Le Bon Mari
Scène 1
Le Chevalier de la Cerisaye, Le Vicomte de Conisieres
Le Chevalier de la Cerisaye
Mais, dis-moi donc, Vicomte, qu'est-ce que c'est que cette conduite-là ? Que viens-tu faire encore ici ?
Le Vicomte de Conisieres
Ce que j'y ai toujours fait, depuis que j'y viens.
Le Chevalier de la Cerisaye
Quoi ! N'as-tu pas quitté la Comtesse ?
Le Vicomte de Conisieres
Moi, la quitter ? J'en serais au désespoir ; je l'aime réellement, j'en suis aimé à la fureur, pourquoi la quitterais-je ? Non, jamais je n'aurai cette pensée.
Le Chevalier de la Cerisaye
Voilà un très beau projet de constance, il est rare ; mais entendons-nous. Qu'est-ce que tu fais de la Marquise de Villenon ?
Le Vicomte de Conisieres
De la Marquise ?
Le Chevalier de la Cerisaye
Oui, parle-moi naturellement.
Le Vicomte de Conisieres
La Marquise est aimable ; mais elle ne vaut pas la Comtesse.
Le Chevalier de la Cerisaye
Qu'est-ce que c'est donc que cette fantaisie de les avoir ensemble ?
Le Vicomte de Conisieres
Paix donc, si on t'entendait.
Le Chevalier de la Cerisaye
Eh bien ! Réponds-moi nettement là-dessus.
Le Vicomte de Conisieres
Pourquoi cela ?
Le Chevalier de la Cerisaye
C'est que tu es venu me troubler dans le moment, où j'espérais toucher la Marquise, et que tu as renversé tous mes projets. Si tu l'aimais véritablement, je ne te dirais rien ; mais vouloir la conserver en même temps que la Comtesse ; c'est les trahir toutes les deux.
Le Vicomte de Conisieres
Les trahir ! C'est un grand mot. Si je leur plais également, c'est, au contraire, faire à la fois le bonheur de deux femmes.
Le Chevalier de la Cerisaye
Tout cela est bon pour la plaisanterie ; mais si tu restes attaché à la Comtesse, je te réponds que j'emploierai tous mes soins pour réussir auprès de la Marquise.
Le Vicomte de Conisieres
À la bonne-heure, je ne saurais t'en empêcher.
Le Chevalier de la Cerisaye
Je ne négligerai rien, je t'en avertis.
Le Vicomte de Conisieres
Je te le conseille.
Le Chevalier de la Cerisaye
Tu n'auras point de reproches à me faire, après ce que je viens de te dire.
Le Vicomte de Conisieres
Un rival est un triomphe de plus.
Le Chevalier de la Cerisaye
Tu parles en homme bien sûr de plaire.
Le Vicomte de Conisieres
On plaît toujours quand on est aimé.
Le Chevalier de la Cerisaye
Mais on peut cesser de l'être.
Le Vicomte de Conisieres
Il est vrai que cela arrive quelquefois, et il ne faut que des certains hommes, comme j'en connais, pour donner à une femme la réputation d'être légère.
Le Chevalier de la Cerisaye
Tu n'as donc jamais connu des ces femmes-là ?
Le Vicomte de Conisieres
Non ; parce que j'ai su les fixer.
Le Chevalier de la Cerisaye
À la bonne-heure ; nous verrons si tu parleras toujours sur le même ton.
Le Vicomte de Conisieres
Je l'espère.
Le Chevalier de la Cerisaye
Adieu, tu vois que je me comporte en galant homme.
Le Vicomte de Conisieres
Tous les hommes ont le droit de tenter fortune auprès des Femmes ; et lorsqu'elles changent, ce n'est qu'à elles qu'il faut s'en prendre : et très sérieusement, je ne me brouillerai jamais avec mon ami, parce qu'il aura trouvé le moyen de plaire mieux que moi.
Le Chevalier de la Cerisaye
Si tu deviens modeste, tu ne vaux plus rien, je m'enfuis.
Scène 2
La Comtesse de Bourville, Le Vicomte de Conisieres
La Comtesse de Bourville
Le Chevalier n'est plus ici ?
Le Vicomte de Conisieres
Non, Madame.
La Comtesse de Bourville
Mais il était avec vous, tout à l heure.
