Proverbe · 1783

Le boiteux

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 40 min
Distribution
4 femmes, 3 hommes
Répliques
454
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Monsieur Raimond H 98 ≈ 11 min 8
Mademoiselle Javotte F 92 ≈ 7 min 6
Justine F 46 ≈ 6 min 9
Grand-Pierre H 65 ≈ 5 min 9
Madame Louvier F 53 ≈ 5 min 6
De l'Aune H 64 ≈ 4 min 6
Rosalie F 36 ≈ 3 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Boiteux
Monsieur Raimond absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Javotte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Justine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Grand-Pierre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Louvier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
De l'Aune absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosalie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Boiteux

Scène 1

Rosalie, Justine, Grand-Pierre

La Scène représente une place ; au milieu il y a une rue qui sépare deux maisons. Dans celle qui est à droite, demeure Madame Louvier, Marchande de Drap, à la Couronne d'or ; dans celle qui est à gauche, demeurent des Marchandes de Modes, à l'Alliance. Ces deux enseignes sont aux coins de chaque maison, sur des tapis, etc.

Rosalie

Justine, la lettre pour Monsieur Raimond, est-elle cachetée ?

Justine

Oui, la voilà.

Rosalie

Il faut la donner à Grand-Pierre.

Justine

Je m'en vais l'appeler. Grand-Pierre, Grand-Pierre.

Grand-Pierre

Tout-à-l heure, Mademoiselle. Il va regarder dans la boutique de Madame Louvier.

Rosalie

Hé bien, Grand-Pierre ?

Grand-Pierre

Me voilà, me voilà.

Justine

Qu'est-ce que tu regardais donc ?

Grand-Pierre

Eh, je regardais si Mademoiselle Javotte, n'était pas dans sa boutique ; mais il n'y a que Monsieur De l'Aune.

Rosalie

Bon, tu as toujours peur.

Grand-Pierre

C'est que je crains que Monsieur Raimond ne découvre que nous le trompons ; et cela pourrait finir mal, voyez-vous.

Justine

Tu es bien poltron ! Ne te paye-t-il pas bien ?

Grand-Pierre

Oh, pour cela oui ; j'en ai déjà eu plus de vingt écus.

Rosalie

De quoi te plains-tu donc ?

Grand-Pierre

Je ne me plains pas de ce qu'il m'a donné ; mais...

Justine

C'est pourtant nous qui t'avons valu cela ; car tu n'y pensais seulement pas.

Grand-Pierre

C'est bien vrai.

Rosalie

Tu n'as pas refusé le premier écu qu'il t'a donné, pour remettre une lettre à Mademoiselle Javotte ?

Grand-Pierre

Non, et c'était sans savoir ce que j'en ferais de cette lettre.

Justine

Hé bien, si nous ne faisions pas toutes les réponses au nom de Mademoiselle Javotte, aurais-tu ces vingt écus ? Et si tu lui avais rendu cette lettre de Monsieur Raimond, et qu'elle l'eût dit à sa mère, Madame Louvier, tu aurais été chassé de chez elle : et tu ne ferais plus les commissions.

Grand-Pierre

Sûrement : mais tromper ce Monsieur Raimond, qui est le meilleur homme du monde, il me semble que c'est mal fait.

Rosalie

Mal fait ? Au contraire. N'est-il pas trop heureux, ce vilain boiteux-là, puisqu'il se croit aimé d'une jeune et jolie personne comme Mademoiselle Javotte ?

Grand-Pierre

Vous avez raison ; mais s'il vient à lui parler, il découvrira tout.

Justine

Je te réponds qu'il ne lui parlera pas ; nous lui défendons toujours dans nos lettres, et nous lui faisons craindre que si Madame Louvier découvrait son amour pour sa fille, elle ne la mît dans un couvent.

Grand-Pierre

J'entends bien cela ; mais comme il passe à tout moment devant sa porte, j'ai toujours peur qu'il n'entre dans la maison.

Rosalie

Dis donc toujours la même chose.

Grand-Pierre

Et puis vous lui demandez sans cesse : ce sont des gants, des jarretières, des mules, des bas de soie...

Justine

Et toi, ne prends-tu pas les écus qu'il te donne ?

Il va regarder.

Grand-Pierre

Oui ; mais je ne lui demande pas ; ainsi ce n'est pas ma faute. Attendez que je voie si Mademoiselle Javotte est dans la boutique ; parce que pendant que je suis ici, Monsieur Raimond pourrait bien venir.

Scène 2

De l'Aune, Mademoiselle Javotte, Grand-Pierre, Rosalie, Justine

De l'Aune

Je vous souhaite bien le bon jour, Mademoiselle Javotte.

Elle s'assied et travaille à la tapisserie. De l'Aune a grande envie de lui parler ; mais lorsqu'elle le regarde, il n'ose plus. Il se détermine pourtant.

Mademoiselle Javotte

Je suis bien votre servante, Monsieur De l'Aune.

De l'Aune

Vous vous portez bien aujourd'hui, Mademoiselle Javotte ?

Mademoiselle Javotte

Fort bien. Monsieur ; et vous ?

De l'Aune

À votre Service, Mademoiselle.

Elle continue de travailler ; et elle ne lève les yeux qu'à la dérobée sur De l'Aune, qui n'ose lui rien dire.

Mademoiselle Javotte

Vous avez bien de la bonté.

Grand-Pierre

J'ai bien fait d'aller voir ; elle est dans la boutique. Il faut que je me mette en sentinelle, en cas que Monsieur Raimond passe.

Rosalie

Et la lettre, Justine ?

Justine

Je m'en vais lui donner. Tiens, Grand-Pierre, voilà la réponse à la lettre d'hier, de Monsieur Raimond.

Grand-Pierre

C'est bon, je lui donnerai quand il viendra.

Rosalie

S'il te donne quelque chose pour nous, tu nous l'apporteras.

Grand-Pierre

Sûrement. Ne croyez-vous pas que je le garderai ?

Rosalie

Je ne dis pas cela.

Il va s'asseoir sur une borne au coin de la rue. La scène muette de Javotte et De l'Aune continue. Justine et Rosalie travaillent, et parlent ensemble tout bas en riant de temps en temps.

Grand-Pierre

Et puis vous le verrez bien.

Scène 3

Monsieur Raimond

Il est nécessaire que ce rôle soit rendu en bredouillant, comme un homme qui veut parler vite, qui cherche, qui répète et non pas en bégayant. Sans cette façon de le rendre, il ferait moins d'effet, et ne serait point comique.

