Acte I
Scène 1
Kent, Glocester, Edmond, Lear, Goneril, Cordélia, Régane, Albany Et Cornouailles, Duc De Bourgogne, Roi De France
La grand’salle du palais des Rois de Grande-Bretagne.
Kent
Je croyais le roi plus favorable au duc d’Albany qu’au duc de Cornouailles.
Glocester
C’est ce qui nous avait toujours semblé ; mais à présent, dans le partage du royaume, rien n’indique lequel des ducs il apprécie le plus : car les portions se balancent si également que le scrupule même ne saurait faire un choix entre l’une et l’autre .
Kent
N’est-ce pas là votre fils, milord ?
Glocester
Son éducation, messire, a été à ma charge. J’ai si souvent rougi de le reconnaître que maintenant j’y suis bronzé.
Kent
Je ne puis concevoir…
Kent
Je ne puis regretter une faute dont le fruit est si beau.
Glocester
Mais j’ai aussi, messire, de l’aveu de la loi, un fils quelque peu plus âgé que celui-ci, qui pourtant ne m’est pas plus cher. Bien que ce chenapan soit venu au monde, un peu impudemment, avant d’être appelé, sa mère n’en était pas moins belle : il y eut grande liesse à le faire, et il faut bien reconnaître ce fils de putain… Edmond, connaissez-vous ce noble gentilhomme ?
Edmond
Non, milord.
Glocester
Milord de Kent. Saluez-le désormais comme mon honorable ami.
Edmond
Mes services à Votre Seigneurie !
Kent
Je suis tenu de vous aimer, et je demande à vous connaître plus particulièrement.
Edmond
Messire, je m’étudierai à mériter cette distinction.
Glocester
Il a été neuf ans hors du pays, et il va en partir de nouveau… Le roi vient.
Glocester
Fanfares.
Glocester
Entrent Lear, Cornouailles, Albany, Goneril, Régane, Cordélia et les gens du roi.
Lear
Glocester, veuillez accompagner les seigneurs de France et de Bourgogne.
Glocester
J’obéis, mon suzerain.
Glocester
Sortent Glocester et Edmond.
Lear
— Nous, cependant, nous allons révéler nos plus mystérieuses intentions… — Qu’on me donne la carte !
Lear
On déploie une carte devant le roi.
Lear
Sachez que nous avons divisé en — trois parts notre royaume, et que c’est notre intention formelle — de soustraire notre vieillesse aux soins et aux affaires — pour en charger de plus jeunes forces, tandis que — nous nous traînerons sans encombre vers la mort… Cornouailles, notre fils, — et vous, Albany, notre fils également dévoué, — nous avons à cette heure la ferme volonté de régler publiquement — la dotation de nos filles, pour prévenir dès à présent — tout débat futur
Lear
. Quant aux princes de France et de Bourgogne, — ces grands rivaux qui, pour obtenir l’amour de notre plus jeune fille, — ont prolongé à notre cour leur séjour galant, — ils obtiendront réponse ici même… Parlez, mes filles : — en ce moment où nous voulons renoncer au pouvoir, — aux revenus du territoire comme aux soins de l’État, — faites-nous savoir qui de vous nous aime le plus, — afin que notre libéralité s’exerce le plus largement — là où le mérite l’aura le mieux provoquée… Goneril, — notre aînée, parle la première.
Goneril
Moi, sire, — je vous aime plus que les mots n’en peuvent donner — idée, plus chèrement que la vue, l’espace et la liberté, — de préférence à tout ce qui est précieux, riche ou rare, — non moins que la vie avec la grâce, la santé, la beauté et l’honneur, — du plus grand amour qu’enfant ait jamais ressenti ou père inspiré, — d’un amour qui rend le souffle misérable et la voix impuissante ; — je vous aime au-delà de toute mesure.
Cordélia
— Que pourra faire Cordélia ? Aimer, et se taire.
Lear
— Tu vois, de cette ligne à celle-ci, tout ce domaine, — couvert de forêts ombreuses et de riches campagnes, —
Lear
de rivières plantureuses et de vastes prairies : — nous t’en faisons la dame. Que tes enfants et les enfants d’Albany — le possèdent à perpétuité… Que dit notre seconde fille, — notre chère Régane, la femme de Cornouailles ?… Parle.
Régane
— Je suis faite du même métal que ma sœur, — et je m’estime à sa valeur. En toute sincérité — je reconnais qu’elle exprime les sentiments mêmes de mon amour ; — seulement, elle ne va pas assez loin : car je me déclare — l’ennemie de toutes les joies — contenues dans la sphère la plus exquise de la sensation, — et je ne trouve de félicité — que dans l’amour de Votre Chère Altesse.
Cordélia
C’est le cas de dire : Pauvre Cordélia ! — Et pourtant non, car, j’en suis bien sûre, je suis plus riche — d’amour que de paroles !
Lear
— À toi et aux tiens, en apanage héréditaire, — revient cet ample tiers de notre beau royaume, — égal en étendue, en valeur et en agrément — à la portion de Goneril.
Lear
À Cordélia.
Lear
À votre tour, ô notre joie, — la dernière, mais non la moindre ! Vous — dont le vin de France et le lait de Bourgogne — se disputent la jeune prédilection
Lear
, parlez : que pouvez-vous dire pour obtenir — une part plus opulente que celle de vos sœurs ?
Cordélia
Rien, monseigneur.
Lear
Rien ?
Cordélia
Rien.
Lear
— De rien rien ne peut venir : parlez encore.
Cordélia
— Malheureuse que je suis, je ne puis soulever — mon cœur jusqu’à mes lèvres. J’aime Votre Majesté — comme je le dois, ni plus ni moins.
Lear
— Allons, allons, Cordélia ! Réformez un peu votre réponse, — de peur qu’elle ne nuise à votre fortune.
Cordélia
Mon bon seigneur, — vous m’avez mise au monde, vous m’avez élevée, vous m’avez aimée ; moi, — je vous rends en retour les devoirs auxquels je suis tenue, — je vous obéis, vous aime et vous vénère. — Pourquoi mes sœurs ont-elles des maris, si, comme elles le disent, — elles n’aiment que vous ? Peut-être, au jour de mes noces, — l’époux dont la main recevra ma foi emportera-t-il avec lui — une moitié de mon amour, de ma sollicitude et de mon dévouement ; — assurément je ne me marierai pas comme mes sœurs, — pour n’aimer que mon père.
Lear
— Mais parles-tu du fond du cœur ?
Cordélia
Oui, mon bon seigneur.
Lear
— Si jeune, et si peu tendre !
Cordélia
Si jeune, monseigneur, et si sincère !
Kent
Mon bon suzerain…
Lear
Silence, Kent ! — Ne vous mettez pas entre le dragon et sa fureur. — C’est elle que j’aimais le plus, et je pensais confier mon repos — à la tutelle de sa tendresse… Arrière ! hors de ma vue !… — Puisse la tombe me refuser sa paix, si je ne lui retire ici — le cœur de son père !… Appelez le Français !… M’obéit-on ?… — Appelez le Bourguignon !… Cornouailles, Albany, — grossissez de ce tiers la dot de mes deux filles : — que l’orgueil, qu’elle appelle franchise, suffise à la marier. — Je vous investis en commun de mon pouvoir, — de ma prééminence et des vastes attributs — qui escortent la majesté. Nous-même, — avec cent chevaliers que nous nous réservons — et qui seront entretenus à vos frais, nous ferons — alternativement chez chacun de vous un séjour mensuel. Nous ne voulons garder — que le nom et les titres d’un roi. — L’autorité, — le revenu, le gouvernement des affaires, — je vous abandonne tout cela, fils bien-aimés : pour gage, — voici la couronne ; partagez-vous-la !
Lear
Il se démet de la couronne.
Lear
— L’arc est bandé et ajusté : évite la flèche.
Kent
— Que plutôt elle tombe sur moi, dût son fer envahir — la région de mon cœur ! Que Kent soit discourtois — quand Lear est insensé ! Que prétends-tu, vieillard ? — Crois-tu donc que le devoir ait peur de parler, — quand la puissance cède à la flatterie ? L’honneur est obligé à la franchise, — quand la majesté succombe à la folie. Révoque ton arrêt, — et, par une mûre réflexion, réprime — cette hideuse vivacité. Que ma vie réponde de mon jugement : — la plus jeune de tes filles n’est pas celle qui t’aime le moins : — elle n’annonce pas un cœur vide, la voix grave — qui ne retentit pas en un creux accent !
Lear
Kent, sur ta vie, assez !
Kent
— Ma vie, je ne l’ai jamais tenue que pour un enjeu — à risquer contre tes ennemis, et je ne crains pas de la perdre, — quand ton salut l’exige.
Lear
Hors de ma vue !
Kent
— Sois plus clairvoyant, Lear, et laisse-moi rester — le point de mire constant de ton regard.
Lear
— Ah ! par Apollon !
Kent
Ah ! par Apollon, roi, — tu adjures tes dieux en vain.
Lear
Ô vassal ! mécréant !
Albany Et Cornouailles
Cher sire, arrêtez
Albany Et Cornouailles
.
Kent
— Va ! tue ton médecin, et nourris de son salaire — le mal qui te ronge !… Révoque ta donation, — ou, tant que je pourrai arracher un cri de ma gorge, — je te dirai que tu as mal fait.
Lear
Écoute-moi, félon ! — Sur ton allégeance, écoute-moi ! — Puisque tu as tenté de nous faire rompre un vœu, — ce que jamais nous n’osâmes ; puisque, dans ton orgueil outrecuidant, — tu as voulu t’interposer entre notre sentence et notre autorité, — ce que notre caractère et notre rang ne sauraient tolérer, — fais pour ta récompense l’épreuve de notre pouvoir. — Nous t’accordons cinq jours pour réunir les ressources — destinées à te prémunir contre les détresses de ce monde. — Le sixième, tu tourneras ton dos maudit — à notre royaume ; et si, le dixième, — ta carcasse bannie est découverte dans nos domaines, — ce moment sera ta mort. Arrière !… Par Jupiter, — cet arrêt ne sera pas révoqué.
Kent
— Adieu, roi. Puisque c’est ainsi que tu veux apparaître, — ailleurs est la liberté, et l’exil est ici !
Kent
À Cordélia.
Kent
— Que les dieux te prennent sous leur tendre tutelle, ô vierge, — qui penses si juste et qui as si bien dit !
Kent
À Régane et à Goneril.
Kent
— Et puissent vos actes confirmer vos beaux discours, — et de bons effets sortir de paroles si tendres !
Kent
Aux ducs d’Albany et de Cornouailles.
Kent
— Ainsi, ô princes, Kent vous fait ses adieux : — il va acclimater ses vieilles habitudes dans une région nouvelle.
Kent
Il sort.
Glocester
— Voici les princes de France et de Bourgogne, mon noble seigneur.
Lear
— Messire de Bourgogne, — nous nous adressons d’abord à vous qui, en rivalité avec ce roi, — recherchez notre fille. Que doit-elle — au moins vous apporter en dot, — pour que vous donniez suite à votre requête amoureuse ?
Duc De Bourgogne
Très Royale Majesté, — je ne réclame rien de plus que ce qu’a offert Votre Altesse ; — et vous n’accorderez pas moins.
Lear
Très noble Bourguignon, — tant qu’elle nous a été chère, nous l’avons estimée à ce prix ; — mais maintenant sa valeur est tombée. La voilà devant vous, messire ; — si quelque trait de sa mince et spécieuse personne, — si son ensemble, auquel s’ajoute notre défaveur — et rien de plus, suffit à charmer Votre Grâce, — la voilà : elle est à vous.
Duc De Bourgogne
Je ne sais que répondre.
Lear
— Telle qu’elle est, messire, avec les infirmités qu’elle possède, — orpheline nouvellement adoptée par notre haine, — dotée de notre malédiction et reniée par notre serment, — voulez-vous la prendre, ou la laisser ?
Duc De Bourgogne
Pardonnez-moi, royal sire : — un choix ne se fixe pas dans de telles conditions.
Lear
— Laissez-la donc, seigneur : car, par la puissance qui m’a donné l’être ! — je vous ai dit toute sa fortune.
Lear
Au roi de France.
Lear
— Je ne voudrais pas faire à notre amitié l’outrage — de vous unir à ce que je hais : je vous conjure donc — de reporter votre sympathie sur un plus digne objet — qu’une misérable que la nature a presque honte — de reconnaître.
Roi De France
Chose étrange ! — que celle qui tout à l’heure était votre plus chère affection, — le thème de vos éloges, le baume de votre vieillesse, — votre incomparable, votre préférée, ait en un clin d’œil — commis une action assez monstrueuse pour détacher d’elle — une faveur qui la couvrait de tant de replis ! Assurément, sa faute — doit être bien contre nature — et bien atroce, ou votre primitive affection pour elle — était bien blâmable : pour croire chose pareille, — il faudrait une foi que la raison — ne saurait m’inculquer sans un miracle.
Cordélia
J’implore une grâce de Votre Majesté. — Si mon tort est de ne pas posséder le talent disert et onctueux — de dire ce que je ne pense pas, et de n’avoir que la bonne volonté — qui agit avant de parler, veuillez déclarer la vérité, sire : — ce n’est pas un crime dégradant, ni quelque autre félonie ; — ce n’est pas une action impure ni une démarche déshonorante, — qui m’a privée de votre faveur ; j’ai été disgraciée — parce qu’il me manque
et c’est là ma richesse
Cordélia
— un regard qui sollicite toujours, une langue — que je suis bien aise de ne pas avoir bien qu’il m’en ait coûté — la perte de votre affection.
Lear
Mieux — vaudrait pour toi n’être pas née que de m’avoir à ce point déplu.
Duc De Bourgogne
Royal Lear, — donnez seulement la dot que vous-même aviez offerte, — et à l’instant je prends par la main Cordélia, — duchesse de Bourgogne !
Lear
— Rien !… J’ai juré ; je suis inébranlable.
Duc De Bourgogne
— Je suis fâché que, pour avoir ainsi perdu un père, — vous deviez perdre un mari.
Cordélia
La paix soit avec messire de Bourgogne ! — Puisque des considérations de fortune font tout son amour, — je ne serai pas sa femme.
Roi De France
— Charmante Cordélia, toi que la misère rend plus riche, — le délaissement plus auguste, l’outrage plus adorable, — toi, et tes vertus, vous êtes à moi. — Qu’il me soit permis de recueillir ce qu’on proscrit… — Dieux ! dieux ! N’est-ce pas étrange que leur froid dédain — ait échauffé mon amour jusqu’à la passion ardente ?…
Roi De France
À Lear.
Roi De France
Roi, ta fille sans dot, jetée au hasard de mon choix, — régnera sur nous, sur les nôtres et sur notre belle France. — Et tous les ducs de l’humide Bourgogne — ne rachèteraient pas de moi cette fille précieuse et dépréciée ! — Dis-leur adieu, Cordélia, si injustes qu’ils soient. — Tu retrouveras mieux que tu n’as perdu.
Lear
À Cordélia.
Lear
Pars donc, — sans nos bonnes grâces, sans notre amour, sans notre bénédiction… — Venez, noble Bourguignon.
Lear
Fanfares. Sortent Lear, les ducs de Bourgogne, de Cornouailles et d’Albany, Glocester et leur suite
Lear
.
Roi De France
Dites adieu à vos sœurs.
Cordélia
— Bijoux de mon père, c’est avec des larmes dans les yeux — que Cordélia vous quitte. Je sais ce que vous êtes ; — et j’ai, comme sœur, une vive répugnance à appeler — vos défauts par leurs noms. Aimez bien notre père : — je le confie aux cœurs si bien vantés par vous. — Mais, hélas ! si j’étais encore dans ses grâces, — je lui offrirais un trône en meilleur lieu. — Sur ce, adieu à toutes les deux !
Goneril
— Ne nous prescris pas nos devoirs.
Régane
Étudiez-vous — à contenter votre mari, qui vous a jeté, en vous recueillant, — l’aumône de la fortune. Vous avez marchandé l’obéissance ; — et vous avez mérité de perdre ce que vous avez perdu.
Cordélia
— Le temps dévoilera ce que l’astuce cache en ses replis. — La honte finira par confondre ceux qui dissimulent leurs vices. — Puissiez-vous prospérer !
Roi De France
Viens, ma belle Cordélia ! —
Roi De France
Il sort avec Cordélia.
Régane
Bien sûr, et avec vous ; le mois prochain, ce sera notre tour.
Goneril
Vous voyez combien sa vieillesse est sujette au caprice. L’épreuve que nous en avons faite n’est pas insignifiante : il avait toujours préféré notre sœur, et la déraison avec laquelle il vient de la chasser est trop grossièrement manifeste.
Régane
C’est une infirmité de sa vieillesse ; cependant il ne s’est jamais qu’imparfaitement possédé.
Goneril
Dans la force et dans la plénitude de l’âge, il a toujours eu de ces emportements. Nous devons donc nous attendre à subir, dans sa vieillesse, outre les défauts enracinés de sa nature, tous les accès d’impatience qu’amène avec elle une sénilité infirme et colère.
Régane
Nous aurons sans doute à supporter de lui maintes boutades imprévues, comme celle qui lui a fait bannir Kent.
Goneril
La cérémonie des adieux doit se prolonger encore entre le Français et lui. Entendons-nous donc, je vous prie. Si, avec les dispositions qu’il a, notre père garde aucune autorité, la dernière concession qu’il nous a faite deviendra dérisoire.
Régane
Nous aviserons.
Goneril
Il nous faut faire quelque chose, et dans la chaleur de la crise.
Goneril
Elles sortent.
Goneril
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Scène 2
Edmond, Glocester, Edgar
Dans le château du comte de Glocester.
Edmond
— Nature, tu es ma déesse : c’est à ta loi — que sont voués mes services
Edmond
. Pourquoi — subirais-je le fléau de la coutume, et permettrais-je — à la subtilité des nations de me déshériter, — sous prétexte que je suis venu douze ou quatorze lunes — plus tard que mon frère ?… Bâtard ! pourquoi ? Ignoble ! pourquoi ? — Est-ce que je n’ai pas la taille aussi bien prise, — l’âme aussi généreuse, les traits aussi réguliers — que la progéniture d’une honnête madame ? Pourquoi nous jeter à la face — l’ignominie et la bâtardise ? Ignobles ! Ignobles ! Ignobles ! — Nous, qui, dans la furtive impétuosité de la nature, puisons plus de vigueur et de fougue — que n’en exige, en un lit maussade, insipide et épuisé, — la procréation de toute une tribu de damerets — engendrés entre le sommeil et le réveil !… Ainsi donc, — Edgar le légitime, il faut que j’aie votre patrimoine : — l’amour de notre père appartient au bâtard Edmond, — aussi bien qu’au fils légitime. Le beau mot : Légitime ! — Soit, mon légitime ! Si cette lettre agit — et si mon idée réussit, Edmond l’ignoble — primera Edgar le légitime ! Je grandis, je prospère. — Allons, dieux, tenez pour les bâtards !
Edmond
Aucune, n’en déplaise à Votre Seigneurie.
Glocester
Pourquoi êtes-vous si pressé de serrer cette lettre ?
Edmond
Je ne sais aucune nouvelle, monseigneur.
Glocester
Quel papier lisiez-vous là ?
Edmond
Ce n’est rien, monseigneur.
Glocester
Vraiment ? Pourquoi donc alors cette terrible promptitude à l’empocher ? Ce qui n’est rien n’a pas besoin de se cacher ainsi. Faites voir. Allons, si ce n’est rien, je n’aurai pas besoin de besicles.
Edmond
Je vous supplie, monsieur, de me pardonner. C’est une lettre de mon frère que je n’ai pas lue en entier ; mais, d’après ce que j’en connais, je ne la crois pas faite pour être mise sous vos yeux.
Glocester
Donnez-moi cette lettre, monsieur.
Edmond
Je ferai mal, que je la détienne ou que je la donne. Le contenu, d’après le peu que j’ai compris, en est blâmable.
Glocester
Voyons, voyons.
Edmond
J’espère, pour la justification de mon frère, qu’il n’a écrit cela que pour éprouver ou tâter ma vertu.
Edmond
Il remet la lettre au comte.
Glocester
« Ce respect convenu pour la vieillesse nous fait une vie amère de nos plus belles années ; il nous prive de notre fortune jusqu’à ce que l’âge nous empêche d’en jouir. Je commence à trouver une servitude lâche et niaise dans cette sujétion à une tyrannie sénile qui gouverne, non parce qu’elle est puissante, mais parce qu’elle est tolérée. Venez me voir, que je puisse vous en dire davantage. Si notre père pouvait dormir jusqu’à ce que je l’eusse éveillé, vous posséderiez pour toujours la moitié de son revenu, et vous vivriez le bien-aimé de votre frère.
Edgar
Humph ! une conspiration !… « Pouvait dormir jusqu’à ce que je l’eusse éveillé, vous posséderiez la moitié de son revenu !… » Mon fils Edgar ! Sa main a-t-elle pu écrire ceci ! Son cœur, son cerveau, le concevoir !… Quand cette lettre vous est-elle parvenue ? Qui l’a apportée ?
Edmond
Elle ne m’a pas été apportée, monseigneur ; et voilà l’artifice : je l’ai trouvée jetée sur la fenêtre de mon cabinet.
Glocester
Vous reconnaissez cet écrit pour être de votre frère ?
Edmond
Si la teneur en était bonne, j’oserais jurer que oui ; mais, puisqu’elle est telle, je voudrais me figurer que non.
Glocester
C’est de lui !
Edmond
C’est de sa main, monseigneur ; mais j’espère que son cœur n’y est pour rien.
Glocester
Est-ce qu’il ne vous a jamais sondé sur ce sujet ?
Glocester
Ô scélérat, scélérat !… L’idée même de sa lettre… Scélérat abhorré, dénaturé, odieux ! misérable brute ! pire que la brute !… Allez le chercher, mon cher ; je vais l’arrêter… Abominable scélérat !… Où est-il ?
Edmond
Je ne sais au juste, monseigneur. Si vous voulez bien suspendre votre indignation contre mon frère, jusqu’à ce que vous puissiez tirer de lui des informations plus certaines sur ses intentions, vous suivrez une marche plus sûre ; si, au contraire, vous méprenant sur ses desseins, vous procédez violemment contre lui, vous ferez une large brèche à votre honneur et vous ruinerez son obéissance ébranlée jusqu’au cœur. J’oserais gager ma tête qu’il a écrit ceci uniquement pour éprouver mon affection envers Votre Seigneurie, et sans aucune intention menaçante.
Glocester
Le croyez-vous ?
Edmond
Si Votre Seigneurie le juge convenable, je vous mettrai à même de nous entendre conférer sur tout ceci et de vous édifier par vos propres oreilles ; et cela, pas plus tard que ce soir.
Glocester
Il ne peut pas être un pareil monstre !
Edmond
Il ne l’est pas, je vous l’assure.
Edmond
Je vais le chercher, monsieur, de ce pas ; je mènerai l’affaire aussi habilement que je pourrai, et je vous tiendrai au courant.
