Proverbe · 1781

Le chanoine de reims

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 20 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
174
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
L'Abbé de la Craie H 61 ≈ 10 min 9
Monsieur Colliger H 69 ≈ 5 min 11
Dame Monique F 28 ≈ 3 min 9
Monsieur Festons H 13 ≈ 1 min 3
Saint-Pierre H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Chanoine de Reims
L'Abbé de la Craie absentabsentabsentabsent
Monsieur Colliger absentabsent
Dame Monique absentabsentabsentabsent
Monsieur Festons absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Saint-Pierre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Le Chanoine de Reims

Scène 1

Dame Monique, Monsieur Festons, Monsieur Colliger

Dame Monique

Messieurs, donnez-vous la peine d'entrer et de vous asseoir.

Monsieur Festons

Et pourquoi faire ?

Dame Monique

Monsieur le Chanoine de la Craie va revenir.

Monsieur Colliger

Mais il y a huit jours que vous dites qu'il va arriver ; nous venons ici tous les jours, et il n'arrive jamais.

Dame Monique

Ah dame ! C'est qu'il a eu bien des affaires à ses vignes ; mais il est revenu.

Monsieur Colliger

Quoi ! Il est à Reims ?

Dame Monique

Oui, Monsieur, et je lui ai dit que ces Messieurs étaient venus le demander bien des fois. Il est allé voir un de ces Messieurs les Chanoines, et il m'a recommandé de l'aller chercher, si par hasard ces Messieurs revenaient : ainsi assoyez-vous.

Monsieur Festons

Eh bien, ne soyez donc pas longtemps.

Dame Monique

Ah ! C'est ici tout près dans la rue pavée d Andouilles. C'est que Monsieur le Chanoine, chez qui est le nôtre, a des vignes dans le même canton, qui ne sont pas si bonnes tout-à-fait ; mais le vin en est pourtant bien bon.

Monsieur Colliger

Allez donc.

Dame Monique

Je vous dis cela, parce que si vous aviez envie d'en acheter, il y en a encore à vendre, et que Monsieur le chanoine vous en ferait avoir ; parce que c'est son ami depuis longtemps.

Monsieur Festons

Fort bien.

Dame Monique

Il n'est pourtant pas aussi âgé ; car il n'étAit pas encore Chanoine du temps du sacre de 1722.

Monsieur Colliger

C'est assez.

Dame Monique

J'y étais moi à ce sacre, c'est-à-dire, à Reims. Eh ! Mon Dieu, tenez, nous avions chez nous un beau Monsieur qui y était logé, qui me trouvait bien gentille. Ah dame ! J'étais plus jeune que je ne suis. Mais c'est qu'on a tous les ans douze mois, comme vous savez. Monsieur le Chanoine vous contera tout cela ; car il a plus de mémoire que moi.

Monsieur Festons

Mais si vous n'allez pas le chercher, nous nous en allons.

Dame Monique

J'en serais bien fâchée. Ne vous impatientez pas.

Scène 2

Monsieur Colliger, Monsieur Festons

Monsieur Colliger

C'est une terrible chose que les vieilles gens avec tous leurs bavardages !

Monsieur Festons

J'aime bien que tu me dises cela, quand tu n'es venu à Reims avec moi que pour causer avec cet Abbé de la Craie, et que tu m'as retenu deux jours de plus que je ne voulais pour l'attendre.

Monsieur Colliger

Mais c'est qu'il m'est important de voir un homme qu'on m'a dit qui était au sacre, pour faire mon livre du Recueil des cérémonies.

Monsieur Festons

Et tu crois qu'à cet âge-là il se souviendra de tout ce qu'il aura vu ?

Monsieur Colliger

J'en suis sûr. Les vieillards n'ont de la mémoire que pour les choses anciennes, et ils se plaisent à se les rappeler ; ils n'oublient pas la moindre circonstance, ce que les auteurs contemporains négligent trop souvent.

