Comédie · 1611 · 2 actes

Le Conte d’hiver

de William Shakespeare

Représentation
≈ 2 h 39
Distribution
4 femmes, 10 hommes
Répliques
956
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Léonte H 191 ≈ 29 min 5
Pauline F 96 ≈ 17 min 4
Autolycus N 97 ≈ 16 min 4
Camillo N 80 ≈ 14 min 5
Polixène H 64 ≈ 11 min 5
Clown H 67 ≈ 11 min 5
Florizel H 53 ≈ 9 min 3
Berger N 53 ≈ 8 min 4
Hermione F 44 ≈ 7 min 3
Perdita F 34 ≈ 7 min 4
Antigone N 28 ≈ 6 min 3
Troisième Gentilhomme N 6 ≈ 4 min 1
Valet N 8 ≈ 3 min 1
Premier Seigneur H 14 ≈ 2 min 3
Archidamus H 9 ≈ 1 min 1
Gentilhomme N 6 ≈ 1 min 2
Mamilius H 17 ≈ 1 min 2
Mopsa N 13 ≈ 1 min 1
Émilia F 5 ≈ 1 min 1
Cléomène N 7 ≈ 1 min 2

Et 9 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Ide Votre Divorce, Jeune Sire !… — Que Je N’Ose Appeler Mon Fils !… Oui, Tu Es Trop Vil — pour Que Je Te Reconnaisse, Toi Qui, Héritier d’un Sceptre, — Aspires Ainsi à la Houlette !
Léonte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pauline absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Autolycus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Camillo absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Polixène absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clown absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florizel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Berger absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Archidamus, Camillo

En Sicile. — Dans le palais du roi.

Archidamus

Si le sort veut, Camillo, que vous visitiez la Bohême pour une raison de service comme celle qui me tient ici sur pied, vous verrez, ainsi que je vous l’ai dit, une grande différence entre notre Bohême et votre Sicile.

Camillo

Je crois que, l’été prochain, le roi de Sicile a l’intention de rendre à son frère de Bohême la visite qu’il lui doit justement.

Archidamus

Si notre hospitalité ne nous fait pas honneur, nos sympathies nous excuseront, car certainement…

Camillo

Je vous supplie…

Archidamus

Vraiment, je le dis avec la franchise de ma conviction, nous ne pouvons pas avec autant de magnificence… avec une si rare… je ne sais comment dire… Nous vous donnerons des boissons soporifiques, afin que vos sens, ne s’apercevant pas de notre insuffisance, s’il ne peuvent nous louer, ne puissent pas nous accuser davantage.

Camillo

Vous payez de trop de frais ce qu’on vous donne sans façon.

Archidamus

Croyez-moi, je ne dis que ce que mes renseignements me suggèrent et ce que mon honnêteté me dicte.

Camillo

Sicile ne peut se montrer trop affable pour Bohême. Les deux rois ont été élevés ensemble dans leur enfance ; et il y a entre eux une affection si bien enracinée qu’elle ne peut que jeter des branches. Depuis que leurs majestés plus mûres et les nécessités royales ont séparé leur société, leurs rapports, quoique non personnels, se sont continués royalement, par procuration, en échange de cadeaux, de lettres et d’affectueuses ambassades ; au point que, bien qu’absents, ils semblaient être ensemble. Ils se serraient la main comme par-dessus l’abîme, et s’embrassaient, pour ainsi dire, des deux bouts opposés du vent. Que le ciel prolonge leur affection !

Archidamus

Je crois qu’il n’est pas au monde de malice ni d’incident qui puisse l’altérer. C’est pour vous une inexprimable joie que votre jeune prince Mamilius ; il n’est pas à ma connaissance de gentilhomme qui promette davantage.

Camillo

Je partage entièrement vos espérances à son égard. C’est un galant enfant, un prince qui, vraiment, réconforte ses sujets et rafraîchit les vieux cœurs ; ceux qui allaient sur des béquilles avant qu’il fût né, désirent vivre encore pour le voir un homme.

Archidamus

Autrement, ils seraient donc contents de mourir ?

Camillo

Oui, à moins qu’ils n’eussent d’autres prétextes pour désirer vivre.

Archidamus

Si le roi n’avait pas de fils, tous désireraient vivre sur des béquilles jusqu’à ce qu’il en eût un.

Archidamus

Ils sortent.

Archidamus

‌

Scène 2

Polixène, Léonte, Hermione, Mamilius, Camillo

Sicile. — Le palais du roi.

Polixène

— Neuf changements de l’astre humide ont été — comptés par le berger depuis que nous avons laissé notre trône — sans fardeau ; je remplirais — un temps aussi long de mes remercîments, mon frère, — que je n’en partirais pas moins d’ici — votre débiteur à perpétuité. Aussi, comme un chiffre, — placé dans un beau rang, je multiplie — par un Je vous rends grâces les milliers de remercîments — qui précèdent.

Léonte

Différez un peu vos remercîments ; — vous les débourserez quand vous partirez.

Polixène

Je pars demain, seigneur. — Je suis tourmenté par mes inquiétudes sur ce qui peut advenir — ou résulter de mon absence. Puisse-t-il ne pas souffler — chez nous des vents orageux qui me fassent dire : — « Ces conjectures n’étaient que trop vraies ! » Et puis, je suis resté assez — pour fatiguer votre majesté.

Léonte

Nous sommes trop solide, mon frère, — pour que vous puissiez nous mettre dans cet état-là.

Polixène

Pas un jour de plus !

Léonte

— Encore une semaine !

Polixène

Très-décidément, demain.

Léonte

— Eh bien, partageons la différence ; pour ça — je ne veux pas de contradiction.

Polixène

Ne me pressez pas ainsi, je vous en supplie. — Il n’est pas de parole émouvante, non, il n’en est pas au monde — qui puisse me gagner aussi vite que la vôtre ; elle me déciderait en ce moment, — si ce que vous demandez vous était nécessaire, quelque — urgence qu’il y eût pour moi à refuser. Mes affaires — me traînent en réalité chez moi ; me retenir, — ce serait me faire un fléau de votre affection ; et mon séjour — n’est pour vous qu’embarras et trouble. Pour nous mettre tous deux à l’aise, — adieu, mon frère.

Léonte

Quoi ! bouche close, ma reine ? parlez donc !

Hermione

Je comptais, seigneur, garder le silence jusqu’à ce que vous eussiez tiré de lui — le serment de ne pas rester. Vous, seigneur, — vous le pressez trop froidement. Dites-lui que vous êtes sur — que tout va bien en Bohême ; cette rassurante nouvelle — est certifiée par le dernier courrier ; dites-lui cela, — et il sera forcé dans sa meilleure parade.

Léonte

Bien dit, Hermione.

Hermione

— S’il disait qu’il lui tarde de revoir son fils, cela aurait sa force ; — qu’il le dise donc et qu’il parte ; — qu’il le jure, et il ne restera pas : — nous le chasserons d’ici avec nos quenouilles…

Hermione

À Polixène.

Hermione

— Voyons, je veux risquer l’emprunt pour une semaine — de votre royale présence. Quand vous recevrez — mon seigneur en Bohême, je lui donnerai permission — de rester chez vous un mois au delà du terme — fixé d’avance pour son départ : pourtant, sois-en sûr, Léonte, — je ne t’aimerai pas une seule minute en deçà du temps — qu’une femme doit aimer son mari…

Hermione

À Polixène.

Hermione

Vous resterez ?

Polixène

Non, madame.

Hermione

— Nenni, vous resterez.

Polixène

Je ne puis, vraiment !

Hermione

Vraiment ? — Vous m’éconduisez avec des protestations bien flasques ; mais — vous auriez beau chercher à englober les astres dans vos serments, — que je vous dirais encore : « Monsieur, pas de départ ! » Vraiment ! — vous ne partirez pas ; le « vraiment » d’une dame est bien aussi puissant que celui d’un seigneur. Voulez-vous encore partir ? — Soit ! forcez-moi à vous garder comme prisonnier, — sinon comme hôte ; ainsi, vous paierez votre fançon — avant de partir, et vous économiserez vos remercîments. Que choisissez-vous ? — Mon prisonnier ou mon hôte ? Par votre terrible « vraiment, » — vous serez l’un ou l’autre.

Polixène

Eh bien, je serai votre hôte, madame : — être votre prisonnier impliquerait de ma part une offense — qu’il me serait moins facile encore de commettre — qu’à vous de punir.

Hermione

Eh bien, je ne serai pas votre geôlière, — mais votre affectueuse hôtesse. Allez ! je vais vous questionner — sur les niches que vous faisiez, mon mari et vous, quand vous étiez enfants : — vous étiez alors de jolis petits maîtres !

Polixène

Belle reine, nous étions — deux gars qui ne voyaient rien dans l’avenir — qu’un lendemain semblable à la veille — et croyaient être des gamins éternels.

Hermione

— Est-ce que monseigneur n’était pas le plus franc vaurien des deux ?

Polixène

— Nous étions comme deux agneaux jumeaux, gambadant au soleil — et bêlant l’un à l’autre ; nous rendions — innocence pour innocence ; nous ne connaissions pas — la doctrine du mal-faire et nous ne nous figurions pas — que quelqu’un la connût. Si nous avions continué cette vie-là, — si nos faibles esprits n’avaient pas été exaltés — par un sang plus ardent, nous aurions pu hardiment — répondre au ciel : — Non coupables ! excepté sur le chef — du péché originel.

Hermione

Nous concluons de cela — que vous avez trébuché depuis lors.

Hermione

Miséricorde ! — Ne tirez pas de là votre conclusion ; prenez garde ! vous prétendriez — que votre femme et moi nous sommes des démons !… Pourtant, continuez. — Nous répondons des fautes que nous vous avons fait commettre, — pourvu que vous ayez commencé vos péchés avec nous et qu’avec nous — vous les ayez continués, sans faire de faux pas — avec d’autres.

Léonte

Est-il enfin décidé ?

Hermione

— Il restera, monseigneur.

Léonte

À ma requête, il n’a pas voulu. — Hermione, ma très-chère, tu n’as jamais parlé — plus à propos.

Hermione

Jamais !

Léonte

Jamais, une fois exceptée.

Léonte

Eh bien, c’est quand, — après trois maussades mois aigrement consumés — à attendre l’instant où ta blanche main s’ouvrirait dans la mienne — et m’accorderait ton amour, tu me dis enfin : — « Je suis à vous pour jamais. »

Hermione

Cet aveu, en effet, était la Grâce même. — Eh bien, vous voyez, j’ai parlé à propos deux fois. — La première, j’ai gagné pour toujours un royal mari ; — la seconde, un ami, pour quelque temps.

Hermione

Elle donne la main à Polixène.

Léonte

Trop de chaleur ! Trop de chaleur ! — Mêler si intimement les sympathies, c’est mêler les personnes. — Je me sens un frisson ; mon cœur danse, — mais pas de joie. L’amabilité — peut aller visage découvert ; elle peut être autorisée à une certaine liberté — par la bienveillance, par la générosité et l’expansion du cœur, — et n’avoir rien que de bienséant ; elle le peut, je l’accorde. — Mais en être aux serrements de mains et aux pincements de doigts, — comme ils sont en ce moment, et se faire des sourires d’intelligence — comme dans un miroir, et puis soupirer, — comme si c’était — le hallali d’un cerf. Oh ! cette amabilité-là — ne va pas à mon cœur, ni à mon front… Mamilius, — es-tu mon enfant ?

Mamilius

Oui, mon bon seigneur.

Léonte

Observant Polixène et Hermione.

Léonte

Toujours à faire des gammes — sur sa main !…

Léonte

À Mamilius.

Léonte

Eh bien, veau effronté ! — es-tu mon veau ?

Mamilius

Oui, monseigneur, si vous voulez.

Léonte

— Il te manque une tête accidentée et des rainures comme j’en ai — pour me ressembler tout à fait ; pourtant on dit — que nous nous ressemblons comme deux œufs ; les femmes disent ça — pour dire quelque chose. Mais elles auraient beau être fausses — comme du noir de teinture, comme le vent, comme l’eau, fausses — comme les dés que souhaite l’homme qui n’établit pas — de limites entre le tien et le mien ; elles n’auraient pas moins raison — de dire que cet enfant me ressemble… Allons ! seigneur page, — regardez-moi avec votre œil céleste… — Doux coquin ! — Mon chéri ! Mon poupon ! Est-ce que ta maman pourrait… Serait-ce possible… — Imagination ! tes visions poignardent l’homme au cœur ; — tu rends possibles les choses tenues pour impossibles, — tu communiques avec les songes… Comment cela peut-il être ? — tu collabores avec le fantastique, — et tu t’associes le néant ! Mais il se peut aussi — que tu sois d’accord avec la réalité ; tu l’es en ce moment, — et je le sens d’une manière irréfragable, — au trouble de mon cerveau, — et au durcissement de mon front.

Polixène

Qu’a donc le roi de Sicile ?

Hermione

— Il a l’air un peu agité.

Polixène

Eh bien, monseigneur ? — Qu’éprouvez-vous ? Comment vous trouvez-vous, mon frère le plus cher ?

Hermione

Vous semblez — garder un front bien soucieux ; — auriez-vous quelque émotion, monseigneur ?

Léonte

Non, bien réellement… — Comme parfois la nature trahit sa niaiserie — et sa sensibilité au risque d’être la risée — des cœurs endurcis ! En observant les traits — du visage de mon enfant, il m’a semblé que je rajeunissais — de vingt-trois ans ; je me voyais sans culottes, — dans ma cotte de velours vert, avec ma dague muselée, de peur qu’elle ne mordît son maître et ne lui devînt — funeste comme le deviennent souvent les ornements. — Combien, à mon idée, je ressemblais à ce pépin, — à cette petite citrouille, à ce gentilhomme !

Léonte

À Mamilius,

Léonte

Mon honnête ami, — voudriez-vous prendre des vessies pour des lanternes ?

Mamilius

Non, monseigneur ; j’aime mieux me battre.

Léonte

— Vous, vous battre !… Alors, puisse-t-il avoir de la chance !…

Léonte

À Polixène.

Léonte

Mon frère, — êtes-vous aussi fou de votre jeune prince que nous — semblons l’être du nôtre !

Léonte

Cet écuyer a — le même office auprès de moi… Nous allons nous promener tous les deux, — et vous laisser, monseigneur, suivre une marche plus grave… Hermione, — montre combien tu nous aimes dans ton hospitalité pour notre frère. — Que ce qu’il y a de plus cher en Sicile soit pour lui bon marché. — Après vous et mon jeune corsaire, il est — l’héritier présomptif de mon cœur.

Hermione

Si vous voulez nous rejoindre, — nous sommes à vos ordres dans le jardin : devons-nous vous y attendre ?

Léonte

— Dirigez-vous à votre guise ; on vous retrouvera, — pourvu que vous restiez sous le ciel…

Léonte

À part.

Léonte

Je suis en train de pêcher, — bien que vous ne voyiez pas comment je jette ma ligne. — Allez ! allez !

Léonte

Observant Polixène.

Léonte

Comme elle lui tend la patte, le bec ! — Comme elle s’arme de toutes les licences d’une femme — envers un mari indulgent !

Léonte

Polixène, Hermione et leur suite s’en vont.

Léonte

Déjà parti ! — Dans le bourbier jusqu’au genou ! Cornard par-dessus les oreilles !…

Léonte

À Mamilius.

Mamilius

— Je suis comme vous, à ce qu’on dit.

Léonte

Ah ! c’est toujours une consolation…

Léonte

Il aperçoit Camillo.

Léonte

— Quoi ! Camillo ici !

Camillo

Oui, mon bon seigneur.

Léonte

— Va jouer, Mamilius, tu es un honnête homme…

Léonte

Mamilius sort.

Léonte

— Camillo, ce grand sire va prolonger son séjour.

Camillo

— Vous avez eu beaucoup de peine à faire tenir son ancre ; — elle chassait, chaque fois que vous la jetiez.

Léonte

Tu as remarqué ?

Camillo

— Il ne voulait pas rester à votre demande ; il déclarait ses affaires plus urgentes.

Léonte

Tu t’en es aperçu ?… — En voilà déjà avec moi qui murmurent et qui chuchotent : — « Le roi de Sicile est… ceci et cela. » Il se passera du temps — avant que j’aie avalé le tout… Comment se fait-il, Camillo, — qu’il soit resté ?

Camillo

Grâce aux prières de la vertueuse reine.

Léonte

— De la reine, soit ! Vertueuse, cela devrait être ; — mais tel que cela est, cela n’est pas. Est-ce que la chose a été comprise — par d’autres machines pensantes que la tienne ? — Car ton intelligence est plus spongieuse, elle aspire — beaucoup plus que les bûches vulgaires… Cela n’a été remarqué n’est-ce pas, — que des natures les plus fines ? par quelques être d’élite — ayant une tête extraordinaire ? Les espèces subalternes — n’ont peut-être rien vu à cette affaire, dis !

Camillo

— Quelle affaire, monseigneur ? Presque tous ont compris, je crois, — que le roi de Bohême prolonge ici son séjour.

Léonte

Comment ?

Camillo

Prolonge ici son séjour.

Léonte

— Oui, mais pourquoi ?

Camillo

— Pour satisfaire Votre Altesse, et le désir de notre très-gracieuse maîtresse.

Léonte

Satisfaire — le désir de votre maîtresse !… Satisfaire ! … — Il suffit. Je t’ai confié, Camillo, — les secrets les plus profonds de mon cœur, aussi bien — que ceux de mon conseil ; tu étais comme le prêtre — qui purifiait mon âme, et je te quittais toujours — comme un pénitent converti ; mais je me suis — trompé sur ton intégrité, ou du moins — sur celle que je te supposais.

Camillo

À Dieu ne plaise, monseigneur !

Léonte

— Que je m’y fie plus longtemps ! Tu n’es pas loyal, ou, — si tu inclines à l’être, tu es un lâche — qui par derrière donne le croc en jambe à la loyauté pour l’empêcher de suivre — le droit chemin : ou je dois te regarder — comme un serviteur, enraciné dans ma confiance, — et trop négligent pour y rester, ou comme un sot — qui me voit enlever mon plus riche trésor dans une partie de tricheurs, — et qui prend le tout pour une plaisanterie.

Léonte

N’avez-vous pas vu, Camille, —

sans nul doute vous l’avez vu, autrement votre lorgnette serait plus épaisse que la corne d’un cocu

Léonte

, n’avez-vous pas entendu dire,

car, devant un spectacle aussi apparent, la rumeur — ne saurait être muette,

Léonte

n’avez-vous pas cru,

car la pensée — n’existe pas chez l’homme qui ne le croit pas,

Léonte

— que ma femme est infidèle ? Si tu l’avoues, — et tu le dois, à moins de nier impudemment — que tu aies des yeux, des oreilles, une raison, alors — dis que ma femme est un cheval de bois, et qu’elle mérite un nom — aussi ignoble qu’aucune caillette qui se donne — avant les fiançailles ; dis cela et développe-le.

