Drame · 1785

Le dédit

de Thomas Garnier

Représentation
≈ 26 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
230
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ruineau H 78 ≈ 11 min 2
Le Baron de Varsange H 95 ≈ 8 min 5
Le Président H 30 ≈ 4 min 4
La Baronne F 23 ≈ 3 min 2
Des Baudières H 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Dédit
Ruineau absentabsentabsentabsent
Le Baron de Varsange absent
Le Président absentabsent
La Baronne absentabsentabsentabsent
Des Baudières absentabsentabsentabsentabsent
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Le Dédit

Scène 1

Ruineau, Le Baron de Varsange

Le Baron est occupé à écrire, Ruineau entre tenant un sac de procès.

Ruineau

Monsieur le Baron, je suis votre humble serviteur.

Le Baron de Varsange

Ah ! Bonjour, monsieur Ruineau ; quelles nouvelles ?

Ruineau

J'en ai une désagréable à vous apprendre.

Le Baron de Varsange

Eh quoi ?

Ruineau

Je ne puis continuer de me charger de votre affaire.

Le Baron de Varsange

Comment donc ?

Mettant le sac sur la table.

Ruineau

Non, Monsieur, j'en suis au désespoir. Voilà vos papiers que je vous remets ; vous allez me payer ce qui m'est dû.

Le Baron de Varsange

Mais je ne vous comprends pas, monsieur Ruineau.

Ruineau

Monsieur, je suis fâché de ce contre-temps, mais je ne puis pas faire autrement.

Le Baron de Varsange

Ah, bon Dieu ! Voici de belles affaires. À la veille d'être jugé ! Mais quelles raisons avez-vous ?

Ruineau

J'en ai mille, Monsieur, premièrement, plus votre affaire s'avance, plus je m'aperçois de certaines choses, là... qui....

Le Baron de Varsange

Est-ce que je n'ai pas bon droit ?

Ruineau

Je ne dis pas cela. Mais vous avez pour adversaire un homme que... pour bien des raisons... Je dois ménager... Enfin je ne puis décemment occuper contre lui.

Le Baron de Varsange

C'est un badinage, Monsieur, vous connaissez ma partie dès le commencement de mon affaire ; vous ne m'avez jamais parlé de ces considérations-là.

Ruineau

Il est vrai, Monsieur le Baron ; mon attachement pour vos intérêts m'a fait passer sur bien des choses ; mais tout considéré, j'ai vu qu'il ne me convenait point, qu'il était même dangereux... Et tenez, une autre raison à laquelle je ne pensais pas ; je suis vieux , incapable d'application ; votre affaire est délicate ; et, ma foi, je crois que vous ne pouvez mieux faire que de voir là-dessus un de mes jeunes confrères.

Le Baron de Varsange

Eh , monsieur, ce sont de purs prétextes. Quoi ! Vous m'abandonnez sérieusement.

Ruineau

Oui, Monsieur, très sérieusement.

Le Baron de Varsange

Ah, mon Dieu ! Je suis un homme ruiné.

Ruineau

Vous avez tort, Monsieur, prenez vos pièces. Payez-moi mes frais, qui montent à six mille sept cent dix-huit livres quatre sols neuf deniers ; ainsi que vous le verrez par le mémoire que j'ai joint. Vous trouverez facilement quelqu'un qui achèvera ce que j'ai commencé.

Le Baron de Varsange

Mon cher Monsieur Ruineau, je n'ai de confiance qu'en vous. Je suis perdu si vous m'abandonnez.

Ruineau

Point du tout, Monsieur le Baron. Vous trouverez partout le même zèle, la mime diligence ; car je puis me flatter de n'avoir rien à me reprocher là-dessus.

Le Baron de Varsange

Eh non, Monsieur, eh non. Au contraire ; ma désolation vous prouve combien je compte sur votre zèle. Vous voyez en moi un père de famille, un malheureux gentilhomme dont vous tenez entre vos mains la fortune et la vie. Laissez-vous toucher de mon état : je vois que l'on m'a noirci dans votre esprit ; mon adversaire, qui n'oublie rien pour me perdre, a craint les effets de votre attachement pour moi et a voulu les prévenir en me desservant auprès de vous. Ah ciel, que je suis malheureux !

Il va fermer soigneusement la porte.