Glocester
Ces dernières éclipses de soleil et de lune ne nous présagent rien de bon. La sagesse naturelle a beau les expliquer d’une manière ou d’autre, la nature n’en est pas moins bouleversée par leurs effets inévitables : l’amour se refroidit, l’amitié se détend, les frères se divisent ; émeutes dans les cités ; discordes dans les campagnes ; dans les palais, trahisons ; rupture de tout lien entre le père et le fils. Ce misérable, né de moi, justifie la prédiction : voilà le fils contre le père ! Le roi se dérobe aux penchants de la nature : voilà le père contre l’enfant ! Nous avons vu les meilleurs de nos jours. Machinations, perfidies, guets-apens, tous les désordres les plus sinistres nous harcèlent jusqu’à nos tombes
Glocester
… Trouve ce misérable, Edmond ; tu n’y perdras rien ; fais la chose avec précaution… Et le noble, le loyal Kent banni ! Son crime, l’honnêteté !… Étrange ! étrange !
Glocester
Il sort.
Edmond
Il arrive à point comme la catastrophe de la vieille comédie. Mon rôle, à moi, est une sombre mélancolie, accompagnée de soupirs comme on en pousse à Bedlam…
Edmond
Haut, d’un air absorbé.
Edmond
Oh ! ces éclipses présagent toutes ces divisions… Fa, sol, la, mi !
Edgar
Eh bien, frère Edmond ! Dans quelle sérieuse méditation êtes-vous donc ?
Edmond
Je réfléchis, frère, à une prédiction que j’ai lue l’autre jour, sur ce qui doit suivre ces éclipses.
Edgar
Est-ce que vous vous occupez de ça ?
Edmond
Les effets qu’elle énumère ne se manifestent, je vous assure, que trop, malheureusement : discordes contre nature entre l’enfant et le père, morts, disettes, dissolutions d’amitiés anciennes, divisions dans l’État, menaces et malédictions contre le roi et les nobles, dissidences sans motif, proscriptions d’amis, dispersions de cohortes, infidélités conjugales, et je ne sais quoi.
Edgar
Depuis quand êtes-vous adepte de l’astronomie ?
Edmond
Allons, allons ! Quand avez-vous quitté mon père
Edmond
?
Edgar
Eh bien, hier au soir.
Edmond
Lui avez-vous parlé ?
Edgar
Oui, deux heures durant.
Edmond
Vous êtes-vous séparés en bons termes ? Ne vous a-t-il manifesté aucun déplaisir, soit dans ses paroles, soit dans sa contenance ?
Edgar
Aucun.
Edmond
Demandez-vous en quoi vous pouvez l’avoir offensé ; et, je vous en supplie, évitez sa présence jusqu’à ce que la vivacité de son déplaisir ait eu le temps de s’apaiser. En ce moment il est à ce point exaspéré que la destruction de votre personne pourrait à peine le calmer.
Edgar
Quelque scélérat m’aura fait tort auprès de lui.
Edmond
C’est ce que je crains. Je vous en prie, gardez une patiente réserve, jusqu’à ce que la violence de sa rage se soit modérée ; écoutez, retirez-vous chez moi, dans mon logement ; de là je vous mettrai à même d’entendre parler milord. Allez, je vous prie ; voici ma clef. Pour peu que vous vous hasardiez dehors, marchez armé.
Edgar
Armé, frère
Edgar
?
Edgar
Aurai-je bientôt de vos nouvelles ?
Edmond
Je suis tout à votre service en cette affaire.
Edmond
Edgar sort.
Edmond
— Un père crédule, un noble frère — dont la nature est si éloignée de faire le mal — qu’il ne le soupçonne même pas !… Comme sa folle honnêteté — est aisément dressée par mes artifices !… Je vois l’affaire… — Que je doive mon patrimoine à mon esprit, sinon à ma naissance ! — Tout moyen m’est bon, qui peut servir à mon but.
Edmond
Il sort.
Edmond
‌
Scène 3
Goneril, Oswald
Dans le château du duc d’Albany.
Goneril
Est-il vrai que mon père ait frappé un de mes gentilshommes qui réprimandait son fou ?
Oswald
Oui, madame.
Goneril
— Nuit et jour il m’outrage ; à toute heure — il éclate en quelque grosse incartade — qui nous met tous en désarroi : je ne l’endurerai pas. — Ses chevaliers deviennent turbulents, et lui-même récrimine contre nous — pour la moindre vétille… Quand il reviendra de la chasse, — je ne veux pas lui parler ; dites que je suis malade. — Si vous vous relâchez dans votre service, vous ferez bien ; je répondrai de la faute.
Goneril
Bruit de cors.
Oswald
— Il arrive, madame ; je l’entends.
Goneril
— Affectez, autant qu’il vous plaira, la lassitude et la négligence, — vous et vos camarades ; je voudrais qu’il en fît un grief. — Si ça lui déplaît, qu’il aille chez ma sœur — dont la résolution, je le sais, est d’accord avec la mienne — pour ne pas se laisser maîtriser… Ah ! sur ma vie, — ces vieux fous redeviennent enfants, et il faut les traiter — par la rigueur, quand ils abusent de nos cajoleries
Goneril
. — Rappelez-vous ce que j’ai dit.
Oswald
Fort bien, madame.
Goneril
— Et que ses chevaliers soient traités par vous plus froidement ; — peu importe ce qui en résultera ; prévenez vos camarades à cet effet. — Je voudrais, et j’y parviendrai, faire surgir une occasion — de m’expliquer. Je vais vite écrire à ma sœur — de suivre mon exemple… Préparez-vous pour le dîner.
Goneril
Ils sortent.
Goneril
‌
Scène 4
Kent, Lear, Oswald, Chevalier, Fou, Goneril, Albany
Une autre partie du château.
Kent
— Si je puis aussi bien, en empruntant un accent étranger, — travestir mon langage, ma bonne intention — obtiendra le plein succès — pour lequel j’ai déguisé mes traits. Maintenant, Kent, le banni, — si tu peux te rendre utile là même où tu es condamné —
et puisses-tu y réussir !
Kent
, le maître que tu aimes — te trouvera plein de zèle.
Kent
Bruit de cors.
Lear
Que je n’attende pas le dîner un instant ! Allez, faites-le servir.
Lear
Quelqu’un de la suite sort.
Lear
À Kent.
Lear
Eh ! toi, qui es-tu ?
Kent
Un homme, monsieur.
Lear
Quelle est ta profession ? Que veux-tu de nous ?
Kent
Ma profession, la voici : ne pas être au-dessous de ce que je parais, servir loyalement qui veut m’accorder sa confiance, aimer qui est honnête, frayer avec qui est sage et qui parle peu, redouter les jugements, combattre, quand je ne puis faire autrement, et ne pas manger de poisson
Kent
!
Lear
Qui es-tu ?
Kent
Un compagnon fort honnête et aussi pauvre que le roi.
Lear
Si tu es aussi pauvre comme sujet qu’il l’est comme roi, tu es assez pauvre en effet. Que veux-tu ?
Kent
Du service.
Lear
Qui voudrais-tu servir ?
Kent
Vous.
Lear
Me connais-tu, camarade ?
Kent
Non, monsieur ; mais vous avez dans votre mine quelque chose qui me donne envie de vous appeler maître.
Lear
Quoi donc ?
Kent
L’autorité.
Lear
Quel service peux-tu faire ?
Kent
Je puis garder honnêtement un secret, monter à cheval, courir, gâter une curieuse histoire en la disant, et délivrer vivement un message simple. Je suis bon à tout ce que peut un homme ordinaire, et ce que j’ai de mieux est ma diligence.
Lear
Quel âge as-tu ?
Kent
Ni assez jeune pour aimer une femme à l’entendre chanter, ni assez vieux pour raffoler d’elle par n’importe quel motif : j’ai quarante-huit ans sur le dos.
Lear
Suis-moi : tu me serviras. Si tu ne me déplais pas davantage après dîner, je ne te renverrai pas de sitôt… Le dîner ! holà ! Le dîner !… Où est mon drôle ? mon fou ?… Qu’on aille chercher mon fou !
Lear
Sort un chevalier.
Oswald
Eh ! vous, l’ami, où est ma fille ?
Oswald
Permettez…
Oswald
Il sort.
Lear
Que dit ce gaillard-là ? Rappelez ce maroufle !
Lear
Un chevalier sort.
Lear
Où est mon fou ? holà !… Je crois que tout le monde dort.
Lear
Eh bien ? où est ce métis ?
Chevalier
Il dit, monseigneur, que votre fille n’est pas bien.
Lear
Pourquoi le maraud n’est-il pas revenu, quand je l’appelais ?
Chevalier
Sire, il m’a répondu fort rondement qu’il ne le voulait pas.
Lear
Qu’il ne le voulait pas !
Chevalier
Je ne sais pas ce qu’il y a, monseigneur ; mais, selon mon jugement, Votre Altesse n’est pas traitée avec la même affection cérémonieuse que par le passé. Il y a apparemment un grand relâchement de bienveillance, aussi bien parmi les gens de service que chez le duc lui-même et chez votre fille.
Lear
Ha ! tu crois ?
Chevalier
Je vous conjure de m’excuser, monseigneur, si je me méprends ; mais mon zèle ne saurait rester silencieux, quand je crois Votre Altesse lésée.
Chevalier
Depuis que notre jeune maîtresse est partie pour la France, Sire, le fou s’est beaucoup affecté.
Lear
Assez !… Je l’ai bien remarqué.
Lear
À un chevalier.
Lear
Allez dire à ma fille que je veux lui parler.
Lear
À un autre.
Lear
Vous, allez chercher mon fou.
Lear
Les deux chevaliers sortent.
Lear
Holà ! vous, monsieur ! vous, monsieur ! venez ici… Qui suis-je, monsieur ?
Oswald
Le père de madame.
Lear
Le père de madame !… Ah ! méchant valet de monseigneur ! Engeance de putain ! maraud ! chien !
Oswald
Je ne suis rien de tout cela, monseigneur ; je vous en supplie, excusez-moi.
Lear
Osez-vous lancer vos regards sur moi, misérable !
Lear
Il le frappe.
Oswald
Je ne veux pas être frappé, monseigneur.
Kent
Ni faire la culbute, mauvais joueur de ballon !
Lear
Je te remercie, camarade : tu me sers, et je t’aimerai.
Kent
Allons, messire, levez-vous et détalez. Je vous apprendrai les distances. Détalez, détalez. Si vous voulez mesurer encore une fois votre longueur de bélître, restez… Détalez donc, vous dis-je ! Êtes-vous raisonnable ? Vite !
Kent
Il pousse Oswald dehors.
Lear
Ah ! mon aimable valet, je te remercie : voici des arrhes sur ce service.
Lear
Il lui donne sa bourse.
Fou
Je veux le rétribuer, moi aussi !
Fou
Offrant à Kent son bonnet.
Fou
Voici mon bonnet d’âne.
Lear
Eh bien, mon drôle mignon, comment vas-tu ?
Fou
L’ami, prenez donc mon bonnet d’âne.
Kent
Pourquoi, fou ?
Fou
Pourquoi ? Parce que vous prenez le parti d’un disgracié !… Ah ! si tu ne sais pas sourire du côté où souffle le vent, tu attraperas bien vite un rhume. Tiens ! voici mon bonnet d’âne.
Fou
Montrant Lear.
Fou
Oui-da, ce compagnon a banni deux de ses filles et a donné la bénédiction à la troisième, malgré lui : si tu t’attaches à lui, tu dois absolument porter mon bonnet d’âne… Comment va, m’n oncle ? Je voudrais avoir deux bonnets d’âne, si j’avais deux filles !
Lear
Pourquoi, mon gars ?
Fou
Dans le cas où je leur donnerais tout mon bien, je garderais les bonnets d’âne pour moi seul.
Fou
Tendant son bonnet à Lear.
Fou
Je te donne le mien ; que tes filles te fassent aumône de l’autre !
Lear
Gare le fouet, coquin !
Fou
La vérité est une chienne qui se relègue au chenil : on la chasse à coups de fouet, tandis que la braque grande dame peut s’étaler au coin du feu et puer.
Lear
Sarcasme cruellement amer pour moi !
Fou
L’ami, je vais t’apprendre une oraison.
Lear
Va.
Fou
Attention, m’n oncle !
Fou
Aie plus que tu ne montres, Parle moins que tu ne sais, Prête moins que tu n’as, Chevauche plus que tu ne marches, Apprends plus que tu ne crois, Risque moins que tu ne gagnes, Renonce à ta boisson et à ta putain, Et reste au logis ; Et tu obtiendras Plus de deux dizaines à la vingtaine.
Kent
Cela ne vaut rien, fou.
Lear
Eh non, enfant : rien ne peut se faire de rien.
Fou
C’est justement à quoi se monte la rente de sa terre ; je t’en prie, dis-le lui : il n’en voudrait pas croire un fou.
Lear
Mauvais fou !
Fou
Sais-tu la différence, mon garçon, entre un mauvais fou et un bon fou ?
Lear
Non, mon gars ; apprends-moi.
Fou
 Que le seigneur qui t’a conseillé  De renoncer à tes terres  Vienne se mettre près de moi !  Ou prends sa place, toi.  Le bon fou et le mauvais  Vont apparaître immédiatement ;
Fou
Se désignant.
Fou
 Voici l’un en livrée,
Fou
Montrant Lear.
Fou
Et l’autre, le voilà !
Lear
Est-ce que tu m’appelles fou, garnement ?
Fou
Tous les autres titres, tu les as abdiqués ; celui-là, tu es né avec.
Kent
Ceci n’est pas folie entière, monseigneur.
Lear
Deux couronnes ! De quelle sorte ?
Fou
Eh bien ! les deux couronnes de la coquille, après que j’aurai cassé l’œuf par le milieu et mangé le contenu. Le jour où tu as fendu ta couronne par le milieu pour en donner les deux moitiés, tu as porté ton âne sur ton dos pour passer le bourbier. Tu avais peu d’esprit sous ta couronne de cheveux blancs, quand tu t’es défait de ta couronne d’or. Ai-je parlé en fou que je suis ? Que le premier qui dira que oui reçoive le fouet !
Fou
Il chante.
Fou
Les fous n’ont jamais eu de moins heureuse année, Car les sages sont devenus sots Et ne savent plus comment porter leur esprit, Tant leurs mœurs sont extravagantes.
Lear
Depuis quand, maraud, êtes-vous tant en veine de chansons ?
Fou
Eh bien, m’n oncle, c’est depuis que tu t’es fait l’enfant de tes filles ; car, le jour où tu leur as livré la verge en mettant bas tes culottes,
Fou
Chantant.
Fou
Soudain elles ont pleuré de joie, Et moi j’ai chanté de douleur, À voir un roi jouer à cligne-musette, Et se mettre parmi les fous !
Lear
Si vous mentez, coquin, vous serez fouetté.
Fou
Quelle merveilleuse parenté peut-il y avoir entre toi et tes filles ? Elles veulent me faire fouetter si je dis vrai ; toi, tu veux me faire fouetter si je mens, et parfois je suis fouetté si je garde le silence. J’aimerais mieux être n’importe quoi que fou, et pourtant je ne voudrais pas être toi, m’n oncle : tu as épluché ton bon sens des deux côtés et tu n’as rien laissé au milieu. Voici venir une des épluchures.
Lear
Eh bien ! ma fille, pourquoi ce sombre diadème ? Il me semble que depuis peu vous avez le front bien boudeur.
Fou
Tu étais un joli gaillard quand tu n’avais pas à t’inquiéter de sa bouderie ; maintenant tu es un zéro sans valeur ; je suis plus que toi maintenant ; je suis un fou, tu n’es rien.
Fou
À Goneril.
Fou
Oui, morbleu ! je vais retenir ma langue : votre visage me l’ordonne, quoique vous ne disiez rien… Chut ! chut !
Fou
 Qui ne garde ni mie ni croûte,  Par dégoût de tout s’expose au besoin.
Fou
Montrant Lear.
Fou
Voici une cosse vide.
Fou
Car vous savez, m’n oncle
Fou
Fredonnant.
Fou
Le passereau nourrit si longtemps le coucou Qu’il eut la tête arrachée par ses petits.
Fou
« Sur ce, s’éteignit la chandelle et nous restâmes à tâtons ! »
Lear
Êtes-vous notre fille ?
Goneril
— Je voudrais que vous fissiez usage du bon sens — dont je vous sais pourvu : débarrassez-vous donc — de ces humeurs qui depuis peu vous rendent tout autre — que ce que vous devez être. —
Fou
L’âne peut-il pas savoir quand la charrette remorque le cheval ? Hue, Aliboron ! je t’aime.
Lear
— Quelqu’un me reconnaît-il ici ? Bah ! ce n’est point Lear. — Est-ce ainsi que Lear marche, ainsi qu’il parle ? Où sont ses yeux ? — Ou sa perception s’affaiblit, ou son discernement — est une léthargie… Lui ! éveillé ! Cela n’est pas… — Qui est-ce qui peut me dire qui je suis ?
Fou
L’ombre de Lear !
Lear
Je voudrais le savoir, car, par le témoignage souverain de l’entendement et de la raison, je serais induit à me figurer que j’ai eu des filles.
Fou
Lesquelles veulent faire de toi un père obéissant
Fou
.
Lear
Votre nom, belle dame ?
Goneril
— Allons, monsieur, cet ébahissement est à l’avenant — de vos autres récentes fredaines. Je vous adjure — de bien comprendre ma pensée ; — vieux et vénérable comme vous l’êtes, vous devriez être sage. — Ici même vous entretenez cent chevaliers et écuyers, — tous si désordonnés, si débauchés, si impudents, — que notre cour, souillée par leur conduite, — a l’air d’une auberge en pleine orgie. L’épicuréisme et la luxure — en font une taverne ou un lupanar — plutôt qu’un palais princier. La pudeur même réclame — un remède immédiat. Accédez donc au désir — de celle qui autrement pourrait bien exiger la chose qu’elle demande : — réduisez un peu votre suite, — et que ceux qui resteront dans votre dépendance — soient des gens qui conviennent à votre âge — et sachent ce qu’ils sont et ce que vous êtes.
Lear
Ténèbres et enfer ! — qu’on selle mes chevaux, qu’on rassemble ma suite. — Dégénérée bâtarde ! je ne te troublerai plus ! — Il me reste une fille.
Goneril
— Vous frappez mes gens ; et tous les insolents de votre bande — font des serviteurs de leurs supérieurs !…
Lear
— Malheur, à qui se repent trop tard !
Lear
À Albany.
Lear
— Ah ! vous voilà, monsieur ! — Est-ce là votre volonté ?… Parlez, monsieur… Qu’on prépare mes chevaux ! — Ingratitude, démon au cœur de marbre, — plus horrible, quand tu te révèles dans un enfant, — que le monstre des mers !
Albany
De grâce, sire, patience !
Lear
— Orfraie détestée, tu mens ! — Mes gens sont des hommes d’élite, du mérite le plus rare, — qui connaissent toutes les exigences du devoir, — et qui supportent avec la plus scrupuleuse dignité — l’honneur de leur nom… Ô faute si légère, — comment m’as-tu paru si hideuse dans Cordélia ! — Tu as pu, ainsi qu’un chevalet, disloquer — toutes les fibres de mon être, et arracher tout l’amour de mon cœur — pour en faire du fiel !
Lear
Se frappant le front.
Lear
Ô Lear, Lear, Lear ! — frappe cette porte qui laisse entrer ta démence et échapper ta chère raison !
Lear
À sa suite.
Lear
Allez, allez, mes gens.
Albany
— Sire, je suis aussi innocent qu’ignorant — de ce qui vous a ému.
Lear
C’est possible, milord…
Lear
Montrant Goneril.
Lear
Il sort.
Albany
— Dieu que nous adorons, d’où vient tout ceci ?
Goneril
— Ne vous tourmentez pas d’en savoir le motif, — et laissez son humeur prendre l’essor — que lui donne le radotage.
Lear
— Quoi ! cinquante de mes écuyers d’un coup !… — au bout de quinze jours !
Albany
Qu’y a-t-il, monsieur ?
Lear
— Je vais te le dire.
Lear
Il pleure. À Goneril.
Lear
Il essuie ses larmes.
Lear
Ah ! mes vieux yeux débiles, — pleurez encore pour ceci, et je vous arrache, — et je vous envoie saturer la fange des larmes — que vous perdez… Quoi ! les choses en sont venues là ! — Soit ! il me reste encore une fille — qui, j’en suis sûr, est bonne et secourable. — Quand elle apprendra ceci sur toi, de ses ongles — elle déchirera ton visage de louve. Tu le verras, je reprendrai cet appareil que tu crois — pour toujours dépouillé par moi ; tu le verras, je te le garantis
Lear
!
Lear
Sortent Lear, Kent et sa suite.
Goneril
— Entendez-vous cela, milord ?
Albany
— Goneril, je ne saurais être tellement partial — pour la grande affection que je vous porte…
Goneril
— De grâce, soyez calme… Holà ! Oswald !
Goneril
Au fou.
Goneril
— Vous, l’ami, plus fourbe que fou, suivez votre maître. —
Fou
M’n oncle Lear, m’n oncle Lear, attends, emmène ton fou avec toi.
Fou
Il fredonne :
Fou
Une renarde qu’on aurait prise En compagnie d’une telle fille Serait bientôt au charnier, Si ma cape pouvait payer une corde ! Sur ce, le fou ferme la marche.
Fou
Il sort.
Albany
— Pourtant, vous pouvez exagérer la crainte.
Goneril
C’est plus sûr que d’exagérer la confiance. — Laissez, j’aime mieux prévenir les malheurs que je crains — que craindre toujours d’être prévenue par eux. Je connais sa pensée. — J’ai écrit à ma sœur ce qu’il a déclaré. — Si elle le supporte, lui et ses cent chevaliers, — quand je lui en ai montré les inconvénients… Eh bien, Oswald
Goneril
?
Goneril
— Avez-vous écrit cette lettre à ma sœur ?
Oswald
Oui, madame.
Goneril
— Prenez une escorte, et vite à cheval ! — Informez-la en détail de mes inquiétudes, — et ajoutez-y de vous-même tous les arguments — qui peuvent leur donner consistance. Partez vite, — et hâtez votre retour.
Goneril
L’intendant sort.
Goneril
À Albany.
Goneril
Non, non, milord, — cette mielleuse indulgence qui règle votre conduite, — je ne la réprouve pas, mais pardonnez-moi cette franchise, — vous méritez plus de reproches par votre imprudence — que d’éloges par cette inoffensive douceur.
Albany
— Jusqu’où s’étend la portée de votre regard, c’est ce que je ne puis dire ; — en visant au mieux, nous gâtons souvent ce qui est bien.
Goneril
— Mais alors…
Albany
Bien, bien, attendons l’événement.
Albany
Ils sortent.
Albany
‌
Scène 5
Lear, Kent, Fou, Gentilhomme
Une cour devant le château du duc d’Albany.