Il fait une grande révérence à Mademoiselle Javotte, qui l'aperçoit à peine, se lève et s'en va. Il en est consterné.

Monsieur Raimond

Ne sera-t-elle jamais seule !

Scène 4

Monsieur Raimond, Grand-Pierre, Justine

Monsieur Raimond

Que peut-elle avoir contre moi ? Elle ne m'a jamais traité comme cela.

Grand-Pierre

Monsieur, j'allais aller chez vous.

Monsieur Raimond

Dis-moi donc, Grand-Pierre, est-ce que Mademoiselle Javotte est fâchée contre moi ?

Grand-Pierre

Pourquoi donc ?

Monsieur Raimond

C'est qu'à peine m'a-t-elle vue, qu'elle s'est retirée tout de suite.

Grand-Pierre

Elle a peut-être cru voir venir sa mère.

Monsieur Raimond

Non, elle n'y était pas ; et voilà ce qui me surprend de plus en plus.

Grand-Pierre

Bon, tout cela ne fait rien. Tenez, voilà sa réponse à la lettre d'hier au soir ; lisez-la, vous verrez de quoi il retourne.

Il lit la lettre.

Monsieur Raimond

Hé donne donc. Je vous remercie bien, Monsieur, de ce que vous m'avez envoyé avec votre lettre ; c'est bien galant à vous ; aussi je ne vois personne qui vous ressemble. J'ai bien du regret de ne pas pouvoir vous parler ; il faut que je fasse comme cela, à cause de ma mère, qui me dit toujours qu'il faut fuir l'amour, parce que tous les hommes sont des trompeurs ; je ne crois pourtant pas que vous en soyez un ; c'est pourquoi...

Grand-Pierre

C'est pour cela qu'elle s'est en allée quand elle vous a vu.

Monsieur Raimond

Tu le crois, Grand-Pierre ?

Grand-Pierre

Ah, sûrement, Monsieur.

Monsieur Raimond

C'est pourquoi il faut que vous preniez patience, et que vous ne fassiez que ce que je vous manderai quand il en sera temps. J'ai changé d'avis au sujet des bas de soie ; j'aimerais mieux un petit coeur d'or, pour pendre à mon col ; parce que cela ressemblerait tout-à-fait au vôtre, et que je le verrais toujours. Si cependant vous avez acheté la paire de bas de soie, envoyez-la-moi. Adieu, mon cher Monsieur, j'entends ma mère, je ne puis vous en dire davantage. JAVOTTE. Qu'elle est charmante ! Qu'elle a de l'esprit ! Ne trouves-tu pas, Grand-Pierre ?

Grand-Pierre

Oh, Monsieur, sans doute ; mais ce n'est pas-là tout ; si vous entendiez, quand elle parle, ce qu'elle dit de vous.

Monsieur Raimond

Hé, dis donc, dis donc ?

Grand-Pierre

Elle dit tout plein de choses.

Monsieur Raimond

Mais quoi, encore ?

Grand-Pierre

Dame, premièrement elle disait... Attendez, attendez... Je ne saurais me souvenir de tout cela.

Monsieur Raimond

Disait-elle qu'elle m'aimait ?

Grand-Pierre

Oh, beaucoup, beaucoup.

Monsieur Raimond

Cela est bien vrai ?

Grand-Pierre

C'est toujours par où elle commence.

Monsieur Raimond

Cette chère enfant ! Qu'elle est aimable ! Allons, je m'en vais lui écrire et lui acheter ce qu'elle me demande. Mais, dis donc, n'ai-je pas bien raison de l'aimer de tout mon coeur ?

Grand-Pierre

Vantez-vous-en. N'allez pourtant pas songer à vouloir lui parler avant qu'elle vous le mande.

Monsieur Raimond

Ne crains rien, ne crains rien. Ce n'est pas la première fois que j'ai eu une intrigue amoureuse ; je sais comme cela se mène.

Grand-Pierre

Vous me paraissez bien malin, vous, Monsieur Raimond.

Monsieur Raimond

Pas mal, pas mal. Ah, j'oubliais bien le meilleur. Ma lettre et les bas. Tiens, donnes-lui cela. La joie m'étourdit si fort !...

Grand-Pierre

Je le vois bien.

Il lui donne un écu.

Monsieur Raimond

Sûrement, puisque j'oubliais aussi de te donner quelque chose. Tiens.

Grand-Pierre

Oh, Monsieur, cela ne fait rien ; et ce n'est pas pour cela que j'en parle.

Monsieur Raimond

Adieu, adieu... Je te retrouverai ici ?

Grand-Pierre

Oui, oui, Monsieur ; je n'en démarrerai pas.

Justine

Il est pris. Il est pris. Il est pris.

Scène 5

Grand-Pierre, Justine, Rosalie

Grand-Pierre

Tenez, Mesdemoiselles, voilà une lettre.

Justine

Oui ; mais il y a encore autre chose.

Grand-Pierre

Il y a des bas. Les voilà.

Justine

Voyons, voyons. Ah, il y en a deux paires.

Rosalie

Cela fera une pour toi, et une pour moi.

Justine

Sans doute. Ils sont assez beaux.

Rosalie

Et sa lettre ?

Justine

Oui, voyons ce qu'elle dit.

Grand-Pierre

Il est bon de savoir s'il n'a pas grande envie de parler à Mademoiselle Javotte.

Justine

Je suis bien charmé, Mademoiselle, de ce que vous me faites l'honneur de me dire, que tout ce qui vient de moi vous fait toujours plaisir ; je le redouble aujourd'hui ce plaisir, en vous envoyant deux paires de bas, au lieu d'une que vous m'avez demandée ; je vous prie de les accepter ; je crains seulement qu'ils ne soient trop larges, pour une jambe aussi jolie que la vôtre. Ah ! Si je pouvais baiser ce qui est au bout, je veux dire, votre pied ; que je serais heureux !...

Grand-Pierre

Je croyais que c'était le genou, moi, qu'il voulait dire.

Riant.

Rosalie

Le genou, Justine ! Ah, ah, ah ! Il n'est pas si malin que cela.

Elle continue de lire.

Justine

Oh, pour cela non. Que je serais heureux ! J'attends le moment fortuné, où je pourrai vous dire de vive voix, que vous régnerez toujours dans mon coeur ; je ne vous crois pas ingrate ; mais il faudrait me le prouver. Je vous l'ai déjà écrit, et vos beaux yeux ont dû lire et penser que je suis incapable de vous rechercher autrement, qu'en légitime mariage, et comme votre très humble et très obéissant et respectueux serviteur. RAIMOND.