Ruineau

Eh ! Monsieur le Baron, que faites-vous ? Allons donc, vous n'y pensez pas. Laissez ; il ne s'agit que de prendre certains arrangements... Attendez, je ne veux pas qu'on nous interrompe.

Haut.

Le Baron de Varsange

Que va-t-il me dire ! Je suis à sa discrétion. Monsieur, faites de moi ce que vous voudrez.

Riant.

Ruineau

Ah ça, puisque vous voulez que je vous explique naturellement le sujet de notre petite brouillerie, je m'en vais vous le dire ; car au fond, je vous suis attaché plus qu'on ne saurait croire ; Et, si vous le vouliez même, vos intérêts seraient bientôt les miens.

Le Baron de Varsange

Et comment cela ?

Ruineau

C'est ce que je vous dirai quand je vous aurai parlé du sujet de mon mécontentement. Vous êtes droit, bon, franc, vous, Monsieur le Baron ; mais il n'est pas de même de Madame la Baronne.

Le Baron de Varsange

Auriez-vous sujet de vous plaindre d'elle, Monsieur.

Ruineau

Non, pas moi directement, Monsieur le Baron, cependant c'est comme si c'était moi dans un certain sens ; car c'est ma femme.

Le Baron de Varsange

Vous me surprenez.

Ruineau

Comment, Monsieur ; rien n'égale l'air haut et dédaigneux avec lequel elle l'a reçue ; elle l'a traitée avec un mépris...

Le Baron de Varsange

Je vais de surprises en surprises, Monsieur Ruineau. Je connais ma femme ; elle a un peu l'orgueil de son rang, mais elle a toujours eu pour madame Ruineau l'estime... la distinction qu'elle mérite.

Souriant d'un air aisé.

Ruineau

Oh ! Monsieur , vous nous faites trop d'honneur. Il est vrai qu'elle lui fit certaines propositions qui ne doivent être agitées qu'entre nous, mais ce n'est pas ma faute ; je le lui avais défendu ; et ces femmes sont si indiscrètes.

Le Baron de Varsange

Eh ! Quelles sont ces propositions ?

Ruineau

Je vais vous les dire. Vous connaissez mon fils, Ruineau des Baudières.

Le Baron de Varsange

Parfaitement.

Ruineau

Qu'en pensez-vous ?

Le Baron de Varsange

Je le trouve fort bien.

Ruineau

Il n'est pas mal bâti, ce grand garçon-là, n'est-ce pas ?

Le Baron de Varsange

Mais, non.

Ruineau

Et de son esprit, qu'en dites-vous ?

Le Baron de Varsange

Je lui ai peu parlé ; cependant pour le peu de temps que j'ai conversé avec lui, je n'en ai point été mécontent.

Ruineau

Comment, savez-vous que cela fait un sujet ?

Le Baron de Varsange

Je le crois bien.

Ruineau

Cela ne vous a pas de ces bluettes d'esprit qui ne plaisent qu'aux sots, de ces talents superficiels qui n'amusent que les gens désoeuvrés ; il est tout solide, ce garçon-là ; je l'ai formé à ma main.

Le Baron de Varsange

Je m'en rapporte bien à vous.

Ruineau

Il entend les affaires aussi bien que moi ; et tenez, c'est lui qui jusqu'à présent a suivi la vôtre.

Le Baron de Varsange

C'est un homme essentiel.

Ruineau

Peste ; je vous en réponds. Je n'ai rien négligé pour l'éducation de cet enfant-là, Monsieur le Baron ; je l'ai fait recevoir avocat à Bourges.

Le Baron de Varsange

C'est bien fait. Il va exercer sans doute.

Ruineau

Fi donc ; vous vous moquez; j'ai bien d'autres vues sur lui. J'ai jeté les yeux fur une certaine charge d'auditeur... J'ai cinquante mille écus pour venir à bout de ce projet-là, Monsieur le Baron.

Le Baron de Varsange

Vous agissez en bon père.

Ruineau

Ce n'est pas le tout ; je songe à le bien établir.

Le Baron de Varsange

Oh, sans doute.

Ruineau

Un auditeur riche de cinquante mille écus, ne sera pas un parti à rejeter.

Le Baron de Varsange

Non sûrement.

Ruineau

Ne l'aura pas qui voudrait bien l'avoir.

Le Baron de Varsange

Je le crois bien.

