Proverbe · 1771

Le Suisse de porte et le portrait

de Louis de Carmontelle

Représentation
≈ 11 min
Distribution
1 femme, 4 hommes
Répliques
83
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Baron H 25 ≈ 4 min 5
La Marquise F 28 ≈ 3 min 4
Le Comte H 20 ≈ 2 min 3
Le Suisse H 6 ≈ 1 min 1
Dubois H 4 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Le Baron absent
La Marquise absentabsent
Le Comte absentabsentabsent
Le Suisse absentabsentabsentabsentabsent
Dubois absentabsentabsentabsent
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Scène 1

Le Baron, Dubois

Le Baron

Dubois, que fait la Marquise ?

Dubois

Elle est à sa toilette, Monsieur le Baron, et elle écrit.

Le Baron

On ne peut pas la voir ?

Dubois

Non pas dans ce moment-ci.

Le Baron

J'attendrai. Faites entrer quelqu'un qui est là, qui est venu avec moi, et ne dites pas à la Marquise que je ne suis pas seul.

Dubois sort.

Dubois

C'est bon. Monsieur, donnez-vous la peine d'entrer.

Scène 2

Le Comte, Le Baron

Le Comte

Ah, Baron ! Tu ne saurais concevoir tout ce que j'éprouve en me retrouvant ici.

Le Baron

Je le crois ; puisque tu aimes encore la Marquise.

Le Comte

Et elle ne veut pas consentir à me voir !

Le Baron

Il est vrai ; mais je ne saurais croire qu'elle ait cessé de t'aimer. Il est vrai que toutes les fois que je lui ai parlé de toi, elle m'a fait taire ou, elle ne m'a jamais écouté sans une espèce d'indignation.

Le Comte

Je ne puis la blâmer ; mais le temps doit tout adoucir.

Le Baron

Je ne saurais te rien faire espérer encore, de je crains que l'épreuve que tu veux faire ne te réussisse pas.

Le Comte

Je le crains comme toi ; mais je n'ai point d'autre ressource que celle de tomber à ses pieds. Si elle me rebute, je me retire pour jamais dans mes Terres de Dauphiné, oui, je pars dans l'instant.

Le Baron

Je te demande au moins huit jours.

Le Comte

Que n'ai-je pas fait pour expier ma faute ! Hélas, tu le sais. Combien de fois ne me suis-je pas présenté à sa porte, que de lettres que m'a renvoyé sans vouloir les lire !

Le Baron

Tout cela devait être.

Le Comte

Et pourquoi ?

Le Baron

Comment veux-tu qu'après une rupture aussi éclatante elle puisse te recevoir ? Après avoir donné ton portrait à son Suisse, afin qu'il ne s'y trompe pas, et qu'il ne te laisse plus entrer.

Le Comte

Peux-tu me rappeler ce comble d'humiliation ?

Le Baron

Il est vrai que ce même Suisse a été renvoyé depuis un mois, et que sans cela tu ne serais pas entré ici aujourd'hui, que même tu ne l'aurais pas essayé.

Le Comte

Non sûrement.

Le Baron

Je vais donc parler à la Marquise encore en ta faveur : cache toi, et si tu trouves un instant où tu puisse espérer de la toucher, tu feras tout ce que tu voudras, je te seconderai autant qu'il me sera possible.

Le Comte

Je te devrai le bonheur de ma vie.

Le Comte entre dans le Cabinet.

Le Baron

Entre dans ce Cabinet, aussi bien j'entends quelqu'un et c'est peut être-elle.

Scène 3

La Marquise, Le Baron

La Marquise

Baron, je vous suis obligé d'avoir bien voulu m'attendre ; j'achevais une lettre, et je crois que vous auriez été fâché que je me dérangeasse ; je compte assez sur votre amitié pour cela.

Le Baron

Je suis plus sensible a cette confiance qu'à toutes les protestations qu'on peut faire. Quelque plaisir que j'aie à vous faire ma cour ; et je n'avais eu qu'un instant à vous donner, je m'en serais privé plutôt que de vous interrompre. Vous ne me paraissez pas trop bien aujourd'hui.

La Marquise

Je n'ai point dormi, j'ai eu de l'agitation, j'ai rêvé, mais des choses qui m'ont tourmentée beaucoup.

Le Baron

Je vous plains bien sincèrement ; en vérité il ne me paraît pas trop injuste que l'on ne soit pas tout-à-fait heureux, quand on fait le malheur des autres.

La Marquise

Je vois où vous en voulez venir, Baron.

Le Baron

Mais Madame, voulez-vous être toujours insensible ? Je vois malgré vous, tout ce que vous souffrez de cette rigueur ; l'impression qu'avait fait le Comte sur votre coeur, ne peut point s'effacer, vous vous efforcez en vain de me le cacher , votre santé en est altérée et il ne dépendrait que de vous de terminer, tous vos maux.

La Marquise

Eh, le puis-je, Baron ! Vous savez le procédé du Comte. Presqu'au moment de m'épouser. Il me trahit, l'ingrat ! Et pour qui ?

Le Baron

Pouvez-vous croire que son coeur ait eu part à cette erreur ? Non, Madame : vous n'avez pas voulu savoir tout ce qu'il en a souffert, il a bien expié son crime ; si vous aviez été témoin de son repentir, du délire où l'a plongé sa douleur ! Je ne dis pas l'amour, mais la pitié seule, vous aurait rendue sensible à tant de maux. Après la maladie qu'ils lui ont occasionnée, la convalescence bien loin d'avoir des charmes pour lui en lui rendant ses forces, faisait chaque jour renaître ses tourments. Je me suis tu tant qu'il m'a paru coupable ; mais un si vif repentir m'a prouvé qu'il méritait sa grâce, oui, Madame, vous avez fait justice ; mais vous devez pardonner.

