Le Diamant
Scène 1
Ikaël, Henriette
Ikaël
Mademoiselle Hentiette, parle-vous un peu à moi.
Henriette
Ah, c'est vous Monsieur Ikael ?
Ikaël
Oui, Matemoiselle, j'ai tonne pien à vous le pon chour.
Henriette
Qu'est-ce qui vous fait venir ici, aujourd'hui ? Avez-vous quelque chose de nouveau à vendre ?
Ikaël
Oh, j'ai un marché , c'est pour rien ; c'est plus que un ponheur pour celle qui l'aura.
Henriette
Qu'est-ce que c'est donc ?
Ikaël
C'est un diamant qui vaut douze mille francs, et que l'on tonne pour... je vous tis pour rien.
Henriette
Voyons ?
Il lui donne une bague.
Ikaël
Tenez, regartez avec ces yeux dont vous êtes connaissante.
Henriette
C'est une bague ?
Ikaël
Oui, justement, vous connaissez fort pon, sur la moment.
Henriette
Elle est belle ; mais le prix fait tout.
Ikaël
C'est un fort pel eau, avec la feu qu'il jette, c'est un grand éclair.
Henriette
Et combien, voulez-vous le vendre ?
Ikaël
C'est un prix te touze mille francs qu'il faut.
Henriette
Douze mille francs?
Ikaël
Il coûte cela, et je tonne moi, parce que c'est un Tame qui a pesoin t'argent, pour moitié.
Henriette
Six mille francs.
Ikaël
Oui, justement, six mille francs, je porte â vous, pour faire voir à Matame te Gercourt.
Henriette
Attendez ; elle va venir, vous lui parlerez.
Ikaël
Je veux pien. Je donne aussi à vous Matemoiselle, si je fends ici.
Elle lui rend la bague.
Henriette
Tenez, je l'entends.
Scène 2
Madame de Gercourt, Henriette, Ikaël
Madame de Gercourt
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là, Mademoiselle ?
Henriette
C'est Monsieur Ikaël, Madame.
Elle s'assied.
Madame de Gercourt
Ah, oui, c'est vrai. Qu'est-ce qu'il veut ?
Ikaël
Matame, je marche ici pour fous faire un service fort peau.
Henriette
Tenez, Madame, c'est un diamant admirable, voyez !
Madame de Gercourt
Un diamant ? Non, je ne veux pas le voir.
Il donne la bague.
Ikaël
Mais, Matame, le vue, il coûte rien, regarte un peu seulement, comme il prille.
Elle le regarde avec attention.
Madame de Gercourt
Il n'est pas vilain. Mademoiselle, mon diamant du milieu n'est il pas plus beau que cela ?
Henriette
Non, vraiment.
Madame de Gercourt
Mais vous avez raison, il jette beaucoup de feu !
Henriette
C'est ce que j'ai vu de mieux dans ce genre-le, et il n'est pas cher.
Ikaël
Non, il est pour un morceau de pain.
Madame de Gercourt
Mais c'est que j'en raffole ! Réellement cela ferait un effet !... Je ne le garderais pas en bague.
Henriette
Dites donc à Madame.
Ikaël
S'il faut parler en conscience, je dis à l'heure même. Il vaut touze mille francs ; on n'aurait pas un pareil pour ste prix, je jure.
Elle le regarde toujours.
Madame de Gercourt
Douze mille francs ! C'est beaucoup d'argent. Je ne veux plus le voir.
Henriette
Mais dites donc à Madame le dernier mot, Monsieur Ikaël.
Madame de Gercourt
Non, je n'en veux plus entendre parler.
Ikaël
Matame, je tis encore un parole, il faut touze mille francs, comme j'ai rit ; mais je tonne à Matame pour six mille ; parce que c'est un personne dont l'affaire il est embarrassée ; c'est une Tame qui a joué et qui a besoin d'argent.
Madame de Gercourt
Six mille francs : combien cela fait-il de louis ?
Ikaël
Justement teux cent cinquante, comme cela il est vrai.
Madame de Gercourt
Deux cent cinquante louis ? Mademoiselle, cela n'est pas cher, n'est-ce pas ?
Henriette
Non, vraiment, et vous trouveriez bien à vous en défaire à ce prix-là.
Madame de Gercourt
Il me fait un plaisir !... que je ne peux pas dire.
Ikaël
Oui, il est fort plaisantement agréable ; Matame, il a raison.
Henriette
Eh bien, Madame, il faut l'acheter.
Madame de Gercourt
Mais, je n'ai pas d'argent, et je n'ai rien à vendre.
Ikaël
Si vous n'avez point d'argent, tonne-moi autre chose, je brend sur la pon prix.
Madame de Gercourt
Que je suis malheureuse !
Henriette
Mais si Monsieur voulait...
Elle rend la bague.