Ruineau

Je veux qu'il ait une femme qui lui donne aussi du bien.

Le Baron de Varsange

Vous avez raison.

Ruineau

Je veux en outre qu'elle soit d'une naissance, là capable... de lui donner du lustre.

Le Baron de Varsange

C'est bien pensé.

Ruineau

Non pas qu'un fils de Procureur ait besoin plus qu'un autre d'un certain lustre ; et tenez, pour ce qui est de familles bourgeoises, il est fait lui-même pour en donner à d'autres ; mais je veux dire que je ne veux point d'une bourgeoise pour ma bru.

Le Baron de Varsange

Diantre !

Ruineau

Qu'en pensez-vous.

Le Baron de Varsange

Mais je dis que vous pensez en bon père de famille, qui ne cherche que l'avancement de ses enfants.

Ruineau

Mais, encore : croyez-vous que ces vues là soient trop élevées... Ne pensez-vous pas que la fortune et le mérite du jeune homme le mettent au pair de la personne que je lui destine.

Le Baron de Varsange

Je n'en disconviens pas.

Ruineau

Parbleu, vous me ravissez. Je fuis charmé que vous approuviez mes projets.

Le Baron de Varsange

Pourquoi cela ?

Ruineau

C'est qu'à ce moyen leur réussite est sûre.

Le Baron de Varsange

Je ne comprends pas.

Ruineau

Je vais vous l'expliquer en deux mots ; j'ai jeté les yeux sur mademoiselle votre fille pour mon fils.

Le Baron de Varsange

Sur...

Ruineau

Sur mademoiselle votre fille, est-ce que vous ne m'entendez pas ?

Le Baron de Varsange

Si, parfaitement ; sur ma fille Angélique ?

Ruineau

Belle demande ; vous n'avez que celle-là ?

Le Baron de Varsange

Vous avez raison ; je vous demande pardon.

Ruineau

Vous comprenez bien présentement. Eh bien, j'en fais la demande, et je me flatte que vous ne me refuserez pas.

Le Baron de Varsange

Vous me demandez ma fille pour votre fils ?

Ruineau

Justement, et après ce que vous venez de me dire, je ne crois pas que vous balanciez...

Le Baron de Varsange

En mariage ?

Ruineau

Sans doute. Mais qu'avez-vous donc ? Est-ce que la tête vous tourne ? Vous n'êtes pas à ce que vous me dites ?

Le Baron de Varsange

Oh que, pardonnez-moi.

Ruineau

Vous avez peut-être quelque répugnance ?

Le Baron de Varsange

Je ne dis pas cela. .

Ruineau

Pour peu que cela vous contrarie.....

Le Baron de Varsange

Eh non, Monsieur. Ce n'est que votre propre intérêt que j'ai en vue. Ne m'avez-vous pas dit que vous vouliez une bru riche ?

Ruineau

Oui.

Le Baron de Varsange

Eh bien, la mienne n'a qu'un fonds d'espérance très incertain.

Ruineau

Laissez-moi faire, Monsieur le Baron, laissez-moi faire. Je me charge, après le procès, de régler moi-même sa dot ; elle ne fera pas moindre que celle de mon fils ; et outre cela, je veux que vous ayez une pension fort honnête, vous et madame la Baronne.

Le Baron de Varsange

Mais, si je perds mon procès.

Ruineau

N'ayez point d'inquiétudes.

Le Baron de Varsange

Mais, encore.

Ruineau

Quel homme ! Eh bien, dans ce cas-là, mon fils la prend sans dot ; êtes-vous content ?

Le Baron de Varsange

Mon cher monsieur Ruineau, je suis, en vérité, confus de toutes vos bontés.

Ruineau

Oh ! Je fuis comme cela, moi.

Le Baron de Varsange

Tenez, s'il ne s'agissait que de moi ; je vous estime, vous le savez. J'ai pour votre fils une véritable affection ; je conçois combien fa fortune et son mérite doivent faire oublier quelques prérogatives de naissance ; mais...

Ruineau

Eh bien, mais.

Le Baron de Varsange

Je crains que ma femme qui, comme vous le savez, est singulièrement entêtée de sa noblesse, qui compte parmi ses parents et ses alliés des personnes de la première distinction, et qui, entre nous, n'a pas voulu m'épouser que je ne lui aie prouvé seize quartiers je crains bien que pour toutes choses, elle ne veuille pas consentir.

