princesse

Je ne le croirais pas, si le grand Dieu du Jour Devait brûler pour moi d'une éternelle amour.

Clitie

Devez-vous en douter avecque tant de charmes, Et devez-vous avoir de si grandes alarmes ?

Princesse

Si j'ai quelque appas, d'autres n'en ont pas moins, Et l'on aime les Dieux sans qu'ils rendent de soins : C'est ce qui fait souvent qu'on en voit d'infidèles, Et c'est pourquoi leurs coeurs vont de Belles en Belles.

Clitie

Ainsi vous croyez donc que quelque autre Beauté Vous ravira le coeur que vous m'avez ôté ?

Princesse

Nous devons empêcher que ce malheur n'arrive, Et que quelque autre objet toutes deux ne nous prive, Vous d'une estime forte, et moi de son amour, Et ne s'empare enfin de son coeur quelque jour : Comme mes intérêts je veux prendre les vôtres, Peut-être qu'Apollon en pourrait aimer d'autres Qui ne les prendraient pas.

Clitie

Je dois peu m'étonner De l'amour qu'à ce Dieu vous avez su donner, Puisque par un effet de bonté sans égale Vous savez attirer le coeur d'une Rivale, Qui devrait vous haïr, et faire contre vous Éclater justement sa haine et son courroux : Mais puisqu'enfin le Dieu pour qui mon coeur soupire Devait d'un autre objet reconnaître l'empire, Princesse, j'aime mieux qu'il vous rende des soins, Qu'à d'autres qui pourraient les mériter bien moins.

Princesse

Puisque vous me montrer une amitié sincère, Apprenez-moi par où vous avez su lui plaire.

Clitie

Je n'aimais qu'Apollon, le Dieu ne m'était rien ; Et s'il toucha mon coeur, par là je pris le sien.

Princesse

Mais encor...

Clitie

Vous avez des charmes qu'on admire ; Et pour plaire beaucoup, cela vous doit suffire.

Princesse

Quand on a des appas, on plaît facilement : Mais il faut plus pour bien attacher un Amant, Et souvent par l'esprit, l'air, l'humeur, les manières...

Bas à Nérice.

À la Princesse.

Clitie

Je ne puis là-dessus vous donner de lumières. Mais je vois Apollon, suivons partout ses pas. Sachez qu'on plaît toujours, quand on a des appas : Mais puisque ce moyen ne peut vous satisfaire, Je vous laisse chercher d'autres secrets de plaire.

Scène 4

Princesse, Palmis

Le Ciel s'ouvre, et l'on voit de tous côtés paraître de gros nuages, sur lesquelles on voit trois femmes : dont l'éclat éblouit ; et la Princesse poursuit, pendant qu'ils s'avancent jusqu'au milieu du théâtre.

Princesse

Apollon est toujours le maître de son coeur, Et je crois qu'elle cherche à troubler notre ardeur ; Elle aura ce plaisir plutôt qu'elle ne pense, Avec elle le Ciel paraît d'intelligence. Des avis de tantôt je ne sais que penser, Tous les Dieux irrités la veulent traverser, Et j'ai de mon malheur tant de tristes présages... Quelles Divinités brillent dans ces nuages ? Viennent-elles encor augmenter mes ennuis, Ou me tirer enfin des troubles où je suis ? Je crains tout, et ne sais que penser.

Palmis

Mais, Madame, Lorsque pour les mortels les Dieux ont de la flamme, Leur amour cause-t-il toujours tant d'embarras ? Pour moi, j'aimerais mieux qu'un Dieu ne m'aimât pas.

Scène 5

1. Personne, 2. Personne, 3. Personne, Princesse

1. Personne

Princesse, nous venons vous dire Que tantôt Mercure et Pallas N'avaient pas dessein de vous nuire, Par leurs conseils que vous ne suivez pas : Et que si votre âme incertaine Balance encor à suivre des avis, Que vous devriez avoir déjà suivis, Le Ciel vous fera voir des effets de sa haine.

2. Personne

Vous devez renvoyer Apollon dans les Cieux, Et ne prétendre plus à l'honneur de lui plaire ; Ou bientôt contre vous les Dieux Feront éclater leur colère.

3. Personne

Reconnaissez quelles sont les bontés De trois grandes Divinités Qui viennent ici pour vous dire Les secrets du céleste Empire.

Princesse

Quelles Divinités sont-ce donc que je vois, Dont la tendre pitié s'intéresse pour moi ?

1. Personne

Ne cherchez point à nous connaître, Aux yeux de votre Amant nous craignons de paraître Nous vous servirons mieux, en nous cachant ainsi, Et nous ne voulons pas qu'il nous découvre ici.

2. Personne

Suivez donc nos avis fidèles, Que votre coeur s'y rende sans combats, Ou redoutez des peines bien cruelles.

Tous les nuages se retirent.

1. Personne

Si nous n'étions pas immortelles, Ces nuages ainsi ne nous soutiendraient pas.

Le théâtre paraît encor rempli de trois Furies, avec leurs habillements ordinaires, et des flambeaux à la main ; ce qui cause une grande surprise, parce qu'on ne les voit pas venir. La Princesse poursuit.

Princesse

Est-ce une illusion ? Je me sens toute émue. Mais quels affreux objets viennent frapper ma vue ?

Scène 6

1. Furie

Elles tombent aux Enfers.

1. Furie

Arrêtez de la part du grand Maître des Dieux, Et louez ses bontés extrêmes, En apprenant par nous, que ceux qui dans ces lieux Viennent de paraître à vos yeux, Étaient fantômes vains animés par nous-mêmes, Par l'ordre exprès d'une Divinité : Mais son ordre à présent étant exécuté, Nous venons vous instruire De ce que contre vous Nous avons fait pour servir son courroux ; Et Jupiter encor nous force de vous dire Que celle qui tantôt semblait exprès des Cieux, Pour vous donner des conseils, descendue dans ces lieux, Sous l'habit de Pallas, étaient la Jalousie ; Et qu'en même temps l'Envie Sous celui de Mercure a su tromper vos yeux. Encor qu'un Dieu n'ait pas le pouvoir de défaire Ce que son pareil a fait, Il peut donner avis, et détourner l'effet Du mal qu'un autre Dieu veut faire. Depuis longtemps en Terre, et dans les Cieux, Les Dieux prennent parti contre les autres Dieux : Et le Souverain du Tonnerre Voyant que vous aimez son Fils, Saura punir vos ennemis, Soit dans le Ciel, ou sur la Terre. Il vous serait honteux de porter d'autres fers ; Aimez toujours ce Dieu, méprisez tous les hommes... Adieu, vous voyez qui nous sommes, Puisque nous rentrons aux Enfers.

Scène 7

Princesse, Palmis

Princesse

Dans un malheur si grand, ah ! Palmis, que ferai-je ? Du Ciel, ou de l'Enfer, auquel enfin croirai-je ? Peut-être, que le Ciel qui condamne mon feu, Veut se venger de moi, d'oser aimer un Dieu, Et par de tels avis veut rassurer mon âme, Pour mieux punir après ma téméraire flamme. Ainsi j'ai des ennuis que je ne puis bannir, Ainsi mon trouble croît lorsqu'il devrait finir, Et les maux où le Ciel par ses avis me plonge, Me font voir des effets de tout ce que je songe. Allons, Palmis, allons dans l'antre du Sommeil.

Palmis

Apollon vient.

Princesse

Hélas ! Mon trouble est sans pareil.

Scène 8

Apollon, Princesse

Apollon

Je viens de tout savoir par l'ordre de mon père ; Il est pour nous.