Rosalie

Il n'est pas trop empressé ; ainsi, tu vois bien, que tu n'as rien à craindre.

Grand-Pierre

N'a-t-il pas envie de lui parler de vive voix ? S'il allait l'entreprendre et rencontrer la mère, Madame Louvier, je serais flambé.

Justine

Je m'en vais lui recommander encore de se tenir tranquille ; ne sois pas inquiet. Rosalie, donne-moi l'écritoire.

Rosalie

Tiens, la voilà.

Il va s'asseoir sur une pierre, et il fume sa pipe.

Grand-Pierre

Ah bien, je m'en vais vous laisser faire.

Justine

Ah çà, que demanderons-nous à présent ? Je voudrais bien avoir une montre.

Rosalie

Ah, une montre ; c'est trop cher.

Justine

Oui, c'est vrai ; mais quelque chose qui nous valût un peu d'argent.

Rosalie

Un peu d'argent ? Comment faire ? Ah ! Tiens, il faut lui demander un bonnet à la grippe ; il viendra peut-être l'acheter ici ; cela nous divertira ; et nous aurons l'argent et la marchandise.

Justine

Tu as raison ; c'est bien imaginé. Allons, je m'en vais écrire. Elle écrit, et elle montre à Rosalie à mesure ; et elles rient toutes les deux en faisant la lettre.

Scène 6

Madame Louvier, De l'Aune

Madame Louvier

De l'Aune, pendant que nous allons garder la boutique, vous devriez aller replier toutes les pièces de draps d'hier, dans le magasin.

Il regarde Javotte en s'en allant, qui le regarde aussi.

De l'Aune

Je m'en y vais, Madame.

Scène 7

Madame Louvier, Mademoiselle Javotte

Javotte s'assied et travaille à la tapisserie.

Madame Louvier

Tenez, Javotte, asseyez-vous-là. Votre tapisserie est-elle bien avancée ?

Mademoiselle Javotte

Oui, Maman ; tenez, voyez tout ce que j'ai fait depuis hier.

Madame Louvier

C'est bon. Et votre arithmétique ?

Elle se lève.

Mademoiselle Javotte

Ah, Maman ! J'ai fait aujourd'hui une multiplication avec sols et deniers, sans faute ; si vous voulez, je m'en vais vous l'aller chercher ; vous verrez.

Madame Louvier

Non, non ; restez-là.

Mademoiselle Javotte

C'est que je dis, vous verriez...

Madame Louvier

Non. Écoutez-moi ; quand vous êtes ici toute seule avec De l'Aune, qu'est-ce qu'il vous dit ?

Mademoiselle Javotte

Lui ? Presque jamais rien, surtout depuis quelque temps ; il me paraît même bien triste.

Madame Louvier

Bien triste ? Je ne vois pas cela ; il me semble qu'il est tout comme à son ordinaire.

Mademoiselle Javotte

Oui, quand vous y êtes ; mais avec moi, il est bien différent. Autrefois, il était de la meilleure humeur du monde, quand nous étions ensemble ; à présent ce n'est plus la même chose.

Madame Louvier

Il s'ennuie peut-être d'être Garçon Marchand.

Mademoiselle Javotte

Ah, mon Dieu, non ; car je lui ai demandé, et il m'a assuré que, tout au contraire, il voudrait rester toujours comme il est.

Madame Louvier

Tout cela, ce sont des contes. Ma fille, il ne faut pas croire tout ce que disent les garçons ; c'est pour attraper les filles.

Mademoiselle Javotte

Attraper les filles ? Oh, je jurerais bien qu'il ne m'attrapera pas ; vous ne le connaissez pas, Maman ; il n'est pas assez malin pour cela ; je l'attraperais plutôt, moi.

Madame Louvier

Il ne faut vous attraper ni l'un ni l'autre. Je vais vous parler naturellement, comme une bonne mère et qui a confiance en vous ; répondez-moi de même.

Mademoiselle Javotte

Oui, Maman.

Madame Louvier

Je voudrais savoir si De l'Aune n'a point d'amour pour vous ?

Mademoiselle Javotte

Je n'en sais rien, Maman ; mais si vous voulez je lui demanderai.

Madame Louvier

Gardez-vous en bien.

Mademoiselle Javotte

Pourquoi donc ? Si vous voulez le savoir, cela sera bien plutôt fait.

Madame Louvier

C'est une simple curiosité.

Mademoiselle Javotte

Oh bien, laissez, laissez-moi faire.

Madame Louvier

Je vous le défends, entendez-vous ?

Mademoiselle Javotte

Mais, Maman, c'est que je ne serais pas fâchée de le savoir aussi, moi.

Madame Louvier

Comment ; pourquoi donc ?

Mademoiselle Javotte

Maman ; c'est qu'il me dirait peut-être la différence qu'il y a de l'amour à l'amitié ; car je commence à croire qu'il y en a.

Madame Louvier

Vous me paraissez bien savante.

Mademoiselle Javotte

Ah, Maman, c'est donc vrai ?

Madame Louvier

Non, non, ce sont des contes qu'on lit dans les Histoires des Romans ; et il ne faut pas qu'une fille en lise jamais.

Mademoiselle Javotte

Oh, je le sais bien ; parce que tout cela n'est pas vrai ; et j'en suis bien fâchée !

Madame Louvier

Est-ce que vous en avez lu ?

Mademoiselle Javotte

Oui, Maman, au Couvent ; j'en ai lu un qui s'appelait Hippolite Comte de Duglas.

Madame Louvier

C'est fort bien. C'est donc-là que vous avez appris que l'on avait de l'amour ? Tout cela n'est qu'un nom ; c'est de l'amitié qu'il faut dire ; et une fille ne doit jamais prononcer le mot d'amour, entendez-vous ?

Mademoiselle Javotte

Oui, Maman ; mais si ce n'est pas la même chose.

Madame Louvier

Comment, et pourquoi ne serait-ce pas la même chose ?

Mademoiselle Javotte

Je m'entends bien, Maman. Tenez, l'amitié, c'est je crois, ce que je sens pour vous, pour ma tante, pour ma cousine...

Madame Louvier

Oui, cela est vrai.

Mademoiselle Javotte

Et l'amour est une autre amitié qu'on sent pour...