Camillo

— Je ne voudrais pas rester là à entendre — noircir ainsi ma maîtresse souveraine, sans — en tirer vengeance sur-le-champ. Maudit soit mon cœur, — si vous avez jamais dit une chose plus indigne de vous — que celle-ci ! La répéter serait un péché — aussi grand que le péché lui-même, s’il était vrai.

Camillo

Mon bon seigneur, guérissez-vous — de cette opinion maladive, et au plus vite ; — car elle est des plus dangereuses.

Léonte

N’importe, elle est vraie.

Camillo

— Non, non, monseigneur.

Léonte

Elle l’est ; vous mentez, vous mentez !… — Je te dis que tu mens, Camilio, et que je te hais ! — Déclare-toi un gros benêt, un maroufle sans esprit, — ou bien un intrigant équivoque qui — peut voir du même œil le bien et le mal — et se prêter à tous les deux. Si le foie de ma femme — était aussi corrompu que sa vie, elle ne vivrait pas — la durée d’un sablier.

Camillo

Et qui donc l’a corrompue ?

Camillo

Sire ! monseigneur ! — oui, je pourrais le faire, et cela non avec un breuvage violent, — mais avec une liqueur lente qui ne trahirait pas, — comme le poison, son action funeste. Mais je ne puis croire — à une telle brèche dans l’honneur de ma maîtresse, — si souverainement vénérable… — Moi qui t’ai tant aimé !

Léonte

Ah ! mets cela en doute, et va pourrir ! Crois-tu que je sois assez écervelé, assez troublé — pour me créer à moi-même ce tourment ? pour souiller — mes draps blancs et immaculés — dont la pureté est mon sommeil, et qui, une fois tachés, — ne sont plus que ronces, épines, orties, queues de guêpe ? — pour mêler le scandale au sang même du prince mon fils, — que je crois bien de moi et que j’aime comme à moi ? — Sans les raisons les mieux mûries, crois-tu que je ferais cela ? — Un homme serait-il à ce point égaré ?

Camillo

Il faut que je vous croie, seigneur ; — en bien, soit ! et je ferai disparaître le roi de Bohême, — pourvu que, lui une fois écarté, votre altesse — consente à rappeler la reine dans la même intimité qu’auparavant, — ne fût-ce que pour le bien de votre fils et pour fermer la bouche à la médisance, dans les cours et dans les États — connus et alliés des vôtres.

Léonte

Tu me conseilles là — justement la marche que je me serais prescrite à moi-même. — Je n’imposerai aucune flétrissure à son honneur, aucune.

Léonte

Il suffit. — Fais cela, et tu as la moitié de mon cœur ; — ne le fais pas, et tu t’arraches le tien.

Camillo

Je le ferai, monseigneur.

Léonte

— Je vais avoir l’air amical, ainsi que tu me l’as conseillé.

Léonte

Il sort.

Camillo

— Ô misérable reine !… Mais moi, — dans quelle position suis-je ? Il faut que j’empoisonne — ce bon Polixène ; et ma raison d’agir ainsi, — c’est l’obéissance à un maître qui, — rebelle à lui-même, veut que — tous ceux qui lui appartiennent le soient également… À faire cela, — il y a de l’avancement à gagner. Ah ! quand je pourrais trouver — mille exemples de gens qui ont frappé l’oint du Seigneur — et prospéré ensuite, je ne le ferais pas ; mais puisque — ni le cuivre ni la pierre ni le parchemin ne portent trace d’une action pareille, — que la scélératesse elle-même la repousse ! Il faut — que je quitte la cour ; la chose faite ou non, est certainement — pour moi un casse-cou. Étoile propice, voici le moment de régner !… — Le roi de Bohême !

Polixène

C’est étrange ! Il me semble — que ma faveur commence à chanceler ici. Ne pas me parler !… — Bonjour, Camillo.

Camillo

Salut très-royal sire.

Polixène

— Quelles nouvelles à la cour ?

Camillo

Rien de remarquable, monseigneur.

Polixène

— À voir la mine du roi, — on croirait qu’il a perdu quelque province, un domaine — qui lui était aussi cher que lui-même. Je viens à l’instant de l’aborder — avec le compliment d’usage ; aussitôt, — tournant les yeux d’un autre côté et faisant — une moue dédaigneuse, il s’enfuit de moi et — me laisse ainsi à deviner ce qui couve — sous ce changement de ses manières.

Camillo

Je n’ose pas le savoir, monseigneur.

Polixène

Comment ! vous n’osez pas ! Mais vous le savez, n’est-ce pas ? Et c’est pour moi que vous redoutez — d’être bien informé ! Voilà le sens de vos paroles : — car, pour vous-même, vous devez bien savoir ce que vous savez, — et vous ne pouvez pas dire que vous ne l’osez pas ! Bon Camillo, — le changement de vos traits est le miroir — qui me montre le changement des miens ; il faut bien — que je sois pour quelque chose dans cette altération, puisque je m’en trouve — moi-même si altéré.

Camillo

Il est un mal — qui a jeté le désordre dans quelqu’un d’entre nous ; mais — je ne puis nommer la maladie, elle a été attrapée — de vous qui pourtant vous portez bien.

Camillo

Je ne puis répondre.

Polixène

— Une maladie gagnée de moi, quoique je me porte bien ! — Il me faut une réponse… Écoute, Camillo : — je t’en conjure par toutes les suggestions humaines — que l’honneur reconnaît, et la moindre — n’est pas la prière que je t’adresse, déclare-moi — quel est l’incident de malheur que tu sens — ramper vers moi ; s’il est loin, s’il est près ; — quel moyen il y a de le prévenir, s’il en est un ; — sinon, comment y faire face !

Camillo

Seigneur, je vais vous le dire, — puisque j’en suis sommé sur l’honneur et par quelqu’un — que je tiens pour honorable. Donc, attention à mon conseil ! — Qu’il soit suivi aussi vite — que je compte l’exprimer ; sinon, vous et moi, — n’aurons plus qu’à crier : Tout est perdu ! et puis bonsoir !

Polixène

Parle, bon Camillo.

Camillo

— Je suis l’homme désigné pour vous tuer.

Polixène

— Par qui, Camillo ?

Camillo

Par le roi.

Polixène

Pourquoi ?

Camillo

— Il croit, que dis-je ? il jure avec autant de confiance que s’il l’avait vu ou avait servi d’agent — pour vous débaucher, que vous avez touché la reine criminellement.

Polixène

Oh ! si cela est, que mon sang le plus pur tourne — en gelée infecte ; et que mon nom — soit accouplé au nom de celui qui trahit le Juste ! — Que ma plus vivace renommée répande — une odeur qui fasse frémir les narines les plus grossières — partout ou j’arriverai ! Que mon approche soit évitée, — oui, et maudite plus que la plus grande peste — connue par la tradition ou par l’histoire !

Camillo

Vous auriez beau lui jurer le contraire — par chacun des astres du ciel et — par toutes leurs influences ; autant vaudrait — interdire à la mer d’obéir à la lune — que de vouloir détruire, par des serments, ou ébranler, par des conseils, — l’édifice de sa folie, dont les fondations — sont appuyées sur sa croyance et dureront — tant que son corps sera debout.

Polixène

Comment cette idée s’est-elle formée ?

Polixène

Je te crois : — j’ai vu son cœur sur sa face. Donne-moi ta main ; — sois mon pilote, et ta place sera — toujours à côté de la mienne. Mes vaisseaux sont prêts, et — mes gens attendent mon départ — depuis deux jours… Cette jalousie — a pour objet une précieuse créature ; autant celle-ci est rare, — autant la jalousie doit être grande ; autant il est puissant, lui, — autant elle doit être violente ; et comme il se croit — déshonoré par un homme qui toujours — s’était déclaré son ami, sa vengeance n’en doit — être que plus acharnée. La crainte me couvre de son ombre. — Puisse la bonne chance protéger ma fuite, et être propice — à la gracieuse reine qui reste exposée à ses trames, sans avoir — mérité ses soupçons ! Viens, Camillo. — Je te respecterai comme un père, si — tu tires ma vie de là. Évadons-nous !

Camillo

— En vertu de mon autorité, je dispose — des clefs de toutes les poternes. Que votre altesse — profite de cette heure urgente ! Allons, sire, en route !

Camillo

Ils sortent.

Camillo

‌

Scène 3

Hermione, Première Dame, Mamilius, Deuxième Dame, Léonte, Premier Seigneur, Premer Seigneur, Antigone

Toujours dans le palais.

Hermione

— Prenez l’enfant avec vous ; il me fatigue tant, — que je n’en peux plus.

Première Dame

Allons, mon gracieux seigneur, — serai-je votre camarade de jeux ?

Mamilius

Non, je ne veux pas de vous.

Première Dame

— Pourquoi, mon doux seigneur ?

Mamilius

— Vous m’embrassez trop fort ; et vous me parlez comme si — j’étais toujours un bébé.

Mamilius

À une autre.

Mamilius

Je vous aime mieux, vous.

Deuxième Dame

— Et pourquoi ça, mon bon seigneur ?

Mamilius

Ah ! ce n’est pas parce que — vous avez les sourcils les plus noirs ; — pourtant les sourcils noirs, à ce qu’on dit, — vont le mieux à certaines femmes ; pourvu qu’ils ne soient pas — trop épais et qu’ils fassent comme un demi-cercle, — une demi-lune tracée à la plume.

Deuxième Dame

Qu’est-ce qui vous a appris ça ?

Mamilius

— C’est le visage des femmes…

Mamilius

À la première dame.

Mamilius

Dites-moi donc — de quelle couleur sont vos sourcils ?

Première Dame

Bleus, mon seigneur,

Mamilius

— Allons, vous vous moquez ; j’ai vu un nez de dame — bleu, mais jamais de sourcils.

Deuxième Dame

Écoutez : — la reine, votre mère, s’arrondit à vue d’œil ; nous allons — présenter nos services à un beau nouveau prince, — un de ces jours ; et alors vous serez bien aise de vous amuser avec nous, — si nous voulons de vous.

Première Dame

Elle a pris depuis peu — un embonpoint superbe. Que le bonheur lui fasse visite !

Hermione

— Quel est le grave sujet qui s’agite entre vous ?

Hermione

À Mamilius.

Hermione

Allons, monsieur, à présent, — je suis à vous ; je vous en prie, asseyez-vous près de nous, — et contez-nous un conte.

Mamilius

Triste ou gai ? Comment vous le faut-il ?

Hermione

— Aussi gai que vous voudrez.

Mamilius

Un conte triste vaut mieux pour l’hiver ; — j’en sais un de revenants et de lutins.

Hermione

Donnez-nous celui-là, monsieur. — Allons, venez vous asseoir ; allons, faites de votre mieux — pour m’effrayer avec vos revenants ; vous y excellez.

Mamilius

— Il y avait une fois un homme…

Hermione

Mais venez donc vous asseoir ; maintenant, continuez.

Mamilius

— Qui demeurait près d’un cimetière… Je vais conter ça tout doucement ; — je ne veux pas que les grillons là-bas m’entendent.

Hermione

Approchez-vous, alors, — et dites-moi ça à l’oreille.

Léonte

— On l’a rencontré là, lui et sa suite ! et Camillo avec lui !

Premier Seigneur

— Je les ai rencontrés derrière le taillis de pins : jamais — je n’ai vu des gens balayer si vite leur chemin. Je les ai suivis des yeux — jusqu’à leurs vaisseaux.

Premier Seigneur

Grâce à sa grande autorité — qui souvent a exercé ce privilége — d’après vos ordres.

Léonte

Je le sais trop bien…

Léonte

À Hermione.

Léonte

— Donnez-moi l’enfant ; je suis bien aise que vous ne l’ayez pas nourri ; — quoiqu’il ait quelques traits de moi, cependant vous — lui avez donné trop de votre sang.

Hermione

Que signifie cela ? Est-ce un badinage ?

Léonte

— Qu’on emporte l’enfant, il n’approchera plus d’elle. — Qu’on l’emmène ! et qu’elle joue — avec celui dont elle est grosse ! Car c’est Polixène — qui l’a fait enfler ainsi.

Hermione

Je n’ai qu’à dire non ; — et je jurerais que vous me croirez, — quelque penchant que vous ayez pour la contradiction.

Hermione

Si un scélérat disait cela, — le scélérat le plus achevé du monde, — il serait deux fois plus scélérat ; vous, monseigneur, — vous ne faites que vous méprendre.

Léonte

C’est vous qui vous êtes méprise, madame, — en prenant Polixène pour Léonte. Ô toi, créature, — si je ne t’appelle pas du nom de tes pareilles, — c’est de peur que la barbarie, s’autorisant de mon exemple, — n’applique le même langage à tous les rangs — et n’efface toute distinction bienséante — entre le prince et le mendiant !… J’ai dit — qu’elle est adultère ; j’ai dit avec qui ! — Elle est plus encore, elle est coupable de haute trahison ; et Camillo est — du complot avec elle. Il sait — le secret qu’elle aurait dû rougir de partager rien — qu’avec son principal complice ; il sait qu’elle — a souillé son lit autant que ces impures — à qui le vulgaire donne les titres les plus hardis ; oui, et elle est la confidente de leur évasion !

Hermione

Non, sur ma vie, — je ne suis confidente de rien de tout cela. Combien vous serez désolé, — quand vous viendrez à éclaircir les faits, — de m’avoir ainsi affichée ! Ah, mon doux seigneur, — c’est à peine si vous pourrez me faire réparation en déclarant — que vous vous êtes mépris.

Léonte

Non, non ! Si je me méprends — sur les bases où se fonde ma croyance, — c’est que le centre de la terre n’est pas assez fort pour porter — une toupie d’écolier.

Léonte

Montrant Hermione.

Léonte

Qu’on l’emmène en prison ! — Quiconque parlera pour elle sera condamné, — rien que pour avoir pris la parole.

Hermione

Quelque planète sinistre règne sur le monde. — Ayons patience jusqu’à ce que les cieux se montrent sous un aspect plus favorable… Mes bons seigneurs, — je ne suis pas prompte à pleurer, ainsi que notre sexe — l’est communément : à défaut de cette vaine rosée, — votre pitié se tarira peut-être ; mais j’ai — là

Hermione

Mettant la main sur son cœur.

Hermione

une noble douleur qui brûle — trop pour s’éteindre dans les larmes… Je vous en conjure tous, mes seigneurs, — ne me jugez que d’après les idées les plus favorables que votre charité — peut vous inspirer ; et sur ce, — que la volonté du roi soit accomplie !

Léonte

M’écoutera-t-on ?

Hermione

— Qui est-ce qui part avec moi ?… Je supplie votre altesse — de laisser mes femmes m’accompagner ; car, vous le savez, — mon état l’exige…

Hermione

À ses femmes.

Léonte

— Allez, faites ce que nous disons. Hors d’ici !

Léonte

Les gardes emmènent Hermione et ses femmes.

Premer Seigneur

— J’en conjure votre altesse, rappelez la reine.

Antigone

— Soyez bien sûr de ce que vous faites, seigneur, de peur que votre justice — ne devienne violence, en faisant trois grandes victimes, — vous, votre reine, votre fils.

Premier Seigneur

Quant à elle, mon seigneur, j’ose gager, je gage ma vie, sire, — si vous voulez l’accepter, que la reine est pure — aux yeux du ciel et envers vous, pure, je veux dire, — de ce dont vous l’accusez.

Antigone

— S’il est reconnu — qu’elle ne l’est pas, je veux me faire une étable là — où loge ma femme ; je ne veux marcher qu’accouplé avec elle, — et ne me fier à elle que quand je la sentirai et la verrai près de moi ; — car il n’est pas un pouce de femme au monde, — non, pas un atome de chair de femme qui ne soit fausseté, — si la reine est fausse !

Léonte

Silence, vous deux !

Premier Seigneur

Mon bon seigneur !

Léonte

Arrêtez ; plus un mot. — Vous flairez cette affaire avec un sens aussi inerte — que l’odorat d’un mort.

Léonte

Lui saisissant le bras.

Léonte

Mais moi, je la vois, je la sens, — comme vous sentez mon étreinte, comme vous voyez — la main qui vous touche.

Antigone

Si cela est, — nous n’avons pas besoin de la tombe pour ensevelir l’honneur. — Il n’y en a pas un grain pour embaumer la face — de cette terre qui n’est que fumier.

Léonte

Quoi ! la confiance m’est-elle refusée ?

Premier Seigneur

— J’aimerais mieux qu’elle se refusât à vous qu’à moi, monseigneur, — sur ce terrain-là : et je verrais avec plus de joie — justifier son honneur que vos soupçons, — quelque blâme que vous puissiez encourir.

Antigone

Ce que je désirerais, mon suzerain, — c’est que vous l’eussiez instruit dans le silence de votre jugement, — sans plus de publicité.

Léonte

Comment cela se pourrait-il ? — Ou tu es devenu inepte avec l’âge, — ou tu es né imbécile. La fuite de Camillo — a ajouté à l’évidence de leur familiarité, — d’ailleurs aussi palpable que peut l’être, pour la conjecture, — une chose à qui il ne manque que d’être vue, non pas pour être prouvée, — mais pour être confirmée, tant les autres circonstances — sont unanimes ! Voilà pourquoi j’ai brusqué ces poursuites. — Cependant, pour augmenter la certitude —

car, dans une action de cette importance, il serait — déplorable d’aller trop vite

Léonte

, j’ai dépêché en toute hâte — à la ville sacrée de Delphes, au temple d’Apollon, — Cléomène et Dion, dont vous connaissez — l’ample capacité. Ainsi, c’est de l’oracle — qu’ils rapporteront la décision suprême : ses divins conseils — m’arrêteront ou m’éperonneront. Ai-je bien fait ?

Premier Seigneur

Très-bien fait, monseigneur.

Antigone

Oui, de rire, si, comme je le suppose, — la vérité vraie était connue.

Antigone

Tous sortent.

Antigone

‌

Scène 4

Pauline, Gouverneur, Émilia

L’avant-salle d’une prison.

Pauline

— Le gouverneur de la prison ! qu’on l’appelle ! — Qu’on lui apprenne qui je suis !…

Pauline

Un de ses gens sort.

Pauline

Bonne reine, — il n’est pas de cour en Europe trop bonne pour toi. — Que fais-tu dans une prison ?

Gouverneur

Au gouverneur.

Gouverneur

Eh bien, mon cher monsieur, — vous me reconnaissez, n’est-ce pas ?

Gouverneur

Pour une noble dame, — que j’honore beaucoup.

Pauline

En ce cas, je vous en prie, — conduisez-moi à la reine.

Gouverneur

Je ne puis pas, madame ; cela m’est interdit — par commandement exprès.

Pauline

Que de peines — pour fermer l’accès de l’honneur et de la vertu — à de nobles visiteurs ! Est-il permis, — dites-moi, de voir une de ses femmes ? n’importe laquelle ! — Émilia !

Gouverneur

S’il vous plaît, madame, — de faire retirer vos gens, je vous amènerai — Émilia.

Pauline

Je vous en prie, appelez-la…

Pauline

À ses gens.

Pauline

Retirez-vous.

Pauline

Les gens sortent.

Gouverneur

En outre, madame, — il faut que je sois présent à votre conférence.