Madame de Gercourt
Mon mari ! Oui ; c'est bien à lui qu'il faut s'adresser. Allons, reprend ton diamant, je ne veux plus le voir.
Ikaël
Mais il a grand tort, il trouvera jamais un pareil, Matame.
Madame de Gercourt
Allons, va-t en ; cela me donne une humeur épouvantable !
Henriette
Monsieur Ikaël, attendez un moment.
Ikaël
Je reste toujours , encore.
Henriette
Madame, il me vient une idée ; Monsieur le Comte de Tourmont vous prêterait bien six mille francs, peut-être ?
Madame de Gercourt
Lui ?
Henriette
Pourquoi pas ? Vous lui rendrez quand vous voudrez.
Madame de Gercourt
Il est vrai que le Comte... Henriette, tu as bien de l'esprit, au moins.
Henriette
Madame, c'est mon zèle pour vous qui fait imaginer cela ; ce marché est unique et je ne voudrais pas vous le voir manquer.
Madame de Gercourt
Mais c'est que le Comte crois-tu qu'il le veuille ?
Henriette
Sûrement, il n'y a pas assez longtemps qu'il vous connaît pour qu'il ne saisisse pas cette occasion de vous faire plaisir. Et puis Madame lui fera vouloir.
Madame de Gercourt
Je lui ferai vouloir ? Mais c'est que je ne l'aime pas trop.
Henriette
Qu'est-ce que cela fait ? Vous n'en aimez pas d'autre mieux que lui, à présent.
Madame de Gercourt
Non... Écoutes. Tu as raison ; il va sûrement arriver, et je lui ferai une querelle...
Henriette
J'entends, et le raccommodement se fera par la bague.
Madame de Gercourt
Non, je ne veux pas qu'il me la donne.
Henriette
Sans doute ; mais il vous prêtera l'argent qu'il faut pour l'acheter..
Madame de Gercourt
C'est cela même.
Elle va voir à la fenêtre.
Henriette
Ah ! J'entends un carrosse. C'est lui qui arrive. Je vais faire cacher le Juif dans l'anti-chambre et je reviendrai. Vous me direz quand il faudra le faire entrer.
Henriette emmène le Juif.
Madame de Gercourt
Oui, c'est fort bien.
Scène 3
Dumont, Madame de Gercourt, Le Comte de Tourmont
Dumont
Monsieur le Comte de Gercourt.
Elle se lève.
Madame de Gercourt
Quoi, c'est vous Monsieur le Comte !
Le Comte de Tourmont
Que dites-vous donc, Madame ? Mais qu'avez-vous, vous me paraissez bien abattue ?
Madame de Gercourt
Je n'ai rien, Monsieur. Mais comment êtes-vous ici aujourd'hui ?
Le Comte de Tourmont
Moi, Madame, où puis-je être mieux ? Si vous saviez avec quelle impatience j'attends le moment de vous voir...
Madame de Gercourt
Moi ? Celui-là est merveilleux ! Je vous jure que je ne m'y attendais pas.
Le Comte de Tourmont
Que voulez-vous donc dire, Madame ? Vous me désespérez, réellement.
Madame de Gercourt
Voilà par exemple ce que je ne crois pas : tenez, soyez vrai. Je ne trouve pas que vous ayez tort, vous avez pu croire que je vous aimerais...
Le Comte de Tourmont
Comment ! Me serais-je abusé ? Vous me faites trembler !
Madame de Gercourt
Non, Monsieur, je ne vous fais pas trembler. Laissez-moi dire. Je crois que j'ai pu vous paraître aimable ; mais à la longue, on ne paraît pas toujours la même, il y a tant de femmes qui ont l'art de plaire, qu'il n'est pas difficile d'en trouver qui puissent vous paraître mieux que moi.
Le Comte de Tourmont
Je ne comprends pas...
Madame de Gercourt
Cela n'est pas difficile cependant ; quand j'aime, à peine l'exprimai-je, j'ai une façon d'être toute particulière ; les hommes aiment les femmes vives, je ne le suis pas, ce n'est pas votre faute. Vous trouvez mieux, cela est tout simple.
Le Comte de Tourmont
Mieux, mieux ! Mais Madame...
Madame de Gercourt
Non, je vous dis vrai, la Présidente vous convient, et si j'étais homme, je sens que je l'aimerais.
Le Comte de Tourmont
La Présidente ! À peine lui ai-je parlé jamais.
Madame de Gercourt
Quoi ! Hier, pendant le souper là, pouvez-vous nier ?
Le Comte de Tourmont
Je ne nie pas qu'elle m'a demandé quand j'irais à Versailles, et que je lui ai répondu que je n'en savais rien...