Madame Louvier

Achevez, pour ?...

Mademoiselle Javotte

Pour des hommes.

Madame Louvier

Pour des hommes ? Mais est-ce que vous n'avez pas aussi de l'amitié pour votre oncle ?

Mademoiselle Javotte

Oui ; mais ce n'est pas-là ce que je veux dire.

Madame Louvier

Allons, allons ; vous rêvez. Croyez-moi ; c'est ce que vous avez de mieux à faire.

Mademoiselle Javotte

Je le sais bien, Maman.

Madame Louvier

Si vous le savez, pourquoi donc avoir des idées comme celles-là ?

Mademoiselle Javotte

Mais, Maman, ce n'est pas ma faute, elles viennent sans que j'y pense.

Madame Louvier

Voilà qui est bien ; ne parlons plus de cela.

Mademoiselle Javotte

Comme vous voudrez, Maman.

Scène 8

Justine, Grand-Pierre, Rosalie, Monsieur Raimond, Madame Louvier

Justine

Grand-Pierre ?

Grand-Pierre

Mademoiselle.

Justine

Tiens, voilà sa réponse.

Grand-Pierre

C'est bon.

Rosalie

Ah, voilà Monsieur Raimond !

Justine

Il veut entrer chez Madame Louvier, je crois.

Il court écouter ce que dit Monsieur Raimond.

Grand-Pierre

Oh, nous sommes perdus !

Monsieur Raimond

Mademoiselle, je vous apporte moi-même...

Madame Louvier

Monsieur, qu'est-ce qu'il y a pour votre service ?

Monsieur Raimond

Madame... Mais je me trompe... Je cherchais... Je croyais que c'était ici... L'enseigne de la Lune d argent.

Madame Louvier

Non, Monsieur ; c'est dans la rue Thibautodé, la deuxième rue après celle-ci.

Monsieur Raimond

Madame, je vous demande bien pardon.

Madame Louvier

Monsieur, il n'y a pas de mal.

Monsieur Raimond

Je suis bien votre très humble serviteur.

Madame Louvier

Et moi, Monsieur, votre très humble servante.

Monsieur Raimond

Ah, Grand-Pierre, je viens de faire une terrible faute !

Grand-Pierre

Et je vous ai bien vu.

Monsieur Raimond

J'ai cru Mademoiselle Javotte seule... J'ai peur qu'elle ne soit fâchée contre moi.

Grand-Pierre

Et que n'attendiez-vous aussi ce qu'elle vous manderait ?

Monsieur Raimond

Hé, vraiment oui, mais quand je ne la vois pas, je veux la voir ; quand je la vois, je veux lui parler, et puis... Mais, dis-moi ; m'a-t-elle fait réponse ?

Grand-Pierre

Oui, Monsieur, la voilà.

Il lit.

Monsieur Raimond

Que tu es heureux ! Tu lui parle comme tu veux, toi. Hum, hum, hum... Ah, toujours charmante ! Hum, hum, hum... Oui, oui ; cela ne m'arrivera plus, bien sûrement. Hum, hum, hum... Comment ne l'aimerais-je pas ? Hum, hum, hum... Un bonnet à la grippe ? Où trouverai-je cela ?

Grand-Pierre

Un bonnet à la grippe ?

Monsieur Raimond

Oui ; qu'est-ce que c'est que cela ?

Grand-Pierre

Ma foi, je n'en sais rien. Un bonnet ? Ce ne peut être que pour elle. Les Marchandes de Modes vous diront cela.

Monsieur Raimond

Les Marchandes de Modes ? Je crois que tu as raison. Celles qui demeurent là, sont-elles habiles ?

Grand-Pierre

Oh ! Monsieur, ce sont les plus fameuses de Paris.

Donnant un petit paquet à Grand-Pierre.

Monsieur Raimond

Allons, je vais y entrer. Tiens, tâche, dès que tu le pourras, de donner ceci à Mademoiselle Javotte, et de lui dire que je suis bien fâché de n'avoir pas vu sa mère ; que je n'aurais pas tenté de lui parler malgré elle, que je lui en demande bien pardon. Entends-tu ?

Grand-Pierre

Oui, Monsieur.

Monsieur Raimond

Je dirai qu'on te donne le bonnet à la grippe ; et je t'apporterai une lettre d'excuses pour Mademoiselle Javotte, que tu lui donneras avec... Tu comprends bien ?

Grand-Pierre

Oui, oui, Monsieur ; ne vous embarrassez pas. Je m'en vais entrer chez elle ; et dès qu'elle sera seule, je lui remettrai cela.

Monsieur Raimond

C'est fort bien ; je vais acheter ce bonnet qu'elle me demande.

Il entre chez Madame Louvier ; et Monsieur Raimond entre chez Justine et Rosalie.

Grand-Pierre

Allez, allez ; ces Demoiselles vous serviront bien.

Scène 9

Justine, Rosalie, Monsieur Raimond

Justine

Y a-t-il quelque chose pour le service de Monsieur ? Des bourses à cheveux, des noeuds d épées, cordons de cannes, cordons de montres ?

Rosalie

Des sacs à ouvrage pour les Dames, des bonnets à la paysanne, des bonnets à la grippe ?

Monsieur Raimond

Voilà précisément Mesdemoiselles, ce que je demande.

Justine

Monsieur, donnez-vous la peine de vous asseoir. Vous allez voir tout ce qu'il y a de plus beau en bonnets à la paysanne.

Monsieur Raimond

Non, non ; ce n'est pas cela.

Rosalie

C'est des bonnets à la grippe, que Monsieur veut ?

Monsieur Raimond

Oui, Mesdemoiselles, à la grippe.

Justine

Oh, Monsieur, nous en avons : vous allez en voir, et tout ce qu'il y a de mieux fait.

Monsieur Raimond

Je ne veux pas épargner, ainsi...

Justine

Monsieur, vous n'en avez pas l'air ; et nous connaissons un peu notre monde. Tenez, Monsieur, regardez cela ; voilà un des plus beaux bonnets à la grippe, qu'il y ait jamais eu.

Monsieur Raimond

Vous me l'assurez ; parce que moi...

Justine

Oh, pour cela, ce n'est pas Monsieur que nous voudrions tromper.

Monsieur Raimond

Je le crois ; et combien le vendez-vous ?

Rosalie

Faut-il parler à Monsieur en confidence ?

Monsieur Raimond

Sans doute, sans doute ; je n'aime pas à marchander.