Pauline

C’est bon, soit !… je t’en prie !

Pauline

Le gouverneur sort.

Pauline

— Que de peines pour faire à ce qui est sans tache une tache — qu’aucune excuse ne colore !

Gouverneur

À Émilia.

Gouverneur

— Chère dame, comment se porte notre gracieuse reine ?

Émilia

— Aussi bien qu’une telle grandeur et une telle disgrâce — réunies le permettent : par suite de ses frayeurs et de ses douleurs, —

jamais tendre femme n’en éprouva de plus grandes

Émilia

, — elle vient d’accoucher un peu avant le terme.

Pauline

— D’un garçon ?

Émilia

D’une fille, une magnifique enfant, — vigoureuse et bien viable. La reine en reçoit — un grand soulagement : « Ma pauvre prisonnière, dit-elle, — je suis aussi innocente que vous ! »

Pauline

Je le jurerais sans hésiter. — Maudites soient ces dangereuses, ces fatales lunes du roi ! — Il faudra qu’on le lui dise, et on le lui dira : ce devoir — sied surtout à une femme, et je m’en charge. — Si alors j’ai le miel aux lèvres, que ma langue ne soit plus qu’une ampoule, — et qu’elle cesse pour jamais d’être la trompette — de ma colère pourpre !… Je vous en prie, Émilia, — offrez à la reine mes services dévoués. — Si elle ne craint pas de me confier son petit nourrisson, — je le ferai voir au roi, et je m’engage à — plaider hautement sa cause. Nous ne savons pas — combien il peut s’attendrir à la vue de l’enfant. — Souvent le silence de la pure innocence — persuade, quand la parole échoue.

Émilia

Digne madame, — votre loyauté et votre bonté sont si manifestes, — que votre généreuse entreprise ne peut manquer — d’avoir une heureuse issue : nulle n’est plus que vous — à la hauteur de cette grande mission. Que votre grâce daigne — passer dans la chambre voisine ! je vais immédiatement — informer la reine de votre offre si noble. — Aujourd’hui même, justement, elle forgeait ce dessein, — mais c’est un ministère d’honneur qu’elle n’osait proposer à personne, — de peur d’être refusée.

Émilia

Dès à présent soyez bénie pour cela ! — Je vais trouver la reine : veuillez entrer dans une pièce plus rapprochée.

Gouverneur

— Madame, s’il plaît à la reine de vous envoyer l’enfant, — je ne sais à quoi je m’exposerai en la laissant passer, — car je n’y suis pas autorisé.

Pauline

Vous n’avez rien à craindre, monsieur : — l’enfant était prisonnière dans le ventre de sa mère, et c’est — par la loi et par la puissance de la grande nature qu’elle en — est délivrée et affranchie. Elle n’est pour rien — dans la colère du roi ; et elle n’est pas coupable, — si crime il y a, du crime de sa mère.

Gouverneur

Je le crois.

Pauline

— Ne craignez rien. Sur mon honneur, je — m’interposerai entre vous et le danger.

Pauline

Tous sortent.

Pauline

‌

Scène 5

Premier Huissier, Léonte, Premer Seigneur, Pauline, Antigone, Premier Seigneur

Sicile. La salle du trône. Au fond une porte ouverte à travers laquelle on aperçoit une antichambre.

Premier Huissier

Monseigneur ?

Léonte

— Comment va le garçon ?

Premier Huissier

Il a bien reposé cette nuit ; — on espère que sa maladie est terminée.

Léonte

Jugez de sa noblesse ! — Concevant le déshonneur de sa mère, — aussitôt il a décliné, il s’est étiolé, affecté profondément ; — il a enfoncé et fixé en lui-même le stigmate ; — il a perdu la vivacité, l’appétit, le sommeil, — et est tombé en langueur… Laissez-moi seul ; allez — voir comment il se porte.

Léonte

L’huissier sort.

Léonte

Fi ! fi ! ne pensons plus à l’homme ! — De ce côté, mes pensées de représailles — ricochent contre moi : il est trop puissant par lui-même, — par ses partisans, par ses alliances ; qu’il vive — jusqu’à ce que le moment soit favorable ! Pour la vengeance immédiate, — faisons-la tomber sur elle. Camillo et Polixène — rient de moi ; ils se font un amusement de ma douleur : — ils ne riraient pas, si je pouvais les atteindre, pas plus — qu’elle ne rira, elle qui est en mon pouvoir.

Léonte

Il s’assied sur le trône, et semble absorbé.

Premer Seigneur

Vous ne devez pas entrer.

Pauline

— Ah ! secondez-moi plutôt, mes bons seigneurs. — Sa colère tyrannique vous inquiète donc plus, hélas ! — que la vie de la reine, gracieuse âme innocente ; — plus pure qu’il n’est jaloux !

Antigone

C’en est assez.

Premier Huissier

— Madame, le roi n’a pas dormi cette nuit ; il a donné l’ordre — que personne n’approchât de lui.

Pauline

Pas tant de chaleur, messire. — Je viens lui apporter le sommeil. Ce sont les gens comme vous, — qui glissent ainsi que des ombres autour de lui, et soupirent — à chacun de ses vains gémissements, ce sont les gens comme vous — qui entretiennent la cause de ses insomnies : — je viens avec des paroles aussi salutaires que franches — et honnêtes, pour le guérir de cette humeur qui l’empêche de dormir.

Léonte

Holà ! quel est ce bruit ?

Pauline

— Il ne s’agit pas de bruit, monseigneur, mais d’un entretien nécessaire — sur des sujets qui touchent votre altesse.

Léonte

Qu’est-ce à dire ?… — Arrière cette audacieuse ! Antigone, — je t’avais chargé de ne pas la laisser venir près de moi ; — je savais qu’elle le tenterait.

Antigone

Monseigneur, je lui avais défendu, — sous la menace de votre déplaisir et du mien, de se présenter devant vous.

Léonte

Quoi, n’as-tu pas pouvoir sur elle ?

Pauline

— Oui, pour m’interdire le mal ; mais ici, — à moins qu’il n’ait recours au même moyen que vous, — et qu’il ne me commette au geôlier pour avoir commis le bien, soyez-en sûr, — il n’aura pas de pouvoir sur moi.

Antigone

Eh bien, vous l’entendez ! — Quand elle prend le mors aux dents, je la laisse courir ; — allez, elle ne bronchera pas !

Pauline

Mon bon suzerain, je viens… —

et je vous conjure de m’écouter, moi qui me présente à vous — comme votre loyale servante, comme votre médecin, — comme votre plus humble conseiller, mais qui, — tout en soulageant vos maux, n’ose faire parade de son zèle — autant que ceux qui vous semblent les plus dévoués ;

Pauline

je viens, dis-je, — de la part de votre vertueuse reine.

Léonte

Vertueuse reine !

Pauline

— Vertueuse reine, monseigneur, vertueuse reine : je dis vertueuse reine ! — Et je voudrais prouver sa vertu, les armes à la main, si j’étais — un homme, le dernier de vous tous !

Léonte

Chassez-la d’ici !

Pauline

Au roi.

Pauline

La vertueuse reine, — car elle est vertueuse, vous a donné une fille ; — la voici ; elle la confie à votre bénédiction.

Pauline

Elle dépose l’enfant aux pieds du roi.

Léonte

Arrière ! — sorcière masculine ! Hors d’ici ! à la porte ! — Voilà une maquerelle bien apprise !

Pauline

Non pas. — Je suis aussi ignorante en ce métier-là que vous — en me donnant ce titre ; je suis aussi honnête — que vous êtes insensé ; et c’est l’être assez, je vous assure, — au train dont va le monde, pour être réputée honnête !

Léonte

Traîtres ! — Vous ne voulez donc pas la jeter dehors ! Qu’on lui rende cette bâtarde !…

Léonte

À Antigone.

Léonte

Toi, bélitre, que domine une femme et que supplante — ici madame ta Poule, ramasse cette bâtarde ! — Ramasse-la, te dis-je, et rends-la à ta stryge.

Léonte

Antigone s’avance vers l’enfant.

Pauline

Qu’à jamais — tes mains soient déshonorées, si tu enlèves la princesse, sur la sommation infamante — qu’il vient de te faire !

Pauline

Antigone recule.

Léonte

Il craint sa femme !

Pauline

— Je voudrais qu’il en fût de même de vous ; alors, sans nul doute, — vous appeleriez vôtres vos enfants.

Léonte

Un nid de traîtres !

Antigone

— Traître, je ne le suis pas, par cette lumière sacrée !

Pauline

Ni moi ; ni aucun de ceux qui sont ici ; — hormis un seul ! Et c’est lui !

Pauline

Elle montre Léonte.

Pauline

Car c’est le roi lui-même — qui livre l’honneur sacré du roi, de la reine, — de son fils, plein d’avenir, et de cette enfant même, à la calomnie — dont la pointe est plus aiguë que celle de l’épée : il ne veut pas, —

et c’est un malheur dans ce cas — de ne pouvoir l’y obliger,

Pauline

il ne veut pas arracher — la racine d’une opinion qui est aussi pourrie — que le chêne et la pierre sont valides !

Léonte

Une caillette — à la langue intarissable, qui vient de battre son mari, — et qui maintenant me harcèle !… Ce marmot n’est point de moi ; — il est la progéniture de Polixène. — Qu’on l’emporte, et qu’en même temps que sa mère, — on le livre aux flammes !

Léonte

Stryge grossière !…

Léonte

À Antigone.

Léonte

— Tu mériterais d’être pendu, toi, idiot, — qui ne veux pas arrêter sa langue.

Antigone

Faites pendre tous les maris — qui ne peuvent accomplir cet exploit-là, et c’est à peine s’il vous restera — un sujet.

Léonte

Encore une fois, emmenez-la.

Pauline

— Le mari le plus indigne et le plus dénaturé — ne ferait pas pis.

Léonte

Je te ferai brûler.

Pauline

Que m’importe ! — L’hérétique, c’est celui qui fera le feu, — et non celle qui y brûlerai… Je ne veux pas vous appeler tyran ; — mais traiter si cruellement la reine, — sans produire contre elle d’autre accusation — qu’une fantaisie ne reposant sur rien, cela sent — la tyrannie, et cela suffit pour faire de vous l’opprobre — et le scandale du monde.

Léonte

Au nom de votre allégeance, — jetez-la hors de la chambre. Si j’étais un tyran, — où serait sa vie ? Elle n’oserait pas m’appeler tyran, — si elle me savait tel. Qu’on l’emmène !

Léonte

Les courtisans s’approchent d’elle.

Pauline

— Ne me touchez pas, je vous prie ; je vais sortir… — Veillez sur votre enfant, monseigneur ; elle est bien à vous ! que Jupiter lui envoie — pour guide un meilleur génie !…

Pauline

Aux seigneurs.

Pauline

À quoi bon ces mains sur ma personne ? — Vous tous qui êtes si tendres à ses folies, — il n’aura jamais en vous de bons serviteurs, dans aucun de vous ! — C’est bien ! c’est bien ! adieu ! nous partons !

Pauline

Elle sort.

Léonte

— C’est toi, traître, qui a poussé ta femme à ceci ! — Mon enfant ! hors de ma vue !

Léonte

À Antigone.

Léonte

Toi-même, qui as — pour elle un cœur si tendre, emporte-la, et fais-la sur-le-champ consumer par les flammes, toi-même, toi-seul ! Ramasse-la vite, — puis, avant une heure, reviens me prouver que la chose est faite, — et par de bons témoignages ; sinon, je te prends la vie — et tout ce que tu possèdes. Si tu refuses, — si tu préfères affronter ma colère, dis-le, — et de mes propres mains je lui fais jaillir — sa cervelle bâtarde. Va, porte-la au feu, — car c’est toi qui as animé ta femme !

Antigone

Erreur, sire ! — Ces seigneurs, mes nobles compagnons, peuvent, s’ils le veulent, — me justifier.

Premier Seigneur

Oui, nous le pouvons ; mon royal suzerain, — il n’est pas coupable de la démarche de sa femme.

Léonte

Vous êtes tous menteurs !

Premier Seigneur

Tous les courtisans s’agenouillent.

Léonte

— Je suis une plume pour tous les vents qui soufflent… — Dois-je vivre pour voir cette bâtarde s’agenouiller — en m’appelant son père ? Mieux vaut la brûler — que de la maudire alors. Mais, soit, qu’elle vive !… — Non, elle ne vivra pas davantage !…

Léonte

À Antigone.

Léonte

Approchez, messire, — vous qui vous êtes si tendrement interposé — avec votre dame Margoton, votre accoucheuse, — pour sauver la vie de cette bâtarde

car c’est une bâtarde, — aussi sûr que cette barbe est grise

Léonte

, qu’êtes-vous prêt à risquer — pour sauver la vie de ce marmot ?

Antigone

Tous les sacrifices, monseigneur, — que mes forces peuvent supporter, — et que la noblesse peut me commander ! Je suis disposé, tout au moins, — à offrir le peu de sang qui me reste — pour sauver l’innocente, à faire tout le possible.

Léonte

— Ce que je vais te demander est possible ; jure sur cette épée — de l’exécuter.

Antigone

Je le jure, monseigneur.

Antigone

— Je jure de le faire, bien qu’une mort immédiate — eût été plus clémente. Viens, pauvre enfant ! — Que quelque esprit puissant te donne les milans et les corbeaux — pour nourrices ! On dit que les loups et les ours, — se dépouillant de leur sauvagerie, ont rempli parfois — cet office de pitié. Seigneur, soyez prospère — plus que cette action ne le mérite ! Et toi, que la bénédiction du ciel — te protège contre tant de cruauté, — pauvre être, condamné à périr !

Antigone

Il sort, emportant l’enfant.

Léonte

Non, je n’élèverai pas — l’enfant d’un autre.

Premier Huissier

Pardonnez, altesse, des courriers — ont apporté des nouvelles de vos envoyés auprès de l’oracle, — il y a déjà une heure. Cléomène et Dion, — heureusement arrivés de Delphes, ont tous deux débarqué — et viennent en hâte à la cour.

Premier Seigneur

Ne vous déplaise, sire, leur promptitude — a dépassé toute attente.

Léonte

Il y a vingt-trois jours — qu’ils sont absents : voilà une rare rapidité ; elle annonce — que le grand Apollon veut — que la vérité se manifeste au plus vite. Préparez-vous, seigneurs ; — convoquez les assises, pour que nous y citions — notre déloyale épouse ; car, si — l’accusation a été publique, il faut également — que le procès soit équitable et à ciel ouvert ! Tant qu’elle vivra, — mon cœur sera un fardeau pour moi. Laissez-moi, — et songez à m’obéir.

Léonte

Tous sortent.

Léonte

‌

Scène 6

Cléomène, Dion

Sur une route. Devant une hôtellerie.

Cléomène

— Le climat est délicieux, l’air très-doux, — l’île fertile ; le temple est bien au-dessus — des éloges vulgaires qu’on en fait.

Dion

Je ferai remarquer surtout, — car c’est ce qui m’a le plus frappé, les célestes vêtements, — je ne puis les qualifier autrement, et l’air vénérable — des graves pontifes. Et le sacrifice ! — comme il était majestueux, solennel et surhumain — au moment de l’offrande !

Cléomène

Mais c’est surtout l’explosion, — la voix assourdissante de l’oracle, — semblable à la foudre de Jupiter, qui a surpris mes sens : — j’en étais anéanti.

Cléomène

Que le grand Apollon — arrange tout pour le mieux ! Ces proclamations, — qui accusent. Hermione à outrance, — me plaisent peu.

Dion

Cette violence va hâter — le dénoûment, favorable ou fatal. Quand l’oracle, — ainsi scellé par le grand prêtre d’Apollon, — rompra son secret, quelque révélation extraordinaire — en jaillira… Allons ! des chevaux de rechange ! — et que l’événement soit propice !

Dion

Ils s’en vont.

Dion

‌

Scène 7

Léonte, Un Officier De La Cour, Un Greffier, Hermione, Premier Seigneur, Un Officier, Cléomène Et Dion, Seigneurs, Pauline

Sicile, Une cour de justice.

Léonte

— Ce procès, nous le déclarons à notre grand regret, — est un coup pour notre cœur. L’accusée — est la fille d’un roi, notre femme, notre femme — trop aimée. Qu’on ne nous reproche pas — d’être tyrannique, puisque nous procédons — avec cette publicité ; la justice aura son cours, — jusqu’à la condamnation ou jusqu’à l’acquittement. — Introduisez la prisonnière.

Un Officier De La Cour

— C’est le bon plaisir de son altesse que la reine — comparaisse en personne ici devant la cour… Silence !

Léonte

— Lisez l’acte d’accusation.

Un Greffier

« Hermione, femme du digne Léonte, roi de Sicile, tu es ici prévenue et accusée de haute trahison, comme ayant commis l’adultère avec Polixène, roi de Bohême, et conspiré avec Camillo pour ôter la vie à notre souverain seigneur, le roi, ton auguste époux. Lequel complot ayant été en partie découvert par les circonstances, toi, Hermione, contrairement à la foi et à l’allégeance d’une fidèle sujette, tu les as engagés et aidés, pour leur sûreté, à s’évader de nuit. »

Hermione

— Puisque tout ce que j’ai à dire consiste — à nier l’accusation, — et que le seul témoignage en ma faveur est — celui qui vient de moi, il ne me servira guère — de me déclarer « non coupable. » Mon intégrité — étant tenue pour fausseté, son affirmation — sera réputée fausse. Mais voici ce que je dis : Si les puissances divines — voient, comme je le crois, nos actions humaines, — je ne doute pas que l’innocence ne fasse un jour — rougir l’accusation menteuse, et trembler la tyrannie — devant la victime…

Hermione

À Léonte.

Léonte

Je n’ai jamais ouï dire — que le vice effronté eût — moins d’impudence pour nier ses actes — que pour les commettre.

Hermione

C’est une remarque vraie, — sire, mais qui ne m’est pas due.

Léonte

— Vous ne voulez pas l’avouer.

Léonte

— Vous saviez son départ, comme vous savez — ce que vous deviez entreprendre en son absence.

Hermione

Seigneur, — vous parlez un langage que je ne comprends pas ; — ma vie est sous le coup de vos visions, — et j’en fais l’abandon.

Léonte

Ce sont vos actes qui sont mes visions : — c’est parce que vous avez eu de Polixène un enfant bâtard, — que je l’ai rêvé ! De même que vous avez perdu toute honte, —

chacune de vos pareilles est dans ce cas

Léonte

, vous avez perdu toute franchise ; — mais ce sont des dénégations trop intéressées pour être efficaces… — Sache-le ! — Si ton marmot, abandonné à lui-même, a été jeté dehors, — n’ayant pas de père qui le reconnût, c’est encore plus — ta faute que la sienne. Attends-toi donc aussi à subir notre justice, et la moindre satisfaction — qu’elle exige, c’est la mort.

Hermione

Aux assesseurs.

Hermione

Toutes vos seigneuries m’entendent, — je m’en réfère à l’oracle : — qu’Apollon soit mon juge !