Lear
Partez en avant pour Glocester avec cette lettre
Lear
: instruisez ma fille de ce que vous savez, mais en vous bornant à répondre aux questions que lui suggérera ma lettre. Si vous ne faites pas prompte diligence, je serai là avant vous.
Kent
Je ne dormirai pas, sire, que je n’aie remis votre lettre.
Kent
Il sort.
Fou
Si la cervelle de l’homme était dans ses talons, ne risquerait-elle pas d’avoir des engelures ?
Lear
Oui, enfant.
Fou
Alors, réjouis-toi, je te prie ; ton esprit n’ira jamais en savates.
Lear
Ha ! ha ! ha !
Fou
Tu verras que ton autre enfant te traitera aussi filialement : car, bien qu’elle ressemble à sa sœur comme une pomme sauvage à une pomme, pourtant je sais ce que je sais.
Lear
Eh bien, que sais-tu, mon gars ?
Fou
Que celle-là différera de goût avec celle-ci autant qu’une pomme sauvage avec une pomme sauvage… Saurais-tu dire pourquoi on a le nez au milieu de la face ?
Lear
Non.
Fou
Eh bien ! pour avoir un œil de chaque côté du nez, en sorte qu’on puisse apercevoir ce qu’on ne peut flairer.
Lear
J’ai eu tort envers elle.
Fou
Saurais-tu dire comment l’huître fait son écaille ?
Lear
Non.
Fou
Moi non plus ; mais je saurais dire pourquoi un colimaçon a une maison.
Lear
Pourquoi ?
Fou
Eh bien, pour y caser sa tête, et non pour la donner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
Lear
Je veux oublier ma nature… Un père si affectueux !… Mes chevaux sont-ils prêts ?
Fou
Tes ânes sont allés y voir. La raison pour laquelle les sept planètes ne sont pas plus de sept, est une jolie raison.
Lear
Parce qu’elles ne sont pas huit ?
Fou
C’est cela, vraiment ! Tu ferais un bouffon parfait.
Lear
Reprendre la chose de force !… Monstrueuse ingratitude !
Fou
Si tu étais mon bouffon, m’n oncle, je te ferais battre pour être devenu vieux avant le temps.
Lear
Comment ça ?
Fou
Tu n’aurais pas dû être vieux avant d’être raisonnable.
Lear
— Oh ! que je ne devienne pas fou, pas fou, cieux propices ! — Maintenez-moi dans mon bon sens. Je ne veux pas devenir fou !
Lear
Eh bien, les chevaux sont-ils prêts ?
Gentilhomme
Tout prêts, sire.
Lear
Viens, mon gars.
Fou
Celle qui, vierge en ce moment, rit en me voyant partir, Ne sera pas vierge longtemps, à moins que la chose ne soit coupée court.
Fou
Ils sortent.
Fou
‌
Scène 6
Edmond, Curan, Edgar, Glocester, Cornouailles, Régane
Une cour du château de Glocester sur laquelle donne l’appartement d’Edmond.
Edmond
Salut à toi, Curan !
Curan
Et à vous, messire. J’ai vu votre père, et lui ai notifié que le duc de Cornouailles et Régane, sa duchesse, seront chez lui ce soir.
Edmond
Comment ça se fait-il ?
Curan
Vraiment, je ne sais pas. Vous avez su les nouvelles qui courent ; je veux dire, celles qu’on dit tout bas, car ce ne sont encore que des rumeurs à fleur d’oreille.
Edmond
Nullement. Quelles sont-elles, je vous prie ?
Curan
Avez-vous pas ouï parler d’une guerre probable entre les ducs de Cornouailles et d’Albany ?
Edmond
Pas un mot.
Curan
Vous en saurez bientôt quelque chose. Adieu, messire.
Curan
Il sort.
Edmond
Appelant.
Edmond
— Frère, un mot !… Descendez ! Frère, holà !
Edmond
— Mon père vous surveille ! Oh ! monsieur, fuyez de ce lieu : — on a appris où vous étiez caché : — heureusement vous avez la faveur de la nuit… — N’avez-vous pas parlé contre le duc de Cornouailles ?… — Il arrive ici ce soir même, en hâte, — et Régane avec lui ! N’avez-vous rien dit — de ses menées contre le duc d’Albany ? — Songez-y bien.
Edgar
Pas un mot, j’en suis sûr.
Edmond
— J’entends venir mon père… Pardon ! — Pour la forme, il faut que je tire l’épée contre vous : — dégainez ! faites semblant de vous défendre. Maintenant faites bonne retraite.
Edmond
Haussant la voix.
Edmond
— Rendez-vous ! Venez devant mon père… Des lumières, holà ! Par ici.
Edmond
Bas.
Edmond
— Fuyez, frère.
Edmond
Haut.
Edmond
Des torches ! des torches !
Edmond
Bas.
Edmond
Bien, adieu !
Edmond
Edgar s’enfuit.
Edmond
— Quelques gouttes de sang tiré de moi feraient croire — à un plus rude effort de ma part.
Edmond
Il se pique le bras.
Edmond
J’ai vu des ivrognes — faire pis que cela pour rire… Père, père ! — Arrête ! arrête ! pas de secours !
Glocester
— Eh bien, Edmond, où est le scélérat ?
Edmond
— Il était ici dans les ténèbres, agitant la pointe de son épée, — marmonnant de coupables incantations et adjurant la lune — d’être sa patronne tutélaire…
Glocester
Mais où est-il ?
Edmond
— Voyez, monsieur, je saigne.
Glocester
Où est le scélérat, Edmond ?
Edmond
— Enfui de ce côté !… Quand il a reconnu que par aucun moyen…
Glocester
— Qu’on le poursuive ! Holà ! courez-lui sus !
Glocester
Les serviteurs sortent.
Glocester
Que par aucun moyen ?
Edmond
— Il ne pouvait me décider à l’assassinat de Votre Seigneurie ; — que je lui parlais des dieux vengeurs — qui dirigent tous leurs tonnerres contre les parricides, — et des liens multiples et puissants — qui attachent l’enfant au père ; enfin, monsieur, — dès qu’il a vu mon invincible horreur — pour son projet dénaturé, dans un mouvement sauvage, — il s’est élancé, l’épée nue, — sur ma personne découverte et m’a percé le bras ; — mais, voyant que mon énergie alerte, — hardie pour le bon droit, s’animait à la riposte, — ou effrayé peut-être par le bruit que je faisais, — il s’est enfui soudain.
Glocester
Qu’il fuie à sa guise ! — Il n’échappera pas aux poursuites en ce pays ; — et une fois pris, expédié ! Le noble duc, mon maître, — mon digne chef et patron, arrive ce soir : — de par son autorité, je ferai proclamer — que ma reconnaissance attend quiconque découvrira — le lâche assassin et le livrera à l’échafaud. — Quiconque le cachera, à mort !
Edmond
— Quand, en dépit de mes avis, — je l’ai trouvé inébranlable dans sa résolution, je l’ai, dans les termes les plus véhéments, — menacé de tout découvrir. Il m’a répondu : « Bâtard déshérité ! crois-tu — que, si je te donnais un démenti, l’ascendant — de ta loyauté, de ta vertu, ou de ton mérite, suffirait — à donner créance à tes paroles ? Non ! Avec une simple dénégation —
et je nierais la chose, quand tu produirais — ma propre écriture
Edmond
, j’imputerais tout — à tes suggestions, à tes complots, à tes damnés artifices ! — Il faudrait que le monde entier fût ta dupe, — pour ne pas s’apercevoir que les profits espérés de ma mort — sont les stimulants énergiques et puissants — qui te la font chercher ! »
Glocester
Rare et fieffé scélérat ! — Il nierait donc sa lettre !… Il n’est pas né de moi…
Glocester
Fanfares.
Glocester
— Écoutons ! les trompettes du duc ! Je ne sais pourquoi il vient. — Je ferai fermer tous les ports : le misérable n’échappera pas. — Il faut que le duc m’accorde cela. En outre, je veux — envoyer partout son signalement, afin que le royaume entier — puisse le reconnaître. Et quant à ma succession, — ô mon loyal, mon véritable enfant, je trouverai moyen — de te la rendre accessible.
Glocester
Entrent le duc de Cornouailles, Régane et leur suite.
Cornouailles
— Eh bien, mon noble ami, depuis mon arrivée ici, — c’est-à-dire depuis un moment, j’ai appris d’étranges nouvelles.
Régane
— Si cela est, trop faibles sont tous les châtiments — qui peuvent atteindre le criminel. Comment va milord ?
Glocester
— Ô madame ! mon vieux cœur est brisé, est brisé !
Régane
— Quoi ! le filleul de mon père attenter à vos jours ! — Celui que mon père a nommé ! Votre Edgar !
Glocester
— Ô milady ! milady ! C’est ce que ma honte aurait voulu cacher !
Régane
— N’était-il pas le compagnon de ces chevaliers libertins — qui escortent mon père ?
Glocester
Je ne sais pas, madame… — C’est trop coupable, trop coupable.
Edmond
Oui, madame, il était de cette bande.
Régane
— Je ne m’étonne plus alors de ses mauvaises dispositions : — ce sont eux qui l’auront poussé à tuer le vieillard, — pour pouvoir dissiper et piller ses revenus. — Ce soir même un avis de ma sœur m’a — pleinement informée de leur conduite ; et je suis si bien avertie, — que, s’ils viennent pour séjourner chez moi, — je n’y serai pas.
Edmond
C’était mon devoir, seigneur.
Glocester
— C’est lui qui a révélé ses machinations ; il a reçu — la blessure que vous voyez, en essayant de l’appréhender.
Cornouailles
— Est-on à sa poursuite ?
Glocester
Oui, mon bon seigneur.
Cornouailles
— S’il est pris, il cessera pour jamais — d’être à craindre ; faites à votre guise — usage de ma puissance. Pour vous, Edmond, — dont la vertueuse obéissance s’est à l’instant même — si bien distinguée, vous êtes désormais à nous. — Nous avons grand besoin de caractères aussi profondément loyaux. — Nous vous retenons.
Edmond
Je vous servirai, milord, — fidèlement, à défaut d’autre mérite.
Glocester
Je remercie pour lui Votre Grâce.
Cornouailles
— Vous ne savez pas ce qui nous amène près de vous…
Glocester
Je suis à vos ordres, madame. — Vos Grâces sont les très-bien venues.
Glocester
Ils sortent.
Glocester
‌
Scène 7
Oswald, Kent, Edmond, Glocester, Cornouailles, Régane
Devant le château de Glocester.
Oswald
La matinée te soit propice, ami ! Es-tu de la maison ?
Kent
Oui.
Oswald
Où pouvons-nous mettre nos chevaux ?
Kent
Dans la boue.
Oswald
Je t’en prie, dis-le moi en ami.
Kent
Je ne suis pas ton ami.
Oswald
Aussi bien, je ne me soucie pas de toi.
Kent
Si je te tenais dans la fourrière de Lipsbury, je t’obligerais bien à te soucier de moi.
Oswald
Pourquoi me traites-tu ainsi ? Je ne te connais pas.
Kent
Compagnon, je te connais.
Oswald
Et pour qui me connais-tu ?
Kent
Pour un drôle ! un maroufle, un mangeur de reliefs, un infâme, un insolent, un sot, un gueux à trois livrées, un cuistre à cent écus, un drôle en sales bas de laine, un lâche au foie de lis, un vil chicanier, un fils de putain, un lorgneur de miroir, un flagorneur, un faquin, un maraud héritant de toutes les défroques ! un gredin qui voudrait être maquereau à force de bons offices, et qui n’est qu’un composé du fourbe, du mendiant, du couard, et de l’entremetteur ! le fils et héritier d’une lice bâtarde ! un gaillard que je veux faire éclater en hurlements plaintifs, si tu oses nier la moindre syllabe de ton signalement !
Oswald
Eh ! quel monstrueux coquin es-tu donc, pour déblatérer ainsi contre un homme qui n’est pas connu de toi et ne te connaît pas ?
Kent
Il faut que tu sois un manant à face bien bronzée, pour nier que tu me connaisses. Il n’y a pas deux jours que je t’ai culbuté et battu devant le roi. Dégaîne, coquin. Quoiqu’il soit nuit encore, la lune brille, je vais t’infiltrer un rayon de lune… Dégaîne, putassier, couillon ! dégaîne, dameret !
Kent
Il met l’épée à la main.
Oswald
Arrière ! je n’ai pas affaire à toi.
Oswald
Au secours ! holà ! au meurtre ! au secours !
Kent
Poussez donc, manant ! Ferme, coquin, ferme !… Poussez donc, fieffé manant.
Oswald
Au secours, holà ! au meurtre ! au meurtre !
Edmond
Eh bien ! qu’y a-t-il ? Séparez-vous.
Kent
À vous, s’il vous plaît, mon petit bonhomme… Venez, je vais vous égratigner… Venez donc, mon jeune maître.
Glocester
Des épées ! des armes ! que se passe-t-il ici ?
Cornouailles
Sur votre vie, respectez la paix… Celui qui frappe est mort. Qu’y a-t-il ?
Régane
Ce sont les messagers de ma sœur et du roi.
Cornouailles
Pourquoi cette altercation entre vous ? Parlez.
Oswald
Je puis à peine respirer, milord.
Kent
Ce n’est pas étonnant : vous avez tant surmené votre valeur. Lâche coquin, la nature te désavoue : c’est un tailleur qui t’a fait.
Cornouailles
Tu es un étrange gaillard : un tailleur faire un homme !
Kent
Oui, messire, un tailleur !… Un sculpteur ou un peintre ne l’aurait pas si mal ébauché, n’eussent-ils été que deux heures à la besogne.
Cornouailles
Parlez donc, comment a surgi cette querelle ?
Oswald
— Ce vieux ruffian, seigneur, dont j’ai épargné la vie, — à la requête de sa barbe grise…
Kent
Zed bâtard ! lettre inutile !… Milord, si vous me le permettez, je vais piler en mortier ce scélérat brut et en crépir le mur des latrines… Toi, épargner ma barbe grise, chétif hoche-queue !
Cornouailles
Paix, drôle !… — Grossier manant, ignores-tu le respect ?
Kent
— Non, monsieur ; mais la colère a ses priviléges.
Cornouailles
Qu’est-ce qui te met en colère ?
Kent
— C’est de voir porter l’épée par un maraud — qui ne porte pas l’honneur. Ces maroufles souriants — rongent, comme des rats, les liens sacrés — trop étroitement serrés pour être dénoués ; ils caressent toutes les passions — qui se rebellent dans le cœur de leurs maîtres, — jettent l’huile sur le feu, la neige sur les glaciales froideurs, — nient, affirment, et tournent leur bec d’alcyon — à tous les vents du caprice de leur maître
Kent
! — Ainsi que les chiens, ils ne savent que suivre !
Kent
À Oswald.
Cornouailles
— Çà ! es-tu fou, vieux ?
Glocester
Quel est le motif de votre rixe ? — Dites.
Kent
— Il n’y a pas plus d’antipathie entre les contraires, — qu’entre moi et un pareil fourbe.
Cornouailles
— Pourquoi le traites-tu de fourbe ? Quel est son crime ?
Kent
— Sa physionomie me déplaît.
Cornouailles
— Pas plus que la mienne, peut-être.
Cornouailles
Montrant Edmond.
Cornouailles
Ou la sienne.
Cornouailles
Montrant Régane.
Cornouailles
Ou la sienne.
Kent
— Monsieur, c’est mon habitude d’être franc : — j’ai vu dans ma vie de meilleurs visages — que ceux que je vois sur maintes épaules — devant moi, en ce moment.
Cornouailles
C’est quelque drôle — qui, ayant été loué pour sa rusticité, affecte — une insolente rudesse et exagère la simplicité, — au mépris de tout naturel… Il ne saurait flatter, lui !… — c’est une âme honnête et franche ! il faut qu’il dise la vérité : — si elle est bien reçue, tant mieux ; sinon, n’accusez que son franc parler. — Je connais de ces drôles qui, dans leur franchise, — recèlent plus d’astuce et de pensées corrompues — que vingt naïfs faiseurs de courbettes — qui se confondent en hommages obséquieux.
Kent
— Seigneur, en vérité, en toute sincérité, — sous le bon plaisir de votre grandeur — dont l’influence, comme l’auréole de flamme radieuse — qui ondoie au front de Phébus…
Cornouailles
Qu’entends-tu par là ? —
Kent
Changer mon style, puisque vous le désapprouvez si fort. Je le reconnais, monsieur, je ne suis pas un flatteur ; mais celui qui vous a trompé avec l’accent de la franchise était un franc coquin ; ce que, pour ma part, je ne serai jamais, quand l’espoir d’apaiser votre déplaisir m’inviterait à l’être.
Cornouailles
— Quelle offense lui avez-vous faite ?
Oswald
Aucune. — Il plut naguère au roi son maître — de me frapper dans un malentendu. — Cet homme lui prêta main-forte, et, flattant son emportement, — me culbuta par derrière ; dès que je fus à bas, il m’insulta, m’injuria, — fit maintes prouesses — qui le distinguèrent, et obtint les éloges du roi — pour cet attentat sur un homme sans défense. — Tout à l’heure, dans l’exaltation de cet auguste exploit, — il a même tiré l’épée contre moi.
Kent
Il n’est pas un de ces chenapans et de ces lâches — près de qui Ajax ne soit un couard !
Cornouailles
Holà ! qu’on aille chercher les ceps !… — Vieux coquin têtu, vénérable effronté, — nous vous apprendrons…
Cornouailles
Qu’on aille chercher les ceps ! — Sur ma vie et mon honneur ! il y restera jusqu’à midi.
Régane
— Jusqu’à midi !… jusqu’à ce soir, milord, et toute la nuit encore.
Kent
— Mais, madame, si j’étais le chien de votre père, — vous ne me traiteriez pas ainsi.
Régane
Je traite ainsi sa valetaille.
Régane
On apporte des ceps.
Cornouailles
— C’est un drôle du même acabit que ceux — dont parle notre sœur… Allons, approchez les ceps.
Glocester
— Laissez-moi supplier Votre Grâce de n’en rien faire. — Sa faute est grave, et le bon roi son maître — saura l’en punir : la dégradante correction que vous lui infligez — ne s’applique qu’aux plus vils et aux plus méprisés des misérables, — pour des vols et de vulgaires délits
Glocester
. — Le roi trouvera nécessairement mauvais — qu’on l’ait humilié dans son messager, — en le soumettant à une pareille contrainte.
Cornouailles
Je réponds de tout.
Régane
Aux valets.
Régane
Entravez-lui les jambes
Régane
.
Régane
On met Kent dans les ceps.
Régane
À Cornouailles.
Régane
— Allons, mon cher seigneur, partons.
Régane
Sortent Régane et Cornouailles.
Glocester
— Ami, j’en suis fâché pour toi ; c’est le bon plaisir du duc ; — et son humeur, tout le monde le sait, — n’admet ni froissement ni obstacle… J’intercéderai pour toi.
Kent
— De grâce, n’en faites rien, monsieur. J’ai veillé et parcouru une longue route ; — je dormirai une partie du temps, et je sifflerai le reste.
Kent
D’un ton amer.
Kent
— La fortune d’un honnête homme peut bien avoir ces ailes-là aux talons. — Je vous souhaite le bonjour.
Glocester
— Le duc est à blâmer pour cela : ce sera mal pris.
Glocester
Il sort. L’aurore se lève.
Kent
— Bon roi, faut-il donc que tu justifies le dicton populaire, — et que tu passes d’un ciel tolérable — sous un soleil brûlant
Kent
!
Kent
Il tire un papier et le déploie.
Kent
— Rapproche-toi, fanal de ce globe inférieur, — qu’avec le secours de tes rayons je puisse — lire cette lettre !… Il ne se fait guère de miracles — que pour la détresse… C’est de Cordélia, je suis sûr : — elle a été fort heureusement informée — de mon travestissement, et elle prendra occasion — des énormités qui s’accomplissent, pour apporter — à tous les maux leurs remèdes.
Kent
Il resserre le papier.
Kent
Vous qu’ont épuisés les veilles, — ô mes yeux, profitez de votre accablement pour ne pas voir — cette ignoble logette. — Bonne nuit, fortune ! souris encore une fois et fais tourner ta roue.
Kent
Il s’endort.
Kent
‌
Scène 8
Edgar
Une bruyère.
Edgar
— J’ai entendu la proclamation lancée contre moi ; — et, grâce au creux d’un arbre, — j’ai esquivé les poursuites. Pas un port qui ne soit fermé ; pas une place — où il n’y ait une vedette, où la plus rigoureuse vigilance — ne cherche à me surprendre. Tant que je puis échapper, — je suis sauvé… J’ai pris le parti — d’assumer la forme la plus abjecte et la plus pauvre — à laquelle la misère ait jamais ravalé l’homme — pour le rapprocher de la brute. Je veux grimer mon visage avec de la fange, — ceindre mes reins d’une couverture, avoir tous les cheveux noués comme par un sortilège ; — je veux, en leur présentant ma nudité, braver les vents et les persécutions du ciel. — Le pays m’offre pour modèles — ces mendiants de Bedlam qui, en poussant des rugissements, — enfoncent dans la chair nue de leurs bras inertes et gangrenés — des épingles, des échardes de bois, des clous, des brindilles de romarin, — et, sous cet horrible aspect, extorquent la charité des pauvres fermes, — des petits villages, des bergeries et des moulins, — tantôt par des imprécations de lunatiques, tantôt par des prières… — Je suis le pauvre Turlupin ! le pauvre Tom ! — C’est quelque chose… Edgar n’est plus rien
Edgar
.
Edgar
Il sort.
Edgar
‌
Scène 9
Lear, Gentilhomme, Kent, Fou, Glocester, Cornouailles, Régane, Goneril
Devant le château de Glocester.
Lear
— Il est étrange qu’ils soient ainsi partis de chez eux — sans me renvoyer mon messager.
Gentilhomme
J’ai su — que la nuit précédente ils n’avaient aucune intention — de s’éloigner.
Kent
Salut à toi, noble maître !
Lear
Quoi ! — Te fais-tu un passe-temps de cette ignominie ?
Kent
Non, monseigneur. —
Fou
Ha ! ha ! vois donc ! il porte là de cruelles jarretières ! Les chevaux s’attachent par la tête, les chiens et les ours par le cou, les singes par les reins, et les hommes par les jambes : quand un homme est trop gaillard de ses jambes, alors il porte des chausses de bois.
Lear
— Et qui donc a méconnu ton rang — jusqu’à te mettre là ?
Kent
C’est lui et elle, — votre fils et votre fille.
Lear
Non.
Kent
Si fait.
Lear
Non, te dis-je.
Kent
Je vous dis que oui.
Lear
Non, non, ils ne feraient pas cela
Lear
.
Kent
Oui, ils l’ont fait.
Lear
Par Jupiter, je jure que non.
Kent
Par Junon, je jure que oui.