Madame de Gercourt
Mais en répondant cela, on ne regarde pas une femme jusques dans le fond de l'âme, et on ne l'attend pas pour lui donner la main après le souper, quand on n'a pas autre chose à lui dire. Je ne suis pas jalouse au moins, n'allez pas le croire, ce n'est pas un reproche.
Le Comte de Tourmont
Vous seriez bien fâchée que je le crusse ; tant je vous suis indifférent.
Madame de Gercourt
Indifférent, non, j'ai de l'amitié pour vous.
Le Comte de Tourmont
Ah, Madame, cessez ce ton, vous m'accablez, vous me désespérez ; je ne vois que vous au monde, capable de m'attacher, je ne veux vivre que pour vous.
Madame de Gercourt
On dit toujours cela.
Le Comte de Tourmont
On peut le dire ; mais on ne le sent pas comme je le sens et je jure que jamais...
Madame de Gercourt
Pourquoi cet empressement pour la Présidente ; car si vous voulez que je vous l'avoue, cela m'a véritablement fâchée ; une femme qu'à peine vous connaissez.
Le Comte de Tourmont
Eh, Madame, pourquoi ne me l'avoir pas dit ? Je n'ai même rien lu dans vos yeux qui me l'annonçât.
Madame de Gercourt
Parce que je voulais...
Scène 4
Henriette, Madame de Gercourt, Ikaël, Le Comte de Tourmont
Henriette
Madame a sonné, je crois ?
Madame de Gercourt
Non, Mademoiselle. Eh bien, pourquoi donc laisser entrer cet homme-là ?
Ikaël
Monsieur Comte, si vous êtes ami de Matame ; c'est un marché d'or.
Le Comte de Tourmont
Qu'est-ce que c'est ?
Madame de Gercourt
Allons, je n'en veux point. Mademoiselle, je vous en prie faites-le sortir.
Henriette
Mais, Madame, que Monsieur le Comte juge.
Ikaël
Oui, Monsieur Comte, c'est un tiamant qui n'a pas sa pareil dans tout la monde entier.
Le Comte de Tourmont
Un diamant ? Voyons.
Madame de Gercourt
Non, ne regardez pas cela, d'ailleurs je n'en ai que faire.
Le Comte de Tourmont
Il est fort beau ! Combien veux-tu le vendre ?
Ikaël
Je tirai à Monfieur Comte , il me connaît pien. À Metz, MonSieur Comte, vous savez pien que j'étais connu dans la Régiment ?
Le Comte de Tourmont
Allons, finis.
Ikaël
Monsieur Comte , je dis fte tiamant, il vaut touze mille francs ; comme je suis moi, un Juif. Eh bien, je tonne à Matame, pour six mille francs.
Le Comte de Tourmont
Six mille francs ?...
Ikaël
Oui, pas plus.
Madame de Gercourt
Je n'en ai que faire.
Le Comte de Tourmont
Est-ce un bon marché, réellement ?
Henriette
Oui, vraiment, très bon.
Le Comte de Tourmont
Pourquoi donc ne le prenez-vous pas, Madame ?
Madame de Gercourt
Parce que j'en ai assez d'autres.
Le Comte de Tourmont
Je crois deviner. Le trouvez-vous beau ?
Madame de Gercourt
Mais je ne l'ai pas trop vu, je ne veux pas être tentée.
Le Comte de Tourmont
Regardez-le : il me paraît très brillant, et s'il vous convient , il n'y a pas à hésiter.
Madame de Gercourt
Il est très agréable mais...
Le Comte de Tourmont
Vous n'avez pas d'argent peut-être.
Madame de Gercourt
Non, je n'en veux point, absolument.
Le Comte de Tourmont
Mais si c'est cela, il ne faut pas laisser échapper cette occasion-ci.
Ikaël
Oh, c'est un pon occasion.
Le Comte de Tourmont
Je me charge de le payer et vous me le rendrez quand vous voudrez.
Madame de Gercourt
Non, je ne veux pas devoir absolument.
Le Comte de Tourmont
À moi, sans doute ; car qu'est-ce qui ne doit pas ?
Madame de Gercourt
À vous, ni à personne, que pour des choses indispensables.
Le Comte de Tourmont
Prenez-le toujours ; si vous vous en dégoûtez vous me le rendrez, ou vous me le payerez ; vous ferez ce qu'il vous plaira. Toi, Ikaël, attends moi là-dedans. Je te donnerai ton argent chez moi, où je vais retourner.
Ikaël
Matame, il garde tonc la bague ?
Madame de Gercourt
Oui, oui, puisque le Comte le veut. En vérité, Monsieur le Comte, je ne sais pas encore quand je pourrai vous rendre cet argent-là, il faudra que nous prenions des arrangements.
Le Comte de Tourmont
Je ferai tout ce qu'il vous plaira.
Ikaël
Monsieur Comte , Matame, Matemoiselle, je suis bien pour vous servir.
