Proverbe · 1785

Le bon Père

de Thomas Garnier

Représentation
≈ 23 min
Distribution
4 hommes
Répliques
99
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père H 38 ≈ 13 min 9
MONSIEUR DE FERVAL fils H 29 ≈ 5 min 6
Monsieur Mondor H 18 ≈ 3 min 3
Julien H 13 ≈ 1 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Bon Père
MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père absentabsent
MONSIEUR DE FERVAL fils absentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Mondor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julien absentabsentabsentabsentabsent
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Le Bon Père

Scène 1

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père, Julien

Il est seul, assis devant une petite table, occupé à plier une lettre.

Ce Drame est imite d'une nouvelle de M. B**, insérée dans la Mercure.

Il appelle.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Quel rôle je joue !... Combien il me coûte !... Sans compter la fatigue continuelle de me contraindre, de m'observer à chaque instant devant une troupe de gens, qui, parce que je suis nouveau venu, ont les yeux ouverts sur toutes mes démarches, épient toutes mes actions. Mon extérieur équivoque, les égards et la politesse de mon frère, qui n'a jamais su en avoir pour personne, à plus sorte raison pour ses domestiques... Tout cela les dépayse, et fixe d'autant plus leur attention. - Mais, que ces peines me paraîtront légères ; que je me croirai heureux, si elles peuvent me conduire sûrement. À mon but !... Enfants, enfants ! Si vous saviez combien vos désordres, vos imprudences mêmes déchirent cruellement l'âme d'un père sensible, pourriez-vous vous y livrer aussi légèrement, sans être des monstres, dont l'existence déshonore l'humanité.... - C'est aujourd'hui, que nous allons frapper le grand coup... Je veux que ce soit le sentiment qui ramène mon sils... Ah ! Si j'avais pu présider moi-même à son éducation... Ce sont des manières rudes de son oncle, qui ont occasionné sa perte ; des leçons aussi grossièrement données l'ont étourdi, plutôt que de le faire réfléchir... Mais le fonds de son caractère est excellent ; c'est là dessus que je fonde mes espérances... Julien... Julien...

Julien

Plait-il ? Est-ce vous, Monsieur Antoine ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Oui, c'est moi ; allons, dépêchez-vous.

Julien

Tout à l'heure, je suis à vous ; un peu de patience...

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Il faut effetivement que je m'en munisse d'une bonne provision ; mais taisons-nous : mon extérieur ne lui dait voir en moi qu'un égal ; le moindre mot pourrait me déceler. Voici pourtant mon homme.

Scène 2

Julien, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Julien

Quel diable vous tourmente donc si matin, monsieur Antoine ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Comment, si matin ? Il est à l'instant neuf heures ; n'êtes-vous pas honteux d'être encore au lit.

Il baille.

Julien

Ça vous est bien aisé à dire ; si vous vous étiez couché, comme moi, au jour, pour attendre mon dou de maître, qui n'est pas seulement encore rentré... Peste de maison , on ne peut pas dormir son saoul. Eh bien, voyons : qu'est-ce que vous me voulez ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Monsieur Mondor est-il levé ?

Julien

Je crois bien qu'oui ; mais il est surement enfermé dans son cabinet, comme à son ordinaire.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Portez-lui cette lettre : dites-lui de jeter les yeux dessus , et lorsqu'il sera débarrassé, je l'entretiendrai sur ce qu'elle contient.

Julien

Êtes-vous son maître Antoine ; mais, tenez, me faire lever pour cela : vous ne pouviez pas faire votre commission vous-même.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Il ne faut pas vous fâcher : laissez là cette lettre, j'instruirai Monsieur Mondor de vos refus.

Julien

C'est que c'est vrai ça : vous vous faites mieux servir que les maîtres, voyez-vous, et cela me déplait à moi.