Ruineau

Est-ce là votre dernier mot ?

Le Baron de Varsange

Ce n'est pas moi, comme vous le voyez ; mais...

Ruineau

J'entends. Voilà vos papiers ; payez-moi.

Le Baron de Varsange

Mais...

Ruineau

Mais, mais, vous m'avez dit votre dernier mot, et voilà le mien.

Le Baron de Varsange

Eh quoi ?

Ruineau

Point de contrainte avec moi. Vous ne voulez pas donner votre fille à mon fils, n'en parlons plus ; mais je ne veux plus plaider pour vous. Mes volontés sont libres aussi bien que les vôtres.

Le Baron de Varsange

Vous ne considérez pas que ce n'est pas moi.

Ruineau

Vaine défaite, Monsieur le Baron. Je vous avertis qu'il me faut de l'argent, car j'ai tout avancé dans votre affaire.

Le Baron de Varsange

Mais vous savez bien vous-même que je ne puis vous en donner actuellement.

Feignant de s'en aller.

Ruineau

J'en suis fâché ; mais je marie mon fils ; j'en ai besoin. Allons, finissons.

Le Baron de Varsange

Monsieur Ruineau, je me rends.

Tirant un papier.

Ruineau

Ma foi, je fuis ravi de vous voir prendre le bon parti. Voici un petit papier que vous ne refuserez pas de me signer.

Le Baron de Varsange

Eh mais ?...

Ruineau

Eh bien ! Que dites-vous ?

Le Baron de Varsange

Un dédit ! Eh mais, la somme est considérable, Monsieur Ruineau.

Ruineau

Qu'importe ; ne comptez-vous pas me tenir parole ?

Le Baron de Varsange

Si vous me donniez quelque temps de réflexion.

Ruineau

Cela ne se peut pas, Monsieur le Baron. Point de contrainte ; voulez-vous ou ne voulez-vous pas, mais il me faut mes sûretés.

Il signe.

Le Baron de Varsange

Allons donc.

Ruineau

Bon ! Je prends vos intérêts à coeur, comme vous le savez ; il est bien juste.

Le Baron de Varsange

C'est assez, Monsieur Ruineau. Vous allez donc vous occuper uniquement de mon affaire ?

Ruineau

Allez, reposez-vous sur moi.

Le Baron de Varsange

Mais qu'augurez-vous de la réussite ?

Il sort.

Ruineau

Allez, soyez tranquille ; c'est une affaire gagnée ou autant vaut. Je vous quitte et reviens dans un instant. J'espère qu'avant la fin du jour nous serons contents tous les deux.

Scène 2

Le Baron de Varsange

Le Baron de Varsange

Je fais aujourd'hui de belles affaires. Que je suis malheureux ! Il faut que je sacrifie mon état, mon rang, ma noblesse à la fortune... Que dira-t-on de moi lorsqu'on apprendra cette belle alliance ?

Scène 3

La Baronne, Le Président, Le Baron de Varsange

Le Baron est assis plongé dans la rêverie la plus profonde ; la Baronne entre avec le Président, qui lui donne la main. Le Baron ne les voit point entrer. La Baronne parle à son mari d'un ton aigre et dédaigneux, et en prend un doucereux lorsqu'elle adresse la parole au Président.

La Baronne

Que vous êtes aimable, Président ! De ma vie je n'oublierai ce que vous avez fait pour nous.

Le Président

Tout vous moquez, Madame.

La Baronne

Ah ! Vous voici, Monsieur le Baron ; je vous cherchais.

Le Baron de Varsange

Oui, me voilà.

La Baronne

Pour cela, Monsieur , vous êtes bien peu honnête ; il me semble que vous pourriez vous lever.

Le Baron de Varsange

Madame.

La Baronne

Et monsieur le Président, qui est devant vous depuis une heure, vous ne le regardez seulement pas.

Le Baron de Varsange

Ah ! Monsieur le Président, je vous demande pardon.

La Baronne

En vérité, Monsieur le Baron, ces distractions-là ne se pardonnent point, mais peut-être que les agréables nouvelles que j'ai à vous apprendre vous tireront de votre rêverie.

Le Baron de Varsange

Madame, je prends peu d'intérêt aux nouvelles.

La Baronne

Oh ! Celles-ci vous intéresseront sûrement. Votre procès est gagné.