Princesse

Oui, mais Vénus nous est contraire, Ses charmes tout-puissants captivent bien des Dieux, Et par là son pouvoir est grand dedans les Cieux : Une Belle peut tout avec tant de charmes ; Pour me nuire, l'Enfer lui prêtera des armes, Et je ne pourrai pas aisément démêler, D'elle, ou de Jupiter, qui me fera parler. Je respecterai ceux qui voudront me détruire, Je suivrai les conseils de qui me voudra nuire, Et dans le même temps je rejetterai ceux Que me fera donner le Monarque des Dieux. Que n'ai-je encor mon coeur ! Je serais moins à plaindre, Du Ciel et de l'Enfer je n'aurais rien à craindre ; Rendez-le moi ce coeur, et cessez de m'aimer.

Apollon

Ah cessez donc, Princesse, aussi de me charmer ; Mais vous ne le pouvez, mon amour est extrême, Et je vous aimerai toujours malgré vous-même ; On me verra malgré l'Enfer, et tous les Dieux, Reconnaître toujours le pouvoir de vos yeux ; Et je vous aimerais encor malgré mon Père, Quand ce Maître des Dieux me deviendrait contraire ; Les obstacles feront redoubler mon ardeur, Et vous ferez toujours maîtresse de mon coeur : Mais sans vous alarmer, Princesse, l'un et l'autre, Gardez toujours le mien, et me laissez le vôtre.

Princesse

Quand on s'est pu résoudre à faire don d'un coeur, Et qu'on le redemande après à son vainqueur, C'est lui faire paraître une amour assez tendre ; On ne demande point un coeur qu'on peut reprendre. Que vois-je ?

Scène 9

La Discorde, Apollon, Princesse

La Discorde

C'est Junon, c'est la Reine des Cieux, Que tu vois paraître en ces lieux, Et qui vient elle-même Te détromper de ton erreur extrême, Et t'avertir que son Époux Dont tu dois craindre le courroux, N'a jamais approuvé ta flamme ; Et que ceux qui t'ont dit de conserver l'amour Qu'a fait naître dedans ton âme Le Dieu qui dispense le jour, Feignaient d'approuver ta tendresse, Pour te perdre avec plus d'adresse, Et n'étaient point envoyés en ces lieux Par le grand Monarque des Dieux. Comme on pourrait encor te faire entendre Que de la Déesse Junon J'emprunte et la forme et le nom, Et que je cherche à te surprendre, J'ai bien voulu, pour t'ôter tout soupçon, Te parler devant Apollon, Qui sait bien qui je suis, et pourra te l'apprendre.

Apollon

Ah ne la croyez pas, ce n'est point là Junon, Princesse, et l'on vous veut abuser sous ce nom.

La Discorde

Lâche fils de Latone, apprends à me connaître.

En regardant le Ciel.

Apollon

Vous la Reine des Cieux ? Vous ne la pouvez être. De toutes vos bontés faites-moi voir l'effet, En détournant le mal qui n'est pas encor fait : Ce que je vous demande est en votre puissance, Grand Monarque des Dieux, dont je tiens la naissance.

Le Ciel s'ouvre, et Jupiter paraît.

Princesse

Quel éclat !

Scène 10

Apollon, La Discorde, Jupiter, Princesse

Apollon

Ah c'est lui, c'est le grand Jupiter.

La Discorde

Fuyons, car son courroux sur moi doit éclater.

Jupiter

Arrête, toi qu'on voit sans cesse Troubler les mortels et les Dieux, Toi qu'on m'a vu chasser des Cieux, Et qui viens traverser l'amour d'une Princesse, Discorde, que Vénus fait parler sous le nom Et sous la forme de Junon.

Princesse

Au grand Maître des Dieux elle n'ose répondre.

Le char se brise en divers morceaux qui se séparent et paraissent enflammés au milieu de l'air. Ils se perdent de plusieurs côtés, et la Discorde tombe dans une des ailes du théâtre.

Jupiter

Voilà le coup que ta témérité A si justement mérité, Et par où je dois te confondre.

Apollon

Rendons grâce, Princesse, au Souverain des Dieux.

Princesse

Cent nuages déjà le cachent à mes yeux.

Scène 11

Apollon, Princesse

Apollon

De Vénus à présent je crains peu la colère.

Princesse

Et moi, je crains toujours le courroux de mon père, Votre Rival pourra lui faire tout savoir ; On ne ménage rien, quand on est sans espoir : Mais si vous le pouvez, laissez-moi, car je tremble, Et n'ai point de repos quand nous sommes ensemble ; Je crains d'être surprise encore avecque vous. Ah ! Si vous m'aimez bien, grand Dieu, séparons-nous.

Apollon

Ah ! Princesse, doit-on tant craindre quand on aime ?

Princesse

La crainte bien souvent marque une amour extrême.

Apollon

Quoique dans ces jardins nous soyons quelquefois, Nous ne sommes jamais dans les mêmes endroits : Je crois qu'il serait plus aisé de nous surprendre, Si nous venions toujours au même lieu nous rendre.

Princesse

L'éclat dont vous brillez vous découvre partout. Adieu.

Apollon

Vous me quittez ! Votre coeur s'y résout !

Princesse

C'est avec regret ; et lorsque je vous quitte, Je sens que contre moi tout mon amour s'irrite ; Il fait pour m'arrêter, des efforts superflus ; J'aime mieux vous voir moins, que de ne vous voir plus.

Scène 12

Apollon

Apollon

Que de ne me voir plus ! Quand l'amour est extrême, On ne peut s'empêcher de voir ce que l'on aime ; L'obstacle qu'on y trouve irrite le désir, Et fait que l'on se voit avec plus de plaisir, Qu'avec plus de chaleur on montre sa tendresse.

Scène 13

Clitie, Apollon

Clitie

Voyant que vous étiez avecque la Princesse...

Apollon

Ah ne m'en parlez point, Nymphe, si vous m'aimez.

Clitie

Je dois bien vous aimer, puisque vous m'estimez.

Apollon

J'aurai toujours pour vous une estime si grande...

Clitie

Ah l'estime n'est pas ce que l'amour demande ; Quand on aime, l'on veut être aimée à son tour, Et l'estime languit, quand elle est sans amour : Même en m'en témoignant, vous songerez sans cesse À me quitter, afin d'aller voir la Princesse : Auprès de moi jamais vous ne serez content, Votre coeur volera vers elle en me quittant ; D'un violent amour l'âme alors toute pleine, Quoique vous m'estimiez vous m'oublierez sans peine ; Au près d'une Beauté qui commence à charmer, On oublie aisément ce qu'on cesse d'aimer : Elle craindra pourtant, vous dira que votre âme Conserve encor pour moi quelque reste de flamme, Et vous lui jurerez cent fois avec chaleur Qu'elle seule à présent règne dans votre coeur ; Elle aura du plaisir d'apprendre qu'un Dieu l'aime, À l'en bien assurer vous en prendrez de même, Et vous saurez tous deux tirer de doux plaisirs De ce qui causera ma peine et mes soupirs.

Apollon

Ah ne cherchez point tant à vous faire un supplice.

Clitie

Je voudrais que ce fût avec moins de justice : Mais de l'air dont je sais que vous touchez les coeurs Vous n'allumez jamais que de fortes ardeurs : Et c'est aussi pourquoi je crois que la Princesse Doit ressentir pour vous une extrême tendresse : Mais quand même son coeur n'en ressentirait pas, Vous seriez satisfait auprès de ses appas. Les rigueurs d'un objet pour qui l'on sent dans l'âme Tous les ardents transports d'une naissante flamme, Plaisent souvent bien plus que l'importune ardeur D'un autre dont on vient de retirer son coeur. Pourquoi me venez-vous de reprendre le vôtre ? Je l'avais mérité peut-être autant qu'une autre. Ah ! Quand mon feu pour vous ne me reproche rien, Pourquoi m'ôter un coeur qui faisait tout mon bien ? Vous n'en pouvez avoir dc sujet légitime, Les yeux de ma Rivale ont causé tout mon crime ; Et, quand vous me fuyez, et me manquez de foi, Ce sont eux seulement qui parlent contre moi. N'avez-vous pas assez connu que je vous aime ? Auriez-vous pu douter de mon amour extrême ? Vous avez toujours fait ma joie et mes plaisirs, Et vous avez toujours causé tous mes soupirs ; D'un véritable amour mon âme est encor pleine, À l'ardeur de mon feu mon coeur suffit à peine. Ah ! Si vous pouviez bien connaître cette ardeur, Si vous pouviez bien voir ce que souffre mon coeur, Si... Mais le vôtre hélas ! Est tout à la Princesse. Ah ! Puisqu'il est trop vrai qu'elle en est la Maîtresse. Et qu'à languir toujours le mien est condamné, Arrachez-moi l'amour que vous m'avez donné.