Premier Seigneur

Votre requête — est parfaitement juste… En conséquence, — au nom d’Apollon, qu’on produise son oracle !

Premier Seigneur

Quelques officiers de la cour sortent.

Hermione

— L’empereur de Russie était mon père. — Oh ! que n’est-il vivant, pour assister ici — au procès de sa fille ! Que ne peut-il voir seulement — la profondeur de ma misère, avec les yeux, — non de la vengeance, mais de la pitié !

Un Officier

— Vous allez jurer sur cette épée de justice — que vous, Cléomène, et vous, Dion, avez — tous deux été à Delphes, que de là vous avez rapporté — cet oracle scellé, tel que vous l’avez reçu des mains — du grand prêtre d’Apollon, et que, depuis lors, — vous n’avez point eu l’audace de briser le sceau sacré — et de lire les secrets qu’il couvre.

Cléomène Et Dion

Nous le jurons !

Léonte

— Brisez les sceaux et lisez.

Léonte

L’OFFICIER , lisant.

Léonte

« Hermione est chaste, Polixène irréprochable, Camillo un fidèle sujet, Léonte un tyran jaloux ; son innocente enfant, légitime ; et le roi vivra sans héritier, si celle qui a été perdue n’est pas retrouvée. »

Seigneurs

Béni soit le grand Apollon !

Hermione

Gloire à lui !

Léonte

— As-tu lu exactement ?

Léonte

L’OFFICIER.

Léonte

Oui, monseigneur, précisément tout — ce qui est ici consigné.

Léonte

— Il n’y a rien de vrai dans cet oracle. — Les assises vont continuer ; tout cela est fausseté pure.

Léonte

Un homme au service du roi entre précipitamment.

Léonte

L’HOMME DE SERVICE.

Léonte

— Monseigneur le roi ! le roi !

Léonte

Qu’y a-t-il !

Léonte

L’HOMME DE SERVICE.

Léonte

— Oh ! sire, je vais être maudit pour annoncer cela : — le prince, votre fils, à la seule idée, à la seule crainte — du sort de la reine, s’en est allé.

Léonte

Comment ! s’en est allé !

Léonte

L’HOMME DE SERVICE.

Léonte

Il est mort !

Léonte

— Apollon est furieux, et les cieux eux-mêmes — châtient mon injustice… Eh bien ! qu’a-t-elle ?

Léonte

Hermione tombe évanouie.

Pauline

— Cette nouvelle est mortelle pour la reine…

Pauline

À Léonte.

Pauline

Abaissez vos regards, — et voyez ce que fait la mort.

Léonte

Emmenez-la d’ici. — Son cœur a été pris d’un étouffement ; elle va se remettre… — J’ai trop cru mes propres soupçons…

Léonte

Aux femmes de la reine.

Léonte

— Je vous en conjure, prodiguez-lui les plus tendres soins — qui puissent ramener la vie.

Léonte

Pauline et les femmes de la reine emportent Hermione.

Pauline

Malédiction ! — Oh ! coupez mon lacet, ou mon cœur va le rompre — en se brisant !

Premier Seigneur

Quel est donc cet accès, madame ?

Premier Seigneur

— Que les puissances suprêmes nous en préservent !

Pauline

— Je dis qu’elle est morte ; je suis prête à le jurer : si les paroles et les serments — ne vous convainquent pas, allez et voyez ! Si vous pouvez ramener — la couleur à ses lèvres, l’éclat à ses yeux, — la chaleur au dehors, le souffle au dedans d’elle, je vous servirai — comme je servirais les dieux… Oh ! quant à toi, tyran, — ne te repens pas de ces choses ; car elles sont trop lourdes — pour que tous tes remords puissent les remuer : livre-toi donc — sans hésiter au désespoir. Quand tu plierais mille genoux, — durant dix mille ans, nu, à jeun, — sur une montagne désolée, au milieu d’un hiver — de perpétuels ouragans, tu ne pourrais pas émouvoir les dieux — à regarder où tu es !

Léonte

Va ! va ! tu ne saurais en trop dire. J’ai mérité — de toutes les bouches les plus amères paroles.

Premier Seigneur

N’en dites pas davantage ; — quoi qu’il soit arrivé, vous vous êtes mise en faute — par la hardiesse de votre langage.

Pauline

J’en suis fâchée : — toutes les fautes que je fais, quand je viens à les connaître, — je m’en repens. Hélas ! j’ai trop montré — l’exaltation d’une femme.

Pauline

Montrant Léonte.

Pauline

Il est atteint — au plus noble du cœur… Ce qui est passé, ce qui n’est plus réparable, — ne devrait plus être regrettable. Ne vous affligez pas — de mes harangues, je vous en conjure ; — punissez-moi plutôt de vous avoir rappelé — ce que vous devez oublier. Ah ! mon bon suzerain, — sire, royal seigneur, pardonnez à une folle. — L’amour que je portais à la reine… Là ! me voilà folle encore ! — Je ne vous parlerai plus d’elle ni de vos enfants ; — je ne vous rappellerai pas non plus mon noble mari — qui est perdu, lui aussi ! Appelez à vous toute votre patience, — et je ne dirai plus rien.

Léonte

Tous sortent.

Léonte

‌

Scène 8

Antigone, Marin, Berger, Clown, Temps

La Bohême. Un pays désert près de la mer.

Antigone

Ainsi tu es sûr que notre navire a touché — les déserts de la Bohême ?

Marin

Oui, monseigneur ; et je crains — que nous n’ayons atterri dans un mauvais moment. La nue paraît sinistre — et nous menace d’une prompte tempête. En mon âme et conscience, — les cieux sont irrités de ce que nous allons faire, — et nous font sombre mine.

Antigone

— Que leur volonté sacrée soit faite !… Va, retourne à bord ; — veille au bateau ; je ne tarderai pas — à te rejoindre.

Marin

— Hâtez-vous autant que possible, et n’allez pas — trop loin dans les terres ; il est probable que nous allons avoir un gros temps ; — en outre, cet endroit est fameux pour les bêtes — féroces qui le hantent.

Antigone

Pars ; — je te suis à l’instant.

Marin

Je suis content au fond du cœur — d’être ainsi débarrassé de l’affaire.

Marin

Il sort.

Antigone

Viens, pauvre enfant ! — J’ai ouï dire, sans le croire, que les esprits des morts — peuvent revenir ; si cela est, ta mère — m’est apparue la nuit dernière ; car jamais rêve — n’a ressemblé autant à la réalité. Il est venu à moi une créature — la tête penchée tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. — Je n’ai jamais vu un vase de douleur — si plein et si gracieux. Dans une pure robe blanche, — pareille à la sainteté même, elle s’est approchée — de la cabine où j’étais couché ; trois fois elle s’est inclinée devant moi ; — comme elle ouvrait la bouche pour parler, ses yeux — sont devenus deux torrents ; et leur fureur une fois apaisée, aussitôt — elle a laissé tomber ces mots : « Bon Antigone, — puisque le Destin, en dépit de tes plus généreuses dispositions, — t’a fait le proscripteur — de ma pauvre enfant, en vertu de ton serment, — il est en Bohême des contrées assez lointaines ; — va donc là, en pleurant, pour l’y abandonner à ses cris ; et puisque l’enfant — est réputée perdue à jamais, appelle-là, je te prie, — Perdita ; en expiation de cette mission inhumaine, — que t’a imposée mon seigneur, tu ne reverras plus jamais — Pauline, ta femme ! » Et sur ce, avec des sanglots, — elle s’est fondue dans l’air. Épouvanté d’abord, — je suis bientôt revenu à moi, et il m’a semblé — que tout cela était réel, et non une vision. Les songes sont des puérilités, — cependant, je suis superstitieux pour cette fois, — et je veux me laisser inspirer par celui-ci. Je crois — qu’Hermione a subi la mort, et — qu’Apollon désire,

cette enfant étant, en effet, fille — du roi Polixène,

Antigone

qu’elle soit déposée, pour y vivre ou pour y mourir, sur les terres — de son père véritable.

Antigone

Il dépose l’enfant à terre, puis met près d’elle un paquet et un sac plein d’or.

Antigone

Tonnerre et éclairs.

Antigone

La tempête commence… Pauvre petite, — qui, pour la faute de ta mère, est ainsi exposée — à l’abandon et à tous ses hasards !… Je ne puis pleurer, — mais mon cœur saigne. Combien je suis maudit, — d’être obligé par serment à ceci !… Adieu ! — Le jour s’obscurcit de plus en plus : tu vas être — un peu rudement bercée… Je n’ai jamais vu les cieux si sombre de jour…

Antigone

On entend un rugissement.

Antigone

Quel cri sauvage ! — Puissé-je heureusement retourner à bord !… Voilà la chasse sur mes talons : — je suis perdu. —

Antigone

Il s’enfuit poursuivi par un ours.

Berger

Je voudrais qu’il n’y eût pas d’âge entre dix ans et vingt-trois, ou bien que la jeunesse ne fût qu’un somme tout ce temps-là ; car on ne fait rien dans cet intervalle qu’engrosser les filles, insulter les anciens, voler et se battre…

Berger

Lointains rugissements, coups de tonnerre.

Berger

Entendez-vous à présent !… Dites-moi si d’autres que des cerveaux brûlés de dix-neuf à vingt-deux ans chasseraient par ce temps-là. Ils ont fait fuir deux de mes meilleurs moutons, et je crains bien que les loups ne les trouvent plutôt que leur maître ; si je les dois découvrir quelque part, c’est au bord de la mer, en train de brouter du lierre. Bonne chance, exauce mon vœu !… Qu’avons-nous là ?

Berger

Il ramasse l’enfant.

Berger

Miséricorde ! un nourrisson ! un très-joli nourrisson ! Un garçon ou une fille ; voyons donc ? Une jolie petite ? Une très-jolie petite ! Pour sûr, c’est quelque escapade ; quoique je ne sois pas savant, pourtant je puis lire là l’escapade de quelque suivante de bonne maison. C’est quelque besogne d’escalier, de vestiaire ou d’antichambre. Ceux qui l’ont faite avaient plus chaud que le pauvre être que voici. Je veux la recueillir par pitié ; pourtant j’attendrai que mon fils vienne. Je viens d’entendre son cri d’appel. Holà ! ho ! Holà !

Clown

Hillo ! Io !

Berger

Quoi ! tu étais si près ? Si tu veux voir une chose dont tu parleras encore quand tu seras mort ou pourri, viens ici. Qu’éprouves-tu donc, mon brave ?

Clown

Oh ! j’ai vu deux spectacles si émouvants, sur terre et sur mer… Mais non, je ne dois pas appeler ça la mer, il n’y a plus que le ciel ; car entre le firmament et la mer vous ne pourriez pas passer une pointe d’aiguille.

Berger

Allons, mon garçon, qu’est-ce que c’est ?

Berger

Miséricorde, quand as-tu vu cela, mon garçon ?

Clown

À la minute ! à la minute ! je n’ai pas fermé l’œil depuis que je l’ai vu : les hommes ne sont pas encore froids sous l’eau, et l’ours n’a pas à moitié dîné du gentilhomme ; il est encore en train.

Berger

J’aurais voulu être là, pour secourir ce vieux !

Clown

Moi, je regrette que vous n’ayez pas été à portée du navire pour le secourir. Là, votre charité aurait perdu pied.

Berger

Tristes choses ! tristes choses !… Mais regarde ici, mon gars. Rends-toi heureux ! Tu as rencontré des mourants, et moi des nouveau-nés. Voilà un spectacle pour toi ! Regarde ! une layette digne de l’enfant d’un écuyer. Regarde là.

Berger

Il montre le sac.

Berger

Ramasse, ramasse, mon garçon, et ouvre. Voyons donc ! Il m’a été dit que je serais riche par les fées : c’est quelque enfant échangé au berceau… Ouvre ; qu’y a-t-il là-dedans, mon garçon ?

Clown

Vous faites fortune vieux. Si les péchés de votre jeunesse vous sont pardonnés, vous pourrez vivre à l’aise. De l’or, tout or !

Berger

C’est de l’or féerique, mon garçon, nous le verrons bien ! Enlève-le vite et enferme-le bien. Chez nous ! chez nous ! par le plus court ! Nous avons de la chance, garçon, et pour en avoir toujours, il ne faut que de la discrétion. Laissons aller mes moutons. Allons, bon garçon, chez nous par le plus court !

Clown

Allez par le plus court avec vos trouvailles. Moi, je vais voir si l’ours à lâché le gentilhomme, — et combien il en a mangé ; ils ne sont hargneux que quand ils ont faim ; s’il y a des restes, je les enterrerai.

Berger

Voilà une bonne action. Si tu peux reconnaître qui il est à ce qui reste de lui, viens me chercher pour le voir.

Clown

Pardieu, oui ; et vous m’aiderez à le mettre en terre.

Berger

Voilà un jour chanceux, garçon, et nous allons bien le mettre à profit.

Berger

Ils sortent.

Temps

Il sort.

Temps

‌

Scène 9

Polixène, Camillo

La Bohême. Dans le palais du roi.

Polixène

Je t’en prie, bon Camillo, ne m’importune plus : c’est une souffrance pour moi de te refuser ; c’est ma mort de t’accorder ta demande.

Camillo

Il y a quinze ans que je n’ai vu mon pays. Bien que j’aie, pendant la plus grande partie de ma vie, respiré l’air de l’étranger, c’est là que je désire laisser mes os. En outre, mon maître, le roi pénitent m’a envoyé chercher : je puis être de quelque soulagement aux chagrins qu’il éprouve, j’ose du moins le croire, et c’est pour moi un nouveau stimulant à partir.

Camillo

Seigneur, il y a trois jours que je n’ai vu le prince. Quelles peuvent être ses occupations favorites, c’est pour moi chose inconnue ; mais j’ai remarqué avec regret que depuis quelques jours il s’absente beaucoup de la cour et qu’il est moins assidu que d’habitude à ses exercices princiers.

Polixène

J’ai fait la même réflexion, Camillo, et je m’en inquiète, au point que j’ai à mon service des yeux qui veillent sur sa retraite. Et par eux j’ai appris qu’il est presque constamment chez un humble berger, un homme, dit-on, qui de rien, sans que ses voisins puissent s’imaginer comment, est parvenu à une fortune inexplicable.

Camillo

J’ai entendu parler de cet homme-là, seigneur : il a une fille du plus rare mérite, et dont la réputation s’est étendue bien plus loin que ne pouvait le faire croire une renommée sortie d’une chaumière.

Camillo

J’obéis volontiers à vos ordres.

Polixène

Mon excellent Camillo !… Allons nous déguiser.

Polixène

Ils sortent.

Polixène

‌

Scène 10

Autolycus, Clown

La Bohême. À travers champs.

Autolycus

 Quand l’asphodèle commence à germer.  Ô gai ! la fillette au val  Descends avec la douce saison :  Alors le sang rouge empourpre le pâle sein de l’hiver.  Le linge blanchit sur les haies.  Ô gai ! comme les oiseaux chantent !  Ils aiguisent mes dents voraces ;  Pour moi un quart d’aile est un plat de roi.  L’alouette qui chante tirelire,  Ô gai ! ô gai ! la grive et le geai  Font un orchestre pour moi et mes cousines.  Quand nous nous trémoussons dans le foin.

Autolycus

J’ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j’ai porté du velours à trois poils, mais à présent je suis hors de service.

Autolycus

 Mais irai-je m’affliger de ça , ma chère ?  La pâle lune brille la nuit ;  Et quand j’erre à l’aventure,  Je suis sûr de ne pas me tromper de route.

Autolycus

 Si les chaudronniers peuvent vivre  Et se faire un sac en peau de truie.  Je puis bien trouver aussi mon compte,  Quitte à le régler dans les ceps.

Autolycus

Je trafique dans les draps ; quand la caille fait son nid, le lin renchérit. Mon père m’a appelé Autolycus ; ayant été mis bas sous l’influence de Mercure, j’ai eu pour destinée d’être escamoteur de menus objets. Ce sont les dés et les filles qui m’ont fourni le caparaçon que voici ; et mon revenu est la simple filouterie. Les gibets et les coups de grand chemin sont trop imposants ; être battu et pendu, autant d’épouvantes pour moi ; quant à la vie future, j’en endors en moi la pensée…

Autolycus

Apercevant le Clown.

Autolycus

Une capture ! une capture !

Clown

Voyons : onze moutons donnent à peu près vingt-cinq livres de laine ; vingt-cinq livres de laine rapportent une livre sterling et un shilling environ : quinze cents toisons, combien donnent-elles de laine ?

Autolycus

Si le piége tient, l’étourneau est à moi.

Autolycus

LE CLOWN.

Autolycus

Je ne puis pas compter cela sans jetons.

Autolycus

Tirant un papier de sa poche.

Autolycus

Oh ! pourquoi suis-je né !

Clown

Au nom du ciel !…

Autolycus

Oh ! à mon secours ! à mon secours ! Ôtez-moi seulement ces guenilles ; et alors, la mort ! la mort !

Clown

Hélas ! pauvre âme ! Au lieu de t’ôter ces guenilles-là, tu aurais plutôt besoin qu’on t’en donnât d’autres pour te couvrir.

Autolycus

Oh ! Monsieur, le dégoût qu’elles me causent me fait plus de mal que les coups d’étrivières que j’ai reçus ; et pourtant j’en ai reçu de rudes, et par millions.

Clown

Hélas ! pauvre homme ! un million de coups peuvent produire un résultat grave.

Autolycus

Je suis volé, monsieur, et battu ; mon argent et mes habits m’ont été enlevés, et ces horribles choses, mises sur moi.

Clown

Est-ce par un cavalier ou par un piéton ?

Autolycus

Un piéton ! mon doux monsieur, un piéton !

Clown

En effet, ce doit être un piéton, à en juger par les vêtements qu’il t’a laissés ; si c’est l’habit d’un cavalier, il faut qu’il ait vu bien du service. Donne-moi la main, je t’aiderai ; allons, donne-moi la main.

Clown

Il l’aide à se relever.

Autolycus

Oh ! bon monsieur, délicatement !… Oh !

Clown

Hélas ! pauvre âme !

Autolycus

Oh ! bon monsieur, doucement, bon monsieur. Je crains d’avoir l’omoplate disloquée.

Clown

Comment ? ne peux-tu pas te tenir ?

Autolycus

Doucement, cher monsieur.

Autolycus

Il fouille la poche du clown.

Autolycus

Mon bon monsieur, doucement ! vous m’avez rendu là un charitable service.

Clown

As-tu besoin d’argent ? J’ai un peu d’argent pour toi.

Autolycus

Non, mon doux monsieur ! non je vous conjure !… J’ai à moins de trois quarts de milles d’ici un parent chez qui j’allais ; j’aurai là de l’argent et tout ce qu’il me faut. Ne m’offrez pas d’argent, je vous prie ; cela me fend le cœur.

Clown

Quelle est l’espèce de drôle qui vous a volé ?

Clown

De ses vertus ! vous devriez dire de ses vices. On ne chasse pas les vertus de la cour : on les y choie pour les y faire rester, et pourtant elles n’y sont jamais qu’en passant.

