Le Professeur de Respiration
Scène 1
Le Narrateur, Le Président, Prévenu
Le Narrateur
S'il fallait rappeler le sort malheureux d'hommes de génie devenus immortels quand ils ont été morts, cela nous mènerait un peu loin. Ce n'est pas Goblard qui s'en plaindrait ; certes, lui savant et méconnu comme tant de ses illustres prédécesseurs, mais les vulgaires bourgeois qui liront son procès trouveraient peut-être que sa découverte n'est pas sérieuse, et on aurait beau leur dire que Salomon de Caux et tant d'autres n'ont pas, eux non plus, été pris au sérieux, ils persisteraient dans leur opinion. Goblard est prévenu de mendicité.
Le Président
Quelle est votre profession ?
Prévenu
Professeur.
Le Président
Professeur de quoi ?
Mouvement d'étonnement dans l'auditoire.
Prévenu
Professeur de respiration.
Le Président
Qu'est-ce que c'est que cet état ?
Prévenu
Monsieur le président, j'ose dire que je pourrais être un des bienfaiteurs de l'humanité si mon système était connu et répandu, car alors, messieurs, vous verriez disparaître peu à peu cette horrible maladie qu'on appelle la phtisie pulmonaire...
Le Président
Voyons, voyons ; laissons là votre découverte et expliquez-vous sur le délit de mendicité qui vous est reproché.
Prévenu
Monsieur le président, je nie formellement avoir mendié.
Le Président
Vous alliez mendier à domicile, et c'est une des personnes chez lesquelles vous vous êtes présenté qui, ne pouvant pas se débarrasser de vos obsessions, vous a remis à un gardien de la paix.
Prévenu
Monsieur le président, ai-je ou non le droit de me défendre ?
Le Président
Sans doute, vous avez ce droit.
La suite de la démonstration est couverte par les rires de l'auditoire.
Prévenu
Eh bien, ma défense est toute dans ma découverte. Je maintiens que le jeu, habilement dirigé, des poumons donne de la forcé à cet organe essentiel. Vous me direz que l'être vivant a reçu de la nature les moyens de respirer ; que l'enfant respire en naissant, etc., etc.; oui, tout respire, mais à tort et à travers, et, d'ailleurs, la maladie de la phtisie me donne raison ; eh bien, Messieurs, j'ai inventé un moyen de donner à la respiration naturelle une direction salutaire. Tenez !... Je l'indique ici à tous : tous les matins en vous levant et tous les soirs en vous couchant (du reste, chaque fois que vous avez le temps), tenez-vous droit, cambrez-vous, avancez la poitrine, rentrez vos bras en arrière, puis aspirez longuement... comme cela... puis expirez ainsi... Avec cet exercice...
Prévenu
Peuple d'imbéciles.
Le Président
En voilà assez. Vous niez avoir mendié ?
Prévenu
Je me suis présenté dans des maisons, oui, pour offrir mes leçons ; diverses personnes m'ont présenté une pièce d'un franc, que je n'avais pas sollicitée, mais...
Le Président
Vous vous êtes échappé des mains de l'agent et vous avez pris la fuite ; puis, après une course dé vingt minutes, vous vous êtes arrêté.
Rires.
Prévenu
Parce que j'avais perdu la respiration. Oui, je me sauvais, c'est un instinct naturel, l'instinct de la liberté ! Je ne suis pas un malfaiteur, je n'ai jamais subi de condamnation.
Le Président
Pardon ! Vous en avez subi six pour mendicité, toujours.
Prévenu
Toujours comme cette fois, ou ; si j'avais les moyens de faire cent mille francs de réclame dans les journaux et d'ouvrir un cabinet luxueux où j'enseignerais l'art de respirer, je serais bientôt célèbre et riche...
Le Président
Laissez le tribunal délibérer.
Le tribunal condamne le professeur de respiration à quinze jours de prison.
Prévenu
Et décoré.