Apollon

Ah, Nymphe, cachez-moi l'excès de votre flamme, Vous excitez par là des troubles dans mon âme ; Mais quels que soient vos maux, il vous doit être doux De voir qu'un Immortel en souffre autant que vous.

Scène 14

Clitie

Clitie

Ses maux causent les miens, puisqu'il ressent les peines Qu'endure un inconstant lorsqu'il brise ses chaînes : Un reste encor puissant de tendresse et d'ardeur Excite en ce moment des troubles dans un coeur ; On combat quelque temps, mais la flamme naissante D'un amour qui s'éteint, est toujours triomphante ; Et c'est par ce combat qu'un Amant agité Achève de passer à l'infidélité. Nérice, puisqu'enfin ma destinée est telle, Que sans cesse je dois aimer un infidèle, Et que je dois toujours rechercher à le voir, Du Destin tout-puissant remplissons le vouloir.

Acte IV

Scène 1

Princesse, Palmis

La décoration représente l'antre du Sommeil. Elle est remplie d'un nombre infini de songes sous diverses figures mêlées de toutes sortes d'oiseaux nocturnes. Le Sommeil est couché sur un lit d'ébène avec une longue robe noire ; Il a une robe blanche par-dessous avec des ailes ; il tient une corne en une main, et une baguette en l'autre. Le Silence est debout au pied de son lit, et le Repos est assis sur le pied.

Au Sommeil.

On entend le tonnerre, et l'on voit les éclairs non seulement sur le théâtre, mais encore par toute la salle.

Les vents traversent la salle. L'un vient d'un côté, pendant que l'autre va de l'autre. Celui qui vient sur le théâtre, fait plusieurs tours en rond comme un tourbillon ; et pendant ce temps la Princesse demeure sans parler. Elle poursuit quand il a cessé.

Princesse

Nous voici donc enfin dans la demeure sombre Du Dieu qui fuit le bruit, et qui n'aime que l'ombre. Que de songes divers ici de toutes parts ! Et que d'oiseaux de nuit occupent les regards ! Ce Dieu qui fut toujours ennemi de la peine, Est sans cesse couché dessus ce lit d'ébène ; Le Repos l'accompagne, et le Silence aussi, Et les vents orageux ne soufflent point ici. Ô toi qu'en mos malheurs nous trouvons secourable, Qui de tant d'Immortels est le plus agréable, Qui soulage les corps par le travail lassés ; Toi par qui nos ennuis sont quelquefois chassés, Mais qui souvent aussi par des songes horribles Nous fait voir un tableau d'aventures terribles, Et nous fait deviner la fin d'un triste sort, Sommeil Fils de la Nuit, et Frère de la Mort, Fais-moi savoir... Quels vents ! Quels éclairs ! Quel tonnerre ! Les vents semblent entre eux se faire ici la guerre ; Tout ceci ne nous peut présager que malheur.

Palmis

La crainte me saisit et me glace le coeur. Madame, éloignons-nous. D'une telle surprise Mon âme ne sera je crois jamais remise.

Le tonnerre recommence.

Quand le tonnerre cesse, le Sommeil, le Silence, et le Repos, s'évanouissent.

Princesse

Ah tout ceci, Palmis, m'alarme autant que toi, J'en dois avec raison concevoir de l'effroi ; E t comme ici jamais le bruit ne doit s'entendre, Ces vents et ce tonnerre ont de quoi me surprendre : Cet orage imprévu doit me faire savoir Que Vénus sur les Dieux a beaucoup de pouvoir, Et que pour cette belle et cruelle Déesse Qui cherche à se venger, tout le Ciel s'intéresse. Ils servent son courroux, tous ces injustes Dieux, Et se laissent toucher par l'éclat de ses yeux. Ah ! Pour quoi les voit-on briller de tant de charmes ? Pourquoi les plus grands Dieux lui rendent-ils les armes ? S'ils ne la servaient pas, j'aurais bien moins d'ennuis, Et ne me verrais pas dans l'état où je suis. Mais sachons du Sommeil, si les songes horribles Qui me font chaque nuit craindre des maux terribles... Qu'entends-je encor ?

Palmis

Ah Ciel ! Ah Princesse ! Ce Dieu Qui fuit toujours le bruit, abandonne ce lieu.

Le théâtre change en un désert.

Princesse

Hélas ! C'est à ce coup que je vois tout à craindre. Que mon malheur est grand, et que je suis à plaindre ! Mon coeur est accablé des plus mortels soucis, Et rien n'est comparable à mes cruels ennuis : Je connais que les Dieux ne veulent plus m'entendre, Et tout ce que je vois suffit pour me l'apprendre. Ah ! Pourquoi d'Apollon ai-je souffert les feux ?

Palmis

Madame, nous voilà dans un désert affreux.

Princesse

Tout ceci me surprend. Que ma frayeur est grande !

Les éclairs recommencent.

Il tonne un coup.

Il tonne longtemps.

Éole paraît sur un nuage, accompagné de plusieurs vents.

Palmis

Les songes ont suivi le Dieu qui les commande. Retirons-nous ; tout doit ici nous faire peur, Cet horrible désert jette de la terreur ; Je crois de tous côtés voir d'affreux précipices, Et ma crainte me fait souffrir de grands supplices. Ah ! Madame, fuyons. Mais de nouveaux éclairs Viennent frapper ma vue, et brillent dans les airs. Hélas ! J'entends encor redoubler le tonnerre. Je crois dessous mes pas sentir trembler la Terre.

Princesse

Que vois-je ! Et de ceci que dois-je enfin penser ?

Palmis

Quelque Dieu vient encor pour vous embarrasser.

Princesse

Ah c'est le Roi des vents ; sans doute c'est Éole.

Palmis

Je ne me fierais plus aux Dieux sur leur parole.

Scène 2

Éole

Le nuage se sépare en trois ; le milieu va sur le cintre ; et les deux autres sur lesquels sont des vents, vont à droite et à gauche.

Éole

Princesse, ce qui vient d'arriver en ces lieux, Vous doit assez faire connaître, Que du Ciel le Souverain Maître, Qui ne fait rien pourtant sans assembler les Dieux, N'approuvent plus la flamme que vos yeux Dans le coeur de son Fils ont dès longtemps fait naître : C'est par l'avis des Dieux qu'il condamne l'amour Du Dieu qui fait briller le jour ; Par l'éclat du tonnerre il vient de vous l'apprendre, Et le Sommeil en fuyant de ces lieux, Sans vouloir même vous entendre, Vous a fait voir qu'il suit l'avis des autres Dieux.

Scène 3

Princesse, Palmis

Princesse

Ah ! Palmis, à ce coup je perds toute espérance, Tout ce que j'ai vu part d'une grande puissance ; Le Souverain des Dieux, le puissant Jupiter, N'approuve plus mon feu, je n'en saurais douter ; Mon coeur se doit livrer entier à la tristesse.

Palmis

Théaspe vient.