Autolycus

C’est vices que je voulais dire, monsieur. Je connais cet homme parfaitement ; il a été, depuis, montreur de singes ; puis agent de procès, huissier ; puis il a montré l’Enfant prodigue en marionnettes, et épousé la femme d’un chaudronnier à un mille de l’endroit où sont mes terres et mes biens ; enfin, après avoir voltigé de vilains métiers en vilains métiers, il s’est établi fripon. Quelques-uns l’appellent Autolycus.

Clown

Infamie sur lui ! un filou ! Sur ma vie, c’est un filou : il hante les veillées, les foires et les combats d’ours.

Autolycus

Justement, monsieur, c’est lui, monsieur, c’est lui ; c’est le gueux qui m’a mis dans cet appareil.

Clown

Il n’y a pas de fripon plus couard dans toute la Bohême ; vous n’aviez qu’à prendre un air résolu et à lui cracher à la figure, il se serait sauvé.

Autolycus

Je dois vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un batailleur ; je manque de cœur de ce côté-là ; et il le savait bien, je le garantis.

Clown

Comment vous trouvez-vous à présent ?

Clown

Te mettrai-je dans ta route ?

Autolycus

Non, avenant monsieur ; non, doux monsieur.

Clown

Alors, adieu ; il faut que j’aille acheter des épices pour notre fête des toisons.

Autolycus

Bonne chance, mon doux monsieur.

Autolycus

Le clown sort.

Autolycus

Va, ta bourse n’est plus assez ardente pour acheter tes épices. Je te rejoindrai à ta fête des toisons. Si je ne fais pas suivre cette filouterie d’une autre, et si je ne fais pas des tondeurs autant de moutons, que je sois désenrôlé, et que mon nom soit mis sur les registres de la vertu !

Autolycus

 Trottons, trottons le long du sentier.  Et prenons le joyeux style, eh !  Un cœur allègre marche tout le jour ;  Un cœur triste se fatigue d’un simple mille, eh !

Autolycus

Il sort.

Autolycus

‌

Scène 11

Perdita, Florizel, Polixène, Camillo, Clown, Dorcas, Mopsa, Polyxène, Berger, Valet, Autolycus

La Bohême. Intérieur d’une chaumière.

Perdita

Messire, gracieux seigneur, — il ne me sied pas de vous gronder de vos exagérations. — Oh ! pardonnez-moi pourtant de les dénoncer ; votre noble personne, — ce gracieux point de mire du pays, vous l’avez enfouie — sous les habits d’un pâtre ; et moi, pauvre fille chétive, — vous m’avez érigée en déesse. Heureusement nos fêtes — admettent la folie à leur repas, et les convives — la digèrent par habitude ; sans quoi je rougirais — de vous voir accoutré comme si vous aviez juré — de me rappeler par votre mise celle que je devrais avoir.

Florizel

Je bénis le moment — où mon bon faucon a pris son vol à travers — le champ de ton père.

Perdita

Puisse Jupiter vous donner raison ! — La différence entre nous est la cause de mon inquiétude ; votre grandeur — n’a pas été habituée à la crainte. En ce moment même je tremble — à l’idée que votre père, grâce à quelque hasard, — pourrait passer par ici, comme vous. Ô destins ! — quelle mine ferait-il en voyant son noble ouvrage — si misérablement relié ? Que dirait-il ? Et comment — pourrais-je, moi, sous ces falbalas d’emprunt, supporter — la rigueur de son regard ?

Perdita

Oh ! mais, seigneur, — votre résolution ne pourra plus tenir devant — l’obstacle inévitable que lui opposera la puissance du roi. — Alors la nécessité exigera de deux choses l’une : — ou que vous abandonniez votre projet, ou que j’abandonne la vie !

Florizel

Bien chère Perdita, — n’assombris pas, je t’en prie, par ces pensées erronées, — la gaieté de cette fête. Ou je serai à toi, ma belle, — ou je ne serai plus à mon père ; car je ne puis plus être — à moi, ni à personne, si — je ne suis pas à toi ; je suis bien résolu à cela, — quand la destinée dirait : Non !… Soyez gaie, ma mie ; — étranglez les pensées de ce genre avec la première chose — qui attirera votre regard. Voici vos hôtes qui arrivent. — Rassérénez ce visage, comme si c’était le jour — de ces noces que — nous avons tous deux juré de célébrer.

Perdita

Ô dame Fortune ! — soyez-nous propice !

Florizel

Voyez, vos hôtes approchent ; — apprêtez-vous à les accueillir joyeusement, — et qu’ils soient rouges de plaisir !

Perdita

Monsieur, soyez le bienvenu. — C’est la volonté de mon père que je fasse — les honneurs de ce jour…

Perdita

À Camillo.

Perdita

Vous êtes le bienvenu, monsieur… — Donne-moi ces fleurs-là, Dorcas… Mes révérends sires, — voici pour vous du romarin et de la rue ; ces fleurs-là gardent — leur éclat et leur parfum tout l’hiver : — grâce et souvenir à vous deux ! — Soyez les bienvenus à notre fête.

Polixène

Bergère, — jolie bergère, vous faites bien d’offrir à nos âges — ces fleurs d’hiver.

Polixène

Et pourquoi donc, douce fille, — les dédaignez-vous ?

Perdita

Parce que j’ai ouï dire — qu’il est un art qui, pour les varier, se joint — à la grande créatrice nature.

Polixène

Quand cela serait, — la nature n’est jamais perfectionnée que par les moyens — que crée la nature : en sorte que l’art — qui, dites-vous, ajoute à la nature, est un art — qui procède de la nature. Ainsi vous voyez, suave fille, que nous marions — au tronc le plus sauvage une plus délicate greffe, — et que nous fécondons une écorce de la plus basse espèce — par un bourgeon de plus noble race. C’est bien un art — qui corrige, ou plutôt modifie la nature, — mais l’art lui-même est la nature.

Perdita

C’est juste.

Polixène

— Enrichissez donc votre jardin de giroflées, — et ne les traitez pas de bâtardes.

Perdita

Je ne veux pas mettre — le plantoir en terre pour en faire une seule bouture, — pas plus que je ne souhaiterais, si j’étais fardée, — que ce jeune homme m’admirât et fut pris par cela seul — du désir de me rendre mère… Voici des fleurs pour vous : — la chaude lavande, la menthe, la sarriette, la marjolaine ; — le souci qui se couche avec le soleil, — et avec lui se lève tout en pleurs : ce sont des fleurs — de la mi-été, et je crois qu’on les donne — aux hommes d’âge moyen… Vous êtes les très-bienvenus.

Camillo

— Si j’étais de votre troupeau, je cesserais de paître, — pour me repaître seulement de votre vue.

Perdita

Hélas ! — vous seriez bientôt si maigre, que les rafales de janvier — vous perceraient de part en part…

Perdita

À Florizel.

Perdita

Ah ! mon plus bel ami, — que n’ai-je des fleurs printanières qui puissent — convenir à votre jeunesse !

Perdita

Aux jeunes paysans.

Perdita

Ainsi qu’à vous.

Perdita

Aux paysannes.

Perdita

Et à vous, — qui portez encore à vos branches pucelles — vos virginités en bourgeon !… Ô Proserpine, — que n’ai-je ici les fleurs que, dans ton effroi, tu laissas tomber — du char de Pluton, les asphodèles, — qui viennent avant que l’hirondelle se risque, et qui captivent — les vents de mars par leur beauté, les violettes, sombres, — mais dont le parfum est plus suave que les paupières de Junon — ou l’haleine de Cythérée, les pâles primevères qui — meurent stériles avant d’avoir connu — le brillant Phébus dans sa force, maladie — commune aux vierges, la primerole hardie et — la couronne impériale, les iris de toute espèce, — et entre autres la fleur de lis !… Oh ! il me faudrait celles-là — pour vous en faire des guirlandes, mon doux ami, — et pour vous en couvrir tout entier.

Florizel

Quoi ! comme un corps au cercueil ?

Florizel

Ce que vous faites — est toujours mieux que ce que vous avez fait. Quand vous parlez, ma charmante, — je voudrais vous entendre sans cesse ; quand vous chantez, — c’est en chantant que je voudrais vous voir acheter et vendre, faire l’aumône, — et prier ; je voudrais que, pour arranger vos affaires, — vous n’eussiez qu’à les chanter. Quand vous dansez, je vous voudrais — vague de la mer, afin que vous ne pussiez jamais faire — que cela, et que vous fussiez toujours en mouvement, en mouvement toujours, sans connaître — d’autre fonction. Votre façon d’agir, — si originale dans les moindres détails, — couronne si constamment ce que vous faites, — que toutes vos actions sont reines !

Perdita

Ô Doriclès, — vos louanges sont trop fortes : heureusement, votre jeunesse — et le sang pur qui la colore ingénument, — vous dénoncent comme un innocent berger ; — sans quoi, mon Doriclès, je pourrais craindre avec raison — que vous ne fussiez pas un amoureux sincère.

Florizel

Vous n’avez pas plus — sujet de craindre cela que je n’ai dessein — de vous faire douter de moi… Mais venez ! notre danse, je vous prie ! — Votre main, ma Perdita : ainsi s’appareillent les tourterelles, — qui veulent ne se séparer jamais.

Perdita

J’en fais pour elles le serment.

Perdita

Florizel et Perdita marchent, bras dessus, bras dessous, en causant.

Polixène

— Voilà la plus jolie fillette qui ait jamais couru — sur le vert gazon. Tous ses gestes et toutes ses allures — sentent je ne sais quoi de plus grand qu’elle-même. — et de trop noble pour ces lieux.

Camillo

Il lui dit quelque chose — qui met son sang aux aguets. En vérité, elle est — la reine du laitage et de la crème.

Clown

Allons ! la musique !

Dorcas

— Si c’est Mopsa qui est ta préférée, morbleu, prends de l’ail — pour corriger ses baisers.

Mopsa

Allons, en mesure !

Clown

— Plus un mot ! plus un mot ! Nous sommes en position. — En avant, la musique !

Clown

Danse de bergers et bergères, à laquelle tous prennent part, excepté le vieux berger, Polixène et Camillo.

Polyxène

— Dites-moi, bon berger, quel est ce beau pâtre — qui danse avec votre fille ?

Berger

— On le nomme Doriclès ; et il se vante — d’avoir un beau pâturage ; je ne le tiens — que de lui, mais je le crois : — il a l’air de la sincérité. Il dit qu’il aime ma fille, — et je le pense aussi ; car jamais la lune ne s’est mirée — dans l’eau aussi complaisamment qu’il reste à lire, — pour ainsi parler, dans les yeux de ma fille : à vrai dire, — je crois qu’il n’y a pas un demi-baiser de différence — entre leurs deux amours.

Polixène

Elle danse gracieusement.

Berger

— C’est ainsi qu’elle fait tout ; mais que dis-je là ? — je devrais me taire. N’importe. Si le jeune Doriclès — fait tomber son choix sur elle, elle lui apportera une dot — à laquelle il ne songe guère. —

Valet

Oh ! maître ! Si vous aviez entendu le colporteur à la porte, vous ne voudriez plus jamais danser au son du tambourin et des pipeaux : non, la cornemuse ne pourrait plus vous émouvoir. Il chante différents airs plus vite que vous ne compteriez de l’argent ; il les entonne si bien qu’il semble qu’il ait mangé des ballades et que toutes les oreilles s’allongent à sa voix.

Clown

Il ne pouvait venir plus à propos ; qu’il entre ! J’aime à l’excès une ballade dont le sujet est lugubre et la musique gaie, ou dont les paroles sont drôles et l’air lamentable !

Valet

Il a des chansons pour hommes ou pour femmes, de toute taille. Il n’est pas de modiste qui gante aussi bien ses pratiques. Il a les plus jolies chansons d’amour pour jeunes filles, et ça sans gravelures, ce qui est rare. Il a des refrains si délicats, des ding-dong , des larifla , des enlevez-la , des balancez-la ! et au moment où quelque vaurien braillard voudrait, comme qui dirait, y entendre malice et interrompre la chose par un sale lazzi, il fait répondre à la fille un : Halte-là ! finissez, bonhomme ! Elle s’en défait et l’éconduit avec un : Halte-là ! finissez, bonhomme !

Polixène

Voilà un brave garçon.

Clown

Crois-moi, tu parles-là d’un admirable gaillard. A-t-il des marchandises en étalage ?

Valet

Il a des rubans de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ; des points plus minutieux que n’en pourrait trouver dans le droit tous les juges de Bohême, bien que, lui, il les prenne en gros ; des passements, des tricots, des batistes, des linons ! Il met tous ces articles en chansons, comme si c’étaient des dieux ou des déesses ; vous croiriez qu’une chemise est un ange, tant il chante haut le poignet de la manche et le travail de la bordure !

Clown

Je t’en prie, introduis-le, et qu’il entre en chantant !

Perdita

Avertis-le de ne pas employer de mots grivois dans ses chansons !

Clown

Vous avez de ces colporteurs qui ont en eux plus d’étoffe que vous ne pourriez le penser, ma sœur.

Perdita

Ou plutôt cher frère, que je ne m’y soucie d’y penser.

Autolycus

Linon aussi blanc que la neige, Crêpe aussi noir que le fut jamais corbeau, Gants parfumés comme des roses de Damas, Masques pour visage et pour nez, Bracelets de jais, colliers d’ambre, Parfums pour chambre de dame, Coiffes et gorgerettes d’or,

Autolycus

 Que mes gars peuvent donner à leurs belles ;  Épingles, et fers à papillotes,  Tout ce qu’il faut aux filles des pieds à la tête ! Venez, achetez-moi, venez : venez acheter, venez ! Achetez, damoiseaux, ou ces demoiselles vont pleurer.  Venez, achetez-moi, etc. !

Clown

Si je n’étais pas amoureux de Mopsa, tu n’aurais pas d’argent de moi ; mais captivé comme je le suis, je veux asservir à ses charmes quelques rubans et quelques paires de gants.

Mopsa

Ils m’avaient été promis pour la veille de la fête ; mais ils n’arrivent pas trop tard à présent.

Dorcas

Il vous avait promis quelque chose de plus, où il y a des menteurs.

Mopsa

Vous, il vous a donné tout ce qu’il vous avait promis ; il se peut même qu’il vous ait donné, par-dessus le marché, ce que vous auriez honte de lui rendre.

Clown

N’y a-t-il donc plus de mœurs parmi les filles ? Vont-elles porter leurs jupes là où elles doivent porter leurs têtes ? N’avez-vous pas, à l’heure d’aller traire, au moment d’aller au lit ou au four à drèche, le temps d’éventer tous ces secrets-là ; faut-il que vous jacassiez devant tous nos hôtes ? C’est heureux qu’ils soient eux-mêmes en train de se parler bas. Assourdissez vos cris, et plus un mot.

Mopsa

J’ai fini. Allons, vous m’avez promis un beau galon et une paire de gants parfumés.

Clown

Ne t’ai-je pas dit comment j’ai été filouté sur la route et comment j’ai perdu tout mon argent ?

Autolycus

Effectivement, monsieur, il y a des filous dans la campagne, et il est bon de se tenir sur ses gardes.

Clown

Ne crains rien, l’ami, tu ne perdras rien ici.

Autolycus

Je l’espère bien, monsieur, car j’ai beaucoup de marchandises en paccotille.

Clown

Qu’as-tu là ? des ballades ?

Mopsa

Je vous en prie, achetez-en. J’aime tant les ballades imprimées ! Alors nous sommes sûres qu’elles sont vraies.

Autolycus

En voici une sur un air très-plaintif : Comme quoi la femme d’un usurier accoucha de vingt sacs d’argent à la fois, et comme quoi elle eut envie de manger un hachis de têtes de couleuvres et de têtes de crapauds.

Mopsa

Est-ce vrai, croyez-vous ?

Autolycus

Très-vrai ; il n’y a qu’un mois de cela.

Dorcas

Le ciel me préserve d’épouser un usurier !

Autolycus

La chose est signée de la sage-femme, une mistress Leconte, et de cinq ou six honnêtes matrones qui étaient présentes. Est-ce que je colporterais des mensonges ?

Mopsa

Je vous en prie encore, achetez-la.

Clown

Allons, mettez-la de côté. Voyons d’abord les ballades ; nous achèterons d’autres articles tout à l’heure.

Autolycus

Voici une autre ballade. Elle est d’un poisson qui apparut sur la côte le mercredi, quatre-vingt avril, à quarante mille brasses au-dessus de l’eau, et qui a composé cette ballade contre les filles au cœur dur. L’auteur passe pour être une femme qui fut métamorphosée en poisson, à cause qu’elle n’avait pas voulu faire échange de chair avec un homme qui l’aimait ! La ballade est très-pitoyable, et aussi vraie.

Dorcas

Est-elle vraie aussi, croyez-vous ?

Autolycus

Il y a dessus la griffe de cinq juges et plus de certificats que ma balle ne peut en tenir.

Clown

Mettez-la de côté aussi. À une autre !

Autolycus

Voici une ballade gaie, mais elle est très-jolie.

Mopsa

Ayons-en des gaies !

Autolycus

Eh bien, en voici une plus que gaie, qui va sur l’air de : Deux filles aimaient un homme : il n’y a peut-être pas une fille dans tout l’ouest qui ne la chante ; elle est fort demandée, je vous assure.

Mopsa

Nous savons la chanter toutes deux ; si tu veux prendre une partie, tu vas l’entendre ; elle est à trois parties.

Dorcas

Nous avons appris l’air, il y a un mois.

Autolycus

Je puis chanter ma partie ; vous devez savoir que c’est mon métier : attention, vous deux !

Autolycus

Il chante.

Autolycus

Esquivez-vous, car il faut que j’aille… Il n’est pas bon que vous sachiez où.

Dorcas

Où ?

Mopsa

Oh ! où ?

Dorcas

Où ?

Mopsa

C’est chose conforme à son serment Que tu me dises tes secrets.

Dorcas

À moi aussi ; laisse-moi aller là-bas !

Mopsa

Tu vas à la grange ou au moulin !

Dorcas

À l’un ou à l’autre, c’est bien mal.

Autolycus

Vous n’y êtes point.

Dorcas

Quoi ! point !

Autolycus

Non ! point !

Dorcas

Tu as juré d’être mon amoureux .

Mopsa

Tu me l’as juré bien plus à moi ! Donc, où vas-tu ? Dis, où ?

Clown

Nous aurons tout à l’heure cette chanson-là entre nous : mon père et ces messieurs sont en grave conversation ; ne les gênons pas. Allons, emporte ton colis et suis-moi. Fillettes, je lui achèterai pour vous deux : colporteur, donne-nous le premier choix… Suivez-moi, filles !

Autolycus

Et tu payeras largement pour elles.

Autolycus

Il chante.

Autolycus

Voulez-vous acheter cordonnet Ou dentelle pour votre mante. Ma friande poule, ma chère, eh ?  De la soie ou du fil,  Des bibelots pour votre tête, À la mode la plus nouvelle et la plus belle, eh ?  Venez au colporteur.  L’argent est un fureteur Qui fait sortir toute marchandise, eh !

Autolycus

Le Clown, Autolycus, Dorcas et Mopsa sortent.