Rosalie

Hé bien, Monsieur ; c'est douze francs, ni plus, ni moins.

Monsieur Raimond

Douze francs ? Ne pourriez-vous pas l'embellir un peu ? Mais d'une façon modeste, cependant ; je voudrais y mettre un louis.

Rosalie

Monsieur, rien n'est plus aisé. Justine, il n'y a qu'à y mettre un ruban de dentelle.

Justine

Oui ; mais c'est une affaire de quinze francs de plus.

Rosalie

Oh, bon, avec Monsieur ; nous ne regarderons pas à un écu. Si Monsieur veut attendre, cela sera fait dans le moment. Elle travaille au bonnet.

Monsieur Raimond

C'est que je suis un peu pressé. Vous demeurez-là dans un beau quartier.

Justine

Oui, Monsieur, et un quartier d'honnêtes gens : voilà ce qu'il y a de plus agréable.

Monsieur Raimond

Vous connaissez sûrement Madame Louvier ?

Justine

Fort peu, Monsieur ; c'est une femme froide et sévère.

Monsieur Raimond

C'est ce qui me paraît. Est-ce sa fille qui est avec elle ?

Rosalie

Oui, Monsieur ; oh ! C'est bien le plus joli caractère du monde ! Elle est charmante !

Monsieur Raimond

C'est bien vrai cela, qu'elle est charmante, Mademoiselle Javotte.

Justine

Ah, vous savez son nom ; vous la connaissez donc ?

Monsieur Raimond

Moi ? Non... Comme cela. Vient-elle quelquefois ici ?

Justine

Non, Monsieur, elle ne quitte jamais sa mère ; et elles ne nous ont encore rien acheté, depuis que nous sommes dans le quartier.

Monsieur Raimond

Est-ce quelle est méchante, Madame Louvier ?

Rosalie

Méchante ? Je crois que non, n'est-ce pas, Justine ?

Justine

Je ne sais pas, mais... Il ne faut pas dire de mal de ses voisins.

Monsieur Raimond

J'entends ; elle n'est pas trop bonne.

Justine

Je ne dis pas cela ; cependant, il ne faudrait pas trop s'y frotter.

Rosalie

Elle a fait mourir son mari de chagrin, par sa jalousie ; c'est une femme qui prend la mouche sur un rien.

Monsieur Raimond

Cela n'est pas agréable.

Rosalie

Oh ! Point du tout ; et je crois que la petite personne a beaucoup à souffrir avec elle. Enfin, elle n'ose seulement pas nous saluer devant sa mère.

Monsieur Raimond

C'est un peu extraordinaire.

Justine

Ajoutez à cela, qu'elle est d'une avarice affreuse.

Monsieur Raimond

On m'en avait dit quelque chose.

Rosalie

Elle refuse tout à sa fille.

Monsieur Raimond

Que je la plains !

Justine

Monsieur, ne dites pas que nous vous avons dit cela ; car il faut vivre en paix avec ses voisins, quels qu'ils soient.

Monsieur Raimond

Ne vous mettez pas en peine ; je ne dis jamais rien de tout ce que je sais.

Rosalie

Voilà votre bonnet qui va être bientôt fini.

Monsieur Raimond

Oui ; mais j'ai affaire, et je ne peux pas rester plus longtemps. Je vais vous le payer ; et je vous prierai de le donner à Grand-Pierre, qui sait où je demeure, et qui me l'apportera.

Rosalie

Grand-Pierre ?

Monsieur Raimond

Oui ; vous le connaissez ?

Justine

C'est lui qui fait toutes nos commissions.

Monsieur Raimond

Voilà douze francs, dix-huit, vingt-quatre.

Rosalie

Monsieur, en vous remerciant ; quand il vous faudra autre chose, nous vous demandons la préférence.

Monsieur Raimond

Sûrement.

Justine

Donnez une enseigne à Monsieur.

Monsieur Raimond

Je n'en ai pas besoin ; je passe tous les jours par ici. Adieu, Mesdemoiselles ; je suis bien votre serviteur.

Rosalie

Monsieur, nous nous recommandons à vous, pour vous et pour vos amis.

Monsieur Raimond

Oui, oui.

Scène 10

Justine, Rosalie, Madame Louvier, Grand-Pierre, De l'Aune

Justine

Hé bien, le bonnet à la grippe a bien réussi.

Rosalie

Je mourrais d'envie de rire.

Elles parlent bas et rient.

Justine

Paix donc ; il pourrait revenir.

Madame Louvier

J'ai envie de sortir un moment. Grand-Pierre, dites à De l'Aune de descendre.

Grand-Pierre

Le voilà, Madame.

Madame Louvier

Monsieur De l'Aune ; c'est que je vais aller chez Madame Dupont. Je vous en prie ne sortez pas ; je m'en vais revenir.

De l'Aune

Oui, Madame.

Madame Louvier

On m'a dit que Monsieur votre oncle était à Paris, depuis quelques jours ; je l'ai prié de me venir voir.

De l'Aune

Mon oncle, Madame ?

Madame Louvier

Oui, j'ai affaire à lui.

De l'Aune

Mais, Madame, j'ai cru que vous ne le connaissiez pas.

Elle prend sa robe qu'elle retrousse et sort de la maison.

Madame Louvier

Je ne l'ai jamais vu ; mais il m'a écrit. S'il vient, priez-le de m'attendre : je ne ferai qu'aller et venir.

De l'Aune

Madame, je n'y manquerai pas.

Scène 11

Grand-Pierre, Justine, Rosalie, Mademoiselle Javotte, De l'Aune

Grand-Pierre

Madame Louvier est sortie ; ainsi je ne m'éloignerai pas. Tenez, voilà ce que Monsieur Raimond m'a donné.

Justine

C'est bon ; nous allons voir.

Rosalie

Tu peux être tranquille ; je ne crois pas qu'il ait envie de rencontrer une seconde fois Madame Louvier.

Grand-Pierre

Je vais toujours m'asseoir au coin de la rue, pour le voir venir.

Elles lisent la lettre de Monsieur Raimond ; et elles rient tout bas. Grand-Pierre se couche à terre et s'endort.

Justine

Nous t'avertirons.

Mademoiselle Javotte

Monsieur De l'Aune, vous avez donc un oncle ?

De l'Aune

Oui, Mademoiselle.

Mademoiselle Javotte

Et il est à Paris ?

De l'Aune

On me l'a dit ; mais je ne l'ai jamais vu.

Mademoiselle Javotte

Pourquoi cela ?