Le Comte de Tourmont
Attends-moi.
Ikaël
Ah, Monsieur Comte, je fuis pas pressé.
Scène 5
Madame de Gercourt, Le Comte de Tourmont, Henriette
Madame de Gercourt
Il est véritablement très beau ce diamant-là, et je crois avoir fait un très bon marché ; mais, Comte, je crains que cela ne vous dérange.
Le Comte de Tourmont
Moi, Madame, je vous jure que non ; n'ayez donc pas cette crainte-là.
Madame de Gercourt
Mademoiselle, ne le trouvez-vous pas beau ?
Henriette
Oui, Madame, et je suis bien aise que vous l'ayez acheté.
Madame de Gercourt
Ah, mon Dieu ! Mais je n'y pensais pas ; me voilà dans le plus grand embarras ; c'est comme si je ne l'avais pas, ce diamant.
Le Comte de Tourmont
Et pourquoi ?
Madame de Gercourt
Parce que je n'en pourrai pas faire usage, je ne pourrai pas le porter.
Le Comte de Tourmont
Comment ?
Madame de Gercourt
Mon mari connaît tous mes diamants, et il sait bien qu'il ne me donne pas assez pour que je puisse acheter quelque chose de ce prix-là.
Le Comte de Tourmont
Votre réflexion est embarrassante.
Madame de Gercourt
Je suis désespérée. Il faut que je m'en détache absolument et que le Juif le reprenne.
Le Comte de Tourmont
Madame, il me vient une idée admirable ! Il faut que le Juif le reprenne, oui : écoutez ; écoutez ; c'est délicieux !
Madame de Gercourt
Dites donc ?
Le Comte de Tourmont
Ikaël le portera à votre mari, il lui donnera pour cent louis, le bon marché le tentera et il l'achètera pour vous le donner.
Madame de Gercourt
Oui, votre idée est plaisante, et je gagnerai même à cela cent louis, que je vous devrai de moins.
Le Comte de Tourmont
Mademoiselle Henriette, faites entrer le Juif.
Madame de Gercourt
En vérité, Comte, vous êtes ravissant ! Je n'aurais jamais eu l'esprit d'inventer cela.
Le Comte de Tourmont
Croyez-vous encore à la Présidente ?
Madame de Gercourt
Allons, allons, ne parlons plus d'elle.
Henriette
Je vais donc faire entrer le Juif ?
Madame de Gercourt
Oui, oui.
Henriette
Monsieur Ikaël ?
Scène 6
Le Comte de Tourmont, Ikaël, Madame de Gercourt, Henriette
Le Comte de Tourmont
Ikaël, écoute bien ce que je te vas dire.
Ikaël
Oui, Monsieur Comte.
Le Comte de Tourmont
Voilà la bague, qu'il faut que tu reprennes...
Ikaël
Quoi, Matame, il ne veut plus ; c'est un grand tort, il est un fort pon marché, pour véritablement.
Le Comte de Tourmont
Ce n'est pas cela. Il faut que tu la donnes à Monsieur de Gercourt, le mari de Madame, pour cent louis.
Ikaël
Ah, Monsieur Comte, je peux pas moins de six mille francs, en conscience , c'est comme je tis...
Le Comte de Tourmont
On te la payera toujours six mille francs ; mais tu la donneras à Monsieur de Gercourt, pour cent louis...
Ikaël
Mais, Monsieur Comte, il fait un plaisanterie ; cent louis , il fait pas six mille francs.
Le Comte de Tourmont
Non, mais cela fait deux mille quatre cent livres.
Ikaël
Hé pien, Monsieur Comte, fous foyez pien que je ne peux pas pour teux mille quatre cents livres.
Le Comte de Tourmont
Non ; mais je redonnerai trois mille six cents livres, moi, pour le reste du paiement.
Ikaël
Ah, je comprends fort pien, vous achetez à vous deux, vous, Monsieur Comte, et Monsieur Gercourt encore.
Le Comte de Tourmont
Oui ; c'est cela.
Madame de Gercourt
Mais il ne faut pas qu'il aille dire à mon mari, que vous payerez le reste.
Ikaël
Il faut pas ?
Le Comte de Tourmont
Non, vraiment. Tiens, Henriette te mènera chez lui, ou bien où il fera. Et tu lui diras que cette bague est à vendre pour six mille francs. S'il n'en veut pas pour ce prix là, tu diminueras jusqu'à cent louis. Pour lors, il la prendra, il te donnera cent louis et je te donnerai le reste.
Ikaël
Je comprends fort pon ; c'est pour lui faire croire encore un plus pon marché que six mille francs.
Le Comte de Tourmont
Oui ; et tu ne lui parleras pas de moi, ni de Madame.
Ikaël
Oh, laissez faire, je suis assuré à présent avec la tiamant. Où faut-il porter ?
