Proverbe · 1781

Le fripon orgueilleux

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 26 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
244
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Duc N 71 ≈ 8 min 8
Monsieur Bouffi H 50 ≈ 6 min 4
Madame de Clersel F 71 ≈ 5 min 8
LE BARON DE VALPREUX Fils H 36 ≈ 4 min 6
Le Comte de Valpreux H 11 ≈ 2 min 2
Le Brun H 5 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Le Fripon Orgueilleux
Duc absentabsentabsent
Monsieur Bouffi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame de Clersel absentabsentabsent
LE BARON DE VALPREUX Fils absentabsentabsentabsentabsent
Le Comte de Valpreux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Brun absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Le Fripon Orgueilleux

Scène 1

Madame de Clersel, Monsieur Bouffi

Madame de Clersel

Entrons ici, et asseyons-nous.

Monsieur Bouffi

Oh très volontiers, Madame, je n'aime point à me tenir debout nulle part ; c'est ce qui fait que je vais rarement aux audiences.

Madame de Clersel

Vous n'en avez plus besoin, à ce qu'on m'a dit, Monsieur Bouffi ; car vous êtes fort riche, et vous avez quitté les affaires.

Monsieur Bouffi

Oui, Madame ; et, Dieu merci, quand on a cent mille écus de rente, on n'est pas mal.

Madame de Clersel

On est au dessus de tout.

Monsieur Bouffi

Pas absolument, Madame ; cependant ma fortune est l'ouvrage de dix ans, et je crois que cela prouve le mérite ; mais j'ai toujours devant les yeux ces diables de gens de qualité, qui se croient au-dessus de tout le monde, et cela me tracasse.

Madame de Clersel

Il faut laisser à chacun sa chimère. Venons à l'affaire dont on m'a dit que vous aviez à me parler, Monsieur Bouffi.

Monsieur Bouffi

Madame, j'ai envie de me marier, et je crois être un assez bon parti.

Madame de Clersel

Sûrement.

Monsieur Bouffi

Cependant je voudrais être encore meilleur, et c'est pour cela que je veux me marier.

Madame de Clersel

Je ne vous comprends pas.

Monsieur Bouffi

Je vais m'expliquer : ce n'est pas assez d'être riche, il faut avoir un état, et c'est ce qui m'occupe depuis longtemps.

Madame de Clersel

Mais le vôtre ?...

Monsieur Bouffi

N'était rien en comparaison de ce que je désire. J'ai pour voisin un homme de mes amis, homme de qualité simple ; mais son fils n'est pas de même, il aime à vivre, pendant que son père amasse ; c'est le Baron de Valpreux.

Madame de Clersel

Ce sont des gens de bonne maison.

Monsieur Bouffi

Je ne le sais que trop ! Il a voulu m'écraser ce Baron avec sa qualité ; mais avec mon argent j'ai pris le dessus ; j'ai agrandi ma terre au point qu'elle est dix fois plus grande que la sienne ; il aime la chasse, et il est très borné de tous les côtés par mes possessions.

Madame de Clersel

Vous devez être content.

Monsieur Bouffi

Point du tout. Il donne des spectacles chez lui ; on y joue la comédie assez bien : qu'est-ce que j'ai fait chez moi ? je donne des opéra-comiques, et je l'emporte par la musique.

Madame de Clersel

Eh bien, cela est encore un triomphe pour vous.

Monsieur Bouffi

Qui ne me satisfait point. On dit toujours la comédie de Monsieur le Baron.

Madame de Clersel

Et la vôtre, celle de Monsieur Bouffi ?

Monsieur Bouffi

Oui, Madame, voilà ce qui me désole, parce que cela a quelque chose d'humiliant ; je ne voudrais pas qu'il fût au-dessous de moi ; mais je voudrais du moins être son égal.

Madame de Clersel

Mais s'il vous traite bien ?

Monsieur Bouffi

Il y a toujours dans les honnêtetés avec moi ce ton supérieur de la qualité ; enfin, il n'envie point mon sort ; et, plus riche que lui de beaucoup, je suis réduit à envier le sien.

Madame de Clersel

C'est une folie.