Scène 3

Monsieur Mondor, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père, Julien

Monsieur Mondor

Bonjour, papa Antoine, comment vous en va ? Mais, qu'est-ce ? Vous parliez un peu haut à ce coquin-là : est-ce qu'il vous aurait manqué en quelque chose ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Non pas, monsieur ; mais comme j'attends ici l'arrivée de Monsieur de Ferval, je le priais de vous porter cette lettre, et il y était peu disposé, parce que je n'ai point d'ordres à lui donner : cependant, lorsque j'ai dit que c'était de convention avec vous.

Monsieur Mondor

De convention, ou non, morbleu, j'entends que l'on vous obéisse, comme à moi-même : qu'on vous respecte.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Oh ! Voilà qui est trop fort, par exemple, Monsieur : vos bontés vous font oublier en quelle qualité je suis ici.

Monsieur Mondor

Si fait, si fait, je m'en souviens à merveille ; mais j'entends qu'on vous distingue, encore une fois, qu'on vous obéisse ; je le prétends : je suis le maître chez moi, morbleu, je fais ce qu'il me plait, et personne n'en doit tirer des conséquences.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Taisez-vous donc, et renvoyez ce domestique.

Haut à Julien.

Monsieur Mondor

Laissez, il est bon de lui faire sa leçon. Va-t-en, et souviens-toi bien de ce que je t'ai dit ; si tu manques à Monsieur Antoine, vingt coups de bâton ; et ton congé ne te manqueront pas. Entends-tu bien.

À part.

Julien

Oui, monsieur. Quel homme que ce Monsieur Antoine ; il y a quelque chose là qui n'est pas naturel.

Scène 3

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père, Monsieur Mondor

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Vous êtes, en vérité, bien inconsidéré ; il ne tient pas à vous que ce domestique ne soit absolument dans votre secret : il est heureusement un peu borné, car j'en connais mille, que vos brusques imprudences auraient mis depuis longtemps au fait.

Monsieur Mondor

Comment, je souffrirais qu'un coquin de domestique vous manquât impunément, à vous, mon frère ; non morbleu /

Il lit.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Eh, mon Dieu, que vous êtes vif ! J'aimerais mieux qu'ils me manquassent mille lois, que de se douter de ma véritable qualité. Mais venons à quelque chose de plus important ; la lettre est prête, je l'ai écrite moi-même, pour tromper d'autant mieux Ferval ; il ne pourra méconnaître l'écriture, il a si souvent reçu mes lettres de l'Amérique. Voici comme elle est conçue. « Mon très cher frère, c'est du lit de la mort que je vous écris ; quand vous recevrez la présente, je ne serai plus : tous les malheurs de l'humanité sont venus fondre ensemble sur ma tête. Une fortune considérable, que j'apportais avec moi dans ma patrie, vient d'être ensevelie sous les eaux : On m'a sauvé, lorsque je périssais avec elle ; mais ce n'est que pour mourir plus cruellement. La quantité d'eau que j'ai bue, une plaie considérable que l'on m'a faite en me tirant du fond de la mer, le défaut de soin, la mauvaise nourriture, suite nécessaire de mon indigence, et plus encore, mes inquiétudes sur le sort de ma famille, et le violent chagrin que me causent le dérangement et les débauches d'un fils, tout cela, mon cher frère, ne me permet pas d'espérer encore plus de deux heures de vie : Je les emploie, ces derniers instants, à vous manifester des volontés que votre amitié pour moi vous fera regarder comme sacrées ; je donne ma malédiction à un fils indigne, qui s'est fait une risée de mes remontrances, un jeu de mes peines, et qui n'a payé vos bienfaits que de la plus noire ingratitude ; abandonnez-le à son mauvais sort : qu'il y trouve la peine de son dérèglement, et de la dépravation de son coeur. C'est pour ma fille seule que j'implore vos bontés, ou, pour mieux dire, votre amour fraternel : vous la retirerez du couvent, vous la recevrez chez vous, vous lui donnerez dans votre coeur la place dont mon malheureux fils s'est rendu indigne. C'est la dernière faveur qu'attend de vous un frère qui fait beaucoup de fonds sur votre tendresse ; c'est l'espérance de l'obtenir, cette faveur, qui peut seule mêler quelques tempéraments à l'horreur de ma situation. Je suis, etc. Votre frère DE FERVAL. De l'Hôpital de Nantes, etc.