La Marquise

Quoi, vous pouvez me donner ce conseil ? Je vous croyais mon ami...

Le Baron

C'est pour vous-même que je vous le donne, et si vous me laissiez lire dans votre coeoeur...

La Marquise

Vous y verriez que la confiance n'y peut plus renaître. Lorsque l'amour le plus tendre s'est vu tromper une fois, l'espoir de la constance dans les hommes est perdu sans retour.

Le Baron

Mais vous aimez encore le Comte.

La Marquise

Je l'aimerais qu'il n'en serait pas plus heureux.

Le Baron

Consentez du moins à le voir.

La Marquise

S'il était à Paris, je m'en éloignerais dans l'instant.

Scène 4

Le Comte, La Marquise, Le Baron

Le Comte

Non, Madame, c'est moi qui vais m'en bannir pour toute ma vie ; puisque je n'ai plus d'espoir, et je viens vous dire un éternel adieu.

La Marquise

Que vois-je ! Quelle audace !...

Le Baron

Madame...

La Marquise

Levez-vous, Monsieur, au Baron. Baron, sonnez je vous prie.

Le Baron

Que voulez-vous faire ?

La Marquise

Sonnez, ou bien je vais moi-même...

Il sonne.

Le Baron

Allons, Madame.

Scène 5

La Marquise, Dubois, Le Suisse

La Marquise

Qu'on fasse monter le Suisse.

Dubois

Le voilà qui apporte les lettres de Madame.

La Marquise

Pourquoi avez-vous laissé entrer Monsieur ?

Le Suisse

Matame il n'a point dit de refuser personne aujourd'hui.

La Marquise

Oui, mais Monsieur ? Ne vous a-t-on pas dit que jamais...

Le Suisse

Monsieur, il vient avec Monsieur Baron, il est vrai que j'ai point vu encore sa nom ni sa visage, et j'ai crois que c'est un connaissance nouvelle.

La Marquise

Mais Fribourg, vous a laissé un portrait ?

Le Suisse

La Camarade, il m'a donné, je laisse point entrer jamais non plus ste Monsieur.

La Marquise

Et le voilà.

Il tire le portrait.

Le Suisse

Oh que non, Matame , il rit avec moi. La visage que j'ai dans mon poche, il est un un gros visage. Regarde vous-même.

La Marquise

Je n'ai que faire de voir.

Le Suisse

Il est pon cette visage du portrait, et je laisse point entrer.

La Marquise

Je vous dis que c'est Monsieur, et je vous chasse.

Il le laisse sur une table et il sort.

Le Suisse

Je sorte point, c'est la Peintre qui n'a point raison, je vais dire à lui de venir et puis Madame il le chassera après s'il veut. Regarde vous un peu la portrait toujours en attendant.

Scène 6

Le Baron, Le Comte, La Marquise

Le Baron

Madame, le Suisse n'a pas tort, il aurait connu le Comte autrefois, qu'il aurait pu ne pas le reconnaître aujourd'hui.

Le Comte

Non, Madame, je ne suis plus le même, mes remords m'ont bien changé, mon coeur n'a jamais cessé de vous adorer ; au milieu de mon égarement je me fuis abhorré moi-même, les premiers reproches que j'ai éprouvés ce font les miens. Je mérite une haine éternelle ; mais si vous m'avez aimée...

La Marquise

Ne prononcez pas ce mot-là.

Le Comte

Le malheur peut nous entraîner une fois ; mais après cela, le flambeau de la Raison vous répond de la conduite du reste de la vie. Qui n'a rien éprouvé ne saurait répondre de soi.

La Marquise

Et si vous m'aviez véritablement aimée ; comment auriez-vous pu consentir à me trahir ?

Le Comte

Je vous l'ai dit, Madame , mon coeur n'a point eu de part à ce délire: oubliez cette faute, c'est toute la grâce que je vous demande ; si je continue à être privé de votre estime , je ne réponds pas de mon désespoir.

La Marquise

Dépend-t-il de moi de vous la rendre ? La contrariété peut irriter votre amour et vous faire croire que vous ne seriez plus coupable ; voilà tout le changement qui s'est fait en vous.

Le Comte

Ah, Madame ; ne croyez pas...

La Marquise

Je sais par quoi je pourrai compter.

Le Baron

Madame, je réponds de lui.

Elle lui donne.

La Marquise

Eh , croyez-vous, si l'on pouvait répondre des hommes, que j'aurais besoin de caution dans ce moment-ci. Reprenez ce portrait, Comte.

Le Comte

Comment, Madame ?

La Marquise

L'image du bonheur m'avait trompée. Puisse celle du repentir que je vois dans cet instant, ne m'abuser jamais !

Le Comte

Qu'entends-je ?

La Marquise

Je viens de chasser mon Suisse, je veux que vous le repreniez.

Le Comte

Je ne sais que penser...

La Marquise

Ce ne sera plu s à vous que je m'en prendrai s'il vous arrive une seconde fois...

Le Comte

Bannissez pour jamais cette pensée.

La Marquise

Ce sera à moi, à ma faiblesse, à mon amour que tous vos torts n'ont pu détruire.

Il veut se jeter aux genoux de la Marquise, qui le relève et lui donne sa main.

Le Comte

Je vais expirer de joie à vos pieds !

Le Baron

Voilà, Madame, l'opinion que j'avais de votre âme, elle est trop délicate et trop généreuse pour être toujours inflexible.

La Marquise

Je me sacrifie pour ce que j'aime.

Explication du proverbe : Face d'homme porte vertu.

Le Comte

Vous jugerez de l'excès de mon bonheur par tout ce que je ferai pour.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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