Valet

Maîtres, il y a là trois rouliers, trois bergers, trois bouviers et trois porchers, qui se sont faits tous hommes à poil ; ils s’intitulent satyres ; et ils ont une danse que les filles disent n’être qu’une galimafrée de gambade, parce qu’elles n’y figurent pas, mais elles sont d’avis elles-mêmes que, si elle ne semble pas trop rude à quelques-uns qui ne connaissent guère que les calmes exercices du boulingrin, elle plaira considérablement.

Berger

Assez ! nous n’en voulons pas ; il y a déjà eu ici trop de pauvres farces… Je sais, monsieur, que nous vous fatiguons.

Polixène

Vous ne fatiguez que ceux qui nous amusent : je vous en prie, faites-nous voir ces quatre trios de pâtres.

Valet

L’un des trios, à les en croire, monsieur, a dansé devant le roi ; et le plus mauvais d’entre eux ne saute pas moins de douze pieds et demi, mesure royale.

Berger

Laissez là votre babil ; puisque cela plaît à ces messieurs, faites-les entrer ; mais vite, maintenant !

Valet

Eh ! ils attendent à la porte, monsieur.

Valet

Il sort, puis rentre suivi de douze villageois, déguisés en satyres ; ceux-ci dansent, puis se retirent

Valet

.

Polixène

— Oh ! bon père, vous en saurez davantage bientôt…

Polixène

À part.

Polixène

La chose n’est-elle pas déjà allée trop loin ? Il est temps de les séparer… — Il est candide et il en dit trop.

Polixène

Haut à Florizel qui passe.

Florizel

Digne vieillard, je sais — qu’elle n’attache aucun prix à de pareils colifichets ; — les présents qu’elle attend de moi sont entassés et enfermés — dans mon cœur, que je lui ai déjà donné, — mais pas encore livré.

Florizel

À Perdita.

Florizel

Oh ! laisse-moi exhaler ma vie — devant ce vieillard qui, semblerait-il, — a aimé dans son temps. Je prends ta main, cette main, — aussi douce que le duvet de la colombe, et aussi blanche qu’elle, — ou que la dent d’un Éthiopien ou que la neige la plus pure, — deux fois passée au crible des ouragans du Nord !

Polixène

Que va-t-il se passer ?… — Comme ce jeune pâtre essuie gracieusement — cette main déjà si blanche !…

Polixène

À Florizel.

Polixène

Je vous ai interrompu ; — revenez donc à votre déclaration, que j’entende — votre profession de foi !

Florizel

Oui, et je vous prends à témoin !

Polixène

— Et mon voisin aussi.

Polixène

Voilà une offre loyale.

Camillo

Et qui prouve une affection profonde.

Berger

Mais, vous, ma fille, — lui en dites-vous autant ?

Perdita

Je ne saurais dire — si bien rien de si bien, non, ni mieux penser. — C’est sur le modèle de mes sentiments que je mesure — la pureté des siens.

Berger

Prenez-vous la main ! affaire conclue ! — Vous, amis inconnus, vous en rendrez témoignage : — je lui donne ma fille, avec — une dot égale à la sienne.

Florizel

Oh ! cette dot, — c’est la vertu de votre fille. Après la mort de quelqu’un, — j’aurai plus de fortune que vous ne pourriez l’imaginer, — assez, j’en suis sûr, pour vous émerveiller. Mais, voyons, — engagez-nous devant ces témoins.

Berger

Allons ! votre main, — et vous, ma fille, la vôtre !

Polixène

Doucement, berger ! un moment, je vous prie !

Polixène

À Florizel.

Polixène

— Avez-vous un père ?

Florizel

Oui, après ?

Polixène

— Est-il instruit de ceci ?

Florizel

Il ne l’est pas et ne le sera jamais.

Polixène

Il me semble qu’un père — est, aux noces de son fils, le convive — qui fait le mieux à table. Un mot encore, je vous prie ! — Votre père n’est-il pas incapable — de raisonner une affaire ? N’est-il pas devenu stupide — sous l’influence de l’âge et des catarrhes ? Peut-il parler, entendre, — distinguer un homme d’un homme, discuter ses propres intérêts ? — Ne garde-t-il pas le lit ? Et n’a-t-il pas repris tout entière — la vie de l’enfance ?

Florizel

Non, mon bon monsieur. — Il a toute sa santé, et plus de vigueur — que n’en ont ordinairement ceux de son âge.

Polixène

Par ma barbe blanche, — vous lui faites, si cela est, une offense — peu filiale ! La raison veut que mon fils — choisisse lui-même sa femme ; mais elle veut aussi — que le père, dont toute la joie est d’avoir — une postérité digne de lui, soit un peu consulté — dans une telle affaire.

Florizel

J’accorde tout cela ; — mais, pour d’autres raisons, mon grave monsieur, — qu’il ne sied pas que vous sachiez, je n’informerai pas mon père de cette affaire.

Polixène

Faites-la lui savoir.

Florizel

— Non.

Polixène

Je t’en prie !

Florizel

Impossible !…

Berger

— Fais-le, mon fils ; il n’aura aucun sujet d’être fâché, — quand il saura ton choix.

Florizel

Allons, allons, c’est impossible !… — Prenez acte de notre contrat.

Acte de Votre Divorce, Jeune Sire !… — Que Je N’Ose Appeler Mon Fils !… Oui, Tu Es Trop Vil — pour Que Je Te Reconnaisse, Toi Qui, Héritier d’un Sceptre, — Aspires Ainsi à la Houlette !

Scène 1

Berger, Polixène, Perdita, Camillo, Florizel, Autolycus, Clown, Autylocus

Berger

Ô mon cœur !

Polixène

— Je ferai écorcher ta beauté avec des ronces et je la rendrai — plus vilaine que ta condition.

Polixène

À Florizel.

Polixène

Pour toi, jeune insensé, — si jamais j’apprends que tu soupires seulement — de ne plus revoir cette poupée

car — j’entends que tu ne la revoies jamais

Polixène

, je te déshérite, — et je ne te reconnais pas pour être de mon sang, non ! ni pour m’être plus proche — que ne l’est tout enfant de Deucalion ! Retiens bien mes paroles, — et suis-moi à la cour… Toi, rustre, — quoique tu te sois attiré tout notre déplaisir, pour le moment j’en détourne de toi — le coup mortel…

Polixène

À Perdita.

Polixène

Il sort.

Perdita

Perdue pour toujours !… — Eh bien, je n’ai pas été trop effrayée ; car une ou deux fois — j’ai été sur le point de parler, et de lui dire nettement — que le même soleil qui luit sur son palais — ne cache point son visage devant notre cabane, et — brille également pour nous…

Perdita

À Florizel.

Perdita

Veuillez partir, seigneur. — Je vous avais dit ce qui résulterait de tout ceci. Je vous en conjure, — prenez soin de vos propres intérêts. Quant à mon rêve, — maintenant que je suis éveillée, je le détrône de mon âme ; — je m’en vais traire mes vaches et pleurer.

Camillo

Allons donc, père ! — parle avant de mourir.

Berger

Je ne puis parler ni penser, — je n’ose même pas savoir ce que je sais.

Berger

À Florizel.

Berger

Oh ! seigneur, — vous avez perdu un vieillard de quatre-vingt-trois ans, — qui comptait prendre tranquillement possession de sa tombe, — qui espérait mourir dans le lit où son père est mort, — et reposer tout près de ses os honorés ; mais maintenant — il faut qu’un bourreau me mette mon linceul et me dépose dans une terre — que la pelle d’un prêtre ne remuera pas.

Berger

À Perdita.

Berger

Il sort.

Florizel

Pourquoi me regardez-vous ainsi ? — Je suis attristé, non effrayé ; contrarié, — mais nullement changé ; ce que j’étais, je le suis encore. — Plus on me retient, plus j’avance, et je ne me laisse pas mener — en laisse malgré moi.

Camillo

Mon gracieux seigneur, — vous connaissez le caractère de votre père ; en ce moment, — il ne permettra aucune observation, et je ne présume pas — que vous entendiez lui en faire ; tout au plus, — je le crains, pourrait-il supporter votre vue. — Ainsi, jusqu’à ce que la fureur de son altesse soit calmée, — ne vous présentez pas devant le roi.

Florizel

Je n’en ai pas l’intention.

Florizel

Dévisageant Camillo.

Florizel

— Camillo, je crois !

Camillo

Lui-même, monseigneur.

Perdita

— Combien de fois vous avais-je prévenu que cela finirait ainsi ! — Combien de fois avais-je dit que mes grandeurs ne dureraient — que jusqu’au jour où elles seraient connues ?

Florizel

À Perdita.

Florizel

— J’hérite de ton amour ?

Camillo

Écoutez les avis.

Florizel

— J’écoute ceux de mon affection ; si ma raison — veut s’y conformer, je serai raisonnable ; — sinon, ma passion, mieux satisfaite par la folie, — l’appellera à son aide.

Camillo

C’est du désespoir, seigneur.

Florizel

— Soit ! mais ce désespoir comble mes vœux, — et je dois le tenir pour vertu. Camillo, — ni la Bohême, ni toutes les pompes que j’y pourrais — glaner, ni tout ce que le soleil voit, ni — tout ce que les mers profondes cachent — dans leurs abîmes inconnus, ne me feraient briser le serment — que j’ai fait à ma bien-aimée. Ainsi, je vous en prie, — vous qui avez toujours été l’ami vénéré de mon père, — dès qu’il s’apercevra de mon absence

car je suis bien décidé — à ne plus le revoir

Florizel

, jetez vos bons conseils — sur le feu de sa colère. La fortune et moi — nous allons lutter désormais. Apprenez, — et vous pourrez le lui redire, que je vais m’embarquer sur mer — avec celle qu’il m’est interdit de posséder sur ces rives ; — par une heureuse circonstance, j’ai — tout près d’ici un navire à l’ancre que j’avais fait préparer — dans un tout autre but. Quant à la route que je compte suivre, — il vous est inutile de la savoir, et — il ne me sert à rien de vous la dire.

Florizel

Un mot, Perdita.

Florizel

À Camillo.

Florizel

Je vous écouterai dans un moment.

Florizel

Il s’entretient à voix basse avec Perdita.

Camillo

Il est irrévocablement — résolu à fuir. Quel bonheur pour moi, — si je pouvais faire servir son départ à mes desseins, — et, tout en le sauvant du danger, tout en lui prouvant mon dévouement et mon respect, — parvenir à revoir ma chère Sicile, — et ce malheureux roi, mon maître, que — je brûle tant de retrouver !

Florizel

Allons, bon Camillo, — je suis pressé pour une affaire si exigeante que — je vous laisse sans cérémonie.

Camillo

Seigneur, je crois — que vous avez ouï parler de mes pauvres services et de l’affection — que j’ai toujours portée à votre père.

Florizel

Certes — vous avez noblement mérité de lui. C’est pour mon père une musique — que de louer vos actes, et ce n’est pas pour lui le moindre souci — que de les récompenser autant qu’il les estime.

Florizel

Comment, Camillo, — pourrais-tu faire cela ? Ce serait presque un miracle. — Parle, que je voie en toi plus qu’un homme, — et que je t’accorde à jamais ma confiance !

Camillo

Avez-vous décidé — le lieu où vous vous dirigerez ?

Florizel

Pas encore. — Un incident imprévu étant coupable — de notre aventureux départ, nous nous considérons — comme les esclaves de la chance, comme des mouches — à tout vent qui souffle !

Camillo

Alors écoutez-moi. — Si vous ne voulez pas renoncer à votre projet, — si vous êtes décidé à fuir, faites voile pour la Sicile. — Et là présentez-vous, présentez votre belle princesse, —

car je vois qu’elle le sera

Camillo

au roi Léonte ; — elle sera vêtue comme il convient — à la compagne de votre lit. Il me semble voir déjà — Léonte vous recevant à bras ouverts, avec une cordialité — mouillée de larmes ; te demandant pardon à toi, le fils, — comme au père en personne ; baisant les mains — de votre jeune princesse ; partagé — entre ses duretés et sa tendresse ; chassant — les unes aux enfers, et faisant grandir l’autre — plus vite que le temps ou la pensée !

Florizel

Digne Camillo, — pour colorer ma visite, quel prétexte — lui donnerai-je ?

Camillo

Que vous êtes envoyé par le roi votre père — pour le saluer et lui offrir des condoléances. — Quant à la conduite que vous devrez tenir envers lui, — quant aux choses que vous devrez lui confier, comme de la part de votre père, — sur des secrets connus de nous trois seuls, je vous mettrai tout cela par écrit ; en vous indiquant de point en point ce qu’à chaque entrevue — vous aurez à lui dire ; en sorte qu’il ne pourra s’empêcher de croire — que vous avez toute la confiance de votre père — et que vous parlez du fond de son cœur.

Florizel

Je vous suis obligé : — cet avis-là est fécond.

Camillo

Cela vaut bien mieux — que de vous élancer à l’aventure, — sur des eaux inexplorées, vers des rivages perdus, avec la certitude — d’une foule de misères, sans espérances pour vous secourir, — que celles qui vous échapperont, aussitôt que saisies ; — ayant pour certitude suprême vos ancres qui — pourront, tout au plus, vous faire rester — où vous serez découragés d’être. D’ailleurs, vous le savez, la prospérité est le lien véritable de l’amour, — dont le teint délicat et le cœur même — s’altèrent avec le malheur.

Perdita

Cela est vrai à moitié ; — le malheur, je le crois, peut flétrir le visage, — mais non corrompre les sentiments.

Camillo

Oui-dà ! c’est ainsi que vous parlez ! — Je doute que d’ici à sept ans il naisse chez votre père — une autre fille comme vous !

Florizel

Mon bon Camillo, — elle est aussi supérieure par le mérite — qu’inférieure à nous par la naissance.

Camillo

Je ne puis dire que c’est dommage — qu’elle manque d’instruction ; car elle semble en remontrer — à ceux qui enseignent.

Perdita

Pardon, monsieur ! — Je vous rougis mes remercîments.

Florizel

Ma jolie Perdita !… — Hélas, sur quelles épines nous marchons !… Camillo, — sauveur de mon père et maintenant le mien, — médecin de notre maison, comment allons-nous faire ? — Nous ne sommes pas équipé comme doit l’être un fils de Bohême, — et nous ne pourrons paraître en Sicile…

Camillo

Monseigneur, — n’ayez aucune inquiétude à cet égard. Vous savez, je pense, que ma fortune — est toute dans ce pays-là : j’aurai soin — que vous soyez royalement costumé, comme si — vous jouiez une scène de moi ! Par exemple, seigneur, — pour vous prouver que vous ne manquerez de rien, un mot.

Camillo

Camillo, Florizel et Perdita se retirent à l’écart.

Camillo

— Oui, mais mes lettres, étant par ce moyen arrivées — en même temps que vous, dissiperont ce doute.

Florizel

— Et celles que le roi Léonte vous répondra…

Camillo

— Satisferont votre père.

Perdita

Puissiez-vous réussir ! — Tout ce que vous dites me paraît bien.

Camillo

Qui avons-nous là ? — Servons-nous de cet homme ; n’omettons rien — de ce qui peut nous aider. —

Autolycus

S’ils m’ont entendu tout à l’heure, gare la potence !

Camillo

— Eh bien, mon brave, pourquoi trembles-tu ainsi ? Ne crains rien, l’ami ; on ne te veux pas de mal.

Autolycus

Je suis un pauvre garçon, monsieur.

Camillo

Continue de l’être ; personne ne t’enlèvera ce privilége-là. Pour l’extérieur, au moins, de ta pauvreté, nous allons faire avec toi un échange : déshabille-toi donc sur-le-champ

tu vois que la chose est pressée

Camillo

, et change de vêtements avec ce gentilhomme. Quoique déjà le profit ne soit pas de son côté, pourtant tu auras encore quelque chose par-dessus le marché.

Camillo

Il lui donne sa bourse.

Autolycus

Je suis un pauvre garçon, monsieur…

Autolycus

À part.

Autolycus

Je vous reconnais bien, allez !

Camillo

Voyons, dépêche, je t’en prie : ce gentilhomme est déjà à demi dépouillé.

Autolycus

Parlez-vous sérieusement, monsieur ?…

Autolycus

À part.

Autolycus

Je flaire la malice.

Florizel

Dépêche, je t’en prie.

Autolycus

Il est vrai que j’ai reçu des arrhes ; mais en conscience je ne puis pas les garder.

Camillo

— Déboucle ! Déboucle !

Camillo

Florizel et Autolycus échangent leurs vêtements. À Perdita.

Camillo

— Fortunée princesse, puisse ma prophétie — s’accomplir pour vous ! Retirez-vous — sous quelque abri : prenez le chapeau de votre amant, et enfoncez-le sur vos sourcils ; enveloppez-vous le visage ; défaites vos vêtements, et autant que possible, déguisez — les allures de votre sexe, afin de pouvoir —

car je crains pour vous les regards

Camillo

vous rendre à bord — sans être reconnue.

Perdita

Je le vois, la pièce est arrangée de façon — que je dois y jouer un rôle.

Camillo

C’est indispensable…

Camillo

À Florizel.

Camillo

— Avez-vous fini, là ?

Florizel

Si maintenant je rencontrais mon père, — il ne m’appellerait pas son fils.

Camillo

Ah ! ne gardez pas — votre chapeau. Venez, madame, venez…

Camillo

À Autolycus.

Camillo

Adieu, mon ami.

Autolycus

Adieu, monsieur.

Florizel

— Perdita, qu’allions — nous oublier tous deux ! — Un mot, je vous prie.

Florizel

Il la prend à part.

Florizel

Que la fortune nous seconde ! — Ainsi, Camillo, nous nous dirigeons vers le rivage.

Camillo

— Le plus vite sera le mieux, —

Camillo

Florizel, Perdita et Camillo sortent.

Autolycus

Je comprends l’affaire, je l’entends : avoir l’oreille ouverte, l’œil vif et la main leste, est chose nécessaire pour un coupe-bourse ; un bon nez est également requis pour flairer de la besogne aux autres sens. Ce temps-ci est, je le vois, celui où l’homme déshonnête prospère.

Autolycus

Observant ses habits.

Autolycus

Quel beau marché je faisais déjà sans le pot de vin !…

Autolycus

Pesant la bourse.

Autolycus

Et quel beau pot de vin j’ai là par-dessus le marché !… Pour sûr, les dieux sont cette année de connivence avec nous, et nous pouvons nous attendre à toutes les surprises. Le prince lui-même est occupé d’une œuvre d’iniquité : il se dérobe de chez son père, en traînant sa chaîne sur ses talons. Si je ne croyais pas que c’est un acte honnête d’en informer le roi, je le ferais sur-le-champ : mais je trouve plus de coquinerie à cacher la chose, et en cela je suis fidèle à ma profession…

Clown

Rangeons-nous, rangeons-nous ! Voici encore de la besogne pour une cervelle active. Il n’est pas de ruelle, de boutique, d’église, de session et de pendaison qui ne donne du travail à l’homme industrieux.

Berger

Un mot seulement !