Madame de Gercourt
Henriette te le dira, et quand il en sera temps.
Ikaël
Ah, pon, pon.
Henriette
Madame, je crois que voilà Monsieur.
Madame de Gercourt
Mon carrosse doit être au bout du jardin, sur le rempart ?
Henriette
C'est Monsieur, lui-même.
Madame de Gercourt
Hé bien, je m'en vais. Reste ici, il ne saura pas que je serai sorti, il y viendra sûrement. Venez Comte.
Scène 7
Monsieur de Gercourt, Henriette
Monsieur de Gercourt
Où est Madame de Gercourt, Mademoiselle ? Je la croyais ici.
Henriette
Monsieur, elle vient de sortir dans l'instant par la porte du rempart.
Monsieur de Gercourt
Et reviendra-t-elle souper ?
Henriette
Oui, Monsieur, car elle se plaignait encore ce matin, qu'elle ne vous voyait presque plus.
Monsieur de Gercourt
Oui, je crois que c'est bien là ce qui l'occupe. Je souperai pourtant ici aujourd'hui.
Henriette
Cela lui fera grand plaisir.
Monsieur de Gercourt
Mademoiselle.... auriez-vous une écritoire.
Henriette
Oui, Monsieur, en voilà une.
Monsieur de Gercourt
Mais cela n'écrit non plus !... C'est bien là une écritoire de femmes ! Je vous en prie, dites qu'on me fasse venir mon caissier, ou Monsieur Le Noir ; c'est égal.
Henriette
Monsieur, ils n'y sont pas.
Monsieur de Gercourt
Comment, il n'y a personne au Bureau ?
Henriette
Non, parce que Madame a donné sa loge de la Comédie à ces Messieurs, et ils y font allés.
Monsieur de Gercourt
C'est bien nécessaire que des Commis aillent à la Comédie ; mais je sais bien pourquoi ; c'est que cette femme-là n'a jamais le sol et qu'elle se fait avancer ses quartiers par le caissier.
Henriette
C'est bien vrai, Monsieur, qu'elle n'a pas d'argent ; si elle en avait ici, je lui aurais fait faire aujourd'hui un bon marché ; mais je n'ai pas voulu seulement lui en parler.
Monsieur de Gercourt
Vous avez bien fait, et vous devriez, si vous lui êtes attaché, chasser tous ces petits marchands qui viennent sans cesse et qui font une source de ruine pour les femmes.
Henriette
C'est aussi ce que je fais toujours. Monsieur, si vous vouliez voir le marché dont je vous parle.
Monsieur de Gercourt
Je n'ai point d'argent , Mademoiselle.
Henriette
Cela ne fait rien, je vais toujours vous l'aller chercher.
Henriette sort et va chercher Ikaïl.
Monsieur de Gercourt
Cela c'est inutile.
Scène 8
Ikaël, Monsieur de Gercourt, Henriette
Ikaël
Monsieur, je suis pien pour servir à fous.
Monsieur de Gercourt
Qu'est-ce que c'est ? Quoi, un Juif ! Pourquoi laisse-t-on entrer ces gens-là ici ?
Henriette
Monsieur, c'est moi qu'il a demandé, c'est l'homme au bon marché dont je vous parlais.
Monsieur de Gercourt
Je n'en ai que faire, allons.
Ikaël
Si Monsieur, il foulait regarter seulement ste tiamant.
Monsieur de Gercourt
Je te dis que non.
Ikaël
Monsieur, consitérez que je l'apporte ici de préférence, et que ste tiamant qu'il vale douze mille francs partout ; on la tonne pour six mille.
Monsieur de Gercourt
S'il valait douze mille francs, on ne le donnerait pas pour moitié.
Ikaël
Non, cela il est frai, comme il tit Monsieur, mais c'est la pesoin t'argent sur la moment, qui fait cet marché pon.
Monsieur de Gercourt
Laisse-moi en repos.
Henriette
Mais, Monsieur, voyez-le.
Monsieur de Gercourt
Voyons donc. Oui, il est fort beau ; mais je n'en veux point.
Ikaël
Eh pien, compien, Monsieur, il veut-il tonner.
Monsieur de Gercourt
Rien.
Ikaël
Oh, rien, c'est un patinage, et Monsieur il n'est pas capaple s'il ne regarte pas ; mais je puis encore temanter moins, si il veut examiner, je tonne pour teux cent louis.
Henriette
Ah, Monsieur, deux cent louis ; c'est pour rien.
Monsieur de Gercourt
Que veux-tu que j'en fasse ?
Henriette
Mais, Monsieur, pour Madame, c'est bientôt sa fête.
Monsieur de Gercourt
Bon, elle en a assez.
Henriette
Elle n'en a pas un comme cela.
Ikaël
Oui, Monsieur, regarte encore.
