Le Bon Papa
Scène 1
Bourguignon, Colette, Le Petit Monval
Les enfants font au fond du Théâtre au tour d'une petite table et achèvent leur souper ; Colette est debout auprès d'eux.
Bourguignon
Bonsoir, Collette.
Colette
Comment, c'est toi ? Mais voyez cet étourdi ; si Madame allait paraître.
Bourguignon
Est-ce qu'elle n'est pas partie ?
Colette
Eh mais, vraiment, non. Elle s'y dispose pourtant, car elle est à sa toilette.
Bourguignon
Crois-tu qu'elle y soit longtemps ?
Colette
Oh ! Ce n'est pas un petit ouvrage que la toilette de Madame Monval ; cependant je crois qu'elle va sortir à l'instant. Va-t-en, qu'elle ne te rencontre pas ici, car tout serait perdu.
Bourguignon
Je venais te dire que l'on t'attend. Tout notre monde est arrivé.
Colette
Que veux-tu ? Je ne peux pas y aller qu'elle ne soit partie.
Bourguignon
Peste soit de ta maîtresse et de sa toilette. Sa bonne femme de mère n'y faisait pas tant de façons.
Colette
Oh mon Dieu ! Ne m'en parle donc pas. La pauvre femme ! Dieu veuille avoir son âme ; mais elle nous pesait sérieusement sur les épaules.
Bourguignon
Elle était donc un peu difficile ?
Colette
Bon ; n'aurait-elle pas voulu nous faire mener la vie qu'elle menait dans son village.
Bourguignon
Ah, ah, ah, ah. Et cela n'était guère dégoût de Madame Monval, n'est-ce pas ?
Le poussant dehors.
Colette
Je t'en réponds. Va-t-en donc, je crains qu'on ne nous surprenne.
Bourguignon
Et le bon papa Thomas ; qu'en faites- vous ?
Colette
Mais, nous ne serions pas fâchés qu'il lui prit envie de suivre sa chère épouse.
Bourguignon
Il est pourtant assez bon diable.
Colette
Oui, mais ce qu'il vous a des manières si gothiques, un air si villageois.
Les enfants pendant ce temps causent et rient en regardant Colette et Bourguignon.
Bourguignon
Il est vrai qu'il est bonhomme dans toute la signification du terme.
Colette
Est-ce fini ?
Le Petit Monval
Oui, ma bonne.
Colette
Allons, qu'on se lève, et qu'on dise ses grâces.
Il se lève ainsi que sa soeur.
Le Petit Monval
Oui, ma bonne.
Bourguignon
Tu sais donc ici la mère de famille.
Colette
Il le faut bien.
Bourguignon
Tu ne serais pas la première qui aurait joué ce rôle avant que d'être mariée.
On entend au bruit.
Colette
Le sou ! Sauve-toi vite, j'entends ma maîtresse.
Bourguignon
Je t'attends au moins.
Colette
Oui, oui.
Scène 2
Colette, Lucette, Le Père Thomas, Le Petit Monval
Elle s'occupe pendant cette scène à débarrasser la table.
Colette
C'est le père Thomas. La peste soit de l'homme.
Lucette
Bonjour, mon bon papa Thomas.
Il s'assied et les prend l'un après l'autre sur ses genoux.
Le Père Thomas
Bonsoir, mes enfants, bonsoir. Eh bien, comment va la joie, nous amusons-nous bien ? Montre-moi donc ta poupée, Lucette, il y a longtemps que je ne l'ai vue.
Lucette
Je ne l'ai plus, mon bon papa.
Lucette fait des signes en montrant Colette.
À Lucette.
Le Père Thomas
Tu ne l'as plus, ma bonne amie, et qui est-ce qui te l'a prise ? On vous fait donc toujours des chagrins, mes pauvres enfants. Laisse faire, va, demain je t'en achèterai une autre.
Lucette
Grand merci, mon bon papa.
Le Petit Monval
Et moi, mon bon papa, on m'a fait aussi du chagrin. Oui.
Le Père Thomas
Comment donc mon cher enfant ?
Le Petit Monval
On a jeté dans le puits ma toupie et mon arbalète.