Scène 4

Théaspe, Princesse

Théaspe

Que vois-je enfin ? C'est la Princesse, Et je la reconnais à l'éclat de ses yeux.

Princesse

Comment avez-vous su que j'étais en ces lieux ?

Théaspe

Lorsqu'un amant ressent une extrême tendresse, L'amour l'aide toujours à trouver sa Maîtresse.

Princesse

Ah ! Votre jalousie a plus fait que l'amour, Et vous croyiez ici trouver le Dieu du Jour : Guérissez votre esprit de cette frénésie, Vous n'aurez plus sujet d'avoir de jalousie.

Théaspe

Hé quoi, vous pourrez donc n'aimer plus mon Rival ? Ah mon bonheur, Amour, doit être sans égal.

Princesse

Hélas !

Théaspe

Vous soupirez ! Ce soupir veut-il dire Que vous ne l'aimez plus, que votre flamme expire ?

Princesse

Si je ne puis cesser d'aimer ce Dieu charmant, Je ne souffrirai plus qu'il me voie en Amant.

Théaspe

Peut-être que le temps...

Elle s'en va avec Palmis.

Princesse

Croyez-vous que mon âme, Après l'avoir aimé, brûle d'une autre flamme ? Ce n'est pas mon dessein, et pour vous faire voir Que votre coeur ne doit nourrir aucun espoir, Prince, je vous défends de me jamais rien dire Qui marque que mes yeux aient sur vous quelque empire, Et vous ordonne enfin de ne me suivre pas.

Scène 5

Théaspe

Théaspe

Elle n'oubliera point un Dieu tout plein d'appas : Vénus en travaillant à la rendre infidèle, Fait qu'elle l'aime encor avecque plus de zèle ; Et la Mère d'Amour... je crois l'apercevoir.

Scène 6

Vénus, Théaspe

Vénus

Votre Princesse enfin a perdu tout espoir, Et l'on cesse d'aimer plutôt que l'on ne pense, Quand l'amour qu'on nourrit ne vit plus d'espérance. Junon en ce rencontre a servi mon courroux, Tant elle hait le sang de son volage Époux. Latone fut longtemps par elle poursuivie, Et grosse d'Apollon, connut sa jalousie : Elle a depuis ce temps haï le Dieu du Jour, Et c'est ce qui la porte à nuire à son amour. Comme dessus les airs elle est toute puissante, C'est par là qu'elle vient d'alarmer son Amante, Qui croit que ce qui vient d'arriver en ces lieux, Ne part que du pouvoir du Monarque des Dieux.

Théaspe

Ah ! Quand Junon vous aide à traverser sa flamme, Si toujours Apollon règne dedans son âme, Et si cette Beauté ne m'en aime pas mieux, Que sert à mon amour tout le pouvoir des Dieux ? Je veux...

Vénus

Quoi, quand pour vous ma haine s'intéresse, Parlez, que ferez-vous de plus qu'une Déesse ?

Théaspe

Excusez mes transports, je ne vois que trop bien Que ce que je ferais ne servirait de rien. J'ai pour rival un Dieu, j'adore une Princesse Qui pour cet Immortel a beaucoup de tendresse : Elle ne m'aime point, et je n'ose parler Du feu dont pour un autre elle se sent brûler. Si je le découvrais, son trop barbare père Ferait voir des effets de son humeur sévère ; Et ce que je ferais pour servir mon amour, Pourrait à cet objet faire perdre le jour. Ainsi je n'ose rien pour soulager ma flamme, Et je la cache enfin dans le fond de mon âme : Je n'espère qu'en vous dans mon cruel ennui. Apollon vient.

Théaspe s'en va, et Vénus poursuit.

Vénus

Laissez-moi seule avec lui. Tout me réussira comme je le souhaite, Et ma haine sera pleinement satisfaite.

Scène 7

Apollon, Vénus

Apollon

Quoi, Vénus seule ici ? Vénus, que les amours, Les plaisirs, et les jeux, devraient suivre toujours ? Avouez-le, Déesse, on a beaucoup de peine, Et l'on souffre beaucoup, quand on a de la haine.

Vénus

Vous croyez que l'amour ait de plus doux appas, Mais il a des chagrins que la haine n'a pas : On souffre incessamment, quand l'amour est extrême, Si l'on n'est pas aimé de même que l'on aime ; Et l'on a beau languir, et montrer son ardeur, On ne saurait jamais faire seul son bonheur : Mais qui sait bien haïr, éprouve le contraire, Et trouve dans son coeur de quoi se satisfaire ; Et quand de sa vengeance il se fait des plaisirs, Sans dépendre d'un autre, il remplit ses désirs ; Plus il se fait haïr, plus sa vengeance est pleine, Et c'est par là qu'il sait le succès de sa haine.

Apollon

La haine ne saurait à ce point vous charmer ; Pour savoir tant haïr, Vénus sait trop aimer.

Vénus

Si Vénus en aimant montre une ardeur extrême, Quand elle a de la haine, elle hait tout de même.

Apollon

Quand vous parlez de haine avec tant de chaleur, Elle est dans votre bouche, et non dans votre coeur.

Vénus

Vénus n'a pas un coeur insensible à l'offense ; Et quoiqu'elle soit douce, elle aime la vengeance.

Apollon

Vous vous vengerez donc ?

Vénus

Vous le saurez un jour.

Apollon

Mais vous avez besoin du secours de l'Amour.

Vénus

Ah croyez que mon Fils servira ma colère.

Apollon

L'Amour n'est pas toujours d'accord avec sa Mère.

Vénus

S'il n'est pas toujours prêt à servir mon courroux, Il le sera du moins pour me venger de vous.

Apollon

Parlons à coeur ouvert. Je vois ce qui vous porte, Déesse, à me tenir un discours de la sorte ; Et pour répondre enfin à vos ardents souhaits, Je dois de mon dépit vous montrer des effets : Mais c'est ce qu'Apollon n'a pas dessein de faire, Vous vous applaudiriez en voyant ma colère ; Et si vous attendez des transports éclatants, Déesse, croyez-moi, vous attendrez longtemps ; Je ne suis pas d'humeur à vous venger moi-même, Et j'ai pour votre haine une froideur extrême.

Vénus

Cette tranquillité sans doute me surprend, Et je dois avouer que ce calme est bien grand. Mais venez-vous ici chercher votre Princesse ?

Apollon

Vous avez deviné, je la cherche, Déesse.

Vénus

Tous les Dieux sont contre elle, elle n'en peut douter. Et celui du Sommeil, sans vouloir l'écouter, S'est retiré soudain, et de cette surprise Son âme, que je crois, n'est pas encor remise. Dans le même moment on a vu mile éclairs, Et les vents et la foudre ont grondé dans les airs ; Éole a fait ensuite entendre à la Princesse Que le Maître des Dieux blâmait votre faiblesse.

Apollon

Hé quoi, troublerez-vous sans cesse notre ardeur, Cruelle ?

Vénus

Oubliez-vous déjà votre froideur ?

Apollon

Ce sont là de vos coups, on les connaît sans peine, Et ce sont les effets qu'a produits votre haine.

Vénus

Si vous vous emportez encor, votre courroux Remplissant mes désirs, me vengera de vous, Et je m'applaudirai de voir votre colère.

Apollon

Sans l'aide de Junon, ce coup ne s'est pu faire ; Je le ferai connaître à l'objet de mes voeux, Et j'espère par là de rassurer ses feux.

Vénus

Ne pouvant vous tromper comme votre Princesse, J'ai voulu seulement alarmer sa tendresse, Et par de faux avis jeter dedans son coeur Des doutes qui pourront refroidir son ardeur.

Apollon

Contre nous votre haine a tout mis en usage, Et vous n'avez plus rien à tenter davantage.