Monsieur Bouffi

Qui me fera mourir de chagrin.

Madame de Clersel

Mais que puis-je faire à cela, moi ?

Monsieur Bouffi

Premièrement, favoriser un mariage que je désire, et qui dépend entièrement de vous.

Madame de Clersel

Je vous entends, Monsieur Bouffi ; la tournure que vous prenez est très délicate pour me déclarer votre amour.

Monsieur Bouffi

Je n'ose point me flatter de vous inspirer de l'amour, Madame ; ce n'est point là ce qui me fait désirer de vous épouser.

Madame de Clersel

Mais quoi donc ?

Monsieur Bouffi

Deux raisons : la première, de vous enlever au Baron qui vous aime à la fureur, et qui espère que vous vous rendrez à son amour.

Madame de Clersel

Comment savez-vous cela ?

Monsieur Bouffi

Avec de l'argent, on sait tout ce que l'on veut savoir. Si je puis vous paraître digne de vous, Madame, je vous ferai Marquise ; j'ai des moyens pour cela, et je vous assurerai un douaire de cinquante mille livres de rentes ; voilà, je crois, ce que le Baron de Valpreux ne pourra jamais faire avec tout son amour et sa naissance.

Madame de Clersel

Cela mérite d'y penser. Et comment me ferez-vous Marquise ?

Monsieur Bouffi

En faisant ériger ma terre en marquisat. Monsieur le Duc de Nervay est votre ami, il est ministre, et rien ne lui sera plus facile.

Madame de Clersel

Mais il est ami du Baron de Valpreux et de son père.

Monsieur Bouffi

Ont-ils votre parole ?

Madame de Clersel

Non, pas absolument.

Monsieur Bouffi

Eh bien, ne dites rien à Monsieur le Duc de nos projets.

Madame de Clersel

Vous avez raison. Il m'a fait demander aujourd'hui un rendez-vous ici ; je lui parlerai de votre affaire.

Monsieur Bouffi

Et nous conclurons tout de suite le mariage.

Madame de Clersel

Allons, je n'y perdrai pas un moment.

Monsieur Bouffi

D'ailleurs, le Baron de Valpreux ne sera pas si riche qu'il le croit, il peut s'en rapporter à moi.

Madame de Clersel

Réellement ?

Monsieur Bouffi

Je n'ai pas l'honneur de vous en dire davantage ; j'ai une affaire à terminer, je reviendrai tout de suite pour savoir la réponse de Monsieur le Duc de Nervay.

Scène 2

Le Brun, Monsieur Bouffi, LE BARON DE VALPREUX Fils, Madame de Clersel

Le Brun

Monsieur le Baron de Valpreux.

Monsieur Bouffi

Ah ! Je vous prie, qu'il ne se doute de rien.

Il lui tend la main. Monsieur Bouffi se baisse et se redresse tout de suite.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Quoi ! Madame, vous avez ici mon voisin, Monsieur Bouffi ? C'est un homme charmant !

Monsieur Bouffi

Monsieur le Baron a bien de la bonté !

LE BARON DE VALPREUX Fils

Il a donné, cette année, des spectacles charmants, délicieux !

Monsieur Bouffi

Monsieur, après les vôtres.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Je n'avais point de musique : ce n'était rien du tout en comparaison ; mais je dis rien, Monsieur Bouffi.

Monsieur Bouffi

Il est vrai que la musique...

LE BARON DE VALPREUX Fils

Fait tout, tout, vous dis-je, dans un spectacle.

Monsieur Bouffi

Et la mienne n'était pas mauvaise.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Où allez-vous donc, Monsieur Bouffi ?

Monsieur Bouffi

Une affaire m'oblige de quitter Madame.

Madame de Clersel

Vous reviendrez ?

Monsieur Bouffi

Oui, Madame, promptement.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Adieu, adieu, Monsieur Bouffi.

Scène 3

LE BARON DE VALPREUX Fils, Madame de Clersel

LE BARON DE VALPREUX Fils

Qu'est-ce que vous faites donc de cet homme-là chez vous, Madame ?

Madame de Clersel

Je le vois comme tout le monde.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Cela m'étonne ! Quoi, vous empruntez de l'argent ?