Monsieur Festons

Oui ; mais s'il te tient trop longtemps, je t'avertis que je partirai ; je dois rendre compte demain matin de ma besogne à Paris : je t'ai attendu assez.

Monsieur Colliger

Je compte, après cette conversation, de faire un livre unique sur cette matière, et qui fera tomber tous les autres.

Monsieur Festons

Tu ne suis que tes idées, et tu ne m'écoutes pas.

Monsieur Colliger

Je t'ai entendu de reste ; je ne te ferai pas attendre.

Monsieur Festons

À la bonne heure.

Monsieur Colliger

Tu sais bien que je n'ai pas le sol ; ainsi je n'ai pas envie de rester ici sans toi.

Monsieur Festons

Ma foi, je n'ai que ce qu'il me faut pour la poste et pour payer la dépense de notre auberge.

Monsieur Colliger

Tiens, nous allons avoir des nouvelles du Chanoine.

Scène 3

Monsieur Colliger, Dame Monique, Monsieur Festons

Monsieur Colliger

Eh bien, va-t-il venir Monsieur le Chanoine ?

Dame Monique

Oui, oui.

Monsieur Festons

Mais quand ?

Dame Monique

Tout à l'heure, tout à l'heure.

Monsieur Festons

Avec tout cela le temps se perd : vois si tu veux revenir avec moi, ou si tu veux rester ici.

Monsieur Colliger

Je ne te demande qu'un quart d heure.

Monsieur Festons

Eh bien, je m'en vais toujours faire préparer les chevaux ; mais après cela je ne retarde plus, je t'en avertis.

Scène 4

Monsieur Colliger, Dame Monique

Monsieur Colliger

Il se fait bien attendre Monsieur le Chanoine.

Dame Monique

Dame, il n'a pas de si bonnes jambes que vous ; il ne peut pas aller aussi vite, quoiqu'il se porte bien.

Monsieur Colliger

Et, il a une bonne mémoire ?

Dame Monique

Oh ! Il se souvient de tout, de tout ce qu'il a vu, comme si c'était d'hier. Mais j'entends quelqu'un.

Monsieur Colliger

On n'a pas sonné.

Dame Monique

Est-ce qu'il n'a pas la clef ? Tenez, le voilà, c'est lui-même.

Scène 5

L'Abbé de la Craie, Dame Monique, Monsieur Colliger

L'Abbé de la Craie

Messieurs, j'ai bien l'honneur de vous souhaiter le bonjour.

Dame Monique

Il n'y en a qu'un, l'autre s'en est allé.

L'Abbé de la Craie

Ah ! Je suis bien fâché de ne l'avoir pas vu.

Monsieur Colliger

Monsieur...

L'Abbé de la Craie

Assoyez-vous donc, je vous prie. On m'a dit que vous m'attendiez depuis huit jours ; je n'en savais rien, et puis quand on a des affaires, on ne sait pas le temps qu'elles vous tiendront.

Monsieur Colliger

J'en ai de bien pressées, et je voudrais vous demander si vous ne pourriez pas me rendre un service intéressant ?

L'Abbé de la Craie

Je ferai tout ce que vous voudrez, ou plutôt tout ce que je pourrai ; car...

Dame Monique

Monsieur, je m'en vais chercher votre robe de chambre.

L'Abbé de la Craie

Vous ferez bien, Dame Monique.

Scène 6

L'Abbé de la Craie, Monsieur Colliger

L'Abbé de la Craie

Monsieur, je vous demande bien pardon ; mais c'est qu'à mon âge il faut se mettre un peu à son aise.

Monsieur Colliger

Je ne veux pas vous déranger. On m'a dit, Monsieur, que vous étiez au sacre de 1722.

L'Abbé de la Craie

Ah ! Mon Dieu, oui, j'y étais, et je puis vous en parler savamment ; car il me semble que j'y suis encore ; cela m'est aussi présent que de vous voir là.