De l'Aune

C'est qu'il est fâché contre moi.

Mademoiselle Javotte

Mais, tant pis. Et à cause de quoi ?

De l'Aune

Parce qu'il avait décidé que je serais médecin.

Mademoiselle Javotte

Et vous n'avez pas voulu l'être ?

De l'Aune

Je vous demande pardon, Mademoiselle.

Mademoiselle Javotte

Et pourquoi donc ne l'avez-vous pas été ?

De l'Aune

Parce que... Tout d'un coup, il m'a pris envie de me faire marchand de drap.

Mademoiselle Javotte

Marchand de drap ?

De l'Aune

Oui, Marchand de drap.

Mademoiselle Javotte

C'est bien penser... Et... en avez-vous encore envie ?

De l'Aune

Toujours, je ne changerai jamais.

Mademoiselle Javotte

Jamais ?

De l'Aune

Non, Mademoiselle.

Mademoiselle Javotte

Et comment s'appelle Monsieur votre oncle ?

De l'Aune

Monsieur le Roux ; il est Receveur des Gabelles à Melun.

Mademoiselle Javotte

C'est-il bien loin, Melun ?

De l'Aune

Oh ! Oui, Mademoiselle.

Mademoiselle Javotte

Bien loin, bien loin ?

De l'Aune

Il y a, je crois, plus de treize lieues.

Mademoiselle Javotte

Treize lieues ! Je n'irai jamais dans ce pays-là.

De l'Aune

Oh ! Ni moi non plus, j'en suis bien sûr.

Mademoiselle Javotte

Il ne faut jurer de rien.

De l'Aune

Ah, mon Dieu, Mademoiselle, vous me faites trembler !

Mademoiselle Javotte

On ne sait pas ce qui peut arriver.

De l'Aune

Comment, sauriez-vous ?...

Mademoiselle Javotte

Non ; mais c'est qu'un malheur vient tout d'un coup, quelquefois.

De l'Aune

Est-ce que vous en auriez jamais vu arriver des malheurs ?

Mademoiselle Javotte

Non ; mais j'en ai lu : et quoiqu'on dise que les livres ne sont pas vrais, je ne sais pourquoi, mais je crains toujours ce qu'ils prédisent.

De l'Aune

Ah ! Il disent quelquefois des choses bien heureuses.

Mademoiselle Javotte

C'est que vous en connaissez de bons, apparemment ?

De l'Aune

Si vous aviez lu Hippolite Comte de Duglas, par exemple...

Mademoiselle Javotte

Mais je l'ai lu.

Il soupire.

De l'Aune

Il y a là une Julie... Je sais bien à qui elle ressemble.

Mademoiselle Javotte

Et Hippolite, il me semble que je le vois tous les jours.

De l'Aune

Comme Hippolite aime Julie !

Mademoiselle Javotte

Et comme Julie aime Hippolite !

De l'Aune

C'est un grand bonheur de s'aimer comme cela.

Mademoiselle Javotte

Oui ; c'est un grand bonheur... Quand il n'arrive pas de malheur.

De l'Aune

Mais, dans le malheur on pense toujours à ce qu'on aime.

Mademoiselle Javotte

Ah, toujours, toujours. C'est bien dommage, qu'on ne puisse pas être comme les personnages des livres !

De l'Aune

Je vous assure qu'il y a des gens comme cela.

Mademoiselle Javotte

Oh ! Guère, je crois.

De l'Aune

J'en connais qui sont à moitié tout de même.

Mademoiselle Javotte

À moitié ?... Qu'est-ce que cela veut dire ?

De l'Aune

Cela veut dire... Je n'oserai jamais vous l'expliquer.

Mademoiselle Javotte

Pourquoi ? Ah ! Je vous en prie, Monsieur De l'Aune, dites, dites donc ?

De l'Aune

Hé bien, ne me regardez pas.

Mademoiselle Javotte

Je ne vous regarderai pas.

De l'Aune

C'est-à-dire, qui aiment... Et qui voudraient...

Mademoiselle Javotte

Et qui voudraient ?...

De l'Aune

Et qui voudraient bien être aimés.

Mademoiselle Javotte

Ah, oui, je comprends cela. Vous seriez donc bien aise d'être Hippolite ?

De l'Aune

Et vous, voudriez-vous être Julie ?

Mademoiselle Javotte

Mais cela ne se peut pas.

De l'Aune

Non ; mais nous pourrions être comme eux.

Mademoiselle Javotte

Avoir de l'amour ?

De l'Aune

Mais...

Mademoiselle Javotte

Si c'était de l'amitié, encore passe.

De l'Aune

De l'amitié ? Ce n'était pas de l'amitié que Julie avait pour Hippolite.

Mademoiselle Javotte

C'est vrai.

De l'Aune

J'imite bien plus en cela Hippolite que vous n'imitez Julie ; et voilà mon malheur, à moi.

Mademoiselle Javotte

Sans cet amour, je vous aimerais bien ; ayez de l'amitié.

De l'Aune

Julie ne disait pas cela à Hippolite.

Mademoiselle Javotte

Comment voulez-vous donc que je fasse ?

De l'Aune

Comme moi.

Rêvant.

Mademoiselle Javotte

Comme vous ? Si personne que nous ne le savait encore.

De l'Aune

Oh ! Je vous réponds de vous bien garder le secret.

Mademoiselle Javotte

C'est que ma mère... Votre oncle peut-être...

De l'Aune

Ils n'en sauront rien.

Mademoiselle Javotte

Il faudra que nous lisions ensemble le livre d'Hippolite.

De l'Aune

C'est bien penser.

Mademoiselle Javotte

Et nous nous dirons tout ce qu'ils se disaient.

De l'Aune

Je vous dirais bien encore autre chose, si vous vouliez m'aimer toujours.

Mademoiselle Javotte

Hé bien, Monsieur De l'Aune, dites, je vous le promets ; qu'est-ce que c'est ?

De l'Aune

Je voudrais bien que vous voulussiez lire ce que... je vous ai écrit, il y a déjà longtemps.

Mademoiselle Javotte

Donnez.

De l'Aune

Je vais le chercher.

Mademoiselle Javotte

Attendez, il me vient une idée.

De l'Aune

Qu'est-ce que c'est ?

Mademoiselle Javotte

Si nous disions notre secret à votre oncle, peut-être qu'il en parlerait à ma mère ; et puis...

De l'Aune

On pourrait nous marier ensemble. Ah, quel bonheur !