Clown

Un mot seulement !

Berger

Continue, alors.

Clown

Étant avéré qu’elle n’est pas de votre chair et de votre sang, votre chair et votre sang n’ont pas offensé le roi ; et alors votre chair et votre sang ne doivent plus être punis par lui. Montrez-lui tous les objets que vous avez trouvés autour d’elle, tous les signes de reconnaissance, tous excepté ceux qu’elle porte sur elle. Cela fait, vous pouvez, je vous le garantis, laisser chanter la loi.

Berger

Je dirai tout au roi, tout, mot pour mot ; je lui dirai aussi les fredaines de son fils qui, je puis le déclarer, ne s’est conduit en honnête homme ni envers son père ni envers moi, en cherchant à me faire beau-frère du roi.

Clown

Beau-frère ! c’est bien le moins que vous pouviez lui être ! et alors votre sang serait devenu plus cher de je ne sais combien l’once.

Autolycus

Bien raisonné, pantins !

Berger

Eh bien, allons trouver le roi ; il y a dans ce fardeau-là de quoi lui faire gratter la barbe.

Autolycus

Je ne sais quel obstacle cette dénonciation peut faire à l’évasion de mon jeune maître.

Clown

Je souhaite de tout cœur qu’il soit au palais.

Autolycus

Bien que je ne sois pas naturellement honnête, je puis quelquefois l’être par hasard… Rentrons en poche mon excroissance de colporteur.

Autolycus

Il enlève sa fausse barbe, puis s’avance vers les deux bergers.

Autolycus

Eh bien ! rustres, où allez-vous ainsi ?

Berger

Au palais, ne déplaise à votre révérence.

Autolycus

Vous avez là des affaires ? Lesquelles ? avec qui ? que contient ce paquet ? le lieu de votre demeure ? votre nom ? votre âge ? votre avoir ? votre condition ? Tout ce qu’il importe de savoir sur vous, déclarez-le !

Clown

Nous sommes des gens fort doux, seigneur.

Autolycus

Un mensonge ! vous êtes rudes et poilus ! Je ne veux pas qu’on me mente. Le mensonge, c’est bon pour les marchands qui trop souvent nous trompent, nous autres hommes de guerre. Et nous, ce n’est pas avec une pointe d’acier, mais en argent monnoyé que nous les payons ! Aucun danger qu’ils nous donnent même un démenti pour rien !

Clown

Votre révérence allait nous en donner un, si elle ne s’était pas fort poliment reprise.

Berger

Ne vous déplaise, seigneur, êtes vous de la cour ?

Berger

C’est au roi, monsieur, que j’ai affaire.

Autolycus

Quel trucheman as-tu près de lui ?

Berger

Je ne sais pas, ne vous déplaise.

Clown

Trucheman est l’expression de cour pour dire faisan ; répondez que vous n’en avez pas.

Berger

Je n’en ai pas, monsieur ; je n’ai ni faisan, ni coq, ni poule.

Autylocus

— Que nous sommes heureux, nous autres, de ne pas être des gens simples ! — Et cependant la nature aurait pu me faire naître comme eux ! — Aussi, ne faisons pas le dédaigneux ! —

Clown

Ce ne peut être qu’un grand courtisan.

Berger

Ses vêtements sont riches, mais il ne les porte pas élégamment.

Clown

Il me paraît d’autant plus noble qu’il est plus fantasque ; c’est un grand personnage, je vous le garantis ; je reconnais cela à ce qu’il se cure les dents.

Autolycus

— Et ce paquet-là ! qu’y a-t-il dans ce paquet-là ? — Pourquoi ce coffre ? —

Berger

Monsieur, il y a dans ce paquet et dans ce coffre des secrets qui ne doivent être connus que du roi, et qu’il va connaître avant une heure, si je puis parvenir à lui parler.

Autolycus

Vieillesse, tu as perdu tes peines.

Berger

Pourquoi, monsieur ?

Autolycus

Le roi n’est pas au palais ; il est allé à bord d’un vaisseau neuf pour purger sa mélancolie et prendre l’air ; car si tu es accessible aux choses sérieuses, tu dois savoir que le roi est plein de douleur.

Berger

C’est ce qu’on dit, monsieur, à propos de son fils qui voulait épouser la fille d’un berger.

Autolycus

Si ce berger n’est pas sous la main de la justice, qu’il se sauve vite. Les supplices qu’il subira, les tortures qu’il endurera, briseraient l’échine d’un homme et le cœur d’un monstre.

Clown

Croyez-vous, monsieur ?

Clown

Est-ce que ce vieux-là a jamais eu un fils, monsieur ? L’avez-vous ouï dire, s’il vous plaît, monsieur ?

Autolycus

Il a un fils qui sera écorché vif ; puis, enduit de miel et placé sur un nid de guêpes où il sera maintenu jusqu’à ce qu’il soit plus qu’aux trois quarts mort ; puis, ranimé avec de l’eau-de-vie ou toute autre boisson brûlante ; puis, tout saignant, au jour le plus chaud que l’almanach prédit, il sera exposé contre un mur de brique, le soleil dardant sur lui son regard méridional, jusqu’à ce qu’il se voie mangé à mort par les mouches. Mais à quoi bon causer de ces gueux, de ces traîtres dont les tourments doivent nous faire sourire, tant leur crime est capital ! dites-moi

car vous semblez être de francs honnêtes gens

Autolycus

ce que vous voulez au roi. Pour peu que je reçoive des marques convenables de considération, je vous conduirai à bord, auprès du roi, je lui présenterai vos personnes, et je lui murmurerai deux mots en votre faveur. S’il est un homme, après le roi, capable de faire réussir vos demandes , cet homme est devant vous.

Clown

Il semble avoir une grande autorité ; approchez-vous de lui, donnez-lui de l’or. Quoique le pouvoir soit un ours mal léché, souvent avec de l’or on le mène par le bout du nez : montrez l’intérieur de votre bourse à l’intérieur de sa main, et plus d’inquiétude ! Rappelez-vous : lapidé et écorché vif.

Berger

Si vous daignez, monsieur, vous charger de notre affaire, voici de l’or que j’ai sur moi ; je puis encore m’en procurer autant, et laisser ce jeune homme en gage jusqu’à ce que je vous aie remis toute la somme.

Autolycus

Ce sera quand j’aurai fait ce que j’ai promis ?

Berger

Oui, monsieur.

Autolycus

C’est bon ; donnez-moi toujours la moitié…

Autolycus

Il empoche l’or que lui donne le berger. Au Clown.

Autolycus

Êtes-vous engagé dans l’affaire ?

Clown

Jusqu’à un certain point, monsieur ; mais, quoique mon cas soit assez pitoyable, j’espère ne pas être écorché vif.

Autolycus

Oh ! c’est le cas du fils du berger. Qu’on me pende, si l’on ne fait pas de lui un exemple !

Clown

Voilà qui est rassurant, bien rassurant. Allons trouver le roi, et montrons-nous à lui sous une nouvelle figure ; il faut qu’il sache qu’elle n’est ni votre fille, ni ma sœur : nous sommes perdus autrement… Monsieur, je vous donnerai autant que ce vieillard quand l’affaire sera faite, et je vous resterai en gage, comme il le dit, jusqu’à ce que vous ayez tout reçu.

Autolycus

Je vous fait crédit. Marchez en avant vers le rivage ; prenez à droite ; je vais jeter un coup-d’œil par-dessus la haie, et je vous suis.

Clown

Cet homme est pour nous une bénédiction, je puis le dire, une vraie bénédiction.

Berger

Marchons en avant, ainsi qu’il nous le dit ; il a été envoyé pour nous sauver.

Berger

Le berger et le clown sortent.

Autolycus

Eussé-je envie d’être honnête, je vois que la fortune ne le souffrirait pas ; elle me met le butin dans la bouche. Me voici en ce moment favorisé d’une double chance : de l’or, et une occasion de rendre service au prince mon maître ? Et qui sait combien cela peut aider à mon avancement ? Je vais mener à son bord ces deux taupes, ces deux aveugles ; s’il trouve bon de les remettre à terre, s’il juge que la supplique qu’ils veulent présenter au roi ne le concerne en rien, qu’il me traite de coquin, s’il le veut, pour m’apprendre à faire ainsi l’officieux ! Je suis à l’épreuve de cette épithète et de toute la honte qui s’y attache. Je vais les présenter au prince, cela peut avoir son importance.

Autolycus

Il sort.

Autolycus

‌

Scène 12

Cléomène, Pauline, Léonte, Gentilhomme, Florizel, Seigneur, Perdita

La Sicile. Dans le palais du roi.

Cléomène

Seigneur, vous avez assez fait ; vous avez acquitté — la sainte dette de la douleur ; vous n’avez pas commis une faute — que vous n’ayez rachetée ; vous avez vraiment, — par votre pénitence, plus que compensé vos erreurs. Enfin, — faites ce qu’ont fait les cieux, oubliez votre mal ; — pardonnez-vous comme ils vous pardonnent.

Pauline

C’est vrai, trop vrai, monseigneur. — Quand vous épouseriez une à une toutes les filles du monde, — quand à chacune d’elles vous prendriez une beauté — pour en faire une femme parfaite, celle que vous avez tuée — serait encore incomparable,

Léonte

Je le crois. Tuée ! — Celle que j’ai tuée ! Oui, j’ai fait cela, mais tu me frappes — cruellement de me le dire : ce reproche est aussi amer — dans ta bouche que dans ma pensée. À présent, sois bonne, — ne me dis cela que rarement.

Cléomène

Ne le dites jamais, madame. — Vous auriez pu dire mille choses — plus opportunes, et qui eussent fait — plus d’honneur à votre bonté !

Pauline

Vous êtes un de ceux — qui souhaitent de le voir remarié.

Pauline

Aucune n’en est digne, — après celle qui n’est plus. D’ailleurs les dieux — veulent que leurs mystérieux desseins s’accomplissent. — Le divin Apollon n’a-t-il pas déclaré, — n’est-ce pas là la teneur de son oracle, — que le roi Léonte n’aura pas d’héritier — avant que l’enfant perdu soit retrouvé ? Espérer qu’il le sera, — c’est pour notre raison humaine chose aussi monstrueuse — que de s’attendre à voir mon Antigone ouvrir sa tombe — et revenir auprès de moi, lui, qui, j’en suis sûre, — a péri avec l’enfant. Vous, vous êtes d’avis — que le roi fasse résistance aux cieux, — et s’oppose à leur volonté.

Pauline

À Léonte.

Pauline

Ne vous souciez pas de postérité ; — la couronne trouvera toujours un héritier. Le grand Alexandre — laissa la sienne au plus digne ; et par là son successeur — eut grande chance d’être le meilleur.

Léonte

Bonne Pauline, — qui as pour la mémoire d’Hermione, — je le sais, tant de vénération, oh ! que ne me suis-je toujours — conformé à tes conseils ! En ce moment, — je contemplerais encore les yeux tout grands ouverts de ma reine, — je ravirais un trésor sur ses lèvres…

Pauline

En les laissant — plus précieuses, après tout ce que vous leur auriez pris !…

Pauline

Si elle avait ce pouvoir, — elle aurait raison d’agir ainsi.

Léonte

Elle l’aurait, et elle m’animerait — à tuer celle que j’aurais épousée .

Pauline

J’en ferais autant ; — si j’étais son ombre errante, je vous sommerais de considérer — la physionomie de cette femme et de me dire pour quel attrait grossier — vous l’auriez choisie ; alors je crierais si fort que vos oreilles même — en seraient déchirées ; et les mots qui suivraient — seraient : Souviens-toi de moi !

Léonte

Ses yeux étaient des astres, de vrais astres, — et tous les autres ne sont que de vrais charbons éteints ! — Ne crains pas pour moi une autre femme ; — je n’en aurai plus, Pauline.

Pauline

Voulez-vous jurer — de ne jamais vous marier, si ce n’est de mon libre consentement ?

Léonte

— Jamais, Pauline, je le jure sur le salut de mon âme !

Pauline

— Ainsi, messeigneurs, soyez témoins de son serment.

Cléomène

— Vous l’engagez à une trop rude épreuve.

Pauline

À moins qu’une autre femme, — aussi semblable à Hermione qu’un vivant portrait, — ne s’offre à son regard.

Cléomène

Bonne madame !

Pauline

J’ai fini.

Pauline

À Léonte.

Pauline

— Pourtant si monseigneur veut se marier, si vous le voulez, — si votre volonté est irrémédiable, donnez-moi pour office — de vous choisir une reine ; elle ne sera pas aussi jeune — que l’était la première ; mais elle sera telle — que, si l’ombre de la feue reine revenait, elle se réjouirait — de la voir dans vos bras.

Léonte

Ma fidèle Pauline, — nous ne nous marierons que quand tu nous le diras.

Pauline

Ce — sera quand votre première reine ressuscitera ; jusque-là, jamais !

Gentilhomme

— Quelqu’un qui se donne pour le prince Florizel, — fils de Polixène, accompagné d’une princesse, — la plus belle que j’aie jamais vue, demande accès — auprès de votre altesse.

Léonte

Que signifie cela ? Il ne se présente pas — comme il sied au rang de son père : son arrivée, — si imprévue et si brusque, nous annonce — que cette visite n’est pas régulière, mais nécessitée — par une force majeure ou par un accident. Quel est son train ?

Gentilhomme

Peu de gens, — et tous de piteuse apparence.

Léonte

La princesse avec lui, dites-vous ?

Gentilhomme

— Oui ; et c’est à mon avis le plus incomparable morceau de terre — sur lequel le soleil ait jamais rayonné.

Pauline

Hermione ! — Le présent s’exalte — au-dessus d’un passé supérieur à lui ; aussi faut-il que ta tombe — cède le pas à ce qui se voit aujourd’hui.

Pauline

Au gentilhomme.

Pauline

Vous-même, monsieur, — vous avez dit

hélas ! vos louanges — sont maintenant plus froides que leur sujet même !

Pauline

vous avez écrit qu’ Elle n’avait jamais été, — qu’elle ne serait jamais égalée . C’est ainsi qu’autrefois votre poésie — épanchait ses flots en l’honneur de sa beauté ; et aujourd’hui, quel reflux douloureux ! — Vous prétendez en avoir vu une plus accomplie !

Gentilhomme

Pardon, madame ! — L’une, je l’avais presque oubliée, pardon ! — Quant à l’autre, une fois votre regard conquis, — elle obtiendra aussi votre voix. C’est une créature telle — que voulût-elle fonder une secte, elle pourrait éteindre la ferveur — de toutes les autres croyances, et faire des prosélytes — de tous ceux à qui elle dirait seulement de la suivre.

Pauline

Quoi ? même des femmes ?

Gentilhomme

— Les femmes l’aimeront de ce qu’elle est une femme — au-dessus de tous les hommes ; les hommes de ce qu’elle est — la plus rare de toutes les femmes.

Léonte

Allez Cléomène ; — et vous-même, accompagné de vos nobles amis, amenez-les dans nos bras.

Léonte

Cléomène sort avec les courtisans et le gentilhomme.

Léonte

C’est toujours bien étrange — qu’il vienne ainsi nous surprendre !

Pauline

Si notre jeune prince, — la perle des enfants, vivait à cette heure, il rivaliserait — avec celui-ci ; il n’y avait pas un mois de différence — entre leurs naissances.

Léonte

Je t’en prie, assez ! Tu sais — qu’il meurt pour moi chaque fois qu’on en parle. Sans doute, — quand je vais voir ce gentilhomme, tes paroles — vont m’entraîner à des réflexions capables — de m’ôter la raison… Les voici !

Léonte

— Votre mère a été bien fidèle au lit nuptial, prince ; — car elle a reproduit votre royal père, — en vous concevant. Si je n’avais que vingt et un ans, — l’image de votre père est si bien frappée en vous, — vous avez si bien son air, que je vous appellerais mon frère, — comme je l’appelais, et que je vous parlerais de quelque espièglerie — commise par nous jadis. Vous êtes le très-bienvenu, ainsi que votre belle princesse, une déesse ! Hélas ! — j’ai perdu un couple qui, s’il avait pu apparaître — ainsi entre le ciel et la terre, eût enfanté la surprise — autant que vous, gracieux couple ! Et puis j’ai perdu, — toujours par ma propre folie, la société, — l’amitié de votre brave père… Ah ! — tout accablé de misère que je suis, je demande à la vie — de me laisser le voir encore une fois.

Florizel

C’est d’après son commandement — que j’ai abordé ici en Sicile, et je vous apporte — de sa part tous les compliments qu’un roi ami — peut envoyer à son frère ; si l’infirmité, — qui accompagne l’âge, n’avait quelque peu diminué — les forces nécessaires à son désir, il aurait lui-même — traversé les terres et les mers qui séparent son trône du vôtre, — rien que pour vous voir ; vous qu’il aime, — il m’a chargé de vous le dire, plus que tous les sceptres, — et que tous ceux qui les portent !

Léonte

Ô mon frère ! — bon gentilhomme ! les torts que j’ai eus envers toi agitent — de nouveau ma conscience ; et tes procédés, — si exceptionnellement bienveillants, sont comme les accusateurs — de ma négligence prolongée !… Soyez le bienvenu ici — autant que l’est le printemps à la terre !

Léonte

Désignant Perdita.

Léonte

Léonte a-t-il donc aussi — exposé cette merveille aux dangereux, — ou tout au moins aux incivils traitements du redoutable Neptune, — pour venir saluer un homme qui ne vaut pas qu’elle se donne tant de peines, encore moins — qu’elle expose pour lui sa personne ?

Florizel

Mon bon seigneur, — elle arrive de la Libye.

Léonte

Où le belliqueux Smalus, — ce noble et illustre seigneur, est craint et aimé ?

Léonte

Que les dieux bienheureux — purgent notre atmosphère de tous miasmes, tandis que vous — resterez dans ces climats ! vous avez pour père un saint homme, — un gracieux seigneur, envers qui, — toute sacrée qu’est sa personne, j’ai commis un péché ; — pour m’en punir, les cieux irrités — m’ont laissé sans enfant ; tandis que lui, par une bénédiction — qu’il a méritée du ciel, il a eu en vous un fils — digne de ses vertus. Quel bonheur pour moi, — si je pouvais en ce moment contempler un fils et une fille, — aussi beaux que vous deux !

Seigneur

Très-noble sire, — ce que je vais annoncer passerait toute croyance, — si la preuve n’en était pas si proche. Permettez, illustre sire : — le roi de Bohême me charge de vous saluer, — et demande que vous fassiez arrêter son fils qui, — au mépris de son rang et de ses devoirs, — s’est dérobé à son père et à son avenir, en compagnie — de la fille d’un berger.

Léonte

Où est le roi de Bohême ? parle !

Florizel

Camillo m’a trahi, — lui dont, l’honneur et l’honnêteté avaient, jusqu’ici, — résisté à toutes les tempêtes.

Seigneur

Vous pouvez l’accuser en face ; — il est avec le roi, votre père.

Léonte

Qui ? Camillo ?