Madame de Clersel

Je vous réponds que non ; mais il me semble que sans cela on le rencontre par tout.

LE BARON DE VALPREUX Fils

C'est qu'on est peu délicat.

Madame de Clersel

D'ailleurs, il a une chose très commode, partout où il passe la soirée, il ne soupe pas, il n'y a que chez lui.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Par ce moyen, on ne mange point avec lui cela est vrai ; cependant vous prenez son parti d'une manière qui m'inquiète : ce n'est pas que je lui veuille du mal à Monsieur Bouffi ; il a été élevé dans notre maison, et il a toute la confiance de mon père.

Madame de Clersel

Vous voyez bien que je n'ai pas tort de le recevoir.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Cela est différent. Il y a bien quelque chose à redire sur la manière dont il s'est enrichi.

Madame de Clersel

On croit toujours avoir des reproches à faire aux gens riches.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Eh bien, Madame, ne parlons plus de lui, ne parlons que de vous. Vous connaissez ma fortune, et vous devez me connaître assez pour savoir si je suis digne de vous ; mon père veut absolument me marier, il croit que mes assiduités auprès de vous m'ont permis d'espérer de vous obtenir.

Madame de Clersel

Je ne vous ai pas dit le contraire.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Non : mais vous ne m'avez rien dit de positif ; et il est certain que si je ne vous épouse pas, rien au monde ne pourra plus me toucher ; vous allez faire le malheur de ma vie.

Madame de Clersel

Vous le croyez, et j'en suis persuadée ; mais vous pourriez obtenir du temps de Monsieur votre père.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Et à quoi bon retarder ce qui peut me rendre le plus heureux homme du monde ?

Madame de Clersel

À éprouver votre amour.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Dites plutôt à me prouver que vous ne m'aimez pas.

Madame de Clersel

Je ne dis pas cela

LE BARON DE VALPREUX Fils

Mais dites-moi du moins que vous m'aimez.

Madame de Clersel

Ce serait m'engager.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Et vous le craignez, Madame ? J'ai des soupçons...

Madame de Clersel

Quels sont-ils ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Je trouve qu'ils vous avilissent trop pour vous les dire ; mais comparez du moins la différence qu'il y aurait de m'épouser, ou de me préférer...

Elle s'en va.

Madame de Clersel

Allons, vous êtes fou. Je vous quitte, parce que j'ai à écrire.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Et vous me laissez, sans chercher à me rassurer, sans aucune pitié ? Elle ne m'écoute plus !

Scène 4

Le Brun, Duc, LE BARON DE VALPREUX Fils

Le Brun

Monsieur le Duc de Nervay.

Duc

Ah ! vous voici, Baron. Où est donc Madame de Clersel ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Elle vient de passer dans son boudoir.

Le Brun

Monsieur le Duc veut-il que je l'avertisse ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Un moment, Le Brun.

Le Brun

Monsieur sonnera.

Scène 5

Duc, LE BARON DE VALPREUX Fils

Duc

Qu'avez-vous donc à me dire, auriez-vous changé de sentiment au sujet de Madame de Clersel ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Non sûrement, Monsieur le Duc ; mais je crains bien d'avoir abusé de vos bontés, en vous engageant dans une démarche infructueuse.

Duc

Voyons : qui vous le fait penser ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

C'est que je viens d'avoir une conversation avec Madame de Clersel, qui ne me paraît pas disposée à faire ce que je désire, et je crois que ce qui l'en empêche, c'est Monsieur Bouffi.

Duc

Comment, Bouffi ! Qu'a-t-il affaire à tout cela ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Lorsque je suis arrivé, il était ici seul avec elle, et il ne l'a quitté qu'en l'assurant qu'il reviendrait bientôt.

Duc

Pourquoi voit-elle une espèce comme cela ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Je crains qu'il n'ait l'ambition de l'épouser.

Duc

Je ne le souffrirai point. Elle pourrait être tentée de ses richesses ?... Mais non, je ne le saurais croire.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Moi, je le crains.