Monsieur Colliger

Vous avez une heureuse mémoire, et vous pourriez m'aider prodigieusement dans un ouvrage que je veux faire sur le sacre.

L'Abbé de la Craie

Vous ne pouvez pas mieux vous adresser.

Monsieur Colliger

On me l'a bien dit à Paris, que si je pouvais causer un peu avec vous, je saurais les choses très exactement, et c'est ce qui m'a fait venir.

L'Abbé de la Craie

Qu'est-ce qui peut vous avoir dit cela ?

Monsieur Colliger

Monsieur l Abbé Dubreuil.

L'Abbé de la Craie

L'Abbé Dubreuil ? Je ne me rappelle pas bien...

Monsieur Colliger

Cela n'est pas nécessaire ; je suis très pressé...

L'Abbé de la Craie

Attendez, attendez, j'y suis. J'étais étonné de ne me pas souvenir de l'Abbé. Oui, c'est cela, je me rappelle à présent... Et tenez, mon frère avait été fort amoureux de sa grand-mère ; il a même pensé l'épouser.

Monsieur Colliger

Tout cela ne fait rien.

L'Abbé de la Craie

Pardonnez-moi, je voulais vous faire voir que je ne l'avais pas oublié.

Scène 7

Dame Monique, L'Abbé de la Craie, Monsieur Colliger

Dame Monique

Allons, Monsieur le Chanoine, voulez-vous mettre votre robe de chambre ?

Il met sa robe de chambre.

L'Abbé de la Craie

Sans doute, sans doute. Vous permettez, Monsieur ?

Monsieur Colliger

Je n'aurai jamais le temps de rien savoir de ce que je veux.

Dame Monique

Bon, j'ai oublié votre bonnet de nuit.

L'Abbé de la Craie

Je n'en ai que faire.

Dame Monique

Vous ne voulez donc plus rien ?

L'Abbé de la Craie

Non, non.

Dame Monique

Allons, je m'en vais penser à mon dîner.

Scène 8

Monsieur Colliger, L'Abbé de la Craie

Monsieur Colliger

Je meurs d'impatience.

L'Abbé de la Craie

Vous devriez dîner avec moi, Monsieur, on cause mieux le verre à la main.

Monsieur Colliger

Je ne le puis pas ; je suis très pressé de partir pour Paris.

L'Abbé de la Craie

Je vous aurais fait boire du vin de quarante-trois. Je ne crois pas qu'il y en ait de pareil.

Monsieur Colliger

Je vous suis très obligé, Monsieur l'Abbé ; mais, je vous en prie, allons au fait.

L'Abbé de la Craie

C'est tout ce qui s'est passé au sacre que vous voulez savoir ?

Monsieur Colliger

Oui, Monsieur.

L'Abbé de la Craie

Tenez, il me semble que j'y suis. Vous savez que cela dure plusieurs jours ?

Monsieur Colliger

Oui, oui.

L'Abbé de la Craie

Attendez, reprenons de la veille du premier jour. Qu'est-ce que nous fîmes ?... Qu'est-ce que nous fîmes ? Ah ! Nous nous assemblâmes tous, ce que nous étions de Chanoines.

Monsieur Colliger

Fort bien.

Scène 9

Dame Monique, Monsieur Colliger, Saint-Pierre, L'Abbé de la Craie

Dame Monique

C'est vous, Monsieur, qu'on demande.

Monsieur Colliger

Ah ! Saint-Pierre, je m'en vais dans un moment. Prie Monsieur Festons de m'attendre encore un instant.

Saint-Pierre

Monsieur, il m'a dit de vous dire que si je ne vous ramenais pas avec moi, il partirait sur le champ.

L'Abbé de la Craie

Où voulez-vous donc aller ?

Monsieur Colliger

À Paris, avec un Monsieur qui m'a amené ici seulement pour vous voir.