Le Père Thomas
Oh ! cela est bien méchant.
Colette
Allons, il y a longtemps que vous avez soupé, il faut se coucher ; partons.
Le Père Thomas
Laissez-les moi ce soir, Mademoiselle Colette ; je n'ai de plaisir qu'avec ces chers enfants.
Colette
Oui, pour les gâter : non, Monsieur, je ne peux pas ; ma maîtresse m'a recommandé expressément de les envoyer coucher aussitôt après leur souper.
Le Père Thomas
Dites-lui que je vous ai priée de me les laisser.
Colette
Dieu m'en garde. J'y serais bien reçue.
Scène 3
Madame Monval, Colette, Le Père Thomas
Madame Monval
Mademoiselle Colette !
Colette
Madame ?
Madame Monval
Mon mantelet.
Colette
Le voilà, Madame.
Madame Monval
Je vous avais dit de me débarrasser de ces enfants.
Colette
Madame ; c'est monsieur Thomas qui veut les retenir.
Le Père Thomas
Je serais charmé qu'on me les laissât pour ce soir.
Madame Monval
Cela ne se peut pas, mon père. Vous ne seriez pas mal vous-même d'aller vous coucher. À votre âge, on a besoin de repos ; d'ailleurs , il viendra peut-être ici du monde, et vous n'êtes pas en état de paraître. Mademoiselle Colette, conduisez mon père dans sa chambre.
Le Père Thomas
Mais...
Madame Monval
Mademoiselle Colette, entendez- vous ce que je vous dis ?
Au père Thomas en le prenant par le bras.
Colette
Oui, madame. Allons, Monsieur.
Il sort, ainsi que Madame Monval, mais du côté opposé.
Le Père Thomas
J'irai bien seul.
Scène 4
Colette, Lucette
Colette
Lucette, vous êtes la plus âgée, vous devez être la plus raisonnable ; ayez soin d'aller vous coucher tout de suite ainsi que votre frère.
Lucette
Oui, ma bonne.
Colette
Que je ne vous voie plus jouer comme vous faites avec votre bon papa ; il vous gâte, et puis c'est tout.
Colette sort.
Lucette
Oui, ma bonne.
Scène 5
Lucette, Le Petit Monval
Lucette
Allons, Monval ; il faut aller nous coucher.
Le Petit Monval
Bon ; aller nous coucher. Et qu'est-ce que nous serons dans nos lits jusqu'à demain neuf heures.
Lucette
Dame, que veux-tu ? Si maman revenait, et si elle nous trouvait debout, nous serions fouettés jusqu'au sang.
Le Petit Monval
Oh ! Nous pouvons rester encore quelque temps ; elle ne reviendra pas de sitôt.
Lucette
Eh bien ! Qu'est-ce que nous ferons ?
Le Petit Monval
Si mon bon papa était ici, nous nous amuserions bien ; il sait tout plein de petits jeux. Va voir s'il dort, Lucette.
Lucette
Vas-y, toi.
Avec joie.
Le Petit Monval
J'entends du bruit. Ah ! C'est mon bon papa.
Scène 6
Le Père Thomas, Le Petit Monval, Lucette
Le Père Thomas
Eh bien, mes enfants, vous n'avez donc pas envie de dormir ?
Le Petit Monval
Ma si, non, mon bon papa.
Le Père Thomas
Où est donc Mademoiselle Colette ; est-ce qu'elle est sortie ?
Lucette
Chut, elle est allée avec son galant.
Le Père Thomas
Comment, petite commère, est-ce que tu sais ce que c'est qu'un galant ?
Lucette
Ah qu'oui. On croit que je ne suis qu'un enfant ; on dit devant moi bien des choses qu'on s'imagine que je n'entends pas, mais que j'entends bien, allez. Tenez, à propos de Mademoiselle Colette, maman la regarde comme une dévote, une sainte ; mais si elle savqit tout ce que lui dit le grand laquais de Monsieur le Président, et ce qu'elle y répond, elle la mettrait bien vite à la porte.