Duc

Écoutez, je lui ai fait demander un rendez-vous pour lui parler en votre faveur ; mais je ne me presserai point, je veux la voir venir, et sonder ses sentiments sur Bouffi. Reposez-vous sur moi, mon cher Baron ; vous savez combien je vous aime, n'ayez point d'inquiétude.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Je suis comblé de vos bontés, Monsieur le Duc.

Duc

Où est le Comte actuellement ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Mon père ? Il est à Paris, Monsieur le Duc.

Duc

Et je ne l'ai pas vu ! Cela est fort mal à lui.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Il a beaucoup d'affaires, et même de l'inquiétude dans ce moment : je vais le rejoindre.

Duc

Dites-lui que s'il a besoin de moi qu'il peut y compter.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Je vais le lui dire, Monsieur le Duc.

Duc

Allez-vous-en, j'entends Madame de Clersel.

Scène 6

Madame de Clersel, Duc

Madame de Clersel

Quoi, Monsieur le Duc, vous êtes ici, et l'on ne me le dit pas ; je suis furieuse.

Duc

Vous étiez en affaires.

Madame de Clersel

Il n'y a rien que je ne quitte pour vous ; vos moments sont précieux. Vous m'avez envoyé demander si vous pourriez me voir ; mais toujours...

Duc

C'est que je m'ennuyais d'avoir été si longtemps sans avoir de vos nouvelles, et j'en voulais venir chercher moi-même. Vous êtes toujours la plus belle du monde.

Madame de Clersel

Et vous, toujours le plus honnête, Monsieur le Duc ; mais vraiment, j'ai une grande affaire à vous, à propos.

Duc

Qu'est-ce que c'est.

Madame de Clersel

Promettez-moi de ne pas me refuser.

Duc

Si cela ne dépend que de moi, vous pouvez en être bien sûre.

Madame de Clersel

Nous avons besoin de votre crédit.

Duc

Pourquoi faire ?

Madame de Clersel

C'est un fort honnête homme qui voudrait faite ériger une terre considérable en marquisat.

Duc

Est-ce un gentilhomme ?

Madame de Clersel

Non pas absolument ; mais un homme ennobli, je crois, par des charges.

Duc

C'est un titre fort commun pour bien des gens, et ces grâces-là ne s'accordent qu'en faveur du mérite ou des services rendus à l'État.

Madame de Clersel

Mais avec de l'argent ?...

Duc

Ah ! je vois que votre homme a plus d'argent que de mérite.

Madame de Clersel

Il est vrai qu'il est fort riche, et je suis dans le cas de lui avoir les plus grandes obligations.

Duc

Vous, Madame ?

Madame de Clersel

Oui, Monsieur le Duc, et si vous vouliez, vous me feriez le plus grand plaisir, et vous me rendriez le plus grand service...

Duc

Je sais de qui vous me parlez, Madame, et je suis bien étonné que vous vous intéressiez pour cet homme-là !

Madame de Clersel

Mais je ne vous ai pas dit qui c'est.

Duc

Je l'ai deviné. Vous autres femmes, vous vous intéressez comme cela pour les gens sans les connaître. Apprenez qu'il n'a tenu qu'à moi de perdre votre protégé, parce qu'il le méritait.

Madame de Clersel

Vous vous trompez, Monsieur le Duc.

Duc

Je ne me trompe point, je vais vous le prouver. Je m'intéresse pour le Baron, je venais vous proposer de l'épouser ; c'est un homme de qualité qui fera son chemin, et d'une fortune assez honnête, pour être préférable à ce faste, qui, au lieu d'éblouir, rappelle la source impure où il a pris naissance.

Madame de Clersel

Ah ! Vous êtes charmant, Monsieur le Duc ! J'aime le cas que vous faites des honnêtes gens.

Duc

Aimez-les donc aussi, et ne me parlez point pour des gens méprisables.

Madame de Clersel

Je n'en connais point, ou je me suis aveuglée.

Duc

En ce cas-là, je vais vous dessiller les yeux : l'homme dont vous venez de me parler se nomme Bouffi.

Madame de Clersel

Il est vrai ; mais...

Duc

Laissez-moi achever. Il veut vous épouser, convenez-en.

Madame de Clersel

Je ne saurais le dissimuler.