L'Abbé de la Craie

Cela est bien honnête.

Monsieur Colliger

Et pour m'instruire de ce que je viens de vous demander.

L'Abbé de la Craie

Mais si vous partez, vous ne le saurez pas.

Monsieur Colliger

Eh vraiment non, c'est là ce qui me désespère.

L'Abbé de la Craie

Il ne faut pas vous désespérer pour cela, nous trouverons quelque occasion plus favorable.

Monsieur Colliger

Il n'y en a pas dont je puisse mieux profiter, pour des raisons que je ne peux pas vous dire.

L'Abbé de la Craie

Attendez, attendez ; laissez partir Monsieur votre ami.

Monsieur Colliger

Comment ! Cela ne se peut pas.

L'Abbé de la Craie

Pardonnez-moi ; le Doyen part à trois heures après midi ; il cherchait quelqu'un pour lui tenir compagnie. Il sera charmé de voyager avec vous.

Monsieur Colliger

Vous le croyez ?

L'Abbé de la Craie

J'en suis sûr.

Monsieur Colliger

Il n'a personne ?

L'Abbé de la Craie

Non, je le quitte, et je vais lui envoyer Dame Monique, pour lui dire que je lui ai trouvé un compagnon de voyage.

Monsieur Colliger

Mais c'est que...

L'Abbé de la Craie

Il ne vous en coûtera pas un sol encore ; voilà le meilleur.

Monsieur Colliger

Vous m'en répondez.

L'Abbé de la Craie

Sûrement.

Monsieur Colliger

Allons. Saint-Pierre, dis à Monsieur Festons qu'il peut s'en aller.

Saint-Pierre

Je m'en vais le lui dire. Vous n'avez pas besoin que je vous laisse votre sac de nuit ?

L'Abbé de la Craie

Non, non ; le Doyen va tout de suite sans s'arrêter.

Saint-Pierre

En ce cas-là, j'aurai soin de toutes vos affaires.

Monsieur Colliger

Je t'en serai obligé, Saint-Pierre.

Scène 10

L'Abbé de la Craie, Dame Monique

L'Abbé de la Craie

Écoutez, Dame Monique.

Dame Monique

Oui, Monsieur le Chanoine.

L'Abbé de la Craie

Allez vous-en, de ma part, chez le Doyen ; vous lui direz que j'ai un compagnon de voyage à lui donner, que je le prie de le prendre ici en passant ; c'est son chemin.

Dame Monique

Est-ce aujourd'hui ?

L'Abbé de la Craie

Oui, c'est Monsieur qui s'en va à Paris avec le Doyen.

Dame Monique

Ah ! J'entends ; allons, j'y vais.

Scène 11

Monsieur Colliger, L'Abbé de la Craie

Monsieur Colliger

J'apprendrai donc enfin ce que je veux savoir.

L'Abbé de la Craie

Ah çà, où en étions-nous ?

Monsieur Colliger

À la veille du sacre.

L'Abbé de la Craie

Ah, oui : nous nous assemblâmes tous chez le Doyen, la veille, pour délibérer sur ce que nous avions à faire. Ce n'était pas le Doyen d'à présent ; mais c'était un bon vivant, qui faisait la meilleure chère du monde ; je m'en souviens comme si j'y étais, il nous donna un dîner excellent.

Monsieur Colliger

Supposons le dîner fini.

L'Abbé de la Craie

Un moment. Tenez, il me semble que je vois le dîner. Nous avions deux potages succulents : le Doyen aimait le potage, il me semble que je le vois là à le manger ; car c'était ici, cette maison lui appartenait. Il avait à côté de lui le Chanoine Long-Brun, qui était maigre et sec ; mais qui buvait bien du vin.

Monsieur Colliger

Cela n'est pas nécessaire à savoir pour...

Il rit longtemps.