Seigneur

— Camillo, seigneur ; je lui ai parlé. Il est en train — d’interroger ces pauvres gens. Jamais je n’ai vu — misérables trembler ainsi ; ils s’agenouillent, baisent la terre, — jurent leurs grands dieux à chaque mot. — Le roi de Bohème se bouche les oreilles, et les menace — de mille morts pour une.

Perdita

Oh ! mon pauvre père ! — Le ciel nous a livrés à des espions ; il ne veut pas — que notre union soit célébrée.

Léonte

Vous êtes mariés ?

Florizel

— Nous ne le sommes pas, seigneur, et nous n’avons pas chance de l’être. — Auparavant, je le vois, les astres auront baisé les vallées ! — On nous triche avec des dés pipés !

Léonte

Monseigneur, — est-elle fille de roi ?

Florizel

Elle l’est, — dès qu’une fois elle est ma femme.

Léonte

— Cette fois-là, si j’en juge par la promptitude de votre père, se fera longtemps attendre. Je suis bien fâché, — bien fâché que vous ayez brisé avec une affection — à laquelle vous liait le devoir ; et je suis également fâché — que l’élue de votre cœur ne soit pas aussi riche de qualité que de beauté, — et digne en tout point d’être possédée par vous.

Florizel

Chère ! relève la tête ! — Quand la fortune, devenue notre ennemie visible, — se joindrait à mon père pour nous courir sus, elle resterait sans force — pour changer nos amours.

Florizel

À Léonte.

Florizel

Je vous en conjure, seigneur, — rappelez-vous le temps où vous ne deviez pas à la vie plus de jours — que je ne lui en dois, et puisse le souvenir de vos passions — faire de vous mon avocat ! À votre requête, — mon père accordera la plus précieuse grâce, comme peu de chose !

Léonte

— Si cela était, je lui demanderais pour vous votre précieuse fiancée, — qu’il regarde, lui, comme si peu de chose !

Pauline

Seigneur, mon suzerain, — il y a dans vos yeux trop de jeunesse ; un mois, — avant de mourir, votre reine méritait plus ces regards d’admiration — que celle que vous contemplez à présent.

Léonte

C’est à elle que je pensais — dans ma contemplation.

Léonte

À Florizel.

Léonte

Tous sortent.

Léonte

‌

Scène 13

Autolycus, Gentilhomme, Second Gentilhomme, Troisième Gentilhomme, Deuxième Gentilhomme, Premier Gentilhomme, Premier Geintilhomme, Berger, Clown

La Sicile. Aux abords du palais.

Autolycus

Monsieur, dites-moi, étiez-vous présent à cette révélation.

Gentilhomme

J’étais là à l’ouverture du paquet, et j’ai entendu le vieux berger raconter la manière dont il l’avait trouvé : sur quoi, après un instant de stupéfaction, on nous a commandé à tous de quitter la salle ; seulement il m’a semblé entendre dire au berger qu’il avait trouvé l’enfant.

Autolycus

Je serais bien heureux de savoir l’issue de tout cela.

Second Gentilhomme

Voici un gentilhomme qui peut-être en sait davantage. Quelles nouvelles, Rogero ?

Second Gentilhomme

Partout des feux de joie ! L’oracle est accompli ! la fille du roi est retrouvée ! Tant de prodiges ont éclaté depuis une heure, que les faiseurs de ballades ne pourront jamais les raconter…

Troisième Gentilhomme

Voici l’intendant de madame Pauline ; il peut vous en dire davantage… Comment vont les choses, monsieur ? Cette nouvelle qu’on dit vraie ressemble tant à un vieux conte que la vérité en est fort suspecte. Est-ce que le roi a retrouvé son héritière ?

Troisième Gentilhomme

Rien de plus vrai, s’il y eut jamais une vérité démontrée par les circonstances. Ce que vous entendez, vous jureriez le voir, tant il y a d’unité dans les preuves : le manteau de la reine Hermione ; le collier autour du cou de l’enfant ; les lettres d’Antigone trouvées avec elle, et dont l’écriture a été reconnue ; la majesté de sa personne, sa ressemblance avec sa mère ; l’air de noblesse par lequel la nature l’élève au-dessus de son apparente condition, et toutes les évidences proclament, avec une entière certitude, qu’elle est la fille du roi Léonte… Avez-vous assisté à l’entrevue des deux rois ?

Deuxième Gentilhomme

Non.

Troisième Gentilhomme

Alors, vous avez perdu un spectacle qu’il fallait voir, un spectacle inexprimable ! Vous auriez vu une joie couronner l’autre, mais tellement que la douleur semblait prendre en pleurant son congé, car leurs joies fondaient en larmes ! Ce n’étaient que regards levés au ciel, mains tendues, et de tels désordres de physionomie qu’on ne les reconnaissait plus au visage, mais aux vêtements ! Notre roi, presque hors de lui-même dans la joie d’avoir retrouvé sa fille, comme si cette joie était devenue tout à coup un deuil, s’écrie : Oh ! ta mère ! ta mère ! puis il demande pardon au Bohémien ; puis il embrasse son gendre ; puis de nouveau il étreint sa fille à l’étouffer ; enfin il remercie le vieux berger, resté là comme un aqueduc délabré qui a vu bien des règnes. Je n’ai jamais ouï parler d’une pareille entrevue ; elle estropie le récit qui veut la suivre, et brave la description.

Premier Gentilhomme

Et qu’est devenu, je vous prie, cet Antigone qui avait emporté l’enfant ?

Troisième Gentilhomme

C’est encore une vieille histoire qui trouverait des narrateurs quand la confiance serait éteinte et toutes les oreilles fermées : il a été mis en pièces par un ours. C’est ce qu’affirme le fils du berger : outre sa candeur, qui semble grande, ce qui garantit son récit, c’est la production du mouchoir et des bagues d’Antigone que Pauline a reconnus.

Premier Gentilhomme

Qu’est-il advenu de son navire et des gens qui l’accompagnaient ?

Premier Gentilhomme

Cette scène majestueuse méritait des princes pour spectateurs, comme elle avait des rois pour acteurs.

Troisième Gentilhomme

Un des traits les plus touchants, un trait qui a fait la pêche dans mes yeux, et en a tiré l’eau, sinon le poisson, a été, pendant le récit détaillé de la mort de la reine

franchement avouée et déplorée par le roi

Troisième Gentilhomme

, l’attention de plus en plus poignante de sa fille. Après avoir donné successivement tous les signes de la douleur, elle a fini par pousser un hélas ! et, je puis le dire, par saigner des larmes ; car je suis sûr, quant à moi, que mon cœur pleurait du sang. Alors celui même qui était le plus de marbre a changé de couleur, plusieurs se sont évanouis ; tous ont sangloté ; si le monde entier avait pu voir cela, le deuil eût été universel.

Premier Geintilhomme

Sont-ils retournés à la cour ?

Deuxième Gentilhomme

Je soupçonnais bien que Pauline avait là quelque affaire importante ; car, depuis la mort d’Hermione, elle n’a pas manqué, deux ou trois fois par jour, de visiter secrètement cette demeure isolée. Voulez-vous que nous y allions, et que nous joignions notre compagnie à la fête ?

Premier Gentilhomme

Qui donc voudrait ne pas être là, ayant le privilége d’y être admis ? À chaque coup d’œil naîtra quelque nouvelle merveille. Notre absence ferait grand tort à notre connaissance. Partons.

Premier Gentilhomme

Les gentilshommes s’en vont.

Autolycus

C’est à présent, si je n’avais pas sur moi l’éclaboussure de ma première existence, que les honneurs pleuvraient sur ma tête. C’est moi qui ai mené le vieux homme et son fils à bord auprès du prince ; je lui ai dit que je leur avais entendu parler d’un paquet et de je ne sais quoi encore ; mais, à ce moment-là, il était tout occupé de celle qu’il croyait la fille d’un berger et qui avait déjà un grand mal de mer ; lui-même n’était guère mieux ; de sorte que, le mauvais temps ayant continué, le mystère n’a pas été éclairci. Mais cela m’est égal ; si j’avais été le révélateur de ce secret, c’eût été une action par trop déplacée au milieu de mes autres méfaits.

Berger

Allons, mon gars, j’ai passé l’âge d’avoir des enfants ; mais tes fils et filles naîtront tous gentilshommes.

Clown

Charmé de vous rencontrer, monsieur. Vous avez refusé de vous battre avec moi l’autre jour, parce que je n’étais pas gentilhomme né. Voyez-vous ces habits ? Dites donc que vous ne les voyez pas, et que vous persistez à ne pas me croire gentilhomme né. Vous feriez mieux de dire que ces manteaux ne sont pas gentilshommes nés. Donnez-moi un démenti, voyons, et éprouvez si je ne suis pas à présent un gentilhomme né.

Autolycus

Je sais que vous êtes à présent, monsieur, un gentilhomme né.

Clown

Oui, et voilà quatre heures que je le suis à tout moment.

Berger

Et moi aussi, garçon.

Clown

Et vous aussi. Mais j’étais gentilhomme né avant mon père ; car le fils du roi m’a pris par la main et m’a appelé frère, et alors les deux rois ont appelé mon père : frère ; et alors le prince, mon frère, et la princesse, ma sœur, ont appelé mon père : père ; et sur ce, nous avons pleuré ; et ce sont les premières larmes gentilhommières que nous ayons jamais versées.

Berger

Nous pouvons vivre assez, mon fils, pour en verser d’autres.

Clown

Oui, certes ; autrement nous n’aurions pas de chance, dans une position aussi saugrenue que la nôtre.

Autolycus

Je vous supplie humblement, monsieur, de me pardonner tous les torts que j’ai pu avoir envers votre révérence, et de faire de moi un bon rapport au prince, mon maître.

Berger

Je t’en prie, fais-le, mon fils ; soyons gentils à présent que nous sommes gentilshommes.

Clown

Tu réformeras ta vie ?

Autolycus

Oui, si c’est le bon plaisir de votre révérence.

Clown

Donne-moi ta main. Je vais jurer au prince que tu es un des bons garçons les plus honnêtes qu’il y ait en Bohême.

Berger

Vous pouvez dire ça, mais ne le jurez pas.

Clown

Ne pas le jurer, à présent que je suis gentilhomme ! Que les rustres et les bourgeois le disent ; moi, je le jurerai.

Berger

Mais si c’est faux, mon fils ?

Clown

Quand ce serait la chose la plus fausse, un vrai gentilhomme peut la jurer dans l’intérêt de son ami.

Clown

À Autolycus.

Autolycus

Je ferai mon possible pour l’être, seigneur.

Clown

Oui, à tout prix, sois un fort gaillard. Si jamais tu oses risquer de te soûler, sans être un fort gaillard, et que je n’en sois pas étonné, n’aie plus confiance en moi… Écoutez ! Les rois et les princes, nos parents, vont voir la peinture de la reine. Allons, suis-nous ; nous serons pour toi de bons maître.

Clown

Ils s’éloignent.

Clown

‌

Scène 14

Léonte, Pauline, Polixène, Perdita, Camillo

Une chapelle attenant au château de Pauline.

Léonte

— Ô grave et bonne Pauline, quelle grande consolation — j’ai reçue de toi !

Pauline

Mon souverain seigneur, — si je n’ai pas toujours été bonne en action, en intention je l’ai toujours été. Tous mes services, — vous les avez amplement payés ; mais la grâce que vous me faites de visiter ma pauvre maison — avec votre frère couronné et ces deux fiancés, — héritiers de vos royaumes, — est un surcroît de faveur — que ma vie ne sera jamais assez longue pour reconnaître.

Pauline

Vivante, elle était sans égale ; — de même, j’en suis sûre, son image morte — surpasse tout ce que vous avez encore vu — ou tout ce que la main de l’homme a jamais fait : voilà pourquoi je la garde — seule et à part… C’est ici qu’elle est ; préparez-vous à voir — la vie parodiée aussi réellement que le fut jamais — la mort par le sommeil paisible. Regardez, et dites que c’est beau.

Pauline

Elle écarte un rideau et découvre Hermione immobile comme une statue.

Pauline

— J’aime votre silence, il n’atteste que mieux votre surprise. Mais parlez pourtant, vous d’abord, monseigneur ; — ne trouvez-vous pas une certaine ressemblance ?

Léonte

C’est bien sa pose naturelle ! — accuse-moi, chère pierre, que je puisse dire, vraiment, — que tu es Hermione ; non, tu es elle bien plutôt — en ne m’accusant pas ; car elle était aussi douce — qu’enfance et grâce !… Mais cependant, Pauline, — Hermione n’avait pas tant de rides, elle n’était pas — aussi âgée qu’elle le paraît ici.

Polixène

Oh ! non, à beaucoup près.

Pauline

— Le génie du statuaire n’en est que plus grand : — il l’a vieillie de seize ans et l’a représentée telle — que si elle vivait encore.

Perdita

Laissez-moi faire, — et ne dites pas que c’est une superstition, si — je m’agenouille et si j’implore sa bénédiction… Madame ! — Reine chérie ! Vous qui avez fini la vie quand je la commençais à peine, — donnez-moi votre main à baiser !

Pauline

Oh ! patience ! — la statue est tout nouvellement fixée, et la couleur — n’est pas sèche.

Camillo

Monseigneur, votre douleur est une plaie trop vive, — sur laquelle seize hivers ont vainement soufflé, — et que seize étés n’ont pu sécher : à peine est-il de joie — qui ait vécu si longtemps ; il n’est pas de douleur — qui ne se soit tuée bien plus tôt.

Polixène

Mon cher frère, — permettez que celui qui fut cause de ceci ait le pouvoir — de diminuer votre chagrin de toute la part — qu’il y prend lui-même.

Pauline

En vérité, monseigneur, — si j’avais pensé que la vue de ma pauvre statue —

car elle est à moi

Pauline

, vous ferait cet effet, — je ne vous l’aurais pas montrée.

Léonte

Ne tirez pas le rideau.

Pauline

— Il ne faut plus que vous la regardiez : peut-être — tout à l’heure vous figureriez-vous qu’elle se meut.

Léonte

Soit ! soit ! — Je voudrais être mort, n’était que déjà il me semble… — Qui est-ce qui a fait cela ?… Voyez, monseigneur ! — ne croiriez-vous pas que cela respire, et que ces veines — contiennent vraiment du sang ?

Polixène

C’est fait magistralement ! — La vie même semble toute chaude sur ces lèvres.

Léonte

— La fixité de ce regard a je ne sais quel mouvement, — suprême moquerie de l’art !

Pauline

Je vais tirer le rideau ; — monseigneur est à ce point transporté — qu’il croira tout à l’heure que cela vit !

Léonte

Oh ! douce Pauline, — fais-le-moi croire pendant vingt ans de suite : — toutes les froides raisons du monde ne valent pas — le bonheur de cette folie-là. Laisse-moi voir !

Pauline

— Je suis fâchée, seigneur, de vous avoir tant ému, et je craindrais — de vous affliger davantage.

Léonte

Continue, Pauline ; — car cette affliction m’est aussi douce — que la consolation la plus cordiale !… Pourtant il me semble — qu’il vient d’elle un souffle… Quel ciseau superbe — a jamais pu tailler une haleine ? que nul ne se moque de moi, — je veux l’embrasser !

Léonte

— Non, pas avant vingt ans !

Perdita

Moi, je pourrais tout ce temps-là — rester spectatrice.

Pauline

Arrêtez-vous là, — quittez immédiatement la chapelle, ou bien préparez-vous — à de nouvelles surprises : si vous avez la force de regarder, — je ferai mouvoir la statue, je la ferai descendre — pour vous prendre la main ; mais alors vous aurez cette pensée, — contre laquelle je proteste, que je suis assistée — par les puissances du mal.

Léonte

Tout ce que vous pourrez lui faire faire, — je serai heureux de le voir ; tout ce que vous pourrez lui faire dire, — je serai heureux de l’entendre ; car il vous est aussi facile de la faire parler que remuer.

Pauline

Il est nécessaire — que vous appeliez à vous toute votre foi. Restez donc tous immobiles ; — ou que ceux, pour qui ce que je vais accomplir, est une œuvre illicite, se retirent !

Léonte

Faites ! — pas un pied ne bougera.

Pauline

Musique, éveillez-la ! jouez !…

Pauline

On entend une musique.

Pauline

— Vous voyez qu’elle remue ! Ne reculez pas ; ses actions seront aussi innocentes — que mon incantation est légitime ! Ne l’évitez point — avant de l’avoir revue mourir ; car — ce serait la tuer une seconde fois. Allons, offrez-lui votre main ; — quand elle était jeune, c’était vous qui la priiez ; maintenant qu’elle ne l’est plus, — c’est elle qui vous sollicite !

Pauline

Hermione ouvre les bras. Léonte s’y précipite.

Léonte

Oh ! elle n’est pas froide ! — Si ceci est de la magie, être magicien — est aussi légitime que se nourrir !

Polixène

Elle l’embrasse !

Camillo

— Elle se pend à son cou. — Si elle appartient à la vie, qu’elle parle donc aussi !

Polixène

— Oui, et qu’elle explique en quel lieu elle a vécu, ou comment elle s’est dérobée de chez les morts !

Pauline

Si pour preuve de son existence — vous n’aviez que mon affirmation, vous en ririez — comme d’un vieux conte ; mais il est évident qu’elle vit, — bien qu’elle ne parle pas. Patientez un peu.

Pauline

À Perdita.

Pauline

— Veuillez intervenir, belle madame ; agenouillez-vous, — et implorez la bénédiction de votre mère…

Pauline

À Hermione.

Pauline

Tournez-vous, madame ! — Notre Perdita est retrouvée !

Pauline

Elle lui présente Perdita qui tombe aux genoux d’Hermione.

Pauline

Elle vous dira cela plus tard ; — de peur qu’à ce propos on ne trouble — votre joie en vous demandant un récit pareil… Allez ensemble, — vous tous qui gagnez à ces événements ! Votre ravissement, — faites-le partager à tous. Moi, tourterelle vieillie, — je vais me nicher sur quelque branche desséchée, et là, — songeant au compagnon que je ne retrouverai jamais, — pleurer jusqu’à ce que je sois perdue moi-même.

Léonte

Oh ! du calme, Pauline ! — Tu dois prendre un mari de ma main, — comme je prends de la tienne une femme : c’est une convention — faite entre nous sur la foi du serment. Tu as retrouvé ma femme. — Comment ? c’est ce qui reste à expliquer : car je l’ai vue — morte, à ce qu’il m’a semblé, et j’ai dit vainement bien — des prières sur sa tombe. Moi, je n’ai pas à chercher loin

car je connais assez ses sentiments

Léonte

pour te trouver — un mari honorable… Approchez, Camillo, — et prenez-la par la main, vous dont le mérite et l’honneur — ont cette gloire splendide d’être proclamés — par deux rois à la fois ! Sortons de ce lieu.

Léonte

À Hermione.

Léonte

Regardez donc mon frère !… Pardonnez-moi tous deux — d’avoir jamais mis entre vos regards si purs — mon injuste soupçon !

Léonte

Montrant Florizel à Hermione.

Léonte

Tous sortent.

Léonte

fin du conte d’hiver.

Léonte

‌

Texte : Wikisource, licence CC BY-SA 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.