Vénus

Sans le secours du Ciel, ni celui de l'Enfer, Il me reste un moyen encor pour triompher. Adieu. Craignez Vénus.

Scène 8

Apollon

Apollon

Je tremble au fonds de l'âme. Ah qu'il est dangereux d'offenser une femme ! Mais cherchons ma Princesse, et courons l'assurer Que...

Scène 9

Apollon, Clitie

Apollon

Je ne croyais pas ici vous rencontrer.

Clitie

L'Amour et le Destin m'ordonnent de vous suivre : Mais sans vous voir hélas ! Comment pourrais-je vivre ? Mon coeur ressent toujours pour vous la même ardeur ; Mais je n'en saurais plus parler avec chaleur, Ni par d'ardents transports exprimer ma tendresse, Tant l'excès de mes maux me cause de faiblesse ; Elle est grande, et déjà je me sens en langueur, Je n'ai plus rien en moi de vivant que le coeur : L'amour l'anime encor ce coeur tendre et sincère, Qui n'a jamais rien fait qui vous ait pu déplaire ; Il vit pour vous aimer, et cependant hélas ! C'est l'amour aujourd'hui qui cause mon trépas : Oui, celui qui me fait souhaiter votre vue, Et de vivre pour vous, est celui qui me tue ; Ma mort m'épargnera l'éternelle douleur De vous voir mépriser les troubles de mon coeur ; Et lorsque je n'ai plus de place dans le vôtre, Je ne vous verrai point entre les bras d'un autre. Hélas ! Qui l'aurait pu prévoir que votre amour M'eût causé tant de maux, et m'eût coûté le jour ? L'excès du mien servait à me tromper moi-même ; Et comme mon amour était pour vous extrême, Je croyais que toujours le vôtre dût durer, Et le mien trop crédule osait me l'assurer.

Apollon

Quoi, Nymphe, vous croyez n'être donc plus aimée ?

Clitie

De la Princesse hélas ! Votre âme est trop charmée ; Son bonheur est bien grand, et pour l'amour de vous Je n'ose lui montrer ni haine, ni courroux, Encor que de Vénus contre vous irritée À m'en venger aussi je sois sollicitée.

Apollon

Que ne vous dois-je point ! Et quels remerciements...

Clitie

Ah gardez-vous par là d'augmenter mes tourments : Si vous ne vous sentiez beaucoup d'ardeur pour elle, Vous me remercieriez avecque moins de zèle. Hé quoi, me pourrez-vous oublier tout à fait ? Pourrez-vous oublier un amour si parfait ?

Apollon

Si vous pouviez bien voir jusqu'au fond de mon âme, Vous verriez que je rends justice à votre flamme, Vous verriez de l'estime avec de la pitié, Vous verriez de l'amour avec de l'amitié, Vous verriez de la joie avec de la tristesse, Et de la force enfin avec de la faiblesse. Je dois vous estimer, car vous le méritez, Et j'ai de la pitié, car vous en excitez : J'ai de l'amour pour vous, que je puis dire extrême, Et si le votre est grand, le mien est tout de même ; Je sens beaucoup de joie, et mon coeur est content De voir que votre amour est pour moi si constant ; J'ai du chagrin aussi de n'y pouvoir répondre, Et de voir que vos feux ont de quoi me confondre ; J'ai de la force enfin lorsque je me résous De vous aimer toujours, et de n'aimer que vous : Mais sitôt que je songe à ma belle Princesse, Ma fermeté chancelle, et cède à ma faiblesse. Voilà le triste état où sans cesse je suis, Et les mortels n'ont pas de plus cruels ennuis.

Clitie

Je vois trop bien par là les troubles de votre âme, Mais je n'y connais plus votre première flamme.

Apollon

Je parais infidèle avec beaucoup d'ardeur, Mais je ne le suis pas dans le fond de mon coeur ; Et lorsque je parais vous quitter pour une autre, Cet amour qui me fait mieux connaître le vôtre, Et qui vous donne lieu d'en montrer la grandeur, Rend à mon feu pour vous de sa première ardeur ; Et quand tous vos transports raniment ma tendresse, Vous devez quelque chose enfin à la Princesse.

Clitie

Ah ne m'en parlez point, oubliez ses appas ; Je ne lui devrais rien, si vous ne l'aimiez pas : Mais vous l'allez quitter, et venez de me dire... Vous ne répondez-rien ! Et votre coeur soupire ! L'oublierez-vous ? Parlez.

À part.

Haut.

Apollon

Hélas ! Oui, si je puis.

Clitie

Je ne verrai jamais la fin de mes ennuis, Mon coeur sera toujours accablé de tristesse.

Apollon

Si vous m'aimez un peu, souffrez-moi ma faiblesse, Je crois qu'avec le temps j'en pourrai triompher.

Clitie

Des feux si violents ne peuvent s'étouffer.

Apollon

Le trop cruel Amour qui veut venger sa Mère, En me faisant souffrir, cherche à la satisfaire.

Clitie

Mais croyez-vous enfin être aimé tendrement ? Qu'on n'aime pas le Dieu beaucoup plus que l'Amant ? Et que si votre coeur montrait de l'inconstance, On vous aimât toujours avec violence ? Il n'appartient qu'à moi de garder tant d'amour ; Mais cet amour aussi me va coûter le jour, Et lorsque je vous vois...

Apollon

Ah fuyez de ma vue, Et ne me cherchez plus, si c'est moi qui vous tue ; Fuyez un inconstant, mais je ne le suis pas, Quand mon coeur ne saurait oublier vos appas ; Laissez-moi travailler à leur rendre justice, Je vais prier l'Amour de m'être moins propice, En faisant que l'objet qui partage mon coeur, Et qu'il me fait aimer, me montre moins d'ardeur.

Clitie

Puisque vous le voulez, il faut que je vous laisse : Mais si vous soupirez toujours pour la Princesse, Si vous me méprisez encor...

Apollon

Que ferez-vous ?

Clitie

Adieu, gardez de croire un si faible courroux.

Scène 10

Apollon

Apollon

Rien n'éteindra jamais une flamme si belle. Qu'il est doux d'être aimé d'un coeur tendre et fidèle ! D'un coeur comme le sien ! Je le suis, et pourtant J'obéis à l'Amour qui me rend inconstant, Et qui pour m'accabler, me fait voir le mérite Et la constante ardeur de celle que je quitte. Encor si cet objet s'emportait contre moi, En me représentant mon manquement de foi ; Si par de fiers mépris éclatait sa colère, Tous ses emportements me la rendraient moins chère : Mais ses reproches sont si remplis de douceur, Que loin de m'offenser, ils me percent le coeur. Si j'en étais quitté, je serais moins à plaindre, Mon amour indigné pourrait bientôt s'éteindre, Et le dépit de voir qu'elle m'eut pu trahir ; Malgré tous ses attraits, me la ferait haïr ; Et mon coeur irrité de cette préférence, Pourrait après tomber dedans l'indifférence. Jusque là de sa flamme on doit craindre un retour, Et toujours le dépit marque un reste d'amour : Mais ce qui rend encor ma peine plus sensible, C'est moi, qui dans son coeur porte un coup si terrible. Je la quitte, et par là j'outrage ses appas ; Mais j'ai beau l'offenser, elle ne me hait pas, Elle fait voir toujours une égale constance. Je suis encor surpris de sa persévérance ; Et quand je vois son coeur plus que jamais charmé, Je deviens malheureux à force d'être aimé. Ah ! Trop cruel Amour qui me rends infidèle, Fais qu'elle m'aime moins, ou que je n'aime qu'elle : Mais si je suis aimé de cet objet charmant, La Princesse me charme, et m'aime tendrement ; De l'éclat de ses yeux on ne se peut défendre, Puisque le coeur d'un Dieu s'en est laissé surprendre. Courrons donc rassurer son esprit agité Par les troubles nouveaux où Vénus l'a jeté, Et lui jurer encor... Hélas ! Que vais-je faire ? En m'y forçant, Amour, que tu sers bien ta Mère !