Lear
Ils n’auraient pas osé le faire ; — ils n’auraient pas pu, ils n’auraient pas voulu le faire. C’est pis qu’un assassinat — de faire au respect un si violent outrage. — Réponds-moi avec toute la promptitude raisonnable : comment — as-tu pu mériter, comment as-tu pu subir un pareil traitement, — venant de notre part ?
Fou
— L’hiver n’est pas encore fini, si les oies sauvages volent dans cette direction.
Fou
Les pères qui portent guenilles Font aveugles leurs enfants ; Mais les pères qui portent sacs Verront tendres leurs enfants. Fortune, cette fieffée putain, Jamais n’ouvre sa porte au pauvre.
Fou
Bah ! après tout, tu auras de tes filles plus de douleurs que tu ne pourrais compter de dollars en un an !
Lear
— Oh ! comme cette humeur morbide monte à mon cœur ! Historica passio
Lear
! Arrière, envahissante mélancolie, — c’est plus bas qu’est ton élément !… Où est-elle, cette fille ?
Kent
— Avec le comte, ici dans le château.
Lear
Ne me suivez pas. — Restez ici.
Lear
Il entre dans le château.
Gentilhomme
— N’avez-vous pas commis d’autre offense que celle que vous venez de dire ?
Kent
Aucune. — Mais comment le roi vient-il avec un si mince cortége ?
Fou
Si tu avais été mis aux ceps pour cette question-là, tu l’aurais bien mérité.
Kent
Pourquoi, fou ?
Fou
Nous t’enverrons à l’école chez la fourmi, pour t’apprendre qu’il y a chômage en hiver. Tous ceux qui suivent leur nez sont dirigés par leurs yeux, excepté les aveugles ; et entre vingt aveugles il n’est pas un nez qui ne flaire l’homme qui pue… Lâche la grande roue, si elle roule en bas de la côte : tu te romprais le cou en la suivant ; mais si elle remonte la côte, fais-toi remorquer par elle. Quand un sage te donnera un meilleur conseil, rends-moi le mien. Je veux qu’il n’y ait que des coquins à le suivre, puisque c’est un fou qui le donne.
Fou
Celui qui sert par intérêt, messire,  Et n’est attaché que pour la forme, Pliera bagage dès qu’il pleuvra,  Et te laisseras dans l’orage. Mais, moi, je demeurerai : le fou veut rester  Et laisser le sage s’enfuir. Coquin devient le fou qui s’esquive ;  Et fou, pardi ! n’est pas le coquin.
Kent
— Où avez-vous appris ça, fou ?
Fou
Pas dans les ceps, fou !
Lear
— Refuser de me parler ! Ils sont malades ! Ils sont fatigués ! — Ils ont fait une longue route cette nuit ! Purs prétextes, — faux-fuyants de la révolte et de la désertion ! — Rapportez-moi une meilleure réponse.
Lear
— Vengeance ! peste ! mort ! confusion ! — Il s’agit bien de bouillante nature ! Eh ! Glocester, Glocester, — je veux parler au duc de Cornouailles et à sa femme.
Glocester
— Mais, mon bon seigneur, je viens de les en informer.
Lear
— Les en informer… Çà, me comprends-tu, l’homme
Lear
?
Glocester
Oui, mon bon seigneur.
Lear
— Le roi veut parler à Cornouailles ; le père chéri — veut parler à sa fille et réclame ses services : — sont-ils informés de cela ?… Souffle et sang !… — Bouillant ! le duc bouillant !… Dis à ce duc ardent que… — mais non, pas encore !… Il se peut qu’il ne soit pas bien : — la maladie a toujours négligé les devoirs — auxquels s’astreint la santé. Nous ne sommes plus nous-mêmes, — quand la nature accablée force l’esprit — à souffrir avec le corps. Je prendrai patience. — J’en veux à mon impétueuse opiniâtreté — de prendre la boutade morbide d’un malade — pour la décision d’une saine volonté… Mort de ma vie !
Lear
Regardant Kent.
Lear
Pourquoi — est-il assis là ? Cet acte me prouve — que la réclusion du duc et de ma fille — n’est qu’un artifice.
Lear
Haussant la voix.
Lear
Qu’on me rende mon serviteur.
Lear
À Glocester.
Glocester
— Je voudrais tout arranger entre vous.
Glocester
Il sort.
Lear
— Oh ! mon cœur !… mon cœur se soulève !… Allons, à bas ! —
Fou
Crie-lui, m’n oncle, ce que la ménagère criait aux anguilles, au moment où elle les mettait toutes vives dans la pâte. Elle leur frappait la tête avec une baguette en criant : « À bas, coquines, à bas ! » C’est le frère de celle-là qui, par pure bonté pour son cheval, lui beurrait son foin.
Fou
Entrent Cornouailles, Régane, Glocester et leur suite.
Lear
— Bonjour à tous deux.
Cornouailles
Salut à Votre Grâce !
Cornouailles
On met Kent en liberté.
Régane
— Je suis heureuse de voir Votre Altesse.
Lear
— Je le crois, Régane, je sais que de raisons — j’ai pour le croire. Si tu n’en étais pas heureuse, — je divorcerais avec la tombe de ta mère, — sépulcre d’une adultère.
Lear
À Kent.
Lear
Ah ! vous voilà libre ! — Nous parlerons de cela dans un autre moment… Bien-aimée Régane, — ta sœur est une méchante… Ô Régane, elle a attaché — ici, comme un vautour, sa dévorante ingratitude.
Lear
Il met la main sur son cœur.
Lear
— Je puis à peine te parler ; tu ne saurais croire — avec quelle perversité… ô Régane !
Régane
— Je vous en prie, sire, prenez patience. Vous êtes, je l’espère, — plus apte à méjuger son mérite — qu’elle ne l’est à manquer au devoir.
Lear
Eh ! qu’est-ce à dire
Lear
?
Régane
Je ne puis croire que ma sœur ait en rien — failli à ses obligations. Si par hasard, sire, — elle a réprimé les excès de vos gens, — c’est pour des motifs et dans un but si légitimes — qu’elle est pure de tout blâme.
Lear
— Ma malédiction sur elle !
Régane
Oh ! sire, vous êtes vieux. — La nature en vous touche à la limite extrême — de sa carrière : vous devriez vous laisser gouverner et mener — par quelque discrète tutelle, mieux instruite de votre état — que vous-même. Aussi, je vous en prie, — retournez auprès de ma sœur, — et dites-lui que vous avez eu tort, sire.
Lear
Moi, lui demander pardon ! — Voyez donc comme ce langage ferait honneur à une famille : — « Chère fille, je confesse que je suis vieux ; — la vieillesse est parasite ; je demande à genoux — que vous daigniez m’accorder le vêtement, le lit et la nourriture. »
Régane
— Bon sire, assez ! ce sont des plaisanteries peu gracieuses. — Retournez près de ma sœur.
Cornouailles
Fi ! fi ! fi !
Lear
— Vous, éclairs agiles, dardez vos aveuglantes flammes — dans ses yeux dédaigneux ! Empoisonnez sa beauté, — vapeurs aspirées des marais par le puissant soleil, — et flétrissez sa vanité.
Régane
Ô dieux propices ! — vous ferez les mêmes vœux pour moi, dans un accès de colère.
Lear
— Non, Régane ; jamais tu n’auras ma malédiction. — Ta nature palpitante de tendresse ne t’abandonnera pas — à la dureté. Son regard est féroce ; mais le tien — ranime et ne brûle pas. Ce n’est pas toi — qui voudrais lésiner sur mes plaisirs, mutiler ma suite, — me lancer de brusques paroles, réduire mon train, — et, pour conclusion, opposer les verrous — à mon entrée. Tu connais trop bien — les devoirs de la nature, les obligations de l’enfance, — les règles de la courtoisie, les exigences de la gratitude ; — tu n’as pas oublié cette moitié de royaume — dont je t’ai dotée.
Régane
Bon sire, venez au fait.
Régane
Bruit de trompettes.
Lear
— Qui donc a mis mon homme aux ceps ?
Cornouailles
Quelle est cette fanfare ?
Régane
— Je la reconnais, c’est celle de ma sœur : sa lettre annonçait en effet — qu’elle serait bientôt ici.
Régane
À Oswald.
Régane
Votre maîtresse est-elle arrivée ?
Lear
Voilà un maraud dont la fierté d’emprunt — s’étaie sur la capricieuse faveur de celle qu’il sert… — Hors de ma vue, varlet !
Cornouailles
Que veut dire Votre Grâce ?
Lear
— Qui a mis aux ceps mon serviteur ? Régane, j’aime à croire — que tu n’en savais rien… Qui vient ici ?
Lear
Ô cieux, — si vous aimez les vieillards, si votre doux pouvoir — encourage l’obéissance, si vous-mêmes êtes vieux, faites de cette cause la vôtre, lancez vos foudres et prenez mon parti.
Lear
À Goneril.
Lear
— Peux-tu regarder cette barbe sans rougir ?… — Ô Régane ! tu consens à la prendre par la main !
Goneril
— Et pourquoi pas, monsieur ? En quoi suis-je coupable ? — N’est pas coupable tout ce que réprouve l’irréflexion — et condamne la caducité.
Lear
Ô mes flancs, vous êtes trop tenaces ! — Quoi ! vous résistez encore !… Comment se fait-il qu’un de mes familiers ait été mis aux ceps ?
Cornouailles
— C’est moi qui l’y ai mis, monsieur ; mais ses méfaits — ne méritaient certes pas tant d’honneur.
Lear
Vous ! quoi ! c’est vous !
Régane
— Je vous en prie, père, résignez-vous à votre faiblesse. — Si, jusqu’à l’expiration de ce mois, — vous voulez retourner et séjourner chez ma sœur, — après avoir congédié la moitié de votre suite, venez me trouver alors. — Je suis pour le moment hors de chez moi, et je n’ai pas fait les préparatifs — indispensables pour vous recevoir.
Lear
— Retourner chez elle, cinquante de mes gens congédiés ! — Non ! Je préférerais abjurer tout abri, lutter contre l’inimitié de l’air, — être le camarade du loup et de la chouette, — poignantes rigueurs de la nécessité… Retourner près d’elle ! — Ah ! bouillant roi de France, qui as pris sans dot — notre plus jeune fille, j’aimerais autant — m’agenouiller devant ton trône et mendier de toi la pension d’un écuyer — pour soutenir ma servile existence !… Retourner près d’elle ! — Conseille-moi plutôt de me faire l’esclave et la bête de somme — de ce détestable valet !
Lear
Il montre Oswald.
Goneril
À votre guise, monsieur.
Régane
Pas tout à fait, monsieur. — Je ne vous attendais pas encore, et ne suis pas préparée — pour vous recevoir convenablement. Écoutez ma sœur, monsieur ; — car ceux qui font contrôler votre passion par la raison — doivent se borner à croire que vous êtes vieux et conséquemment… — Mais Goneril sait ce qu’elle fait.
Lear
Est-ce donc là bien parler ?
Régane
— J’ose l’affirmer, monsieur. Quoi ! cinquante écuyers, — n’est-ce pas assez ? Qu’avez-vous besoin de plus, — ou même d’autant ? La dépense, le danger, — tout parle contre un si nombreux cortége. Comment, dans une seule maison, — sous deux autorités, tant de gens peuvent-ils vivre — d’accord ? C’est difficile, presque impossible.
Goneril
— Et ne pourriez-vous pas, milord, être servi — par ses domestiques en titre ou par les miens ?
Régane
— Pourquoi pas, milord ? Si alors il leur arrivait de vous négliger, — nous pourrions y mettre ordre… Si vous voulez venir chez moi, —
car à présent j’aperçois le danger
Régane
, je vous prie — de n’en amener que vingt-cinq ; à un plus grand nombre — je refuse de donner place ou hospitalité.
Lear
— Moi, je vous ai tout donné.
Régane
Et il était grand temps.
Lear
— J’ai fait de vous mes gardiennes, mes déléguées, — mais en réservant pour ma suite — un nombre fixe de serviteurs. Quoi ! il faut qu’en venant chez vous — je n’en aie que vingt-cinq ! Régane, avez-vous dit cela ?
Régane
— Et je le répète, milord : pas un de plus chez moi !
Lear
— Ces méchantes créatures ont encore l’air bon — à côté de plus méchantes. N’être pas ce qu’il y a de pire, — c’est encore être au niveau d’un éloge.
Lear
À Goneril.
Lear
J’irai avec toi. — Les cinquante que tu accordes sont le double de ses vingt-cinq, — et ton amour vaut deux fois le sien.
Goneril
Écoutez-moi, milord. — Qu’avez-vous besoin de vingt-cinq personnes, de dix, de cinq, — pour vous suivre dans une maison où un domestique deux fois aussi nombreux — a ordre de vous servir ?
Régane
Qu’avez-vous besoin d’un seul ?
Lear
Sortent Lear, Glocester, Kent et le fou .
Cornouailles
Retirons-nous, il va faire de l’orage.
Cornouailles
Bruit lointain d’un orage.
Régane
— Ce manoir est petit ; le vieillard et ses gens — ne sauraient s’y loger à l’aise.
Goneril
C’est sa faute : il s’est lui-même privé d’asile ; il faut qu’il souffre de sa folie.
Régane
— Pour lui personnellement, je le recevrais volontiers, — mais pas un seul de ses gens.
Goneril
C’est aussi ma résolution. — Où est milord de Glocester ?
Cornouailles
— Il a accompagné le vieillard… Mais le voici de retour.
Glocester
— Le roi est dans une rage violente.
Cornouailles
Où va-t-il ?
Glocester
— Il commande les chevaux
Glocester
, mais je ne sais où il va.
Cornouailles
— Le mieux est de le laisser faire… Qu’il se dirige.
Goneril
— Milord, ne le pressez nullement de rester.
Glocester
— Hélas ! la nuit vient, et les vents glacés — se déchaînent furieusement. À plusieurs milles à la ronde, — il y a à peine un fourré.
Régane
Ah ! messire, aux hommes obstinés — les injures qu’eux-mêmes s’attirent — doivent servir de leçon… Fermez vos portes ; — il a pour escorte des forcenés, — et les excès auxquels il peut être entraîné par eux, lui — dont l’oreille est facilement abusée, doivent mettre en garde la prudence.
Cornouailles
— Fermez vos portes, milord ; il fait une horrible nuit. — Ma Régane vous donne un bon conseil. Dérobons-nous à l’orage.
Cornouailles
Ils sortent.
Cornouailles
‌
Scène 10
Kent, Chevalier
Aux environs du château de Glocester.
Kent
— Qui est là, par cet affreux temps ?
Chevalier
— Un homme dont l’âme est aussi tourmentée que le temps.
Kent
— Je vous reconnais. Où est le roi ?
Chevalier
— En lutte avec les éléments courroucés ; — il somme le vent de lancer la terre dans l’Océan, — ou d’élever au-dessus du continent les vagues dentelées, — en sorte que tout change ou périsse
Chevalier
. Il arrache ses cheveux blancs, — que les impétueuses rafales, avec une aveugle rage, — emportent dans leur furie et mettent à néant. — Dans son petit monde humain, il cherche à dépasser en violence — le vent et la pluie entrechoqués. — Dans cette nuit où l’ourse aux mamelles taries reste dans son antre, — où le lion et le loup, mordus par la faim, — tiennent leur fourrure à l’abri, il court la tête nue — et invoque la destruction.
Kent
Mais qui est avec lui ?
Chevalier
— Nul autre que le fou qui s’évertue à couvrir de railleries — les injures dont souffre son cœur.
Chevalier
— Nous en reparlerons.
Kent
Non, assez de paroles. — Pour vous convaincre que je suis plus — que je ne parais, ouvrez cette bourse, et prenez — ce qu’elle contient. Si vous voyez Cordélia, — et je ne doute pas que vous ne la voyiez, montrez-lui cet anneau ; — elle vous dira ce que vous ne savez pas, le nom de votre compère… Maudite tempête ! — je vais chercher le roi.
Chevalier
— Donnez-moi votre main. N’avez-vous rien à ajouter ?
Kent
— Il me reste peu à dire, mais à faire plus que je n’ai fait encore. — Tâchons de trouver le roi ; cherchez — par ici, moi par là. Le premier qui le découvrira — appellera l’autre.
Kent
Ils se séparent.
Kent
‌
Scène 11
Lear, Fou, Kent
Une bruyère.
Lear
— Vents, soufflez à crever vos joues ! faites rage ! soufflez ! — Cataractes et ouragans, dégorgez-vous — jusqu’à ce que vous ayez submergé nos clochers et noyé leurs coqs ! — Vous, éclairs sulfureux, actifs comme l’idée, — avant-coureurs de la foudre qui fend les chênes, — venez roussir ma tête blanche ! Et toi, tonnerre exterminateur, — écrase le globe massif du monde, — brise les moules de la nature et détruis en un instant tous les germes — qui font l’ingrate humanité. —
Fou
Ô m’n oncle, de l’eau bénite de cour dans une maison bien sèche vaudrait mieux que cette pluie en plein air. Rentre, bon oncle, et demande la charité à tes filles. Voilà une nuit qui n’épargne ni sages ni fous.
Fou
Coups de foudre.
Lear
— Gronde de toutes tes entrailles !… Crache, flamme, jaillis, pluie ! — Pluie, vent, foudre, flamme, vous n’êtes point mes filles : — ô vous, éléments, je ne vous taxe pas d’ingratitude ! — jamais je ne vous ai donné de royaume, je ne vous ai appelés mes enfants ! — vous ne me devez pas obéissance ! laissez donc tomber sur moi — l’horreur à plaisir : me voici votre souffre-douleur, pauvre vieillard infirme, débile et méprisé… — Mais non… je vous déclare serviles ministres, — vous qui, ligués avec deux filles perfides, — lancez les légions d’en haut contre une tête — si vieille et si blanche ! Oh ! oh ! c’est affreux. —
Fou
Quiconque a une maison où fourrer sa tête a un bon couvre-chef.
Fou
Il chante.
Fou
Celui qui met sa braguette en lieu sûr Avant d’y mettre sa tête, Attrapera vite les poux Qu’épouse le mendiant. L’homme qui fait pour son orteil Ce qu’il devrait faire pour son cœur Se plaindra vite d’un cor Et changera son sommeil en veille.
Fou
Car il n’y a jamais eu de jolie femme qui n’ait fait des mines devant un miroir.
Lear
Non, je veux être le modèle de toute patience, je ne veux plus rien dire.
Kent
Qui est là ?
Fou
Morbleu ! une majesté et une braguette, c’est-à-dire un sage et un fou.
Kent
— Hélas ! sire, vous ici ! Les êtres qui aiment la nuit — n’aiment pas de pareilles nuits. Les cieux en fureur — éprouvent jusqu’aux rôdeurs des ténèbres — et les enferment dans leur antre. Depuis que je suis homme, — je ne me rappelle pas avoir vu de tels jets de flamme, entendu d’aussi effrayantes explosions de tonnerre, — de tels gémissements, de tels rugissements de vent et de pluie. — La nature de l’homme ne saurait supporter — pareil déchaînement ni pareille horreur.
Kent
Hélas ! tête nue !… — Mon gracieux seigneur, près d’ici est une hutte, — qui vous prêtera un secours contre la tempête. — Allez vous y reposer ; tandis que je me dirigerai vers cette dure maison, — plus dure que la pierre dont elle est bâtie. — Tout à l’heure encore, quand je vous y demandais, — elle a refusé de me recevoir ; mais je vais y retourner et forcer — son avare hospitalité.
Lear
Mes esprits commencent à s’altérer…
Lear
Au fou.
Lear
— Viens, mon enfant. Comment es-tu, mon enfant ? As-tu froid ? — J’ai froid moi-même.
Lear
À Kent.
Lear
Où est ce chaume, mon ami ? — La nécessité a l’art étrange — de rendre précieuses les plus viles choses. Voyons votre hutte. — Pauvre diable de fou, j’ai une part de mon cœur — qui souffre aussi pour toi !
Fou
Celui qui a le plus léger bon sens, Ô gué ! par la pluie et le vent, Doit mesurer sa résignation à son sort, Car la pluie tombe tous les jour.
Lear
— C’est vrai, enfant.
Lear
À Kent.
Lear
Allons ! mène-nous à cette hutte.
Lear
Sortent Lear et Kent.
Fou
La belle nuit à refroidir une courtisane !… — Je vais dire une prophétie avant de partir :
Fou
 Quand les prêtres seront plus verbeux que savants,  Quand les brasseurs gâteront leur bière avec de l’eau,  Quand les nobles enseigneront le goût à leur tailleur, Qu’il n’en cuira plus aux hérétiques, mais seulement aux coureurs de filles ;  Quand tous les procès seront dûment jugés, Quand il n’y aura plus d’écuyer endetté ni de chevalier pauvre,  Quand la calomnie n’aura plus de langue où se poser,  Que les coupe-bourses ne viendront plus dans les foules,  Quand les usuriers compteront leur or en plein champ,  Que maquereaux et putains bâtiront des églises,  Alors le royaume d’Albion  Tombera en grande confusion,  Alors viendra le temps où qui vivra verra  Les gens marcher sur leurs pieds.
Fou
Voilà la prophétie que Merlin fera un jour ; car je vis avant son temps.
Fou
Il sort
Fou
.
Fou
‌
Scène 12
Glocester, Edmond
Dans le château de Glocester.
Glocester
Hélas ! hélas ! Edmond, je n’aime pas cette conduite dénaturée. Quand je leur ai demandé la permission de le prendre en pitié, ils m’ont retiré le libre usage de ma propre maison, et, sous peine de leur perpétuel déplaisir, m’ont défendu de parler de lui, d’intercéder pour lui et de lui prêter aucun appui.
Edmond
Que cela est sauvage et dénaturé !
Glocester
Allez ! ne dites rien. Il y a division entre les ducs, et il y a pis que cela. J’ai reçu ce soir une lettre… Il est dangereux seulement d’en parler… Cette lettre, je l’ai serrée dans mon cabinet. Les injures que le roi essuie maintenant seront pleinement vengées ; déjà une armée est en partie débarquée. Nous devons tenir pour le roi. Je vais le chercher et le secourir secrètement. Allez, vous, tenir conversation avec le duc, qu’il ne s’aperçoive pas de ma charité. S’il me demande, je suis malade et au lit. Dussé-je subir la mort dont on m’a menacé, le roi, mon vieux maître, doit être secouru. Quelque étrange événement se prépare, Edmond. Je vous en prie, soyez circonspect.
Glocester
Il sort.
Edmond
— Cette courtoisie qui t’est interdite, je vais — sur-le-champ en parler au duc, ainsi que de cette lettre… Ce beau service prétendu me fera gagner — ce que mon père va perdre, oui, tout ce qu’il possède. — Les jeunes s’élèvent quand les vieux tombent.
Edmond
Il sort.
Edmond
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Scène 13
Kent, Lear, Edgar, Fou, Glocester
Sur la bruyère. Devant une hutte.