Monsieur Mondor

C'est bien, morbleu, c'est bien : mais à votre place j'aurais, ma foi, pris un parti plus court et moins gênant ; car, entre nous, vous jouez un fatigant personnage.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Je vous en réponds... - Mais laissons cela.

Monsieur Mondor

Désagréable, assommant... Où donc avez-vous été chercher cette idée-là ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

C'est un parti pris et exécuté ; nous sommes convenus que vous ne m'en parleriez plus.

Monsieur Mondor

C'est vrai, pardon : mais je ne sais si, à votre place, je n'aurais pas fait enfermer mon drôle à Saint-Lazare.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Vous voilà avec vos partis violents. Malheur aux hommes qu'on ne peut ramener que par de pareils moyens ! On ne leur apprend qu'à masquer leurs vices ; vous voulez des honnêtes gens, et vous ne faites que des hypocrites.

Monsieur Mondor

Enfin, vous êtes le maître ; mais au vrai, quel est votre but ; quelle fin attendez-vous de cette lettre ?

Ses yeux se couvrent de larmes.

Il pleure.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Je vous l'ai dit cent fois, ramener mon fils par le sentiment, le faire rentrer en lui-même; examiner comment il supportera sa mauvaise fortune, de quel oeil il verra le désastre de son père, sa fin malheureuse ; comment il soutiendra l'idée d'avoir été lui-même l'auteur de ses maux, de lui avoir porté le coup de la mort ; comment il sera affecté de l'expression d'une indignation aussi justement méritée ; sonder là-dessus le plus intime de son coeur. Si des secousses aussi terribles ne l'émeuvent pas, c'est le dernier des hommes, un malheureux que je renonce pour mon fils ; je me sauve au fond de l'Amérique avec ma fille et mes richesses, vous priant très fort de ne le point détromper, et de ne me jamais parler de lui... que... pour me faire savoir sa mort... qui sera pour lors la seule intéressante, la seule bonne nouvelle que vous puissiez m'apprendre.

Monsieur Mondor

Eh, finissez vous m'attendrissez aussi, moi ; fi donc : à nos âges, pleurer comme des enfants, on se moquerait de nous. Allez, allez ; ayez bonne espérance, vous ne serez pas réduit ù cette extrémité-là.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Je l'espère bien aussi. Mais, mon fils va rentrer, modérez-vous avec lui, je vous en prie : vous lui parlez d'un ton, qui, bien loin de le ramener, ne fait que l'aigrir : vous l'avez toujours traité très durement ; il n'a vu en vous, depuis son enfance, qu'un maître inflexible, un tyran impérieux, chez qui les plus petites fautes étaient punies avec une rigueur qui ne pouvait augmenter pour les plus grandes ; il s'est accoutumé à vous craindre et à vous détester : Devenu plus grand, il a secoué cette timidité, et de jour en jour, il vous hait plus, et vous redoute moins... franchement, je crois que cela n'a pas peu contribué à le plonger dans le désordre.

Monsieur Mondor

Ah, parbleu, vous m'entreprenez actuelle ment, moi ; ceci n'est pas mauvais... Mais, j'entends du bruit, je gage que c'est votre coquin de fils ; il rentre à une jolie heure.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Au nom de Dieu, contraignez-vous : vous me l'avez promis.

Monsieur Mondor

Soyez tranquille.

Scène 5

MONSIEUR DE FERVAL fils, Julien, Monsieur Mondor

Monsieur de Ferval entre brusquement, il est en désordre, comme un homme qui a passé la nuit au bal ; Julien le suit portant un domino

Bas à Julien.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Oh ! Mon oncle ! Bourreau ! Pourquoi ne m'as-tu pas dit que mon oncle était ici ?