Acte V

Scène 1

Princesse, Apollon

Princesse

Non, je ne puis ici plus longtemps demeurer.

Apollon

Quoi, Princesse, faut-il déjà nous séparer ?

Princesse

Je crains, vous le savez, le retour de mon père.

Apollon

Mais...

Princesse

Je crains plus encor, et la Reine ma mère Dans mon appartement peut venir me chercher.

Apollon

Le dessein que j'ai pris pourra l'en empêcher.

Princesse

Loin de rester ici quand Apollon m'en presse, Il est temps qu'à ses yeux je cache ma faiblesse ; Il retourne à Clitie, et cesse de m'aimer.

Apollon

Ah croyez que vos yeux ont trop su me charmer.

Princesse

Les siens ont dessus vous repris tout leur empire ; Vous la venez de voir, votre coeur en soupire : Revoir une Beauté qu'on aima tendrement, Et qui lorsqu'on la quitte, aime encor constamment ; L'écouter, s'attendrir, soupirer auprès d'elle, Se reprocher tout bas que l'on est infidèle, Demeurer interdit, confus, embarrassé, D'une tendre pitié sentir son coeur pressé, Et faire en soupirant le portrait de ses peines ; Si ce n'est pas rentrer dans ses premières chaînes, C'est du moins faire voir par des voeux trop flottants, Qu'on voudrait pouvoir être à deux en même temps.

Apollon

Les troubles que Clitie a fait naître en mon âme, Sont dus à la pitié, bien plutôt qu'à sa flamme : Ses sentiments encor ne vous sont pas connus, Elle n'a pas voulu vous perdre avec Vénus.

Princesse

Hé quoi ! Le Dieu du Jour ne voit pas son adresse ? Son esprit est du moins égal à sa tendresse ; Je dois tout redouter d'une telle amitié ; Elle veut qu'on la plaigne, et veut faire pitié : Mais plaindre un bel objet, quand il a touché l'âme, Sans croire encor l'aimer, c'est conserver sa flamme.

Apollon

Ah ! Croyez que mon coeur est à vous tout entier, Et que ce même coeur travaille à l'oublier.

Princesse

L'oubli n'est plus oubli, sitôt que l'on y pense : Et quand pour oublier on se fait violence, La raison qui le veut, triomphe rarement ; Un véritable oubli vient insensiblement : Sans cela c'est en vain qu'un coeur charmé s'y fie ; Pour oublier, il faut oublier qu'on oublie ; Et lorsqu'avec le temps l'amour est établi, C'est le temps seul qui peut nous mener à l'oubli ; Et quand on a le coeur plein d'un amour extrême, Plus on veut oublier, plus on sent que l'on aime. Comme l'amour produit tous ces effets, en vous, Je sens que du passé mon coeur devient jaloux ; Et pour rendre le calme à mon âme alarmée, Je... Mais vous ne pouvez pas ne pas l'avoir aimée. Encor si votre amour eut fait voir moins d'ardeur, Si vous l'aviez aimée avec moins de chaleur, Si... Mais se peut-il bien qu'une aussi forte flamme, Pour cette grande Nymphe, ait embrasé votre âme ? L'aimiez-vous d'une ardeur qui ne pût s'oublier ? Possédait-elle alors votre coeur tout entier ? Était-il plein d'amour ? Et sentiez-vous pour elle Tout ce qu'on sent alors qu'on doit être fidèle ? Vos dépits étaient-ils suivis de ces retours Qui font voir aux Amants qu'ils s'aimeront toujours ? Et croyez-vous enfin, dans votre ardeur extrême, Que vous n'en aimeriez jamais d'autre de même ? Mais je vois ma Rivale, elle vient vous chercher, Son amour et ses yeux ont de quoi vous toucher.

Scène 2

Clitie, Apollon, Princesse

Clitie

Puisque je vous rencontre avecque la Princesse, Je dois croire qu'elle a toute votre tendresse, Et je dois étouffer l'espoir précipité Qui d'un tendre retour m'avait trop tôt flatté. Ce dernier coup m'accable, et la triste Clitie, En perdant tout espoir, va perdre aussi la vie ; Mais elle expirerait avec quelque plaisir, Si sa mort vous pouvait arracher un soupir.

Apollon

Vivez, Nymphe, vivez, Apollon vous en prie, Il ne souhaite pas que vous perdiez la vie.

Clitie

Il s'attendrit, Amour, fais qu'il revienne à moi.

Princesse

Vous allez me quitter sans doute, et je le vois, Et mon coeur a sujet d'avoir quelques alarmes, Lorsque de la pitié votre amour prend les armes. J'avais le nom de fière, et mon tranquille coeur Ne s'était jamais vu sous les lois d'un vainqueur ; Et de l'Amour enfin méprisant la puissance, Rien ne m'était si cher que mon indifférence, Quand vous êtes venu ravir ma liberté, Et troubler mon bonheur et ma tranquillité. Que vous avais-je fait pour venir me contraindre À brûler d'une ardeur que rien ne peut éteindre ? Et deviez-vous, cruel, à ce point me charmer, Si vous ne croyiez pas devoir toujours m'aimer ? Ah ! Je vais travailler à chasser de mon âme Tout ce qu'elle a pour vous de tendresse et de flamme : Mais hélas ! Si l'on prend de l'amour aisément, On ne l'étouffe pas aussi facilement.

Apollon

Ah ! Que d'un bel objet les larmes sont touchantes !

Clitie

Et que sur votre coeur les siennes sont puissantes ! Son amour est bien fort, mais c'est par son ardeur Que vous devez du mien connaître la grandeur. Si dans le peu de temps que vous l'avez aimée, Jusqu'à cet excès vous l'avez enflammée, Mon coeur que vous avez su charmer plus longtemps Doit conserver pour vous des feux bien plus ardents.

Princesse

Ah ! Sitôt qu'Apollon inspire de la flamme, De la plus vive ardeur on sent brûler son âme.

À Clitie.

À la Princesse.

Apollon

Tout ce qui doit causer le bonheur des Amants, Et fait tous leurs plaisirs, cause tous mes tourments. Votre amour m'attendrit. Je suis touché du vôtre ? Mais montrez-m'en de grâce un peu moins l'une et l'autre, Afin que j'abandonne avec moins de douleur... Ah ! Pourquoi toutes deux me montrer tant d'ardeur ? Quand mon coeur amoureux a plus qu'il ne souhaite, Je ne saurais avoir qu'une joie imparfaite ; Ou plutôt quand je suis au comble de mes voeux, Je n'en saurais goûter, et deviens malheureux.

Princesse

Lorsque pour faire un choix votre amour délibère, Voit-il que je m'expose à la fureur d'un père Qui me sacrifierait sur l'heure à son courroux, S'il était assuré de tous nos rendez-vous ? Ils ne vous ont que trop fait savoir ma tendresse ; Mais aimer un grand Dieu, n'est pas une faiblesse.

Clitie

Ah ! Que vois-je ? Vos yeux attachés sur les siens, M'apprennent le mépris que vous faites des miens.

Apollon

Vous vous plaignez ; mon choix vous fait toutes deux craindre : Mais cependant c'est moi qui suis le plus à craindre, Et l'amour dans mon coeur contre l'amour combat ; Celle qui me perdra, ne perdra qu'un ingrat. Ce malheur n'est pas grand ; mais le mien est extrême, Puisqu'il faut que je perde une Beauté que j'aime.

Clitie

Ah, si vous le voulez, vous ne la perdrez pas.

Apollon

Ayez donc toutes deux moins d'amour et d'appas.