Kent
— Voici l’endroit, monseigneur : mon bon seigneur, entrez. — La tyrannie à plein ciel de la nuit est trop rude — pour qu’une créature puisse la supporter.
Lear
Laissez-moi !
Kent
— Mon bon seigneur, entrez ici.
Lear
Veux-tu me rompre le cœur ?
Kent
— Je me romprais plutôt le mien… Mon bon seigneur, entrez.
Lear
— Tu trouves bien pénible que ce furieux orage — nous pénètre jusqu’aux os ; c’est pénible pour toi ; — mais là où s’est fixée la plus grande douleur, — la moindre est à peine sentie. Tu fuirais un ours, — mais, si ta fuite t’entraînait vers la mer rugissante, — tu te retournerais sur la gueule de l’ours. Quand l’âme est sereine, — le corps est délicat. La tempête qui est dans mon âme — m’empêche de sentir toute autre émotion — que celle qui retentit là… L’ingratitude filiale ! — N’est-ce pas comme si la bouche déchirait la main — qui lui apporte les aliments ?… Mais je veux une punition exemplaire… — Non, je ne veux plus pleurer… Par une nuit pareille — me retenir dehors !
Lear
Les yeux au ciel.
Lear
Tombe à verse, j’endurerai tout… — Par une nuit pareille !… Ô Régane ! Goneril !… — Votre bon vieux père dont le généreux cœur vous a tout donné !… — Oh ! la folie est sur cette pente ; évitons-la… — Assez.
Kent
Mon bon seigneur, entrez ici.
Lear
— Je t’en prie, entre toi-même ; cherche tes propres aises. — Cette tempête me permet de ne pas m’appesantir — sur des choses qui me feraient plus de mal… Mais soit ! entrons.
Lear
Au fou.
Lear
Le fou entre dans la hutte.
Lear
— Pauvres indigents tout nus, où que vous soyez, — vous que ne cesse de lapider cet impitoyable orage, — têtes inabritées, estomacs inassouvis, — comment, sous vos guenilles trouées et percées à jour, vous défendez-vous — contre des temps pareils ? Oh ! j’ai pris — trop peu de souci de cela… Luxe, essaie du remède ; — expose-toi à souffrir ce que souffrent les misérables, — pour savoir ensuite leur émietter ton superflu — et leur montrer des cieux plus justes.
Edgar
— Une brasse et demie ! une brasse et demie !… Pauvre Tom !
Edgar
Le fou s’élance effaré hors de la cabane.
Fou
— N’entre pas là, m’n oncle, il y a un esprit. — À l’aide ! à l’aide !
Kent
Donne-moi ta main. Qui est là ?
Fou
— Un esprit, un esprit ; il dit qu’il s’appelle pauvre Tom.
Kent
— Qui es-tu, toi qui grognes là dans la paille ? Sors.
Edgar
— Arrière ! le noir démon me suit ! — À travers l’aubépine hérissée souffle le vent glacial. — Humph ! va donc te réchauffer sur un lit si froid.
Lear
— Tu as donc tout donné à tes deux filles, — que tu en es venu là ?
Edgar
Qui donne quelque chose au pauvre Tom ? Le noir démon l’a promené à travers feu et flamme, à travers gués et tourbillons, par les bourbiers et les fondrières ; il a placé des couteaux sous son oreiller, une hart sur son banc à l’église
Edgar
, a mis de la mort aux rats dans son potage ; il l’a rendu orgueilleux de cœur, et l’a fait chevaucher sur un trotteur bai, par des ponts larges de quatre pouces, à la poursuite de son ombre, dénoncé comme traître… Le ciel bénisse tes cinq sens !… Tom a froid. Oh ! doudi, doudi, doudi !… Le ciel te préserve des trombes, des astres néfastes et des maléfices !… Faites la charité au pauvre Tom que le noir démon tourmente. Tenez ! je pourrais l’attraper là, et là, et là, et là encore, et là !
Edgar
L’orage continue.
Lear
— Quoi ! ses filles l’ont réduit à cet état ! — N’as-tu pu rien garder ? Leur as-tu tout donné ? —
Fou
Nenni ! il s’est réservé une couverture, autrement toutes nos pudeurs auraient été choquées.
Lear
— Eh bien, que tous les fléaux qui dans l’air ondoyant — planent fatidiques au-dessus des fautes humaines, tombent sur tes filles !
Kent
— Il n’a pas de filles, sire.
Lear
— À mort, imposteur ! rien n’a pu ravaler une créature — à une telle abjection, si ce n’est l’ingratitude de ses filles. — Est-ce donc la mode que les pères reniés — obtiennent si peu de pitié de leur propre chair ? — Juste châtiment ! c’est de cette chair qu’ont été engendrées — ces filles de pélican.
Edgar
Pillicock était assis sur le mont Pillicock… Halloo, halloo, loo, loo !
Fou
Cette froide nuit nous rendra tous fous et frénétiques.
Edgar
Prends garde au noir démon, obéis à tes parents, tiens scrupuleusement ta parole, ne jure pas, ne te commets pas avec la compagne jurée du prochain, ne pare pas ta bien-aimée d’éclatants atours. Tom a froid.
Lear
Qu’étais-tu jadis ?
Edgar
Un cavalier servant, fier de cœur et d’esprit ! Je frisais mes cheveux, portais des gants à mon chapeau, servais l’ardente convoitise de ma maîtresse, et commettais l’acte de ténèbres avec elle ; je proférais autant de serments que je disais de paroles, et les brisais à la face auguste du ciel ; je m’endormais sur des projets de luxure et m’éveillais pour les accomplir. J’aimais le vin profondément, les dés chèrement, et pour la passion des femmes je dépassais le Turc. Cœur perfide, oreille avide, main sanglante ; pourceau pour la paresse, renard pour le larcin, loup pour la voracité, chien pour la rage, lion pour ma proie !… Que le craquement d’un soulier, le bruissement de la soie ne livrent pas à la femme ton pauvre cœur. Garde ton pied des bordels, ta main des gorgerettes, ta plume de l’usurier, et défie ensuite le noir démon… Toujours à travers l’aubépine souffle le vent glacial ; il mugit suum, mun ! hey ! nonnony ! Dauphin, mon gars, mon gars, arrête ! Laissez-le filer.
Edgar
La tempête continue.
Lear
Eh ! mieux vaudrait pour toi être dans ta tombe qu’essuyer sur ton corps découvert les rigueurs de ce ciel…
Lear
Montrant Kent et le fou.
Lear
Ha ! nous sommes ici trois êtres sophistiqués… Toi, tu es la créature même : l’homme au naturel n’est qu’un pauvre animal, nu et bifurqué comme toi.
Lear
Il arrache ses vêtements.
Lear
Loin, loin de moi, postiches !… Allons, soyons vrai !
Fou
Je t’en prie, m’n oncle, calme-toi : cette nuit est impropre à la natation… Pour le moment, un peu de feu dans cette plaine sauvage serait comme le cœur d’un vieux paillard : une faible étincelle dans un corps glacé du reste… Regardez, voici un feu follet.
Edgar
C’est le noir démon Flibbertigibbet : il se meut au couvre-feu et rôde jusqu’au premier chant du coq ; il donne la cataracte et la taie, fait loucher, et frappe du bec-de-lièvre ; il moisit le froment blanc et moleste les pauvres créatures de la terre
Edgar
.
Edgar
Saint Withold parcourut trois fois la dune, Il rencontra l’incube et ses neuf familiers,  Lui dit de disparaître,  Et le lui fit jurer.  Arrière, sorcière, arrière !
Kent
Comment se trouve Votre Grâce ?
Lear
Quel est cet homme ?
Kent
Qui est là ? Que cherchez-vous ?
Glocester
Qui êtes-vous, là ? Vos noms ?
Edgar
Le pauvre Tom, celui qui mange la grenouille plongeuse, le crapaud, le têtard, le lézard de muraille et le lézard d’eau ; celui qui, dans la furie de son cœur, quand se démène le noir démon, mange la bouse de vache pour salade, dévore les vieux rats et les chiens noyés, avale l’écume verdâtre des marécages stagnants ; celui qui, d’étape en étape, est fouetté, mis aux ceps, puni et emprisonné, et qui pourtant a eu trois costumes pour son dos, six chemises pour son corps, un cheval entre ses jambes et une épée à son côté.
Edgar
Mais les souris et les rats et toutes ces menues bêtes fauves Ont été l’aliment de Tom pendant sept longues années.}}
Edgar
Gare, mon persécuteur !… Paix, Smolkin ! Paix, démon !
Glocester
Quoi ! Votre Grâce n’a pas de meilleure compagnie ?
Edgar
— Le prince des ténèbres est gentilhomme ; — il a noms Modo et Mahu
Edgar
.
Glocester
— Notre chair et notre sang, milord, se sont tellement corrompus — qu’ils détestent qui les engendre.
Edgar
Pauvre Tom a froid.
Glocester
— Rentrez avec moi ; ma loyauté ne peut se résigner — à obéir en tout aux ordres cruels de vos filles. — Elles ont eu beau m’enjoindre de barrer mes portes — et de vous laisser à la merci de cette nuit tyrannique ; — je me suis néanmoins aventuré à venir vous chercher, — pour vous ramener là où vous trouverez du feu et des aliments.
Lear
Laissez-moi d’abord causer avec ce philosophe.
Lear
À Edgar.
Lear
— Quelle est la cause du tonnerre ?
Kent
— Mon bon seigneur, acceptez son offre ; — allez sous son toit.
Lear
— Je veux dire un mot à ce savant Thébain : — quelle est votre étude ?
Edgar
— Dépister le démon et tuer la vermine.
Lear
Laissez-moi vous demander une chose en particulier.
Kent
Pressez-le encore une fois de partir, milord. — Ses esprits commencent à se troubler.
Glocester
Peux-tu l’en blâmer ? — Ses filles veulent sa mort… Ah ! ce bon Kent ! — Il avait dit qu’il en serait ainsi. Pauvre banni ! — Tu dis que le roi devient fou ; je te le déclare, ami, — je suis presque fou moi-même. J’avais un fils, — que j’ai proscrit de ma race : il a attenté à ma vie, — récemment, tout récemment. Je l’aimais, ami… — Jamais fils ne fut plus cher à son père. À te dire vrai, — la douleur a altéré mes esprits.
Glocester
L’orage continue.
Glocester
Quelle nuit !
Glocester
À Lear.
Glocester
— Je conjure Votre Grâce…
Lear
Oh ! je vous demande pardon, messire.
Lear
À Edgar.
Lear
— Noble philosophe, votre compagnie.
Edgar
Tom a froid.
Glocester
— Rentre, camarade ! Là, à la hutte ! Tiens-toi chaud.
Lear
— Allons, entrons-y tous.
Kent
Par ici, milord.
Lear
Avec lui. — Je ne veux pas me séparer de mon philosophe.
Kent
— Mon bon seigneur, cédez-lui ; laissez-le emmener ce garçon.
Glocester
— Emmenez-le.
Kent
Allons, l’ami ; viens avec nous.
Lear
— Viens, mon bon Athénien.
Glocester
Plus un mot, plus un mot ! — Silence !
Edgar
L’enfant Roland à la tour noire arriva ; Sa langue était muette… Fi ! pouah ! hum ! Je flaire le sang d’un Breton.
Edgar
Ils sortent.
Edgar
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Scène 14
Cornouailles, Edmond
Dans le château de Glocester.
Cornouailles
J’aurai ma vengeance, avant de quitter cette maison.
Edmond
Je puis être blâmé, milord, pour faire céder ainsi la nature à la loyauté, et cette pensée m’inquiète.
Cornouailles
Je le vois maintenant, ce n’est pas uniquement la disposition criminelle de votre frère qui l’a porté à attenter aux jours de son père ; l’indignité de celui-ci ne provoquait que trop chez celui-là une blâmable perversité.
Edmond
Que mon sort est cruel ! ne pouvoir être honnête sans remords !… Voici la lettre dont il parlait : elle prouve qu’il était l’agent des intérêts de la France. Plût aux cieux que cette trahison n’existât pas, ou que je n’en fusse pas le délateur !
Cornouailles
Viens avec moi chez la duchesse.
Edmond
Si la teneur de cette lettre est exacte, vous avez une sérieuse affaire sur les bras.
Cornouailles
Vraie ou fausse, elle te fait comte de Glocester. Cherche où est ton père, que nous n’ayons plus qu’à l’arrêter.
Edmond
Si je le trouve en train d’assister le roi, cela fortifiera les soupçons contre lui.
Edmond
Haut.
Edmond
Je persévérerai dans ma loyauté, si pénible que soit le conflit entre elle et mon sang.
Cornouailles
Je veux mettre toute ma confiance en toi, et tu retrouveras dans mon amour la plus tendre affection d’un père.
Cornouailles
Ils sortent.
Cornouailles
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Scène 15
Glocester, Kent, Edgar, Fou, Lear
Une salle dans un bâtiment attenant au château de Glocester.]
Glocester
On est mieux ici qu’en plein air ; acceptez gracieusement cette hospitalité ; j’en comblerai les lacunes par toutes les prévenances possibles. Je ne serai pas longtemps éloigné de vous.
Kent
Toute l’énergie de sa raison a succombé à son désespoir. Que les dieux récompensent votre bonté !
Kent
Sort Glocester.
Edgar
Frateretto m’appelle et me dit que Néron pêche dans le lac de ténèbres
Edgar
. Prie, innocent, et garde-toi du noir démon.
Fou
Je t’en prie, m’n oncle, dis-moi donc : un fou est-il gentilhomme ou bourgeois ?
Lear
Roi ! roi !
Fou
Non, c’est un bourgeois qui a pour fils un gentilhomme ; car fou est le bourgeois qui souffre que son fils soit gentilhomme avant lui
Fou
.
Lear
— Oh ! en avoir un millier qui, avec des broches rougies à blanc, — fondraient en rugissant sur elles ! —
Edgar
Le noir démon me mord le dos
Edgar
.
Fou
Fou encore est celui qui se fie à la douceur d’un loup, à la santé d’un cheval, à l’amour d’un gars, ou au serment d’une putain.
Lear
C’est décidé, je vais les accuser immédiatement.
Lear
À Edgar.
Lear
Allons, assieds-toi ici, très savant justicier.
Lear
Au fou.
Lear
Et toi, docte sire, assieds-toi ici.
Lear
Le Fou s’assied.
Lear
À vous maintenant, renardes !
Edgar
Voyez quelle attitude et quelles œillades !… Veux-tu donc séduire tes juges, madame ?
Edgar
 Viens à moi sur la rivière, Bessy.
Fou
 Sa barque a une voie d’eau,  Et elle ne doit pas dire  Pourquoi elle n’ose venir à toi.
Edgar
Le noir démon hante le pauvre Tom dans la voix d’un rossignol. Hopdance crie dans le ventre de Tom pour avoir deux harengs blancs. Cesse de croasser, ange noir, je n’ai rien à manger pour toi.
Kent
— Comment êtes-vous, sire ? Ne restez pas ainsi effaré. — Voulez-vous vous coucher et reposer sur ces coussins ?
Lear
— Je veux les voir juger d’abord… Qu’on amène les témoins !
Lear
À Edgar.
Lear
— Toi, robin, prends ta place.
Lear
Au Fou.
Lear
— Et toi, son compère en équité, — siége à côté de lui.
Lear
À Kent.
Lear
Vous êtes de la commission : — asseyez-vous aussi.
Edgar
Procédons avec justice.
Edgar
Que tu veilles ou que tu dormes, joyeux berger, Si tes brebis s’égarent dans les blés, Un signal de ta bouche mignonne Préservera tes brebis d’un malheur.
Edgar
Pish ! le chat est gris.
Lear
Produisez celle-ci d’abord : c’est Goneril. Je jure ici, devant cette honorable assemblée, qu’elle a chassé du pied le pauvre roi son père.
Fou
— Venez ici, mistress. Votre nom est-il Goneril ?
Lear
Elle ne peut le nier.
Fou
— J’implore votre merci, je vous prenais pour un tabouret.
Lear
— Et en voici une autre dont les regards obliques proclament — de quelle nature est son cœur… Arrêtez-la ! — des armes, des armes, une épée, du feu !… La corruption est ici ! — Juge félon, pourquoi l’as-tu laissée échapper ?
Edgar
Bénis soient tes cinq esprits !
Kent
— Ô pitié !… Sire, où est donc cette patience — que si souvent vous vous vantiez de garder ?
Edgar
— Mes larmes commencent à prendre parti pour lui, — au point de gâter mon rôle.
Lear
Les petits chiens et toute la meute, — Sébile, Blanche et Favorite, aboient après moi. —
Edgar
Tom va leur jeter sa tête. Arrière, molosses !
Edgar
Que ta gueule soit noire ou blanche, Que ta dent empoisonne en mordant, Mâtin, lévrier, métis hargneux, Dogue, épagneul, braque ou limier, Basset à queue courte ou torse, Tom les fera tous gémir et hurler. Je n’ai qu’à leur jeter ainsi ma tête Pour que tous les chiens sautent la barrière et fuient.
Edgar
Loudla ! Loudla ! allons, rendons-nous aux veillées, aux foires et aux marchés… Pauvre Tom, ton sac est vide.
Lear
Maintenant, qu’on dissèque Régane et qu’on voie ce qu’elle a du côté du cœur : y a-t-il quelque cause naturelle qui produise ces cœurs si durs ?
Lear
À Edgar.
Lear
Vous, monsieur, je vous prends pour un de mes cent gardes. Seulement je n’aime pas votre costume : vous dites qu’il est à la mode persane ; n’importe, changez-en.
Kent
Voyons, mon bon seigneur, couchez-vous là et reposez un peu.
Kent
Lear s’étend sur un lit de repos, dans un retrait, au fond de la salle.
Lear
Ne faites pas de bruit, ne faites pas de bruit. Tirez les rideaux… Ainsi, ainsi, ainsi… Nous souperons dans la matinée… Ainsi, ainsi, ainsi.
Lear
Il s’endort.
Fou
Et moi, je me mettrai au lit à midi.
Glocester
— Approche, ami : où est le roi, mon maître ?
Kent
Ici, seigneur, mais ne le dérangez pas, sa raison est partie.
Glocester
— Je t’en prie, mon bon ami, enlève-le dans tes bras. — J’ai surpris un complot contre sa vie. — Il y a ici une litière toute prête, étends-le dedans, — et conduis-le à Douvres, ami : là, tu trouveras — hospitalité et protection. Enlève ton maître. — Si tu tardes une demi-heure, sa vie, — la tienne et celle de quiconque osera le défendre — sont sûrement perdues. Emporte-le, emporte-le, — et suis-moi, que je te conduise bien vite hors de danger
Glocester
.
Kent
La nature accablée s’assoupit. — Ce repos aurait pu être un baume sauveur pour sa raison brisée ; — si les circonstances le troublent, — la guérison sera difficile.
Kent
Au fou.
Kent
Allons, aide-moi à porter ton maître ; — tu ne dois pas rester en arrière.
Glocester
Allons, allons, en marche !
Glocester
Kent, Glocester et le fou sortent en portant le roi.
Edgar
Il sort.
Edgar
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Scène 16
Cornouailles, Régane, Goneril, Oswald, Glocester, Un Serviteur, Serviteur, Deuxième Serviteur
Dans le château de Glocester.
Cornouailles
Rendez-vous en toute hâte près de milord votre mari ; montrez-lui cette lettre. L’armée française est débarquée.
Cornouailles
Aux serviteurs.
Cornouailles
Qu’on aille chercher le misérable Glocester !
Cornouailles
Quelques serviteurs sortent.
Régane
Qu’on le pende sur-le-champ !
Goneril
Qu’on lui arrache les yeux !
Cornouailles
Abandonnez-le à mon déplaisir… Edmond, accompagnez notre sœur. Le châtiment que nous sommes tenus d’infliger à votre perfide père ne doit pas vous avoir pour témoin. Conseillez au duc chez qui vous vous rendez de hâter ses préparatifs ; nous nous engageons à en faire autant. Nos courriers établiront entre nous de rapides intelligences. Adieu, chère sœur !
Cornouailles
À Edmond.
Cornouailles
Adieu, milord de Glocester.
Cornouailles
Eh bien ! où est le roi ?
Oswald
— Milord de Glocester l’a fait emmener d’ici. — Trente-cinq ou trente-six de ses chevaliers, — ardents à le chercher, l’ont rejoint aux portes, — ainsi que plusieurs des seigneurs feudataires ; et tous sont partis pour Douvres où ils se vantent — d’avoir des amis bien armés.
Cornouailles
Préparez des chevaux pour votre maîtresse.
Cornouailles
Oswald sort.
Goneril
— Adieu, cher duc ; adieu, sœur.
Cornouailles
Adieu, Edmond.
Cornouailles
Goneril et Edmond sortent.
Cornouailles
Qu’on aille chercher le traître Glocester, — qu’on le garrotte comme un brigand, et qu’on l’amène devant nous.
Cornouailles
D’autres serviteurs sortent.
Cornouailles
— Bien que nous n’ayons pas le droit de disposer de sa vie — sans forme de procès, notre pouvoir — favorisera notre colère que les hommes — peuvent blâmer, mais non contrôler. Qui est là ?… Le traître !
Régane
— L’ingrat renard ! C’est lui.
Cornouailles
Attachez bien ses bras racornis.
Glocester
— Que prétendent Vos Grâces ?… Mes bons amis, considérez — que vous êtes mes hôtes. Ne me jouez pas quelque horrible tour, mes amis.
Cornouailles
— Attachez-le, vous dis-je.
Cornouailles
Les serviteurs attachent Glocester.
Régane
Ferme, ferme ! Ô l’immonde traître !
Glocester
— Impitoyable femme, je ne suis pas un traître.
Cornouailles
— Attachez-le à ce fauteuil… Misérable, tu apprendras…
Cornouailles
Régane lui arrache la barbe.
Glocester
— Par les dieux bons, c’est un acte infâme — de m’arracher la barbe.
Régane
Si blanche ! un pareil traître !
Glocester
Femme méchante, — ces poils que tu arraches de mon menton — s’animeront pour t’accuser. Je suis votre hôte. — Vous ne devriez pas lacérer de ces mains de brigands — ma face hospitalière. Que me voulez-vous ?
Cornouailles
— Allons, monsieur, quelles lettres avez-vous reçues de France récemment ?
Régane
— Répondez franchement, car nous savons la vérité.
Cornouailles
Et quel complot avez-vous fait avec les traîtres — récemment débarqués dans le royaume ?
Régane
— À qui avez-vous envoyé le roi lunatique ? Parlez.
Glocester
— J’ai reçu une lettre, toute de conjectures, qui me vient d’un neutre, — et non d’un ennemi.
Cornouailles
Artifice !
Régane
Imposture !
Cornouailles
— Où as-tu envoyé le roi ?
Glocester
À Douvres.
Régane
— Pourquoi à Douvres ? Ne t’avait-on pas enjoint, au péril…
Cornouailles
— Pourquoi à Douvres ? qu’il réponde à cela !
Glocester
— Je suis attaché au poteau, et je dois faire face à la meute.