Mademoiselle Javotte

Vous en seriez donc bien aise ?

De l'Aune

Bien aise ? Ah !... Vous allez le voir dans ce que je vous ai écrit. Laissez, laissez-moi faire. Je vais vous le chercher, et puis j'apporterai aussi le livre d'Hippolite.

Mademoiselle Javotte

Si Monsieur le Roux venait avant ma mère.

De l'Aune

Cela serait bien heureux. Nous verrons, je vas revenir.

Scène 12

Mademoiselle Javotte, Monsieur Raimond

Mademoiselle Javotte

Monsieur De l'Aune ? Monsieur De l'Aune ; venez, venez ; je crois que voilà Monsieur le Roux.

Monsieur Raimond

Mademoiselle, je viens de voir Madame Louvier dans une maison ; souffrez que je puisse avoir l'honneur de vous parler un moment.

Mademoiselle Javotte

Monsieur, je serai très aise de vous parler aussi avant qu'elle revienne ; donnez-vous la peine de vous asseoir. Monsieur De l'Aune va venir ; et j'ai une grâce à vous demander.

Monsieur Raimond

À moi, Mademoiselle ? Je suis charmé, enchanté, réjoui de ce que c'est un bonheur...

Mademoiselle Javotte

Un bonheur, oui, si vous ne retournez pas à Melun tout de suite.

Monsieur Raimond

À Melun ? Non, Mademoiselle, je veux rester ici à vous aimer toujours.

Mademoiselle Javotte

Je le voudrais bien, Monsieur, et votre neveu aussi.

Monsieur Raimond

Mon neveu, mon neveu ? Je n'ai point d'autre désir, Mademoiselle, écoutez-moi, je vous en supplie. Je suis riche, et si vous voulez consentir...

Mademoiselle Javotte

Monsieur, ce n'est pas le bien qui me fait souhaiter...

De l'Aune paraît ; et Javotte lui fait signe de rester derrière.

Monsieur Raimond

Ah, je le sais ; je connais votre façon de penser ; elle est adorable.

Scène 13

Mademoiselle Javotte, Monsieur Raimond, De l'Aune, Grand-Pierre

Mademoiselle Javotte

Monsieur, je suis trop heureuse, si vous m'estimez assez pour me demander à ma mère, pour...

Monsieur Raimond

Je n'ai jamais eu d'autre dessein, Mademoiselle ; vous le savez bien, et...

De l'Aune

Ah, que je suis heureux !

Mademoiselle Javotte

Monsieur, je n'en savais rien ; mais je ne puis vous dissimuler que je suis charmée de vous voir dans des dispositions aussi favorables pour nous.

Monsieur Raimond

En ce cas-là, je ne perdrai point de temps ; je vais en parler dans l'instant à Madame Louvier.

Mademoiselle Javotte

Tenez, Monsieur De l Aune ; venez remercier Monsieur le Roux, de ses bonnes intentions.

Monsieur Raimond

Vous vous trompez de nom, Mademoiselle ; quant à mes intentions, je suis bien aise que Monsieur les approuve ; puisque vous le désirez.

De l'Aune

Sûrement ; c'est le plus grand bonheur !...

Monsieur Raimond

Ah, sans doute.

Mademoiselle Javotte

Pour nous !

Monsieur Raimond

Que vous êtes charmante ! Je le croyais bien partout ce que j'ai lu ; mais vous êtes encore au-dessus de tout ce que je pensais : cependant, vos lettres m'enchantaient !

Mademoiselle Javotte

Mes lettres ?

Monsieur Raimond

Oui ; puisque Monsieur est dans le secret, je peux le dire devant lui ; je n'ai jamais rien lu qui m'ait fait autant de plaisir.

De l'Aune

Quoi ! Mon oncle, Mademoiselle Javotte vous a écrit ? Vous ne m'avez pas dit cela, Mademoiselle.

Mademoiselle Javotte

Je ne sais ce qu'il veut dire.

Monsieur Raimond

Mademoiselle, est-ce que Monsieur est votre neveu, qu'il m'appelle déjà son oncle ?

Mademoiselle Javotte

Non, Monsieur ; quelle plaisanterie ! Dites-lui donc, je vous en prie, si je vous ai jamais écrit.

Monsieur Raimond

Pourquoi ne pas en convenir ? Il n'y a plus de mystère.

Mademoiselle Javotte

Comment, je vous ai écrit, moi ?

Monsieur Raimond

Oui, charmante Javotte ; et sans cela, aurais-je pu vivre, sans le bonheur de me savoir aimé de vous.

Mademoiselle Javotte

En vérité, Monsieur le Roux, je ne vous comprends point.

Monsieur Raimond

Mais, je ne vois pas pourquoi vous voulez toujours m'appeler Monsieur le Roux.

De l'Aune

Quoi ! Monsieur, vous n'êtes pas mon oncle ?

Monsieur Raimond

Non, je ne suis pas votre oncle ; en voici bien d'une autre ; quelle fantaisie !

De l'Aune

Et Mademoiselle Javotte, vous a écrit qu'elle vous aimait ?

Monsieur Raimond

Oui, Monsieur ; pourquoi pas ?

Mademoiselle Javotte

C'est une fausseté.

De l'Aune

Ah, Mademoiselle Javotte !...

Monsieur Raimond

Tenez, Monsieur, cela est si vrai, que je peux vous montrer ses lettres.

De l'Aune

Voyons, Monsieur.

Monsieur Raimond

Non, je ne le ferai pas ; mais voilà Grand-Pierre, qui vous dira que cela est vrai ; il n'y a qu'à le réveiller ?

De l'Aune

Grand-Pierre ! Grand-Pierre !

Voyant Monsieur Raimond.

Grand-Pierre

Qu'est-ce qu'il y a ? Eh, Monsieur, qu'est-ce que vous faites ici ?

Monsieur Raimond

Grand-Pierre ? N'est-ce pas toi, qui donnais mes lettres à Mademoiselle Javotte ?

Grand-Pierre

Moi, Monsieur ?

Monsieur Raimond

Allons, parle.

À De l'Aune.

Grand-Pierre

Oui, oui, Monsieur. C'est un fou.

Il cherche dans ses poches.

Monsieur Raimond

Non, non ; je ne suis pas fou ; et je vais le prouver.

Il veut s'en aller.

Grand-Pierre

Allons-nous-en.

De l'Aune

Reste-là.