Le Vicomte de Conisieres
Il vient de sortir dans l'instant.
La Comtesse de Bourville
Je croyais qu'il m'aurait attendu.
Le Vicomte de Conisieres
Ces regrets m'étonnent ; je ne saurais m'empêcher de vous le dire, Madame. J'osais me flatter que vous ne seriez pas fâchée de vous trouver seule avec moi.
La Comtesse de Bourville
Vous vous flattiez un peu légèrement, comme vous le voyez.
Le Vicomte de Conisieres
Ce n'est pas sérieusement que vous dites cela ?
La Comtesse de Bourville
Très sérieusement.
Le Vicomte de Conisieres
Madame, expliquez-vous, de grâce.
La Comtesse de Bourville
Expliquez-moi, vous-même, pourquoi, pendant que j'ai été à Courci, je ne vous y ai vu qu'une fois, une seule fois en quinze jours ? Il y a six mois que vous n'auriez pas été si longtemps sans me voir.
Le Vicomte de Conisieres
J'ai eu l'honneur de vous dire et de vous mander, que les affaires de mon Régiment m'obligent d'être à Versailles, presque tous les jours.
La Comtesse de Bourville
Ce n'est pas ce que vous m'avez dit que je veux savoir ; c'est ce qui est, ce que vous ne m'avez pas dit.
Le Vicomte de Conisieres
Je serais bien embarrassé de vous dire autre chose.
La Comtesse de Bourville
Je le crois, puisque vous ne me le dites pas. Avez-vous des projets d'ambition qui puissent m'alarmer ? Ne le craignez pas, je fautai sacrifier tout à votre gloire, et je ne me plaindrai pas.
Le Vicomte de Conisieres
Moi, avoir d'autre ambition que de vous aimer et de vous plaire toute ma vie ! Ah ! Madame ! Ne le croyez pas ; l'ambition étouffe la tendresse, elle est avide, ne jouit jamais ; et je perdrais, pour elle, un bonheur réel, sans lequel il me serait impossible de vivre ! Non, Madame, vous ne devez avoir aucune inquiétude. Bannissez toutes ces craintes, je vous en supplie, pour votre repos et pour le mien.
La Comtesse de Bourville
Ah ! Vicomte ! Je ne sais pourquoi ; mais je ne puis m'ôter de l'esprit que vous me trompez.
Le Vicomte de Conisieres
Vous pouvez me soupçonner ?...
La Comtesse de Bourville
Je me le reproche : mais en même temps rien ne peut me rassurer, ni ce que je me dis en votre faveur, ni ce que vous me dites vous-même.
Le Vicomte de Conisieres
Souvenez-vous du tourment que vous ont donné les soupçons que vous avez eus que j'aimais Madame d Ancille.
La Comtesse de Bourville
Eh bien ! Voilà justement ce que j'ai déjà pensé : je vous vois le même air et la même conduite que dans ce temps-là.
Le Vicomte de Conisieres
Cependant, vous avez été bien sûre que je ne l'aimais pas ?
La Comtesse de Bourville
Bien sûre ; parce que vous m'avez dit que je me trompais, et que je trouvais indigne de vous et de moi de ne vous pas croire, et de faire d'autre recherche pour savoir si cela était vrai ; voilà comme je suis.
Le Vicomte de Conisieres
Et vous pourriez avec cette façon de penser et d'aimer, croire que je vous sacrifierais à un autre ? Où trouverai-je rien aussi digne de m'attacher pour la vie ? Ah ! Madame ! Rendez-vous plus de justice...
La Comtesse de Bourville
Si vous me trompiez, Vicomte, à quels maux ne serais-je pas en proie ! Songez donc à tout ce que j'ai souffert pour résister à ce penchant invincible, où tout m'entraînait malgré moi ; les reproches que je me suis toujours faits, et que je me fais encore, sans cesse, de tromper un mari, dont je n'ai jamais eu, un instant, lieu de me plaindre.
Le Vicomte de Conisieres
Mais il n'a point d'amour pour vous.
La Comtesse de Bourville
Cela peut être ; mais il m'estime : et être toujours au moment de ne pas mériter cette estime, et craindre de me voir confondue avec tant d'autres femmes, est un supplice continuel. S'il étAit possible que ce fût pour un ingrat, j'en mourrais de douleur.
Le Vicomte de Conisieres
Que dites-vous, Comtesse, moi ingrat !...