Régane
Pourquoi à Douvres ?
Glocester
— Parce que je ne voulais pas voir tes ongles cruels — arracher ses pauvres vieux yeux, ni ta féroce sœur — enfoncer ses crocs d’hyène dans sa chair sacrée. — Par une tempête comme celle que sa tête nue — a supportée dans cette nuit infernale, la mer se serait soulevée — et aurait éteint les feux des constellations ; — mais lui, pauvre vieux cœur, — il ne faisait que grossir de ses larmes les pluies du ciel. — Si les loups avaient hurlé à ta porte dans ces moments terribles, — tu aurais dit : ouvre, bon portier . — Les plus féroces auraient fléchi… Mais je verrai — la vengeance ailée s’abattre sur de pareils enfants !
Cornouailles
— Jamais tu ne la verras… Camarades, tenez le fauteuil… — Je vais mettre mon talon sur tes yeux.
Glocester
— Que celui qui espère vivre vieux — m’accorde du secours ! Ô cruels !… ô dieux !
Régane
— Un côté ferait grimacer l’autre ! L’autre aussi !
Cornouailles
— Si vous voyez la vengeance !…
Un Serviteur
Arrêtez, milord. — Je vous ai servi depuis mon enfance, — mais je ne vous rendis jamais de plus grand service — qu’en vous sommant d’arrêter !
Régane
Qu’est-ce à dire, chien ?
Serviteur
— Si vous portiez une barbe au menton, — je la secouerais pour une pareille querelle… Que prétendez-vous ?
Cornouailles
— Mon vassal !
Cornouailles
Il se jette sur le serviteur, l’épée à la main.
Serviteur
— Eh bien, avancez donc, et affrontez les chances de la colère.
Serviteur
Ils se battent. Cornouailles est blessé.
Régane
— Donne-moi ton épée !… Un paysan nous tenir tête ainsi !
Régane
Elle saisit une épée et frappe par derrière l’adversaire de Cornouailles.
Serviteur
Oh ! je suis tué !…
Serviteur
Montrant Cornouailles à Glocester.
Serviteur
Milord, il vous reste un œil pour voir le malheur qui lui arrive !… Oh !
Serviteur
Il meurt.
Cornouailles
— Empêchons qu’il n’en voie davantage… À bas, vile gelée ! — Où est ton lustre, à présent
Cornouailles
?
Glocester
— Tout est ténèbres et désespoir !… Où est mon fils Edmond ? — Edmond, allume tous les éclairs de la nature — pour venger cette horrible action.
Régane
Fi, infâme traître ! — Tu implores qui te hait : c’est lui — qui nous a révélé tes trahisons ; — il est trop bon pour t’avoir en pitié.
Glocester
— Oh ! ma folie ! Edgar était donc calomnié ! — Dieux bons, pardonnez-moi, et faites-le prospérer.
Régane
— Qu’on le jette à la porte, et qu’on le laisse flairer — son chemin d’ici à Douvres ! Qu’est-ce donc, milord ? Vous changez de visage ?
Cornouailles
— J’ai été blessé… Suivez-moi, madame. — Qu’on chasse ce scélérat sans yeux !… Jetez cet esclave — au fumier… Régane, je saigne à flots. — Cette blessure arrive mal… Donnez-moi votre bras.
Cornouailles
Cornouailles sort, soutenu par Régane. Les serviteurs détachent Glocester et l’emmènent.
Cornouailles
premier serviteur
Cornouailles
.
Cornouailles
— Je consens à commettre n’importe quel forfait — si cet homme prospère.
Deuxième Serviteur
Si elle vit longtemps, — si elle ne trouve la mort qu’au bout de la vieillesse, — les femmes vont toutes devenir des monstres.
Deuxième Serviteur
— Va, toi ; moi, je vais chercher du linge et des blancs d’œufs — pour panser sa face sanglante. Que désormais le ciel l’assiste !
Deuxième Serviteur
Ils sortent de différents côtés.
Deuxième Serviteur
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Scène 17
Edgar, Vieillard, Glocester
Une bruyère.
Edgar
— Mieux vaut être méprisé et le savoir — qu’être méprisé et s’entendre flatter. L’être le plus vil, — le plus infime, le plus disgracié de la fortune, — est dans une perpétuelle espérance, et vit hors d’inquiétude. — Il n’est de changement lamentable que pour le bonheur : — le malheur a pour revers la joie. Sois donc la bienvenue, — bise impalpable que j’embrasse. — Le misérable que tu as jeté dans la détresse — est quitte envers tes orages. Mais qui vient ici ?
Edgar
Mon père ! si pauvrement escorté !… Monde, monde, ô monde ! — Il faut donc que d’étranges vicissitudes te rendent odieux, — pour que la vie se résigne à la destruction ! —
Vieillard
Ô mon bon seigneur, j’ai été votre vassal, et le vassal de votre père, depuis quatre-vingt ans.
Glocester
— Va, éloigne-toi, mon bon ami, pars ; — tes secours me sont inutiles — et peuvent t’être funestes.
Vieillard
— Hélas ! messire, vous ne pouvez pas voir votre chemin.
Glocester
— Je n’ai pas de chemin, je n’ai donc pas besoin d’yeux. — Je suis tombé quand j’y voyais. Cela arrive souvent : — nos ressources nous leurrent, tandis que nos privations mêmes — tournent à notre avantage… Oh ! cher fils Edgar, — toi sur qui s’est assouvie la fureur de ton père abusé, — si je pouvais seulement te voir par le toucher, je dirais que j’ai retrouvé mes yeux.
Vieillard
Hé ! qui est là ?
Edgar
— Ô dieux ! Qui peut dire : Je suis au comble du malheur ? — Je suis plus malheureux que jamais je ne l’ai été.
Vieillard
C’est Tom, le pauvre fou.
Edgar
— Et je puis être plus malheureux encore. Le malheur n’est pas comblé — tant qu’on peut dire : En voilà le comble !
Vieillard
— L’ami, où vas-tu ?
Glocester
Est-ce un mendiant ?
Vieillard
Fou et mendiant à la fois.
Edgar
Comment cela est-il arrivé ?… — Triste métier que de jouer la folie devant la douleur — et de navrer les autres en se navrant soi-même !
Edgar
Haut.
Edgar
Sois béni, maître !
Glocester
— Est-ce là le pauvre déguenillé ?
Vieillard
Oui, milord.
Glocester
Eh bien, je t’en prie, retire-toi. Si, dans ton zèle pour moi, — tu veux nous rejoindre, à un mille ou deux d’ici, — sur la route de Douvres, fais-le, mon vieux serviteur, — et apporte quelques vêtements pour couvrir ce déguenillé ; — je vais le prier de me guider.
Vieillard
Hélas ! messire, il est fou.
Glocester
— C’est le malheur des temps que les fous guident les aveugles. — Fais ce que je te dis, ou plutôt fais comme il te plaira. — Avant tout, retire-toi.
Vieillard
— Je lui apporterai le meilleur habillement que je possède, — advienne que pourra.
Vieillard
Il sort.
Glocester
— Holà, déguenillé !
Edgar
— Le pauvre Tom a froid…
Edgar
À part.
Edgar
Je ne puis feindre plus longtemps.
Glocester
Viens ici, l’ami.
Edgar
— Et pourtant il le faut.
Edgar
Haut.
Edgar
Bénis soient tes doux yeux ! ils saignent. —
Glocester
Connais-tu le chemin de Douvres ?
Edgar
Barrières et grilles, chaussée et trottoir, j’en connais tout. De frayeur le pauvre Tom a perdu son bon sens. Le ciel te préserve du noir démon, homme de bien
Edgar
! Cinq démons à la fois sont entrés dans le pauvre Tom : celui de la luxure, Obidicut ; Hobbididance , le prince du mutisme ; le démon du vol, Mahu ; celui du meurtre, Modo ; celui des grimaces et des contorsions, Flibbertigibbet , qui maintenant possède les chambrières et les servantes. Sur ce, sois béni, maître !
Glocester
— Tiens, prends cette bourse, toi que les fléaux du ciel — ont ployé à tous les coups : ma misère — va te rendre plus heureux. Cieux, agissez toujours ainsi ! — À l’homme fastueux et gorgé de voluptés, — qui foule aux pieds vos lois et ne veut pas voir — parce qu’il ne sent pas, faites vite sentir votre puissance : — en sorte que le partage réforme l’excès, — et que chacun ait le nécessaire… Connais-tu Douvres ?
Edgar
Oui, maître.
Glocester
— Il y a là un rocher dont la tête haute et penchée — regarde avec terreur la mer qu’il domine ; — mène-moi seulement au bord de l’abîme, — et je réparerai la misère que tu supportes — par quelque libéralité : une fois là, — je n’aurai plus besoin de guide.
Edgar
Donne-moi ton bras ; — le pauvre Tom va te conduire.
Edgar
Ils sortent.
Edgar
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Scène 18
Goneril, Oswald, Edmond, Albany, Messager
Devant le palais du duc d’Albany.
Goneril
— Soyez le bienvenu, milord ; je m’étonne que notre débonnaire mari — ne soit pas venu à notre rencontre.
Goneril
À Oswald.
Goneril
Eh bien, où est votre maître ?
Oswald
— Au château, madame ; mais jamais homme ne fut si changé. — Je lui ai parlé de l’armée qui est débarquée ; — il a souri. Je lui ai dit que vous arriviez ; — il a répondu : Tant pis . Quand je lui ai appris la trahison de Glocester — et les loyaux services de son fils, — il m’a appelé sot, — et m’a dit que j’avais mis l’endroit à l’envers. — Il semble charmé de ce qui devrait lui déplaire, — et contrarié de ce qui devrait lui plaire.
Goneril
Montrant Oswald.
Goneril
Ce fidèle serviteur — sera notre intermédiaire : avant peu vous recevrez peut-être, — si vous savez oser dans votre intérêt, — les ordres d’une maîtresse.
Goneril
Elle lui remet un nœud de rubans.
Goneril
Portez ceci ; épargnez les paroles ; — penchez la tête.
Goneril
Elle lui donne furtivement un baiser et lui parle à voix basse.
Goneril
Ce baiser, s’il osait parler, — porterait aux nues tes ardeurs ; — comprends, et sois heureux.
Edmond
— À vous jusque dans les rangs de la mort !
Goneril
Mon très cher Glocester !
Goneril
Edmond, sort.
Goneril
— Oh ! quelle différence entre un homme et un homme
Goneril
! — C’est à toi que sont dus les services d’une femme. — Un imbécile usurpe mon lit.
Oswald
Madame, voici monseigneur.
Oswald
Oswald, sort.
Goneril
— Je croyais valoir la peine d’être appelée.
Goneril
— Assez ! la leçon est ridicule.
Albany
— La sagesse et la bonté semblent viles aux vils ; — la corruption n’a de goût que pour elle-même… Qu’avez-vous fait ? — Vous, des filles, non !… Qu’avez-vous commis, tigresses ? — Un père, un gracieux vieillard — dont l’ours à tête lourde eût léché la majesté
Albany
, vous l’avez rendu fou, barbares dégénérées ! — Mon noble frère a-t-il pu vous laisser faire ? — Un homme, un prince, comblé par lui de tant de bienfaits ! — Si les cieux ne se hâtent pas d’envoyer leurs esprits visibles pour punir ces forfaits infâmes, — le temps va venir où les hommes devront s’entre-dévorer — comme les monstres de l’Océan.
Goneril
Homme au foie de lait, — qui tends la joue aux horions et la tête à l’outrage, — qui n’as pas d’yeux pour distinguer — l’honneur de la patience
Goneril
, qui ne sais pas — que les dupes seules plaignent les misérables dont le châtiment — a prévenu le méfait !… Où est ton tambour ? — Le Français arbore ses bannières sur notre terre silencieuse ; — déjà ton égorgeur te menace du panache de son cimier, — et toi, scrupuleux imbécile, tu restes là, tranquille, à t’écrier : — Hélas ! pourquoi fait-il cela ?
Albany
Regarde-toi donc, diablesse ! — La difformité est moins horrible encore dans le démon — que dans la femme.
Goneril
Oh ! vain imbécile
Goneril
!
Goneril
Morbleu, vous redevenez un homme !
Albany
— Quelles nouvelles ?
Messager
— Oh ! mon bon seigneur, le duc de Cornouailles est mort, — tué par un de ses gens, au moment où il allait crever — un des yeux de Glocester.
Albany
Les yeux de Glocester !
Messager
— Un serviteur qu’il avait nourri, frémissant de pitié, — s’est opposé à cette action, en tirant l’épée — contre son puissant maître, qui, exaspéré, — s’est élancé sur lui et l’a étendu mort au milieu des autres, — mais non sans avoir reçu un coup fatal, qui depuis — l’a emporté.
Albany
Ceci prouve que vous êtes là-haut, — vous, justiciers, qui savez si promptement venger — nos crimes d’ici-bas… Mais, ô pauvre Glocester ! — Il a donc perdu un de ses yeux ?
Messager
Tous deux, tous deux, milord. — Cette lettre, madame, réclame une prompte réponse. — Elle est de votre sœur.
Goneril
Elle sort.
Albany
— Où donc était son fils, quand on lui ôtait la vue ?
Messager
— Il venait ici avec milady.
Albany
Il n’est pas ici.
Messager
— Non, mon bon seigneur ; je l’ai rencontré qui s’en retournait.
Albany
Connaît-il l’infamie ?
Messager
— Oui, mon bon seigneur ; c’est lui qui avait dénoncé son père, — et il avait quitté le château, afin que la punition — pût avoir un plus libre cours.
Albany
Glocester, je suis là — pour reconnaître l’attachement que tu as montré au roi — et pour venger tes yeux… Viens, ami, — dis-moi tout ce que tu sais encore.
Albany
Ils sortent.
Albany
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Scène 19
Kent, Chevalier
Le camp français, près de Douvres.
Kent
Pourquoi le roi de France est-il reparti si soudainement ? Savez-vous la raison ?
Kent
Qui a-t-il laissé général à sa place ?
Chevalier
— Le maréchal de France, monsieur Lafare.
Kent
Votre lettre a-t-elle arraché à la reine quelque démonstration de douleur ?
Chevalier
— Oui, monsieur, elle l’a prise, l’a lue en ma présence ; — de temps à autre une grosse larme oscillait sur — sa joue délicate ; on eût dit qu’elle dominait en reine — son émotion qui, rebelle obstinée, — cherchait à régner sur elle.
Kent
Oh ! elle a donc été émue !
Chevalier
— Pas jusqu’à l’emportement : la patience et la douleur luttaient — à qui lui donnerait la plus suave expression. Vous avez vu — le soleil luire à travers la pluie : ses sourires et ses larmes — apparaissaient comme au plus beau jour de mai. Ces heureux sourires, — qui se jouaient sur sa lèvre mûre, semblaient ignorer — les hôtes qui étaient dans ses yeux et qui s’en échappaient — comme des perles tombant de deux diamants… Bref, la douleur — serait la plus adorable rareté, si tous — pouvaient l’embellir ainsi.
Kent
N’a-t-elle pas fait quelque observation ?
Kent
Ce sont les astres, — les astres d’en haut, qui gouvernent nos natures ; — autrement jamais même père et même mère ne pourraient mettre au monde — des enfants si dissemblables. Vous ne lui avez pas parlé depuis ?
Chevalier
Non.
Kent
— Cette entrevue a-t-elle eu lieu avant le départ du roi ?
Chevalier
Non, depuis.
Kent
— C’est bien, monsieur… Lear est dans la ville, le pauvre affligé ! — Parfois, dans ses meilleurs moments, il se rappelle — ce qui nous amène ici, et il se refuse — absolument à voir sa fille.
Chevalier
Pourquoi, cher monsieur ?
Kent
— Une impérieuse honte le talonne. La dureté — avec laquelle il lui a retiré sa bénédiction et l’a abandonnée — à de lointains hasards pour transmettre ses droits les plus précieux — à des filles au cœur d’hyène, est — pour son âme un remords si venimeux qu’une brûlante confusion — l’éloigne de Cordélia.
Chevalier
Hélas ! pauvre gentilhomme !
Kent
— Avez-vous des nouvelles des armées d’Albany et de Cornouailles ?
Chevalier
— Oui, elles sont en campagne.
Kent
— Eh bien, monsieur, je vais vous mener à Lear, notre maître, — et vous laisser veiller sur lui. Un intérêt puissant — m’attache pour quelque temps encore à ce déguisement. — Quand je me ferai connaître, vous ne regretterez pas — de m’avoir accordé cette familiarité. Je vous en prie, venez — avec moi.
Kent
Ils sortent.
Kent
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Scène 20
Cordélia, Médecin, Messager
La tente royale dans le camp français.
Cordélia
— Hélas ! c’est lui : il a été rencontré à l’instant, — aussi frénétique que la mer irritée, chantant à voix haute, — couronné de fumeterre sauvage, de folle avoine, — de sénevé, de ciguë, d’ortie, de fleur de coucou, — d’ivraie, et de toutes les plantes parasites qui croissent — aux dépens de nos blés…
Cordélia
À un officier.
Cordélia
Détachez une centurie ; — fouillez en tous sens les hautes herbes de la plaine, — et amenez-le devant nous.
Cordélia
L’officier sort.
Cordélia
Que peut la sagesse de l’homme, — pour restaurer sa raison évanouie ? — Que celui qui le guérira dispose de toutes mes richesses extérieures.
Médecin
Il y a un moyen, madame : — le repos est le souverain nourricier de la nature. — C’est le repos qu’il lui faut : pour le provoquer chez lui, — nous avons des simples dont la puissance — fermerait les yeux même de l’angoisse.
Cordélia
Ô vous tous, secrets bénis, — vertus encore inconnues de la terre, — jaillissez sous mes larmes ! Soyez secourables et salutaires — à la détresse du bon vieillard !… Cherchez, cherchez-le, — de peur que sa rage indomptée ne brise une existence — qui n’a plus de guide.
Messager
Une nouvelle, madame : — l’armée britannique s’avance.
Cordélia
— Nous le savions : nos préparatifs sont faits — pour la recevoir… Ô père chéri ! — ce sont tes intérêts qui m’occupent. — Aussi la grande France — a-t-elle eu pitié de mon deuil et de mes larmes suppliantes. — Ce n’est pas une vaine ambition qui stimule nos armes, — c’est l’amour, l’amour le plus tendre, c’est la cause de notre vieux père. — Puissé-je bientôt le voir et l’entendre !
Cordélia
Tous sortent.
Cordélia
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Scène 21
Régane, Oswald
Dans le château de Glocester.
Régane
— Mais les troupes de mon frère sont-elles en marche ?
Oswald
Oui, madame.
Régane
S’est-il mis — à leur tête en personne ?
Oswald
Oui, madame, mais à grand-peine ; — votre sœur est un meilleur soldat.
Régane
— Est-ce que milord Edmond n’a pas parlé à votre maître au château ?
Oswald
Non, madame.
Régane
— Que peut contenir la lettre à lui écrite par ma sœur ?
Oswald
Je ne sais pas, milady.
Régane
— Au fait, c’est pour de graves motifs qu’il s’en est allé si vite. — Après avoir retiré la vue à Glocester, ç’a été une grande imprudence — de le laisser vivre : partout où il passera, il soulèvera — tous les cœurs contre nous ; je pense qu’Edmond est parti, — prenant sa misère en pitié, pour le délivrer — d’une vie vouée aux ténèbres, en même temps que pour reconnaître — les forces de l’ennemi.
Oswald
— Il faut que je le rejoigne, madame, pour lui remettre cette lettre.
Régane
— Nos troupes se mettent en marche demain ; restez avec nous, — les routes sont dangereuses.
Oswald
Je ne puis, madame ; — ma maîtresse m’a recommandé l’empressement dans cette affaire.
Oswald
Madame, je préférerais…
Régane
— Je sais que votre maîtresse n’aime pas son mari ; — je suis sûre de cela : la dernière fois qu’elle était ici, — elle lançait d’étranges œillades et de bien éloquents regards — au noble Edmond. Je sais que vous êtes son confident.
Oswald
Moi, madame ?
Régane
— Je parle à bon escient ; vous l’êtes, je le sais. — Aussi, écoutez bien l’avis que je vous donne. — Mon mari est mort ; Edmond et moi, nous nous sommes entendus ; — il est naturel qu’il ait ma main plutôt — que celle de votre maîtresse. Vous pouvez deviner ce que je ne dis pas. — Si vous trouvez Edmond, remettez-lui ceci, je vous prie.
Régane
Elle lui donne un anneau.
Régane
— Quand vous informerez votre maîtresse de ce que vous savez, — dites-lui, je vous prie, de rappeler à elle sa raison. — Sur ce, adieu. — Si par hasard vous entendez parler de cet aveugle traître, — les faveurs pleuvront sur celui qui l’expédiera.
Oswald
— Si je pouvais le rencontrer, madame ! je montrerais — à quel parti j’appartiens.
Régane
Adieu.
Régane
Ils sortent.
Régane
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Scène 22
Glocester, Edgar, Lear, Officier, Oswald, Goneril
La campagne aux environs de Douvres.
Glocester
— Quand arriverons-nous au sommet de cette côte ?
Edgar
— Vous la gravissez à présent : voyez comme nous nous évertuons.
Glocester
— Il me semble que le terrain est plat.
Edgar
Horriblement escarpé. — Écoutez ! entendez-vous la mer ?
Glocester
Non, vraiment.
Edgar
— Eh ! il faut que vos autres sens soient affaiblis — par la douleur de vos yeux.
Glocester
C’est possible, en effet. — Il me semble que ta voix est changée et que tu parles — en meilleurs termes et plus sensément que tu ne faisais.
Edgar
— Vous vous trompez grandement : il n’y a de changé en moi — que le costume.
Glocester
Il me semble que vous vous exprimez mieux.
Glocester
Placez-moi où vous êtes.
Edgar
— Donnez-moi votre main : vous êtes maintenant à un pied — de l’extrême bord ; pour tout ce qu’il y a sous la lune, — je ne voudrais pas faire un bond.
Glocester
Lâche ma main. — Voici une autre bourse, ami ; il y a dedans un joyau — qui n’est pas à dédaigner pour un pauvre homme. Que les fées et les dieux — te rendent ce don prospère ! Éloigne-toi ; — dis-moi adieu, et que je t’entende partir !
Edgar
— Adieu donc, mon bon monsieur.
Edgar
Il fait mine de s’éloigner.
Glocester
Merci de tout cœur !
Edgar
— Si je joue ainsi avec son désespoir, — c’est pour le guérir.
Glocester
Ô dieux puissants ! — je renonce à ce monde ; et, en votre présence, — je me soustrais sans colère à mon accablante affliction ; — si je pouvais la supporter plus longtemps sans me mettre — en révolte contre vos volontés inéluctables, — je laisserais le lumignon misérable de mes derniers moments — s’éteindre de lui-même… Si Edgar vit encore, oh ! bénissez-le !… — À présent, camarade, adieu.