Monsieur Raimond

Je vois que vous m'avez trompé, et que vous aimez Monsieur De l Aune, ingrate.

Grand-Pierre

Ah, voilà Madame Louvier, je suis perdu ! Il veut encore s'en aller.

De l'Aune

C'est inutile, tu ne t'en iras pas.

Scène 14

Madame Louvier, Monsieur Raimond, Mademoiselle Javotte, Grand-Pierre, Justine, De l'Aune

Madame Louvier

Monsieur, je vous demande bien pardon, de vous avoir fait attendre.

Monsieur Raimond

Ah ! Madame, prenez pitié de l'homme du monde le plus malheureux.

Madame Louvier

Il n'y a point de malheur à cela, Monsieur ; je m'en étais toujours douté.

Monsieur Raimond

Quoi, Madame, réellement ?

Madame Louvier

Oui, vraiment ; et quand on se convient...

Monsieur Raimond

Ah, Madame, vous me rendez la vie !

Madame Louvier

Il y a longtemps que j'ai pensé que Monsieur De l Aune et ma fille s'aimaient, quoiqu'elle n'en ait pas voulu convenir avec moi ; et voilà pourquoi je vous ai fait prier de me venir voir.

Monsieur Raimond

Vous m'avez fait prier de venir vous voir ?

Madame Louvier

Oui, Monsieur.

Monsieur Raimond

Et pour me dire cela ?

Madame Louvier

Sans doute, et je ne vois pas que nous ayons rien de mieux à faire, que de les marier ensemble.

Monsieur Raimond

Quoi, Mademoiselle, vous y consentiriez ?

Mademoiselle Javotte

Oui, Monsieur ; puisque c'est la volonté de Maman.

Madame Louvier

Pourquoi n'y consentiriez-vous pas aussi ?

Monsieur Raimond

Peut-on être trompé aussi cruellement !

Madame Louvier

Répondez-moi donc ?

Grand-Pierre

Allons, Monsieur, croyez-moi, allez-vous-en.

Monsieur Raimond

Non, Madame ; ce mariage-là ne se fera pas, si vous voulez m'entendre.

Madame Louvier

Je ne vous comprends pas.

Monsieur Raimond

Je m'en vais m'expliquer. Je vois que vous me croyez l'oncle de Monsieur De l Aune, et je ne le suis pas ; mais j'aime aussi Mademoiselle Javotte.

Madame Louvier

Monsieur, je suis fâchée qu'elle en aime un autre ; mais je ne puis pas la rendre malheureuse pour vous faire plaisir.

Monsieur Raimond

Apprenez du moins, comme elle s'est jouée de ma faiblesse.

Madame Louvier

Ma fille ?

Monsieur Raimond

Oui, Madame.

Justine

Je m'en vais écouter ; cela me paraît long.

Monsieur Raimond

J'ai aimé Mademoiselle Javotte, dès que je l'ai vue. J'ai du bien ; mais j'ai voulu avoir son consentement, avant de vous la demander. J'ai chargé Grand-Pierre de lui remettre une lettre de ma part. Il m'a rapporté une réponse favorable. Je lui en ai écrit encore beaucoup d'autres ; elle m'a toujours mandé qu'elle me dirait quand il serait temps de vous parler.

Mademoiselle Javotte

Ah, Maman ! Il n'y a pas un mot de vrai.

Madame Louvier

Ce que vous me dites là, Monsieur, m'étonne ; qu'elle réponde elle-même.

Mademoiselle Javotte

Non, non, Maman, ne le croyez pas. C'est un procédé dont je suis incapable, Monsieur De l Aune.

Madame Louvier

Hé bien, Monsieur ?

Monsieur Raimond

Madame, je n'ai rien avancé qui ne soit très vrai ; en voilà la preuve. Lisez ces lettres. Il donne des lettres à Madame Louvier.

Mademoiselle Javotte

De moi, Monsieur ?

Monsieur Raimond

Oui, Mademoiselle ; il n'est plus temps de dissimuler : vous savez comme je vous aime ; je vous donne tout mon bien, si...

Madame Louvier

Mais, Monsieur, ce n'est pas-là l'écriture de ma fille.

Monsieur Raimond

Comment, Madame ?

Madame Louvier

Non, Monsieur ; et je vous crois trop honnête homme, pour vouloir employer des moyens aussi grossiers pour avoir une fille malgré elle et ses parents.

Mademoiselle Javotte

Ah, je respire !

Monsieur Raimond

Je n'y comprends rien ; mais Grand-Pierre peut vous certifier ce que j'avance.

De l'Aune

Grand-Pierre, dis ce que tu sais tout-à-l heure.

Grand-Pierre

Mais, Monsieur...

Madame Louvier

Il n'y a qu'à le mener chez le Commissaire.

Grand-Pierre

Hé bien, Monsieur, je vais tout avouer.

Justine

Rosalie, viens vite ici.

Madame Louvier

Parle donc.

Grand-Pierre

Hé bien, Madame, tout ce qu'a dit Monsieur est très vrai.

Madame Louvier

Quoi, ma fille ?...

Grand-Pierre

Non, Madame, les lettres ne sont pas d'elle ; mais comme cela me valait de l'argent, je les ai fait faire.

Monsieur Raimond

Et par qui, coquin ?

Grand-Pierre

Ah, Monsieur, par d'aimables Demoiselles, que cela divertissait beaucoup, nos voisines d'ici à côté, et qui ne vous demandent rien pour cela ; car vous les avez bien payées.

Monsieur Raimond

Tais-toi... J'ai donc été la dupe de ma bonne foi !

Justine

Allons nous cacher, jusqu'à ce qu'il soit parti.

Scène 15

Monsieur Raimond

À Grand-Pierre.

Il s'en va.

Monsieur Raimond

Vous voyez, Madame, que je suis excusable. J'espère que vous me pardonnerez ceci ; je suis trop puni de ma sotte crédulité. Que Mademoiselle soit heureuse avec Monsieur De l Aune ; elle le mérite ; et j'en serai charmé. Pour toi, coquin, que je ne te revoie jamais, non plus que celles qui se sont aussi impudemment moquées de moi.

Scène 16

Madame Louvier

Explication du Proverbe 29. L'occasion fait le Larron.

Madame Louvier

Ma fille, si vous m'aviez dit que vous aimiez Monsieur De l'Aune, votre bonheur serait plus avancé : mais il n'y a rien de perdu ; et j'espère qu'avec les avantages que je vous ferai, son oncle ne s'y opposera pas.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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