La Comtesse de Bourville
Je le crains.
Le Vicomte de Conisieres
Je jure à vos pieds...
La Comtesse de Bourville
Ah ! Vicomte !... Ô Ciel ! Levez-vous. C'est mon mari : il vous a vu. Je suis perdue !
Le Vicomte de Conisieres
Non, non, laissez-moi faire, et ne vous troublez pas.
Scène 3
Le Vicomte de Conisieres, Le Comte de Bourville
Le Vicomte de Conisieres
Ah ! Comte, je vous en prie, aidez-moi à obtenir de la Comtesse de me raccommoder avec une femme que j'aime. Il ne s'agit que de lui persuader que j'ai soupé hier ici, et elle ne veut pas consentir à le lui dire ; c'est en vain que je l'en prie, elle me désespère.
Le Comte de Bourville
La ruse que vous employez-là pour détourner mes idées, mon cher Vicomte, est tout à fait spirituelle : mais, par malheur pour vous, j'ai lu, dans la Bibliothèque de campagne, l'Histoire du Comte de Tende, et je connais cette situation-là.
Le Vicomte de Conisieres
Que voulez-vous dire ?
Le Comte de Bourville
Que les maris des romans ne sont pas faits comme ceux d'à présent, non plus que les amants. Ces derniers ne trompaient que les maris ; mais jamais les femmes. La mode change tout.
Le Vicomte de Conisieres
Quelle erreur ! Quoi...
Le Comte de Bourville
Il n'y a point d'erreur à cela ; et je ne pardonne jamais, à qui se donne pour un galant homme, de tromper une femme. Je suis bien sûr que je passerai pour ridicule en paraissant aussi délicat.
Le Vicomte de Conisieres
Ridicule, non vraiment, je pense comme vous.
Le Comte de Bourville
Pourquoi donc agir différemment ?
Le Vicomte de Conisieres
C'est un persiflage que tout cela.
Le Comte de Bourville
Je ne persifle point ; je sais très bien que vous êtes attaché, depuis près d'un mois, à la Marquise de Villenon.
Le Vicomte de Conisieres
Moi ?
Le Comte de Bourville
Oui, vous, et trahir une femme honnête, pour une femme aussi légère, rien n'est plus affreux !
Le Vicomte de Conisieres
Je vous assure que je n'aime point Madame de Villenon.
Le Comte de Bourville
Vraiment je sais bien que vous n'irez pas en convenir ici.
Le Vicomte de Conisieres
Ni ici, ni ailleurs.
Il veut s'en aller.
Le Comte de Bourville
Allons, allons, je sais là dessus tout ce que l'on peut savoir.
Le Vicomte de Conisieres
Non, attendez que je vous explique...
Le Comte de Bourville
Cela ne me regarde pas ; je ne me mêle des affaires de personne.
Le Vicomte de Conisieres
Il m'est très important de vous désabuser.
Le Comte de Bourville
Chacun à sa manière de se comporter.
Le Vicomte de Conisieres
Si vous vouliez m'entendre...
Le Comte de Bourville
Cela est inutile. Que diable pourriez-vous me dire ? Vos principes sont différents des miens ; et quand on pense différemment, on ne se persuade jamais l'un l'autre.
Le Vicomte de Conisieres
Mais je pense comme vous, et je vous jure que je ne tromperais jamais une femme, quand il s'agirait de tout au monde...
Le Comte de Bourville
Ce n'est pas à moi que l'on fait croire ces choses-là. Adieu, adieu.
Le Vicomte de Conisieres
En vérité, Comte, je peux vous désabuser. Revenez.
Il sort.
Le Comte de Bourville
Oui, je reviens ; mais c'est pour vous dire que vous êtes un étourdi. Il fallait me mettre dans votre confidence, pour m'empêcher de dévoiler votre secret ; cela eût été même très adroit et bien plus neuf, que ce que vous avez voulu me faire croire, quand je vous ai trouvé aux genoux de Madame.
Scène 4
Le Vicomte de Conisieres, La Comtesse de Bourville
Le Vicomte de Conisieres
Madame, que faites-vous ?
La Comtesse de Bourville
Non, Monsieur, ne me retenez pas, ou craignez mon indignation.