Edgar
Me voilà parti, monsieur ; adieu…
Edgar
Glocester s’élance et tombe à terre de toute sa hauteur.
Edgar
— Pourtant je ne sais si l’imagination ne serait pas de force à dérober — le trésor de la vie, quand la vie elle-même — se prête à ce vol. S’il avait été où il pensait, — déjà c’en serait fait pour lui de toute pensée.
Edgar
Il s’approche de Glocester.
Edgar
Mort, ou vivant ? — Holà, monsieur ! ami !… Entendez-vous, monsieur ?… Parlez !… — Il a bien pu se tuer ainsi, vraiment !… Mais non, il se ranime. — Qui êtes-vous, monsieur ?
Glocester
Arrière ! laissez-moi mourir.
Edgar
— À moins d’être un fil de la Vierge, une plume ou un souffle, — tu n’aurais pas pu être précipité de si haut — sans te briser comme un œuf. Mais tu respires, — tu es un corps pesant, tu ne saignes pas, tu parles, tu es sain et sauf ! — Dix mâts, les uns au bout des autres, ne mesureraient pas la hauteur — dont tu viens de tomber perpendiculairement. — Ta vie est un miracle. Parle encore.
Glocester
Mais suis-je tombé, ou non ?
Edgar
— De l’effrayant sommet de cette falaise crayeuse. — Regarde là-haut : de cette distance l’alouette stridente — ne pourrait être vue ni entendue : regarde.
Glocester
Hélas ! je n’ai plus d’yeux. — La misère n’a donc pas la ressource — de se détruire par la mort ? C’est pourtant une consolation — pour le malheur de pouvoir tromper la rage du tyran — et frustrer son orgueilleux arrêt.
Edgar
Donnez-moi votre bras. — Debout !… c’est cela ! Comment êtes-vous ? Sentez-vous vos jambes ?… Vous vous soutenez !
Glocester
— Trop bien, trop bien.
Edgar
Ceci dépasse toute étrangeté. — Quel était cet être qui, sur la crête de la montagne, — s’est éloigné de vous ?
Glocester
Un pauvre infortuné mendiant.
Edgar
— D’ici-bas il m’a semblé que ses yeux — étaient deux pleines lunes ; il avait mille nez, — des cornes hérissées et ondulant comme la mer houleuse. — C’était quelque démon. Ainsi, mon heureux père, — sois persuadé que les dieux tutélaires, qui tirent leur gloire — des impossibilités humaines, ont préservé tes jours.
Glocester
— Je me rappelle à présent ! À l’avenir je supporterai — la douleur, jusqu’à ce que d’elle-même elle me crie : — Assez ! assez ! meurs ! L’être dont vous parlez, — je l’ai pris pour un homme ; il répétait souvent : — Démon ! démon ! C’est lui qui m’a conduit là.
Edgar
— Que votre âme reprenne force et patience… Mais qui vient ici ?
Edgar
— Jamais cerveau sain n’affublera ainsi — son maître.
Lear
— Non, ils ne peuvent me toucher pour avoir battu monnaie : — je suis le roi en personne.
Edgar
— Ô déchirant spectacle !
Lear
Sous ce rapport, la nature est au-dessus de l’art… Voici l’argent de votre engagement. Ce gaillard brandit son arc comme un épouvantail à corbeaux : lâche donc ton aune de fer… Voyez ! voyez ! une souris ! Paix ! ce morceau de fromage grillé suffira… Voici mon gantelet ; je veux le lancer à un géant… Apportez les hallebardes… Oh ! bien volé, mon oiseau ! Dans le but ! dans le but !
Lear
À Edgar.
Lear
Holà ! le mot de passe !
Edgar
Suave marjolaine.
Lear
Passez !
Glocester
Je connais cette voix.
Glocester
— Je me rappelle le son de cette voix : — n’est-ce pas le roi ?
Lear
Oui, de la tête aux pieds, un roi ! — Sous mon regard fixe voyez comme mes sujets tremblent ! — Je fais grâce de la vie à cet homme… Quel est ton délit ? — L’adultère ! — Tu ne mourras pas. Mourir pour adultère ! Non ! — Le roitelet s’accouple, et la petite mouche dorée — paillarde, sous mes yeux. — Laissons prospérer la copulation : le fils bâtard de Glocester — a été plus tendre pour son père que mes filles, — engendrées entre les draps légitimes. — À l’œuvre, luxure ! à la mêlée ! car j’ai besoin de soldats. — Voyez-vous là-bas cette dame au sourire béat, — dont le visage ferait croire qu’il neige entre ses cuisses, — qui minaude la vertu, et baisse la tête — rien qu’à entendre parler de plaisir ? — Le putois et l’étalon ne vont pas en besogne — avec une ardeur plus dévergondée. — Centaures au-dessous de la taille, femmes au-dessus ! Les dieux ne les possèdent que jusqu’à la ceinture ; au-dessous, tout est aux démons ! là, tout est enfer, ténèbres, gouffre sulfureux, incendie, bouillonnement, infection, consomption ! Fi, fi, fi, pouah ! pouah !… Donne-moi une once de civette, bon apothicaire, pour parfumer mon imagination. Voilà de l’argent pour toi.
Glocester
Ohl laissez-moi baiser cette main !
Lear
Laisse-moi d’abord l’essuyer ; elle sent la mortalité.
Glocester
— Ô œuvre ruinée de la nature ! Ce grand univers — sera ainsi réduit à néant !… Me reconnais-tu ? —
Lear
Je me rappelle assez bien tes yeux. Tu me regardes de travers ! Bah ! acharne-toi, aveugle Cupidon ! je ne veux plus aimer… Lis ce cartel, remarque seulement comme il est rédigé.
Glocester
— Quand toutes les lettres en seraient des soleils, je ne pourrais les voir.
Edgar
— On raconterait cela, que je ne le croirais pas ; cela est, — et mon cœur se brise.
Lear
Lisez.
Glocester
— Quoi ! avec ces orbites vides !
Lear
Oh ! oh ! vous en êtes là avec moi ! Pas d’yeux dans votre tête, ni d’argent dans votre bourse ! En ce cas, l’état de vos yeux est aussi accablant qu’est léger celui de votre bourse. Vous n’en voyez pas moins comment va le monde.
Glocester
Je le vois par ce que je ressens.
Lear
Quoi ! es-tu fou ? Un homme peut voir sans yeux comment va le monde. Regarde avec tes oreilles. Vois-tu comme ce juge déblatère contre ce simple filou ? Écoute, un mot à l’oreille : change-les de place, et puis devine lequel est le juge, lequel est le filou… Tu as vu le chien d’un fermier aboyer après un mendiant ?
Glocester
Oui, seigneur.
Lear
Et la pauvre créature se sauver du limier ? Eh bien ! tu as vu là la grande image de l’autorité : un chien au pouvoir qui se fait obéir ! — Toi, misérable sergent, retiens ton bras sanglant : — pourquoi fouettes-tu cette putain ? Flagelle donc tes propres épaules : — tu désires ardemment commettre avec elle l’acte — pour lequel tu la fouettes. L’usurier fait pendre l’escroc. — Les moindres vices se voient à travers les haillons ; — les manteaux et les simarres fourrées les cachent tous. Cuirasse d’or le péché, — et la forte lance de la justice s’y brise impuissante : — harnache-le de guenilles, le fétu d’un pygmée le transperce. — Il n’est pas un coupable, pas un, te dis-je, pas un ! Je les absous tous. — Accepte ceci de moi, mon ami ; j’ai les moyens de sceller — les lèvres de l’accusateur. Procure-toi des besicles — et, en homme d’État taré, affecte — de voir les choses que tu ne vois pas… Allons, allons, allons, allons, — ôtez-moi mes bottes ; ferme, ferme ! c’est ça.
Edgar
— Oh ! mélange de bon sens et d’extravagance ! — La raison dans la folie !
Lear
— Si tu veux pleurer sur mon sort, prends mes yeux. — Je te connais fort bien : ton nom est Glocester. — Il te faut prendre patience ; nous sommes venus ici-bas en pleurant. — Tu le sais, la première fois que nous humons l’air, — nous vagissons et nous crions… Je vais prêcher pour toi ; attention.
Glocester
Hélas ! Hélas !
Officier
l’officier , montrant Lear.
Officier
— Oh ! le voici ; mettez la main sur lui… Seigneur, — votre très-chère fille…
Lear
— Personne à la rescousse ! Quoi ! prisonnier ! Je suis donc toujours — le misérable bouffon de la fortune… Traitez-moi bien ; — je vous payerai rançon. Procurez-moi des chirurgiens, — je suis blessé à la cervelle.
Lear
l’officier.
Lear
Vous aurez ce que vous voudrez.
Lear
— Pas de seconds ! on me laisse tout seul ! — Ah ! c’en serait assez pour qu’un homme, un homme de cœur, — fît de ses yeux des arrosoirs — et abattît sous ses pleurs la poussière d’automne !
Lear
l’officier.
Lear
Bon sire…
Lear
— Je veux mourir vaillant comme un nouveau marié… Eh ! — je veux être jovial. Allons, allons, je suis roi ! — Savez-vous cela, mes maîtres ?
Lear
l’officier.
Lear
— Vous êtes une majesté, et nous vous obéissons. —
Lear
Il y a encore de la vie dans cette majesté-là. Même, si vous l’attrapez, vous ne l’attraperez qu’à la course ! Vite, vite, vite, vite !
Lear
Il sort en courant. L’escorte le poursuit.
Lear
l’officier.
Lear
— Spectacle lamentable dans le plus vil des malheureux, — inqualifiable dans un roi !… Lear, tu as une fille — qui rachète la nature humaine de la malédiction — que les deux autres ont attirée sur elle.
Edgar
— Salut, mon gentilhomme !
Edgar
l’officier.
Edgar
Le ciel vous garde, l’ami : que désirez-vous ?
Edgar
— Avez-vous ouï parler, monsieur, d’une bataille prochaine ?
Edgar
l’officier.
Edgar
— Rien de plus sûr et de plus avéré : pour en ouïr quelque chose, — il suffit de savoir distinguer un son.
Edgar
Mais, de grâce, — à quelle distance est l’armée ennemie ?
Edgar
l’officier.
Edgar
— Tout près d’ici. Elle s’avance à marches forcées. Ses masses — peuvent être signalées d’un moment à l’autre.
Edgar
Je vous remercie, monsieur ; c’est tout ce que je voulais savoir.
Edgar
l’officier.
Edgar
— La reine est restée ici pour des causes spéciales, — mais son armée est en mouvement.
Edgar
Je vous remercie, monsieur.
Edgar
L’officier sort.
Glocester
— Dieux toujours propices, à vous seuls de me retirer le souffle ! — Que jamais mon mauvais génie ne me pousse — à mourir, avant que cela vous plaise !
Edgar
Bonne prière, mon père !
Glocester
— Maintenant, mon bon monsieur, qui êtes-vous ?
Edgar
— Un fort pauvre homme, apprivoisé aux coups de la fortune, — que l’expérience encore douloureuse de ses propres chagrins — a rendu tendre à la pitié. Donnez-moi votre main, — je vais vous conduire à quelque gîte.
Glocester
Merci de tout cœur. — Que les faveurs et les bénédictions du ciel — pleuvent et pleuvent sur toi !
Oswald
À moi ce proscrit !… Ô bonheur ! — Voilà une tête sans yeux faite tout exprès — pour fonder mon élévation… Misérable vieux traître, — fais vite tes réflexions.
Oswald
Il dégaine.
Oswald
L’épée est tirée — qui doit te détruire.
Glocester
Va ! que ton bras ami — lui donne la force nécessaire !
Glocester
Edgar se jette devant Glocester.
Oswald
Comment, effronté paysan, — oses-tu soutenir un traître hors la loi ? Retire-toi, — de peur que la contagion de sa destinée — ne t’atteigne toi-même. Lâche son bras.
Edgar
Je n’le lâcherai pas, monsieu, sans queuque bonne raison.
Oswald
Lâche, maraud, ou tu es mort.
Oswald
Arrière, fumier !
Edgar
J’vas vous rompre les dents, monsieu. Avancez, je me soucie bien de vos parades !
Edgar
Ils se battent. Edgar abat Oswald d’un coup de bâton.
Oswald
— Misérable ! tu m’as tué !… Manant, prends ma bourse ; — si jamais tu veux prospérer, ensevelis mon corps — et remets la lettre que tu trouveras sur moi, à Edmond, comte de Glocester ; cherche-le — dans l’armée bretonne… Ô mort prématurée !
Oswald
Il expire.
Edgar
— Je te reconnais bien, officieux scélérat, — aussi complaisant pour les vices de ta maîtresse — que pouvait le souhaiter sa perversité.
Glocester
Quoi ! il est mort !
Edgar
— Asseyez-vous, père, et reposez-vous.
Edgar
Fouillant le cadavre.
Edgar
— Voyons ses poches : cette lettre dont il parle — pourrait bien m’être amie… Il est mort ; je suis fâché seulement — qu’il n’ait pas eu un autre exécuteur.
Edgar
Il trouve la lettre, puis la décachette.
Edgar
» Votre affectionnée servante qui voudrait
Edgar
» se dire votre femme !
Goneril
— Ô abîme insondé des désirs d’une femme ! — Un complot contre la vie de son vertueux mari, — pour lui substituer mon frère !… C’est ici, dans le sable, — que je vais t’enfouir, messager sacrilége — des luxures meurtrières. Et, le moment venu, — je veux que ce papier impie frappe les regards — du duc dont on conspire la perte. Il est heureux pour lui — que je puisse l’informer à la fois de ta mort et de ta mission.
Goneril
Edgar s’éloigne, traînant le cadavre.
Glocester
— Le roi est fou. Combien ma vile raison est tenace, — puisque je persiste à garder l’ingénieux sentiment — de mes immenses souffrances ! Mieux vaudrait pour moi la démence : — mes pensées alors seraient distraites de mes chagrins, — et mes malheurs dans les errements de l’imagination perdraient — la conscience d’eux-mêmes.
Edgar
Donnez-moi votre main. — Il me semble entendre au loin battre le tambour. — Venez, père, je vais vous confier à un ami.
Edgar
Ils sortent.
Edgar
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Scène 23
Cordélia, Kent, Médecin, Un Gentilhomme, Lear, Gentilhomme
Une tente dans le camp français.
Cordélia
— Ô mon Kent, comment pourrais-je vivre et faire assez — pour être à la hauteur de ton dévouement ? Ma vie sera trop courte, — et toute ma gratitude impuissante.
Kent
— Un service ainsi reconnu, madame, est déjà trop payé. — Tous mes récits sont conformes à la modeste vérité : — je n’ai rien ajouté, rien retranché, j’ai tout dit.
Cordélia
Prends un costume plus digne de toi. — Ces vêtements rappellent des heures trop tristes ; je t’en prie, quitte-les.
Kent
Pardonnez-moi, chère madame. — Révéler déjà qui je suis, ce serait gêner mon projet. — Faites-moi la grâce de ne pas me connaître, — avant le moment fixé par les circonstances et par moi.
Cordélia
— Soit, mon bon seigneur !
Cordélia
Au médecin.
Cordélia
Comment va le roi ?
Médecin
— Madame, il dort toujours.
Cordélia
Ô dieux propices ! — réparez la vaste brèche faite à sa nature accablée ! — Oh ! remettez en ordre les idées faussées et discordantes — de ce père redevenu enfant !
Médecin
Plaît-il à Votre Majesté — que nous éveillions le roi ? Il a dormi longtemps.
Cordélia
— N’obéissez qu’à votre art, et procédez — selon les prescriptions de votre propre volonté. Est-il habillé ?
Un Gentilhomme
— Oui, madame ; grâce à la pesanteur de son sommeil, — nous avons pu lui mettre de nouveaux vêtements.
Médecin
— Soyez près de lui, bonne madame, quand nous l’éveillerons ; — je ne doute pas qu’il ne soit calme.
Cordélia
Fort bien.
Médecin
— Je vous en prie, approchez.
Médecin
Cordélia s’approche du lit.
Médecin
Plus haut, la musique
Médecin
!
Cordélia
— Ô mon père chéri !… Puisse la guérison suspendre — son baume à mes lèvres, et ce baiser — réparer les lésions violentes que mes deux sœurs — ont faites à ta majesté !
Kent
Bonne et chère princesse !
Cordélia
— Quand vous n’auriez pas été leur père, ces boucles blanches — auraient dû provoquer leur pitié. Cette tête était-elle faite — pour être exposée aux vents ameutés, — pour lutter contre le tonnerre redoutable et profond — en dépit du terrible feu croisé — des rapides éclairs, pour veiller, pauvre sentinelle perdue, — sous ce mince cimier
Cordélia
?
Cordélia
Elle montre les cheveux blancs de son père.
Cordélia
Au médecin.
Cordélia
Parlez-lui.
Médecin
— Parlez-lui vous-même, madame : cela vaut mieux.
Cordélia
— Comment va mon royal seigneur ? Comment se trouve Votre Majesté ?
Lear
— Vous avez tort de me retirer ainsi de la tombe…
Lear
À Cordélia.
Lear
— Tu es une âme bienheureuse ; mais moi je suis lié — sur une roue de feu, en sorte que mes propres larmes — me brûlent comme du plomb fondu.
Cordélia
Sire, me reconnaissez-vous ?
Lear
— Vous êtes un esprit, je le sais : quand êtes-vous morte ?
Cordélia
Toujours, toujours égaré !
Médecin
— Il est à peine éveillé ; laissons-le seul un moment.
Médecin
Ils s’écartent du lit.
Lear
— Où ai-je été ? où suis-je ? Le beau jour !… — je suis étrangement abusé… Moi, je mourrais de pitié — à voir un autre ainsi… Je ne sais que dire… — je ne jurerais pas que ce soient là mes mains… Voyons : — je sens cette épingle me piquer. Que je voudrais être sûr — de mon état !
Cordélia
Oh ! regardez-moi, sire, — et étendez vos mains sur moi pour me bénir…
Cordélia
Lear veut se mettre à genoux devant elle. Elle le retient.
Cordélia
— Non, sire, ce n’est pas à vous de vous agenouiller.
Lear
De grâce ! ne vous moquez pas de moi ! — Je suis un pauvre vieux radoteur — de quatre-vingt ans et au-delà… pas une heure de plus ni de moins. — Et, à parler franchement, — je crains de n’être pas dans ma parfaite raison… — Il me semble que je dois vous connaître, et connaître cet homme. — Pourtant, je suis dans le doute ; car j’ignore absolument — quel est ce lieu ; et tous mes efforts de mémoire — ne peuvent me rappeler ce costume ; je ne sais même pas — où j’ai logé la nuit dernière… Ne riez pas de moi ; — car, aussi vrai que je suis homme, je crois que cette dame — est mon enfant Cordélia.
Cordélia
Oui, je la suis, je la suis.
Lear
— Vos larmes mouillent-elles ? Oui, ma foi. Je vous en prie, ne pleurez pas. — Si vous avez du poison pour moi, je le boirai. — Je sais que vous ne m’aimez pas ; car vos sœurs, — autant que je me rappelle, m’ont fait bien du mal. — Vous, vous avez quelque motif ; elles, n’en avaient pas.
Cordélia
Nul motif ! nul motif !
Lear
— Est-ce que je suis en France ?
Kent
Dans votre propre royaume, sire.
Lear
— Ne m’abusez pas.
Médecin
— Rassurez-vous, bonne madame : la crise de frénésie, — vous le voyez, est guérie chez lui ; mais il y aurait encore danger — à ramener sa pensée sur le temps qu’il a perdu. — Engagez-le à rentrer ; ne le troublez plus — jusqu’à ce que le calme soit affermi.
Cordélia
— Plairait-il à Votre Altesse de marcher ?
Lear
Il faut que vous ayez de l’indulgence pour moi. — Je vous en prie, oubliez et pardonnez : je suis vieux et imbécile.
Lear
Lear, soutenu par Cordélia, le médecin et les serviteurs sortent
Lear
.
Gentilhomme
Est-il bien vrai, monsieur, — que le duc de Cornouailles ait été tué ainsi ?
Kent
C’est très certain, monsieur.
Gentilhomme
— Et qui commande ses gens ?
Kent
C’est, dit-on, le fils bâtard de Glocester.
Gentilhomme
On dit qu’Edgar, — son fils banni, est avec le comte de Kent — en Germanie.
Kent
Les rapports varient. — Il est temps de se mettre en garde ; les armées du royaume — approchent en hâte.
Gentilhomme
— La contestation semble devoir être sanglante. — Adieu, monsieur.
Gentilhomme
Il sort.
Kent
— Mon plan et mes efforts vont avoir leur résultat, — bon ou mauvais, selon le succès de cette bataille
Kent
.
Kent
Il sort.
Kent
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Scène 24
Edmond, Régane, Goneril, Albany, Edgar
Le camp des troupes bretonne, près de Douvres.
Edmond
— Sachez du duc si son dernier projet tient toujours, — ou s’il s’est décidé — à changer d’idée. Il est plein d’hésitation — et de contradictions. Rapportez-nous ses volontés définitives.
Edmond
L’officier sort.
Régane
— Il est certainement arrivé malheur à l’homme de notre sœur.
Edmond
— C’est à craindre, madame.
Régane
Maintenant, doux seigneur, — vous savez tout le bien que je vous veux. — Mais dites-moi, vraiment, avouez la vérité, — n’aimez-vous pas ma sœur ?
Edmond
D’un respectueux amour.
Régane
— Mais n’avez-vous jamais pris la place de mon frère — à l’endroit prohibé ?
Edmond
— Cette pensée vous abuse
Edmond
.
Régane
— Je soupçonne que vous vous êtes uni — et accolé à elle aussi étroitement que possible.
Edmond
— Non, sur mon honneur, madame.
Régane
— Jamais je ne pourrai la souffrir. Mon cher seigneur, — ne soyez pas familier avec elle.
Edmond
Ne craignez rien. — Elle et le duc son mari…
Edmond
Entrent Albany, Goneril et des soldats.
Goneril
— J’aimerais mieux perdre la bataille que voir cette sœur — le détacher de moi.
Albany
— Charmé de rencontrer notre bien-aimée sœur.
Albany
À Edmond.
Albany
— Messire, voici ce que j’apprends : le roi a rejoint sa fille — avec d’autres que les rigueurs de notre gouvernement — ont forcés à la révolte
Albany
. Je n’ai jamais été vaillant, — lorsque je n’ai pu l’être honnêtement. En cette affaire, — si nous nous émouvons, c’est parce que la France envahit notre pays, — mais non parce qu’elle soutient le roi, et tant d’autres qui, je le crains, — ont, pour nous combattre, de trop justes et trop douloureux griefs.
Edmond
— Messire, vous parlez noblement !
Régane
Et à quoi bon raisonner ainsi ?
Goneril
— Combinons toutes nos forces contre l’ennemi ; ces querelles domestiques et personnelles ne sont pas la question ici.
Albany
Déterminons — avec les vétérans notre plan de bataille.