Le Père Thomas
La petite peste ! Vous voulez jouer, mes pauvres enfants, n'est-ce pas ? Je vois cela d'ici. Allons, je suis des vôtres, je m'en vais mettre au jeu pour tous ; mais je vous avertis que je ne prétends rien au gain.
Le Petit Monval
Vous êtes bien bon, mon bon papa, je vous aime de tout mon coeur.
Lucette
Et moi aussi, je vous assure.
Le Père Thomas
C'est bien, mes enfants, je vous proteste que je vous aime bien aussi. C'est à l'Oie que nous allons jouer ; ce jeu-là est innocent ; plut à Dieu que vous n'en connussiez jamais d'autres !
Elle étend le jeu d'Oie sur la table : ils se placent tous autour.
Lucette
Oh ! Mon bon papa, tout ce qui vous sait plaisir, nous en fait aussi à nous.
Le Père Thomas
Tu m'aimes donc bien, Lucette ? - Allons, vos marques.
Lucette
Si je vous aime, mon bon papa ! Oh ! Tant, tant... Cela ne se peut pas dire. - Moi, je prends mon dé.
Le Petit Monval
Et moi donc, mon bon papa, dame, c'est que je vous aime autant que ma soeur, oui.
Pendant ce temps le jeu continue.
Le Père Thomas
Les charmants enfants ! Ah ! Pères, mères qui ne vous trouvez bien que loin de votre famille, vous ne connaissez pas les vrais plaisirs ! Conservez toujours ces sentiments-là, mes enfants, aimez bien vos père et mère.
Le Petit Monval
Pour maman, je l'aime bien aussi ; mais c'est d'une autre espèce d'amitié. - Huit.
Lucette
Te voilà au puits. Reste tranquille à cette heure.
Le Petit Monval
Tant mieux. Je causerai plus à mon aise.
Le Père Thomas
Et quelle est donc cette espèce d'amitié que tu as pour ta maman Monval ?
Le Petit Monval
Dame, tenez, je ne peux pas dire cela, moi ; j'aime maman, parce qu'il faut l'aimer ; quand je la vois fâchée, je le suis aussi ; parce qu'elle me gronde et me bat plus fort qu'à l'ordinaire.
Lucette
Mon bon papa, c'est à vous à jouer.
Le Père Thomas
Cela est vrai ; c'est que j'écoute avec plaisir ton frère.
Scène 7
Madame Monval, Lucette, Alison
Madame Monval
Je n'ai pas mal fait de revenir sur mes pas. Pourquoi n'êtes-vous donc pas couchée, Mademoiselle, ainsi que votre frère ?
Lucette
Maman, nous attendions Mademoiselle Collette.
Montrant Alison.
À Alison.
Madame Monval
Mademoiselle Colette est un mauvais sujet qui ne remettra jamais les pieds dans ma maison. Voici celle qui la remplace. Vous entendez pourquoi je chasse Colette, faites-en votre profit.
Alison
Madame n'aura pas à se plaindre de moi.
Madame Monval
Tant mieux. Conduisez ces enfants dans leur chambre et ne les quittez point qu'ils ne soient au lit.
Elle sort avec les deux enfants.
Alison
Cela suffit, Madame.
Scène 8
Madame Monval, Le Père Thomas
Madame Monval
Mon père, je vous ai dit que j'attendais ce soir du monde, en conséquence je vous avais prié d'aller vous coucher.
Le Père Thomas
Vous attendez du monde ; puis-je vous faire déshonneur ?
Madame Monval
Vous prenez la chose de travers, mais cela est pardonnable à un homme de votre âge. On pourrait vous dire, sans que vous dussiez vous en fâcher, que vous n'êtes pas en état de paraître devant un certain monde, cependant on ne le fait point ; on ne s'occupe que de votre santé ?
Le Père Thomas
Ma fille, vos façons d'agir sont bien indignes ! Dieu vous en punira. L'éloignement que vous avez pour vos enfants, et celui qu'ils ne manqueront pas d'avoir pour vous, vous préparent un jour bien des peines. Dieu veuille qu'elles ne soient pas plus grandes que les miennes. Ah, ma fille ! Au village, tu pensais bien autrement.