Clitie

Si vous vouliez vous rendre à celle dont la flamme A su de son ardeur mieux convaincre votre âme...

Apollon

Le Destin me rappelle, et je dois malgré moi, Puisqu'il ordonne ainsi, me rendre à mon emploi.

Scène 3

Princesse, Clitie

Princesse

Nymphe, puisque son choix est encor en balance, Vous devez conserver encor de l'espérance.

Clitie

Je ne m'abuse pas, et connais mon malheur ; Des yeux intéressés lisent au fond d'un coeur. Apollon qui souvent a vu combien je l'aime, A voulu m'épargner le déplaisir extrême De le voir devant moi pour vous se déclarer ; Et c'est là le sujet qui l'a fait retirer. Il ne m'aime donc plus, ce Dieu qui m'a charmée, Ce Dieu que j'aime tant, et qui m'a tant aimée ? Ah ! Je sens dans mon coeur des troubles tous nouveaux, Et rien n'est comparable à l'excès de mes maux. Qu'on en souffre de grands, quand on perd l'espérance, Et que l'amour qu'on sent a tant de violence ! Pour regagner le coeur du charmant Dieu du Jour, Il n'est rien dont ne soit capable mon amour. Ah, si vous le vouliez, trop aimable Princesse, Ce Dieu me ferait voir sa première tendresse ; Vous ne sauriez encor l'aimer éperdument, Et votre coeur pourrait l'oublier aisément ; Il n'a pas encor eu le temps de le connaître, Et votre ardeur encor ne commence qu'à naître.

Princesse

Hélas !

Clitie

Elle me plaint, en voyant tant d'amour.

Princesse

Quoi, ce Dieu pourrait-il m'abandonner un jour ?

Clitie

Si pour être toujours maîtresse de son âme, Il ne m'avait fallu qu'un grand excès de flamme, J'aurais pu dans son coeur vivre éternellement : C'est pourquoi vous devez craindre son changement. Ah ! Faut-il que mon coeur ait encor la faiblesse... Mais je vois que pour moi le vôtre s'intéresse.

Princesse

Elle peut d'Apollon toucher encor le coeur, Puisqu'elle me contraint à plaindre son malheur.

Clitie

Mais je n'en doute plus, votre coeur devient tendre D'une pitié trop juste il ne peut se défendre.

Princesse

Il en ressent beaucoup, et vous plaint.

Clitie

Quel bonheur ! Il va donc travailler à vaincre son ardeur.

Princesse

Il vous plaint d'autant plus, qu'il ne peut pour vous plaire, Faire voir moins d'amour au Dieu de la Lumière. Adieu, votre douleur me ferait trop souffrir, Et ma présence ici pourrait encor l'aigrir.

Scène 4

Clitie

Clitie

Encor qu'en m'abaissant je l'aie en vain pressée De surmonter l'amour dont son âme est blessée, J'ai le triste avantage au moins dans ma douleur, D'avoir tout entrepris pour servir mon ardeur ; Et puis qu'on ne saurait bien aimer sans faiblesse, Plus on en montre, et plus on fait voir de tendresse : Ce qui sert en amour, ne saurait être bas, Et l'amour a des droits, que la raison n'a pas. Mais sous mes déplaisirs mon âme est abattue, Et je sens redoubler la douleur qui me tue : Si l'excès de mon feu me fait perdre le jour, Ma Rivale devra me céder en amour ; Et malgré tout le sien, il faudra qu'elle craigne Qu'en apprenant ma mort, Apollon ne me plaigne, Et que poussant alors des soupirs de douleur, La pitié n'en dérobe autant à son ardeur.

Scène 5

Théaspe, Clitie

Théaspe

Quoi, sans appréhender le courroux de son père...

Clitie

Que ce Prince paraît transporté de colère !

Théaspe

Ah rien n'est comparable à ma juste douleur, Et mes jaloux transports me déchirent le coeur. Ah Nymphe !

Clitie

Expliquez-vous.

Théaspe

Ah ! Qu'une âme saisie D'une trop violente et juste jalousie, Souffre de maux cruels, quand l'objet de ses soins... Ce qui me touche hélas ! Ne vous touche pas moins.

Clitie

Moi ?

Théaspe

Vous. Mon coeur charmé d'un objet adorable... Je ne saurais parler, tant la douleur m'accable.

Clitie

Mais d'où peut provenir cette vive douleur ?

Théaspe

Sachez que la Princesse a su toucher mon coeur.

Clitie

Hé bien ?

Théaspe

Je l'adorais avecque tant de zèle...

Clitie

Comment ? Avez-vous su qu'au Dieu du Jour fidèle...

Théaspe

Ah ne me demandez ni par qui, ni comment, J'ai su que dans sa chambre elle a vu cet Amant, Puisqu'un jaloux jamais ne doit manquer d'adresse Pour apprendre souvent ce que fait sa Maîtresse. Je n'en n'ai pas manqué, pour savoir que le Dieu Dont pour elle avec joie elle a connu le feu, Par un pouvoir divin, empêchant que sa mère Ne vint dedans sa chambre à son heure ordinaire, En a lui-même pris et la forme et le nom... Vous ne savez que trop quelle est leur passion.

Clitie

Qu'à la triste Clitie elle sera funeste !

Théaspe

Je crains dans ma douleur, de deviner le reste. Et quoique de ce coup mon coeur soit abattu, Je n'ose pas encor soupçonner sa vertu.

Scène 6

Clitie, Roi

Clitie

Ah ! Grand Roi, savez-vous l'affront que votre fille Vient depuis un moment de faire à sa famille... Et qu'éprise du Dieu qui fait briller le jour...

Roi

Oui, je n'ai que trop su son criminel amour.

Clitie

Mes yeux m'ont enlevé tout ce que mon coeur aime : Mais il faut que je cède à ma douleur extrême ; Et quand on perd le bien qu'elle m'ôte aujourd'hui, Après un tel malheur, on doit mourir d'ennui.

Scène 7

Roi, Théaspe, Mirsa

Il lui parle bas.

Roi

Écoutez.

Théaspe

Que mon coeur souffre un cruel supplice !

Mirsa

Mais, Seigneur.

Roi

Mais je veux enfin qu'on m'obéisse.

Scène 8

Roi, Théaspe

Roi

Clitie est bien instruite, et sait trop leur amour, Et je viens de savoir dans ces lieux d'alentour, Qu'on y voit le Soleil souvent ici descendre : Nous l'avons vu tantôt sans pouvoir le surprendre ; Et pour n'être point vu, cet Amant a soudain Fait naître des brouillards par un pouvoir divin. Ayant de leur amour ces preuves convaincantes, J'ai dû de ma vengeance en donner d'éclatantes ; Et je viens d'ordonner que pour punition D'une trop criminelle et folle passion, Et dont mon coeur ressent une douleur pressante, Qu'on enterre ma fille, et même encor vivante.

Le Ciel s'ouvre.

Théaspe

Qu'avez-vous fait, Seigneur ? Ah vous n'y songez pas : Hé quoi, faire périr un objet plein d'appas ! Clitie en est la cause, et c'est la jalousie Dont son âme inquiète est sans sujet saisie, Qui la vient d'obliger, pour servir son ardeur... Ah ! S'il est encor temps, donnez ordre, Seigneur, Que l'on n'achève pas un si cruel supplice ; À votre fille enfin rendez cette justice ; Vos ordres ne sont pas peut-être exécutés, Et je vais empêcher... Mais que vois-je ?

Scène 9

Vénus

Le Ciel se referme.

