Le Cathéchisme Poissard
Scène 1
Le Narrateur, Biquet, Le Président, Boguenard
Le Narrateur
Si on se défend comme on peut, quand on est devant la justice, on comprend aussi très bien Boguenard disant, des explications du prévenu Biquet : « Elle est bien bonne ! » Boguenard est une espèce de bouquiniste de quatorzième classe, dont la collection consiste en quelques volumes dépareillés, images, petits livres à trois ou quatre sous, etc.. Il a porté plainte en voies de fait contre Biquet, et il tient à peu près ce langage : Figurez-vous, messieurs, que cet original que je ne connais pas du tout, que même j'en suis très flatté de n'en pas faire ma société.
Biquet
Vous faut rien pour vot' politesse ?
Le Président
Tâchez de vous taire.
Boguenard
Il parle de politesse, vous allez voir la sienne : il m'achète un petit livre qui était le Catéchisme poissard de trois sous, dont il me donne deux pièces de dix centimes, et qu'il me dit : « Rendez m'en un ! » C'est bon, je cherche dans ma poche : je n'avais que des deux sous, je dis alors à cet individu : « Vous n'auriez pas un petit sou ? » Alors, Messieurs, là-dessus il me répond : « Espèce de serin, de Pédezouille, d'estropié de cervelle, si j'avais des petits sous, je ne vous en donnerais pas deux gros pour me rendre ; faut que vous soyez bête comme vos pieds pour me dire une muffeterie comme ça ». Moi je reste en putréfaction que j'en étais abruti, qu'il me fiche tout ça au nez sans savoir seulement ce que ça veut dire. Alors je lui réponds : « Vous êtes encore un drôle de citoyen, vous; je vous parle poliment et vous m'invectivez de grossièretés. » Alors, monsieur, là-dessus il se met à me débiter un chapelet des mille-z-horreurs de la terre et qu'il veut que je lui rende ses sous. « Alors, que je lui dis, rendez-moi mon livre et je vas vous rendre vos quatre sous. - Je te rendrai mon oeil, qu'il me dit, tu m'as vendu ton livre, je le garde ; tu me dois un sou, je veux mon sou. » Je lui dis : « Alors, attendez, je vas demander deux petits sous chez le marchand de vin. » Il me répond : « Pour te sauver avec mon sou et ne pas revenir. » Moi, la moutarde commence à me monter ; je lui dis : « Est-ce que vous vous fichez de moi ? Est-ce que vous croyez que je vas filer en Belgique pour vous emporter votre sou ? » Alors, Monsieur, il me saute dessus pour m'arracher les deux sous, disant que, dans mon livre, il n'y avait pas d'engueulades nouvelles (parce que faut vous dire qu'il l'avait lu pendant plus d'une demi-heure), qu'il ne vaut pas plus de deux sous, vu que tout ce qui est dedans, il le sait par coeur, que c'est le même que l'on vend depuis quarante ans, que je suis un filou, etc. Je lui réponds que ça n'est pas de ma faute s'il n'y a plus d'auteurs nouveaux ; finalement qu'il me saute au collet et que, voulant me rebiffer, il me fiche une gifle.
Le Président
On n'a jamais rien vu de pareil, c'est inexplicable.
Biquet
Mon président, il y a quiproquo.
Le Président
Comment, quiproquo ?
Biquet
Car, Messieurs, je ne comprends pas ce particulier ; je ne lui ai rien dit à lui, seulement que son livre, c'était le même qu'on vendait, depuis quarante ans, dont pour lui prouver, tout ce qu'il dit que je lui ai dit, je le lisais dans son Catéchisme poissard pour qu'il voie bien.
Boguenard
Ah ! Elle est bonne !... Non, elle est bonne !
Lisant.
Biquet
Tenez, mon juge, à preuve ; le v'là son livre. Le Nouveau Catéchisme poissard ou l'art de s'engueuler sans se...
Le Président
Serrez ce livre.
Se mettant le poing sur la hanche.
Biquet
Non, tenez, rien que ça ; j'ai marqué la place de ce que j'ai dit à Monsieur. Dis donc, toi, espèce de...
Le Président
Ah ça ! Est-ce que vous allez nous réciter ici le Catéchisme poissard ?
Biquet
C'était pour vous faire voir.
Boguenard
Et la gifle, est-elle dans le livre ?
Le tribunal condamne Biquet à quinze jours de prison.
Biquet
Non, mais, il y a giroflée à cinq feuilles pour se désaltérer.
Biquet
Ah ! Ben, par exemple, je recommanderai la boutique de monsieur.