Le Baron de Varsange

Comment, que dites-vous, mon procès ?

La Baronne

Il est gagné, vous dis-je ; nous avons eu un succès complet.

Le Baron de Varsange

Mon procès est gagné ! Cela ne se peut pas.

La Baronne

Hé mais ; il fallait me faire la galanterie de dire que j'en impose ; je vous aurais reconnu là, Monsieur le Baron.

Le Baron de Varsange

Eh ! Morbleu, trêve de plaisanteries, Madame la Baronne.

Au Baron qui est toujours rêveur et distrait.

La Baronne

Eh, mon Dieu ! Qu'il est charmant ! Qu'en dites-vous ? Allons, réveillez-vous donc, monsieur le Baron et saluez Monsieur le Président.

Le Baron de Varsange

Président, pardonnez-moi ; vous n'ignorez pas mes inquiétudes.

Le Président

Elles doivent être finies, Monsieur le Baron ; vous voilà tranquille propriétaire de la Baronnie de Varsange. Votre procès est gagné ; je vous en fais mon sincère compliment.

Le Baron de Varsange

Cela n'est pas possible.

La Baronne

Il n'en croira rien ; en vérité, cela est réjouissant.

Le Baron de Varsange

Je quitte mon Procureur, qui m'a dit le contraire.

Le Président

Croyez-moi, mon cher Baron, j'ai vu vos juges, et, sans me flatter, je n'ai pas peu contribué à votre succès.

Le Baron de Varsange

Est-il possible ! Je n'en reviens pas.

La Baronne

Eh bien, cela vous déridera-t-il un peu... Mais regardez donc comme le voilà... Je ne le reconnais plus ; il ne vous remercie pas seulement, Monsieur le Baron.

Le Baron de Varsange

Mon procès est gagné... Le scélérat !

Au Baron.

La Baronne

Non, cela me passe. C'est à Monsieur le Président que vous devez le gain de votre procès.

Entre ses dents.

Le Baron de Varsange

Ah, mon cher Président ! Comment pourrai-je reconnaître... Qu'ai-je fait ? Malheureux !

Au Baron.

La Baronne

Président, il y a quelque chose là dessous que je ne comprends pas. Est-ce ainsi que l'on reçoit un gendre ?

Le Baron de Varsange

Que voulez-vous dire ?

La Baronne

Oui, Monsieur le Baron, je crois que nous devons assez à Monsieur le Président, et je n'ai pas mieux su reconnaître ses bontés, qu'en lui promettant ma fille. Vous ne vous aviserez sûrement pas de me contredire.

Le Président

Je me tiendrai fort heureux, Monsieur le Baron, si vous confirmez le choix de Madame la Baronne.

Le Baron de Varsange

Ah ! Mon cher ami , que m'apprenez-vous là ? J'ai donné ma parole à un autre.

La Baronne

Qu'est-ce à dire ? Sans me consulter ? Je ne m'attendais pas à celui-là.

Le Baron de Varsange

Mais, Madame la Baronne...

La Baronne

Allez, cela est indigne , monsieur le Baron. Faire un pareil affront à une femme comme moi.

Le Baron de Varsange

Madame la Baronne.

Au Baron.

La Baronne

Non, je ne sais où j'en fuis. Venez, mon cher Président. Ne comptez pas sur mon consentement.

Le Baron de Varsange

Mais encore...

La Baronne

Cela ne sera pas, Monsieur le Président, cela ne fera pas... Venez, une bonne séparation.

Au Président affectueusement.

Le Baron de Varsange

Eh, Madame, au nom de Dieu , ne m'assassinez pas de vos criailleries ; je suis assez à plaindre. Un instant, Président, que je vous apprenne mes chagrins, je me flatte que vous ne me condamnerez pas. Vous connaissez mon Procureur Ruineau.

Le Président

À merveille, c'est un maître fripon.

Le Baron de Varsange

Ah, Président, je n'ose achever. Qu'allez-vous penser de moi.

Le Président

Vous aurait-il volé, je saurai lui faire rendre gorge.

Le Baron de Varsange

Je lui ai promis ma fille pour son fils.

La Baronne

Juste ciel !

Le Président

Oh, oh, voilà qui est très flatteur pour moi.