Julien

Monsieur... C'est que...

Monsieur Mondor

D'où venez-vous, Monsieur, où avez-vous passé la nuit ?...

MONSIEUR DE FERVAL fils

Ma foi, mon cher oncle, c'est un de mes amis qui m'a donné le soupé le plus élégant : Nous avions grande chère, de bon vin, de jolies femmes : ne suis-je pas excusable de m'être un peu oublié ?

Antoine le tire par son habit.

Pendant tout le temps que Monsieur Mondor gronde, Monsieur de Ferval est distrait et parle par intervalles à Julien à l'oreille.

Monsieur Mondor

Comment, Monsieur le libertin. Je vous ai déjà averti que ce train de vie ne me plaisait point ; je mène une vie réglée, et j'entends que tout le soit chez moi.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Oui, mon oncle.

Monsieur Mondor

Oui, monsieur mon neveu, oui, j'entends que cela soit ; vous ne ferez, parbleu, pas la loi dans ma maison.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Ce n'est pas non plus mon intention, mon oncle.

Avec emportement.

Antoine le tire encore. Il reprend un ton modéré.

Monsieur Mondor

Qui ne le croirait, pourtant, à la manière dont vous vous comportez : dans une auberge, corbleu, dans une auberge, on aurait plus d'égards... Mais m'écouterez-vous ? Il faudra nous séparer, Monsieur mon neveu, il faudra nous séparer ; j'attends pour cela des nouvelles de votre père.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Quand il vous plaira, mon oncle.

Monsieur Mondor

Trop tôt peut-être pour toi.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Dès aujourd'hui, si vous le voulez.

À part.

Il sort.

Monsieur Mondor

Nous... nous verrons... Je suffoque, sortons.

Scène 6

MONSIEUR DE FERVAL fils, Julien

MONSIEUR DE FERVAL fils

Comment, tu n'as pas encore serré ce domino ! Voilà la troislème fois que je te le dis.

Julien

Eh, Monsieur, est-ce que je pouvais entendre ? Monsieur votre oncle faisait un tel vacarme !...

Julien sort.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Eh bien ! Vas-y donc.

Scène 7

MONSIEUR DE FERVAL fils, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

MONSIEUR DE FERVAL fils

Avoue donc, mon pauvre Antoine, que je suis à plaindre d'avoir affaire à un homme aussi brusque que mon oncle.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Mais, Monsieur, à mon avis, il ne vous dit rien que de juste ; vous devez sentir vous-même...

MONSIEUR DE FERVAL fils

Non, en vérité, je ne sens rien ; quand il me parle, il m'étourdit et puis c'est tout.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Il est vrai qu'il a le ton un peu haut.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Que dis-tu ? Haut ! Il l'a brutal, insoutenable.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

C'est un oncle qui vous aime, il est au désespoir de voir que vous vous perdez.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Je me perds ! Tu parles comme lui, voudrais-tu faire sa parodie ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Oui, vous vous perdez ; car enfin la vie que vous menez n'est-elle pas condamnable ?

MONSIEUR DE FERVAL fils

Mais, c'est la vie de tous les jeunes gens d'aujourd'hui.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Dites de tous les libertins, de cette espèce d'hommes la plus méprisable de toutes. Si vous vouliez jeter un coup d'oeil sur vous-même, vous en sentiriez la honte...

Il s'assied sur le canapé.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Sais-tu bien que tu es le seul qui puisse me dire de ces choses-là ? Tiens, je veux bien t'ouvrir mon coeur : la vie que je mène ne laisse pas de m'être à charge ; ce n'est pas d'aujourd'hui que je sens combien une vie douce et une grille lui est préférable ; mais que veux-tu, mon cher, il faut suivre le torrent : Irai-je, à mon âge, afficher la sagesse et le ridicule ? Car ils vont de pair. D'ailleurs, riche comme je le suis et avec les plus grandes espérances, ne me trouvé-je pas dans la nécessité de me faire honneur de mon bien ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Ah, Monsieur, qu'il vous est possible de vous faire honneur de vos richesses d'une autre manière ! Et au fond, pensez-vous être bien honoré en vous ruinant pour un tas de jeunes débauchés qui se moquent de vous et vous grugent impitoyablement sans vous en avoir la moindre obligation ?