Vénus

Arrêtez. La Princesse a perdu la vie, Et j'ai pris soin de son trépas Qui vient de remplir mon envie, D'un seul moment ne se différât pas. Ayant vu le coeur de son père Sans tendresse pour elle, et plein de cruauté, Je l'ai facilement porté À donner l'arrêt trop sévère Qui vient d'être exécuté. Je ne la devais pas traiter en criminelle, Mais elle l'était pour moi, Son coeur étant trop fidèle Au Dieu qui de ses yeux semblait prendre la loi. Voilà le dernier coup que Vénus outragée Gardait au Dieu du Jour : Il a perdu l'objet de son amour, Et je me vois enfin vengée. Afin que l'on ne doute pas, Que de quiconque l'offense, Vénus sait tirer vengeance, J'ai moi-même voulu publier ici-bas, Que ce violent trépas Est un effet de ma puissance.

Scène 10

Théaspe, Roi

Théaspe

Et pour punir le Dieu qui dispense le jour, Vous avez fait périr l'objet de mon amour. Je devais dans l'excès de mon ardeur extrême... Mais las ! Qu'aurais-je fait contre un pouvoir suprême ? Elle devait m'aimer, cette illustre Beauté, Et rejeter les voeux du Dieu de la clarté ; Son amour ne pouvait surpasser ma tendresse. Ah ! Que ne m'aimiez-vous, malheureuse Princesse ! J'aurais toujours brûlé pour vos divins appas, Et mon feu n'aurait point causé votre trépas.

Roi

Qu'entends-je.

Théaspe

Mon amour ne doit point vous surprendre : D'aimer une Princesse eût-on pu se défendre ? Et puisqu'elle savait charmer les plus grands Dieux, Sans en être ébloui, pouvais-je voir ses yeux ? J'en ai connu trop tôt connu l'éclat et la puissance, Mais ma fidèle ardeur était sans espérance. Que les Dieux sont cruels, d'avoir de ses beaux jours Avec tant de rigueur tranché l'aimable cours ! Mais vous avez plus fait encor que leur colère, Et l'arrêt est sorti de la bouche d'un père.

Roi

J'ai dû le prononcer avec sévérité, Quand l'honneur m'en a fait une nécessité. Loin de me condamner, n'accablez point un père Qui n'a fait aujourd'hui que ce qu'il a dû faire. Prince, si vous avez pour moi quelque amitié, La rigueur de mon sort vous doit faire pitié : Ne pouvant pas souffrir de honte à ma famille, J'ai fait perdre le jour même à ma propre fille ; Et lorsque l'on m'apprend qu'elle a fini son sort, J'apprends son innocence, en apprenant sa mort : Mais quand on m'en a vu donner l'arrêt sévère, Je devais être juge alors, et non pas père ; Et puisqu'elle a paru criminelle à mes yeux, Si l'on m'a vu faillir, la faute en est aux Dieux ; Et lorsqu'ils ont causé ce trépas qui me touche, Ce n'est que leur arrêt qu'a prononcé ma bouche.

Théaspe

Clitie en est aussi la cause, et son rapport Vous a fait avancer l'arrêt de cette mort.

Scène 11

Mirsa, Théaspe, Roi

Mirsa

Elle a causé la sienne, et voyant la colère Que pour un tel rapport le Dieu de la Lumière A témoigné contre elle, un grand saisissement A fait finir ses jours presques en un moment, Et n'a fait qu'avancer la perte d'une vie Qu'une langueur mortelle aurait bientôt ravie, Puisque depuis le temps qu'elle était en langueur, Elle devait bientôt expirer de douleur.

Théaspe

Mais la Princesse enfin, qu'est-elle devenue ?

Mirsa

Elle est morte, Seigneur.

Théaspe

Hélas ! Ce mot me tue. Ce que dans l'univers on voyait de plus beau, Sera donc pour toujours dans la nuit du tombeau ? Mais dois-je m'arrêter à d'impuissantes larmes, Et plaindre seulement cet objet plein de charmes ? Non, je le dois rejoindre en finissant mon sort, Et je lui dois prouver mon amour par ma mort,

Roi

Vénus l'a fait périr, et c'est cette Immortelle Qui m'a fait ordonner une mort si cruelle.

La porte du Soleil paraît.

Le théâtre se change en un théâtre de nuage.

Théaspe

Quoi, celle dont les yeux inspiraient tant d'amour, En victime de haine a donc perdu le jour ? Et le Dieu qui l'aimait, a souffert que la vie Ait à cette Princesse été sitôt ravie ? Ah ! Devait-il l'aimer, et la laisser périr ? Hé comment son amour a-t-il pu le souffrir ? Ne se devait-il pas opposer à sa perte ? Et cependant hélas ! Soleil, tu l'as soufferte. Ah ! Si pour elle encor tu sens brûler ton coeur, Fais quelque chose au nom de ta première ardeur ; Fais-la revivre enfin, c'est pour toi qu'elle est morte ; Donne-lui de tes feux une preuve aussi forte. Quel éclat ! L'oeil à peine en soutient tous les traits ; C'est le riche portail de son brillant palais, J'y vois du Dieu Vulcain paraître les ouvrages. Cet éclat qui s'augmente, écarte les nuages, Et pour les éloigner, on envoie ici-bas, Afin qu'à sa lumière ils ne s'opposent pas.

Roi

Parais donc maintenant, grand Dieu de la Lumière, Et fais-nous voir combien ma fille te fut chère.

Théaspe

Puisque ta passion est cause de sa mort, Si tu l'aimes encor, prends pitié de son sort ; Perce de tes rayons la terre qui la couvre ; Pour l'en faire sortir, fais enfin qu'elle s'ouvre ; Fais-nous voir des effets d'un pouvoir tout divin ; Et pour cette Beauté, fais quelque chose enfin.

Le Palais du Soleil s'ouvre.

Roi

Su tu ne l'avais pas si tendrement aimée, Vénus eut pour la perdre été moins animée, Mais il m'écoute enfin ; oui, c'est lui que je vois, Entouré des Saisons, des Heures, et des Mois.

Scène 12

Le Soleil, Roi

Le Soleil

Apprends que si ta fille, et la Nymphe Clitie, Sont toutes deux mortes pour moi, Que par une divine Loi Leur nom vivra toujours, en dépit de l'envie ; Et que pour faire voir mes feux reconnaissants, Et chasser la douleur de ton âme affligée, En l'arbre qui produit l'Encens La Princesse sera changée, Et qu'ainsi par un sort pour elle glorieux, Ce qu'elle produira, montera jusqu'aux Cieux : Et la Nymphe sera, par un pouvoir suprême, Aussi changée en une Fleur, Qui par son mouvement, comme par sa couleur, Marquera que pour moi son ardeur fut extrême, Et que de son amour prenant toujours la loi, Elle eut les yeux toujours tournés vers moi.

Le Ciel s'ouvre.

Roi

Du souvenir d'un Dieu, ces marques honorables, À la postérité les rendra mémorables.

Scène 13

L'Amour, Le Soleil, Théaspe

L'Amour

Hé bien, te riras-tu de l'Amour désormais ? Et n'as-tu pas par ma vengeance Vu des effets de ma puissance ?

Le Soleil

Quoi, venir me braver jusques dans mon palais ?

L'Amour

Je puis bien m'applaudir après une victoire.

Le Soleil

Elle n'est pas si grande, et j'ai pour mon honneur Su métamorphoser celles de qui l'ardeur Avait si bien touché mon coeur.

L'Amour s'envole.

L'Amour

Mais en faisant tant pout ta gloire, Tu n'as rien fait pour ton bonheur : Étant vengé de toi, mon âme est satisfaite ; Et si pour quelque objet tu pousses des soupirs, Ta victoire sera parfaite ; Et loin de troubler tes plaisirs, L'Amour secondera désormais tes désirs. Adieu, je vais partout publier ma victoire, Afin que dans tout l'avenir On garde le souvenir De ma puissance, et de ma gloire.

Théaspe

Hélas ! Je n'en perdrai de longtemps la mémoire.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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