La Baronne

Est-il possible ! Mon Dieu. Président, je n'ai recours qu'en vous. Mon pauvre mari a perdu l'esprit. Ah ! L'horreur.

Au Président, d'un ton douloureux et pénétré.

Le Baron de Varsange

Non, Madame la Baronne, je n'ai pas perdu l'esprit ; mais vos clameurs me feront tourner la tête infailliblement. Mon cher Président, croyez-moi, je suis plus a plaindre qu'à blâmer.

Le Président

Ma foi, Monsieur le Baron, vous faites là une méchante affaire, et qui vous perdra d'honneur.

Le Baron de Varsange

Mais, mon ami, écoutez-moi.

Le Président

Vous ne trouverez pas mauvais si je romps tout commerce avec vous.

Le Baron de Varsange

Un instant, Président. Le bourreau m'a tenu le pistolet sous la gorge.

Le Président

Vous vous moquez, Monsieur le Baron.

Le Baron de Varsange

En honneur, Président. Il sort de chez moi, m'a rapporté mes papiers et a exigé, pour continuer de suivre mon procès, que je lui promisse ma fille. J'ai eu la faiblesse de donner ma parole et de signer un dédit considérable.

Le Président

Le scélérat.

La Baronne

Il faut le faire pendre, Monsieur le Président.

Le Baron de Varsange

Tirez-moi de ce mauvais pas, mon cher Président, je vous devrai plus que la vie. Comment faire pour retirer de ses mains ce malheureux dédit.

Le Président

Ne vous inquiétez pas, il fera quelque chose en ma considération.

Le Baron de Varsange

Ah, Président ! Est-il possible que l'intérêt ait pu me gouverner jusqu'à ce point-là ; mais il s'agissait de la ruine de ma maison. Quel rôle je vais jouer dans tout ceci. Je lui ai donné ma parole. Un Gentilhomme ! Cela va me perdre d'honneur.

Le Président

Allez ; il y en aurait encore moins à la tenir ; mais je veux ménager votre délicatesse. Feignez de n'avoir point changé des sentiments. Je sais de certaines affaires... Il suffit. Je me charge de vous faire rendre votre dédit sans que vous le demandiez.

La Baronne

Eh bien, est-il aimable, mon petit Président ? Convenez que j'entends mieux que vous à me choisir des gendres.

Le Baron de Varsange

Ah, mon cher ami ; vous ne doutez pas que je n'accepte avec empressement l'honneur que vous me faites.

Le Président

Monsieur, je sens vivement le prix...

Scène 4

Laquais, Le Président, La Baronne

annonçant

Laquais

Messieurs Ruineau et fils.

Le Président

Ah, cela est heureux.

La Baronne

Je sors ; je ne pourrais me contenir.

Scène 5

Ruineau, Des Baudières, Le Président, Le Baron de Varsange

Au Baron.

À son fils.

Ruineau

Entrez, mon fils, et saluez. Monsieur, mon fils des Baudières vient vous assurer de son respect. Saluez donc.

Des Baudières

J'ai salué, mon ch'père.

Au Baron, haut.

Ruineau

Que veut cet homme-là. Monsieur le Baron, je vous apprends avec le gain de votre procès.

Le Président

Je vous ai prévenu, Monsieur Ruineau, est bien extraordinaire que vous vous y soyez pris si tard ; le procès est jugé d'hier.

Au Baron.

Ruineau

Que diable ! Serait-il ici pour me nuire ? Sortons. Monsieur, vous êtes en affaire ; je venais en traiter avec vous de particulières, comme vous savez ; je prendrai mieux mon temps.

Le Baron de Varsange

Point du tout, Monsieur Ruineau, vous pouvez parler librement ; Monsieur le Président me fait l'honneur d'être de mes amis, je lui confie toutes mes affaires.

Des Baudières

Je ne vois point là mon amoureuse, mon ch'père; je m'en vais l'aller chercher.

À part.

Haut, au Baron.

D'un ton d'emphase.

Ruineau

Taisez-vous. Morbleu, ceci ne me sent rien de bon. J'en suis charmé, Monsieur, votre confiance ne peut être en de meilleures mains. Monsieur le Président est la lumière de notre Siège ; on vante en lui la candeur, la probité...

Le Président

Trêve de compliments, Monsieur Ruineau. Est-ce là votre fils.

Il fait signe plusieurs fois à son fils de saluer le Président.