Duc

Eh bien, apprenez que c'est de lui que je faisais le portrait dans tout ce que je vous ai dit.

Madame de Clersel

Il a sûrement des ennemis qui vous ont indisposé contre lui.

Duc

Ses ennemis sont ses vices, ils parlent très hautement. Si vous en avez bien pensé jusqu'à présent, soyez détrompée ; tôt ou tard vous verrez la vérité de ce que je vous dis.

Madame de Clersel

Je suis anéantie !

Duc

Ah ! Voici le Comte, enfin.

Scène 7

Le Comte de Valpreux, Duc, Madame de Clersel, LE BARON DE VALPREUX Fils

Le Comte de Valpreux

Monsieur le Duc, d'après ce que mon fils vient de me dire de vos bontés, je viens les réclamer.

Duc

Dites, mon cher Comte, vous connaissez toute mon amitié pour vous, je vous servirai de tout mon pouvoir.

Le Comte de Valpreux

Une partie de ma fortune est perdue sans votre protection ; les lois mêmes ne sauraient m'être favorables ; puisque je n'ai point de titres contre le malheureux en qui j'ai eu une confiance aussi indiscrète.

Duc

Expliquez-moi votre affaire promptement.

Le Comte de Valpreux

J'avais, il y a un mois, trois cent mille francs à placer ; on m'indique une terre à acheter qui me convient, il ne s'agit que de terminer ; mais il faut encore quelques jours. Une autre affaire m'oblige d'aller à la campagne. Je laisse mes cent mille écus à celui qui m'a proposé la terre pour conclure le marché, et je pars, comptant sur lui.

Duc

Sans quittance de ce dépôt ?

Le Comte de Valpreux

Pas la moindre.

Madame de Clersel

Comment ?

Duc

C'est l'usage, on ne saurait en demander ; mais les gens honnêtes devraient toujours en donner, lorsqu'ils s'en chargent.

Le Comte de Valpreux

J'écris plusieurs fois pendant mon absence, nulle réponse, cela ne m'inquiète pas, mais me fait imaginer seulement que mon marché est rompu. Je reviens, et comme on m'avait trouvé un autre emploi pour mes cent mille écus, je vais les redemander.

Duc

Eh bien ?

Le Comte de Valpreux

On feint de croire que je plaisante ; je parle très sérieusement, et l'on me dit qu'on n'a nulle connaissance de ce que je demande. Je me souviens alors que je n'ai point de titre ; je veux consulter pour savoir quels sont les moyens que je dois employer, je trouve mon fils, il m'assure que vous seul, Monsieur le Duc, pouvez effrayer le coupable, et me faire rendre justice, et c'est à vous que j'ai recours,

Duc

Et quel est ce misérable dépositaire ?

Le Comte de Valpreux

Monsieur Bouffi.

Madame de Clersel

Monsieur Bouffi !

Duc

Madame, voilà l'homme dont je vous parlais dans l'instant.

Madame de Clersel

C'est un monstre ! Mais, Monsieur le Duc, est-il possible qu'il y ait des gens dans le monde qui s'enrichissent par d'aussi affreux moyens, et qui n'en soient pas déshonorés ?

Duc

Que trop ! Mais, mon cher Comte, avez-vous quelque témoin de votre confiance en Bouffi, lorsque vous lui avez remis vos cent mille écus ?

Le Comte de Valpreux

Oui, Monsieur le Duc, son caissier ; mais il est riche aussi, et je ne doute pas qu'il ne parle comme lui ; il a sûrement sa part dans toutes ses friponneries.

Duc

Je connais sa réputation. Je me charge de votre affaire : je vais commencer par envoyer chercher Bouffi.

LE BARON DE VALPREUX Fils

On ne le trouvera pas chez lui.

Madame de Clersel

Non, il doit venir ici.

Duc

Je vais l'y attendre, et j'espère que je pourrai le confondre.

Le Comte de Valpreux

J'entends une voiture.

LE BARON DE VALPREUX Fils

C'est lui-même.

Duc

Baron, entrez là-dedans avec le Comte, je vous appellerai quand il le faudra.

Le Comte de Valpreux

Ah ! Monsieur le Duc, que d'obligations !