Monsieur de Gercourt
Je vois bien. Allons, pour me débarrasser, je t'en donnerai cent louis.
Ikaël
Ah, Monsieur, ste tiamant là pour cent louis ! J'ai pas volé, je puis pien tire.
Monsieur de Gercourt
C'est tout ce que j'en peux donner. Allons, laisse-moi donc en repos.
Ikaël
Eh pien, mette cent cinquante ?
Monsieur de Gercourt
Non.
Ikaël
Fous ne foulez pas ?
Monsieur de Gercourt
Je te dis que non.
Ikaël
Eh pien, Monsieur, prentre tonc pour cent louis ; mais je puis pien assurer, que je fends jamais encore pour cet prix-là.
Monsieur de Gercourt
Ils disent toujours cela.
Henriette
Je crois qu'il a raison. Quel plaisir cela va faire à Madame !
Il écrit un billet.
Monsieur de Gercourt
Oh, oui, tu verras. Il faudra que je lui aie encore obligation de le prendre, peut-être.
Henriette
En vérité, Monsieur, vous ne connaissez pas la bonté de son coeur.
Monsieur de Gercourt
La bonté de son coeur !... Voilà un billet pour les cent louis, tu n'as qu'à attendre que le Caissier soit revenu.
Ikaël
Monsieur, s'il y a encore t'autres sortes pour la service, je viens sur la moment.
Monsieur de Gercourt
Non, non je ne veux plus te voir.
Il sort avec Henriette.
Ikaël
Monsieur, je suis fort opligé.
Scène 9
Champagne, Monsieur de Gercourt, Monsieur de Mirvault
Champagne
Monsieur de Mirevault.
Il se lève.
Monsieur de Gercourt
Mon frere ? Et par quelle aventure à cette heure-ci ?
Monsieur de Mirvault
Je viens vous dire une nouvelle.
Monsieur de Gercourt
Une nouvelle ?
Monsieur de Mirvault
Oui, nous marions ma fille.
Ils s'asseyent.
Monsieur de Gercourt
Ah, ah ! Asseyez-vous donc.
Monsieur de Mirvault
J'ai trouvé un parti qui me convient.
Monsieur de Gercourt
Tant mieux ! Est-ce le Trésorier des États de...
Monsieur de Mirvault
Non, non ; c'est un Colonel.
Monsieur de Gercourt
Un Colonel ?
Monsieur de Mirvault
Oui, ou du moins qui en a la promesse ; c'est un homme de grande qualité.
Monsieur de Gercourt
Diantre !
Monsieur de Mirvault
Ma fille sera présentée et il pourrait même arriver, s'il mourrait quelques parents... vous entendez bien... qu'elle aurait le Tabouret.
Monsieur de Gercourt
Et vous et votre femme, qu'est-ce que vous auriez ?
Monsieur de Mirvault
Nous aurons, que nous marierons bien notre fille.
Monsieur de Gercourt
Oui, c'est une grande affaire que vous faites là. Et votre gendre est-il riche ?
Monsieur de Mirvault
Non, pas à présent ; mais il a les plus grandes espérances.
Monsieur de Gercourt
Enfin, vous êtes bien content.
Monsieur de Mirvault
Oui. Je voudrais voir votre femme pour lui en faire part.
Monsieur de Gercourt
Elle est sortie ; mais je me charge de lui dire. Et comment s'appelle...
Monsieur de Mirvault
Quoi, je ne vous l'ai pas dit ?
Monsieur de Gercourt
Non, vraiment.
Monsieur de Mirvault
C'est le Marquis de Ferville, vous le connaissez.
Monsieur de Gercourt
Sûrement.
Monsieur de Mirvault
Vous voyez bien ?
Monsieur de Gercourt
Oui, c'est une très bonne affaire.
Monsieur de Mirvault
Je suis bien aise que vous l'approuviez. Ah ça, je m'en vais, car j'ai mille choses à acheter, des étoffes, des diamants...
Monsieur de Gercourt
Est-ce que vous vous connaissez en diamants ?
Monsieur de Mirvault
Oui, vraiment, et très bien même.
Monsieur de Gercourt
Tenez, voyez un peu cela.
Monsieur de Mirvault
Ah, ah ! C'est fort beau !
Monsieur de Gercourt
Qu'est-ce que cela vaut ?
Monsieur de Mirvault
Mais, attendez. Cela vaut douze mille francs, et au meilleur marché dix.
Monsieur de Gercourt
Vous le croyez ?
Monsieur de Mirvault
Je vous dis que je m'y connais très bien.
Monsieur de Gercourt
Devinez combien il m'a coûté ; c'est un hasard.
Monsieur de Mirvault
Huit mille francs ?
Monsieur de Gercourt
Pas tant.
Monsieur de Mirvault
Si vous l'avez eu pour, six, c'est pour rien.