L'Abbé de la Craie

Pardonnez-moi, c'est pour vous prouver que ma mémoire est fidèle. À chaque bout de la table il y avait des côtelettes de veau. Le Chanoine Gobart en mangea sept à lui seul, et Raclart onze ; il me semble que je les vois tous deux boire et manger. Gobart avait une bonne trogne ; et comme il riait toujours quand il avait la bouche pleine, et qu'il parlait, il ne faisait pas bon être de ses voisins. Ce même jour, le Chanoine Blondinau s'en plaignit beaucoup, il était dans une colère qui nous fit bien rire ; il me semble que je le vois.

Monsieur Colliger

Quel homme ! Quel homme ! Il ne finira jamais !

L'Abbé de la Craie

Je vais par ordre, comme vous voyez.

Monsieur Colliger

Que trop.

L'Abbé de la Craie

Enfin, le dîner fut très gai, et nous bûmes que c'était un plaisir ! Je me souviens d'un vin blanc, dont les vignes ont été gelées depuis ; il me semble que je le bois encore. Ce qui nous fâcha beaucoup, c'est que Gobart en cassa une bouteille avec un tire-bouchon qu'il avait acheté la veille à Montmirel.

Monsieur Colliger

Mais, Monsieur l Abbé...

L'Abbé de la Craie

Vous voyez si j'ai la mémoire bien présente.

Monsieur Colliger

Oui, mais passons à ce qui m'amène.

L'Abbé de la Craie

Ah oui, cela est juste : j'y viens. Je ne sais si je vous ai dit tout ce que nous avions à dîné ?

Monsieur Colliger

Oui, tout.

L'Abbé de la Craie

Bien exactement ?

Monsieur Colliger

Je vous dis que oui.

L'Abbé de la Craie

Je ne vous ai pas parlé d'un mouton de Beauvais, qui était excellent, et que mon frère m'avait envoyé. Il était Chanoine à Beauvais, et d'une taille ! Il avait près de six pieds ; et comme il atteignait à tout facilement, on l'appelait le Chanoine Long-bras.

Monsieur Colliger

Mais vous voyez bien que vous me menez à Beauvais, quand il n'est question que de ce qui s'est passé à Reims.

L'Abbé de la Craie

C'est pour vous prouver ma mémoire et mon exactitude.

Monsieur Colliger

Oui ; mais je ne sais encore rien. Passez à la fin du repas.

L'Abbé de la Craie

Cela est bien aisé à dire ; je n'ai pas encore eu le temps de rien manger. J'avais pourtant une bonne perdrix sur mon assiette ; il me semble que je la vois encore ; mais, puisque vous le voulez, il n'y avait que six heures que nous étions à table, lorsque l'on servit le dessert. Il était beau ! Dans le milieu il y avait un jambon...

Monsieur Colliger

Ah ! Je vous en prie...

L'Abbé de la Craie

Vous serez étonné du jambon au dessert ; mais c'était notre usage dans ce temps-là, parce que cela fait boire. Celui-là était bien salé ; il me semble que je le vois encore.

Monsieur Colliger

Ah, je vous en prie, sortez de table.

L'Abbé de la Craie

Bon ! Vous n'y êtes pas. Tout en buvant, le Doyen dit : Messieurs, si nous parlions un peu de nos affaires, nous n'avons pas beaucoup de temps, c'est demain, et nous n'avons encore rien délibéré. Eh bien, buvons un coup, dit le Chanoine Ventrin. Je ne vous ai pas encore parlé de lui, je crois ? Il était gros comme un orme qu'il y avait dans la cour du Doyen, qui était vieux comme le monde ; c'est moi-même qui l'ai mesuré, il me semble que j'y suis encore.

Monsieur Colliger

Dites, enfin que fîtes-vous ?

L'Abbé de la Craie

Nous délibérâmes que nous nous rendrions à l'église le lendemain à cinq heures du matin. Gobart dit : Messieurs, le temps avance ; si vous m'en croyez, nous souperons ensemble, et tout en buvant nous arriverons à cinq heures du matin ; je l'entends encore. Nous ordonnons le souper.