Duc

Vous perdez du temps.

Scène 8

Madame de Clersel, Duc

Madame de Clersel

Je me retire aussi, je ne veux plus revoir un monstre pareil.

Duc

Non, Madame, il est nécessaire que vous restiez.

Madame de Clersel

Moi ?

Duc

Oui, je veux que vous soyez convaincue de l'atrocité de son crime, en lui entendant avouer à lui-même.

Madame de Clersel

Je n'en ai pas besoin, pour le croire.

Duc

Pardonnez-moi, quand on a l'âme honnête, on a de la peine à le concevoir, et Bouffi serait capable d'oser vouloir vous persuader que j'ai abusé du pouvoir que me donne ma place. Demeurez, je vous prie.

Scène 9

Le Brun, Madame de Clersel, Duc, Monsieur Bouffi

Le Brun

Monsieur Bouffi.

Madame de Clersel

Je n'oserai seulement pas le regarder.

Duc

Avancez, Monsieur Bouffi.

Monsieur Bouffi

Monsieur le Duc, je suis trop heureux que vous me permettiez de vous faire ma cour chez Madame ; je prévois l'obligation que je vais lui avoir.

Madame de Clersel

À moi ?

Duc

Répondez-moi, Monsieur Bouffi : vous connaissez sûrement Monsieur le Comte de Valpreux pour un honnête homme ?

Monsieur Bouffi

Oui, Monsieur le Duc ; il y a longtemps même qu'il m'honore de son amitié.

Duc

Eh bien, vous n'imagineriez pas de quoi il vous accuse ?

Monsieur Bouffi

Moi ?

Duc

Oui, vous : il prétend qu'il vous a remis en dépôt une somme de cent mille écus, et que, lorsqu'il vous l'a redemandée, vous avez nié ce dépôt ; voilà ce que je ne saurais croire d'un homme comme vous.

Monsieur Bouffi

Monsieur le Duc a bien de la bonté !

Duc

Il est important de savoir le vrai de cette affaire.

Monsieur Bouffi

Le vrai est que je crois qu'il plaisante.

Duc

C'est ce que je lui ai dit ; car vous lui auriez donné une reconnaissance d'un dépôt si considérable, vous, ou au moins votre caissier, qui était présent lorsqu'il vous l'a remis.

Monsieur Bouffi

Cela n'est pas douteux.

Duc

Mais comment désabuser le public à qui il contera cette histoire ? Je ne sais comment vous ferez, et il serait désagréable pour vous de lui en donner une si mauvaise opinion : on vous recherchera sur d'autres imputations.

Monsieur Bouffi

Je reconnais bien la protection dont Monsieur le Duc veut bien m'honorer, et j'en suis comblé de reconnaissance.

Duc

Dites donc ce que vous ferez ?

Monsieur Bouffi

Rien. N'ayant point de titre, cette accusation tombera d'elle-même.

Duc

Mais vous convenez que le Comte est un honnête homme ?

Monsieur Bouffi

Il est vrai, Monsieur le Duc.

Duc

Il serait affreux qu'il abusât de sa réputation pour vous déshonorer. J'imagine un moyen qu'il faut que vous employez pour prouver que son accusation est fausse.

Monsieur Bouffi

Je suis pénétré de vos bontés, Monsieur le Duc.

Duc

Mettez-vous là, écrivez ce que je vais vous dicter.

Monsieur Bouffi

Volontiers.

Il dicte.

Duc

Cette lettre est pour votre caissier, écrivez. « Je suis actuellement vis-à-vis de Monsieur le Duc de Nervay, qui est instruit du dépôt que m'a remis Monsieur le Comte de Valpreux... »

Monsieur Bouffi

Mais...

Il dicte.

Duc

Écrivez donc. « Renvoyez-moi les cent mille écus par le porteur de ce billet, sans retard : sans quoi, si cette affaire éclatait, je serais perdu sans ressource. »

Monsieur Bouffi

Monsieur le Duc, je n'écrirai pas cela.

Duc

Pourquoi ?

Monsieur Bouffi

C'est qu'il n'est pas vrai que j'aie reçu cet argent.