Monsieur de Gercourt
Il ne me coûte que cent louis.
Monsieur de Mirvault
C'est inconcevable ; car il est admirable.
Monsieur de Gercourt
Je vous dis vrai.
Monsieur de Mirvault
Pardi, vous devriez bien me le céder ; c'est un hasard unique.
Monsieur de Gercourt
Je ne le peux pas, je l'ai acheté pour Madame de Gercourt.
Monsieur de Mirvault
Elle en a tant, et vous me feriez le plus grand plaisir du monde.
Monsieur de Gercourt
Hé bien, écoutez, arrangeons-nous.
Monsieur de Mirvault
Je ne demande pas mieux.
Monsieur de Gercourt
Vous l'avez estimé dix mille francs ?
Monsieur de Mirvault
Oui, est-ce que vous voulez me le vendre cela ?
Monsieur de Gercourt
Fi donc ! Voici ce que je veux dire ; vous mariez ma nièce, je eerai obligé de lui faire un présent.
Monsieur de Mirvault
Eh bien, vous lui donnez ce diamant ?
Monsieur de Gercourt
Oui ; mais vous me rendrez mes cent louis.
Monsieur de Mirvault
Mais, vous ne lui donnerez rien par cet arrangement-là.
Monsieur de Gercourt
Je vous demande pardon, et l'excédent des cent louis.
Monsieur de Mirvault
Cela ne Se peut pas , et vous vous moquez de moi.
Monsieur de Gercourt
Non, je ne le cède qu'à cette condition.
Monsieur de Mirvault
C'eSt un peu vilain, ce que vous faites-là.
Monsieur de Gercourt
Vilain ou non, voyez Si cela vous convient;
Monsieur de Mirvault
Allons , comme vous voudrez.
Monsieur de Gercourt
Vous me rendrez mes cent louis à votre aise pourvu que je les aie demain avant midi.
Il s'en va.
Monsieur de Mirvault
Oui, oui.
Scène 10
Madame de Gercourt, Monsieur de Gercourt
Madame de Gercourt
Et par quel hasard, Monsieur, êtes vous établi ici...
Monsieur de Gercourt
Je suis venu vous y chercher ; j'y suis resté.
Madame de Gercourt
C'est bien honnête à vous. Je me plaignais tantôt, de ce que je ne vous vois jamais que des instants.
Monsieur de Gercourt
Comment donc, ceci est nouveau !
Madame de Gercourt
Mais, point du tout, il semble à vous entendre, que je ne vous aime pas ; vous savez bien le contraire.
Monsieur de Gercourt
Moi ? Point du tout.
Madame de Gercourt
Oh, laisssez donc là vos écritures.
Monsieur de Gercourt
Si vous voulez, je m'en irai chez moi.
Madame de Gercourt
C'est bien répondre à tout ce que je vous dis de tendre.
Monsieur de Gercourt
De tendre ! Sûrement ce que je fais, vaut mieux que de la tendresse pour vous. Je suis occupé de recueillir quand vous ne faites que songer à répandre, à dépenser.
Madame de Gercourt
L'un est plus honnête que l'autre. Répondez-moi donc. N'avez-vous vu personne depuis que vous êtes rentré ?
Monsieur de Gercourt
Non. Ah, j'ai vu mon frère. Il marie sa fille, il est enchanté !
Madame de Gercourt
Je le crois.
Monsieur de Gercourt
Au Marquis de Ferville.
Madame de Gercourt
Au Marquis de Ferville ! C'est bien fait à eux ; c'est ma belle-soeur qui aura fait ce mariage-là ; car c'est la plus ridicule créature avec sa vanité...
Monsieur de Gercourt
Je me suis chargé de vous le dire.
Madame de Gercourt
À la bonne heure, comme ils voudront. Mais vous avez vu quelqu'un encore ?
Monsieur de Gercourt
Je vous dis que non.
Madame de Gercourt
Pour cela vous dites que vous venez me chercher et vous êtes bien peu occupé de moi : comment voulez-vous qu'on cause avec vous, pendant que vous écrivez ? Dites-moi donc, on m'a dit que vous aviez vu quelqu'un encore.
Monsieur de Gercourt
Ah, un Juif ?
Madame de Gercourt
Un Juif ? Quoi, vous auriez acheté quelque chose pour moi ; je vous reconnais bien-là ; il y a longtemps que vous ne m'aviez rien donné, et vous vous en êtes souvenu : qu'est-ce que c'est ?
Monsieur de Gercourt
J'avais acheté un diamant.
Madame de Gercourt
Pour moi ?
Monsieur de Gercourt
Oui.
Madame de Gercourt
Laissez donc cela. Hé bien, où est-il ? Donnez-le-moi, il est surement beau ?
Monsieur de Gercourt
Oui, il est fort beau.