Ruineau

Il est bien votre serviteur, Monsieur le Président.

Le Président

Il paraît fort bien élevé ; mais je ne le crois pas aussi rusé que vous, Monsieur Ruineau.

Ruineau

Ah, ah, monsieur le Président, cela viendra quelque jour ; il a fait d'assez bonnes études ; mais l'expérience, voyez-vous, l'expérience, il n'est rien de tel, Monsieur le Président.

Le Président

Vous avez raison ; vous n'en manquez pas, vous, d'expérience, Monsieur Ruineau.

Ruineau

Ah ! Monsieur, comme cela. Vous avez bien de la bonté ; chacun va son petit train comme il peut.

Le Président

Vous n'allez pas mal, pas mal. Tenez, nous nous connaissons tous ici ; vous savez que je n'ignore pas bien des choses. Vous êtes un peu fripon, Monsieur Ruineau.

Ruineau

Hai, hai, hai, Monsieur le Président, le voilà, le voilà. Toujours le petit mot pour rire.

Le Président

Revenons à votre fils, Monsieur Ruineau ; vous avez de grandes vues sur lui, à ce que j'apprends.

Ruineau

Monsieur le Président, c'est une petite affaire secrète entre Monsieur le Baron et moi ; il m'est dû considérablement, et pour me remplir plus facilement.

Le Président

Tenez, Monsieur Ruineau ; parlons nettement. Je suis amoureux de Mademoiselle Angélique, moi ; et je me flatte que vous ne me ferez pas obstacle.

Ruineau

Ah ! Monsieur le Président, je vous suis tout dévoué ; mais ceci regarde monsieur le Baron, et comme vous le savez, sans doute, il peut seul disposer de sa fille.

Le Baron de Varsange

Je vous ai donné ma parole, Monsieur Ruineau.

Le Président

En bonne foi, Monsieur Ruineau, n'est-ce pas se moquer ? Là, entre nous, votre fils est-il fait pour une personne comme Mademoiselle Angélique ?

Des Baudières

Oh, oh, monch'père, ce monsieur-là nous traite bien mal.

Au Président d'un air déconcerté.

Ruineau

Monsieur le Président, je sens tout l'honneur que me fait monsieur le Baron, mais, ma foi, je l'ai bien acheté.

S'approchant de Ruineau à demi-voix.

Le Président

Finissons, Monsieur Ruineau. Je veux, quoique vous en disiez, tenir de vous Mademoiselle Angélique ; vous me ferez plaisir de rendre la parole de Monsieur le Baron. J'ai de quoi vous perdre, vous le savez.

Ruineau

Ah ! De tout mon coeur ; puisque Monsieur lé Baron veut se dédire.

Le Président

Il ne s'agit point de Monsieur le Baron, c'est à vous seul que je veux en avoir toute l'obligation.

Ruineau

Très volontiers, Monsieur le Président. Je vous rends votre parole, Monsieur le Baron. Sortons, mon fils.

Le Président

Tout doucement. Et le dédit.

Ruineau

Mais, Monsieur le Président, vous savez les choses... Vous êtes trop juste...

Le Président

Je ne fais rien que de très équitable. Rendez ce dédit... ou... vous m'entendez...

À part.

Haut, d'un ton bas et rampant.

Ruineau

Le voilà, Monsieur le Président. Je suis plus mort que vif. Monsieur le Président, je compte sur vos bontés. Allons, des Baudières. Voilà une malheureuse journée !

Scène 7

Le Président, Le Baron de Varsange

Le Président

Voilà votre dédit, Monsieur le Baron.

Le Baron de Varsange

Que ne vous dois-je pas ? J'avais affaire à un maître fripon.

Le Président

Je vous en réponds. Mais le malheureux ne le portera pas loin. Toute la Cour est instruite de ses friponneries, et l'on travaille fort à le faire punir.

Le Baron de Varsange

Hélas ! Qu'allais-je faire ?

Le Président

Le scélérat sait que l'on cherche à éclaircir sa conduite ; il voulait sauver sa fortune et fon honneur à l'abri d'un nom qui put en imposer ; mais il n'aurait fait que vous entraîner dans sa perte. Il est heureux que j'aie pu l'intimider de manière à terminer cette affaire-ci sans éclat. Quant à vous, Monsieur le Baron, que cela vous apprenne à moins prodiguer votre confiance.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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