MONSIEUR DE FERVAL fils

Je m'embarrasse peu de leur reconnaissance. Crois-tu que ce soit pour eux que je m'épuise en dépense ? Non, mon cher ; c'est pour moi seul que j'agis ainsi ; j'en tire seul le véritable profit. Ils sont très contents de soutenir à mes frais une noblesse indigente ; et moi, fils d'un simple négociant, très satisfait à ce prix de marcher leur égal. J'ai le bonheur de jouir en leur compagnie d'une considération qu'on n'accorde qu'au sang le plus illustre... Mon cher Antoine, un pareil honneur peut-il se payer ? Non, toute ma fortune.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Bon Dieu ! Quelle folie ! Quelles chimères ! Comment pouvez-vous pousser l'extravagance.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Monsieur Antoine, monsieur Antoine, doucement, s'il vous plait ; vous abusez un peu de mes égards pour vous.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Non, Monsieur, c'est par affection que je vous sers, je ne souffrirai jamais que vous courriez ainsi à votre perte.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Mais, Monsieur Antoine.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Vous pouvez me renvoyer, Monsieur ; payer par un trait de reconnaissance si digne de vous, le zèle qui m'anime ; mais vous ne pourrez jamais me faire trahir mon devoir, approuver lâchement vos extravagances, ni encenser vos défauts.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Antoine, je respecte votre âge, je pardonne à votre zèle ; mais...

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Mon cher maître, rentrez en vous-même, vous avez une âme honnête et faite pour le bien : est-il possible que l'orgueil vous aveugle assez pour empêcher de voir toute l'indignité et la bassesse... Oui, la bassesse du personnage que vous jouez ; avec de l'esprit et du bon sens, il vous rend la dupe d'une troupe de jeunes insensés. Pensez à un père qui vous aime, qui vous idolâtre songez quel serait son chagrin s'il apprenait que vous menez une vie aussi méprisable. Ah ! Je le connais, il en mourrait.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Mon cher Antoine ! Tu connais mon père, où l'as-tu vu ? Y a-t-il longtemps ? Pense-t-il à... sa famille ?

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Je l'ai vu à la Guadeloupe, où j'ai demeuré plus de quinze ans : il n'est occupé que de vous.

Scène 8

Julien, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père, MONSIEUR DE FERVAL fils

Julien

Monsieur Mondor, monsieur, vous demande ; il a quelque chose de pressé à vous dire.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Est-ce à moi ?

Julien

À vous ? Parbleu non, on et dit Monsieur ?

MONSIEUR DE FERVAL fils

Sais-tu ce qu'il me veut ?

Julien

Non, Monsieur.

À Julien.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Quel homme ! Il va encore m'assommer de nouveaux reproches ; j'ai envie de n'y point aller : Dis-lui que je suis sorti.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Ne vous avisez pas de cela ; ce sont peut-être des nouvelles importantes... de votre père ; que sais-je moi ?

Il sort avec Julien.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Vous avez raison, allons.

Scène 9

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Il se promène à grands pas et d'un air pensif. Il dit ceci par intervalles, et très lentement.

Il va s'asseoir d'un air rêveur.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Voilà le coup de partie. - Je vais voir un homme bien consterné. - N'y a-t-il pas de la barbarie à le déchirer aussi impitoyablement car enfin je suis sûr de l'excellence de son coeur - de sa tendresse pour moi. - Non... Il ne faut rien moins que des coups aussi violents pour le tirer de son dérèglement... L'état cruel où il saura que sa mauvaise conduite a réduit un père qui l'aime si tendrement, peut seul lui ouvrir les yeux... J'entends du bruit ; le voici sûrement.