Edmond
— Je vais vous retrouver immédiatement à votre tente
Edmond
.
Régane
— Sœur, venez-vous avec nous ?
Goneril
Non.
Régane
— C’est le plus convenable ; de grâce, venez avec nous.
Goneril
— Oh ! oh ! je devine l’énigme.
Goneril
Haut.
Goneril
J’y vais.
Edgar
— Si jamais Votre Grâce daigne parler à un si pauvre homme, — qu’elle écoute un mot.
Albany
Je vous rejoins.
Albany
À Edgar.
Albany
Parle.
Albany
Sortent Edmond, Régane, Goneril, les officiers, les soldats et les gens de la suite.
Edgar
— Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. — Si vous êtes victorieux, que la trompette sonne — pour celui qui vous l’a remise : si misérable que je semble, — je puis produire un champion qui attestera — ce qui est affirmé ici. Si vous échouez, — tout en ce monde est fini pour vous, — et les machinations cessent d’elles-mêmes. Que la fortune vous aime !
Albany
— Attends que j’aie lu la lettre.
Edgar
Il sort.
Albany
— Soit ! adieu ; je veux parcourir ce papier.
Edmond
— Mettez vos troupes en ligne : l’ennemi est en vue. — Voici l’évaluation de ses forces effectives — faite sur d’actives reconnaissances ; mais toute votre célérité — est maintenant réclamée de vous.
Albany
Nous ferons honneur aux circonstances.
Albany
Il sort.
Edmond
— J’ai juré amour aux deux sœurs : — chacune fait horreur à l’autre, comme la vipère — à l’être mordu. Laquelle prendrai-je ? — Toutes deux ? l’une des deux ? ni l’une ni l’autre ? Je ne pourrai posséder ni l’une ni l’autre, — si toutes deux restent vivantes. Prendre la veuve, — c’est exaspérer, c’est rendre folle sa sœur Goneril ; — et je ne pourrai guère mener à fin mon plan, — tant que vivra le mari de celle-ci. En tout cas, servons-nous — de son concours pour la bataille : cela fait, — si elle désire tant se débarrasser de lui, qu’elle trouve moyen — de le dépêcher ! Quant à la clémence — qu’il prétend montrer pour Lear et pour Cordélia, le combat une fois fini et leurs personnes en notre pouvoir, — elle ne se manifestera jamais ! car mon état, — c’est de me défendre et non de parlementer.
Edmond
Il sort.
Edmond
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Scène 25
Edgar, Glocester
Les abords du champ de bataille.
Edgar
— Ici, père ! acceptez à l’ombre de cet arbre — une hospitalité tutélaire. Priez pour que le droit triomphe. — Si jamais je reviens auprès de vous, — ce sera pour vous rapporter la consolation.
Edgar
Il sort.
Glocester
Que la grâce soit avec vous, monsieur !
Edgar
Fuyons, vieillard, donne-moi ta main, fuyons. — Le roi Lear est battu : lui et sa fille sont prisonniers ; — donne-moi ta main. En marche.
Glocester
— Non ! pas plus loin, monsieur ! un homme peut pourrir aussi bien ici.
Edgar
— Quoi ! encore de sinistres pensées ! L’homme doit être passif, — pour partir d’ici comme pour y venir. — Le tout est d’être prêt. En marche.
Glocester
Oui, c’est vrai.
Glocester
Ils sortent.
Glocester
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Scène 26
Edmond, Cordélia, Lear, Albany, Régane, Goneril, Un Officier, Héraut, Edgar, Gentilhomme, Kent, Officier, Fin Du Roi Lear
Le camp breton, près de Douvres.
Edmond
— Que quelques officiers les emmènent, et qu’on les tienne sous bonne garde — jusqu’à ce que soit connue la volonté suprême — de ceux qui doivent les juger.
Cordélia
Nous ne sommes pas les premiers — qui, avec la meilleure intention, aient encouru malheur. — C’est pour toi, roi opprimé, que je m’afflige ; — seule, j’affronterais aisément les affronts de la fortune perfide. — Est-ce que nous ne verrons pas ces filles et ces sœurs ?
Lear
— Non, non, non, non. Viens, allons en prison : — tous deux ensemble nous chanterons comme des oiseaux en cage. — Quand tu me demanderas ma bénédiction, je me mettrai à genoux — et je te demanderai pardon. Ainsi nous passerons la vie — à prier, et à chanter, et à conter de vieux contes, et à rire — aux papillons dorés, et à entendre de pauvres hères — causer des nouvelles de la cour ; et causant avec eux nous-mêmes, nous dirons — qui perd et qui gagne, qui monte et qui tombe, et nous expliquerons les mystères des choses, — comme si nous étions les confidents des dieux. Et nous épuiserons, — dans les murs d’une prison, les séries et les groupes des grands — qu’apportent et remportent les changements de lune.
Edmond
Qu’on les emmène.
Lear
— Sur de tels sacrifices, ma Cordélia, — les dieux eux-mêmes jettent l’encens. T’ai-je donc retrouvée ? — Celui qui nous séparera devra apporter un brandon du ciel — et nous chasser par le feu, comme des renards de leur terrier, Essuie tes yeux. — La lèpre les dévorera jusqu’aux os, — avant qu’ils nous fassent pleurer ! Oui, nous les verrons plutôt mourir de faim. — Viens.
Lear
Lear et Cordélia sortent, escortés par des gardes.
Edmond
Ici, capitaine !… Écoute ! — prends ce billet.
Edmond
Il lui remet un billet.
Edmond
Va les rejoindre à la prison… Je t’ai avancé d’un grade ; si tu fais — ce qui t’est commandé ici, tu t’ouvres le chemin — d’une noble destinée. Sache bien ceci : les hommes sont — ce qu’est leur temps ; un cœur tendre — ne sied pas à une épée. Ce grave mandat — ne comporte pas de discussion : ou dis que tu vas l’exécuter, — ou cherche fortune par d’autres moyens.
Edmond
l’officier.
Edmond
Je vais l’exécuter.
Edmond
— À l’œuvre ; et estime-toi heureux, quand tu auras agi. — Écoute bien. Je dis : tout de suite ! et expédie la chose — comme je l’ai ordonnée.
Edmond
l’officier.
Edmond
— Je ne saurais traîner une charrette ni manger de l’avoine sèche ; — mais si c’est la besogne d’un homme, je la ferai.
Edmond
Il sort.
Edmond
Fanfares. Entrent Albany, Goneril, Régane , suivis de plusieurs officiers et d’une escorte.
Edmond
Monsieur, j’ai jugé bon — d’envoyer le vieux et misérable roi, — sous bonne garde, en un lieu de détention. — Son âge et surtout son titre ont un charme — capable d’attirer à lui le cœur de la multitude, — et de tourner nos lances mercenaires contre nous-mêmes — qui les commandons. — Avec lui j’ai envoyé la reine, — pour les mêmes raisons ; et ils seront prêts, — demain ou tout autre jour, à comparaître — là où vous tiendrez votre tribunal
Edmond
. En ce moment, — nous sommes en sueur et en sang : l’ami a perdu son ami ; — et les guerres les plus justes sont, dans le feu de l’action, maudites, — par ceux qui en subissent les rigueurs. — Le sort de Cordélia et de son père — veut être décidé en un lieu plus convenable.
Albany
Permettez, monsieur, — je vous tiens dans cette guerre pour un sujet, — et non pour un frère.
Régane
Cela dépend du titre que nous voudrons lui conférer. — Vous auriez pu, ce me semble, consulter notre bon plaisir — avant de parler si haut. Il a commandé nos forces, — il a revêtu l’autorité de mon nom et de ma personne ; — pareil pouvoir peut bien lever la tête — et vous traiter de frère.
Goneril
Pas tant de chaleur. — Il tient sa grandeur de son propre mérite, — bien plus que de votre protection.
Régane
Grâce à mes droits, — dont je l’ai investi, il va de pair avec les meilleurs.
Goneril
— C’est tout au plus ce que vous pourriez dire, s’il vous épousait.
Régane
— Raillerie est souvent prophétie.
Goneril
Halte ! halte ! — L’œil qui vous a montré cet avenir était tout à fait louche.
Régane
— Madame, je ne suis pas bien ; autrement je vous renverrais la réplique — d’un cœur qui déborde.
Régane
À Edmond.
Régane
Général, — prends mes soldats, mes prisonniers, mon patrimoine ; — dispose d’eux, de moi-même ; la place est à toi. — Le monde m’est témoin que je te crée ici — mon seigneur et maître.
Goneril
Prétendez-vous le posséder ?
Albany
— À cela votre volonté ne peut rien.
Edmond
— Ni la tienne, milord.
Albany
Si fait, compagnon à demi né.
Régane
— Fais battre le tambour, et prouve que mes titres sont les tiens
Régane
.
Albany
Il montre Goneril.
Albany
À Régane.
Albany
Quant à vos prétentions, charmante sœur, — je les repousse dans l’intérêt de ma femme : — car elle est liée par un contrat secret avec ce seigneur, — et moi, son mari, je m’oppose à vos bans. — Si vous voulez vous marier, faites-moi votre cour. — Madame lui est fiancée.
Goneril
Quelle parade !
Albany
— Tu es armé, Glocester… Que la trompette sonne ! — Si nul ne paraît pour te jeter à la face — tes trahisons hideuses, manifestes, multipliées, — voici mon gage.
Albany
Il jette son gantelet.
Albany
Je te prouverai par la gorge, — avant de toucher un morceau de pain, que tu es tout — ce que je viens de te déclarer !
Régane
Malade ! oh ! bien malade !
Goneril
— Si tu ne l’étais pas, je cesserais à jamais de me fier au poison.
Edmond
— Voici mon gage en échange !
Edmond
Il jette son gantelet.
Edmond
S’il est au monde quelqu’un — qui m’appelle traître, il en a menti comme un vilain. — Que la trompette fasse l’appel ; et contre quiconque ose approcher, — contre toi, contre tous, je maintiendrai — fermement ma loyauté et mon honneur.
Albany
— Un héraut ! holà !
Edmond
Un héraut ! holà ! un héraut !
Albany
— Compte sur ta seule vaillance : car tes soldats, — tous levés en mon nom, en mon nom ont — été congédiés.
Régane
Le mal m’envahit.
Albany
— Elle n’est pas bien ; emmenez-la dans ma tente.
Albany
Régane sort, soutenue par les gardes.
Albany
— Approche, héraut… Que la trompette sonne !… — Et lis ceci à voix haute.
Albany
Il remet un écrit au héraut.
Un Officier
Sonne, trompette.
Un Officier
La trompette sonne.
Héraut
S’il est dans les lices de l’armée un homme de qualité ou de rang qui veuille maintenir contre Edmond, prétendu comte de Glocester, qu’il est plusieurs fois traître, qu’il paraisse au troisième son de la trompette ; Edmond est déterminé à se défendre.
Edmond
Sonnez !
Edmond
Première fanfare.
Héraut
Encore.
Héraut
Seconde fanfare.
Héraut
Encore.
Héraut
Troisième fanfare.
Albany
— Demande-lui quels sont ses desseins et pourquoi il paraît — ainsi à l’appel de la trompette.
Héraut
Qui êtes-vous ? — Votre nom, votre qualité ? Et pourquoi répondez-vous, — à la première sommation ?
Edgar
Sache que mon nom est perdu : — la dent de la trahison l’a rongé et gangrené ; — pourtant je suis noble, autant que l’adversaire — avec qui je viens me mesurer.
Albany
Quel est cet adversaire ?
Edgar
— Quel est celui qui parle pour Edmond, comte de Glocester ?
Edmond
— Lui-même : qu’as-tu à lui dire ?
Edgar
Tire ton épée, — afin que, si mes paroles offensent un noble cœur, — ton bras puisse te faire réparation.
Edgar
Il tire son épée.
Edgar
Voici la mienne. — Apprends que j’exerce ici le privilége de mon rang, — de mon serment et de ma profession ; j’atteste, — malgré ta force, ta jeunesse, ton titre et ta grandeur, — en dépit de ton épée victorieuse, de ta fortune incandescente, — de ta valeur et de ton cœur, que tu es un traître, — fourbe envers les dieux, envers ton frère, envers ton père, — conspirant contre ce haut et puissant prince.
Edgar
Il montre Albany .
Edgar
— Un traître depuis l’extrême sommet de la tête — jusqu’à la poussière tombée sous tes pieds, — un traître à bave de crapaud. Si tu dis : non , — cette épée, ce bras et mon plus ardent courage devront — te prouver, par ta gorge à qui je m’adresse, — que tu en as menti.
Edmond
Fanfares d’alarme. Ils se battent. Edmond tombe.
Albany
— Oh ! épargnez-le ! épargnez-le !
Goneril
C’est un vrai guet-apens, Glocester. — Par la loi des armes, tu n’étais pas tenu de répondre — à un adversaire inconnu ; tu n’es pas vaincu, — mais trompé et trahi.
Albany
Fermez la bouche, madame, — ou je vais vous la clore avec ce papier… Tenez, monsieur.
Albany
Il présente le papier à Edmond, puis à Goneril, qui essaie en vain de le lui arracher.
Albany
— Et toi, pire qu’aucun surnom, lis tes propres forfaits… — Ne l’arrachez pas, madame !… Je vois que vous le connaissez.
Goneril
— Et quand je le connaîtrais ! Les lois sont à moi, non à toi. — Qui pourrait me juger ?
Goneril
Elle s’éloigne.
Albany
Monstrueuse !
Albany
À Edmond.
Albany
— Connais-tu ce papier ?
Edmond
Ne me demandez pas ce que je connais.
Albany
— Suivez-la. Elle est désespérée. Contenez-la.
Albany
L’officier sort.
Edmond
— J’ai fait ce dont vous m’avez accusé, — et plus, bien plus encore. Le temps révélera tout. — Tout cela est passé, et moi aussi. Mais qui es-tu, — toi qui as sur moi un tel avantage ? Si tu es noble, — je te pardonne.
Edgar
Faisons échange de charité. — Je ne suis pas de moins grande race que toi, Edmond ; — et, si je suis de plus grande, plus grands sont tes torts envers moi. — Mon nom est Edgar, et je suis le fils de ton père. — Les dieux sont justes : de nos vices favoris — ils font des instruments pour nous châtier : — la ténébreuse impureté dans laquelle il t’a engendré — lui a coûté la vue.
Edmond
— Tu as dit vrai : — la roue a achevé sa révolution, et me voici.
Albany
— Ta seule allure me semblait prophétiser — une noblesse royale… Que je t’embrasse ! — Et puisse l’affliction me briser le cœur, si jamais j’eus de la haine — contre toi ou contre ton père !
Edgar
Digne prince, — je le sais.
Albany
Où vous êtes-vous caché ? — Comment avez-vous connu les misères de votre père ?
Edmond
Vos paroles m’ont remué — et peut-être auront-elles un bon effet. Mais poursuivez, — vous semblez avoir quelque chose de plus à dire.
Albany
— S’il s’agit encore de choses tristes, gardez-les pour vous ; — car je me sens prêt à défaillir — pour en avoir tant appris
Albany
.
Albany
Mais qui était cet homme ?
Edgar
— Kent, seigneur ! Kent, le banni, qui, sous un déguisement, — avait suivi le roi, son persécuteur, et lui avait rendu des services — que ne rendrait pas un esclave.
Gentilhomme
— Au secours ! au secours ! au secours !
Edgar
De quel secours est-il besoin ?
Albany
Parle, l’homme.
Edgar
— Que signifie ce couteau sanglant ?
Gentilhomme
Il est chaud encore, il fume, — il sort du cœur même de… Oh ! elle est morte !
Albany
Qui, morte ? Parle, l’homme.
Gentilhomme
— Votre femme, seigneur, votre femme ; et sa sœur — a été empoisonnée par elle, elle l’a confessé.
Edmond
— J’étais fiancé à l’une et à l’autre, et tous trois — nous nous marions au même instant.
Edgar
Voici Kent qui vient.
Albany
— Mortes ou vives, qu’on apporte leurs corps ! — Cet arrêt du ciel nous fait trembler, — mais n’émeut pas notre pitié.
Albany
Sort le gentilhomme.
Kent
Oh ! est-ce bien lui ? — Les circonstances ne permettent pas les compliments — que réclame la simple courtoisie.
Kent
Je suis venu — pour souhaiter à mon roi, à mon maître, l’éternel bonsoir : — n’est-il point ici ?
Albany
Quel oubli ! — Parle, Edmond : où est le roi ? où est Cordélia ? — Kent, vois-tu ce spectacle ?
Albany
On apporte les corps de Régane et de Goneril.
Kent
— Hélas ! pourquoi ceci ?
Edmond
Edmond était aimé pourtant ! — L’une a empoisonné l’autre par passion pour moi — et s’est tuée ensuite.
Albany
C’est vrai… Couvrez leurs visages !
Edmond
— Ma vie est haletante… Je veux faire un peu de bien, — en dépit de ma propre nature… Envoyez vite… — sans plus tarder… au château, car mes ordres — mettent en danger la vie de Lear et de Cordélia… — Ah ! envoyez à temps.
Albany
Courez, courez ! oh ! courez !
Edgar
— Vers qui, milord ?
Edgar
À Edmond.
Edgar
Qui est chargé de cet office ?… — Envoie ton gage de contre-ordre.
Edmond
Bonne idée ! prends mon épée ; — remets-la au capitaine.
Albany
Hâte-toi, comme s’il y allait de ta vie.
Albany
Edgar sort.
Edmond
Il a reçu de ta femme et de moi le mandat — de pendre Cordélia dans sa prison — et d’accuser son propre désespoir — d’un prétendu suicide.
Albany
— Que les dieux la protègent !
Albany
Montrant Edmond à ses gardes.
Albany
Emportez-le à distance.
Albany
On emporte Edmond.
Lear
— Hurlez, hurlez, hurlez, hurlez !… Oh ! vous êtes des hommes de pierre ; — si j’avais vos voix et vos yeux, je m’en servirais — à faire craquer la voûte des cieux… Oh ! elle est partie pour toujours !… — Je sais quand on est mort et quand on est vivant : — elle est morte comme l’argile… Prêtez-moi un miroir ; — si son haleine en obscurcit ou en ternit la glace, — eh bien ! c’est qu’elle vit.
Kent
Est-ce là la fin promise au monde ?
Edgar
— Ou bien l’image de son horreur ?
Albany
Qu’il s’abîme donc et disparaisse !
Lear
— Cette plume remue ! Elle vit ! S’il en est ainsi, — voilà une chance qui rachète toutes les souffrances — que j’ai supportées jusqu’ici.
Kent
Ô mon bon maître !
Lear
— Arrière, je te prie.
Edgar
C’est le noble Kent, votre ami.
Lear
— Peste soit de vous tous, meurtriers et traîtres ! — J’aurais pu la sauver : maintenant elle est partie pour toujours ! — Cordélia ! Cordélia ! attends un peu. Ha ! — qu’est-ce que tu dis ?… Sa voix était toujours douce, — calme et basse ; chose excellente dans une femme… — J’ai tué le misérable qui t’étranglait.
Lear
l’officier.
Lear
— C’est vrai, messeigneurs, il l’a tué.
Lear
N’est-ce pas, camarade ? — J’ai vu le temps où, avec ma bonne rapière mordante, — je les aurais fait tous sauter. Je suis vieux maintenant, — et tous ces tracas me ruinent…
Lear
À Kent.
Lear
Qui êtes-vous ? — Mes yeux ne sont pas des meilleurs… Je vais vous le dire tout à l’heure.
Kent
— S’il est deux hommes que la fortune peut se vanter d’avoir aimés et haïs, — l’un et l’autre se regardent.
Lear
— C’est un triste spectacle… N’êtes-vous pas Kent ?
Kent
Lui-même, — Kent, votre serviteur. Où est votre serviteur Caïus ?
Lear
— C’est un bon garçon, je puis vous le dire : — il sait frapper, et vivement encore ! Il est mort et pourri.
Kent
— Non, mon bon seigneur : cet homme, c’est moi.
Lear
Je vais voir ça tout de suite.
Kent
— C’est moi qui, dès le commencement de vos revers et de vos malheurs, — ai suivi vos pénibles pas.
Lear
Vous êtes le bienvenu ici.
Kent
— Non, ni moi, ni personne ; tout est désolé, sombre et funèbre… — Vos filles aînées ont devancé leur arrêt, — et sont mortes en désespérées.
Lear
Oui, je le crois.
Albany
— Il ne sait pas ce qu’il voit, et c’est en vain — que nous nous présentons à ses regards.
Edgar
Oh ! bien inutilement.
Officier
l’officier.
Officier
— Edmond est mort, monseigneur.
Albany
Peu importe ici… — Seigneurs, nobles amis, apprenez nos intentions.
Albany
Montrant Lear.
Albany
— Toutes les consolations qui peuvent venir en aide à cette grande infortune — lui seront prodiguées. Pour nous, nous voulons, — sa vie durant, remettre à l’auguste vieillard — notre pouvoir absolu…
Albany
À Edgar et à Kent.
Albany
Vous, vous recouvrerez tous vos droits, — avec le surcroît de dignités que votre honorable conduite — a plus que mérité… À tous les amis sera offerte — la récompense de leur vertu ; à tous les ennemis, — la coupe de l’expiation… Oh ! voyez, voyez !
Lear
— Ainsi, ma pauvre folle est étranglée !… Non, non, plus de vie !… — Pourquoi un chien, un cheval, un rat ont-ils la vie, — quand tu n’as même plus le souffle ? Oh ! tu ne reviendras plus ! — jamais, jamais, jamais, jamais, jamais !… — Défaites-moi ce bouton, je vous prie. Merci, monsieur ! — Voyez-vous ceci ? Regardez-la, regardez… ses lèvres ! — Regardez, là ! Regardez, là !
Lear
Il expire.
Edgar
— Il s’évanouit… Monseigneur, monseigneur !
Kent
— Cœur, brise-toi ! brise-toi, je te prie.
Edgar
Ouvrez les yeux, monseigneur.
Kent
— Ne troublez pas son âme… Oh ! laissez-le partir ! C’est le haïr — que vouloir sur la roue de cette rude vie — l’étendre plus longtemps.
Edgar
Oh ! il est parti, en effet.
Kent
— L’étonnant, c’est qu’il ait souffert si longtemps : — il usurpait sa vie.
Albany
— Emportez-les d’ici… Notre soin présent — est un deuil général.
Albany
À Edgar et à Kent.
Albany
Amis de mon cœur, tous deux — gouvernez ce royaume et soutenez l’État délabré.
Kent
— Monsieur, j’ai à partir bientôt pour un voyage ; — mon maître m’appelle, et je ne dois pas lui dire non.
Edgar
— Il nous faut subir le fardeau de cette triste époque ; — dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. — Les plus vieux ont le plus souffert. Nous qui sommes jeunes, — nous ne verrons jamais tant de choses, nous ne vivrons jamais si longtemps.
Edgar
Ils sortent au son d’une marche funèbre
Edgar
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Fin Du Roi Lear
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