Monsieur Colliger

J'espère que vous m'en ferez grâce.

L'Abbé de la Craie

Il était pourtant bien bon ! Il me semble que j'y suis encore. Nous envoyons chercher nos aumusses. La mienne se trouva brûlée d'un côté, parce que ma gouvernante, qui était endormie, la laissa tomber dans le feu ; mais en mettant le brûlé en dedans, cela ne s'apercevait pas. Vous voyez que je me souviens de tout.

Monsieur Colliger

De tout ce qui est inutile.

L'Abbé de la Craie

Cinq heures sonnent, nous buvons un coup, et nous nous mettons en marche ; nous arrivons à l'église. Nous trouvons à la porte un Cent-Suisse qui avait une belle moustache ; il me semble que je le vois encore : Où allez-vous, Messieurs, nous dit-il ? Nous allons dans l'église. Vous n'avez point de place ici, Messieurs. Ah ! Ah ! Celui-là est plaisant ! Vous ne nous connaissez pas, apparemment ? Vous n'entre pas par ici. Allons, marche.

Monsieur Colliger

Comment ! Vous ne pûtes pas entrer ?

L'Abbé de la Craie

Attendez donc. Nous nous regardâmes tous en riant ; il me semble que j'y suis encore. Ventrin dit : Messieurs, si vous m'en croyez, nous irons nous coucher ; si l'on a besoin de nous, on viendra nous chercher.

Monsieur Colliger

Quoi ! Les Chanoines ne sont pas entrés ?

L'Abbé de la Craie

Pardonnez-moi, par une autre porte ; il me semble que j'y suis encore.

Monsieur Colliger

Allons, vous allez donc me dire ?

L'Abbé de la Craie

J'eus une indigestion qui m'obligea de retourner chez moi, et j'ai été malade pendant huit jours ; je m'en souviens comme si j'y étais encore.

Monsieur Colliger

Et vous m'avez retenu pour ne m'apprendre que cela ?

L'Abbé de la Craie

Écoutez donc : si vous n'admirez pas ma mémoire au bout d'un temps si considérable, je ne sais pas ce que vous voulez.

Monsieur Colliger

Je serais parti...

L'Abbé de la Craie

Et vous partirez tout de même. Tenez, voilà Dame Monique.

Scène 12

L'Abbé de la Craie, Dame Monique, Monsieur Colliger

L'Abbé de la Craie

Eh bien, Dame Monique, le Doyen ?

Dame Monique

Il est parti, Monsieur le Chanoine.

Monsieur Colliger

Il est parti ?

Dame Monique

Oui, avec un autre Monsieur : je l'ai vu monter en chaise.

Monsieur Colliger

Il faut que je sois bien malheureux ! Monsieur l'Abbé, vous êtes cause que je suis dans le plus grand embarras.

L'Abbé de la Craie

Mais nous trouverons peut-être une autre occasion

Monsieur Colliger

Eh non, Monsieur, je vous remercie ; je vais voir moi-même ce que je pourrai devenir.

L'Abbé de la Craie

Attendez donc.

Monsieur Colliger

Adieu, adieu.

Scène Dernière

Dame Monique, L'Abbé de la Craie

Dame Monique

Pour quoi donc est-il si fort en colère ce Monsieur ?

L'Abbé de la Craie

Je n'en sais rien. J'admire pourtant ma mémoire ; je l'ai entretenu pendant plus d'une heure, j'ai besoin de boire un coup.

Dame Monique

Allons, venez Monsieur le Chanoine ; mais une autre fois ne parlez pas tant sans boire.

Explication du Proverbe : 89. Promettre est un, et tenir est un autre.

L'Abbé de la Craie

C'est ce que je ferai, je vous en réponds bien.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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