Le Vicomte de Conisieres
Il n'y a rien à quoi je ne m'expose plutôt que de vous laisser dans une aussi cruelle erreur. Le Comte n'est point jaloux, je le sais ; mais l'amour-propre, apparemment, lui fait employer ce moyen, pour me perdre auprès de vous : cela n'est pas difficile à comprendre ; comment, vous-même, ne l'avez-vous pas imaginé, et n'avez-vous pas cherché à ne me pas trouver coupable ?
La Comtesse de Bourville
Serait-il possible ?...
Le Vicomte de Conisieres
Madame, en vérité, j'ai lieu de me plaindre de la facilité avec laquelle vous vous livrez à tout ce qui peut me détruire auprès de vous.
La Comtesse de Bourville
Non seulement je vous perds ; mais je perds encore l'estime de mon mari !
Le Vicomte de Conisieres
Vous ne me perdrez point, Madame, et vous ne me perdrez jamais. Quand à l'estime de votre mari, elle ne saurait être diminuée. Sa manière de penser n'est point différente de celle de tout le monde. Ce qui perd une femme, à présent, c'est le choix qu'elle fait ; voilà sur quoi on peut se récrier, quand l'homme, qui s'attache à elle, est un homme réellement méprisable.
La Comtesse de Bourville
Quelle morale ! Pouvez-vous croire que je l'adopte, et que, sans cette chaîne qui me tyrannise, j'eusse jamais voulu la suivre ? Je sais qu'on plaint, et même qu'on a dans le monde une ridicule vénération pour une femme qui a un attachement durable ; mais, pour cela, peut-elle ne pas sentir qu'elle agir contre ses devoirs, contre ce qu'elle se doit à elle-même ?
Le Vicomte de Conisieres
Ce qu'elle se doit ! Mais se doit-elle plus que son mari ne lui doit ?
La Comtesse de Bourville
Les torts des autres peuvent-ils nous excuser ? Le penchant nous entraîne ; et si l'on avait le courage de combattre plus fortement...
Le Vicomte de Conisieres
Ah ! bannissez ces idées, ne vous occupez, à l'avenir, que de la douceur d'aimer et d'être aimée. C'est un bien auquel il ne faut point mêler d'amertume ; vous devez être sûre de moi ; ne me cachez rien de ce qui se passe dans votre âme ; je ne veux pas y laisser établir le plus léger soupçon ; je vous sacrifierai tout ; il n'est pas juste que vous ayez la moindre inquiétude. Promettez-moi donc de me mettre à portée de détruire toutes celles qui pourraient naître, et je vous jure que jamais...
Scène 5
Duval, La Comtesse de Bourville, Le Vicomte de Conisieres
Duval
Madame ; c'est de la part de Madame la Marquise de Villenon.
La Comtesse de Bourville
La Marquise de Villenon ?
Duval
Et il n'y a point de réponse ?
La Comtesse de Bourville
C'est assez.
Le Vicomte de Conisieres
Ô Ciel ! Que peut-elle lui mander ?
Scène 6
La Comtesse de Bourville, Le Vicomte de Conisieres
La Comtesse de Bourville
Mes pressentiments étaient donc vrais !
Le Vicomte de Conisieres
Ah ! Madame ! Pourriez-vous croire...
Elle lit.
La Comtesse de Bourville
Oui, Monsieur, je vous crois capable de tout. Voyez le billet de la Marquise. « Le Vicomte m'avait juré qu'il ne vous aimait plus, Madame ; il nous trompait également : je vous l'abandonne, et je ne veux le revoir de ma vie. »
Le Vicomte de Conisieres
Ne croyez pas, Madame, qu'elle veuille ne plus me voir ; elle veut me brouiller avec vous, voilà tout ; elle se venge de ma froideur pour elle...
La Comtesse de Bourville
Pouvez-vous espérer de me tromper davantage ? Votre ingratitude anéantit tout l'amour que j'avais pour vous. Il ne me reste que le regret de vous avoir aimé.
Le Vicomte de Conisieres
Que dites-vous ? Quoi ! Madame....
Elle sort.
La Comtesse de Bourville
C'en est assez, ne me revoyez jamais.
Il s'en va.
Explication du Proverbe : 55. Entre deux selles, le cul à terre.
La Comtesse de Bourville
Le Chevalier ne m'a que trop bien tenu parole : je perds tout en un jour, je suis désespéré !