Duc

S'il n'est pas vrai, nous verrons ce que répondra votre caissier.

Monsieur Bouffi

Mais en vérité, Monsieur le Duc...

Duc

Avouez donc que vous êtes un insigne fripon, et qu'il ne tient qu'à moi de vous perdre ; songez que j'ai encore d'autres moyens, et que je les emploierai, si cet argent n'est pas rendu aujourd'hui.

Monsieur Bouffi

Eh bien, Monsieur le Duc, je vous demande bien pardon ; mais je vous jure qu'il le sera.

Duc

Voilà, Madame, l'homme que vous vouliez faire Marquis.

Madame de Clersel

Ah ! Monsieur, que me rappelez-vous !

Au Comte.

Duc

Restez ici. Monsieur le Comte, venez.

Scène 10

Duc, Monsieur Bouffi

À Monsieur Bouffi.

Duc

Votre dépôt vous fera remis aujourd'hui ; mais, quoique je ne craigne pas qu'il me manque de parole, je veux que vous ayez un titre. Faites à l'instant un billet à Monsieur le Comte.

Il se met à écrire.

Monsieur Bouffi

Je vais le faire, Monsieur le Duc.

Duc

Ce n'est pas tout, je veux qu'une action aussi infâme soit connue, et que le public n'accorde plus que du mépris à un misérable, qui osait lui en imposer par un faste insolent.

Monsieur Bouffi

Voilà le billet, Monsieur le Duc.

Duc

Cela est bon. Songez à tenir parole.

Monsieur Bouffi

Je vais m'en occuper à l'instant.

Duc

Un moment. Je veux savoir, étant prodigieusement riche, comment on peut désirer d'augmenter ses richesses par un pareil moyen ? Répondez.

Monsieur Bouffi

Monsieur le Duc, les richesses ne suffisent pas toujours pour faire notre bonheur ; j'ai désiré d'être qualifié : Madame pouvait seule remplir mon ambition, étant votre amie. J'ai voulu l'éblouir par mes richesses ; et, en diminuant celles de Monsieur le Baron, le mettre hors d'état de continuer à aspirer à sa main : sans cela, croyez que jamais...

Duc

Sortez.

Scène Dernière

Duc, Madame de Clersel, LE BARON DE VALPREUX Fils, Le Comte de Valpreux

Duc

Madame, où allez-vous donc ?

Madame de Clersel

Cacher ma honte, Monsieur le Duc.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Votre honte ?

Madame de Clersel

Ah ! Sans doute ; n'est-il pas affreux pour moi, quoique sans le savoir, de m'être trouvée en société avec un homme comme celui-là ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Vous ne le connaissiez pas.

Madame de Clersel

Est-ce à vous, Monsieur le Baron, à entreprendre de me justifier ?

LE BARON DE VALPREUX Fils

Oui, Madame ; je dois vous défendre contre vous-même. Eh ! Qui n'est pas sujet à l'erreur ?

Madame de Clersel

Songez donc qui j'aurais pu vous préférer.

LE BARON DE VALPREUX Fils

Vous ne connaissiez pas mon coeur. Vos torts sont les miens. Si j'avais eu le bonheur de vous plaire, et de réussir à me faire aimer de vous, vous n'eussiez jamais écouté Monsieur Bouffi.

Madame de Clersel

Quelle générosité !

Duc

Cessez de vous affliger, Madame.

Madame de Clersel

Eh ! Qui pourra me consoler de cette aventure ?

Duc

Une liaison intime avec les deux plus honnêtes gens qui soient au monde. Consentez à épouser le Baron ; occupée de faire son bonheur, vous ferez le vôtre.

Madame de Clersel

Et comment lui faire oublier...

Le Comte de Valpreux

Ne vous a-t-il pas dit tout ce qu'il pensait ? Une imprudence reconnue met à l'abri d'en faire jamais d'autres.

Explication du Proverbe : 91. Quand la poire est mûre, il faut qu'elle tombe.

Duc

Le Comte a raison. Pour moi, je voudrais employer mon temps chaque jour aussi bien. Démasquer des fripons, et faire des heureux, doit être l'occupation des honnêtes gens.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.