Scène 10

MONSIEUR DE FERVAL fils, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Il paraît plongé dans le chagrin le plus profond.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Prépare mes chevaux, Julien, dans un quart-d'heure je décampe.

Julien sort.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Peut-on vous demander où vous allez, Monsieur ?

Scène 11

MONSIEUR DE FERVAL fils, MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père, Monsieur De Ferval Père

Il se renverse sur un fauteuil dans l'attitude d'un homme désolé.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Ah, mon cher Antoine ! Mon vrai, mon unique ami, je perds le meilleur de tous les pères. - Que dis-je, malheureux ; c'est moi qui lui ai porté le poignard dans le sein.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Remettez-vous, Monsieur ; pour vous consoler, allons, racontez-moi la cause de vos chagrins.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Que je te les raconte ! J'expirerais avant d'avoir fini ce triste récit. Ah, mon pauvre père ! Monstre que je suis ! - Adieu, mon cher Antoine, adieu, homme digne et vraiment respectable ; souvenez-vous quelque fois d'un ami qui sut plus imprudent que criminel.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Mais je ne vous quitte pas ; où voulez-vous aller ? Quel est votre dessein ?

À Antoine, qui veut parler.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Non, Antoine, vous ne me suivrez point. Abandonnez à son mauvais sort un malheureux qui l'est du Ciel et de la Terre, qui a mérité la malédiction de son père, qui lui a porté le coup de la mort. Ah, quel pays, quel désert pourra cacher mes remords et mon ignominie ! Cessez de me presser ; tous les malheurs sont à ma suite ; ma fortune s'est évanouie, à peine me reste-t-il le plus étroit nécessaire.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Eh bien, Monsieur, j'ai un petit bien fort honnête, suffisant pour nous faire vivre à l'aise l'un l'autre, nous le partagerons.

Affectueusement.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Que ce trait-là est admirable ! Mais il ne me surprend point. Oui, mon digne ami, j'accepte vos offres ; que deviendrai-je sans vous ? J'ai perdu le meilleur des pères, vous m'en tiendrez lieu ; vous le remplacerez auprès de moi : Qu'il me sera doux de vous donner ce titre !

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Monsieur, vous oubliez ce que je suis.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Je me souviens de votre vertu. Non, si mon malheureux père vivait, il ne penserait, il n'agirait pas autrement ; je ne sentirais pas pour lui plus d'attachement, plus de vénération.

MONSIEUR MONDOR DE FERVAL père

Mon fils, mon cher fils, embrassez-moi. Vos sentiments répondent à mes espérances ; je m'aperçois que la réduction des mauvaises compagnies, l'étourderie de votre âge, et peut-être la dureté de votre oncle, ont été les seules causes d'un dérangement qui vous est sûrement actuellement en horreur. Ne pleurez plus un père qui vit encore et qui ne vit que pour vous aimer.

MONSIEUR DE FERVAL fils

Ah ! Vous êtes mon père !... Comment ai-je pu vous méconnaître ! - Mais dans quel état !... Ah ! Mon père !...

Monsieur De Ferval Père

Pardonnez-moi cette supercherie ; mon fils, il m'importait de sonder votre coeur ; si le dérèglement de votre conduite l'eut gâté, ah, mon fils ! Quel chagrin pour moi, je n'y aurais pas survécu. Vous pardonnerez aussi à votre oncle d'avoir donné les mains à mon projet. La lettre, le naufrage, le congé ; tout cela était concerté entre nous. Tout a réussi heureusement au gré de nos désirs. Entrons auprès de votre oncle, vous y trouverez une soeur digne de vous : je coulerai dans les embrassements d'enfants aussi bien nés, des jours que pourraient envier les plus heureux mortels. Votre oncle sentira combien la manière dure et impérieuse avec laquelle il vous a toujours traités, est dangereuse ; elle est capable de vicier les plus heureux caractères : il reconnaîtra la vérité du proverbe.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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