Madame de Gercourt
Voyons-le donc.
Monsieur de Gercourt
Écoutez-moi.
Madame de Gercourt
Mais, que voulez-vous dire ? Voyons le diamant.
Monsieur de Gercourt
Laissez-moi vous expliquer ceci.
Madame de Gercourt
Mais, quelle explication faut-il ? Donnez-le moi.
Monsieur de Gercourt
Attendez ; c'est un marché admirable que j'ai fait. Mon frère l'a estimé dix mille francs.
Madame de Gercourt
Il doit être beau.
Monsieur de Gercourt
Oui, vraiment, il est beau, et je ne l'ai acheté que cent louis.
Madame de Gercourt
Voyons-le donc.
Monsieur de Gercourt
Voici bien le meilleur, mon frère l'a trouvé charmant, il en a eu envie.
Madame de Gercourt
Vous ne lui avez pas donné ?
Monsieur de Gercourt
Je n'ai pas été si sot.
Madame de Gercourt
Vous avez bien su tout le plaisir que vous feriez.
Monsieur de Gercourt
Écoutez jusqu'au bout ; il voulait que je lui cédât pour cent louis.
Madame de Gercourt
Mais, point du tout.
Monsieur de Gercourt
Sans doute, voici ce que j'ai fait. J'ai dit puisqu'il marie sa fille, je serai obligé de lui faire un présent.
Madame de Gercourt
Hé bien ?
Monsieur de Gercourt
Je lui ai dit : vous trouvez qu'il vaut dix mille francs, en vous le cédant pour cent louis...
Madame de Gercourt
Comment ?
Monsieur de Gercourt
Voyez mon calcul ; c'est comme si je donnais à ma nièce, sept mille six cent livres.
Madame de Gercourt
Hé bien, vous lui avec donné ?
Monsieur de Gercourt
Oui, mais il me rendra mes cent louis ; voilà ce qu'on appelle saisir l'occasion.
Madame de Gercourt
Allez, vous êtes odieux ; c'est une vilénie abominable !
Monsieur de Gercourt
Voilà bien comme sont les femmes, elles n'entendent rien aux affaires.
Madame de Gercourt
Mais, si c'est un bon marché ; pourquoi n'en aurais-je pas profité ?
Monsieur de Gercourt
Mais songez donc que c'est sept mille six cent livres que je donne, sans qu'il m'en coûte un sol.
Madame de Gercourt
Je songe que vous ne savez ce que c'est de rien faire qui puisse me faire plaisir, non, Monsieur, jamais ; j'étais bien sotte de l'imaginer.
Monsieur de Gercourt
Mais...
Madame de Gercourt
Non, je ne veux rien entendre.
Monsieur de Gercourt
On ne peut donc jamais avoir d'agrément dans sa maison, en cherchant même à faire de son mieux. J'étais revenu ici pour souper avec vous, et je m'en vais.
Madame de Gercourt
Allez, allez, Monsieur, chercher à gagner sur un Juif. Voilà comme font ces Messieurs les maris, et ils veulent qu'on les aime après cela.
Scène 11
Le Comte de Tourmont, Madame de Gercourt
Le Comte de Tourmont
Eh bien, Madame, cela a-t-il bien réussi ?
Madame de Gercourt
Oui, Monsieur, très bien.
Le Comte de Tourmont
Ah, j'en suis enchanté !
Madame de Gercourt
Oui, vous avez eu là une belle idée ! Il a acheté le diamant cent louis, et il l'a cédé à son frère, pour le même prix.
Le Comte de Tourmont
Quoi, vous ne l'avez pas ?
Madame de Gercourt
Non, Monsieur, non, faut-il vous le répéter cent fois ? Voilà le fruit de votre belle imagination.
Le Comte de Tourmont
Mais, Madame, j'ai cru...
Madame de Gercourt
Monsieur, il fallait me laisser faire ; mais vous vous croyez toujours plus d'esprit que nous.
Le Comte de Tourmont
Je suis bien loin de le penser, et je vous ai toujours trouvé supérieure en tout à tout ce que je connais.
Madame de Gercourt
Toutes ces fadeurs-là font hors de saison, et vous me ferez plaisir de vous retirer.
Le Comte de Tourmont
Parlez-vous sérieusement ?
Madame de Gercourt
Oui, Monsieur, et très sérieusement, je sens que je ne vous dirais que des choses désagréables.
Le Comte de Tourmont
J'espère que demain vous ne penserez pas comme cela.
Elle s'en va avec Henriette.
Madame de Gercourt
Demain, comme aujourd'hui, je ne veux plus vous revoir. Ne me suivez point, c'est un parti pris ; c'est inutile.
Le Comte de Tourmont
Amour, soins, argent, rien ne peut vaincre leurs caprices, et nous avons toujours tort.